‹ Madame Thérèse (volume 3)Chapitre 3 sur 20 · INTRODUCTION. V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. V

less, as he repeatedly admits, he never could do the work I execute. He is no prose writer. His verses are exquisite, and remind one more of German than of French poets. As soon as we have gone over and corrected the work of the day, we discuss the work of the morrow. The plan of the whole romance is decided on between us, before I put pen to paper ; so also is it clear to me what I am to do on the following day before that day begins. Here it is that Chatrian's talent shows itself in its full greatness. He is a master of grouping ; he has a subtle eye for all the ramifications of a plot ; he understands the relief in which the several characters are to stand. So we often sit together till midnight and after, pencil in one hand, note-book in the other, and exchange our thoughts half audibly. At one o'clock, the housekeeper has orders to come in and tell us it is bed-time. If we do not stir, she puts the lamp out. Sometimes we are so full of our subject that we cannot go to bed, and we sit on till three o'clock in the dark. If the housekeeper finds that we are not in bed at two o'clock, she has orders to make a racket in the room, to bang the door, knock over the chairs, rattle the fire-irons to drown our conversation and drive our ideas out of our heads."

This literary copartnership was dissolved about a year before Chatrian's death, in September, 1890, and was followed by an unfortunate lawsuit in regard to literary property.

The position which Erckmann and Chatrian occupy in French literature and history is unique. They worked a fiald which no one had worked before, and which no one has worked since with the same purpose. After having written some tales and a drama or two that met with r little success, they deliberately set to work to use the material furnished mostly by the First Eepublic and Napoleonic periods for a series of national romances. In a style at once clear and flowing and with painstaking fidelity to the truth of history, they made the events of these periods live again. We

Yl INTBODUOnOK.

catch glimpses of the wars of the First Bepublic, of the campaign of 1813, of the invasions of the Allies, of the Waterloo campaign, and of the events which resulted in the establishment of the Second Empire. Moreover, the delineation of these events gave the brilliant authors an admirable opportunity to set forth in the only way possible in the days of the third Napoleon their political ideas and feelings, — hatred of political tyranny, abhorrence of war, sympathy with the oppressed, love of peace, and belief in the sovereignty of the people and in a republican form of government as the only safeguard of human happiness. The characters of these historical novels are plain people, but they give utterance to the noblest sentiments, — sentiments which appeal directly to the heart.

Thus these national romances became a mighty moral force in France. In six years from the time of the publication of "Madame Thérèse" in 1863, more than a million copies of the works had been sold. Imperialism tried at first to win over the famous authors ; then, failing this, to repress them. But, notwithstanding the hostility of the government, the influence of the books increased more and more, and produced such a moral effect that to them may be ascribed in large measure the loss of prestige which Napoleonism suffered in the last years of the Second Empire; for "the two" had driven home the truth that political oppression is the inevitable fate of bellicose nations, and that war for the sake of conquest or glory is the greatest crime against humanity. In the overthrow of the Second Empire they had the satisfaction of seeing the result of the vigorous blows they had dealt Napoleonism; and in the establishment of the French Republic on a firm foundation they saw a step taken towards the conversion of their beloved principle of the brotherhood of humanity into an active force working for universal peace.

Notts vivions dans une paix profonde au village d'Anstatt," au milieu des Vosges allemandes,' mon oncle le docteur Jacob Wagner, sa vieille servante Lisbeth et moi. Depuis la mort de sa sœur Christine, l'oncle Jacob m'avait recueilli chez lui. J'approchais de mes dix ans; j'étais blond, rose et frais comme un chérubin. J'avais un bonnet de coton,' une petite veste de velours brun provenant d'une ancienne culotte de mon oncle, des pantalons de toile grise et des sabots garnis au-dessus d'un flocon de laine.^ On m'appelait le petit Fritzel au village, et chaque soir, en rentrant de ses courses, l'oncle Jacob me faisait' asseoir sur ses genoux pour m'apprendre à lire en français dans l'Histoire naturelle de M. de Buffon.*

Il me semble encore être dans notre chambre basse, le plafond rayé de poutres enfumées. Je vois, à gauche, la petite porte de l'allée ^ et l'armoire de chêne ; à droite, l'alcôve fermée d'un rideau de serge verte ; au fond, l'entrée de la cuisine, près du poêle de fonte aux grosses moulures représentant les douze mois de l'année, — le Cerf, les Poissons, le Capricorne, le Verseau, la Grerbe, etc., — et, du côté de la rue, les deux petites fenêtres qui regardent à travers les feuilles de vigne sur la place de la Fontaine.

Je vois aussi l'oncle Jacob, élancé, le front haut, surmonté de sa belle chevelure blonde dessinant ses larges tempes avec grâce, le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, le menton arrondi, les lèvres tendres et bonnes. Il est en culotte de ratine noire« habit bleu de ciel à boutons de

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cuivre, et bottes molles à retroussis jaune clair, devant lesquelles pend un gland de soie. Assis dans son fauteuil de cuir, les bras sur la table, il lit, et le soleil fait trembloter l'ombre des feuilles de vigne sur sa figure un peu longue et hâlée par le grand air.

C'était un homme sentimental,^ amateur de la paix; il approchait de la quarantaine et passait pour être le meilleur médecin du pays. J'ai su depuis qu'il se plaisait à faire des théories sur la fraternité universelle, et que les paquets de livres que lui apportait de temps en temps le messager Fritz concernaient cet objet important.

Tout cela je le' vois, sans oublier notre Lisbeth, une bonne vieille, souriante et ridée, en casaquin^ et jupe de toile bleue, qui file^ dans un coin ; ni le chat KoUer, qui rêve, assis sur sa queue, derrière le fourneau,'^ ses gros yeux dorés ouverts dans l'ombre comme un hibou.

n me semble que je n'ai qu'à traverser l'allée pour me glisser dans le fruitier aux bonnes odeurs, que je n'ai qu'à grimper l'escalier de bois de la cuisine pour monter dans ma chambre, où je lâchais les mésanges que le petit Hans Aden, le fils du sabotier, et moi, nous allions prendre à la pipée.* Il y en avait de bleues et de vertes. La petite Élisa Meyer, la fille du bourgmestre, venait souvent les voir et m'en demander ; et quand Hans Aden, Ludwig, Frantz Sépel, Karl Stenger et moi nous conduisions ensemble les vaches et les chèvres à la pâture, sur la côte du Birkenwald, elle s'accrochait toujours à ma veste en me disant :

'^Fritzel, laisse-moi conduire votre vache ... ne me chasse pas!"

Et je lui donnais mon fouet: nous allions faire du feu dans le gazon et cuire des pommes de terre sous la cendre.

Oh! le bon temps! Gomme tout était calme, paisible autour de nous! Gomme tout se faisait régulièrement! Jamais le moindre trouble^ : le lundi, le mardi, le mercredi, tous les jours de la semaine se suivaient exactement pareils.

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Chaque jour on se levait à la même heure, on s'habillait, on s'asseyait devant la bonne soupe à la farine^ apprêtée par Lisbeth. L'oncle partait à cheval; moi, j'allais faire des trébuchets et des lacets* pour les grives, les moineaux ou les verdiers, selon la saison.

A midi nous étions de retour. On mangeait du lard aux choux,* des noiidéls^ ou des fcnœp/ete.* Puis j'allai pâturer,* ou visiter mes lacets, ou bien me baigner dans la Queich quand il faisait chaud.

Le soir, j'avais bon appétit, l'oncle et Lisbeth aussi, et nous louions à table le Seigneur de ses grâces.

Tous les jours, vers la fin du souper, au moment où la nuit grisâtre commençait à s'étendre dans la salle, un pas lourd traversait l'allée, la porte s'ouvrait, et sur le seuil apparaissait un homme trapu, carré, large des épaules, coiffé' d'un grand feutre, et qui disait :

"Bonsoir, monsieur le docteur.

— Asseyez-vous, matiser,^ répondait l'oncle. Lisbeth, ouvre la cuisine."

Lisbeth poussait la x>orte, et la flamme rouge, dansant sur l'âtre, nous montrait le taupier en face de notre table, regardant de ses petits yeux gris ce que nous mangions. C'était une véritable mine de rat des champs : le nez long, la bouche petite, le menton rentrant,' les oreilles droites, quatre^ poils de moustache jaunes, ébouriffés. Sa souquenille" de toile grise lui descendait à peine au bas de l'échiné ; son grand gilet rouge, aux poches profondes, ballottait sur ses cuisses, et ses énormes souliers, tout jaunes de glèbe, avaient de gros clous qui luisaient sur le devant, en forme de griffes, jusqu'au haut des épaisses semelles.^

Le mauser pouvait avoir cinquante ans ; ses cheveux grisonnaient, de grosses rides sillonnaient son front rougeâtre, et des sourcils blancs, à reflets d'or,^ lui tombaient jusque sur le globe de l'œil.

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On le voyait toujours aux champs, en train de poser ses attrapes,^ ou bien à la porte de son rucher à mi-côte, dans les bruyères du Birkenwald, avec son masque de fil de fer, ses grosses moufles de toile et sa grande cuiller tranchante pour dénicher' le miel des ruches.

A la fin de l'automne, durant un mois, il quittait le village, son bissac en travers du dos, d'un côte le grand pot à miel, de l'autre la cire jaune en briques, qu'il allait vendre aux curés des environs pour faire des cierges.

Tel était le mauser. .

Après avoir bien regardé sur la table, il disait :

^' Ça, c'est du fromage ... ça, ce sont des noisettes.

— Oui, répondait l'oncle ; à votre service.*

— Merci; j'aime mieux fumer une pipe maintenant." Alors il tirait de sa poche une pipe noire, garnie d'un couvercle de cuivre à petite chaînette. Il la bourrait, avec soin, continuant de regarder, puis il entrait dans la cuisine, prenait une braise dans le creux de sa main calleuse, et la plaçait sur le tabac. Je crois encore le voir, avec sa mine de rat, le nez en l'air, tirer de grosses bouffées en face de l'âtre pourpre; puis rentrer et s'asseoir dans l'ombre, au coin du fourneau, les jambes repliées.

En dehors des taupes et des abeilles, du miel et de la cire, le mauser avait encore une autre occupation grave : il prédisait l'avenir moyennant le passage des oiseaux, l'abondance des sauterelles et des chenilles, et certaines traditions inscrites dans un gros livre à couvercle de bois, qu'il avait hérité d'une vieille tante de Héming,^ et qui l'éclairait sur les choses futures.

Mais pour entamer le chapitre de ses prédictions, il lui fallait la présence de son ami Koffel, le menuisier, le tourneur, l'horloger, le tondeur de chiens, le guérisseur de bêtes, bref, le plus beau génie d'Anstatt et des environs.

Koffel faisait de tout' : il rafistolait la vaisselle fêlée avec du fil de fer,* il étamait les casseroles, il réparait les vieux

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meubles détraqués^ il remettait Torgue en bon état quand les flûtes ou les soufflets étaient dérangés; l'oncle Jacob avait même dû lui défendre de redresser les jambes et les bras cassés^^ car il se sentait aussi du talent pour la médecine. Le mauser l'admirait beaucoup et disait quelquefois : " Quel dommage que Koffel n'ait pas étudié I . . . quel dommage!" Et toutes les commères du pays le regardaient comme un être universel.

Mais tout cela ne faisait pas bouillir sa marmite, et le plus clair de ses ressources était encore d'aller couper de la cboucroute en automne, son tiroir à rabots' sur le dos en forme de hotte,' criant de porte en porte : "Pas de choux*? pas de choux?"

Voilà pourtant comment les grands esprits sont récompensés.

Koffel, petit, maigre, noir de barbe et de cheveux, le nez effilé, descendant tout droit en x>ointe comme le bec d'une sarcelle, ne tardait pas à paraître, les poings dans les poches de sa petite veste ronde, le bonnet de coton sur la nuque, la pointe entre les épaules, sa culotte et ses gros bas bleus, tachés de colle-forte, flottant sur ses jambes minces comme des fils d'archal, et ses savates découpées en plusieurs endroits pour faire place à ses oignons.* Il entrait quelques instants après le mauser, et, s'avançant à petits pas, il disait d'un air grave :

"Bon appétit,* monsieur le docteur.

— Si le cœur vous en dit ^ ? répondait l'oncle.

— Bien des remerciements ; nous avons mangé ce soir de la salade ; c'est ce que j'aime le mieux."

Après ces paroles, Koffel allait s'asseoir derrière le fourneau et ne bougeait pas jusqu'au moment où l'oncle disait :

"Allons, Lisbeth, allume la chandelle et lève la nappe."

Alors, à son tour, l'oncle bourrait sa pipe et se rapprochait du fourneau. On se mettait à causer de la pluie et du beau temps, des récoltes, etc.; le taupier avait posé tant

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d'attrapes pendant la journée, il avait détourné Teau de tel pré durant l'orage ; ou bien il venait de retirer tant de miel de ses ruches ; ses abeilles devaient bientôt essaimer, elles formaient barbe,^ et d'avance le mauser préparait des paniers pour recevoir les jeunes.

Koff el, lui, ruminait toujours quelque invention ; il parlait de son horloge sans poids, où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi, pendant que le coq chanterait et que la mort faucherait; ou bien de sa charrue, qui devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule,' ou de telle autre découverte merveilleuse.

L'oncle écoutait gravement ; il approuvait d'un signe de tête, en rêvant à ses malades.

En été, les voisines, assises sur le banc de pierre, devant nos fenêtres ouvertes, s'entretenaient avec Lisbeth des choses de leurs ménages: l'une avait filé tant d'aunes de toile l'hiver dernier ; les poules d'une autre avaient pondu tant d'œufs dans la journée.

Moi, je profitais d'un bon moment pour courir à la forge de Rlipf el, dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel et plusieurs autres s'y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coups de marteau ; nous sifflions au bruit de l'enclume. Se présentait-il une vieille rosse à ferrer, nous aidions à lui lever la jambe. Les plus vieux d'entre nous essayaient de fumer des feuilles de noyer, ce qui leur retournait l'estomac ; quelques autres se glorifiaient d'aller déjà tous les dimanches à la danse : c'étaient ceux de quinze à seize ans. Us se plantaient le chapeau sur l'oreille et fumaient d'un air d'importance, les mains dans les poches.

Enfin, à dix heures, toute la bande se dispersait ; chacun rentrait chez soi.

Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine ; mais les lundis et les vendredis l'oncle recevait la CfazeUe de

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Francfort, et ces jours-là les réunions étaient plus nombreuses à la maison. Outre le mauser et Koffel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d'un ancien valet du comte de Salm-Salm. Ki l'un ni l'autre ne voulait s'abonner à la gazette, mais ils aimaient d'en entendre la lecture pour rien.

Que de fois je me suis rappelé depuis notre gros bourgmestre aux oreilles écarlates, avec sa camisole de laine et son bonnet de coton blanc, assis dans le fauteuil, à la place ordinaire de l'oncle I II semblait songer à des choses profondes; mais sa grande préoccupation était de retenir les nouvelles pour en faire part à sa femme, la vertueuse Barbara, qui gouvernait la commune^ sous son nom.

Et le grand Karolus donc, cette espèce de lévrier en habit de chasse et casquette de cuir bouilli,* le plus grand usurier du pays, qui regardait tous les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm- Salm, qui s'imaginait vous faire des grâces en fumant votre tabac, et qui parlait sans cesse de parcs, de faisanderies, de grandes chasses à courre,* des droits et des privilèges de monseigneur de Salm-Salm. Combien de fois je l'ai revu\n rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutaik, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande poche de l'habit de l'oncle, pour lui prendre son paquet de tabac, bourrant sa pipe et l'allumant à la chandelle en disant :

"Permettez!"

Oui, toutes ces choses, je les revois.

Pauvre oncle Jacob, qu'il était bonhomme de se laisser fumer son tabac, mais il n'y prenait pas même garde ; il lisait avec tant d'attention les nouvelles du jour. Les Républicains^ envahissaient le Palatinat,'^ ils descendaient le Ehin, ils osaient regarder en face les trois électeurs,* le roi Wilhelm de Prusse^ et l'empereur Joseph.*

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Tous les assistants s'ëtonnaient de leur audace.

M. Bichter disait que cela ne pouvait durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu'au dernier.

L'oncle finissait toujours sa lecture par quelque réflexion judicieuse; tout en repliant la gazette, il disait :

"Louons le Seigneur de vivre au milieu des bois, plutôt que dans les vignobles ; dans la montagne aride, plutôt que dans la plaine féconde. Ces Républicains n'espèrent rien pouvoir happer ici; voilà ce qui fait notre sécurité, nous pouvons dormir en paix sur les deux oreilles. Mais que d'autres sont exposés à leurs rapines ! Ces gens-là veulent tout par la force ; or, la force n'a jamais rien produit de bon. Us nous parlent d'amour, d'égalité, de liberté, mais ils n'appliquent point ces principes ; ils se fient à leurs bras et non à la justice de leur cause. Avant eux, et bien longtemps, d'autres sont venus pour délivrer le monde; ceux-là ne frappaient point, ils n'immolaient point, ils périssaient par milliers, et furent représentés dans la suite des siècles par l'agneau que les loups dévorent. On aurait cru que de ces hommes il ne devait plus même rester un souvenir ; eh bien ! ils ont conquis le monde ; ils n'ont pas conquis la chair, mais ils ont conquis l'âme du genre humain, et l'âme, c'est tout ! — Pourquoi ceux-ci ne suivent-ils pas le même exemple ? "

Aussitôt Karolus Bichter s'écriait d'un air dédaigneux:

" Pourquoi ? C'est parce qu'ils se moquent bien des âmes, et qu'ils envient les puissants de la terre. Et d'abord, tous ces Républicains sont des athées, depuis le premier jusqu'au dernier ; ils ne respectent ni le trône ni l'autel ; ils ont renversé des choses établies depuis l'origine des temps ; ils ne veulent plus de noblesse, comme si la noblesse n'était pas l'essence des choses sur la terre et dans le ciel, comme s'il n'était pas reconnu que, parmi les hommes, les uns naissent pour l'esclavage et les autres pour la domination, comme si l'on ne voyait pas cet ordre établi même dans la nature : les mousses sont sous l'herbe, l'herbe sous les buissons, les

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buissons sous les arbres et les arbres sous la voûte céleste. De même, les paysans sont sous la bourgeoisie/ la bourgeoisie sous la noblesse de robe, la noblesse de robe sous la noblesse d'ëpëe,' la noblesse d'ëpée sous le roi, et le roi sous le pape, représente par ses cardinaux, ses archevêques et ses évêques. Voilà l'ordre naturel des choses.

^' On aura beau faire,' jamais un chardon ne pourra s'élever à la hauteur d'un chêne, et jamais un paysan ne pourra tenir le glaive comme un descendant de l'illustre race des guerriers.

''Ces Bépublicains ont obtenu quelques succès éphémères, à cause de la surprise qu'ils ont causée à l'univers par leur audace vraiment incroyable et leur absence de sens commun. En niant toutes les doctrines et tous les principes établis, ils ont frappé les gens raisonnables de stupéfaction; c'est là l'unique cause de ces bouleversements. De même qu'il arrive quelquefois de voir un bœuf et même un taureau s'arrêter tout à coup et s'enfuir à la vue d'un rat qui sort subitement de dessous terre et se dresse devant lui, de même nous voyons nos soldats étonnés et même déroutés par une semblable audace. Mais tout cela ne peut durer longtemps, et, la première surprise une fois passée, je suis bien sûr que nos vieux généraux de la guerre de Sept ans^ battront ce ramassis de va-nu-pieds à plate couture,' et qu'il n'en rentrera pas un seul dans leur malheureux pays ! "

Ayant dit cela, M. ELarolus rallumait sa pipe et continuait à se promener de long en large, les mains derrière le dos, d'un air satisfait de lui-même.

Tous les autres réfléchissaient à ce qu'ils venaient d'entendre, et le mauser prenait enfin la parole à son tour.

"Tout ce qui doit arriver arrive, faisait-il. Puisque ces Bépublicains ont chassé leurs seigneurs et leurs religieux,' c'était écrit dans le ciel depuis le commencement des temps : Dieu l'a voulu! Maintenant, de savoir s'ils reviendront, cela dépend de ce que le Seigneur Dieu voudra ; s'il veut

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ressusciter les morts, cela dépend de loi. Mais l'année dernière, comme je regardais travailler mes abeilles, je vis que tout à coup ces petits êtres, doux et même jolis, se mettaient à tomber sur les frelons, à les piquer et à les traîner hors de la ruche. Gela revient tous les ans. Ces frelons font les jeunes et les abeilles les entretiennent tant que la ruche a besoin d'eux; mais ensuite elles les tuent: c'est quelque chose d'abominable, et pourtant c'est écrit! — En voyant cela, je pensais à ces Bépublicains : ils sont en train de tuer leurs frelons ; mais soyez tranquilles, on ne peut jamais se passer d'eux; il en reviendra d'autres; il faudra les remplumer^ et les nourrir; après cela les abeilles se fâcheront encore et les tueront par centaines. On croira que tout est fini, mais il en reviendra d'autres . . . ainsi de suite ; il en faut ... il en faut ! . . ."

Le mauser alors hochait la tête, et M. Karolus, s'arrêtant au milieu de la chambre, s'écriait :

" Qu'est-ce que vous appelez frelons ? Les vrais frelons sont les orgueilleux vermisseaux qui se croient capables de tout, et non les seigneurs et les religieux.

— Sauf votre respect, ' monsieur Richter, faisait le mauiser, les frelons sont ceux qui ne veulent rien faire et jouir de tout ; ceux qui, sans rendre aucun service que de bourdonner autour de la reine, veulent qu'on los entretienne grassement. On les entretient. Mais finalement, il est écrit qu'on les jette dehors. C'est arrivé mille et mille fois, et cela ne peut manquer d'arriver toujours. Les abeilles travailleuses, pleines d'ordre et d'économie, ne peuvent nourrir des êtres propres à rien. C'est malheureux, c'est triste, mais voilà : quand on fait du miel, on aime à le garder pour soi.

— Vous êtes un jacobin^ ! s'écriait Karolus indigné.

— Non, au contraire, je suis un bourgeois d'Anstatt, taupier et éleveur d'abeilles ; j'aime mon pays autant que vous ; je me sacrifierais pour lui, peut-être plutôt que vous. Mais ^e suis bien forcé de dire que les vrais frelons sont ceux qui

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ne font rien, et que les abeilles sont celles qui travaillent^ puisque je l'ai vu cent fois.

— Ah ! s'écriait Karolus Eichter, je parierais que Koffel a les mêmes idées que vous ! "

Alors le petit menuisier^ qui n'avait rien dit, répondait en clignant de l'œil :

"Monsieur Karolus, si j'avais le bonheur d'être le petitfils d'un domestique de Yéri-Péter ou de Salm-Salm, et si j'en avais hérité de grands biens, qui m'entretiendraient dans l'abondance et la paresse, alors je dirais que les frelons sont les travailleurs et les abeilles les fainéants. Mais de la façon dont je suis, j'ai besoin de tout le monde pour vivre, et je ne dis rien. Je me tais. Seulement je pense que chacun devrait obtenir ce qu'il mérite par son travail.

— Mes chers amis, reprenait alors l'oncle gravement, ne parlons pas de ces choses, car nous ne pourrions nous entendre. La paix I la paix ! voilà ce qu'il nous faut. C'est la paix qui fait prospérer les hommes et qui remet tous les êtres à leur place véritable. Par la guerre on voit les mauvais instincts prévaloir : le meurtre, la rapine et le reste. Aussi tous les hommes de mauvaise vie aiment la guerre, c'est le seul moyen pour eux de paraître quelque chose. En temps de paix, ils ne seraient rien ; on verrait trop facilement que leurs pensées, leurs inventions et leurs désirs se rapportent à de pauvres génies.^ L'homme a été créé par Dieu pour la paix, pour le travail, l'amour de sa famille et de ses semblables. Or, puisque la guerre va contre tout cela, c'est un véritable fléau. Maintenant, voici dix heures qui sonnent, nous pourrions nous disputer jusqu'à demain sans nous entendre davantage. Je propose donc d'aller nous coucher,"

Tout le monde se levait alors, et le bourgmestre, appuyant ses deux gros poings aux bras de son fauteuil, s'écriait :

"Fasse le ciel que ni les Républicains, ni les Prussiens ni les Impériaux' ne passent par ici, car tous ces gens ont faim

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et soif I Et comme il est plus agréable de boire son yin soû même que de le voir avaler par les autres, j'aime beaucoup mieux apprendre ces choses par la gazette que d'eu jouir par mes propres yeux. Voilà ce que je pense."

Sur cette réflexion, il s'acheminait vers la porte; les autres le suivaient

" Bonne nuit I criait l'onde.

— Bon soir ! " répondait le mauser en s'éloignant dans la rue sombre.

La porte se refermait, et l'oncle soucieux me disait: ^^ Allons, Fritzel, tâche de bien dormir.

— Pareillement,^ mon oncle," lui répondais-je. Lisbeth et moi nous montions l'escalier.

Un quart d'heure après, le plus profond silence régnait dans la maison.

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Ob, on vendredi soir du mois de novembre 1793^ Lisbeth, après le souper, pétrissait la pâte pour cuire le pain du ménage, selon son habitude. Gomme il devait en résulter aussi de la galette^ et de la tarte aux pommes, je me tenais près d'elle dans la cuisine, et je la contemplais en me livrant aux réflexions les plus agréables.

La pâte faite, on y mit la levure de bière,* on gratta le pétrin tout autour, et l'on étendit dessus une grosse couverture en plumes pour laisser fermenter.* Après quoi Lisbeth répandit les braises de Pâtre à l'intérieur du four, et poussa dans le fond, avec la perche, trois gros fagots secs qui se mirent à flamboyer sur la voûte sombre. Enfin, le feu bien allumé, elle plaça la plaque de tôle devant la bouche du four et me dit :

'' Maintenant, Eritzel, allons nous coucher ; demain, quand tu te lèveras, il y aura de la tarte."

Kous montâmes donc dans nos chambres. L'oncle Jacob ronflait depuis une heure ^ au fond de son alcôve. Je me couchai, rêvant de bonnes choses, et ne tardai point à m'endormir comme un bienheureux.

Cela durait depuis assez longtemps, mais il faisait encore nuit, et la lune brillait en face de ma petite fenêtre, lorsque je fus éveillé par un tumulte étrange. On aurait dit que tout le village était en l'air': les portes s'ouvraient et se refermaient au loin, une foule de pas traversaient les mares boueuses de la rue. En même temps j'entendais aller et venir dans notre maison, et des reflets pourpres miroitaient sur mes vitres.*

Qu'on se figure mon épouvante.

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Après avoir écouté, je me levai doucement et j'ouvris une fenêtre. Toute la rue était pleine de monde, et non seulement la rue, mais encore les petits jardins et les ruelles aux environs : rien que de grands gaillards, coiffés d'immenses chapeaux à cornes,^ revêtus de longs habits bleus à parements rouges, — de larges baudriers blancs en travers, — et la grande queue pendant sur le dos, sans parler des sabres et des gibernes qui leur ballottaient au bas des reins, et que je voyais pour la première fois. Ils avaient mis leurs fusils en faisceaux' devant notre grange; deux sentinelles se promenaient autour; les autres entraient dans les maisons comme chez eux.

Au coin de l'écurie trois chevaux piafEaient. Plus loin, devant la boucherie de Sépel, de l'autre côté de la place, aux crocs du mur où l'on écorchait les veaux, était pendu tout un bœuf, à la lueur d'un grand feu qui montait et descendait, illuminant la place; sa tête et son dos traînaient à terre. Un de ces hommes, les manches de sa chemise retroussées autour de ses bras musculeux, le dépouillait; il l'avait fendu du haut en bas ; les entrailles bleues coulaient sur la boue avec le sang. La figure de cet homme, avec son cou nu et sa tignasse,* était terrible à voir.

Je compris aussitôt que les Républicains avaient surpris le village, et, tout en m'habillant, j'invoquai le secours de l'empereur Joseph, dont M. Karolus Richter parlait si souvent.

Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, et depuis deux heures au moins, car lorsque je me penchai pour descendre, j'en vis trois, également en manches de chemise comme le boucher, qui retiraient* le pain de notre four avec notre pelle. Ils avaient épargné la peine de cuire à Lisbeth, comme l'autre avait épargné la peine de tuer à Sépel. Ces gens savaient tout faire, rien ne les embarrassait.

Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les

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genoux, les regardait d'un air assez paisible; sa première frayeur était passée. Elle me vit au haut de la rampe^ et s'écria :

'' Fritzel, descends ... ils ne te feront pas de mal I "

Alors je descendis, et ces hommes continuèrent leur ouvrage sans s'inquiéter de moi. La porte de l'allée à gauche était ouverte, et je voyais dans le fruitier deux autres Eépublicains en train de brasser ^ la pâte d'une seconde ou d'une troisième fournée. Enfin, à droite, par la porte de la salle entre-bâillée, je voyais l'oncle Jacob assis près de la table, sur une chaise, tandis qu'un homme vigoureux, à gros favoris' roux, le nez court et rond, les sourcils saillants, les oreilles écartées^ de la tête et la tignasse couleur de chanvre, grosse comme le bras, pendant entre les deux épaules, était installé dans le fauteuil et déchiquetait un de nos jambons avec appétit. On ne voyait que ses gros poings bruns aller et venir, la fourchette dans l'un, le couteau dans l'autre, et ses grosses joues musculeuses trembloter. De temps en temps, il prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup et poursuivait.

H avait des epaulettes couleur de plomb, un grand sabre à fourreau de cuir, dont la coquille* remontait derrière son coude, et des bottes tellement couvertes de boue, qu'on ne voyait plus que la glèbe jaune qui commençait à sécher. Son chapeau, posé sur le buffet, laissait pendre un bouquet de plumes rouges, qui s'agitaient au courant d'air, car, malgré le froid, les fenêtres restaient ouvertes ; une sentinelle passait derrière, l'arme au bras,'^ et s'arrêtait de temps en temps pour jeter un coup d'œil sur la table.

Tout en déchiquetant, l'homme aux gros favoris parlait d'une voix brusque :

"Ainsi, tu es médecin • ? " disait-il à l'oncle.

— Oui, monsieur le commandant.

— Appelle-moi "commandant" tout court, ou "citoyen commandant," je te l'ai déjà dit: les "monsieur" et les

16 MAT>AMK THifiàSE.

<< madame'' sont passés de mode. Mais, pour en revenir à nos moutons,^ tu dois connaître le pays ; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins.' A combien sommes-nous de Kaiserslautern ?

— A sept lieues, commandant.

— Et de Pirmasens ?

— A huit environ.

— Et de Landau?

— Je crois à cinq bonnes lieues.

— Je crois . . . à peu près . . . environ . . . est-ce ainsi qu'un homme du pays doit parler? Écoute, tu m'as l'air d'avoir peur; tu crains que, si les habits blancs* passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m'auras donnés. Ote-toi cette idée de la tête: la Bépublique française te protège."

Et regardant l'oncle en face, de ses yeux gris :

^'A la santé de la Bépublique une et indivisible I" fit-il en levant son verre.

Ils trinquèrent ensemble, et l'oncle, tout pâle, but à la République.

"Ah çà, reprit l'autre, est-ce qu'on n'a pas vu d'Autrichiens par ici ?

— Non, commandant.

— En es-tu bien sûr ? Voyons, regarde-moi donc en face. — Je n'en ai pas vu.

— Est^e que tu n'aurais pas fait un tour à Béethâl ces jours derniers ? "

L'oncle avait été trois jours avant à Kéethâl ; il crut le commandant informé par quelqu'un du village, et répondit : " Oui, commandant.

— Ah I — Et il n'y avait pas d'Autrichiens ?

—Non!"

Le républicain vida son verre, en jetant un coup d'œil oblique sur l'oncle Jacob ; puis il étendit le bras et le prit ^ poignet d'un air étrange.

MADAME TH^RBSE. 17

"Tu dis que non?

— Oui, commandant.

— Eh bien, tu mens I "

Et, d'une voix lente, il ajouta :

"Nous ne pendons pas, nous autres,^ mais nous fusillons quelquefois ceux qui nous trompent I '*

La figure de l'oncle devint encore plus pfile. Cependant, d'un ton assez ferme et la tête haute, il répéta:

"Commandant, je vous ai&rme sur l'honneur qu'il n'y avait pas d'Impériaux à Béethâl il ja trois jours.

— Et moi, s'écria le républicain, dont les petits yeux gris brillaient sous ses épais sourcils fauves, je te dis qu'il y en avait. Est-ce clair ? "

n y eut un silence. Tous ceux de la cuisine s'étaient retournés ; la mine du commandant n'était pas rassurante. Moi, je me mis à pleurer, j'entrai même dans la chambre, comme pour secourir l'oncle Jacob, et je me plaçai derrière lui. Le républicain nous regardait tous deux les sourcils froncés, ce qui ne l'empêchait pas d'avaler encore une bouchée de jambon, comme pour se donner le temps de réfléchir. Dehors, Lisbeth sanglotait tout haut.

"Commandant, reprit l'oncle avec fermeté, vous ignorez peut-être qu'il y a deux Réethâl, l'un du côté de Kaiserslautem, et l'autre sur la Queich, à trois petites lieues de Landau. Lee Autrichiens étaient peut-être là-bas ; mais de ce côté, mercredi soir, on n'en avait pas encore vu.

— Ça, dit le commandant en mauvais allemand lorrain, avec un sourire goguenard, ce n'est pas trop bête.' Mais nous autres, entre Bitche et Sarreguemines,^ nous sommes aussi fins que vous. A moins que tu ne me prouves qu'il y a deux Béethâl, je ne te cache pas que mon devoir est de te faire arrêter et juger par un conseil de guerre.

-—Commandant, s'écria l'oncle en étendant le bras, la preuve qu'il y a deux Béethâl, c'est qu'on les voit sur toutes les cartes du pays."

Il montrait notre vieille carte accrochée au mur.

Alors le républicain se retourna dans son fauteuil et re^ garda en disant :

" Ah ! c'est une carte du pays ? Voyons un peu."

L'oncle alla prendre la carte et l'étendit sur la table^ en montrant les deux villages.

"C'est juste, dit le commandant, à la bonne heure ^; moi je ne demande pas mieux que de voir clair ! "

Il s'était posé les deux coudes sur la table, et, sa grosse tête entre les mains, il regardait.

"Tiens, tiens, c'est fameux, cela! disait-il. D'où vient cette carte ?

— C'est mon père qui l'a faite ; il était géomètre." Le républicain souriait.

" Oui, les bois, les rivières, les chemins, tout est marqué, disait-il ; je reconnais ça. . . Nous avons passé là. . . C'est bon . . . c'est très bon I "

Et se redressant :

" Tu ne te sers pas de cette carte, citoyen docteur, fit-il en allemand ; moi, j'en ai besoin et je la mets en réquisition pour le service de la République. Allons, allons, réparation d'honneur' ! Nous allons boire encore un coup pour cimenter les fêtes de la Concorde.*"

On pense avec quel empressement Lisbeth descendit à la cave chercher une autre bouteille.

L'oncle Jacob avait repris son assurance. Le commandant, qui me regardait alors, lui demanda :

"C'est ton fils?

— Non, c'est mon neveu.

— Un petit gaillard solidement bâti. Quand je l'ai vu tout à l'heure arriver à ton secours, cela m'a fait plaisir. Allons, approche," dit-il en m'attirant par le bras.

Il me passa la main dans les cheveux, et dit d'une voix un peu rude, mais bonne tout de même :

"Élève ce garçon-là dans l'amour des droits de Phomme.*

MADAME THBBÈSE. 19

Au lieu de garder les vaches^ il peut devenir commandant ou général comme un autre. Maintenant toutes les portes sont ouvertes, toutes les places sont à prendre ; il ne faut que du cœur et de la chance pour réussir. Moi, tel que tu me vois, je suis le fils d'un forgeron de Sarreguemines ; sans la République, je taperais encore sur Penclume : notre grand flandrin de comte,^ qui est avec les habits blancs, serait un aigle par la grâce de Dieu, et moi je serais un âne ; au lieu que c'est tout le contraire par la grâce de la Révolution."

Il vida brusquement son verre, et fermant à demi les yeux avec finesse :

" Ça fait une petite différence," dit-il.

A côté du jambon se trouvait une de nos galettes, que les Républicains avaient cuites d'abord avec la première fournée ; le commandant m'en coupa un morceau.

"Avale-moi ça^ hardiment, dit-il tout à fait de bonne humeur, et tâche de devenir un homme !"

Puis se tournant vers la cuisine :

" Sergent Lafièche ! " s'écria-t-il de sa voix de tonnerre.

Un vieux sergent à moustaches grises, sec comme un hareng saur.^ parut sur le seuil.

" Combien de miches, sergent ?

— Quarante.

— Dans une heure il nous en faut cinquante; avec nos dix fours, cinq cents : trois livres de pain par homme."

Le sergent rentra dans la cuisine.

L'oncle et moi, nous observions tout cela sans bouger.

Le commandant s'accouda de nouveau sur la carte, la tête entre les mains.

Le jour grisâtre commençait à poindre dehors ; on voyait l'ombre de la sentinelle se promener l'arme au bras devant nos fenêtres. Une sorte de silence s'était établi ; bon nombre de Républicains dormaient sans doute, la tête sur le sac, autour des grands feux qu'ils avaient allumés, d'autres dans les maisons. La pendule allait lentement, le feu pétillait toujours dans la cuisine.

20 MADAME THisiSE.

Gela durait depuis quelques instants, lorsqu'un g^rand bruit s'éleva dans la. rue ; des vitres sautèrent,^ une porte s'ouvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabar retier, se mit à crier :

" Au secours I au feu ! "

Mais personne ne bougeait dans le village; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi Le commandant écoutait

" Sergent Laflèche I " dit-U.

Le sergent était allé voir, il ne parut qu'au bout d'un instant.

''Qu'est-ce qui se passe ? lui demanda le commandant.

— C'est un aristocrate de cabaretier qui refuse d'obtempérer aux réquisitions de la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d'un air grave.

— Eh bien! qu'on me l'amène."

Le sergent sortit.

Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde ; la porte se rouvrit, et Joseph Spick, avec sa petite veste, son grand pantalon de toile et son bonnet de laine frisée, parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République l'arme au bras, la figure jaune comme du pain d'épice,' les chapeaux usés, les coudes troués, de larges pièces aux genoux, et les souliers en loques, recousus avec de la ficelle; ce qui ne les empêchait pas de se redresser et d'être fiers comme des rois.

Joseph, les mains dans les poches de sa veste, le dos rond, le front plat et les joues pendantes, ne se tenait plus sur ses longues jambes^; il regardait à terre comme effaré.

Derrière, dans l'ombre, se voyait la tête d'une femme pUe et maigre, qui attira tout de suite mon attention ; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d'un noir bleuâtre. Ces cheveux lui descendaient en larges bandeaux sur les joues et se relevaient en tresses derrière les oreilles, de sorte que sa figure, dont on ne voyait que la

MADAME TH^BàSE. 21

face sans les cdtës, semblait extrêmement longue.^ Ses yeux étaient grands et noirs. Elle portait un chapeau de feutre à cocarde tricolore/ et, par-dessus le chapeau, un mouchoir rouge lié sous le menton. Gomme je n'avais vu jusqu'alors dans notre pays que des femmes blondes ou brunes, celle-ci me produisit un effet d'étonnement et d'admiration extraordinaire, tout jeune que j'étais ; je la regardais ébahi'; l'oncle ne me paraissait pas moins étonné que moi, et quand elle entra, suivie de cinq ou six autres Eépublicains habillés comme les premiers, durant tout le temps qu'elle fut là, nous ne la quittâmes pas des yeux.

Une fois dans la chambre, nous vîmes qu'elle avait un grand manteau de drap bleu, à triple collet tombant jusqu'au-dessous des coudes, un petit tonneau, dont le cordon lui passait en sautoir sur l'épaule^ ; enfin, autour du cou, une grosse cravate de soie noire à longues franges, quelque butin de la guerre sans doute, et qui relevait encore la beauté de sa tête calme et fière.

Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s'adressant à la femme, qui venait de relever son chapeau d'un mouvement de tête :

"Eh bien, Thérèse, fit-il, qu'est-ce qui se passe ?

— Vous savez, commandant, qu'à la dernière étape je n'avais plus une goutte d'eau-de-vie, dit-elle d'un ton ferme et net ; mon premier àoin, en arrivant, fut de courir par tout le village'^ pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement j'ai découvert la branche de sapin • à la porte de cette homme. Le caporal Merlot, le fusilier Gincinnatus et le tambourmaître' Horatius Goclès me suivaient pour m'aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l'eau-de-vie, n'importe quoi ; mais le kaiserlick* n'skVBit rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd. On se met donc à chercher, à regarder dans tous les coins, et finalement nous trouvons l'entrée de la

22 MADAME THiRdSB.

cave au fond d'un bûcher, dans la oour, derrière un tas de fagots qu'il avait mis devant.

<< Nous aurions pu nous fâcher ; au lieu de cela^ nous descendons et nous trouvons du vin, du lard, de la choucroute, de l'eau-de-vie; nous remplissons nos tonneaux, nous prenons du lard, et puis nous remontons sans esclandre. Mais, en nous voyant revenir charges, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, se mit à crier comme un aveugle, et, au lieu d'accepter mes assignats,^ il les déchira et me prit par le bras en me secouant de toutes ses forces. Oincinnatus ayant déposé sa charge sur la table, prit ce grand flandrin au collet et le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C'est alors que le sergent Laflèche est arrivé. Voilà tout, commandant."

Quand cette femme eut parlé de la sorte, elle se retira derrière les autres, et tout aussitôt un petit homme sec, maigre et brusque, dont le chapeau penchait sur l'oreille, et qui tenait sous son bras une longue canne à pomme de cuivre en forme d'oignon,* s'avança et dit :

" Commandant, ce que la citoyenne Thérèse vient de vous communiquer, c'est l'indignation de la mauvaise foi que tout chacun^ aurait eue de se trouver nez à nez avec un kaiserUck dépourvu de tout sentiment civique,* et qui se propose. . .

— C'est bon, interrompit le commandant, la parole de la citoyenne Thérèse me suffit I "

Et s'adressant en allemand à Joseph Spick, il lui dit en fronçant les sourcils :

"Dis donc, toi, est-ce que tu veux être fusillé? Cela ne coûtera que la peine de te conduire dans ton jardin ! Ne sais-tu pas que le papier de la Eépublique vaut mieux que l'or des tyrans ? Écoute, pour cette fois je veux bien te faire grâce, en considération de ton ignorance; mais s'il t'arrive encore de cacher tes vivres et de refuser les assignats en payement, je te fais* fusiller sur la place du village, pour servir d'exemple aux autres. Allons, marche, grand mbécile I "

MADAME THÉBàSB. 28

Il débita cette petite harangue très rondement ; puis se tournant vers la cantinière :

"C'est bien, Thérèse, dit-il ; tu peux charger tes tonneaux, cet homme n'y mettra pas opposition. Et vous autres, qu'on le laisse aller."

Tout le monde sortit, Thérèse en tête et Joseph le dernier. Le pauvre diable n'avait plus une goutte de sang dans les veines; il venait d'en échapper d'une belle.^

Le jour, dans l'intervalle, était venu.

Le commandant se leva, plia la carte et la mit dans sa poche. Puis il s'avança jusqu'à l'une des fenêtres et se mit à regarder le village. L'onde et moi nous regardions à l'autre fenêtre. Il pouvait être alors cinq heures du matin.

24 MAPAMW THÉRÈSE.

Toute ma vie je me rappellerai cette rue silencieuse encombrée de gens endormis, les uns étendus, les autres repliés, la tête sur le sac. Je vois encore ces pieds boueux, ces semelles usées, ces habits rapiécés, ces faces jeunes aux teintes brunes, ces vieilles joues rigides, les paupières closes ; ces grands chapeaux, ces epaulettes déteintes, ces pompons, ces couvertures de laine à bordure rouge filandreuse, pleines de trous, ces manteaux gris, cette paille dispersée dans la boue. Et le grand silence du sommeil après la marche forcée, ce repos absolu semblable à la mort ; et le petit jour bleuâtre enveloppant tout cela de sa lumière indécise, le soleil pâle montant dans la brume, les maisonnettes aux larges toitures de chaume, regardant de leurs petites fenêtres noires; et tout au loin, des deux côtés du village, sur TAltenberg et le Béepockel, au-dessus des vergers et des chënevières, les baïonnettes des sentinelles scintillant parmi les dernières étoiles ; non, jamais je n'oublierai cet étrange spectacle; j'étais bien jeune alors, mais de tels souveliirs sont étemels.

A mesure que le jour grandissait, s'animait aussi le tableau : une tête se levait, s'appuyait sur le coude et regardait, puis bâillait et se couchait de nouveau. Ailleurs un vieux soldat se dressait tout à coup, secouait la paille de ses habits, se coiffait de son feutre et repliait son lambeau de couverture ; un autre aussi roulait son manteau et le bouclait sur son sac ; un autre tirait de sa poche un bout de pipe et battait le briqu . Les premiers levés se rapprochaient et causaient entre eux, d'autres venaient les rejoindre

frappant de la semelle,^ car il faisait froid à cette heure ,•

MADAME THiRâSB. 26

les feux allumés dans la rue et sur la place avaient fini par s'éteindre.

En face de chez nous, sur la petite place, était la fontaine; un certain nombre de Itépublicains, rangés autour des deux grandes auges moussues, se lavaient, riant et plai-^ sautant malgré le froid : d'autres venaient allonger la lèvre au goulot.^

Puis les maisons s'ouvraient une à une, et l'on voyait les soldats en sortir, inclinant leurs grands chapeaux et leurs sacs sous les petites portes. Ils avaient presque tous la pipe allumée.

A droite de notre grange, devant l'auberge de Spick, stationnait la charrette de la cantinière, couverte d'une grande toile ; elle était à deux roues, en forme de brouette,' les bras posant à terre. Derrière, la mule, couverte d'une vieille housse de laine à carreaux rouges et bleus, attirait de notre échoppe une longue mèche' de foin, qu'elle mâchait gravement, les yeux à demi fermés d'un air sentimental.

La cantinière, à la fenêtre en face, raccommodait une petite culotte, et se penchait de temps en temps pour jeter un coup d'œil sous le hangar.

Là, le tambour-maître Horatius Codés, Oincinnatus, Merlot et un grand gaillard jovial, maigre, sec, à cheval sur des bottes de foin, se faisaient la queue l'un à l'autre^; ils se peignaient les tresses et les lissaient en se crachant dans la main ; Horatius Coclès, qui se trouvait en tête de la bande, fredonnait un air, et ses camarades répétaient le refrain à la sourdine.

Près d'eux, contre deux vieilles futailles, dormait un petit tambour d'une douzaine d'années, tout blond comme moi, et qui m'intéressait particulièrement. C'est lui que surveillait la cantinière, et dont elle raccommodait sans doute une culotte. Il avait son petit nez rouge en l'air, la bouche entr'ouverte, le dos contre les deux tonnes et un bras sur sa caisse ; ses baguettes étaient passées dans la buffleterie, et

26 MADAHB THâRÂSE.

sur ses pîeds^ couverts de quelques brins de paille, était étendu un grand caniche ^ tout crotté, qui le réchauffait. A chaque instant cet animal levait la tête et le regardait comme pour dire: ''Je voudrais bien faire un tour dans les cuisines du village ! " Mais le petit ne bougeait pas ; il dor^ mait si bien I Et comme^ dans le lointain, quelques chiens aboyaient, le caniche bâillait; il aurait voulu se mettre de la partie.

Bientôt deux officiers sortirent de la maison voisine ; deux hommes élancés, jeunes, la taille serrée dans leur habit. Comme ils passaient devant la maison, le commandant leur cria:

"Duchêne! Richer!

— Bonjour^ commandant, dirent-ils en se retournant.

— Les postes sont relevés ?

— Oui, commandant.

— Rien de nouveau ?

— Eien, commandant.

— Dans une demi-heure on se remet en marche. Fais battre le rappel,^ Eicher. Entre, Duchêne."

L'un des officiers entra, l'autre passa sous le hangar et dit quelques mots à Horatius Coclès. Moi, je regardais le nouveau venu. Le commandant avait fait apporter une bouteille d'eau-de-vie; ils en buvaient ensemble, lorsqu'une sorte de bourdonnement s'entendit dehors : c'était le rappel. Je courus voir ce qui se passait. Horatius Coclès, devant cinq tambours, dont le petit tenait la gauche, la canne en l'air, ordonnait le roulement. Tant que la canne fut levée, il continua. Les Républicains arrivaient de toutes les ruelles du village ; ils se rangeaient sur deux lignes, devant la fontaine, et leurs sergents commençaient l'appel. L'oncle et moi, nous étions émerveillés de l'ordre qui régnait chez ces gens ; à mesure qu'on les appelait, ils répondaient si vite, que c'était comme un murmure de tous les côtés. Ils

avaient repris leurs fusils et les tenaient à volonté^ sur l'épaule ou- la crosse à terre.

Après l'appel^ il se fit un grand silence, et plusieurs hommes, dans chaque compagnie, se détachèrent sous la conduite des caporaux, pour aller chercber le pain. La citoyenne Thérèse attelait alors sa mule à la charrette. Au bout de quelques instants, les escouades revinrent, apportant les miches dans des sacs et des paniers. La distribution commença.

Comme les Républicains s'étaient fait la soupe en arrivant, ils se bouclaient Tun à l'autre leur miche sur le sac.

'^ Allons! s'écria le commandant d'un ton joyeux, en route ! "

Il prit son manteau, le jeta sur son épaule, et sortit sans nous dire ni bonjour, ni bonsoir.

Nous pensions être débarrassés de ces gens pour toujours.

Au moment où le commandant sortait, le bourgmestre vint prier l'oncle Jacob de se rendre bien vite chez lui, disant que la vue des Républicains avait rendu sa femme malade.

Ils partirent ensemble aussitôt. Lisbeth arrangeait déjà les chaises et balayait la salle. On entendait dehors les officiers commander : " En avant, marche ! " Les tambours résonnaient ; la cantinière criait : " Hue ^ ! " et le bataillon se mettait en route, quand une sorte de pétillement terrible retentit au bout du village. C'étaient des coups de fusil, qui se suivaient quelquefois plusieurs ensemble, quelquefois un à un.

Les Républicains allaient entrer dans la rue.

" Halte ! " cria le commandant, qui regardait debout sur ses étriers, prêtant l'oreille.

Je m'étais mis à la fenêtre, et je voyais tous ces hommes attentifs, et les officiers hors des rangs autour de leur chef, qui parlait avec vivacité.

28 MADAME THÉRÂSB.

Tout à coup un soldat parut au détour de la rue ; il courait, son fusil sur l'ëpaule.

<< Commandant, dit-il de loin, tout essoufflé, les Croates ^ ! L'avant-poste est enlevé ... ils arrivent !...''

A peine le comiùandant eut-il entendu cela qu'il se retourna, courant sur la ligne ventre à terre ^ et criant :

" Formez le carré ! "

Les officiers, les tambours, la cantinière se repliaient ' en même temps autour de la fontaine, tandis que les compagnies se croisaient comme un jeu de cartes ^ ; en moins d'une minute, elles formèrent le carré sur trois rangs,'^ les autres au milieu, et presque aussitôt il se fit dans la rue un bruit épouvantable ; les Croates arrivaient ; la terre en tremblait. Je les vois encore déboucher au tournant de la rue, leurs grands manteaux rouges flottant derrière eux comme les plis de cinquante étendards, et courbés si bas sur leur selle, la latte* en avant, qu'on apercevait à peine leurs faces osseuses et brunes aux longues moustaches jaunes.

Il faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai là, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J'avais bien peur, c'est vrai, mais la curiosité l'emportait encore.'

Le temps de regarder et de frémir, les Croates étaient sur la place. J'entendis à la même seconde le commandant crier : " Feu ! " Puis un coup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois ; les vitres de nos fenêtres tombaient en grelottant ; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l'odeur de la poudre remplissait l'air.

Moi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les

Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée

grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimper sur

le carré; et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse,

urlant d'une voix sauvage : " Forvertz ! forvertz / " •

** Feu du second rang ! " cria le commandant, au milieu des hennissements et des cris sans fin.

Il avait Pair de parler dans notre chambre, tant sa voix était calme.

Un nouveau coup de tonnerre suivit; et comme le crépi ^ tombait, comme les tuiles roulaient des toits, comme le ciel et la terre semblaient se confondre, Lisbeth, derrière, dans la cuisine, poussait des cris si perçants que, même à travers ce tumulte, on les entendait comme un coup de sifflet.

Après les feux de peloton commencèrent les feux de file. On ne voyait plus que les fusils du deuxième rang s'abaisser, faire feu et se relever, tandis que le premier rang, le genou à terre, croisait la ba^'onnette,^ et que le troisième chargeait les fusils et les passait au second.

Les Croates tourbillonnaient autour du carré, frappant au loin de leurs grandes lattes ; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois Phomme. Un de ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu'il franchit les {rois rangs et tomba dans le carré ; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d'un furieux coup de pointe * le cloua pour ainsi dire sur la croupe de son cheval ; je vis le Képublicain retirer son sabre rouge jusqu'à la garde ; cette vue me donna froid ; j'allais fuir, mais j'étais à peine levé que les Croates firent volte-face et partirent, laissant un grand nombre d'hommes et de chevaux sur la place.

Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sur leur monture, faisaient des efforts pour dégager leurs jambes ; d'autres tout sanglants se traînaient à quatre pattes,^ levant la main et criant d'une voix lamentable: '^Pardône, Françôse I ^^ '^ dans la crainte d'être massacrés; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu'ils souffraient, demandaient en grâce qu'on les achevât. Le plus grand nombre restaient immobiles.

Pour la première fois je compris bien la mort : ces hommes que j'avais vus deux minutes avant, pleins de vie et de force, chargeant leurs ennemis avec fureur, et bondissant comme des loups, ils étaient là, couchés pêle-mêle, insensibles comme les pierres du chemin.

Dans les rangs des Bépublicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus sur la face, et quelques blessés, les joues et le front pleins de sang ; ils se bandaient la tête, le fusil au pied, sans quitter les rangs; leurs camarades les aidaient à serrer le mouchoir et à remettre le chapeau dessus.

Le commandant, à cheval près de la fontaine, la corne de son grand chapeau à plumes sur le dos et le sabre au poing, faisait serrer les rangs ^; près de lui se tenaient les tambours en ligne, et un peu plus loin, tout près de Pauge, la cantinière avec sa charrette. On entendait les trompettes des Croates sonner la retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte; une de leurs sentinelles attendait là, derrière l'angle de la maison commune*: on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fusil partaient encore.

" Cessez le feu ! " cria le commandant.

Et tout se tut ; on n'entendit plus que la trompette au loin.

La cantinière fit alors le tour des rangs à l'intérieur, pour verser de l'eau-de-vie aux hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de l'eau à la fontaine, dans leurs gamelles,^ pour les blessés, qui tous demandaient à boire d'une voix pitoyable.

Moi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges^ oseraient revenir. Le commandant regardait aussi dans cette direc* tion, et causait avec un capitaine appuyé sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant :

"Le maître de la maison ?

MADAME THEBàSB. 81

— n est sorti.

— Eh bien . . . toi . . . conduis-moi dans votre grenier . . . vite ! "

Je laissai là mes sabots, et me mis à grimper l'escalier au fond de Vallée comme un écureuil.

Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d'œil l'échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse, se penchant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde : de la cavalerie, de l'infanterie, des canons, des caissons, des manteaux rouges, des pelisses vertes,^ des habits blancs, des casques, des cuirasses, des files de lances et de baïonnettes, des lignes de chevaux, et tout cela s'avançait vers le village.

" C'est une armée ! " murmurait le capitaine à voix basse.

Il se retourna brusquement pour redescendre, mais s'arrêtant sur une idée, il me montra le long du village, à deux portées de fusil, une file de manteaux rouges qui s'enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers.

"Tu vois ces manteaux rouges ? dit-il.

— Oui.

— Est-ce qu'un chemin de voiture passe là?

— Non, c'est un sentier.

— Et ce grand ravin qui le coupe au milieu, droit devant nous, est-ce qu'il est profond ?

— Ohl oui.

— On n'y passe jamais avec les voitures et les charrues ?

— Non on ne peut pas."

Alors, sans m'en demander davantage, il redescendit l'échelle à reculons, aussi vite que possible, et se jeta dans l'escalier. Je le suivais ; nous fûmes bientôt en bas, mais nous n'étions pas encore au bout de l'allée, que l'approche d'une masse de cavalerie faisait frémir les maisons. Malgré

82 MADAME THÉBàSB.

cela, le capitaine sortit, traversa la place, écarta deux hommes dans les rangs et disparut.

Des milliers de cris brefs, étranges, semblables à ceux d'une nuée de corbeaux: "Hourrah! hourrah!" remplissaient alors la rue d'un bout à l'autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop.

Moi, tout fier d'avoir conduit le capitaine dans le colombier, j'eus l'imprudence de m'avancer sur la porte. Les houlans, car cette fois c'étaient des houlans,^ arrivaient comme le vent, la lance en arrêt, le dolman* en peau de mouton flottant sur le dos, les oreilles enfoncées dans leurs gros bonnets à poil,* les yeux écarquillés, le nez comme enfoui dans les moustaches, et le grand pistolet à crosse de cuivre dans la ceinture. Ce fut comme une vision. Je n'eus que le temps de me jeter en arrière ; je n'avais plus une goutte de sang dans les veines, et ce n'est qu'au moment où la fusillade recommença que je me réveillai comme d'un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.

L'air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval, près de la fontaine ; on l'aurait pris pour une statue de bronze, à travers ce flot bleuâtre, d'où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les houlans, comme d'immenses sauterelles, bondissaient tout autour, dardaient leurs lances et les retiraient; d'autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.*

Il me semblait que le carré pliait ; c'était vrai.

"Serrez les rangs ! tenez ferme! criait le commandant de sa voix calme.

— Serrez les rangs ! serrez ! " répétaient les ofiGlciers de distance en distance.

Mais le carré pliait, il formait un demi-cercle au milieu ; 'e centre touchait presque à la fontaine. A chaque coup de

,nce, arrivait la parade de la baïonnette comme l'éclair,

mais quelquefois l'homme s'affaissait. Les Eëpublicains n'avaient plus le temps de recharger ; ils ne tiraient plus, et les houlans arrivaient toujours, plus nombreux, plus hardis, enveloppant le carré dans leur tourbillon, et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs.

Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque, au plus fort de l'action, le commandant, levant son chapeau au bout de son sabre, se mit à chanter une chanson^ qui vous donnait la chair de poule,' et tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui.

En un clin d'œil tout le devant du carré se redressa,* refoulant dans la rue toute cette masse de cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les épis dans les champs.

On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux ; c'est tout ce que j'ai vu de plus terrible ! Et depuis j'ai pensé bien des fois que les hommes acharnés à la bataille * sont plus féroces que les bêtes sauvages.

Mais ce qu'il y avait encore de plus affreux, c'est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l'entrée de la place, avançaient toujours criant : " Hourrah ! hourrah I " de sorte que ceux des premiers rangs, poussés par les baïonnettes des Républicains, et ne pouvant plus reculer, s'agitaient dans une confusion inexprimable et jetaient des cris de détresse; leurs grands chevaux, piqués aux naseaux, se dressaient la crinière droite, les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux houlans, fous de terreur, se retourner, en frappant leurs camarades du manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des lièvres le long des petites cassines.'

Deux minutes après, la rue était vide. Il restait bien encore vingt-cinq ou trente de ces pauvres diables, enfermés dans la place. Us n'avaient pas vu la retraite et semblaient

84 MAPAMK THiBàSB.

tout dëooncèrtës, ne sachant par où fuir; mais ce fut bientôt fini : une nouvelle décharge les coucha sur le dos, sauf deux ou trois qui s'enfoncèrent dans la ruelle des Tanneurs.

On ne voyait plus que des tas de chevaux et d'hommes morts; le sang coulait au-dessous et suivait notre rigole jusqu'au guévoir.*

'^ Cessez le feu ! cria le commandant pour la seconde fois; chargez ! '*

Dans le même instant neuf heures sonnaient à l'église. Le village en ce moment n'est pas à dépeindre ; les maisons criblées de balles, les volets pendant à leurs gonds, les fenêtres défoncées, les cheminées chancelantes, la rue pleine de tuiles et de briques fracassées, les toits des hangars percés à jour,* et ce tas de morts, ces chevaux bousculés, se débattant et saignant : on ne peut se le figurer.

Les Eépublicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux penchés sur le dos, l'air dur et terrible, attendaient l'arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le commandant délibérait avec ses officiers. Je l'entendais très bien:

''Nous avons une armée autrichienne devant nous, disaitil brusquement; il s'agit de tirer notre peau d'ici.* Dans une heure, nous aurons vingt ou trente mille hommes sur les bras*; ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons tous perdus. Je vais faire battre la retraite.' Quelqu'un a-t-il quelque chose à dire ?

— Non, c'est bien vu,"* répondirent les autres.

Alors ils s'éloignèrent, et deux minutes après je vis un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les armoires dehors sur un même tas; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin ; d'autres amenaient des charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l'entrée de la rue une barrière haute comme les maisons; le foin et la paille étaient au-dessus et au-dessous.

MADAME THÉBàSB. 35

Hie roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage ; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu'au haut de la barricade, balayant les toits à. côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village. De grands cris s'entendirent alors au loin ; des coups de fusil partirent de l'autre côté; mais on ne voyait rien, et le commandant donna Tordre de la retraite.

Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d'un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre ; le petit que j'avais vu dormir sous notre hangar s'y trouvait ; il avait sa caisse sur l'épaule et le dos plié pour marcher ; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre ; son camarade lui disait: '< Allons, petit Jean, du courage!" Mais il n'avait pas l'air d'entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu'au détour de la rue.

Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait, et tout au loin on entendait des voix mélancoliques crier : "Au feu I au feu I "

Je regardai vers la barricade des Bépublicains ; le feu avait gagné les maisons et montait jusque dans le ciel ; de l'autre côté, un frémissement^ d'armes remplissait la rue, et déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes pour renverser l'échafaudage de l'incendie.

86 IftADAMB THâRÂSB.

ApRâs le depart des Républicains, il se passa bien encore un quart d'heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue. Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l'autre côté de la barricade, le tumulte augmentait ; les cris des gens : '^ Au feu ! au feu ! " se prolongeaient d'une façon lugubre.

J'étais sorti sous le hangar, épouvanté de l'incendie. Bien ne bougeait ; on n'entendait que le pétillement du feu et les soupirs d'un blessé assis contre le mur de notre étable ; il avait une balle dans les reins, et s'appuyait sur les deux mains pour se tenir droit : c'était un Croate ; il me regardait avec des yeux terribles et désespérés. Un peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule.

Et comme j'étais là, pensant que ces Français devaient être de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi; je me retournai, et je vis dans l'ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte de la grange entr'ouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l'oreille ; puis, s'étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, il s'élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et criant :

" Où sont-ils, ces gueux ? où sont-ils, que je les extermine tous!

— Ah! lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant, vous pouvez encore les rattraper au bout du village."

Alors il me regarda d'un œil louche, et, voyant que j'étais ans malice,* il courut au feu.

MADAME TH^RàSB. 87

D'autres portes s'ouvraient au même instant ; des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, en criant: '^ Qu'ils soient maudits! qu'ils soient maudits!" Et chacun se dépêchait d'aller prendre son baquet pour éteindre le feu.

Lia fontaine fut bientôt encombrée de monde ; il n'y avait plus assez de place autour ; on formait la chaîne des deux côtés, jusque dans les allées des maisons menacées. Quelques soldats, debout sur les toits, versaient l'eau dans la flamme; mais tout ce qu'on put faire, ce fut de préserver les maisons voisines. Vers onze heures, une gerbe de feu ^ bleuâtre monta jusqu'au ciel: dans le nombre des voitures entassées, se trouvait la charrette de la cantinière ; ses deux tonnes d'eaude-vie venaient d'éclater.

L'oncle Jacob était aussi dans la chaîne, de l'autre côté, sous la garde des sentinelles autrichiennes ; il parvint cependant à s'échapper en traversant une cour, et rentra chez nous par les jardins.

" Seigneur Dieu * ! s'écria-t-il, Fritzel est sauvé ! " Je vis en cette circonstance qu'il m'aimait beaucoup, car il m'embrassa, me demandant :

" Où donc étais-tu, pauvre enfant ?

— A la fenêtre," lui dis-je.

Alors il devint tout pâle et s'écria:

«Lisbeth! Lisbeth!"

Mais elle ne répondit pas, et même il nous fut impossible de la trouver ; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, et nous pensions qu'elle s'était sauvée chez quelque voisine.

Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu," et tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors : "Place . . . place ... En arrière ! "

En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous comme la foudre. Ils s'élançaient à la poursuite des Républicains ; mais nous apprîmes, le lendemain, qu'ils

88 ICADAME THJRàSB.

étaient axrivés trop tard ; l'ennemi avait gagne les bois de RothalpSy qui s'étendent jusque derrière Pirmasens. C'est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient barricadé la rue et mis le feu aux maisons : ils voulaient retarder la poursuite de la cavalerie, et cela montre bien leur grande expérience des choses de la guerre.

Depuis ce moment jusqu'à cinq heures du soir, deux brigades autrichiennes défilèrent dans le village sous nos fenêtres: des houlans, des dragons, des houzards^; puis des canons, des fourgons, des caissons'; puis vers trois heures^ le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand vieillard coiffé d'un tricorne et vêtu d'une longue polonaise blancbe, tellement couverte de torsades et de broderies d'or,' qu'à côté de lui le commandant républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n'aurait eu l'air que d'un simple caporal.

Le bourgmestre et les conseillers d'Anstatt, en habit de bure* à larges manches, la tête découverte, l'attendaient sur la place. Il s'y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés autour de la fontaine, et demanda :

"Combien d'hommes les Français étaient-ils ?

— Un bataillon, Excellence," répondit le bourgmestre courbé en demi-cercle.

Le général ne dit rien. Il leva son tricorne et poursuivit sa route.

Alors arriva la seconde brigade: des chasseurs tyroliens' en tête, avec leurs habits verts, leurs chapeaux noirs à bords retroussés, et leurs petites carabines d'Insprûck, à balles forcées®; puis d'autre infanterie en habit blanc et culotte bleu de ciel, les grandes guêtres remontant jusqu'au genou ; puis de la grosse cavalerie,^ des hommes de six pieds enfermés dans leurs cuirasses, et dont on ne voyait que le menton et les longues moustaches rousses sous la visière du casque ; puis enfin les grandes voitures de l'ambulance, couvertes de toiles grises, tendues sur des cerceaux, et derrière, les éclo-

'S, les traînards et les poltrons.

MADAME THÉBàSB. 89

lies chirurgiens de Parmée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et l'un de leurs chefs, un petit vieillard à perruque blanche, dit au bourgmestre en montrant le reste :

" Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible. — Pour vous rendre mes devoirs,"^ répondit le bourgmestre gravement.

Enfin les dernières voitures partirent ; il était environ six heures du soir. La nuit était venue. L'oncle Jacob se tenait sur le seuil de la maison avec moi. Devant nous, à cinquante pas, contre la fontaine, tous les morts, rangés sur les marches, la face en l'air et les yeux écarquillés, étaient blancs comme de la cire, ayant perdu tout leur sang. Les femmes et les enfants du village se promenaient autour.

Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et Ludwig, arrivaient la pioche sur l'épaule, le bourgmestre leur dit :

" Vous prendrez dpuze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là ; vous m'entendez ? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux* devront les prêter avec leur attelage, car c'est un service public."

Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu'il avait choisis.

^'H faut pourtant bien que nous retrouvions Lisbeth," me dit alors l'oncle.

Nous recommençâmes nos recherches, du grenier à la cave, et seulement à la fin, comme nous allions remonter, nous vîmes derrière notre tonne de choucroute, entre les deux soupiraux,' un paquet de linge dans l'ombre, que l'oncle se mit à secouer.

Aussitôt Lisbeth, d'une voix plaintive, s'écria : "Ne me tuez pas ! Au nom du ciel, ayez pitié de moi l —Lève-toi, dit l'oncle avec bonté ; tout est fini l''

40 MADAME THÉRiSE.

Mais Lisbeth était encore si troublée, qu'elle avait de la peine à mettre un pied devant l'autre et qu'il me fallut la conduire en haut par la main, comme un enfant. Alors, revoyant le jour dans sa cuisine, elle s'assit au coin de l'âtre et fondit en larmes, priant et remerciant le Seigneur de l'avoir sauvée; ce qui prouve bien que les vieilles gens tiennent à la vie autant que les jeunes.

Les heures de désolation qui suivirent, et le mouvement que dut se donner l'oncle pour se rendre à l'appel de tous^ les malheureux qui réclamaient ses soins resteront toujours présents à ma mémoire. 11 ne se passait pas d'instant qu'une femme ou bien un enfant n'entrât chez nous en s'écriant :

" Monsieur le docteur . . . bien vite . . . qu'il vienne * ! mon mari . . . mon frère . . . ma sœur sont malades ! "

L'un avait été blessé, l'autre était devenu comme fou de peur ; l'autre, étendu tout de son long, ne donnait plus signe de vie.

L'oncle ne pouvait être partout.

<' Vous le trouverez dans telle maison, disais-je à ces malheureux ; dépêchez- vous."

Et ils partaient.

Ce n'est que bien tard, vers dix heures, qu'il revint enfin. Lisbeth s'était un peu remise; elle avait fait du feu sur l'âtre et dressé la table comme à l'ordinaire ; mais le crépi du plafond, les éclats de vitres et de bois couvraient encore le plancher. C'est au milieu de tout cela que nous nous assîmes à table, et que nous mangeâmes en silence.

De temps en temps, l'oncle relevait la tête, regardant sur la place les torches qui se promenaient autour des morts, les charrettes noires qui stationnaient devant la fontaine, avec leurs petits bidets du pays, les fossoyeurs, les curieux, tout cela dans les ténèbres. Il observait ces choses gravement, et tout à coup, vers la fin du repas, il se prit à me dire, la main étendue :

*^ Voilà la guerre, Fritzel ! Regarde, et souviens-toi I . • ,

Oui, voilà la guerre : la mort et la destruction, la fureur et la haine, l'oubli de tous sentiments humains. Quand le Seigneur nous frappe de ses malédictions, quand il nous envoie la peste et la famine, au moins ce sont des fléaux inévitables décrétés par sa sagesse; mais ici, c'est l'homme lui-même qui décrète la misère contre ses semblables, et c'est lui qui porte au loin ses ravages sans pitié.

'^ Hier, nous étions en paix, nous ne demandions rien à personne, nous n'avions pas fait de mal, et tout à coup des hommes étrangers sont venus nous frapper, nous ruiner et nous détruire. Ah! qu'ils soient maudits, ceux qui provoquent de tels malheurs par esprit d'ambition: qu'ils soient l'exécration des siècles!

" Fritzel, souviens-toi de cela ; c'est tout ce qu'il y a de plus abominable sur la terre. Des hommes qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus, et qui tout à coup se précipitent les uns sur les autres pour se déchirer ! Cela seul devrait nous faire croire en Dieu, car il faut un vengeur de telles iniquités."

Ainsi parla l'oncle gravement; il était très ému; et moi, la tête baissée, j'écoutais, retenant chacune de ses paroles et les gravant dans ma mémoire.

Comme nous étions ainsi depuis une demi-heure, une sorte de dispute s'éleva dehors, sur la place ; nous entendîmes un chien gronder sourdement, et la voix de notre voisin Spick dire d'un air irrité :

"Attends . . . attends . . . gueux de chien, je vais te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça, c'est encore un animal de la même espèce que ses maîtres : ça vous paye avec des assignats et des coups de dents; mais il tombe mal^ ! " Le chien grondait plus fort.

Et d'autres voix disaient au milieu du silence de la nuit : " C'est drôle tout de même. . . . Voyez ... il ne veut pas quitter cette femme. . . . Peut-être qu'elle n'est pas tout à fait morte."

42 MADAMK THifiàSB.

Alors l'oncle se leva brusquement et sortit. Je le suivis.

Eien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent^ mais la flajnme se balan^it tout de mÔme, et tous ces Ôtres pâles^ avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer.

'* Pas morte I criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer ? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l'armée ? Non . . . non . . . elle a reçu son compte ... et c'est bien fait^ I C'est cette femme qui m'a payé mou eaude-vie avec du papier. Allons, ôtez-vous de là que j'assomme le chien et que ça finisse I "

'^ Qu'est-ce qui se passe donc?" dit alors l'onde d'une voix forte.

Et tous ces gens se retournèrent comme effrayés.

Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s'écartèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang, sa petite tonne encore sur la hanche, et les mains pâles jetées à droite et à gauche sur la pierre humide où coulait l'eau. Plusieurs autres cadavres l'entouraient, et le chien caniche' que j'avais vu le matin avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres frémissantes, debout à ses pieds, grondait et frissonnait en regardant Spick.

Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n'osait approcher, car il était facile de voir que s'il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge.

" Qu'est-ce que c'est ? " répéta l'oncle.

— Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, ils disent que la femme n'est pas morte.

— Ils ont raison, dit l'oncle d'un ton brusque, certams animaux ont plus de cœur et d'esprit que certains hommes. Ote-toi de là."

Il l'écarta du coude et s'avança droit vers la femme en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s'apaiser

MADAME THiRÉSE. 43

et le laissa faire. Tout le monde s'était approché ; l'oncle s'agenouilla, et mit la main sur le cœur de la femme. On se taisait ; le silence était profond. Cela durait depuis près d'une minute, lorsque Spick dit :

"Hé! hé! hé! qu'on l'enterre, n'est-ce pas, monsieur le docteur?"

L'oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en face, du haut en bas : ^

" Malheureux ! lui dit-il, pour quelques mesures d'eau-devie que cette pauvre femme fa payées comme elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive ! — Monsieur le docteur, s'écria le cabaretier en se redressant d'un air d'arrogance, savez-vous qu'il y a des lois, et que. . .

— Tais-toi, interrompit l'oncle, ton action est infâme ! " Et, se tournant vers les autres :

"Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit encore."

n lança sur Spick un dernier regard d'indignation, tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche ; le chien suivait l'oncle, serré contre sa jambe.

Quant au cabaretier, nous l'entendions répéter derrière nous, près de la fontaine, d'un ton moqueur :

"La femme est morte ; ce médecin en sait autant que ma pioche ! La femme est finie . . . qu'on l'enterre aujourd'hui ou demain, cela ne fait rien à la chose.' ... On verra lequel de nous deux avait raison."

Comme nous traversions la place, je vis le mauser et EofEel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le cœur, car depuis la nuit, une sorte de frayeur s'était emparée de moi, surtout en face des morts, et j'étais content d'être avec beaucoup de monde.

Le mauser marchait devant le brancard, une grosse torche à la mainj Koffel, près de l'oncle, semblait grave.

44 MADAMB THBRàSB.

" Voilà de terribles choses, monsieur le docteur, dit-il en marchant.

— Ah I c'est vous, Koffel ! fit Poncle. Oui, oui, le génie du mal est dans l'air, les esprits des ténèbres sont déchaînés ! "

Nous entrions alors dans la petite allée remplie de plâtras ; le mauser, s'arrêtant sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s'avançaient d'un pas lourd. Nous les suivîmes tous dans la chambre, et le taupier, levant sa torche, s'écria d'un ton solennel :

"Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail ... où sont-ils, monsieur le docteur ?

— Ah ! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures." Alors seulement je vis bien l'air désolé de notre vieille

chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir ^ des ténèbres ; je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous étions malheureux.

"Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l'oncle avec tristesse, il ne faut pas que nos propres misères nous fassent oublier que d'autres sont encore plus malheureux que nous."

Et se tournant vers le taupier :

"Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, et Koffel m'aidera."

Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l'alcôve. Le mauser, dont les joues couleur de brique prenaient aux reflets de la torche des teintes pourpres, les éclairait.

L'oncle remit quelques kreutzers * à Jeffer, qui sortit avec ses garçons.

La vieille Lisbeth était venue voir ; son menton tremblotait, elle n'osait approcher, et je l'entendais qui récitait VAve Maria tout bas. Sa frayeur me gagnait lorsque l'oncle s'écria :

" Lisbeth, à quoi penses-tu donc ? Au nom du ciel, es-tu " "'^. ? Cette femme n'est-elle pas comme toutes les femmes.

MADAME THÉBàSE. 45

et ne m'as-tu pas aidé cent fois dans mes opérations ? Allons, allons . . . maintenant la folie reprend le dessus.^ Y a . . . chauffe de l'eau ; c'est tout ce que je puis espérer de toi."

Le chien s'était assis devant l'alcôve, et regardait, à travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit, immobile et pâle comme une morte.

"Pritzel, me dit l'oncle, ferme les volets, nous aurons moins d'air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau, car d'obtenir quelque chose maintenant de Lisbeth, il n'y faut pas penser. Ah ! si parmi tant de misères nous avions encore le bon esprit de rester un peu calmes I Mais il faut que tout s'en mêle*: quand le diable est en route, on ne sait plus où il s'arrêtera."

Ainsi parla l'oncle d'un air désolé. Je courus fermer les volets, et j'entendis qu'il les accrochait à l'intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.

Koffel venait d'allumer le feu, qui pétillait dans le poêle ;' l'oncle avait déployé sa trousse * sur la table ; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.

L'oncle prit une sonde et s'approcha du lit, écartant les rideaux; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa et j'allai voir : la lumière de la chandelle remplissait toute l'alcôve ; l'oncle venait de découper les vêtements de la femme. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas. Lisbeth était aussi revenue dans la chambre; elle me tenait par la main et marmottait je ne sais quelle prière. Dans l'alcôve, personne ne parlait, et l'oncle, entendant la vieille servante, lui cria vraiment fâché:

"Veux-tu bien te taire, vieille folle! Allons, mauser, allons, relevez le bras.

— Une belle créature, dit le mauser, et bien jeune encore.

— Comme elle est pâle ! " fit Koffel.

Je me rapprochai davantage, et je vis la femme blanche

46 MADAME THâBÂSB.

comme la neige, la tête rejetëe en arrière, ses cheveux noirs déroulés. Le mauser lui tenait le bras en l'air, et au-dessous, près de l'aisselle, apparaissait une ouverture bleuâtre d'où coulaient quelques gouttes de sang. L'oncle Jacob, les lèvres serrées, sondait cette blessure ; la sonde ne pouvait entrer. En ce moment, je devins tellement attentif, n'ayant jamais rien vu de pareil, que toute mon âme était au fond de cette alcôve, et j'entendis l'oncle murmurer : '^ C'est étrange !"

Au même instant la femme exhala un long soupir, et le chien, qui s'était tu jusqu'alors, se prit à pleurer d'une voix si lamentable et si douce, qu'on aurait dit un être humain; les cheveux m'en ^ dressaient sur la tête. Le mauser s'écria:

"Tais-toi!"

Le chien se tut, et l'oncle dit :

"Eelevez donc le bras, mauser; Koffel, passez ici et soutenez le corps."

Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules; aussitôt la sonde entra bien loin.

La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.

"Allons, s'écria l'oncle, elle est sauvée. Tenez, Koffel, voyez, la balle a glissé sur les côtes, elle est ici sous l'épaule; la sentez- vous ?

— Très bien."

L'oncle sortit, et me voyant sous le rideau, il s'écria :

«Que fais-tu là?

— Je regarde.

— Bon, maintenant, il regarde! Il est dit que tout doit aller de travers.*"

Il prit un couteau sur la table et rentra.

La chien me regardait de ses yeux luisants, ce qui m'inquiétait.

Tout à coup la femme jeta un cri, et l'oncle dit d'un ton joyeux :

" La voici ! c'est une balle de pistolet. La malheureuse a perdu beaucoup de sang, mais elle en reviendra.

MADAME THÉBàSB. 47

— C'est pendant la grande charge des uhlans qu'elle aura reçu * cela, dit Koffel ; j'étais chez le vieux Kraëmer, au premier * ; je nettoyais son horloge, et j'ai vu qu'ils tiraient en arrivant.

— C'est possible," répondit l'oncle, qui seulement alors eut l'idée de regarder la femme.

Il prit le chandelier de la main du mauser, et debout derrière le lit, il contempla quelques secondes cette malheureuse d'un air rêveur.

" Oui, fit-il, c'est une belle femme et une noble tête ! Quel malheur que de pareilles créatures suivent les armées ! Ne serait-il pas bien mieux de les voir au sein d'une honnête famille, entourées de beaux enfants, auprès d'un brave homme, dont elles feraient le bonheur! Quel dommage! Enfin . . . puisque c'est la volonté du Seigneur." Il sortit, appelant Lisbeth.

'^ Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toi-même. — Mauser, Koffel, venez; nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude pour tous."

n descendit lui-même à la cave, et en revint au moment où la vieille servante arrivait avec sa chemise. Lisbeth, voyant que la cantinière n'était pas morte, avait repris courage; elle entra dans l'alcôve et tira les rideaux, pendant que l'oncle débouchait la bouteille et ouvrait le buffet pour y prendre des verres. Le mauser et Koffel paraissaient contents. Je m'étais aussi rapproché de la table encore servie, et nous finîmes de souper.

Le chien nous regardait de loin ; l'oncle lui jeta quelques bouchées de pain, qu'il ne voulut pas prendre. En ce moment, une heure sonnait à l'église.

"C'est la demie, dit Koffel.

— Non, c'est une heure ; je crois qu'il serait temps de nous coucher," répondit le mauser.

Lisbeth sortait de l'alcôve; tout le monde alla voir la

48 MADAME THâRàSB.

femme vêtue de sa chemise; elle semblait dormir. Le chien s'était posé sur les pattes de devant, au bord du lit, et regardait aussi. L'oncle lui passa la main sur la tête en disant:

"Va, ne crains plus rien; elle en reviendra . • . je t'en réponds ! "

Et ce pauvre animal semblait comprendre; il gémissait avec douceur.

Enfin on ressortit.

L'oncle, avec la chandelle, reconduisit Koffel et le mauser jusque dehors, puis il rentra et nous dit :

" Allez-vous coucher maintenant, il est temps.

— Et vous, monsieur le docteur ? demanda la vieille servante.

— Moi, je veille . . . cette femme est en danger, et l'on peut aussi m'appeler dans le village."

Il alla remettre une bûche au fourneau, et s'étendit derrière, dans le fauteuil, en roulant un bout de papier pour allumer sa pipe. *

Lisbeth et moi nous montâmes chacun dans notre chambre; mais ce ne fut que bien tard qu'il me fut possible de dormir, malgré ma grande fatigue, car de demi-heure en demi-heure, le roulement d'une charrette et le reflet des torches sur les vitres m'avertissaient qu'il passait encore des morts.

Enfin, au petit jour, tous ces bruits cessèrent, et je m'endormis profondément.

MADAME THÉBESE. 49

C^EST le lendemain qu'il aurait fallu voir le village, lorsque chacun voulut reconnaître ce qui lui restait et ce qui lui manquait, et qu'on s'aperçut qu'un grand nombre de Républicains, de uhlans et de Croates avaient passé par derrière dans les maisons, et qu'ils avaient tout vidé ! C'est alors que l'indignation fut universelle, et que je compris combien le mauser avait eu raison de dire : " Maintenant les jours de calme et de paix se sont envolés par ces trous ! "

Toutes les portes et les fenêtres étaient ouvertes pour voir le dégât, toute la rue était encombrée de meubles, de voitures, de bétail, et de gens qui criaient: "Ah! les gueux. . . . Ah ! les brigands ... ils ont tout pris ! "

L'un cherchait ses canards, l'autre ses poules ; l'autre, en regardant sous son lit, trouvait une vieille paire de savates à la place de ses bottes ; l'autre, en regardant dans sa cheminée, où pendaient la veille au matin ^ des andouilles et des bandes de lard,* la voyait vide, et entrait dans une fureur terrible; les femmes se désolaient en levant les mains au ciel, et les filles semblaient consternées.

Et le beurre, et les œufs, et le tabac, et les pommes de terre, et jusqu'au linge, tout avait été pillé ; plus on regardait, plus il vous manquait de choses.*

La plus grande colère des gens se tournait contre les Croates; car, après le passage du général, n'ayant plus rien à craindre des plaintes qu'on pourrait faire, ils s'étaient précipités dans les maisons, comme une bande de loups affamés, et Dieu sait ce qu'il avait fallu leur donner pour les décider à partir, sans compter ce qu'ils avaient pris. C'est pourtant bien malheureux que la vieille Allemagne

50 IftADAME THifiiSB.

ait des soldats plus à craindre pour elle que les Français. Le Seigneur nous préserve d'avoir encore besoin de leur secours !

Nous autres ^ enf ants, Hans Aden, Frantz Sépel, Nikel, Johann et moi, nous allions de porte en porte, regardant les tuiles cassées, les volets brisés, les hangars défoncés, et tbt massant les guenilles, les papiers de cartouches, les balles aplaties le long des murs.

Ces trouvailles nous réjouissaient tellement, que pas un n'eut l'idée de rentrer avant la nuit close.'

Vers deux heures, nous fîmes la rencontre de Zaphéri Schmouck, le fils du vannier, qui redressait sa tête rousse et semblait plus fier que d'habitude. Il tenait quelque chose caché sous sa blouse ; et comme nous lui demandions : "Qu'est-ce que tu as ?" il nous fit voir la crosse d'un grand pistolet de uhlan.

Alors toute la bande le suivit.

Il marchait au milieu de nous comme un général, et à chaque nouvelle rencontre, nous disions : " Il a un pistolet ! " Le nouveau venu se joignait à la troupe.

Nous n'aurions pas quitté Schmouck pour un empire ; il nous semblait que la gloire de son pistolet rejaillissait sur nous.

Voilà bien les enfants,' et voilà bien les hommes !

Chacun de nous se vantait des dangers qu'il avait courus pendant la grande bataille :

" J'ai entendu siffler les balles, disait Frantz Sépel, deux sont entrées dans notre cuisine.

— Moi, j'ai vu galoper le général des uhlans avec son bonnet rouge, criait Hans Aden ; c'est bien plus terrible que d'entendre siffler les balles."

Ce qui m'enorgueillissait le plus, c'était que le commandant républicain m'avait donné de la galette en disant : " Avale-moi ça hardiment ! " Je me trouvais digne d'avoir un pistolet comme Zaphéri: mais personne ne voulait me croire.

MAjpAMW THtiRàSB. 51

Schmouck, en passant devant le perron de la maison commune, s'écria:

" Venez voir ! "

Nous montâmes le grand escalier derrière lui, et devant la porte du conseil,^ percée d'une ouverture carrée, grande comme la main, il nous dit :

'^ Regardez ... les habits des morts sont là. . . . Le père Jeffer et M. le bourgmestre les ont conduits là ce matin, dans une charrette."

Et nous restâmes plus d'une heure à contempler ces habits, nous grimpant l'un à l'autre sur les épaules et soupirant : ^^ Laisse-moi donc aussi regarder, Hans Aden . . . c'est mon tour!"

Ces habits étaient entassés au milieu de la grande salle déserte, sous la lumière grise de deux hautes fenêtres grillées. Il y avait des chapeaux républicains et des bonnets de uhlans, des baudriers et des gibernes, des habits bleus et des manteaux rouges, des sabres et des pistolets. Les fusils étaient appuyés au mur à droite, et, plus loin, se trouvait une file de lances. Gela donnait froid à voir, et j'en ai gardé le souvenir.

Au bout d'une heure, et comme la nuit venait, tout à coup l'un de nous eut peur, et se mit à descendre l'escalier en criant d'une voix terrible : "Les voici ! "

Alors toute la bande se précipita sur les marches, galopant les mains en l'air et se bousculant dans l'ombre. Ce qui m'étonne, c'est que pas un de nous ne se soit cassé le cou, tant notre épouvante était grande. J'étais le dernier, et quoique mon cœur bondît d'une force incroyable, au bas du perron je me retournai pour regarder; tout était gris au fond du vestibule, la petite lucarne, à droite, éclairait les marches noires d'un rayon oblique ; pas un soupir ne troublait le silence sous la voûte sombre. Au loin, dans la rue, les cris s'éloignaient. Je me pris à songer que l'oncle devait être inquiet de moi, et je partis seul, non sans me retourner

52 MADAMB THÉJEB|8B.

encore, car il me semblait que des pas furtifs me suivaient, et je n'osais courir.

Devant l'auberge des Deux Clefs, dont les fenêtres brillaient au milieu de la nuit, je fis halte. Le tumulte des buveurs me rassurait; je regardai, par le petit vasistas ouvert,^ dans la salle où bourdonnaient un grand nombre de voix, et je vis Eoffel, le mauser, M. Eichter et bien d'autres, assis le long des tables de sapin, le dos courbé, le coude en avant, en face des cruches et des gobelets.

La figure anguleuse de M. Richter, avec sa veste de chasse et sa casquette de cuir bouilli, gesticulait sous le quinquet,' dans la fumée grisâtre :

"Voilà ces fameux Républicains, disait-il, ces hommes terribles qui devaient bouleverser le monde, et que l'ombre glorieuse du feld-maréchalWurmser* suffit pour disperser. Vous les avez vus plier les reins et allonger les jambes ! Combien de fois ne vous ai-je pas dit que toutes leurs grandes entreprises finiraient par une débâcle? Mauser, Koffel, l'ai-je dit ?

— Eh, oui, vous l'avez dit! répondit le mauser, mais ce n'est pas une raison pour crier si fort. Voyons, monsieur Richter, asseyez-vous, et faites venir une bouteille de vin ; Eoffel et moi nous avons payé chacun la nêtre. Voilà le principal."

M. Richter s'assit, et moi je m'en allai chez nous. Il pouvait être alors sept heures ; l'allée était balayée, les vitres remises. J'entrai d'abord dans la cuisine, et Lisbeth, en me voyant, s'écria :

«Ah! le voici!"

Elle ouvrit la porte de la chambre en disant plus bas :

" Monsieur le docteur, l'enfant est là.

— C'est bon, dit l'oncle assis à table, qu'il entre." Et comme j'allais parler haut :

« Chut ! fit-il en me montrant l'alcôve ; assieds-toi, tu dois avoir bon appétit ?

MADAME THâBàSB. 58

— Oui, mon oncle.

— ly où viens-tu ?

— J'ai été voir le village.

— C'est bien, Fritzel ; tu m'as donné de l'inquiétude, mais je suis content que tu aies vu ces misères."

Lisbeth vint alors m'apporter une bonne assietée de soupe, et tandis que je mangeais, l'oncle ajouta:

<^ Tu connais la guerre, maintenant. Souviens-toi de ces choses, Fritzel, pour les maudire. C'est une bonne instruction ; ce qu'on a vu jeune nous reste toute la vie."

Il se faisait ces réflexions à lui-même ; moi, j'allais toujours mon train,^ le nez dans mon assiette. Après la soupe, Lisbeth me servit des légumes et de la viande; mais au moment où je prenais ma fourchette, voilà que j'aperçois, assis près de moi sur le plancher, un être immobile qui me regardait. Gela me saisit.

"Ne crains rien, Fritzel," me dit l'oncle en souriant.

Alors je regardai, et je reconnus que c'était le chien de la cantinière. Il se tenait là gravement, le nez en l'air, les oreilles pendantes, m'observant d'un œil attentif à travers ses poils frisés.

"Donne-lui de tes légumes, et vous serez bientôt bons amis," dit l'oncle.

Il lui fit signe d'approcher ; le chien vînt s'asseoir près de sa chaise, et parut bien content des petites tapes que l'oncle lui donnait sur la tête. Il lapa le fond de mon assiette, puis se remit à me regarder d'un air grave.

Vers la fin du souper, j'allais me lever, quand des paroles confuses s'entendirent dans l'alcôve. L'oncle prêtait l'oreille ; la femme parlait extrêmement vite et bas. Ces paroles confuses, mystérieuses, au milieu du silence, m'émurent plus que tout le reste; je me sentis pâlir. L'oncle, le front penché, me regardait, mais sa pensée était ailleurs : il écoutait Le chien venait aussi de se retourner.

Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelquesunes étaient plus fortes.

54 MADAMB THiRiSB.

^^Mou père . . . Jean . . . tués . . . tous . . . tous ... la patrie I . . . "

En regardant Poncle, je voyais qu'il avait les yeux troubles et que ses joues tremblaient. H prit la lampe aur la table et s'approcha du lit Lisbeth entrait pour desservir; il se retourna et lui dit :

"Voici que la fièvre commence."

Puis il écarta les rideaux ; Lisbeth le suivit. Moi je ne bougeais pas de ma chaise ; je n'avais plus faim. La femme se tut un instant. Je voyais l'ombre de l'oncle et celle de Lisbeth sur les rideaux; l'oncle tenait le bras de la femme. Le chien était avec eux dans l'alcôve. Moi seul dans la salle noire, j'avais peur. La femme se mit à parler plus haut; alors il me sembla que la salle devenait plus noire, et je me rapprochai de la lumière. Mais au même instant, quelque chose parut se débattre; Lisbeth, qui tenait la lampe, recula, et la femme, toute pâle, les yeux ouverts, se dressa en criant :

"Jean . . . Jean . . . défends-toi . . . j'arrive ! "

Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri : " Vive la République ! ..." et retomba.

L'oncle ressortit, bouleversé, en disant :

"Lisbeth, vite, vite, monte làrhaut . . . dans l'armoire • . . la fiole grise à bouchon de verre . . . Dépêche-toi I "

Et il rentra.

Lisbeth courait ; moi je me tenais à la basque ^ de l'oncle. Le chien grondait, la femme était étendue comme morte.

La vieille servante revint avec la fiole ; l'onde regarda et dit d'une voix brève :

" C'est cela, une cuiller."

Je courus chercher ma cuiller ; il l'essuya, versa quelques gouttes dedans, puis, relevant la tête de la femme, il lui fit

rendre ce qu'il y avait mis, en disant avec une douceur

trême :

"Allons, allons, du courage, mon enfant ... du cou-

je. . . ."

MADAME THEBàSB. 55

Je ne l'avais jamais entendu parler d'une voix si douce, si tendre ; mon cœur en était serré.*

La femme soupira doucement, et l'oncle l'étendit sur le lit en relevant l'oreiller. Après quoi, il ressortit tout pâle et nous dit :

^^ Allez dormir, laissez-moi seul ... je veillerai.

— Mais, monsieur le docteur, fit Lisbeth, déjà la nuit dernière . . .

— Allez vous coucher, répéta l'oncle d'un ton fâché*; je n'ai pas le temps d'écouter votre bavardage. Au nom du ciel, laissez-moi tranquille . . . ceci peut devenir sérieux."

Il nous fallut bien obéir.

En montant l'escalier, Lisbeth, toute tremblante, me dit :

<^As-tu vu cette malheureuse, Fritzel ? Elle va peut-être mourir ... eh bien ! la voilà qui pense encore à sa République du diable.' Ces gens-là sont de véritables sauvages. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de prier que Dieu leur pardonne."

Elle se mit donc à prier.

Je ne savais que penser de tout cela. Mais après avoir tant couru et m'être crotté jusqu'à l'échiné, une fois au lit, je m'endormis si profondément, que le retour des Républicains eux-mêmes, leurs feux de peloton et de bataillon n'auraient pu m'éveiller avant dix heures du matin.

56 MADAMK THBRBSE.

Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait déjà qu'une Française était chez l'oncle Jacob, qu'elle avait reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des autres, et ce n'est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l'idée de la femme revint aux gens.

Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu'elle criait : " Vive la République ! " d'une façon terrible.

Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l'épaule au mur, ayant l'air de fumer sa pipe, et disant aux passants :

" Hé ! Nickel . . . Yokel . . . écoute . . . écoute, comme elle crie! ' N'est-oe pas abominable? Est-ce qu'on devrait souffrir cela dans le pays?"

L'oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à ce point d'indignation contre Spick, que je l'entendis répéter plusieurs fois qu'il méritait d'être pendu.

Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la France, de la République et d'autres choses contraires au bon ordre ; toujours ces idées lui revenaient à l'esprit, et cela nous mettait dans un embarras d'autant plus grand, que toutes les commères, toutes les vieilles Salome^ du village arrivaient à la file chez nous ; l'une le balai sous le bras, la jupe retroussée; l'autre ses aiguilles à tricoter* dans les cheveux, le bonnet de travers ; l'autre apportant son rouet d'un air sentimental, comme pour filer au coin de

MADAME THBRBSB. 57

Pâtre. Celle-ci venait emprunter un gril, celle-là acheter un pot de lait caillé,* ou demander un peu de levure pour faire le pain. Quelle misère * ! notre allée avait deux pouces de boue amassée par leurs sabots.

Et pendant que Lisbeth lavait ses assiettes ou regardait dans ses marmites, il fallait les entendre jacasser, il fallait les voir arriver et se faire la révérence.

" Hé ! bonjour donc mademoiselle Lisbeth. Qu'il y a de temps qu'on ne vous a vue !

— Ah! c'est mademoiselle Oursoula, Dieu du ciel'! que vous me faites plaisir! Asseyez-vous donc, mademoiselle Oursoula.

— Oh! vous êtes trop bonne, trop bonne, mademoiselle Lisbeth. . . . Un beau temps, ce matin?

— Oui, mademoiselle Oursoula, un très beau temps . . . c'est un temps délicieux pour les rhumatismes.

— Délicieux, et pour les rhumes aussi.

— Ah I oui, et pour toutes sortes de maladies. Comment va le rhumatisme de monsieur le curé, mademoiselle Oursoula?

— Eh ! Seigneur Dieu*! comment peut-il aller? Tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Hier c'était dans l'épaule, aujourd'hui c'est dans les reins. Ça voyage.* Toujours souffrant, toujours soufifrant !

— Ah! j'en suis désolée . . . désolée.

— Mais à propos, mademoiselle Lisbeth, vous allez dire que je suis bien curieuse, mais on en parle dans tout le village : votre dame française est toujours malade ?

— Ah ! mademoiselle Oursoula, ne m'en parlez pas ; nous avons eu une nuit . . . une nuit ! . . .

— Est-ce possible ? Comment, cette pauvre dame ne va pas mieux ? Que me dites-vous là? "

Et l'on joignait les mains, et l'on se penchait d'un air de commisération, et l'on roulait les yeux en se balançant la tête.

Les deux premiers jours, l'oncle pensant que cela finirait

68 MAnAMT« THdBàSE.

lorsque la curiosité de ces gens serait satisfaite^ ne dit rien. Mais voyant que cela se prolongeait, un beau matin que la femme avait beaucoup de fièvre^ il entra brusquement dans la cuisine, et dit à ces vieilles, d'un ton de mauvaise humeur:

"Que venez-vous faire ici ? Pourquoi ne restez-vous pas chez vous ? N'avez-vous pas d'ouvrage à la maison ? Vous devriez rougir de passer ainsi votre existence à bavaxder, comme de vieilles pies, à vous donner des airs de g^randes dames, quand vous n'êtes que des servantes ! C'est ridicule, et cela m'ennuie beaucoup.

— Mais, dit l'une d'elles, je viens acheter un pot de lait

— Faut-il deux heures pour acheter un pot de lait? répondit l'oncle vraiment fâché. Lisbeth, donne-lui son pot de lait, et qu'elle s'en aille avec les autres. Je suis las de tout cela. Je ne souffrirai pas qu'on vienne m'épier, et prendre de fausses nouvelles chez moi, pour les répandre dans tout le pays. Allez, et ne revenez plus."

Les commères s'en allèrent toutes honteuses.

Ce jour-là, l'oncle eut encore une grande discussion. M. Bichter s'étant permis de lui dire qu'il avait tort de s'intéresser à des étrangers, venus dans le pays pour piller, et surtout à cette femme, qui ne devait pas être grand'chose, puisqu'elle avait suivi des soldats ; il l'écouta froidement, et finit par lui répondre :

" Monsieur Richter, quand j'accomplis un devoir d'humanité, je ne demande pas aux gens : "De quel pays êtes-vous? Avez-vous les mêmes croyances que moi ? Etes-vous riches ou pauvres ? Pouvez-vous me rendre ce que je vous donne ? Je suis les mouvements de mon cœur, et le reste m'importe peu. Que cette femme soit Française ou Allemande, qu'elle ait des idées républicaines ou non, qu'elle ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu'elle ait été réduite à le faire par besoin, cela ne m'inquiète pas. J'ai vu qu'elle allait courir, mon devoir était de lui sauver la vie ; et maintenant

MADAME THÉBâSB. 69

mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce que j'ai bien fait d'entreprendre. Quant à vous, monsieur Ricliter, je sais que vous êtes un égoïste, vous n'aimez pas vos semblables ; au lieu de leur rendre service, vous cherchez à tirer d'eux des avantages personnels. C'est le fond de votre opinion sur toutes choses. Et comme de telles opinions m'indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi."

Il ouvrit la porte, et M. Kichter ayant voulu répliquer, sans l'entendre il le prit poliment par le bras et le mit dehors.

Le mauser, Koffel et moi nous étions présents, et la fermeté de l'oncle Jacob en cette circonstance nous étonna, car jamais nous ne l'avions vu plus calme et plus résolu.

n ne conserva que le mauser et Koffel pour amis ; chacun à son tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas d'aller à leurs affaires pendant la journée. Dès lors la tranquillité fut rétablie chez nous. Or, un matin, en m'éveillant, je vis que l'hiver était venu; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre ; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbillonnaient contre mes vitres. Dehors régnait lé silence, pas une âme ne courait dans la rue, tout le monde avait tiré sa porte, les poules se taisaient, les chiens regardaient du fond de leurs niches, et dans les buissons voisins, les pauvres verdiers, grelottant sous leurs plumes ébouriffées, jetaient ce cri plaintif de la misère, qui ne finit qu'au printemps.

Moi, le coude sur l'oreiller, les yeux éblouis, regardant la neige s'amonceler au bord des petites fenêtres, je me figurais tout cela, et je revoyais aussi les hivers passés : la lueur de notre grand fourneau s'avançant et reculant le soir sur le plancher, le mauser, Koffel et l'oncle Jacob autour, le dos courbé, fumant leur pipe et causant de choses indifférentes. J'entendais le rouet de Lisbeth bourdonner dans le silence,

60 MADAME THÉBiSE.

comme les ailes cotonneuses d'un papillon de nuit, et so^ pied marquer la mesure de la complainte que chante la bûche verte au milieu du foyer.* Puis dehors, je me représentais les glissades sur la rivière, les parties de traîneau,' la bataille à pelotes de neige, les éclats de rire, la vitre cassée qui tombe, la vieille grand'mère qui crie du fond de l'allée, tandis que la bande se disperse, les talons aux épaules.'

Tout cela, dans une seconde, me revint à Pesprit, et, moitié triste, moitié content, je me dis : " C'est l'hiver ! "

Fuis, songeant qu'il devait faire bon être assis en face de l'âtre, devant une soupe à la farine, comme les apprêtait Lisbeth, je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite, tout frileux. Après quoi, sans prendre le temps de mettre la seconde manche de ma vestC) je descendis l'escalier roulant comme une boule.

Lisbeth balayait l'allée. La porte de la cuisine était ouverte ; aussi, malgré le beau feu qui dansait autour de la crémaillère, je me dépêchai d'entrer dans la chambre.

L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite; sa grosse houppelande fourrée de jenard et son bonnet de loutre étaient pendus au mur, et ses grosses bottes debout près du fourneau; il prenait un petit verre de kirschenwasser* avec le mauser, qui avait veillé cette nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur.

" Ainsi, mauser, disait l'oncle, la nuit s'est bien passée ?

— Très bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi : la femme dans son lit, moi dans le fauteuil, et le chien sous le rideau. Personne, n'a remué. Ce matin, en ouvrant la fenêtre, j'ai vu le pays aussi blanc que Hans Wurst,* lorsqu'il sort de son sac de farine ; tout cela s'était fait sans bruit. Et comme j'ouvrais la fenêtre, vous remontiez déjà la rue ; • j'avais envie de vous crier " bonjour ! " mais la femme dormait encore, je n'ai pas voulu l'éveiller.

— Bon, bon, vous avez bien fait. A votre santé, mauser 1

— A la vôtre, monsieur le docteur ! "

MADAME THÉBàSE. 61

Us humèrent d'un trait ^ leurs petits verres, et les remirent sur la table en souriant.

"Tout va bien, reprit l'oncle, la blessure se ferme, la fièvre diminue, mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdu trop de sang. Enfin, enfin, tout cela reviendra.'' Je m'étais assis près du fourneau. Le chien sortit alors de l'alcôve et vint caresser l'oncle, qui, le regardant, se prit à dire :

" Quelle bonne bête ! Tenez,* mauser, est-ce qu'on ne dirait pas qu'il nous comprend ? Est-ce qu'il ne paraît pa^s plus joyeux ce matin ? On ne m'ôtera jamais de l'esprit que ces animaux comprennent bien des choses : s'ils ont moins de jugement que nous, ils ont souvent plus de cœur.

— C'est clair, fit le mauser. Moi, tout le temps de la fièvre, je ne regardais que le chien, et je pensais : " Il est triste, ça va mal ! — Il est gai, ça va bien ! " Ma foi, je suis comme vous, monsieur le docteur, j'ai beaucoup de confiance dans l'esprit des animaux.

— Allons, mauser, reprit l'oncle, encore un petit verre, il fait froid dehors, et le vieux kirschenwasser vous réchauffe comme un rayon de soleil."

n ouvrit le buffet, apporta la miche et deux couteaux, et dit :

"Cassons une croûte.^"

Le mauser inclina la tête, et l'oncle me voyant dit en souriant:

"Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont recommencer ! Est-ce que cela ne te réjouit pas ?

— Si,* mon oncle.

— Oui . . . oui . . . amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton âge, garçon ; mais surtout ne fais pas tes pelotes trop dures. Ceux qui serrent trop leurs pelotes ne veulent pas s'amuser, ils veulent faire du mal : ce sont de méchants drôles.

— Hé! dit le mauser en riant, moi, monsieur le docteur, je serrais toujours mes pelotes.

62 MADAME THifiàSB.

— Et voilà le tort que vous aviez, mauser, répondit l'oncle ; cela prouve que, dans votre nature, il se trouvait un fond de malice. Heureusement vous avez vaincu cela par la raison. Je suis sûr que vous vous repentez d'avoir trop serré vos pelotes.

— Oh oui ! fit le inauser, ne sachant que répondre, quoique les autres les aient aussi serrées.

— On ne doit jamais s'inquiéter des autres; il faut faire ce que le bon cœur nous commande, dit l'oncle. Tous les hommes sont naturellement bons et justes, mais le mauvais exemple les entraîne."

Gomme nous causions ainsi, quelques paroles s'entendirent dans l'alcôve ; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.

"Ceci, mauser, murmura l'oncle, n'est plus la voix du délire, c'est une voix faible, mais naturelle."

Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser et moi nous étions derrière lui, le cou tendu. La femme, bien pâle et bien maigre, semblait dormir ; on l'entendait à peine respirer. Mais au bout d'un instant, elle ouvrit les yeux et nous regarda l'un après l'autre, comme étonnée, puis le fond de l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige, l'armoire, la vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute ; enfin elle referma les yeux, et l'oncle dit tout bas :

"Elle est revenue à elle.

•^ Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de voir."

Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et, faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la voix, lui dit avec bonté:

"Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n'ayez aucune inquiétude. . . . Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien. . . . Vous avez été malade . . . maintenant vous allez mieux. . . . Mais, je vous en prie,

MADAME THtiBàSB. 68

ayez confiance . . . tous êtes chez des amis . . . chez de véritables amis.''

Fendant qu'il parlait, la femme le regardait de ses grands yeux noirs ; on voyait qu'elle le comprenait. Mais malgré sa recommandation,^ après un instant de silence, elle essaya de parler encore et dit tout bas :

" Le tambour ... le petit tambour ..."

Alors l'oncle, regardant le mauser, lui demanda:

" Comprenez-vous ? "

Et le mauser, portant la main à sa tète, dit :

"Un restant de fièvre, docteur, un petit restant; cela passera."

Mais la femme, d'un accent plus fort, répéta :

"Jean ... le petit tambour ! "

Je me tenais sur la pointe des pieds, fort attentif ; et l'idée me vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j'avais vu couché sous notre hangar, le jour de la grande bataille.

Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en raccommodant sa petite culotte, et je dis :

"Oncle, elle parle peut-être du petit tambour qui était avec les Képublicains."

Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner :

" Oui . . . oui . . . fit-elle, Jean . . . mon frère 1

— Restez, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement ; votre blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise."

Et me prenant sous les bras, il m'éleva devant elle en me disant :

"Raconte à madame ce que tu sais, Fritzel. Tu te rappelles le petit tambour ?

— Oh ! oui ; le matin de la bataille, il était couché sous notre hangar, le chien sur ses pieds ; il dormait, je me le rappelle bien ! lui réponàis-je tout troublé, car la femme me regardait alors jusqu'au fond de l'âme, comme elle avait regardé l'oncle.

64 MADAME THÉBBSB.

— Et ensuite, Fritzel ?

— Ensuite, il était avec les autres tambours, au milieu du bataillon, quand les Croates sont arrivés. Et tout à la fin, quand on a mis le feu dans la rue, et que les Républicains sont partis, je Pai revu derrière.

— Blessé ? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à peine l'entendre.

— Oh ! non ; il avait son tambour sur l'épaule et pleurait en marchant, et un autre plus grand lui disait : ^^ Allons, courage, petit Jean, courage!" Mais il n'avait pas Tair d'entendre ... il avait les joues toutes mouillées.

— Tu es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritzel? demanda l'oncle.

— Oui, mon oncle: il me faisait de la peine ^; je l'ai re> gardé jusqu'au bout du village."

Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle sanglotait intérieurement. Des larmes lui coulaient le long des joues, l'une après l'autre, sans bruit. C'était bien triste, et l'oncle me dit tout bas :

"Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gêne.*"

Mais comme j'allais descendre, elle étendit la main, et me retint en murmurant quelques paroles. L'oncle Jacob la comprit, et lui demanda :

" Vous voulez embrasser l'enfant ?

— Oui," fit-elle.

Il me pencha sur sa figure ; elle m'embrassa en sanglotant toujours. Moi, je m'étais mis aussi à pleurer.

" C'est bon, fit l'oncle, c'est bon. Il vous faut maintenant du calme, madame ; il faut tâcher de dormir, la santé vous reviendra. . . . Vous reverrez votre jeune frère. ... Du courage ! "

Il m'emmena dehors et referma les rideaux.

Le mauser se promenait de long en large dans la salle ; il avait la figure rouge et dit :

"Ca, monsieur le docteur, c'est une brave femme, une

MADAME THBBBSB. ' 65

lionnête femme . . . qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra . . . celui qui penserait le contraire ne serait qu'un gueux.

— Oui, répondit l'oncle, c'est une nature généreuse, je l'ai reconnu tout de suite à sa figure. Il est heureux que Fritzel se soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de Jean revenait toujours dans son délire. Tout ira mieux, mauser, tout ira mieux, les larmes soulagent."

Ils sortirent ensemble dans l'allée ; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison.

Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, et que je m'essuyais les joues iiu revers de la manche, tout à coup je vis le chien près de moi, qui me regardait avec douceur. Il me posa la patte sur le genou et se mit à me caresser ; pour la première fois je pris sa grosse tête frisée entre mes bras, sans crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et que je n'avais jamais eu peur de lui.

En levant les yeux au bout d'une minute, j'aperçus l'oncle qui venait d'entrer et qui m'observait en souriant.

"Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il; maintenant il te suivra, car il a reconnu ton bon cœur."

Et c'était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m'accompagner ; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village, ce qui me rendait encore plus fier que Zaphéri Schmouck avec son pistolet de uhlan; il s'asseyait près de ma chaise pour lécher mes assiettes, et faisait tout ce que je voulais.

66 MAPAMK THifiàSB.

La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante ; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés et qu'on ne reverrait plus ni les ulilans ni les Républicains \ mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce bas monde.'

C'était le lendemain du jour où la femme avait repris connaissance, entre huit et neuf heures du matin. La porte de la cuisine restait ouverte, pour laisser entrer la chaleur dans la salle. Je me tenais à côté de Lisbeth, qui battait le beurre ' auprès de l'âtre. En tournant un peu la tête, je voyais l'oncle assis près de la fenêtre blanche -, il lisait l'almanach, et souriait de temps en temps.

Le chien Scipio était assis près de moi, fixe' et grave, et comme je goûtais à chaque instant la crème qui sortait de la baratte, il bâillait d'un air mélancolique.

"Mais, Fritzel, disait Lisbeth, à quoi penses-tu donc ? Si tu manges toute la crème, nous n'aurons plus de beurre."

Dans la salle, l'horloge marchait lentement; dehors, le silence était absolu.

Cela durait depuis une demi-heure, et Lisbeth venait de mettre le beurre frais sur une assiette, lorsque des voix s'entendirent dans la rue ; puis la porte de l'allée s'ouvrit, des pieda chargés de neige battirent les dalles du vestibule. L'oncle raccrocha son almanach au mur ; il regardait vers la porte, quand le bourgmestre Meyer entra, son bonnet de laine frisée, à double gland, tiré sur les oreilles, le collet de sa casaque * tout blanc de givre, et les mains fourrées dans ses moufles de peau de lièvre jusqu'aux coudes.

MAT>AMW THllRàSB. 67

^^ Saluty monsieur le docteur, salut ! dit le gros homme. J'axrive par un temps de neige ; mais que voulez-vous, il le faut, il le faut!"

Alors secouant ses moufles, qui restèrent pendues à son cou par une ficelle, il releva son bonnet et reprit :

*' Un pauvre diable,^ monsieur le docteur, est étendu dans le bûclier de Béebock, derrière un tas de fagots. C'est un soldat, ou bien un caporal, ou bien un hauptmann,* je ne sais pas au juste. Il se sera retiré' là pour mourir sans trouble^ pendant le combat. A cette heure, il faudrait dresser l'acte mortuaire ; je ne peux pas vérifier de quoi cet homme est mort ; cela n'entre pas dans mes attributions.*

— C'est bien, bourgmestre, dit 1' oncle en se levant, j'arrive. Mais il faudrait encore un témoin.

— Michel Furst est dehors, dit le bourgmestre; il m'attend sur la porte. Quelle neige! quelle neige! jusqu'aux genoux, monsieur le docteur. Ça fera du bien aux semailles, et aux armées de Sa Majesté, qui vont prendre leurs quartiers d'hiver. Que Dieu les bénisse ! J'aime mieux qu'elles les prennent du côté de Kaiserslautem qu'ici : on n'a jamais de meilleur ami que soi-même."

Tandis que le bourgmestre se faisait ces réflexions, l'oncle mettait ses bottes, sa grosse houppelande et son bonnet de loutre. Après quoi il dit :

«M'y voilà!"

Ils sortirent, et, malgré les prières de Lisbeth, qui voulait me retenir, je n'eus rien de plus pressé que de m'échapper et de les suivre à la piste ;' la curiosité du diable^ m'avait repris : je voulais voir le soldat.

L'oncle Jacob, le bourgmestre et Eurst marchaient seuls dans la rue déserte ; mais à mesure qu'ils avançaient, des figures se montraient aux vitres des maisons, et l'on entendait des portes s'ouvrir au loin. Les gens, voyant passer le bourgmestre, le médecin et le garde champêtre,^ pensaient qu'il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire j plu

68 MADAME THiBÂSE.

sieurs même sortaient, mais, ne découvrant rien, ils rentraient aussitôt.

En arrivant à la maison de Béebock, — une des plus vieilles du village, avec grange, écuries et hangar derrière sur les champs, les étables de chaume tout moisi à droite, — en arrivant là, le bourgmestre, Furst et l'oncle entrèrent dans la petite allée sombre, aux dalles concassées.

Je les suivais, ils ne me voyaient pas.

Le vieux Réebock, qui les avait vus passer devant ses petites fenêtres ouvrit la chambre, pleine de vapeur comme une étuve, ^ où se tenaient la vieille grand'mère, ses deux fils et ses deux brus.

" Je vais vous montrer, dit le vieux Béebock, c'est là-bas, au fond . . . derrière la grange.

— Non, restez, père Béebock, répondit l'oncle; il fait froid, vous êtes vieux ; votre fils nous montrera cela."

Mais le fils, après avoir découvert le soldat, s'était sauvé.

Le vieux marcha devant. Nous suivions à la file. Il faisait extrêmement noir dans l'allée. En passant nous vîmes l'étable éclairée par une vitre dans le toit, cinq chèvres aux mamelles gonflées, qui nous regardèrent de leurs yeux d'or, et deux biquets, qui se mirent à chevroter ' d'une voix plaintive et grêle ; puis l'écurie, les deux bœufs et la vache, avec leur râtelier vermoulu et leur litière de feuilles mortes. Les animaux se retournèrent en silence.

Nous filions le long du mur; quelque chose déboula* sous mes pieds, c'était un lapin qui disparut sous la crèche; Scipio ne bougea point.

Plus loin nous arrivâmes à la grange, basse, encombrée de paille et de foin jusqu'au toit. Tout au fond nous vîmes une lucarne bleuâtre, donnant sur le jardin ; un grand tas de bûches et quelques fagots rangés contre le mur recevaient sa lumière ; plus bas tout était sombre.

Chose bizarre, dans la lucarne se tenaient un coq et deux

MADAME THÉRàSB. 69

OU trois poules, la tête sous l'aile, se détachant en noir sur cette lumière.^

D'abord je ne vis pas grand'chose, à cause de l'obscurité. Tout le monde s'était arrêté. On entendait les poules caqueter tout bas.

" J'aurais peut-être bien fait d'allumer la lanterne, dit le vieux Réebock ; on ne voit pas bien clair.^'

Comme il parlait, j'aperçus à droite de la lucarne, étendu contre le mur, entre deux fagots, un grand manteau rouge, puis, en regardant mieux, une tête noire avec de longues moustaches ja^nâtres : le coq venait de sauter de la lucarne et avait donné du jour.

Alors la peur s'empara de moi; si je n'avais pas senti Scipio contre ma jambe, je me serais enfui.

" Je vois, fit l'oncle, je vois ! "

Et il s'approcha en disant :

" C'est un Croate. Voyons, Furst, il faudrait le tirer un peu sur le devant.* "

Mais Furst ne bougeait pas, ni le bourgmestre.

L'oncle alors tira l'homme par une jambe et le fit glisser en pleine lumière; il avait la tête couleur de brique, les yeux enfoncés, le nez mince, les lèvres serrées, une touffe roussâtre au menton.

L'oncle ouvrit la boucle du manteau, en rejetant les plis sur les bûches, et nous vîmes que le Croate tenait son sabre à longue lame bleue recourbée. Au côté gauche de sa veste, une large plaque* noire indiquait qu'il avait saigné là. L'oncle défit les boutons et dit :

" Il est mort d'un coup de baïonnette, sans doute pendant la dernière rencontre. Il se sera retiré de la bagarre. Ce qui m'étonne, père Réebock, c'est qu'il n'ait pas frappé à votre porte et qu'il soit venu mourir si loin.

— Nous étions tous cachés dans la cave, dit le vieux ; la porte de la chambre était fermée. Nous avons entendu courir dans l'allée, mais il y avait tant de bruit dehors!

70 MADAME TH<Bà8B.

Je crois plutôt que ce pauvre homme aura voulu se sauver à travers la maison ; malheureusement il n'y avait pas de porte derrière. Un Eépublicain l'aura suivi comme une bête sauvage jusqu'au fond de la grange. Nous n'avons pas vu de sang dans l'allëe. C'est ici, dans l'ombre, qu'ils auront livré bataille; et l'autre, après lui avoir donne ce mauvais coup, sera ressorti tranquillement. Voilà ce que je pense. Sans cela nous aurions trouvé du sang quelque part ; mais personne n'a rien vu, ni dans l'étable, ni dans l'écurie. Ce n'est que ce matin, quand nous avons eu besoin de gros bois pour le fourneau, que Sépel, en entrant au bûcher, a découvert le malheureux."

En écoutant ces explications, chacun se représentait le Républicain, avec sa grande tignasse en boudin ^ et son grand chapeau à cornes, poursuivant le Croate dans l'obscurité, et cela faisait frémir.

'< Oui, dit l'oncle en se redressant et regardant le bourgmestre d'un air triste, c'est ainsi que doivent s'être passées les choses."

Tout le monde devenait rêveur ; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.

"Enfin voilà le décès constaté,' fit l'oncle au bout d'un instant, nous pouvons partir."

Puis se ravisant.

"Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme I "

Il s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers. En même temps il tira une chaînette de cuivre en travers de la poitrine, et une grosse montre d'argent sortit du gousset du pantalon.

" Tenez, voici la montre, dit il au bourgmestre ; je garde les papiers pour dresser l'acte.

— Oardez tout, monsieur le docteur, répondit le bourgmestre ; je n'aimerais pas emporter dans ma demeure une montre qui a déjà marqué la mort d'une créature de Dieu . . . ,

MADAME THàBàSB. 71

non, gardez tout. Plus tard nous recanserons de cela. Maintenant nous pouvons partir.

— Oui, et vous pouvez aussi envoyer Jeffer."

li'oncle m'apercevant alors, dit :

" Te voilà Fritzel ? Il faut donc que tu voies tout ? "

Il ne me fit pas d'autres reproches, et nous rentrâmes ensemble à la maison. Le bourgmestre et Furst s'en étaient allés chez eux.

Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon,^ les rideaux étaient encore ouverts et l'assiette sur la table de nuit.'

'^Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous allez mieux ? "

Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit :

^' Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sens revivre."

Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de compassion :

" Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre ! "

L'oncle comprit qu'elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre une demi-heure avant.

" C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame ; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore une pauvre mère qui n'embrassera plus son fils."

La femme semblait émue et demanda tout bas :

" C'est un des nôtres ?

— Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines. La pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C'était pourtant un vieux soldat, mais elle le voyait sans

72 MADAME THllBàSE.

doute encore tout rose et tout blond, comme le jour où, pour la dernière fois, elle l'avait embrassé en sanglotant."

La voix de l'oncle en parlant de ces choses s'attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.

" Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit être affreux d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir plus causer d'aussi grandes douleurs à ceux qui m'aimaient."

Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu .très g^rave, lui demanda :

"Vous n'êtes pourtant pas seule au monde ?

— Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse ; mon père était chef du bataillon que vous avez vu ; j'avais trois frères, nous étions tous partis ensemble en 92, de Fénétrange enLorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux aînés ; il ne reste plus que moi et Jean, le petit tambour."

La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L'oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.

Tout à coup la Française reprit :

"J'aurais quelque chose à vous demander,^ monsieur le docteur ?

— Quoi, madame ?

— Ce serait d'écrire à la mère du malheureux Croate. C'est terrible, sans doute, d'apprendre la mort de son fils, mais de l'attendre toujours, d'espérer pendant des années qu'il reviendra, et de voir qu'il n'arrive pas, même à la dernière heure, ce doit être plus cruel encore."

Elle se tut, et l'oncle tout rêveur répondit : " Oui . . . oui, c'est une bonne pensée ! Fritzel, apporte l'encre et le papier. Quelle misère, mon Dieu ! dire qu'on annonce des choses pareilles, et que ce sont encore de bonnes actions ! Ah I la guerre ... la guerre."

MADAME THÉBBSB. 73

Il s'assit et se mit à écrire.

Liisbeth entrait alors pour mettre la nappe ; elle déposa les assiettes et la miche sûr le buffet.

Midi sonnait ; la femme semblait s^être assoupie.

Enfin l'oncle finit sa lettre ; il la plia, la cacheta, écrivit l'adresse et me dit :

"Va, Fritzel, jette cette lettre à la boîte, et dépêche-toi. Tu demanderas aussi le journal à la mère Eberhardt; c'est samedi, nous aurons des nouvelles de la guerre."

Je sortis en courant et je mis la lettre à la boîte du village. Mais le journal n'était pas arrivé; Clémentz avait été retenu par les neiges, ce qui n'étonna pas l'oncle, pareille chose arrivant presque tous les hivers.

74 MAPAMK THÉbASE.

En revenant de la poste, j'avais aperçu tout au loin, dans la grande prairie communale,^ derrière l'église, Hans Aden, l'rantz Sëpel et bien d'autres de mes camarades qui glissaient sur le guévoir. On les voyait prendre leur élan à la file, et partir comme des flèches, les reins plies ' et les bras en l'air pour tenir l'équilibre ; on entendait le bruit prolongé de leurs sabots sur la glace et leurs cris de joie.

Comme mon cœur galopait en les voyant I comme j'aurais voulu pouvoir les rejoindre I Malheureusement l'onde Jacob m'attendait alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle.

Pendant tout le dîner, l'idée de courir là bas ne me quitta pas une seconde ; mais je me gardai bien d'en parler à l'oncle, car il me défendait toujours de glisser sur le guévoir, à cause des accidents. Enfin il sortit pour aller faire une visite à M. le curé, qui souffrait de ses rhumatismes.

J'attendis qu'il fût entré dans la grande rue, puis je sifflai Scipio, et je me mis à courir jusqu'à la ruelle des Houx, comme un lièvre. Le caniche bondissait derrière moi, et ce n'est que dans la petite allée pleine de neige que nous reprimes haleine.

Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils étailBut allés dîner ; je ne vis, au tournant de l'église, que les grandes glissades désertes. Il me fallut donc glisser seul, et, comme il faisait froid, au bout d'une demi-heure j'en eus bien assez.

Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden, Frantz Sépel et deux ou trois autres, les joues rouges, le bonnet de coton tiré sur les oreilles et les mains

MADAME THiBàSB. 75

dans les poches^ débouchèrent d'entre les haies couyertes de givre.

'' Tiens ! c'est toi, Fritzel I me dit Hans Aden ; tu t'en vas ?

— Oui, je viens de glisser, et l'oncle Jacob ne veut pas que je glisse ; j'aime mieux m'en aller.

— Moi, dit Frantz Sépel, j'ai fendu mon sabot sur la glace ce matin, et mon père Ta raccommodé. Voyez un peu."

n défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers avec quatre gros clous à tête pointue. Cela nous fit rire, et Frantz Sépel s'écria:

'^ Ça, ce n'est pas commode pour glisser I Ecoutez, allons plutôt en traîneau; nous monterons sur l'Altenberg, et nous descendrons comme le vent."

L'idée d'aller en traîneau me parut alors si magnifique, que je me voyais déjà dessus,^ descendant la côte en trépignant des talons, et criant d'une voix qui montait jusqu'aux nuages:

'^ HimméUfarth I Himmdsfarth*!^' J'en avais des éblouissements.*

^* Oui, dit Hans Aden; mais comment avoir un traîneau ? "

— Laissez-moi faire, répondit Frantz Sépel, le plus malin

de nous tous. Mon père en avait un l'année dernière, mais

il était tout vermoulu, la grand'mère en a fait du feu. C'est

égal, arrivez toujours.^"

Nous le suivîmes pleins de doute et d'espérance. Tout en descendant la grand'rue, devant chaque hangar nous faisions halte, le nez en l'air,' et nous regardions d'un œil d'envie les sMUtes* pendues aux poutres.

^'Ça, disait l'un, c'est une belle «cUiMe, nous pourrions tous y tenir sans gêne.

—Oui, répondait un autre, mais elle serait trop lourde à traîner sur la côte : elle est en bois vert.

—Eh! faisait Hans Aden, nous la prendrions tout de même, si le père Qitzig voulait nous la prêter ; mais c'est

76 MADAME THÉBàSB.

un avare : il garde sa schlitte pour lui seul, comme si les schlittes pouvaient s'user.^

— Arrivez donc!" s'écriait Frantz Sépel qui marchait en avant.

Et toute la troupe se remettait en route. De temps en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moL

" Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c'est un chien français ; ils ont de la laine comme les moutons et se laissent tondre sans rien dire."

Frantz Sépel soutenait qu'il avait vu l'année précédente, à la foire de Kaiserslautern, un chien français avec des lunettes et qui comptait sur un tambour jusqu'à cent. H devinait aussi toutes sortes de choses, et la grand'mère Anne pensait que ce devait être un sorcier.

Scipio, pendant ces discours, s'arrêtait et nous regardait. J'étais tout fier de lui. Le petit E^l, le fils du tisserand, disait que si c'était un sorcier, il pourrait nous faire avoir une scJUitte, mais qu'il faudrait lui donner son âme en échange, et pas un de nous ne voulait lui donner son âme.

Nous allions donc ainsi, de maison en maison, et deux heures sonnaient à l'église, lorsque M. Kichter passa sur son traîneau en criant à sa grande bique décharnée :

"Allez, Charlotte, allez!"

La pauvre bête allongeait ses hanches,' et M. Bichter contre son ordinaire, paraissait tout joyeux. En passant devant la maison du boucher Sépel, il cria:

" Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle ! "

Il faisait claquer son fouet, et Hans Aden dit :

" M. Eichter est un peu gris ; il aura trouvé quelque part du vin qui ne lui coûtait rien."

Alors toute la bande rit de bon cœur, car tout le village savait que Richter était un avare.

Nous étions arrivés au bout de la grand'rue, devant la maison du père Adam Schmitt, un vieux soldat de Frédéric

MADAME THBRBSB. 77

11/ qui recevait une petite pension pour acheter son pain et son tabac, et de temps en temps du schnaps.^

Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept ans et toutes les campagnes de Silésie et de Poméranie. Maintenant il était tout vieux, et depuis la mort de sa sœur Eœsel, il vivait seul dans la dernière maison du village, une petite maison couverte de chaume, n'ayant qu'une seule pièce en baS; une au-dessus et le toit avec ses deux lucarnes. Elle avait aussi son hangar sur le côté, derrière un réduit à porcs,^ et vers le village, un petit jardin entouré de haies vives,* que le père Schmitt cultivait avec soin.

L'oncle Jacob aimait ce vieux soldat ; quelquefois, en le voyant passer, il frappait à la vitre et lui criait : " Adam, entrez donc ! "

Aussitôt l'autre entrait, sachant que l'oncle avait du véritable cognac de France* dans une armoire, et qu'il l'appelait pour lui en offrir un petit verre.

Nous fîmes donc halte devant sa maison, et Frantz Sépel, se penchant sur la haie, nouç dit :

" Regardez-moi • ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous le prêtera, pourvu que Fritzel entre hardiment, qu'il mette la main à côté de l'oreille du vieux, et qu'il dise: " Père Adam, prêtez-nous votre schlitte ! " Oui je parie qu'il nous le prêtera, j'en suis sûr ; seulement il faut du courage."

J'étais devenu tout rouge ; d'un œil je regardais le traîneau, et de l'autre la petite fenêtre à ras de terre. Tous les camarades, au coin de la maison, me poussaient par Pépaule en disant :

"Entre, il te le prêtera !

— Je n'ose pas, leur disais-je tout bas.

— Tu n'as pas de courage, répondait Hans Aden; à ta place, moi, j'entrerais tout de suite.

— Laissez-moi seulement regarder un peu s'il est de bonne humeur."

Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant

78 MADAME THjâ&àSB.

da coin de l'œil, je vis le père Schmitt assis sur un escabeau devant la pierre de l'fttre, oà brillaient quelques braises au milieu d'un tas de cendres. Il nous tournait le dos; on ne voyait que sa longue échine, ses épaules voûtées, sa petite veste de toile bleue, qui ne rejoignait pas sa culotte de grosse toile grise, tant elle était courte, sa touffe de cheveux blancs tombant sur la nuque, son bonnet de coton bleu, la houppe sur le f ront,^ ses larges oreilles rouges écartées de la tête, et ses gros sabots appuyés 'sur la pierre de l'âtre. H fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de côté sa joue creuse.*

Voilà tout ce que je vis, avec les dalles cassées de la masure, et dans le fond, à gauche, une sorte de crèche hérissée de paille. Cela ne m'inspirait pas beaucoup de confiance, et je voulais me sauver, lorsque tous les autres me poussèrent dans l'allée en disant tout bas :

*' Fritzel . . . Fritzel ... il te le prêtera, bien sûr !

—Non

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