‹ Madame Swetchine: Journal de sa conversion; médiations et prièresChapitre 31 sur 63 · L ENFER · texte numérisé non relu

L ENFER

Certitude de l'enfer indépendante de la raison, et même quand elle lui serait contraire; certitude appuyée sur les textes nombreux et précis des Évangiles. Jésus-Christ, la vérité même, la seule vérité, Ta dit : Credo quidquid dixit Dei filnis.

Nécessité rationnelle de l'enfer. — Loin d'être contredite par la raison, l'existence de l'enfer est au contraire démontrée par ses propres lois. Il est si peu la création d'une volonté arbitraire et tyrannique, qu'il est le résultat nécessaire et logique de l'immortalité conservant la mémoire de son individualité. En effet, l'immortalité implique l'individualité, qui ne saurait être séparée de la mémoire; et la mémoire chargée d'un passé coupable devenant elle-même notre supplice, ne faudrait-il pas le plus grand des miracles pour faire disparaître le souvenir de ce passé, pour effacer les traces funestes et infinies des conséquences du péché!

L'âme acquérant, par sa séparation du corps,

une vue plus perçante du bien et du mal, de la culpabilité de l'homme, des perfections de Dieu ; reconnaissant à la fois l'offense plus intense et plus ingrate, l'offensé plus grand et plus saint, ne doit-elle pas se sentir saisie d'une douleur au-delà des plus cruels tourments corporels? Sans doute; on peut même dire que si Dieu n'avait pas créé l'enfer, le pécheur l'aurait créé dans son propre cœur par le souvenir de ses fautes graves, restées sans réparation et sans expiation.

Avant que le jugement ait eu lieu, que l'arrêt ait été prononcé , le coupable est déjà en proie au plus sévère des châtiments. Qu'est-il besoin même d'un juge, d'un maître qui l'inflige? Dieu alors abandonne l'âme humaine à son sort naturel, à celui qu'elle s'est fait; sa justice pèse sur elle comme sanction et non pas comme aggravation de supplice. Un regret, un mot, quand ce regret et ce mot pourraient avoir quelque valeur, eussent suffi pour tout effacer, du moins pour réintégrer l'âme dans l'heureuse aptitude des souffrances expiatrices, comme ces martyrs qui se rachetaient d'une première faiblesse par des combats qui leur méritaient plus tard d'aspirer à la mort glorieuse des confesseurs de la foi ! Mais quand ce mot n'a pas été dit, quand l'ignoble nécessité

seule fait reconnaître Dieu et le crime commis contre lui, quelle réparation devient possible? La mémoire, ver rongeur, la mémoire, dans l'âme impénitente et criminelle, suffit à elle seule pour accomplir les décrets divins. Les anciens ne l'avaient-ils pas pressenti en plaçant le Léthé à l'entrée des Champs-Elysées?

L'enfer existe; il n'est point vide.

Quand le châtiment est partout, comment échapper à l'idée d'une prévarication profonde, ancienne , primitive, générale? La douleur, la misère, le désordre sont partout; douleur de honte, de crime , d'affliction, d'esprit et de cœur, qui fait conclure à une faute immense dont les conséquences sont étendues à toute la nature et remontent au premier de nos ancêtres, aucune race, aucun individu, sauf une exception unique, n'ayant été soustrait à cette fatale participation.

Pour ruiner la destinée humaine, les anges rebelles devaient lui fournir leurs armes déjà éprouvées contre Dieu. Mais cet élément infernal s'étant uni à notre nature, à sa faiblesse, à son ignorance, à ses ténèbres, perdit quelque chose de sa malignité. Le mal soufflé par Satan, en entrant dans les bornes assignées de tout temps à la race d'Adam, se trouva limité. Dans le grand Être

offensé, la pitié put dès lors se mêler à la justice, et après avoir foudroyé les anges, Jésus-Christ put mourir pour les hommes.

Les hommes continuent à se trouver placés entre les deux termes : selon qu'ils pèchent comme des hommes ou qu'ils pèchent comme des anges , ils trouvent en Jésus-Christ un rédempteur ou un juge. L'enfer n'est que pour ceux qui ont voulu leur perdition ; ce malheureux choix reste libre. Quand on s'est perdu, c'est volontairement; on ne peut accuser ni sa faiblesse, ni son impuissance; et peut-être a-t-on perdu avec soi des êtres chéris, qu'avec la grâce de Dieu on aurait pu sauver !

Equité de l'enfer. — En ce monde, nous nous soulageons des accusations portées contre nous en les taxant d'injustice; nous nous attachons à chaque détail controuvé pour en conclure à la fausseté de l'ensemble. A l'arrêt qui le précipite dans l'enfer, le pécheur ne peut refuser son douloureux acquiescement; c'est du fond de ses entrailles que s'échappe le cri déchirant qui proclame l'équité de la sentence divine prononcée contre lui. Si dès à présent, Dieu nous interrogeait sur le sort que nous croyons mériter, et que notre conscience dût parler, que répondrait-elle ?

Éternité des peines de l'enfer. — Souffrance sans répit, sans consolation , sans espérance, sans

variété, sans issue! Savoir et apprendre à chaque instant de l'éternité, qu'on hait Dieu et qu'on le haïra toujours !

Page 1