‹ Madame Thérèse (volume 3)Chapitre 4 sur 20 · SU · texte numérisé non relu

SU

— Je ne veux pas."

Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j'étais déjà dans la chambre avec Scipio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillés, regardant et prêtant l'oreille.

Oh ! comme j'aurais voulu m'échapper ! Malheureusement Frantz Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée ; il n'y avait de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la pointe des pieds derrière lui.

Le vieux Schmitt s'était retourné :

"Tiens! c'est Fritzel ! dit-il en se levant. Qu'est-ce qui se passe donc ? "

Il ouvrit la porte, et toute la bande s'enfuit comme une volée d'étoumeaux. Je restai seul. Le vieux soldat me regardait tout étonné :

"Qu'est<5e que vous voulez donc, Fritzel?" fit-il enpre- Tiant une braise sur l'âtre pour rallumer sa pipe éteinte.

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Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement en tirant de grosses bouffées de tabac.

Moi, j'avais repris un peu d'assurance.

'^ Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande votre traîneau pour descendre de l'Altenberg."

Le vieux soldat, en face du caniche, clignait de l'œil et souriait. Au lieu de répondre, il se gratta l'oreille en rele- TBJit son bonnet, et me demanda :

<< C'est à vous, ce chien, Fritzel ?

— Oui, père Adam, c'est le chien de la femme que nous avons chez nous.

— Ah ! bon, ça doit être un chien de soldat; il doit connaître l'exercice.*"

Scipio nous regardait le nez en l'air, et le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit:

''C'est un chien .de régiment; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésie."

Alors élevant la pipe, il s'écria : ''Portez armes I" d'une voix si forte, que toute la baraque en retentit.

Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s'asseoir sur son derrière, les pattes de devant pendantes, et se tenir comme un véritable soldat I

"£[al ha! ha! s'écria le vieux Schmitt, je le savais bien!"

Tous les camarades étaient revenus ; les uns regardaient par la porte entr' ouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait pas, et le père Schmitt, aussi joyeux qu'il avait paru grave auparavant, lui dit :

"Attention au commandement de marche!" Puis, imitant le bruit du tambour, et marchant en arrière sur ses gros sabots, il se mit à crier :

*^ Arche! Pan . . . pan . . . rantanplan. . . . Une . . . deuase. Une. . .deiwM*/"

Et Scipio marchait avec une mine grave étonnante, ses longues oreilles sur les épaules et la queue en trompette.^

80 MADAME THJBàSB.

C'était mervelUeux ; mon cœur sautait.

Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d'admiration.

^' Halte !" s'écria Schmitt, et Scipio s'arrêta.

Alors je ne pensais plus à la achîUte ; j'étais tellement fier des talents de Scipio, que j'aurais voulu courir à la maison, et crier à l'oncle: "Nous avons un chien qui fait l'exercice ! "

Mais Hans Aden, Frantz Sépel et tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entrés, et se tenaient en extase, le dos à la porte et le bonnet sous le bras.

" En place, repos ! dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur ses quatre pattes, en secouant la tête et se grattant la nuque avec une patte de derrière, comme pour dire : " Depuis deux minutes une puce me démange ^ ; mais on n'ose pas se gratter sous les armes ! "

J'étais devenu muet de joie en voyant ces choses, et je n'osais appeler Scipio, de peur de lui faire honte ; mais ïL vint se ranger de lui-même près de moi, modestement, ce qui me combla de satisfaction; je me considérais en quelque sorte comme un feld-maréchal à la tête de. ses armées; tous les autres me portaient envie.

Le père Schmitt regardait Scipio d'un air attendri; on voyait qu'il lui rappelait le bon temps de son régiment.

"Oui, fit-il au bout de quelques instants, c'est un vrai chien de soldat. Mais reste à savoir s'il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent pas la politique."

En même temps, il prit un bâton derrière la porte et le mit en travers,* en criant :

" Attention au mot d'ordre ! "

Scipio se tenait déjà prêt.

" Saute pour la République ! " cria le vieux soldat.

Et Scipio sauta par-dessus le bâton, comme un cerf. '

" Saute pour le général Hoche ' ! "

Scîpio sauta.

" Saute pour le roi de Prusse ^ ! "

Mais alors Scipio s'assit sur sa queue d'un air très ferme, et le vieux bonhomme se mit à sourire tout bas,* les yeux plissés,' en disant :

" Oui, il connaît la politique ... hé! hé ! hé ! Allons . . . arrive * ! "

Il lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très content.

" Fritzel, me dit alors le père Schmitt, vous avez un chien qui vaut son pesant d'or ; c'est un vrai chien de soldat."

Et, nous regardant tous, il ajouta :

"Puisque vous avez un si bon chien, je vais vous prêter ma schlitte; mais vous me la ramènerez à cinq heures, et prenez garde de vous casser le cou."

Il sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar.

Mon esprit se partageait alors entre le désir d'aller annoncer à l'oncle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre l'Altenberg sur notre schlitte. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser et tirer en galopant comme des bienheureux,^je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande.

Schmitt nous regardait de sa porte.

"Prenez garde de rouler*! " nous dit-il encore.

Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser notre joie, nos cris et nos éclats de rire jusqu'au sommet de la côte.

Et quand nous fûmes en haut, Hans Aden devant, les deux mains cramponnées aux patins^ recourbés, nous autres derrière, assis trois à trois, Scipio au milieu, et que tout à coup la schlitte partit, ondulant dans les ornières et filant par-dessus les rampes ® : quel enthousiasme I

Ah ! l'on n'est jeune qu'une fois I

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Scipio, à peine le traîneau partly avait passé d'un bond par-dessus nos têtes. Il aimait mieux courir, sauter, aboyer, se rouler dans la neige comme un véritable enfant, que d'aller en 9chlUte. Mais tout cela ne nous empêchait pas de conserver un grand respect pour ses talents; chaque fois que nous remontions et qu'il marchait près de nous plein de dignité, l'un ou l'autre se retotirnait, et, tout en poussant, disait:

''Vous êtes bien heureux, Fritzel, d'avoir un chien pareil ; Adam Schmitt dit qu'il vaut son pesant d'or.

— Oui, mais il n'est pas à eux, criait un autre, il est à la femme."

Cette idée que le chien était à la femme me rendait tout inquiet, et je pensais : <' Pourvu qu'ils restent tous les deux à la maison!"

Nous continuâmes à monter et à descendre ainsi jusque vers quatre heures. Alors la nuit commençait à se faire, et chacun se rappela notre promesse au père Schmitt. Nous reprimes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldat, nous le vîmes debout sur sa porte, n nous avait entendus rire et causer de loin.

^'Vous voilà! s'écria-t-il; personne ne^s'est fait de mal?

— Non, père Schmitt.

— A la bonne heure."

n remit sa 8MiUe sous le hangar, et moi, sans dire ni bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d'annoncer à l'oncle quel chien nous avions l'honneur de posséder. Cette idée me rendait si content, que j'arrivai chez nous sans m'en apercevoir ; Scipio était sur mes talons.

"Oncle Jacob, m'écriai-je en ouvrant la porte, Scipio connaît l'exercice I le père Schmitt a vu tout de suite que c'était un véritable chien de soldat ; il l'a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu'en disant: "Une . . . detASset^*

L'onde lisait derrière le fourneau ; en me voyant si en-

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thousiaste, il déposa son livre au bord de la cheminée et me dit d'un air émerveillé :

<' Est-ce bien possible, Fritzel? Gomment I ... comment 1 . . .

— Oui! m'écriai-je, et il sait aussi la politique: il saute pour la République, pour le général Hoche, mais il ne veut pas sauter pour le roi de Prusse.''

li'oncle alors se mit à rire, et regardant la femme, qui souriait aussi dans l'alcôve, le coude sur l'oreiller :

** Madame Thérèse, dit-il d'un ton grave, vous ne m'aviez pas encore parlé des beaux talents de votre chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses ?

— C'est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le caniche qui s'était approché du lit et qui lui tendait la tète d'un air joyeux ; oui, il sait tout cela^ c'était l'amusement du bataillon ; Petit-Jean lui montrait tous les jours quelque chose de nouveau. N'est-ce pas, mon pauvre Scipio, tu jouais à la drogue, tu remuais les dés pour la bonne chance, tu battais la diane^? Combien de fois notre père et les deux aînés, à la grande halte,' ne se sont-ils pas réjouis de te voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde par ton air grave et tes talents; on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait de bon cœur I "

Elle disait ces choses, tout attendrie, d'une voix douce, en souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par se dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge.

Mais l'oncle Jacob, voyant que madame Thérèse s'attendrissait de plus en plus à ces souvenirs, ce qui pouvait lui &ire du mal, me dit :

''Je suis bien content, Fritzel, d'apprendre que Scipio sache faire l'exercice et qu'il connaisse la politique ; mais toi, qu'as-tu fait depuis midi ?

—Nous avons été en traîneau sur l'Altenberg, oncle; le pèie Adam nous a prêté sa acMitte,

—C'est très bien. Mais tous ces événements nous ont

84 MADAME THtiRàSE.

fait oublier M. de Buffon et Klopstock^; si cela continue, Scipio en saura bientôt plus que toL"

En même temps il se leva, prit dans Parmoire VMistoire naturelle de M. de Buffon, et posant la chandelle sur la table:

''Allons, Fritzely me dit-il, souriant en lui-même de ma mine longue, car je me repentais d'être revenu si tôt, allons 1 "

Il s'assit et me fit asseoir sur ses genoux.

Gela me parut bien amer, de me remettre à M. de Buffon après huit jours de bon temps ; mais l'oncle avait une patience qui me forçait d'en avoir aussi, et nous commençâmes la leçon de français.

Gela dura bien une heure, jusqu'au moment où Lisbeth vint mettre la nappe. Alors, en nous retournant, nous vîmes que madame Thérèse s'était assoupie. L'oncle ferma le livre et tira les rideaux, pendant que Lisbeth plaçait les couverts.

MADAME THEEBSE. 85

Ce même soir, après le souper, Toncle Jacob fumait sa pipe en silence derrière le fourneau. Moi, je séchais le bas de mon pantalon, assis devant la petite porte de tôle, la tête de Scipio entre les genoux, et je regardais le reflet rouge de la flamme avancer et reculer sur le plancher. Lisbeth avait emporté la chandelle selon son habitude ; nous étions dans l'obscurité ; le feu bourdonnait comme au temps des grands froids, la pendule marchait lentement, et dehors, dans la cuisine, nous entendions la vieille servante laver les assiettes sur l'évier.

Que d'idées me passaient alors par la tête! Tantôt je songeais au soldat mort dans la grange de Eéebock, au coq noir de la lucarne; tantôt au père Schmitt faisant faire l'exercice à Scipio ; puis à l'Altenberg, à la descente de notre traîneau. Tout cela me revenait comme un rêve; les sifflements plaintifs du feu me paraissaient être la musique de ces souvenirs, et je sentais tout doucement mes yeux se fermer.

Cela durait depuis environ une demi-heure lorsque je fus réveillé par un bruit de sabots dans l'allée; en même temps, la porte s'ouvrit, et la voix joyeuse du mauser dit dans la chambre :

"De la neige, monsieur le docteur, de la neige! Elle recommence à tomber, nous en avons encore pour toute la nuit."

Il parait que l'oncle avait fini par s'assoupir, car, seulement au bout d'un instant, je l'entendis se remuer et répondre :

"Que voulez-vous, mauser, c'est la saison; il faut s'attendre à cela maintenant."

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Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lu« mière.

Le mauser s'approchait dans l'ombre.

'< Tiens! Fritzel est là I dit-il. Tu n'as donc pas encore sommeil ? "

L'oncle rentrait.

Je tournai la tête^ et je vis que le mauser avait ses habits d'hiver: son vieux bonnet de martre, la queue râpée pendant sur le dos, sa veste en peau de chèvre, le poil en dedans, son gilet rouge, les poches ballottant sur les cuisses, et sa vieille culotte de velours brun, ornée de pièces aux genoux, n souriait, en plissant ses petits yeux, et tenait quelque chose sous le bras.

"Vous venez pour la gazette, mauser? dit l'oncle. Elle n'est pas arrivée ce matin, le messager est en retard.

— Non, monsieur le docteur, nonj je viens pour autre chose."

Il déposa sur la table un vieux livre carré, à couvercle de bois d'au moins trois lignes ^ d'épaisseur, et tout couvert de larges pattes* en cuivre représentant des feuilles de vigne; les tranches étaient toutes noires et graisseuses à force de vieillesse, et de chaque page sortaient des cordons et des ficelles pour marquer les bons endroits.

"Voilà pourquoi j'arrive! dit le mauser; je n'ai pas besoin de nouvelles, moi ; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j'ouvre et je regarde."

Alors il sourit, et ses longues dents jaunes apparurent sous les quatre poils de ses moustaches^ effilées comme des aiguilles.

L'oncle ne disait rien ; il approcha la table du fourneau et s'assit dans son coin.

" Oui, reprit le mauser, tout est là-dedans ; mais il faut comprendre ... il faut comprendre, fit-il en se touchant la tête d'un air rêveur. Les lettres ne sont rien ; c'est l'esprit . • . l'esprit qu'il faut comprendre."

MADAME THERàSB. 87

Puis il s'assit dans le fauteuil et prit le livre sur ses cuisses maigres^ avec une sorte de vénération; il l'ouvrit^ et, comme l'oncle le regardait :

" Monsieur le docteur, dit-il, je vous ai parlé cent fois du livre de ma tante I^œsel, de Héming ; eh bien, aujourd'hui je vous l'apporte pour vous montrer le passé, le présent et l'avenir. Vous allez voir, vous allez voiri Tout ce qui est arrivé depuis quatre ans était écrit d'avance ; je le comprenais bien, seulement je ne voulais pas le dire, à cause de ce Bichter, qui se serait moqué de moi, car il ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Et l'avenir est aussi làrdedans; mads je ne l'expliquerai qu'à vous, monsieur le docteur, qui êtes un homme sensé, raisonnable et clairvoyant. Voilà pourquoi j'arrive.

— Ecoutez, mauser, dit l'oncle, je sais bien que tout est mystère dans ce bas monde, et je ne suis pas assez vaniteux pour refuser de croire aux prédictions et aux miracles rap portés par des auteurs graves, tels que , Moïse, Hérodote, Thucydide, Tite-Live* et beaucoup d'autres. Malgré cela je respecte trop la volonté du Seigneur pour vouloir pénétrer les secrets réservés par sa sagesse infinie; j'aime mieux voir dans votre livre l'accomplissement des choses déjà passées que l'avenir. D'abord ce sera beaucoup plus clair.

— C'est bon, c'est bon, vous saurez tout," répondit le taupier, satisfait de l'air grave de l'oncle.

n poussa son fauteuil vers la table, posa le livre au bord ; puis, se mettant à fouiller dans sa poche, il en tira de vieilles besicles en cuivre et les enfourcha sur son nez, ce qui lui donnait une figure vraiment bizarre.

On peut s'imaginer mon attention: je m'étais aussi rapproché de la table, les coudes au bord, le menton dans les mains, et je regardais, retenant mon haleine, les yeux écarquillés jusqu'aux tempes.

Toujours cette scène sera présente à mon esprit : le silence profond de la chambre, le tic-tac de l'horloge, le bruissement

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du feu, la chandelle comme une étoile au milieu jde nous; en face de moi, l'oncle dans son coin grisâtre, Scipio à mes pieds, puis le mauser, courbé sur le livre des prédictions, et derrière lui les petites vitres noires, où descendait la neige dans les ténèbres ; je revois tout cela, et même il me semble entendre encore la voix de ce pauvre vieux taupier, et celle de ce bon oncle Jacob, descendus tous deux depuis si longtemps dans la tombe.

C'était une scène étrange.

" Comment, mauser I dit l'oncle, vous avez besoin de lunettes à votre âge ? moi qui vous croyais une vue excellente ?

— Je n'en ai pas besoin pour lire des choses ordinaires, ni pour regarder dehors, répondit le taupier ; j'ai de bons yeux, et d'ici jusque sur la côte de l'Altenberg, au printemps, je vois un nid de chenilles sur les arbres ; mais vous saurez ^ que pes lunettes sont celles de ma tante Eœsel, de Héming, et qu'il faut les avoir pour comprendre ce livre. Quelquefois ça me trouble, mais je lis giu-dessous ; le principal est que je les aie sur le nez.

— Ah ! c'est différent, bien différent," dit l'oncle d'un ton sérieux; car il avait trop bon cœur pour laisser voir au taupier que cela l'étonnait.

Aussitôt le mauser se mit à lire :

^^Anno 1793. — L'herbe est séchée et la fleur est tombée, parce que le vent a soufflé dessus ! " Cela signifie que nous sommes en hiver : l'herbe est séchée, parce que le vent a soufflé dessus !

L'oncle inclina la tête, et le taupier poursuivit :

" Les îles ont vu et ont été saisies de crainte ; les bouts de la terre ont été effrayés; ils se sont approchés et sont venus." Ça, monsieur le docteur, c'est pour faire entendre' que l'Angleterre, et même les îles qui sont plus loin dans la mer, ont été effrayées à cause des Républicains. "Ils se <^ont approchés et sont venus I " Tout le monde sait que les

Anglais ont débarqué en Belgique pour faire la guerre aux Français. Mais écoutez bien le reste : " En ce temps-là, les conducteurs des peuples seront comme le feu d'un foyei parmi du bois, et comme un flambeau parmi des gerbes ; ils dévoreront à droite et à gauche tous les pays."

Lie mauser alors leva le doigt d'un air grave et dit : " Ça, ce sont les rois et les empereurs qui s'avancent au milieu de leurs armées, et qui dévorent tout dans les pays qu'ils traversent. Nous connaissons malheureusement ces choses pour les avoir vues ; notre pauvre village s'en souviendra longtemps."

Et comme l'oncle ne répondait pas, U reprit:

"En ce temps-là, malheur au pasteur du néant ^ qui abandonnera son troupeau; l'épée tombera de son bras et son œil droit sera entièrement obscurci." Nous voyons, par ces mots, l'évêque de Mayence,* avec sa nourrice et ses cinq maltresses, qui s'est sauvé l'année dernière, à l'arrivée du général Custine.* C'était un vrai pasteur du néant, qui faisait le scandale de tout le pays : son bras s'est desséché et son œil droit s'est obscurci.

— Mais, dit l'oncle, songez donc, mauser, que cet évêque n'était pas le seul, et qu'il y en avait beaucoup ayant la même conduite, en Allemagne, en France, en Italie et dans tout le monde.

— Raison de plus, monsieur le docteur, répondit le taupier, le livre parle pour toute la terre, " car, — fit-il, le doigt appuyé sur la page, — car, en ce temps-là, dit l'Etemel, j'ôterai du monde les faux prophètes, les faiseurs de miracles et l'esprit d'impureté." Qu'est-ce que cela peut signifier, docteur Jacob, sinon tous ces hommes qui parlent sans cesse d'amour du prochain, pour obtenir notre argent qui ne croient à rien, et nous menacent de l'enfer ; qui s'habillent de pourpre et d'or, et nous prêchent l'humilité ; qui disent : "Vendez tous vos biens pour suivre le Christ ! " et ne font qu'entasser richesses sur richesses dans leurs palais et leurs

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oouyents; qui nous recommandent la foi et rient entre eux des simples qui les écoutent? . . . — N'est-ce pas Tesprit d'impureté?

— Oui, dit Ponde, c'est abominable.

— Eh bien, c'est pour eux, c'est pour tous les mauvais pasteurs que ces choses sont écrites," dit le taupier.

Puis il reprit:

'<En ce temps-lâ, il y aura aux montagnes le bruit d'une multitude, tel que celui d'un grand peuple qui se lèye, un bruit de nation assemblée. C'est pourquoi les peuples d'alentour écouteront, et tout cœur d'homme se fondra. Et les orgueilleux seront éperdus; les bons se regarderont avec des visages enflammés ; ils entendront pour la première fois parler de grandes choses ; ils sauront que tous sont égaux à la face de l'Etemel, que tous sont nés pour la justice; comme les arbres des forêts pour la lumière ! "

'< Est-ce bien écrit cela^ mauser ? demanda l'onde.

— Voyez vous-même," répondit le taupier en lui remettant le livre.

Alors l'oncle Jacob, les yeux troubles, regarda :

"Oui, c'est écrit, fit-il à voix basse, c'est écrit! Ah! puisse l'Etemel accomplir de si grandes choses de notre temps ! puisse-t-il réjouir notre cœur d'un tel spectacle I "

Et s'arrêtant tout à coup, comme étonné de son propre enthousiasme:

"Est-il possible qu'à mon âge je me laisse encore émouvoir à ce point ? Je suis un véritable enfant."

Il rendit le livre au mauser, qui dit en souriant :

" Je vois bien, monsieur le docteur, que vous comprenez ce passage comme moi : ce bruit d'un grand peuple qui se lève, c'est la France qui proclame les droits de l'homme.

— Gomment ! vous croyez que cela se rapporte à la Révolution française ? demanda l'oncle.

— Eh! à quoi donc? fit le mauser; c'est clair comme le jour."

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Puis il remit ses besicles, qu'il avait ôtées, et lut :

^^n 7 a soixante et dix semaines pour consommer le péché/ pour expier l'iniquité et pour amener la justice des siècles. Après quoi, les hommes jetteront aux taupes et aux chauves-souris les idoles faites d'argent. Et plusieurs peuples diront : "Forgeons les épées en hoyaux et les hallebardes en serpes * ! "

En cet endroit, le mauser posa ses deux coudes sur le livre, et se grattant la barbe, le nez en l'air, il parut réfléchir profondément. Moi, je ne le quittais plus de l'œil ; il me semblait voir des choses étranges, un monde inconnu s'agiter dans l'ombre autour de nous ; le faible pétillement du feu et les soupirs de Scipio, endormi près de moi, me produisaient l'effet de voix lointaines, et même le silence m'inquiétait.

L'oncle Jacob, lui, semblait avoir repris son calme. H venait de bourrer sa grande pipe et l'allumait avec un bout de papier, en lançant deux ou trois grosses bouffées lentement, pour bien laisser prendre le tabac' Il referma le couvercle et s'étendit dans le fauteuil en exhalant un soupir.

" Les hommes jetteront leurs idoles d'argent," fit le mauser, ça veut dire leurs ecus, leurs florins et leur monnaie de toute espèce.* "Ils les jetteront aux taupes," c'est-àrdire aux aveugles, car vous savez, monsieur le docteur, que les taupes sont aveugles; les malheureux aveugles, comme le père Harich, sont de véritables taupes; ils marchent en plein jour dans les ténèbres, comme s'ils étaient sous terre. Les hommes, dans ce temps-là, donneront donc leur argent aux aveugles et aux chauves-souris. Par chauves-souris, il faut entendre les vieilles, vieilles femmes qui ne peuvent plus travailler, qui sont chauves et qui se tiennent dans le creux des cheminées, à la manière de Christine Besme, que vous connaissez aussi bien que moi. Cette pauvre Christine est tellement maigre, et conserve si peu de cheveux, que chacun pense en la voyant : " C'est une chauve-souris."

92 MAnAMTC THBBBSE.

— Oui, oui, oui, faisait Poncle d'un ton particulier, en balançant la tête lentement, c'est clair, mauser, c'est très clair. Maintenant, je comprends votre livre ; c'est quelque chose d'admirable !

— Les hommes donneront donc leur argent aux aveugles et aux vieilles femmes par esprit de charité, reprit le mauser, et ce sera la fin de la misère en ce monde ; il n'y aura plus de pauvres ^^dans soixante et dix semaines," qui ne sont pas des semaines de jours, mais des semaines de mois, et '^ils aiguiseront leurs 'épées en hoyaux' pour cultiver la terre et vivre en paix ! "

Cette explication des taupes et des chauves-souris m'avait tellement frappé, que je restais les yeux tout grands ouverts, m'imaginant voir s'accomplir cette transformation bizarre dans le coin où se tenait l'oncle. Je n'écoutais plus, et la voix du mauser continuait sa lecture monotone, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau. J'en eus la chair de poule ; le vieil aveugle Harich et la vieille Christine seraient entrés bras dessus bras dessous, avec leur nouvelle figure, que je n'en aurais pas été^ plus effrayé. Je tournai la tête, la bouche béante, et je respirai : c'était notre ami Koffel qui venait nous voir ; il me fallut regarder deux fois pour bien le connaître, tant les idées de chauves-souris et de taupes s'étaient emparées de mon esprit.

Koffel avait son vieux tricot * gris de l'hiver, son bonnet de drap tiré sur la nuque et ses gros souliers éculés, dans lesquels il mettait de vieux chaussons' pour sortir; il se tenait les genoux plies et les mains dans les poches, comme un être frileux; des flocons de neige innombrables le couvraient.

"Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en secouant son bonnet dans le vestibule ; j'arrive tard ; beaucoup de gens m'ont arrêté sur la route, au Bœuf-Rouge et au Cnichon-d' Or,^

— Entrez, Koffel, lui dit l'oncle. Vous avez bien fermé la porte de l'allée ?

— Oui, docteur Jax3ob, ne craignez rien/' Il entra, et souriant :

** La gazette n'est pas arrivée ce matin ? dit-il.

— Non, mais nous n'en avons pas besoin, répondit l'oncle d'un accent de bonne humeur un peu comique. Nous avons le livre du mauser, qui raconte le présent, le passé et l'avenir.

— Est-ce qu'il raconte aussi notre victoire?" demanda Koffel en se rapprochant du fourneau.

L'oncle et le mauser se regardèrent étonnés.

" Quelle victoire ? fit le mauser.

— Hé ! celle d'avant-hier, à Kaiserslautern. On ne parle que de cela dans tout le village ; c'est Eichter, M. Eichter qui est revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. KuXhuchon-d^Or, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l'honneur des Prussiens: les Républicains sont en pleine déroute ! "

A peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de l'alcôve, songeant q^ue la ^Française était là et qu'elle nous entendait Cela nous fit de la peine, car c'était une brave femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L'oncle leva la main, en hochant la tête d'un air désolé; puis il se leva doucement et entr'ouvrit les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.

"C'est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt; depuis une heure j'écoute les prédictions du mauser, j'ai tout entendu.

— Ah! madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont de fausses nouvelles.

— Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment qu'une bataille s'est livrée avant-hier à Kaiserslautern, il faut que nous ayons eu le dessous,^ sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autrichiens: leur aile droite aurait traversé le village."

94 MADAME THiRÂSE.

Puis élevant la voix :

'^Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez ? ^'

De toutes les choses lointaines de ce temps, celle-ci surtout est restée dans ma mémoire, car cette nuit-là nous vîmes quelle femme nous avions sauvée, et nous comprîmes aussi quelle était cette race de Français qui se levait en foule pour convertir le monde.

Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions tous entrés dans l'alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la jambe, je regardais en silence, et, pour la première fois, je voyais que madame Thérèse était devenue si maigre, qu'elle ressemblait à un homme : sa longue figure osseuse, au nez droit, le tour des yeux et le menton dessinés en arêtes,^ était appuyée sur sa main; son bras, sec et brun, sortait presque jusqu'au coude de la grosse chemise de Lisbeth; un mouchoir de soie rouge, noué sur le front, retombait derrière, sur sa nuque décharnée; on ne voyait pas ses magnifiques cheveux noirs, mais seulement quelques petits au-dessous des oreilles, où pendaient deux grands anneaux d'or. Et ce qui surtout fixa mon attention, c'est qu'au bas de son cou pendait une médaille de cuivre rouge, représentant une tête de jeune fille, coiffée d'un bonnet en forme de casque; cette relique attira mes yeux; j'ai su depuis que c'était l'image de la République, mais alors je pensai que c'était la sainte Vierge des Français.

Comme le mauser levait la chandelle derrière nous, l'alcôve était pleine de lumière, et madame Thérèse me parut aussi beaucoup plus grande; sa hanche, sa jambe et son pied descendaient sous la couverture jusqu'au bas du lit. Je n'avais jamais remarqué ces choses, qui me frappèrent alors. Elle regardait Koffel, qui ne quittait pas des yeux l'oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire.

" Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d'un air embarrassé ; ce Bichter ne mérite pas pour deux liards de

ifiance.'

MADAME THBBBSE. 95

— C'est ëgal, monsieur KofEel, racontez-moi cela, dit-elle ; M. le docteur le permet. N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez ?

— Sans doute, fit l'oncle d'un air de regret.^ Mais il ne faut pas croire tout ce qu'on rapporte.

— Non . * . on exagère, je le sais bien ; mais il vaut mieux savoir les choses que de se figurer mille idées ; cela tourmente moins."

Xoffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaque Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu'à la nuit, ils avaient livre de terribles combats pour entrer dans les retranchements ; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers ; qu'on ne voyait que des morts dans les ravins, sur la côte, le long des routes et dans la Lauter ; que les Français avaient tout abandonné : leurs canons, leurs caissons, leurs fusils et leurs gibernes ; qu'on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick,* envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.

Madame Thérèse, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés au fond de l'alcôve et les lèvres serrées, ne disait rien. Elle écoutait, et de temps en temps, lorsque Koffel voulait s'arrêter — car de raconter ces choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de peine — elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait, disant : " On raconte encore ceci ou cela, mais je ne le crois pas."

Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua à réfléchir. Puis, comme l'oncle disait : "Tout cela, ce ne sont que des bruits. ... On ne sait rien de positif. . . . Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse;" elle se releva légèrement, pour s'appuyer contre le bois de lit,' et nous dit d'une voix très simple :

"Ecoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole ; non, cette affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose

96 MADAMTC TH^fiàSE.

pour moi. J'ai vu ce même Brunswick arriver jusqu'en Champagne,^ à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations' qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute la France et ensuite reculer, devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins, jusqu'en Prusse. Mon père, — un pauvre maître d'école, devenu chef de bataillon; — mes frères, — de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage, — et moi derrière avec le petit Jean, dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite,' après les défilés de l'Argonne* et la bataille de Valmy.* Ne croyez donc pas que de telles choses m'effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille : nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nousmêmes le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C'est juste, et Dieu est avec nous."

En parlant, elle s'animait, elle étendait son grand bras maigre ; le mauser, l'oncle et Koffel se regardaient stupéfaits.

"Ce n'est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur d'Allemagne que nous marchons, c'est pour l'abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l'homme ! — Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c'est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste."

Ayant parlé de la sorte, elle* se recoucha, et l'oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.

Xie mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu'ils pensaient: "Cette femme a raison." Au bout d'une minute seulement, l'oncle dit : *' Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux ; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.

— Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.

— Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob ; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.

— Je tâcherai, monsieur le docteur."

Alors nous sortîmes de l'alcôve, et l'oncle, nous regardant tout rêveur, dit :

"Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps."

Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou comme à l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà l'escalier.

Cette nuit-là, j'entendis l'oncle se promener longtemps dans sa chambre ; il allait et venait d'un pas lent et grave, comme un homme qui réfléchit. Enfin, tout bruit cessa, et je m'endormis à la grâce de Dieu.^

98 MADAME THÉBàSE.

Le lendemain, lorsque je m'éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres ; il en tombait encore tellement qu'on ne voyait pas la maison en face. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l'oncle Jacob, son cheval Bappel hennissait ; mais aucun autre bruit ne s'entendait, tous les gens du village ayant eu soin de fermer leurs portes.

Je pensai qu'il fallait quelque chose d'extraordinaire pour décider l'oncle à se mettre en route par un temps pareil, et, m'étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être.

L'allée était ouverte ; l'oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux genoux, son gros bonnet de loutre tiré sur la nuque, et le col de sa houppelande relevé, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traîneau.

" Tu pars, oncle ? lui criai-je en m'avançant sur le seuiL

— Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d'un ton joyeux ; est-ce que tu veux m'accompagner ? "

J'aimais bien d'aller en traîneau, mais voyant ces gros flocons tourbillonner jusqu'à la cime des airs, et, songeant qu'il ferait froid, je répondis :

" Un autre jour, oncle ; aujourd'hui, j'aime mieux rester."

Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l'oreille, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il était de bonne humeur.

Kous entrâmes ensemble dans la cuisine, où le feu dansait sur l'âtre et répandait une bonne chaleur. Lisbeth lavait les écuelles devant la petite fenêtre à vitres rondes qui donnait sur la cour. Tout était calme dans la cuisine ; les grosses soupières semblaient briller plus que de coutume, et sur leur ventre rebondi^ dansaient cinquante petites flammes, semblables à celle du foyer.

''Maintenant, tout est prêt," dit l'oncle en ouvrant le garde-manger et fourrant dans sa poche une croûte de pain,

U mit sous sa houppelande la gourde de kirschenwasser, qu'il emportait toujours en voyage ; puis, au moment d'entrer dans la salle, la main sur le loquet, il dit à la vieille servante de ne pas oublier ses recommandations: d'entretenir un bon feu partout, de laisser la porte ouverte, pour entendre madame Thérèse, et de lui donner tout ce qu'elle demanderait, à l'exception du manger; car elle ne devait prendre qu'un bouillon le matin et un autre le soir, avec quelques légumes, et de ne la contrarier en rien.

Enfin il entra, et je le suivis, songeant au plaisir que j'aurais, lorsqu'il serait parti, de courir dans tout le village avec mon ami Scipio, et de me faire honneur de ses talents. *' Eh bien, madame Thérèse, dit l'oncle d'un ton joyeux, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau ! "

Madame Thérèse, appuyée sur son coude, au fond de l'alcôve, les rideaux écartés, regardait les fenêtres d'un air tout mélancolique.

"Vous allez voir un malade, monsieur le docteur ? dit-elle.

— Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d'ici, qui s'est laissé prendre sous sa schlitte; c'est une blessure grave et qui ne souffre aucun retard.

— Quel rude métier vous faites! dit madame Thérèse d'une voix attendrie; sortir par un temps pareil pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services !

— Eh ! sans doute, répondit l'oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m'est arrivé déjà bien souvent ; mais que voulez-vous ? parce qu'un homme est pauvre, ce n'est pas une raison pour le laisser mourir; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les riches.

— Oui, vous avez raison, et pourtant combien d'autres, à

100 MADAME TH]6RàSE.

votre place, resteraient tranquillement près de leur feu, au lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien!»

Et levant les yeux avec expression :

"Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républicain.

— Moi, madame Thérèse ! que me dites-vous là ? s'écria l'oncle en riant.

— Oui, un vrai républicain, reprit-elle: un homme que rien n'arrête, qui méprise toutes les souffrances, toutes les misères pour accomplir son devoir.

— Ah ! si vous l'entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondit l'oncle. Mais, dans tous les partis et dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.

— Alors, monsieur Jacob, ils sont républicains sans le savoir."

L'oncle ne put s'empêcher de sourire :

" Vous avez réponse à tout, dit-il en fourrant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande, on ne peut pas discuter avec vous ! "

Quelques instants de silence suivirent ces paroles. L'oncle battait le briquet. Moi j'avais pris la tête de Scipio entre mes bras, et je pensais : "Je te tiens, tu vas me suivre. . . . Nous reviendrons dîner, et après ça nous recommencerons." Le cheval continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s'était mise à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit :

" Je vais rester absent jusqu'au soir ; mais Fritzel vous tiendra compagnie, le temps ne vous durera pas trop."

n me passait la main dans les cheveux, et je devenais rouge comme une écrevisse,^ ce qui fit sourire madame Thérèse.

"Non, non, monsieur le docteur, dit-eUe avec bonté, je ne m'ennuie jamais seule; il faut laisser courir Fritzel avec Scipio^ cela leur fera du bien } et puis ils aiment bien mieux

respirer le grand air que de rester enfermés dans la chambre : n'est-ce pas, Eritzel ?

— Oh ! oui, madame Thérèse, répondis-je en exhalant un gros soupir.

— Comment! tu n'as pas honte de dire cela de cette façon ? s'écria l'oncle.

— Eh ! pourquoi, monsieur le docteur ? Fritzel est comme petit Jean, il dit tout ce qu'il pense, et il a raison. Va, Fritzel, cours, amuse-toi ; l'oncle te donne congé."

Que je l'aimais alors et que son sourire me paraissait bon I L'oncle Jacob s'était mis à rire, il reprit son fouet au coin de la porte, et revenant :

"Allons, madame Thérèse, s'écria-t-il, au revoir et bon courage I

— Au revoir ! monsieur le docteur, fit-elle en lui tendant sa longue main d'un air d'attendrissement ; allez, et que le ciel vous conduise."

Ils restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs; puis l'oncle dit :

"Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse ; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux."

Après quoi nous sortîmes; il enjamba l'échelle du traîneau,^ s'enveloppa les genoux de sa houppelande, et toucha Rappel du bout de son fouet, en me disant :

"Conduis-toi bien, Fritzel."

Le traîneau fila sans bruit, remontant la rue.* Quelques bonnes gens regardaient à leurs fenêtres et se disaient :

"Monsieur le docteur Jacob est appelé bien sûr quelque part pour un malade en danger, sans cela il ne se mettrait pas en route par ce temps de neige."

Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, je tirai la porte de l'allée et je rentrai manger ma soupe sur le bord de l'âtre. Scipio me regardait, ses grosses moustaches en l'air, et se léchait de temps en temps le tour du museau en cli-

102 MADAME THiBàSB.

gnant de l'œil. Je lui laissai le fond de mon assiette à nettoyer, selon mon habitude; ce qu'il faisait grayemeiity sans montrer l'avidité des autres chiens du village.

Kous en étions là et j'allais sortir, lorsque Lisbeth^ qui venait de finir son ouvrage et qui s'essuyait les bras à la serviette, derrière la porte, me demanda :

"Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici ?

— Non, je vais voir le petit Hans Aden.

— Eh bien, écoute: puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française; monsieur le docteur veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas. Tu diras au mauser que c'est pour l'oncle Jacob. Voici l'argent."

Eien ne me plaisait tant que d'avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je pris donc l'écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier, dans la ruelle des Orties, derrière l'église.

Quelques commères commençaient à balayer le devant de leur porte.

A l'auberge du Cruchon-d^Or^ on entendait tinter les verres et les bouteilles; on chantait, on riait, les gens montaient et descendaient l'escalier. Un vendredi,^ cela me parut extraordinaire ; je m'arrêtai pour voir si c'était une noce ou un baptême, et comme je me tenais de l'autre côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se pencher devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait une braise sur le tabac.

Plus loin, à droite, j'aperçus aussi la vieille Grédel avec sa cornette ^ à rubans tremblotants ; elle arrangeait des assiettes sur un dressoir, et son chat gris se promenait au bord en faisant le gros dos et la queue en l'air.

Un instant après, le mauser revint lentement dans

MADAME THâBBSE. 103

l'allée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je loi criai:

"Mauser! mauser!"

H s'avança jusqu'au bord de l'escalier, et me dit en riant :

" C'est toi, Fritzel?"

— Oui, je vais chez vous chercher du miel.

— Hé! monte donc boire un coup^; nous irons ensemble tout à l'heure."

Et se tournant vers la cuisine :

" Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel."

Je m'étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos talons.

Dans la salle, à travers la fumée grisâtre, on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse, en veste, en camisole, le bonnet ou le feutre sur l'oreille ; les uns assis à la file, les autres à cheval au bout des bancs, levant leurs verres pleins d'un air joyeux, et célébrant la grande victoire de Kaiserslautern. De tous les côtés on entendait chanter le Faterîand.^ Quelques vieilles buvaient avec leurs fils et semblaient aussi joyeuses que les autres.

Je suivais le mauser, qui s'avançait, le dos rond, vers les fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, l'ami Koffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l'autre coin, en face, l'aubergiste Joseph Spick, son bonnet de laine frisée sur l'oreille, comme un batailleur,* et M. Kichter, en veste de chasse et grandes guêtres de cuir, buvaient du Gleiszeller au cachet vert.* Ils étaient pourpres tous les deux jusqu'aux oreilles, et criaient : "A la santé de Brunswick ! à la santé de notre glorieuse armée!

— Hé ! fit le mauser en s'approchant de notre table, place pour un homme."

Et Koffel, se retournant, me serra la main, tandis que le père Schmitt disait :

"A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort,"

104 MADAME TH]âBàSE.

n me fit asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez, d'un air de vieille connaissance.

'<Hé! hé! hé! disait le vieux soldat, c'est toi, l'ancien^; tu me reconnais!"

Grédel apporta un verre; le mauser l'emplit.

Au môme instant, M. Eichter se mit à crier à l'autre bout de la table, d'un ton moqueur :

"Hé! Fritzel, comment va M. le docteur Jacob? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille ! C'est étonnant, étonnant, un si bon patriote ! "

Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel :

"L'oncle est parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s'est laissé prendre sous sa scMUte,'^

Alors Koffel, se retournant, s'écria d'une voix claire :

"Pendant que le petit-fils d'un ancien domestique de Salm-Salm s'allonge les jambes sous la table près du poêle, et qu'il boit du GleiszeUer en l'honneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa schlitte. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts,^ mais ça prouve plus de cœur tout de même."

Koffel avait un petit coup de trop,* et tous les gens l'écoutaient en souriant. Richter, la figure longue et les lèvres serrées, ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un instant il dit :

"Eh ! que ne fait-on pas par amour des Droits de l'homme, de la déesse Eaison^ et du Maximum,'^ surtout quand une vraie citoyenne vous encourage !

— Monsieur Richter, taisez- vous ! s'écria le mauser d'une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave femme. Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie ; vous devriez rougir d'exciter les gens du illage contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre ;

^st abominable.

MADAMB THÉBàSB. 106

— Je me tairai si cela me convient, s^écria Eichter à son tour. Vous criez bien haut. ... Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire ! ''

Alors le mauser, les tempes et les joues couleur de brique, frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit :

"J'ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne autant, pour le moins, que vous, monsieur Eichter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d'Anstatt pour l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes ; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des marmites."

Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer ; il répondit donc d'un ton calme :

" Je n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob ; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n'empêche pas qu'en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n'est pas une victoire ordinaire, c'est la fin de cette fameuse République une et indivisible.^

— Comment! comment! s'écria le vieux Schmitt, la fin de la République ? Voilà du nouveau !

— Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter avec assurance; car, de Kaiserslautern, les Français seront balayés jusqu'à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu'à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir: la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous ; ils n'attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre de vieux

106 MADAME THJBàSB.

soldats, fermes eomme des rochers, avançant en bon ordre de bataille, sons la conduite de la vieille race guerrière? Des tas de savetiers sans un seul général, sans même nn vrai caporal schlagiie^l Des paysans, des mendiants, de vrais sans-culottes,' comme ils s'appellent eux-mêmes, je vous le demande, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser et des centaines d'autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept ans ? Ils seront dispersés et périront par milliers, comme les sauterelles en automne."

Toute la salle était alors de l'avis de Ricbter, et plusieurs disaient :

^' A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler ; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses."

Le mauser et Koffel se taisaient; mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant. Après un instant de silence, il déposa sa pipe sur la table et dit:

'^Monsieur Eichter, vous parlez comme l'almanach; vous prédisez l'avenir d'une façon admirable ; mais tout cela n'est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines ; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même ; par exemple, d'établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu'il en ait le courage et la capacité ; de cette façon, tous les soldats se battent comme de véritables enragés ; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu'ils ont la chance de monter en grade s'ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir

es maîtres, et les Français se battent pour s'en débarrasser,

MADAME THBEàSB. 107

ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer, au premier étage, en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques ; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Eichter, de voir comme ces jacobins ont supporté Qa! Et leur commandant m'a fait un véritable plaisir, avec sa grosse figure de paysan lorrain et ses petits yeux de sanglier. Il n'était pas aussi bien habillé qu'un major prussien, mais il se tenait aussi tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air de clarinette. Finalement, ils se sont tous retirés, c'est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n'ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyezmoi, monsieur Richter, il y a de la ressource.* Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent audessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Eépublicains se sauvent' comme vous le dites ; ce sont déjà de fameux soldats, et s'il leur vient un général ou deux, gare ! Et prenez bien garde que ce n'est pas impossible du tout,' car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu'entre dix ou douze mille nobles; la race n'est peut-être pas aussi fine, mais elle est plus solide."

Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde l'écoutait, il ajouta :

"Tenez, moi, par exemple, si j'avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d'être Adam Schmitt, sergent de grenadiers, avec cent florins ^ de pension, six blessures et quinze campagnes ? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête ; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers,* ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu'à de*

108 MADAME THÉRàSE.

venir sergent et à faire avancer les nobles en grade^ chacun garde sa peau.

— Et rinstructionl s'écria Kichter, vous comptez donc l'instruction pour rien, vous ? Est-ce qu'un homme qui ne sait pas lire vaut un duc de Brunswick qui sait tout ? ''

Alors Koffel, se retournant, dit d'un air calme :

" C'est juste, monsieur Kichter, l'instruction fait la moitié de l'homme, et peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces Eépublicains se battent jusqu'à la mort ; ils veulent que leurs fils reçoivent de l'instruction aussi bien que les nobles. C'est le manque d'instruction qui fait la mauvaise conduite et la misère, la misère fait les mauvaises tentations, et les mauvaises tentations amènent tous les vices. Le plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c'est de refuser l'instruction aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus; c'est comme s'ils crevaient les yeux des hommes, lorsqu'ils viennent au monde, pour profiter de leur travail. Dieu vengera ces fautes, monsieur Eichter, car il est juste. Et si les Eépublicains versent leur sang, comme ils le disent, pour que cela n'arrive plus sur la terre, tous les hommes religieux qui croient à la vie éternelle doivent les approuver."

Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire instruire, au lieu d'être un pauvre diable, il aurait peut-être fait honneur à Anstatt et serait devenu quelque chose d'utile. Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux: "Que serions-nous si l'on nous avaiit instruits ? Est-ce que nous étions plus bêtes que les autres ? Non, le ciel donne à tous sa douce lumière et sa bonne rosée. Nous avions de bonnes intentions, nous voulions la justice ; mais on nous a laissés dans les ténèbres, par esprit de calcul ^ et pour nous maintenir dans la bassesse.* Ces gens-là pensent s'agrandir en empêchant les autres de croître, c'est abominable ! "

Et moi, songeant alors combien l'oncle Jacob se donnait

de peine pour m'apprendre à lire dans M. de Buffon, je me repentais de ne pas profiter davantage de ses leçons, et jetais tout attendri.

M. Eichter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules comme pour dire: "Ce sont des fous gonflés d'orgueil, des êtres qu'il faudrait mettre à la raison."

Or le silence commençait à se rétablir et le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s'entendirent sous la table; aussitôt nous regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de M. Eichter qui tournait autour de Scipio. Ce chien s'appelait Max ; il avait le poil ras, le nez fendu, les côtes saillantes, les yeux jaunâtres, les oreilles longues et la queue relevée comme un sabre; il était grand, sec et nerveux. M. Eichter avait l'habitude de chasser avec lui des journées entières sans rien lui donner à manger, sous prétexte que les bons chiens de chasse doivent avoir faim pour sentir le gibier et le suivre à la piste. Il voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute et la lèvre frémissante.

En regardant du côté de M. Eichter, je vis qu'il excitait son chien en dessous; le père Schmitt s'en aperçut aussi, car il s'écria :

" Monsieur Eichter, vous avez tort d'exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse et qui connaît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être d'une vieille race ; mais, prenez garde, celui-ci serait bien capable de l'étrangler.

— Etrangler mon chien ! s'écria Eichter ; il en avalerait àîjL comme ce misérable roquet; d'un coup de dent il lui casserait l'échiné ! "

En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M. Eichter excitait toujours son grand Max, et tous les buveurs se retournaient en riant pour voir la bataille. J'avais envie de pleurer ; mais le vieux Schmitt me retenait par l'épaule en me disant tout bas :

110 MADAME THÉBàSE.

'^Laissez faire, laissez faire ... ne craignez rien, Fritzel; je vous dis que notre chien connaît la politique . . . l'autre n'est qu'une grosse bôte qui n'a rien vu."

Et se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours :

"Attention! attention!"

Scipio ne bougeait pas ; il se tenait le derrière dans le coin ^ de la fenêtre, la tête droite, ses yeux luisants sous ses grands poils frisés, et, dans le coin de sa moustache tremblotante, on voyait une dent blanche très pointue.

Le grand roux s'avançait la tête penchée et le poil hérissé tout le long de son échine maigre. Ils grondaient tous deux, jusqu'au moment où Max fit un bond pour saisir Scipio à la gorge; aussitôt trois ou quatre éclats de voix brefs, terribles, partirent à la fois. Scipio s'était baissé pendant que l'autre l'attrapait à la tignasse,' et d'un coup de dent sec il lui faisait claquer la patte.* C'est alors qu'il fallut entendre les cris plaintifs de Max, et qu'il fallut le voir se glisser en boitant sous les tables ; il filait comme un éclair entre les jambes, en répétant ses cris aigus qui vous perçaient les oreilles.

M. Eichter s'était levé furieux pour tomber sur Scipio ; mais, au même instant, le mauser avait pris son bâton au coin de la porte, et disait :

" Monsieur Eichter, si votre grosse bête est mordue, à qui la faute? Vous l'avez assez excitée; maintenant elle est peut-être estropiée, ça vous apprendra ! "

Et le vieux Schmitt, riant jusqu'aux larmes, faisait mettre Scipio entre ses genoux et criait :

"Je savais bien qu'il connaissait les finesses de la guerre ; hé! hé! hé! nous avons remporté les drapeaux et les canons."

Tous les assistants riaient avec lui ; de sorte que M. Eichter, indigné, chassa lui-même son chien dans la rue à grands coups de pied, pour ne plus entendre ses cris. Il aurait bien voulu en faire autant à Scipio, mais tout le

MADAME THÉBàSE. Ill

monde était dans l'étonnement de son courage et de son bon sens naturel.

" Allons, s'écria le mauser en se levant, arrive maintenant, Fritzel, arrive ! Il est temps que je te donne ce que tu veux* Je vous salue, monsieur Eichter; vous avez un fameux ehien. Grédel, vous marquerez deux bouteilles sur l'ardoise." Schmitt et KofEel s'étaient aussi levés, et nous sortîmes tous ensemble, riant comme des bienheureux. Scipio nous suivait de près, sachant qu'il n'avait rien de bon à espérer quand nous serions sortis.

Au bas de l'escalier, Schmitt et Koffel tournèrent à droite pour descendre la grand'route; le mauser et moi nous traversâmes la place, à gauche, pour entrer dans la ruelle des Orties.

Le mauser marchait devant, le dos rond, une épaule un peu plus haute que l'autre, selon son habitude, lançant de grosses bouffées de tabac coup sur coup, et riant tout bas, sans doute à cause de la déconfiture de Eichter.

Nous arrivâmes bientôt à sa petite porte enfoncée sous terre ^; alors il descendit les marches et me dit :

"Arrive, Fritzel, arrive; laisse le chien dehors, il n'y a pas trop de place ^ dans le trou."

n avait bien raison d'appeler sa baraque un trou, car elle n'avait que deux petites fenêtres à fleur de terre donnant sur la ruelle. A l'intérieur, tout était sombre : le grand lit et l'escalier de bois au fond, les vieux escabeaux, la table couverte de scies, de pointes, de pincettes, l'armoire ornée de deux citrouilles, le plafond traversé de perches, où la vieille Berbel, la mère du mauser, suspendait le chanvre qu'elle filait ; les attrapes de toutes sortes placées sur le vieux baldaquin,^ dans un enfoncement * tout gris de poussière et de toiles d'araignée ; les centaines de peaux de martre, de fouine, de belette' accrochées aux murs, les unes retournées,* les autres encore fraîches et bourrées de paille pour les faire sécher, tout cela vous laissait à peine assez de place pour se

112 MADAME THifiiSB.

letoumer^ et tout cela me rappelle le bon temps de la jeunesse, car je Voi vu cent fois, été comme hiver, qu'il fît du soleil ou de la pluie, que les petites fenêtres fussent ouvertes ou fermées.

C'est là-dedans que je me représente toujours le mauser, assis devant la table très basse, montant ^ ses attrapes, la joue tirée,* les lèvres serrées, et la vieille Berbel, — toute jaune, le bonnet de crin sur la nuque, ses petites mains sèches, aux ongles noirs, sillonnées de grosses veines bleuâtres, — filant du matin au soir à côté du poêle. De temps en temps, elle levait sa petite tête, froncée de rides innombrables, et regardait son fils d'un air de satisfaction.

Mais ce jour-là, Berbel, n'était pas de bonne humeur, car à peine fûmes-nous entrés qu'elle se mit à quereller le mauser d'une voix aigre, disant qu'il passait sa vie au cabaret, qu'il ne songeait qu'à boire, sans se soucier du lendemain, toutes choses très fausses auxquelles le mauser ne répondit pas, sachant qu'il faut tout entendre de sa mère sans se plaindre.

11 ouvrit tranquillement l'armoire, tandis que la vieille Berbel criait, et prit sur le plus haut rayon une large écuelle de terre vernissée, où le miel couleur d'or, dans des rayons blancs comme la neige, s'élevait par couches régulières. H la déposa sur la table, et plaça deux beaux rayons dans une assiette très propre, en me disant :

" Tiens, Fritzel, voilà du beau miel pour la dame française. Le miel en rayon est tout ce qu'on peut souhaiter de mieux pour des malades ; c'est d'abord plus appétissant, et puis c'est plus frais et plus sain."

J'avais déjà posé l'argent au bord de la table, et Berbel étendait la main d'un air content pour le prendre ; mais le mauser me le rendit :

"Non, fit-il, non, je ne veux pas être payé de cela; mets cet argent dans ta poche, Fritzel, et prends l'assiette.

MADAME TH£bÈSB. 113

Laisse ton écuelle ici; je vous la rapporterai ce soir ou demain matin."

^t comme la vieille semblait fâchée^ il ajouta:

"Tu diras à la dame française, Fritzel, que c'est le mauser qui lui fait présent de ce miel, avec plaisir, entends-tu . . . de bien bon cœur . . . car c'est une femme respectable ^ . . . N'oublie pas de dire " respectable," tu m'entends ?

— Oui, mauser, je dirai ça. Bonjour, Berbel, dis-je en ouvrant la porte."

Elle me répondit en inclinant la tête brusquement ; cette vieille avare ne voulait rien dire, à cause de l'oncle Jacob ; mais de voir partir le miel sans argent, cela lui paraissait bien dur.

Le mauser me reconduisit jusque dehors, et je retournai chez nous, bien content de ce qui venait d'arriver.

114 MADAME THiBBSB.

Au coin de l'église, je rencontrai le petit Hans Aden, qui revenait de glisser sur le guévoir; il s'en retournait, les mains dans les poches jusqu'aux coudes, et me cria :

«Fritzel! Fritzel!"

S'étant approché, d'abord il regarda les deux beaux rayons de miel, et me dit :

" C'est pour vous, ça ? "

— Non, c'est pour faire de la boisson à la dame française.

— Je voudrais bien être malade à sa place," dit-il, en se léchant, d'un air expressif, le bord de ses grosses lèvres retroussées.

Puis il demanda :

"Qu'estKîe que tu fais, cette après-midi?

— Je ne sais pas; j'irai me promener avec Scipio." Alors il regarda le chien, et, se grattant le bas du dos :

<' Ecoute, si tu veux, dit-il, nous irons poser des attrapes derrière le fumier de la poste ; il y a beaucoup de verdiers et de moineaux le long des haies, sous les hangars et dans les arbres du PosttkéU}

— Je veux bien, lui répondis-je.

— Oui, arrive ici, sur le perron ' ; nous partirons ensemble." Avant de nous séparer, Hans Aden me demanda s'il pouvait passer le doigt au fond de l'assiette; je lui donnai cette permission, et il trouva le miel très bon. Après quoi, chacun reprit son chemin, et je rentrai chez nous vers onze heures et demie.

" Ah ! te voilà ! s'écria Lisbeth en me voyant entrer dans la cuisine, je croyais que tu ne reviendrais plus ; Dieu du ciel, il t'en faut, à toi, du temps pour faire une commission^ I "

MADAME THÉBàSB. 115

Je lui racontai ma rencontre avec le mauser sur Pescalier du Cruchonrd^ Or, la dispute de KofEel, du vieux Schmitt et du taupier contre M. Eiohter^ la grande bataille de Max et de ScipiO; et finalement, la manière dont le mauser m'avait recommandé de dire qu'il ne voulait pas d'argent pour son miel, et qu'il l'offrait de bien bon cœur à la dame f rançaise, une personne "respectable."

Comme la porte était ouverte, madame Thérèse entendit ces choses et me dit de venir. Alors je vis qu'elle était attendrie, et quand je lui présentai le miel, elle l'accepta.

"C'est bien, Fritzel, dit-elle les larmes aux yeux, c'est bien, mon enfant, je suis contente, bien contente de ce présent ; l'estime des honnêtes gens nous fait toujours beaucoup de plaisir. Lorsque le mauser viendra, je veux le remercier moi-même."

Puis elle se pencha et passa la main sur la tête de Scipio, qui se tenait devant le lit, le nez en l'air; elle souriait, et dit:

"Hé I Scipio, tu soutiens donc aussi la bonne cause? "

Lui, voyant la joie briller dans ses yeux, se mit à aboyer tout haut ; il se plaça même sur son derrière,^ comme pour faire l'exercice.

" Oui, oui, je vais mieux maintenant, lui dit-elle, je me sens plus forte. ... Ah I nous avons beaucoup souffert ! "

Puis, exhalant un soupir, elle se remit le coude dans l'oreiller en disant :

" Une bonne nouvelle . . . seulement une bonne nouvelle, et tout sera bien!"

Lisbeth venait de dresser la table, elle ne disait rien; madame Thérèse redevenait rêveuse.

La pendule sonna midi, et, quelques instants après, la vieille servante apporta la petite soupière pour nous deux ; elle fit le signe de la croix et nous dînâmes.

A chaque instant je tournais la tête pour regarder si

116 MADAME THSKBSE.

Hans Aden ne se promenait pas déjà sur le perron de l'église. Madame Thérèse, qui venait de se recoucher, nous tournait le dos, la couverture sur l'épaule ; elle avait sans doute encore de grandes inquiétudes. Moi, je ne songeais qu'aux fumiers du PostthôX; je voyais déjà nos attrapes en hriques posées autour dans la neige, la tuile levée, soutenue par deux petits bois en fourche,^ et les grains de blé au bord et dans le fond. Je voyais les verdiers tourbillonner dans les arbres, et les moineaux rangés à la file, sur le bord des toits, s'appelant, épiant, écoutant, tandis que nous, tout au fond du hangar, derrière les bottes de paille, nous attendions le cœur battant d'impatience. Puis un moineau voltigeait sur le fumier, la queue en éventail, puis un autre, puis toute la bande. Les voilà ! les voilà près de nos attrapes ! . . . Ils vont descendre . . . déjà un, deux, trois sautent autour et becquètent les grains de blé. . . . Frouul tous s'envolent à la fois ; c'est un bruit à la ferme . . . c'est le garçon Yéri avec ses gros sabots, qui vient de crier dans l'écurie à l'un de ses chevaux: "Allons, te retourneras-tu, Foux ? " Quel malheur ! Si seulement tous les chevaux étaient crevés, et Yéri avec ! . . . Enfin, il faut attendre encore ... les moineaux sont partis bien loin. Tout à coup un d'eux se remet à crier, ils reviennent sur les toits. . . . Ah I Seigneur Dieu ! pourvu que Yéri ne crie plus . . . pourvu que tout se taise. . . . S'il n'y avait seulement pas de gens dans cette ferme ni sur la route ! Quelles transes ! Enfin, en voilà un qui redescend. . . . Hans Aden me tire par le pan de ma veste. . . . Nous ne respirons plus . . . nous sommes comme muets d'espérance et de crainte !

Tout cela, je le voyais d'avance, je ne me tenais plus en place.

" Mais, au nom du ciel, qu'as-tu donc ? me disait Lisbeth; tu vas, tu cours comme une âme en peine . . . tiens-toi donc tranquille."

Je n'entendais plus ; le nez aplati contre la vitre je pensais :

MADAME THSBBSE. 117

" Viendra-t-U ou ne viendra-t-il pas ? Il est peut-être déjà là-bas ... il en aura emmené un autre I "

Cette idée me paraissait terrible.

J^allais partir^ quand enfin Hans Aden traversa la place; il regardait vers notre maison épiant du coin de Tœil; mais il n'eut pas besoin d'épier longtemps : j'étais déjà dans l'allée et j'ouvrais la porte, sans prévenir Scipio cette fois. Puis je courus le long du mur, de crainte d'une commission ou de tout autre empêchement : il peut vous arriver tant de malheurs dans ce bas monde ! Et ce n'est que bien loin de là, dans la ruelle des Orties, que Hans Aden et moi nous fîmes halte pour reprendre haleine.

« Tu as du blé, Hans Aden ?

— Oui.

— Et ton couteau ?

— Sois donc tranquille,^ le voilà. Mais écoute, Fritzel, je ne peux pas tout porter ; il faut que tu prennes les briques et moi les tuiles.

— Oui; allons."

Et nous repartîmes à travers champs, derrière le village, ayant de la neige jusqu'aux hanches. Le mauser, Koffel, l'oncle lui-même nous auraient appelés alors, que ^ nous nous serions sauvés comme des voleurs, sans tourner la tête.

Nous arrivâmes bientôt à la vieille tuilerie* abandonnée, car on cuit rarement en hiver, et nous prîmes notre charge de briques. Puis remontant la prairie, nous traversâmes les haies du PosttkâX toutes couvertes de givre, juste en face des grands fumiers carrés, derrière les écuries et le hangar. Déjà de loin, nous voyions les moineaux alignés au bord du toit.

''Je te le disais bien, faisait Hans Aden; écoute I... écoute ! . . . "

Deux minutes après nous posions nos attrapes entre les fumiers, en déblayant la neige au fond. Hans Aden tailla les petites fourches, plaça les tuiles avec délicatesse, puis

118 MADAMK THiBàâ£.

il sema le blé tout autour. Les moineaux nous contemplaient du haut des toits, en tournant légèrement la tête sans rien dire. Hans Aden se releva^ s'essuyant le nez du revers de la manche, et clignant de l'œil pour observer les moineaux.

" Arrive, fit-il tout bas ; ils vont tous descendre."

Nous entrâmes sous le hangar, pleins de bonnes espérances, et dans le même instant toute la bande disparut. Nous pensions qu'ils reviendraient; mais jusque vers quatre heures nous restâmes blottis derrière les bottes de paille, sans entendre un cri de moineau. Us avaient compris ce que nous faisions, et s'en étaient allés bien loin, à l'autre bout du village.

Qu'on juge de notre désespoir I Hans Aden, malgré son bon caractère,^ éprouvait une indignation terrible, et moimême je faisais les plus tristes réflexions, pensant qu'il n'y a rien de plus bête au monde que de vouloir prendre des moineaux en hiver, lorsqu'ils n'ont que la peau et les os, et qu'il en faudrait quatre pour faire une bouchée.

Enfin, las d'attendre et voyant le jour baisser, nous revînmes au village, en suivant la grande route, grelottant, les mains dans les poches, le nez humide et le bonnet tiré sur la nuque d'un air piteux.

Lorsque j'arrivai chez nous, il faisait nuit. Lisbeth préparait le souper; mais comme j'éprouvais une sorte de honte à lui raconter la façon dont les moineaux s'étaient moqués de nous, au lieu de courir à la cuisine, selon mon habitude, j'ouvris tout doucement la porte de la salle obscure, et j'allai m'asseoir sans bruit derrière le fourneau.

Bien ne bougeait ; Scipio dormait sous le fauteuil, la tête sur la hanche, et je me réchauffais depuis un quart d'heure, écoutant bourdonner la flamme, lorsque madame Thérèse, qui semblait dormir, me dit d'une voix douce :

« C'est toi, Fritzel?

— Oui, madame Thérèse, lui répondis-je.

MADAME THBKàSB. 119

— Tu te réchauffes ?

— Oui, madame Thérèse.

— Tu as donc bien froid ?

— Oh! oui.

— Qu'est-ce que vous avez donc fait cette après-midi ?

— Nous avons posé des attrapes aux moineaux, Hans Aden et moi.

— Ah ! Et vous en avez pris beaucoup ?

— Non, madame Thérèse, pas beaucoup.

— Combien ? '^

Cela me saignait le cœur de dire à cette honnête personne que nous n'en avions pas pris du tout.

"Deux ou trois, n'est-ce pas, Fritzel? fit-elle.

— Non, madame Thérèse.

— Vous n'en avez donc pas pris ?

— Non."

Alors elle se tut, et je me fis une grande idée de son chagrin.

" Ce sont des oiseaux bien malins,^ reprit-elle au bout d'un instant.

— Oh ! oui . . .

— Tu n'as pas les pieds mouillés, Fritzel ?

— Non, j'avais mes sabots.

— Allons, allons, tant mieux. Il faut te consoler, une autre fois tu seras plus heureux."

Comme nous causions ainsi, Lisbeth entra laissant la porte de la cuisine ouverte.

" Hé ! te voilà, dit-elle, je voudrais bien savoir où tu passes tes journées ? toujours dehors, toujours avec ton Hans Aden, ou ton Frantz Sépel.

— Il a pris ' des moineaux, dit madame Thérèse.

— Des moineaux! si j'en voyais seulement une fois un, s'écria la vieille servante. Depuis trois ans, tous les hivers il court après les moineaux. Une fois, par hasard, il a pris pu ai^tomne un vieux geai déplumé, qui n'avait plus la force

120 MADAME THJBBSE.

de voîer, et depuis ce temps il croit que tous les oiseaux du ciel sont à lui."

Lisbeth riait. Elle se remit à son rouet, devant l'alcôve, et dit en trempant son doigt dans le mouilloir ^ :

<< Maintenant tout est prêt, quand M. le docteur viendra, je n'aurai plus qu'à mettre la nappe. Qu'estKîe que je racontais donc tout à l'heure ?

— Vous parliez de vos conscrits, mademoiselle Lisbeth.

— Ah ! oui . . . depuis le commencement de cette maudite guerre, tous les garons du village sont partis : le grand Ludwig, le fils du forgeron, le petit Christel, Hans Groerner et bien d'autres ; ils sont partis, les uns à pied, les autres à cheval, en chantant: '^Faterland! Faterland!'' avec leurs camarades, qui les conduisaient au Kirschtâl, à l'auberge du père Fritz, sur la route de Kaiserslautern. Ils chantaient bieD, mais qa ne les empêchait pas de pleurer comme des malheureux en regardant le clocher d'Anstatt. Le petit Christel, à chaque pas, embrassait Ludwig en disant : " Quand reverrons-nous Anstatt !" L'autre répondait: "Ah bah! il ne faut plus penser à ça, le Seigneur Dieu, là-haut, nous sauvera de ces Eépublicains que le ciel confonde*!" Ils sanglotaient ensemble, et le vieux sergent venu tout exprès,* répétait toujours : " En avant ! . . . Courage ! . . . Nous sommes des hommes ! " Il avait le nez rouge, à force de trinquer avec nos conscrits. Le grand Hans Goerner, qui devait se marier avec Eosa Mutz, la fille du garde champêtre, criait: "Encore un coup . . . encore un coup . . . C'est peut-être le dernier plat de choucroute que nous voyons devant nos yeux ! "

— Pauvre garçon ! fit madame Thérèse.

" Oui, reprit Lisbeth, et ça ne serait encore rien, si les filles pouvaient se marier ; mais quand les garçons partent, les filles restent plantées là,^ à rêver du matin au soir, à se consumer et à s' ennuyer.* Elles ne peuvent pourtant pas prendre des vieux de soixante ans, des veufs, ou bien des

bossus^ des boiteux ou des borgnes. Ah ! madame Thérèse^ ce n'est pas pour vous faire des reproches, mais sans votre Révolution, nous serions bien tranquilles, nous ne penserions qu'à louer le Seigneur de ses grâces. C'est terrible une Eëpublique pareille qui dérange tout le monde de ses habitudes !" Tout en écoutant cette histoire, je sentais une bonne odeur de veau farci remplir la chambre et je finis par me lever avec Scipio, pour aller jeter un coup d'oeil à la cuisine : nous avions une bonne soupe aux oignons, une poitrine de veau farcie et des pommes de terre frites. La chasse m'avait tellement ouvert l'appétit, qu'il me semblait que j'aurais tout avalé d'une bouchée.

Scipio n'était pas dans de moins heureuses dispositions; la patte au bord de l'âtre, il regardait du nez à travers les marmites, car le nez du chien, comme le dit M. de Buffon, est une seconde vue fort délicate.

Après avoir bien regardé, je me mis à faire des vœux pour le retour de l'oncle.

"Ah! Lisbeth! m'écriai-je en rentrant, si tu savais comme j'ai faim !

— Tant mieux, tant mieux, me répondit la vieille en jacassant toujours, l'appétit est une bonne chose.

Puis elle poursuivit ses histoires de village, que madame Thérèse semblait écouter avec plaisir. Moi, j'allais, je venais de la salle à la cuisine, et Scipio me suivait pas à pas; il avait sans doute les mêmes idées que moi. La nuit dehors devenait noire.

De temps en temps madame Thérèse interrompait la vieille servante, levant le doigt et disant : "Ecoutez!"

Alors tout le monde restait tranquille une seconde. "Ce n'est rien, faisait Lisbeth; c'est la charrette de Hans Bockel qui passe" ou bien : "c'est la mère Dreyfus qui s'en va maintenant à la veillée^ chez les Brêmer." Elle connaissait les habitudes de tous les gens d'Anstatt,

122 MADAME THJRàSE.

et se faisait on véritable bonheur d'en parler à la dame française, maintenant qu'elle avait vu la sainte Vierge pendue à son cou ; car sa nouvelle amitié venait de là, comme je l'appris plus tard.

Sept heures sonnèrent, puis la demie. A la fin, ne sachant plus que faire pour attendre, je me dressai sur une chaise, et je pris dans un rayon V Histoire naturelle de M. de Buffon, chose qui ne m'était jamais arrivée ; puis, les deux coudes sur la table, dans une sorte de désespoir, je me mis à lire tout seul en français. Il me fallait tout mon appétit pour me donner une pareille idée ; mais à chaque instant je levais la tête, regardant la fenêtre, les yeux tout grands ouverts et prêtant l'oreille.

Je venais de trouver l'histoire du moineau, qui possède deux fois plus de cervelle que l'homme en proportion de son corps, quand enfin un bruit lointain, un bruit de grelots se fit entendre, ce n'était encore qu'un bruissement presque imperceptible, perdu dans l'éloignement, mais il se rapprochait vite, et bientôt madame Thérèse dit :

" C'est M. le docteur.

— Oui, fit Lisbeth en se levant et remettant son rouet au coin de l'horloge : cette fois c'est lui."

Elle courut à la cuisine.

J'étais déjà dans l'allée, abandonnant M. de Buffon sur la table, et je tirais la porte extérieure en criant; " C'est toi, mon oncle ?

— Oui, Fritzel, répondit la voix joyeuse de l'oncle, j'arrive. Tout s'est bien passé à la maison ?

— Très bien, oncle, tout le monde se porte bien.

— Bon, boni"

Au même instant, Lisbeth sortait avec la lanterne, et je vis l'oncle sous le hangar, en train de dételer le cheval.

Il était tout blanc au milieu des ténèbres, et chaque poil de sa houppelande et de son gros bonnet de loutre scintillait à la lanterne comme une étoile. Il se dépêchait ; Raj^

MADAME THÉBàSB. 123

pdf tournant la tôte vers Técurie, semblait ne pouvoir attendre.

"Seigneur Dieu, qu'il fait froid dehors! dit la vieille servante en accourant l'aider ; vous devez être gelë, monsieur le docteur. Allez, entrez vite vous réchauffer, je finirai bien toute seule."

Mais l'oncle Jacob n'avait pas l'habitude de laisser le soin de son cheval à d'autres ; ce n'est qu'en voyant Rappel devant son râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu'il dit :

"Entrons maintenant." Et nous entrâmes tous ensemble.

"Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s'écria l'oncle sur le seuil, bonnes nouvelles ! J'arrive de Kaiserslautern, tout va bien là-bas."

Madame Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute pâle.

Et tandis qu'il secouait son bonnet et se débarrassait de sa houppelande :

" Comment, monsieur le docteur, fit-elle, vous venez de Kaiserslautern ?

— Oui, j'ai poussé jusque-là ... Je voulais en avoir le cœur net.^ J'ai tout vu ... je me suis informé de tout, ditil en souriant ; mais je ne vous cache pas, madame Thérèse, que je tombe de fatigue et de faim."

Il tirait ses grosses bottes, assis dans le fauteuil, et regardait Lisbeth mettre la nappe d'un œil aussi luisant que celui de Scipio et le mien.

" Tout ce que je puis vous dire, s'écria-t-il en se relevant, c'est que la bataille de Kaiserslautern n'est pas aussi décisive qu'on le croyait, et que votre bataillon n'a pas donné'; le petit Jean n'a pas couru de nouveaux dangers.

— Ah I cela suffit, dit madame Thérèse en se recouchant d'un air de bonheur et d'attendrissement inexprimables, cela suffît ! Vous ne m'en diriez pas plus, que je serais déjà

trop heureuse.* Eéchauffez-vous, monsieur le docteur, mangez, ne vous pressez pas, je puis attendre maintenant."

Lisbeth servait alors la soupe, et Poncle, en grasseyant, dit encore :

"Oui, c'est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux points. Tout à Theure je vous dirai le reste."

Puis nous nous mîmes à manger, et l'oncle, me regardant de temps en temps, souriait comme pour dire : " Je crois que tu veux me rattraper*; où diable as-tu pris un appétit pareil, toi ? "

Bientôt cependant notre grande faim se ralentit; nous songeâmes au pauvre Scipio, qui nous regardait d'un œil stoïque, et ce fut son tour de manger. L'oncle but encore un bon coup, puis il alluma sa pipe, et se rapprochant de l'alcôve, il prit la main de madame Thérèse comme pour lui tâter le pouls, en disant :

«M'y voilà!"

Elle ne disait rien et souriait. Alors il avança le fauteuil, écarta les rideaux, plaça la chandelle sur la table de nuit, et s'étant assis, il commença l'histoire de la bataille. Je l'écoutais le bras appuyé derrière lui sur le fauteuil. Lisbeth se tenait debout dans l'ombre de la salle.

" Les Républicains sont arrivés devant Kaiserslautem le 27 au soir, dit-il ; depuis trois jours les Prussiens y étaient; ils avaient fortifié la position en plaçant des canons au haut des ravins qui montent sur le plateau. Le général Hoche les suivait depuis la ligne de l'Erbach * ; il avait même voulu les entourer à Bisingen, et résolut aussitôt de les culbuter le lendemain. Les Prussiens étaient 40,000 hommes, et les Français 30,000.

" Le lendemain donc, l'attaque commença sur la gauche ; les Républicains, conduits par le général Ambert, se mirent à grimper le ravin au pas de charge en criant : " Landau ou la mort 1 " Dans co moment même, Hoche devait attaquer le centre ; mais il était couvert de bois et de hauteurs, il lui

MADAME THiBàSB. 125

fut impossible d'arriver à temps; le général Ambert dut reculer sous le feu des Prussiens ; il avait toute l'armée de Brunswick contre lui. Le jour suivant, 29 novembre, c'est Hoche qui attaqua par le centre; le général Ambert devait tourner la droite, mais il s'égara dans les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré cela, l'attaque devait recommencer le lendemain 30 novembre. Ce jour-là, Brunswick fit un mouvement en avant, et les Républicains, de crainte d'être coupés, se mirent en retraite. " Voilà ce que je sais de positif, et de la bouche même d'un commandant républicain, blessé d'un coup de feu à la hanche, le second jour de la bataille. Le docteur Feuerbach, un de mes vieux amis d'Université, m'a conduit près de cet homme ; sans cela je n'aurais rien appris au juste, car des Prussiens on ne peut tirer que des vanteries.

"Toute la ville parle de ces événements, mais chacun à sa manière ; une grande agitation règne encore làrbas ; des convois de blessés partent sans cesse pour Mayence ; l'hôpital de la ville est encombré de malades, et les bourgeois sont forcés de recevoir des blessés chez eux, eu attendant qu'il soit possible de les évacuer * . . . "

On pense avec quelle attention madame Thérèse écoutait ce récit.

" Je vois ... je vois . . . disait-elle tristement, la main appuyée contre la tempe, nous avons manqué d'ensemble.^

— Justement, vous avez manqué d'ensemble, voilà ce que tout le monde dit à Kaiserslautem ; mais cela n'empêche pas que l'on reconnaisse le courage et même l'audace extraordinaire de vos Républicains. Quand ils criaient: " Landau ou la mort ! " au milieu du roulement de la fusillade et du grondement des canons, toute la ville les entendait, il y avait de quoi vous faire frémir. Maintenant ils sont en retraite, mais Brunswick n'a pas osé les poursuivre." Il y eut un instant de silence, et madame Thérèse demanda :

126 MADAME TH^BàSB.

''Et comment savez-vous que notre bataillon n'a pas donné, monsieur le docteur ?

— Ah! c'est par le commandant républicain; il m'a dit que le premier bataillon de la deuxième brigade avait éprouvé de grandes pertes dans un village de la montagne quelques jours auparavant, en poussant une reconnaissance du côté de Landau, et que, pour cette raison, on l'avait mis à la réserve. C'est alors que j'ai vu qu'il savait exactement les choses.

— Gomment s'appelle ce commandant ?

— Pierre Bonsart; c'est un homme grand, brun, les cheveux noirs.

— Ah! je le connais bien, je le connais, dit madame Thérèse, il était capitaine dans notre bataillon l'année dernière; comment! ce pauvre Konsart est prisonnier? Est-ce que sa blessure est dangereuse ?

— Non, Feurbach m'a dit qu'il en reviendra; mais il faudra quelque temps," répondit l'oncle.

Puis, souriant d'un air fin, les yeux plissés :

" Oui, oui, fit-il, voilà ce que le commandant m'a raconté.

Mais il m'a dit bien d'autres choses encore, des choses . . .

des choses intéressantes . . . extraordinaires ... et dont je

ne me serais jamais douté . . .

— Et quoi donc, monsieur le docteur?

— Ah I cela m'a bien étonné, fit l'oncle en serrant le tabac dans sa pipe du bout de son doigt et tirant une grosse bouffée les yeux en l'air, bien étonné ! ... et pourtant pas trop . . . non, pas trop . . . car des idées pareilles m'étaient venues quelquefois.

— Mais quoi donc, monsieur Jacob ? fit madame Thérèse d'un air surpris.

— Ah! il m'a parlé d'une certaine citoyenne Thérèse, d'une espèce de Cornelia,* connue de toute l'armée de la Moselle, et que les soldats appellent tout bonnement la Citoyenne! Hé! hé! hé! il paraît que cette citoyenne-là

le manque pas d'un certain courage I "

MADAME TH JBàSE. 127

Et se tournant vers Lisbeth et moi :

" Pigiirez-vous qu'un jour, comme le chef de leur bataillon venait d'être tué, en essayant d'entraîner ses hommes, et qu'il fallait traverser un pont défendu par une batterie et deux régiments prussiens, et que tous les plus vieux Eépublicains, les plus terribles d'entre ces hommes courageux reculaient, figurez- vous que cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qu'elle marcha toute seule sur le pont, en disant à son petit frère Jean de battre la charge devant elle comme devant une armée ; ce qui produisit un tel effet sur les Républicains, qu'ils s'élancèrent tous à sa suite, et s'emparèrent des canons ! Comprenez-vous ça, vous autres ? — C'est le commandant Ronsart qui m'a raconté la chose."

Et comme nous regardions madame Thérèse, tout stupéfaits, moi surtout, les yeux tout grands ouverts, nous vîmes qu'elle devenait toute rouge.

" Ah ! fit Toncle, on apprend tous les jours de nouvelles choses; ça, c'est grand; ça, c'est beau! Oui . . . oui . . . quoique je sois partisan de la paix, ça m'a tout à fait touché ...

— Mais, monsieur le docteur, répondit enfin madame Thérèse, comment pouvez-vous croire ? . . .

— Oh ! interrompit l'oncle en étendant la main, ce n'est pas ce commandant tout seul qui m'a dit cela ; deux autres capitaines blessés, qui se trouvaient là, en entendant dire que la citoyenne Thérèse vivait encore, se sont bien réjouis. Son histoire du drapeau est connue du dernier soldat. Voyons . . . oui ou non, est-ce qu'elle a fait ça ? " dit l'oncle en fronçant les sourcils et regardant madame Thérèse en face.

Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant : "Le chef de bataillon qui venait d'être tué était notre père . . . nous voulions mourir, le petit Jean et moi . . . nous étions désespérés."

En songeant à cela, elle sanglotait. L'oncle, la regardant alors, devint très grave et dit : •

128 MADAME THJBàSB.

^'Madame Thérèse, ëcoatez, je suis fier d'avoir sauvé la vie d'une femme telle que vous. Que ce soit parce que votre père était mort, ou pour toute autre raison que vous ayez agi de la sorte, c'était toujours grand, noble et courar geux ; c'était même extraordinaire, car des milliers d'autres femmes se seraient contentées de gémir; elles seraient tombées là sans force, et l'on n'aurait pu leur faire de reproches. Mais vous êtes une femme courageuse, et longtemps après avoir rempli de grands devoirs, vous pleurez lorsque d'autres commencent à oublier; vous n'êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d'entre les morts, vous êtes encore la femme qui pleure, et voilà pourquoi je vous estime. — Et je dis que le toit de cette maison, habitée autrefois par mon père et mon grand-père, est honoré de votre présence, oui, honoré ! "

Ainsi parla l'oncle, gravement, en appuyant sur les mots,^ et déposant sa pipe sur la table, parce qu'il était vraiment ému.

Et madame Thérèse finit par dire :

"Monsieur le docteur, ne parlez pas ainsi, ou je serai forcée de m'en aller. Je vous en prie, ne parlez plus de tout cela.

— Je vous ai dit ce que je pense, répondit l'oncle en se levant, et maintenant je n'en parlerai plus, puisque telle est votre volonté ; mais cela ne m'empêchera pas d'honorer en vous une douce et noble créature, et d'être fier de vous avoir donné mes soins. Et le commandant m'a dit aussi quel était votre père et quels étaient vos frères : des gens simples, n^'fs, partis tous ensemble pour défendre ce qu'ils croyaient être la justice. Quand tant de milliers d'hommes orgueilleux ne pensent qu'à leurs intérêts, et, je le dis à regret, quand ils se croient nobles en ne songeant qu'aux choses de la matière, on aime à voir que la vraie noblesse, celle qui vient du désintéressement et de Phéroïsme, se réfugie dans le peuple. Qu'ils soient Républicains ou non,

MADAME THÉRàSB. 129

qu'importe ! je pense, en âme et conscience, que les vrais nobles à la face de l'Eternel sont ceux qui remplissent leur devoir."

Li'oncle; dans son exaltation, allait et venait dans la salle, se parlant à lui-même. Madame Thérèse, ayant essuyé ses larmes, le regardait en souriant et lui dit :

" Monsieur le docteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles, merci, merci ! Maintenant je vais aller mieux.

— Oui, répondit l'oncle en s'arrêtant, vous irez de mieux en mieux. Mais voici l'heure du repos; la fatigue a été longue, et je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Fritzel, allons, Lisbeth, en route ! Bon soir, madame Thérèse.

— Bonne nuit, monsieur le docteur."

Il prit la chandelle, et le front penché, tout rêveur, il monta derrière nous.

180 MAPAMK THiBÂSB.

Le lendemain fut un jour de bonheur pour la maison de l'oncle Jacob.

H était bien tard lorsque je m'éveillai de mon profond sommeil; j'avais dormi douze heures de suite comme une seconde, et la première chose que je vis, ce furent mes petites vitres rondes couvertes de ces fleurs d'argent, de ces mille ornements de givre, tels que la main de nul ciseleur ne pourrait en dessiner. Ce n'est pourtant qu'une simple pensée de Dieu, qui nous rappelle le printemps au milieu de l'hiver ; mais c'est aussi le signe d'un grand froid, d'un froid sec et vif qui succède à la neige ; alors toutes les rivières sont prises et même les fontaines, les sentiers humides sont durcis et les petites flaques d'eau couvertes de cette glace blanche et friable qui craque sous les pieds comme des coquilles d'oeufs.

En regardant cela, le nez à peine hors de ma couverture et le bonnet de coton tiré jusqu'au bas de la nuque, je revoyais tous les hivers passés et je me disais : " Fritzel, tu n'oseras jamais te lever, pas même pour aller déjeuner, non, tu n'oseras pas ? "

Cependant une bonne odeur de soupe à la crème montait de la cuisine et m'inspirait un terrible courage.

J'étais là dans mes réflexions depuis une demi-heure, et j'avais arrêté d'avance que je sauterais du lit, que je prendrais mes habits sous le bras, et que je courrais dans la cuisine m'habiller près de l'âtre, lorsque j'entendis l'oncle Jacob se lever dans la chambre à côté de la mienne, ce qui me fit juger que les grandes fatigues de la veille l'avaient rendu tout aussi dormeur que moi. Quelques instants

MADAME TH^BBSE. 181

auprès, je le vis entrer dans ma chambre^ riant et grelottant, en culotte et manches de chemise.

"Allons, allons, Fritzel, s'écria-t-il, hop! hopl du courage. . . Tu ne sens donc pas l'odeur de la soupe ! ''

Il agissait ainsi tous les hivers, quand il faisait bien froid, et s'amusait de me voir dans une grande incertitude.

** Si l'on pouvait m'apporter la soupe ici, lui dis-je, je la sentirais encore bien mieux.

— Oh! le poltron, le poltron! dit l'oncle, il aurait le cœur de manger au lit, voilà de la paresse ! "

Alors, pour me montrer le bon exemple, il versa l'eau froide de ma cruche dans la grande écuelle, et se lava la figure des deux mains devant moi, en disant :

"C'est ça qui fait du bien, Fritzel, c'est ça qui vous ragaillardit et vous ouvre les idées. Allons, lève-toi . . . Arrive ! '^

Moi, voyant qu'il voulait me laver, je sautai de mon lit, et d'un seul bond je pris mes habits et je descendis quatre à quatre.^ Les éclats de rire de l'oncle remplissaient toute la maison.

"Ah! tu ferais un fameux Républicain, toi! s'écriait-il; le petit Jean aurait besoin de te battre joliment' la charge pour te donner du courage."

Mais une fois dans la cuisine, je me moquais bien de ses railleries ! Je m'habillai auprès d'un bon feu, je me lavai avec de l'eau tiède que me versa Lisbeth; cela me parut bien meilleur que d'avoir tant de courage, et je commençais à contempler la soupière d'un œil attendri, lorsque l'oncle descendit à son tour ; il me pinça l'oreille et dit à Lisbeth :

"Eh bien! eh bien! comment va madame Thérèse ce matin ? La nuit s'est bien passée, j'espère ?

— Entrez, répondit la vieille servante d'un accent de bonne humeur, entrez, monsieur le docteur, quelqu'un veut vous parler."

L'oncle entra, je le suivis, et d'abord nous fûmes très

étonnés de ne voir personne dans la salle, et les rideaux de l'alcôve tirés. Mais notre étonnement fut encore bien plus grand lorsque, nous étant retournés, nous vîmes madame Thérèse dans son habit de cantinière, — la petite veste à boutons de cuivre fermée jusqu'au menton, et la grosse écharpe rouge autour du cou, — assise derrière le fourneau j elle était comme nous l'avions vue la première fois, seulement un peu plus pâle, et son chapeau sur la table, de sorte que ses beaux cheveux noirs, partagés au milieu du front, lui retombaient sur les épaules, et qu'on aurait dit un jeune homme. Elle souriait à notre étonnement, et tenait la main posée sur la tête de Scipio assis auprès d'elle.

"Seigneur Dieul fit l'oncle. Comment, c'est vous, madame Thérèse I . . . Vous êtes levée I "

Puis il ajouta d'un air d'inquiétude :

" Quelle imprudence I "

Mais elle, continuant de sourire, lui tendit la main d'un air de reconnaissance, en le regardant de ses grands yeux noirs avec expression, et lui répondit*.

" Ne craignez rien, monsieur le docteur, je suis bien, très bien; vos bonnes nouvelles d'hier m'ont rendu la santé. Voyez vous-même? ..."

Il lui prit la main en silence et compta le pouls d'un aii rêveur; puis son front s'éclaircit, et d'un ton joyeux il s'écria :

" Plus de fièvre ! Ah ! maintenant, maintenant tout va bien ! Mais il faut encore de la prudence, encore de la prudence."

Et se reculant, il se mit à rire comme un enfant, regardant sa malade qui lui souriait aussi :

" Telle je vous ai vue la première fois, dit-il lentement, telle je vous revois, madame Thérèse. Ah ! nous avons eu du bonheur, bien du bonheur !

— C'est vous qui m'avez sauvé la vie, monsieur Jacob, dit-elle, les yeux pleins de larmes."

MADAME Th£rÈSB. 133

Mais hochant la tête et levant la main :

'*Non, fit-il, non, c'est celui qui conserve tout et qui anime tout, c'est celui-là seul qui vous a sauvée ; car il ne veut pas que les grandes et belles natures périssent toutes -, il veut qu'il en reste pour donner l'exemple aux autres. Allons, allons qu'il en soit remercié ! "

Puis changeant de voix et de figure, il s'écria :

"Réjouissons-nous I . . . réjouissons-nous! . . . Voilà ce que j'appelle un beau jour ! "

En même temps il courut à la cuisine, et comme il ne revenait pas tout de suite, madame Thérèse me fit signe d'approcher ; elle me prit la tête entre ses mains et m'embrassa, écartant mes cheveux.^

" Tu es un bon enfant, Fritzel, me dit-elle ; tu ressembles à petit Jean."

J'étais tout fier de ressembler à petit Jean.

Alors l'oncle rentra, clignant des yeux d'un ait de satisfaction intérieure.*

"Aujourd'hui, dit-il, je ne bouge pas de chez nous ; il faut aussi de temps en temps que l'homme se repose. Je vais seulement faire un petit tour au village, pour avoir la conscience nette, et puis je rentre passer toute la journée en famille, comme au bon temps où la grand'mère Lehnel vivait encore. On a beau dire, ce sont les femmes qui font l'intérieur d'une maison * ! "

Tout en parlant de la sorte, il se coiffait de son gros bonnet et se jetait la houppelande sur l'épaule. Puis il sortit en nous souriant.

Madame Thérèse était devenue toute rêveuse; elle se leva, poussa le fauteuil près d'une fenêtre, et se mit à regarder la place de la fontaine d'un air grave. Moi, je sortis déjeuner dans la cuisine avec Scipio.

Environ une demi-heure après, j'entendis l'oncle qui rentrait en disant :

"Eh bien I me voilà libre jusqu'au soir, madame Thérèse •

184 MADAMK THifiàSB.

j'ai &it ma tournée, tout est en ordre, et rien ne m'oblige plus à sortir."

Depuis un instant, Scipio grattait à la porte, je lui ouvris, et nous entrâmes ensemble dans la salle. L'oncle venait de suspendre sa houppelande au mur, et regardait madame Thérèse encore à la môme place et toute mélancolique.

^' A quoi pensez- vous donc, madame Thérèse ? lui dit-il, vous avez l'air plus triste que tout à l'heure.

— Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre pour quelque temps, dit-elle d'une voix émue.

— Pour quelque temps? s'écria l'oncle, dites donc pour bien des années, car, Dieu merci, vous êtes d'une bonne constitution; d'ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu'autrefois.

— Oui, monsieur Jacob, oui, je le crois, fit-elle; mais quand un homme bon, un homme de cœur vous a relevée d'entre les morts à la dernière minute, c'est un bien grand bonheur de se sentir renaître, de se dire : " Sans lui, je ne serais plus là I "

L'oncle alors comprit qu'elle contemplait le théâtre du terrible combat soutenu par son bataillon contre la division autrichienne; que cette vieille fontaine, ces vieux murs décrépits, ces pignons, ces lucarnes, enfin toute la place étroite et sombre lui rappelaient les incidents de la lutte, et qu'elle savait aussi le sort qui l'attendait, si par bonheur il n'était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le tombereau. Il resta comme étourdi de cette découverte, et seulement au bout d'un instant il demanda :

"Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse?

— Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m'a dit ce que je vous dois de reconnaissance.

— Lisbeth vous a dit cela I s'écria l'oncle désolé ; j'avais pourtant bien défendu . . .

— Ah! ne lui faites pas de reproches, monsieur le doc-

MADAME THÉBàSB. 135

tear, dit-elle, je l'ai bien aidée un peu . . • Elle aime tant à causer I "

Madame Thérèse souriait alors à Poncle, qui, s'apaisant aussitôt, dit :

"Allons, allons, j'aurais dû prévoir cela, n'en parlons plus. Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées de votre esprit ; il faut au contraire tâcher de iroir les choses en beau,^ c'est nécessaire au rétablissement de votre santé. Tout va bien maintenant, mais aidons encore la nature par des pensées agréables, selon le précepte judicieux du père de la médecine, le sage Hippocrate' : '' Une âme vigoureuse, dit-il, sauve un corps affaibli I '' La vigueur de l'âme vient des pensées douces et non des idées sombres. Je voudrais que cette fontaine fût à l'autre bout du village ; mais puisqu' elle est là, et que nous ne pouvons l'Ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau pour ne plus la voir, cela vaudra • beaucoup mieux.

— Je veux bien," répondit madame Thérèse en se levant.

Elle s'appuya sur le bras de l'oncle, qui semblait heureux de la soutenir. Moi, je roulai le fauteuil dans son coin, et nous reprîmes tous notre place autour du fourneau, dont le pétillement nous réjouissait.

Quelquefois, au loin dehors, on entendait un chien aboyer au village, et cette voix claire, qui s'étend sur la campagne silencieuse au temps des grands froids, éveillait Scipio, qui se relevait, faisait quatre pas vers la porte en grondant, les moustaches ébouriffées, puis revenait s'étendre près de ma chaise, se disant sans doute qu'un bon feu vaut mieux que le plaisir de faire du bruit.

Madame Thérèse dans sa pâleur, ses grands cheveux noirs tombant avec des reflets bleuâtres autour de ses épaules, semblait heureuse et calme. Nous causions là tranquillement, l'oncle fumait sa grosse pipe de faïence avec une gravité pleine de satisfaction.

" Mais, dites-moi donc, madame Thérèse, je croyais avoir

186 MADAME THiSbÂSE.

dëcoupë votre veste, fit-il au bout de quelques instants, et je la vois comme neuve.

— Nous l'avons recousue hier, Lisbeth et moi, monsieur Jacob, répondit-elle.

— Ah ! bon, bon . . . Alors vous savez coudre ! . . . Cette idée ne m'était pas encore venue. . . Je vous voyais toujours à la tête d'un pont, ou quelque part ailleurs, le long d'ime rivière, éclairée par les coups de f usiL"

Madame Thérèse sourit.

"Je suis la fille d'un pauvre maître d'école, dit-elle, et la première chose à faire en ce monde, quand on est pauvre, c'est d'apprendre à gagner sa vie. Mon père le savait, tous ses enfants connaissaient un état. Il n'y a qu'un an que nous sommes partis, et non seulement notre famille, mais tous les jeunes gens de la ville et des villages d'alentour, avec des fusils, des haches, des fourches et des faux, tout ce qu'on avait, pour aller à la rencontre des Prussiens. La proclamation* de Brunswick avait soulevé tous les pays frontières ; on apprenait l'exercice en route.

" Alors mon père, un homme instruit, fut nommé d'abord capitaine à l'élection populaire, et plus tard, après quelques rencontres, il devint chef de bataillon. Jusqu'à notre départ je l'avais aidé dans ses classes, je faisais l'école des jeunes filles'; je les instruisais en tout ce que de bonnes ménagères doivent savoir.

" Ah ! monsieur Jacob, si l'on m'avait dit dans ce temps-là qu'un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu de la nuit, que je ferais passer ma charrette sur des tas de morts, et que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu'à la lueur des coups de feu, je n'aurais pu le croire, car je n'aimais que les simples devoirs de la famille ; j'étais même très timide, un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l'obscurité, quand la patrie en

MADAME THERBSE. 137

danger appelle ses enfants ! Alors le cœur s'élève, on n'est plus le même, on marche, la peur s'oublie, et longtemps après, on est étonné d'être si changé, d'avoir fait tant de choses que l'on aurait crues tout à fait impossibles !

— Oui, oui, faisait l'oncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais ... je vois les choses clairement . . . Ah ! c'est ainsi qu'on s'est levé . . . c'est ainsi que les gens ont marché tous en masse. Voyez donc ce que peut faire une idée!^'

Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi ; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le dîner ; nous la regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les couverts, avec un vrai plaisir, et quand enfin elle apporta la soupière fumante :

" Allons, madame Thérèse, s'écria l'oncle tout joyeux, en se levant et l'aidant à marcher, mettons-nous à table. Vous êtes maintenant notre bonne grand'mère Lehnel, la gardienne du foyer domestique, comme disait mon vieux professeur Eberhardt, de Heidelberg."

Elle souriait aussi, et quand nous fûmes assis les uns en face des autres, il nous sembla que tout rentrait dans l'ordre, que tout devait être ainsi depuis les anciens temps, et que jusqu'à ce jour il nous avait manqué quelqu'un de la famille dont la présence nous rendait plus heureux. Lisbeth elle-même en apportant le bouilli, les légumes et le rôti, s'arrêtait chaque fois à nous contempler d'un air de satisfaction profonde, et Scipio se tenait aussi souvent près de moi qu'auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de différence entre nous.

L'oncle servait madame Thérèse, et comme elle était encore faible, il découpait lui-même les viandes sur son assiette, disant :

" Encore ce petit morceau ! ce qu'il vous faut maintenant, ce sont des forces ; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons là, car tout doit arriver avec ordre et mesure."

188 MADAMK THifiàSE.

Vers la fin du repas il sortit un instant^ et comme je me demandais ce qu'il était allé f aire^ il reparut avec une vieille bouteille au gros cachet rouge toute couverte de poussière.

'< Ça^ madame Thérèse, dit-il en déposant la bouteille sur la table I c'est un de vos compatriotes qui vient vous souhaiter la bonne santé ; nous ne pouvons lui refuser cette satisfaction, car il arrive de Bourgogne^ et on le dit d'humeur joyeuse.

— Est-ce ainsi que vous traitez tous vos malades, monsieur Jacob ? demanda madame Thérèse d'une voix émue.

— Oui, tous, je leur ordonne tout ce qui peut leur faire plaisir.

— Eh bien, vous possédez la vraie science, celle qui vient du cœur et qui guérit."

L'oncle allait verser; mais, s'arrôtant tout à coup, il regarda la malade d'un air grave et dit avec expression :

'< Je vois que nous sommes de plus en plus d'accord, et que vous finirez par vous convertir aux doctrines de la paix."

Ayant dit cela, il versa quelques gouttes dans mon verre, et remplit le sien et celui de madame Thérèse jusqu'au bord, en s'écriant :

''A votre santé, madame Thérèse ! "

— A la vôtre et à celle de Fritzel I " dit-elle.

Et nous bûmes ce vieux vin couleur pelure d'oignon, qui me parut très bon.

Nous devenions tous gais, les joues de madame Thérèse prenaient une légère teinte rose, annonçant le retour de la santé ; elle souriait et disait:

"Ce vin me ranime."

Puis elle se mit à parler de se rendre utile à la maison.

"Je me sens déjà forte, disait-elle, je puis travailler, je puis raccommoder votre vieux linge ; vous devez en avoir, monsieur Jacob ?

— Oh ! sans doute, sans doute, répondit l'oncle en sou

KADAME TH^RaSBL 189

riant; Lisbeth n'a plus ses yeux de vingt ans, elle passe des heures à faire une reprise,^ vous me serez très utile, très utile. Mais nous n'en sommes pas encore là, le repos vous est encore nécessaire.

— Mais, dit-elle alors en me regardant avec douceur, si je ne puis encore travailler, vous me permettrez au moins de vous reinplacer quelquefois auprès de Fritzel I Vous n'avez pas toujours le temps de lui donner vos bonnes leqons de français, et si vous voulez ? . . .

— Ah ! pour cela, c'est différent, s'écria l'oncle, oui, voilà ce qui s'appelle une idée excellente, à la bonne heure. Ecoute, Fritzel, à l'avenir tu prendras les leçons de madame Thérèse ; tu tâcheras d'en profiter, car les bonnes occasions de s'instruire sont rares, bien rares."

J'étais devenu tout rouge, en songeant que madame Thérèse avait beaucoup de temps de reste'; elle, devinant ma pensée me dit d'un air bon :

^< Ne crains rien, Fritzel, va, je te laisserai du temps pour courir. Nous lirons ensemble monsieur de Buffon, une heure le matin seulement et une heure le soir. Bassure-toi, mon enfant, je ne t'ennuierai pas trop."

Elle m'avait attiré doucement et m'embrassait, lorsque la porte s'ouvrit et que le mauser et Koffel entrèrent gravement en habit des dimanches ; ils venaient prendre le café avec nous. H était facile de voir que l'oncle, en allant les inviter le matin, leur avait parlé du courage et de la grande renommée de madame Thérèse dans les armées de la Eépublique, car ils n'étaient plus du tout les mômes. Le mauser ne conservait plus son bonnet de martre sur la tête, il ouvrait les yeux et regardait tout attentif, et Koffel avait mis une chemise blanche, dont le collet lui remontait jusque par-dessus les oreilles ; il se tenait tout droit, les mains dans les poches de sa veste, et sa femme avait dû lui mettre un bouton pour attacher la seconde bretelle de sa culotte, car, au lieu de pencher sur la hanche, elle était relevée

140 MADAMB TH^RàSE.

également des deux côtés ^; en outre, au lieu de ses savates percées de trous, il avait mis ses souliers des jours de fête. Enfin tous deux avaient la mine de graves personnages arrivant pour quelque conférence extraordinaire, et tous deux saluèrent en se courbant d'un air digne et dirent : '^ Salut bien à la compagnie, salut I

— Bon, vous voilà, dit l'oncle, venez vous asseoir.'' Puis se tournant vers la cuisine, il s'écria :

" Lisbeth, tu peux apporter le café."

Au même instant, regardant par hasard du côté des fenêtres, il vit passer le vieux Adam Schmitt, et, se levant aussitôt, il alla frapper à la vitre, en disant :

"Voici un vieux soldat de Frédéric, madame Thérèse; vous serez heureuse de faire sa connaissance ; c'est un brave homme."

Le père Schmitt était venu voir pourquoi monsieur le docteur l'appelait, et l'oncle Jacob, ayant ouvert le châssis, lui dit:

" Père Adam, faites-nous donc le plaisir de venir prendre le café avec nous; j'ai toujours de ce vieux cognac, vous savez ?

— Hé! volontiers, monsieur le docteur, répondit Schmitt, bien volontiers."

Puis il parut sur le seuil la main retournée contre l'oreille,* disant :

" Pour vous rendre mes devoirs."

Alors le mauser, Koffel et Schmitt, debout autour de la table d'un air embarrassé, se mirent à parler entre eux tout bas, regardant madame Thérèse du coin de l'oeil comme s'ils avaient eu à se communiquer des choses graves ; tandis que Lisbeth levait la nappe et déroulait la toile cirée sur la table, et que madame Thérèse continuait à me sourire et à me passer la main dans les cheveux sans avoir l'air de s'apercevoir qu'on parlait d'elle.

Enfin Lisbeth apporta les tasses et les petites carafes de

MADAME THâBâSB. 14l

cognac et de kirschenwasser sur un plateau, et cette vue fit se retourner le vieux Schmitt, dont les yeux se plissèrent. Lisbeth apporta la cafetière, et l'oncle dit :

" Asseyons-nous.'*

Alors tout le monde s'assit, et madame Thérèse, souriant à tous ces braves gens :

" Permettez que je vous serve, messieurs," dit-elle.

Aussitôt le père Schmitt, levant la main à son oreille, répondit :

" A vous les honneurs militaires ! "

Koffel et le mauser se lancèrent un regard d'admiration, et chacun pensa : " Ce père Schmitt vient de dire une chose pleine d'à-propos et de bon sens ^! "

Madame Thérèse emplit donc les tasses, et tandis qu'on buvait en silence, l'oncle, plaçant la main sur l'épaule du père Schmitt, dit :

'' Madame Thérèse, je vous présente un vieux soldat du grand Frédéric, un homme qui, malgré ses campagnes et ses blessures, son courage et sa bonne conduite, n'est devenu que simple sergent, mais que tous les braves gens du village estiment autant qu'un hauptmann"

Alors madame Thérèse regarda le père Schmitt qui s'était redressé sur sa chaise plein d'un sentiment de dignité naturelle.

"Dans les armées de la Eépublique, Monsieur aurait pu devenir général, dit-elle. Si la France combat maintenant toute l'Europe, c'est qu'elle ne veut plus souffrir que les honneurs, la fortune et tous les biens de la terre reposent sur la tête de quelques-uns, malgré leurs vices, et toutes les misères, toutes les humiliations sur la tête des autres, malgré leur mérite et leurs vertus. La nation trouve cela contraire à la loi de Dieu, et c'est pour en obtenir le changement que nous mourrons tous s'il le faut."

D'abord personne ne répondit; Schmitt regardait cette femme gravement^ ses grands yeux gris bien ouverts, et son

142 MADAME THâBÈSB.

nez légèrement crochu recourbé*: il avait les lèvres serrées et semblait réfléchir ; le mauser et Koffel, l'un en face de l'autre, s'observaient, madame Thérèse paraissait un peu animée et l'oncle restait calme. Moi, j'avais quitté la table, parce que l'oncle ne me laissait pas prendre de café, disant que c'était nuisible aux enfants; je me tenais derrière le fourneau, regardant et prêtant l'oreille.

Au bout d'un instant, l'oncle Jacob dit à Schmitt :

'< Madame était cantinière au 2* bataillon de la l"* brigade de l'armée de la Moselle.

— Je le sais déjà, monsieur le docteur, répondit le vieux soldat, et je sais aussi ce qu'elle a fait."

Puis, élevant la voix, il s'écria:

'< Oui, Madame, si j'avais eu le bonheur de servir dans les armées de la Eépublique, je serais devenu capitaine, peutêtre même commandant, ou je serais mort ! "

Et s'appuyant la main sur la poitrine :

"J'avais de l'amour-propre, dit-il ; sans vouloir me flatter, je ne manquais pas de courage, et si j'avais pu monter, j'aurais eu honte de rester en bas. Le roi, dans plusieurs occasions, m'avait remarqué, chose bien rare pour un simple soldat, et qui me fait honneur. A Eosbach,' pendant que le ^upfmarin derrière nous criait : ^^ Forvertz I ^^ c'est Adam Schmitt qui commandait la compagnie. Eh bien ! tout cela n'a servi à rien ; et maintenant, quoique je reçoive une pension du roi de Prusse, je suis forcé de dire que les Eépublicains ont raison. Voilà mon opinion."

Alors il vida brusquement son petit verre, et clignant de l'œil d'un air bizarre, il ajouta :

"Et ils se battent bien . . . j'ai vu ça . . . oui, ils se battent bien. Ils n'ont pas encore les mouvements réguliers des vieux soldats ; mais ils soutiennent bien une charge, et c'est à cela qu'on reconnaît les hommes solides dans les rangs."

Après ces paroles du père Schmitt, chacun se mit à

MADAME THÉBàSB. 148

célébrer les idées nouvelles ; on aurait dit qu^il venait de donner le signal d'une confiance plus grande, et que chacun mettait au jour^ des pensées depuis longtemps tenues secrètes. Koifel, qui se plaignait toujours de n'avoir pas reçu d'instruction, dit que tous les enfants devraient aller à l'école aux frais du pays ; que Dieu n'ayant pas donné plus de cœur et d'esprit aux nobles qu'aux autres hommes, chacun avait droit à la rosée et à la lumière du ciel ; qu'ainsi l'ivraie n'étoufferait pas le bon grain, et qu'on ne prodiguerait pas inutilement aux chardons la culture qui pouvait faire prospérer des plantes plus utiles.

Madame Thérèse répondit que la Convention nationale avait voté cinquante-quatre millions de francs ' pour l'instruction publique, — avec le regret de ne pouvoir faire plus, — dans un moment où toute l'Europe se levait contre elle, et où il lui fallait tenir quatorze armées sur pied.

Les yeux de Koffel, en entendant cela, se remplirent de larmes, et je me rappellerai toujours qu'il dit d'une voix tremblante :

"Eh bien! qu'elle soit bénie, qu'elle soit bénie ! Tant pis pour nous ; mais, quand je devrais tout y perdre, c'est pour elle que sont mes vœux."

Le mauser resta longtemps silencieux, mais une fois qu'il eut commencé, il n'en finit plus; ce n'est seulement l'instruction des enfants qu'il demandait, lui, c'était le bouleversement de tout de fond en comble. On n'aurait jamais cru qu'un homme si paisible pouvait couver des idées pareilles.

"Je dis qu'il est honteux de vendre des régiments comme des troupeaux de bœufs, s'écriait-il d'un ton grave, la main étendue sur la table ; — je dis qu'il est encore plus honteux de vendre des places de juges,* parce que les juges, pour rentrer dans leur argent, vendent la justice; — je dis que les Républicains ont bien fait d'abolir les couvents, où s'entretiennent la paresse et tous les vices, — et je dis que chacun doit être libre d'aller, de venir, de commercer, de

144 MADAME THBBBSli:.

travailler, d'avancer dans tous les grades sans que personne s'y oppose. Et finalement je crois que si les frelons ne veulent pas s'en aller ni travailler, le bon Dieu veut que les abeilles s'en débarrassent, ce qu'on a toujours vu, et ce qu'on verra toujours jusqu'à la fin des siècles."

Le vieux Schmitt, alors plus à son aise, dit qu'il avait les mêmes idées que le mauser et Koffel; et l'oncle, qui jusqu'alors avait gardé son calme, ne put s'empêcher d'approuver ces sentiments, les plus vrais, les plus naturels et les plus justes.

" Seulement, dit-il, au lieu de tout vouloir faire en un jour, il vaudrait mieux aller lentement et progressivement ; il faudrait employer des moyens de persuasion et de douceur, comme l'a fait le Christ ; ce serait plus sage ; et l'on obtiendrait les mêmes résultats.

Madame Thérèse souriant alors, lui dit:

^^ Ah ! monsieur Jacob, sans doute, sans doute, si tout le monde vous ressemblait ; mais depuis combien de centaines d'années le Christ a-t-il prêché la bonté, la justice et la douceur aux hommes ? Et pourtant, voyez si vos nobles l'éooutent ; voyez s'ils traitent les paysans comme des frères . . . non . . . non ! C'est malheureux, mais il faut la guerre, Dans les trois ans qui viennent de se passer, la République a plus fait pour les droits de l'homme que les dix-huit cents ans avant. Croyez-moi, monsieur le docteur, la résignation des honnêtes gens est un grand mal, elle donne de l'audace aux gueux et ne produit rien de bon."

Tous ceux qui se trouvaient là pensaient comme madame Thérèse, et l'oncle Jacob allait répondre, lorsque le messager Clémentz, avec son grand chapeau recouvert d'une toile cirée et sa gibecière de cuir roux, entr'ouvrit la porte et lui tendit le journal.

" Vous ne prenez pas le café, Clémentz, lui dit l'oncle.

— Non monsieur Jacob, merci ! ... je suis pressé, touted ^es lettres sont en retard. . . . Une autre fois."

TMTATIAMTC TH^BaSB. 145

Il sortit, et nous le vîmes repasser devant nos fenêtres en courant.

L'oncle rompit la bande du journal et se mit à lire d'une voix grave les nouvelles de ces temps lointains. Quoique bien jeune alors, j'en ai gardé le souvenir ; cela ressemblait aux prédictions du mauser et m'inspirait un intérêt véritable. Le vieux Zeitblatt ^ traitait les Républicains d'espèces de fous, ayant formé l'entreprise audacieuse de changer les lois éternelles de la nature. Il rappelait au commencement la manière terrible dont Jupiter avait accablé les Titans révoltés contre son trône, en les écrasant sous des montagnes, de sorte que, depuis, ces malheureux vomissent de la cendre et de la flamme dans les sépulcres du Vesuvius et de l'Etna. Puis il parlait de la fonte des cloches, dérobées au culte de nos pères et transformées en canons, l'une des plus grandes profanations qui se puissent concevoir, puisque ce qui devait donner la vie à l'âme était destiné maintenant à tuer le corps.

' Il disait aussi que les assignats ne valaient rien et que bientôt, quand les nobles seraient rentrés en possession de leurs châteaux et les prêtres de leurs couvents, ces papiers sans hypothèque* ne seraient plus bons que pour allumer le feu des cuisines. Il avertissait charitablement les gens de les refuser à n'imi)orte quel prix.

Après cela venait la liste des exécutions capitales, et malheureusement elle était longue ; aussi le Zeitblatt s'écriait que ces Eépublicains feraient changer le proverbe " que les loups ne se mangent pas entre eux."

Enfin il se moquait de la nouvelle ère, prétendue républicaine,* dont les mois s'appelaient vendémiaire,* brumaire, frimaire, nivôse, pluviôse, etc. Il disait que ces fous avaient l'intention de changer le cours des astres et de pervertir les saisons, de mettre l'hiver en été et le printemps en automne; de sorte qu'on ne saurait plus quand faire les semailles ni les moissons ; que cela n'avait pas le sens

146 MADAME THÉRàSE.

commoiiy et que toas les paysans en France en étaient indignés.

Ainsi s'exprimait le Zeitblatt.

Koffel et le mauser, pendant cette lecture, se jetaient de temps en temps un coup d'œil rêveur, madame Thérèse et le père Schmitt semblaient tout pensifs, personne ne disait rien. L'oncle lisait toujours, en s'arrêtant une seconde à chaque nouveau paragraphe, et la vieille horloge poursuivait sa cadence étemelle.

Vers la fin, il était question de la guerre de Vendée,^ de la prise de Lyon,* de l'occupation de Toulon* par les Anglais et les Espagnols, de l'invasion de l'Alsace^ par Wurmser et de la bataille de Kaiserslautern,'^ où ces fameux Républicains s'étaient sauvés comme des lièvres. Le ZeitblaM prédisait la fin de la République pour le printemps suivant, et finissait par ces paroles du prophète Jérémie,* qu'il adressait au peuple français : ^' Ta malice te châtiera et tes infidélités te reprendront ; tu seras remis sous ton joug et dans tes liens rompus, afin que tu saches que c'est une chose amère que d'abandonner l'Etemel, ton Dieu ! "

Alors l'oncle replia le journal et dit :

^^ Que penser de tout cela ? Chaque jour on nous annonce que cette République va finir ; il y a six mois elle était envahie de tous côtés, les trois quarts de ses provinces étaient soulevées contre elle, la Vendée avait remporté de grandes victoires et nous aussi; eh bieni maintenant elle nous a repoussés de presque partout, elle tient tête à toute l'Europe, ce que ne x)ourrait faire une grande monarchie ; nous ne sommes plus dans le cœur de ses provinces, mais seulement sur ses frontières, elle s'avance même chez nous, et l'on nous dit qu'elle va périr I Si ce n'était pas le savant docteur Zacharias qui écrit ces choses, je concevrais de grands doutes sur leur sincérité.

— Hé! monsieur Jacob, répondit madame Thérèse, ce docteur-là voit peut-être les choses comme il les désire;

MADAME THàfiàSE. 147

cela se présente souvent et n'ôte rien à la sincérité des gens; ils ne renient pas tromper^ mais ils se trompent eux-mêmes.

— Moi, dit le père Schmitt en se levant, tout ce que je sais, c'est ^que les soldats républicains se battent bien, et que si les Français en ont trois ou quatre cent mille comme ceux que j'ai vus, j'ai plus peur pour nous que pour eux. Voilà mon idée. Quant à Jupiter, qui met les gen^ sous le Vesuvius pour leur faire vomir du feu, c'est un nouveau genre de batterie que je ne connais pas, mais je voudrais bien le voir.

— Et moi, dit le mauser, je pense que ce docteur Zacharias ne sait pas ce qu'il dit; si j'écrivais le journal à sa place, je le ferais autrement.

H se baissa près du fourneau pour ramasser une braise, car il éprouvait un grand besoin de fumer. Le vieux Scbmitt suivit son exemple, et comme la nuit était venue, ils sortirent tous ensemble, Koffel le dernier, en serrant la main de l'oncle Jacob et saluant madame Thérèse.

Le lendemain, madame Thérèse s'occupait déjà des soins du ménage ; elle visitait les armoires, dépliait les nappes, les serviettes, les chemises, et même le vieux linge tout jaune entassé là depuis la grand'mère Lehnel ; elle mettait à part ce qu'on pouvait encore réparer, tandis que Lisbeth dressait le grand tonneau plein de cendres dans la buanderie. Il fallut faire bouillir de Peau jusqu'à minuit pour la grande lessive. Et les jours suivants, ce fut bien autre chose encore, lorsqu'il s'agit de blanchir, de sécher, de repasser et de raccommoder tout cela.

Madame Thérèse n'avait pas son égale pour les travaux de l'aiguille; cette femme, qu'on n'avait crue propre qu'à verser des verres d'eau-de-vie et à se trimbaler* sur une charrette derrière un tas de sans-culottes, en savait plus, touchant les choses domestiques, que pas une commère d'Anstatt. Elle apporta même chez nous l'art de broder des guirlandes, et de marquer en lettres rouges le beau linge, chose complètement ignorée jusqu'alors dans la montagne, et qui prouve combien les grandes révolutions répandent la lumière.

De plus, madame Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine, sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu'on dérange leurs affaires.

"Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelquefois la vieille servante, comme les idées changent; dans les premiers temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre Képublique, et maintenant si vous partiez, je croirais que toute la maison s'en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans vous.

MADAMS THâaàSE. 149

— Hé I lui répondait-elle en souriant^ c'est tout simple, chacun tient à ses habitudes ; vous ne me connaissiez pas, je TOUS inspirais de la défiance ; chacun, à votre place, eût été de même."

Puis elle ajoutait tristement :

"Il faudra pourtant que je parte, Lisbeth, ma place n'est I>as ici, d'autres soins m'appellent ailleurs."

Elle songeait toujours à son bataillon, et, lorsque Lisbeth s'écriait :

"Bah! vous resterez chez nous; vous ne pouvez plus nous quitter maintenant. Vous saurez qu'on vous considère beaucoup dans le village, et que les gens de bien^ vous respectent. Laissez là vos sans-culottes ; ce n'est pas la vie d'une honnête personne d'attraper des balles ou d'autres mauvais coups à la suite des soldats. Nous ne vous laisserons plus partir."

Alors elle hochait la tête, et l'on voyait bien qu'un jour ou l'autre elle dirait : " Aujourd'hui, je pars ! " et que rien ne pourrait la retenir.

D'un autre côté, les discussions sur la guerre et sur la paix continuaient toujours, et c'était l'oncle Jacob qui les recommençait. Chaque matin il descendait pour convertir madame Thérèse, disant que la paix devait régner sur la terre, que dans les premiers temps la paix avait été fondée par Dieu lui-même, non seulement entre les hommes, mais encore entre les animaux ; que toutes les religions recommandent la paix ; que toutes les souffrances viennent de la guerre : la peste, le meurtre, le pillage, l'incendie; qu'il faut un chef à la tête des Etats pour maintenir l'ordre, et par conséquent des nobles qui soutiennent ce chef; que ces choses avaient existé de tout temps, chez les Hébreux, chez les Egyptiens, les Assyriens, les Grecs et les Eomains ; que la république de Rome avait compris cela, que les consuls et les dictateurs étaient des espèces de rois soutenus par de nobles sénateurs, soutenus eux-mêmes par de nobles cheva-

150 MADAMK THJBàSB.

lierSi lesquels s'ëlevaient au-dessus du peuple; — que tel était l'ordre naturel et qu'on ne pouvait le changer qu'au détriment des plus pauvres eux-mêmes; car, disait-il, les pauvres, dans le désordre, ne trouvent plus à gagner leur vie^ et périssent comme les feuilles en automne, lorsqu'elles se détachent des branches qui leur portaient la sève.

Il disait encore une foule de choses non moins fortes; mais toujours madame Thérèse trouvait de bonnes réponses soutenant que les hommes sont égaux en droits par la volonté de Dieu ; que le rang doit appartenir au mérite et non à la naissance ; que des lois sages, égales pour tous, établissent seules des différences équitables entre les citoyens, en approuvant les actions des uns et condamnant celles des autres ; qu'il est honteux et misérable d'accorder des honneurs et de l'autorité à ceux qui n'en méritent pas ; que c'est avilir l'autorité et l'honneur lui-même en les faisant représenter par des êtres indignes, et que c'est détruire dans tous les cœurs le sentiment de la justice, en montrant que cette justice n'existe pas, puisque tout dépend du hasard de la naissance ; que, pour établir un tel état de choses, il faut abrutir les hommes, parce que des êtres intelligents ne le souffriraient pas ; qu'un tel abrutissement est contraire aux lois de l'Eternel ; qu'il faut combattre par tous les moyens ceux qui veulent le produire à leur profit, même par la guerre, le plus terrible de tous, il est vrai, mais dont le crime retombe sur la tête de ceux qui le provoquent en voulant fonder l'iniquité éternelle !

Chaque fois que l'oncle entendait ces réponses, il devenait grave. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles et plus fortes raisons pour convaincre madame Thérèse.' Le soir il revenait plus joyeux, avec des preuves qu'il croyait invincibles, mais sa croyance ne durait pas longtemps ; car cette femme simple, au lieu de parler des Grecs et des Egyptiens, voyait tout de suite le fond des

choses^ et détruisait les preuves historiques de l'oncle par le bon sens.

Malgré tout cela, l'oncle Jacob ne se fâchait pas; au contraire, il s'écriait d'un air d'admiration :

^< Quelle femme vous êtes, madame Thérèse ! Sans avoir étudié la logique, vous répondez à tout ! Je voudrais bien voir lamine que ferait le rédacteur du ZeitUatt en discutant contre vous ; je suis sûr que vous l'embarrasseriez, malgré sa grande science et même sa bonne cause; car la bonne cause est de notjre côté, seulement je la défends mal."

Alors ils riaient tous deux ensemble, et madame Thérèse disait:

^^Yous défendez très bien la paix, je suis de votre avis; seulement tâchons de nous débarrasser d'abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu'eux. Vous et moi nous serions bientôt d'accord, car nous sommes de bonne foi,^ et nous voulons la justice ; mais les autres, il faut bien les convertir à coups de canon, puisque c'est la seule voix qu'ils entendent, et la seule raison qu'ils comprennent."

L'oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m'étonnait beaucoup, il avait même l'air content d'avoir été battu.

Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l'onde Jacob, c'était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, le bras autour de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas nous déranger, et s'asseyait en silence derrière le fourneau, allongeant les jambes et prêtant l'oreille dans une sorte de ravissement ; il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s'écriait :

"A la bonne heure, Fritzel, à la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t'explique si

152 MADAME TH^BàSE.

bien. Quel bonheur pour toi d'avoir un maître pareil ! Tu ne sauras cela que plus tard/'

H m'embrassait tout attendri: ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l'estimait plus que pour lui-même.

Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne m'ennuyait pas une minute durant ses leçons; voyait^lle mon attention se lasser, aussitôt elle me racontait de petites histoires qui me réveillaient ; elle avait surtout un certain catéchisme républicain,^ plein de traits ' nobles et touchants, d'actions héroïques et de belles sentences,* dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Les choses se poursuivirent ainsi* plusieurs jours. Le mauser et KofPel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude ; madame Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir durer jusqu'à la consommation des siècles, lorsqu'un événement extraordinaire vint troubler notre quiétude, et pousser l'oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses.

MAI>AME THEBBSE. 153

Un matin Toncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau; madame Thérèse cousait près de la fenêtre, et moi j'attendais un bon moment pour m'échapper avec Scipio.

Dehors, notre voisin Spick fendait du bois ; aucun autre bruit ne s'entendait au village.

La lecture de l'oncle semblait l'intéresser beaucoup; de temps en temps il levait sur nous un regard en disant :

"Ces Républicains ont de bonnes choses; ils voient les hommes en grand . . . leurs principes élèvent l'âme . . . C'est vraiment beau! Je conçois que la jeunesse adopte leurs doctrines, car tous les êtres jeunes, sains de corps et d'esprit, aiment la vertu ; les êtres décrépits avant l'âge par l'égoïsme et les mauvaises passions peuvent seuls admettre des principes contraires. Quel dommage que de pareilles gens recourent sans cesse à la violence ! . . . "

Alors madame Thérèse souriait, et l'on se remettait à lire. Cela durait depuis environ une demi-heure, et Lisbeth, après avoir balayé le seuil de la maison, était sortie faire sa partie de commérage^ chez la vieille Roësel, comme à l'ordinaire, lorsque tout à coup un homme à cheval s'arrêta devant notre porte. Il avait un gros manteau de drap bleu, un bonnet de peau d'agneau, le nez camard et la barbe grise.

L'oncle venait de déposer son livre ; no as regardions tous cet inconnu par les fenêtres.

" On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le docteur," dit madame Thérèse.

L'oncle ne répondit pas.

164 MADAME ThCbÈSB.

L'homme, après avoir attaché son cheval au pilier du hangar, entrait dans l'allée.

<< Monsieur le docteur Jacob ? fit-il en ouvrant la porte.

— C'est moi, monsieur.

— Voici une lettre de la part de M. le docteur Feuerbach, de Kaiserslautern.

— Veuillez vous asseoir, monsieur,'' dit l'oncle.

L'homme resta debout.

L'oncle, en relisant la lettre, devint tout pâle et durant une minute il parut comme troublé, 'regardant madame' Thérèse d'un œil vague.

''Je dois ^ rapporter la réponse s'il y en a, dit l'homme.

— Vous direz à Feuerbach que je le remercie; c'est toute la réponse."

Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager que nous vîmes s'éloigner dans la rue, conduisant son cheval par la bride, vers l'auberge du Cmckonrd^Or, H allait sans doute se rafraîchir avant de se remettre en route. Nous vîmes aussi l'oncle passer devant les fenêtres et entrer sous le hangar. Madame Thérèse parut alors inquiète.

" Fritzel, dit-elle, va porter son bonnet à ton oncle."

Je sortis aussitôt et je vis l'oncle qui se promenait de long en large devant la grange ; il tenait toujours la lettre, sans avoir l'idée de la mettre en poche. Spick, du seuil de la maison, le regardait d'un air étrange, les mains croisées sur sa hache; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres.

Il faisait très froid dehors, je rentrai. Madame Thérèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la fenêtre ; moi, je m'assis derrière le fourneau sans avoir envie de ressortir.

Toutes ces choses, je m'en suis toujours souvenu durant mon enfance ; mais ce qui vint ensuite, m'a longtemps produit l'effet d'un rêve, car je ne pouvais le comprendre, et ce

MADAME THÉRàSB. 155

n'est qu'arec l'âge, en y pensant plus tard, que j'en ai saisi le sens véritable.

Je me rappelle bien que l'oncle rentra quelques instants après, en disant que les hommes étaient des gueux, des êtres qui ne cherchaient qu'à se nuire ; qu'il s'assit à l'intérieur de la petite fenêtre, non loin de la porte, et qu'il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach ; tandis que madame Thérèse l'écoutait debout à gauche, dans sa petite veste à double rangée de boutons, les cheveux tordus sur la nuque, droite et calme.

Tout cela je le vois, et je vois aussi Scipio, le nez en l'air et la queue en trompette au milieu de la salle. Seulement la lettre étant écrite en allemand de Saxe,^ tout ce que je pus y comprendre, c'est qu'on avait dénoncé l'oncle Jacob comme un jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution; — que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée' des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu'un officier prussien, accompagné d'une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence avec les autres prisonniers.

Je me rappelle également que Feuerbach conseillait à l'oncle une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Kaiserslautern, étaient maîtres du pays, qu'ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu'ils les envoyaient jusqu'en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres.

Mais ce qui me parut inconcevable, c'est la façon dont l'oncle Jacob, cet homme si calme, ce grand amateur de la paix, s'indigna contre l'avis et les conseils de son vieux camarade. Ce jour-là, notre petite salle, si paisible, fut le théâtre d'un terrible orage, ej; je doute que, depuis les pre miers temps de sa fondation, elle en eût vu de semblables. L'onde accusait Feuerbach d'être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l'arrogance des Prussiens, qui traitaient le Pala-

156 MADAMK THiaâSE.

tinat et le Hundsrûck^ en pays conquis; il s'écriait qu'il existait des lois à Mayence, à Trêves, à Spire, aussi bien qu'en France ; que madame Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens; qu'on n'avait pas le droit de réclamer les personnes et les choses abandonnées ; qu'elle était libre ; qu'il ne souffrirait pas qu'on mît la main sur elle; qu'il protesterait; qu'il avait pour ami le jurisconsulte' Pfeffel, de Heidelberg; qu'il écrirait, qu'il se défendrait, qu'il remuerait le ciel et la terre; qu'on verrait si Jacob Wagner se laisserait mener de la sorte ; qu'on serait étonné de ce qu'un homme paisible était capable de faire pour la justice et le droit.

En disant ces choses, il allait et venait, il avait les cheveux ébouriffés ; il mêlait toutes les anciennes ordonnances qui lui revenaient en mémoire, et les récitait en latin. Il parlait aussi de certaines sentences' des droits de l'homme qu'il venait de lire, et de temps en temps il s'arrêtait, appuyant le pied à terre avec force, en pliant le genou, et s'écriant :

^'Je suis sur les fondements du droit, sur les bases d'airain de nos anciennes chartes. Que les Prussiens arrivent . . . qu'ils arrivent ! Cette femme est à moi, je l'ai recueillie et sauvée: ''La chose abandonnée, rea derelicta est res publica, res vuJgata^"

Je ne sais pas où il avait appris tout cela ; c'est peut-être à l'Université de Heidelberg, en entendant discuter ses camarades entre eux. Mais alors toutes ces vieilles rubriques* lui passaient par la tête, et il avait l'air de répondre à dix personnes qui l'attaquaient.

Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait rêveuse; les citations de l'oncle l'étonnaient sans doute, mais voyant les choses clairement, comme d'habitude, elle comprenait sa position véritable. Ce n'est qu'au bout d'une grande demi-heure, lorsque l'onde ouvrit son secrétaire, et qu'il s'assit pour écrire au juriscon-

MAT^AMTB TH^BÈSE. 157

suite Pf effely qu'elle lui posa doucement la main sur l'épaule, et lui dit avec attendrissement :

N'écrivez pas, monsieur Jacob, c'est inutile: avant que votre lettre n'arrive, je serai déjà loin."

L'oncle la regardait alors tout pâle.

"Vous voulez donc partir? fit-il les joues tremblantes.

— Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu'ils me délivreraient en marchant sur Landau; mais puisqu'il en est autrement, il faut que je parte.

— Vous voulez partiiri répéta l'oncle d'un ton désespéré.

— Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous épargner de grands chagrins ; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre : vous ne voyez que la justice ! Mais en temps de guerre, la justice n'est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent, ils m'emmèneront parce que c'est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne : la loi, la vie, l'honneur, la raison des gens ne sont rien; leur consigne passe avant tout."

L'oncle, renversé dans son fauteuil, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre ; seulement il avait pris la main de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraordinaire ; puis, se relevant la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en vouant les oppresseurs du genre humain à l'exécration des siècles futurs, en maudissant Bichter et tous les gueux de son espèce, et déclarant d'une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu'il le voyait maintenant, et que toutes les vieilles lois, les vieux fatras des ordonnances, des règlements et des chartes de toutes sortes n'avûent jamais profité qu'aux nobles et aux moines contre les pauvres gens. Ses joues se gonflaient, il trébuchait, il ne parlait plus, il bredouillait ; il disait que tout devait être aboli de fond en comble, que le règne du courage et de la

158 MADAME TH^BàSE.

vertu devait seul triompher, et finalement, dans une sorte d'enthousiasme extraordinaire, les bras étendus vers madame Thérèse, et les joues rouges jusqu'à la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, oà elle serait en sûreté; il lui tenait les deuz mains et disait :

— Partons . . . allons-nous-en . . . vous serez très bien chez le vieux Ganglof . . . . C'est un homme qui m'est tout dévoué. ... Je les ai sauvés, lui et son fils . . . ils vous cacheront. . . . Les Prussiens n'iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelz ! "

Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l'oncle à sa place, et qu'elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route ^ que d'exposer à un tel malheur l'homme qui l'avait sauvée d'entre les morts.

Elle dit cela d'une voix très ferme, mais l'oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l'ennuyait le plus, c'était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie; il ne pouvait supporter cette idée et s'écriait :

" Vous êtes faible . . . vous êtes encore malade. . • . Ces Prussiens ne respectent rien . . . c'est une race pleine de jactance et de brutalité. . . . Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers ... je l'ai vu, moi . . . c'est une honte pour mon pays. . . . J'aurais voulu le cacher, mais il faut que je l'avoue maintenant : c'est affreux!

— Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par d'anciens prisonniers de mon bataillon: nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, souvent brutalisés et pressés ^ par l'escorte. Mais les gens de la campagne sont bons chez vous, ce sont 'e braves gens ... ils ont de la pitié ... et les Français

MADAME TH^BÈSB. 159

sont gais, monsieur le docteur ... il n'y aura que la route de pénible, et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet: les Français ont des égards pour les femmes. Je vois cela d'avance, fit-elle en souriant toute mélancolique, un d'entre nous marchera devant en chantant un vieil air de l'Auvergne ^ pour marquer le pas, ou bien un air plus joyeux de la Provence,' pour éclaircir votre ciel gris ; nous ne serons pas aussi malheureux que vous pensez, monsieur Jacob."

Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à mesure qu'elle parlait je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon cœur se fendait. Oh ! c*est alors que je sentis combien nous l'aimions, combien cela nous faisait de peine d'être forcés de la voir partir ; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l'oncle, s'asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence ; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Madame Thérèse ellemême, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter ; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant :

"Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi. . . . Vous penserez quelquefois à moi, n'est-ce pas ? Moi, je ne vous oublierai jamais ! "

Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.

Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes Lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprîmes un peu de calme.

Alors l'oncle, se mouchant avec force, dit :

"Madame Thérèse, vous partirez, puisque vous voulez partir absolument ; mais il m'est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme une voleuse, et vous emmènent au milieu de tout le village. Si

160 , MADAME THJBàSE.

l'une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m'oublierais . . . car maintenant ma patience est à bout ... je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautern avant que ces gens n'arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau ; nous prendrons les chemins de traverse/ et à midi au plus tard nous serons làrbas. Y consentezvous?

— Oh ! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affection ? dit-elle tout attendrie. J'accepte avec reconnaissance.

— Cela se fera donc de la sorte, dit l'oncle gravement. Et maintenant essuyons nos larmes, écartons' autant que possible ces pensées amères, afin de ne pas trop attrister les derniers instants que nous passerons ensemble."

H vint m'embrasser, écarta les cheveux de mon front et dit:

" Fritzel, tu es un bon enfant, tu as un excellent cœur. Bappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour : c'est une bonne pensée de se dire qu'on a donné de la satisfaction à ceux qui nous aiment ! "

MADAME THEBBSB. 161

Depuis cet instant le calme se rétablit chez nous. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, à la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes soirées que nous avions passées ensemble, à la douleur du mauser, de KolEel et du vieux Schmitt en apprenant cette mauvaise nouvelle; plus on rêvait, plus on découvrait de nouveaux sujets d'être désolé.

Moi, ce qui me semblait le plus amer, c'était de quitter mon ami Scipio ; je n'osais pas le dire, mais en pensant qu'il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l'admiration universelle, que je n'aurais plus le bonheur de lui voir faire l'exercice, et que je serais comme avant, seul à me promener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m'abreuver d'amertume, c'est que Scipio, grave et pensif, était venu s'asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sourcils frisés, d'un air aussi chagrin que s'il eût compris qu'il fallait nous séparer dans les siècles des siècles.^ Oh ! quand je pense à ces choses, encore aujourd'hui je m'étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, au milieu de ces réflexions désolantes. Je ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle ; je restais le nez en l'air, mes grosses lèvres retroussées, et mes deux mains croisées autour d'un genou.

L'oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps en temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.^

162 MADAME THEBBSfl.

Madame Thérèse, toujours active, malgré sa tristesse et ses yeux rouges, avait ouvert l'armoire du vieux linge, et se taillait, dans de la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses effets de route; on entendait crier les ciseaux sur la table, elle ajustait les pièces avec son adresse ordinaire. Enfin, quand tout fut prêt, elle tira de sa poche une aiguille et du fil, puis elle s'assit, mit le dé au bout de son doigt, et depuis cet instant on ne vit plus que sa main aller et venir comme l'éclair.

Tout cela se faisait dans le plus grand silence ; on n'entendait que le pas lourd de l'oncle sur le plancher et la marche cadencée de notre vieille horloge, que ni nos joies ni notre désolation ne faisaient avancer ou retarder d'une seconde. Ainsi va la vie ; le temps qui marche ne demande pas: "Etes-vous tristes? êtes-vous gais? riez-vous? pleurez-vous? est-ce le printemps, l'automne ou l'hiver?" n va, va toujours ! Et ces millions d'atomes qui tourbillonnent dans un rayon de soleil, et dont la vie commence et finit d'un tic-tac ^ à l'autre, comptent autant pour lui que l'existence d'un vieillard de cent ans. Hélas ! nous sommes bien peu de chose.

Lisbeth étant venue vers midi mettre la nappe, l'oncle s'arrêta et lui dit :

"Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin; madame Thérèse part."

Et comme la vieille servante le regardait toute saisie:

" Les Prussiens la réclament, dit-il d'une voix enrouée ; ils ont la force pour eux ... il faut obéir."

Alors Lisbeth déposa ses assiettes au bord de la table et, nous regardant l'un après l'autre, elle releva son bonnet sur sa tête, comme si cette nouvelle avait pu le déranger, puis elle dit :

" Madame Thérèse part ... ça n'est pas possible ... je ne croirai jamais cela.

r— Jl le faut, ma pauvre Jjisbeth, répondit madame Thé-

rèse tristement^ il le faut, je suis prisonnière ... on vient me chercher.

— Les Prussiens ?

— Oui, les Prussiens."

Alors la vieille, que l'indignation suffoquait, dit: "J'ai toujours pensé que ces Prussiens n'étaient pas grand'chose: des tas de gueux, de véritables bandits! Venir attaquer une honnête femme ! Si les hommes avaient pour deux liards de cœur,^ est-ce qu'ils souffriraient ça ?

— Et que ferais-tu ? lui demanda l'oncle, dont la face se ranimait, car l'indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.

— Moi, je chargerais mes kougélreiter,* s'écria Lisbeth, je leur dirais par la fenêtre: "Passez votre chemin, bandits ! n'entrez pas, ou gare ! " Et le premier qui dépasserait la porte, je l'étendrais raide. Oh I les gueux !

— Oui, oui, fit l'oncle, voilà comment on devrait recevoir des gens pareils ; mais nous ne sommes pas les plus forts."

Fuis il se remit à marcher, et Lisbeth, toute tremblante, plaça les couverts.

Madame Thérèse ne disait rien.

La table mise, nous dînâmes tout rêveurs. Ce n'est qu'à la fin, lorsque l'oncle alla chercher une vieille bouteille de Bourgogne à la cave, et que rentrant il s'écria tristement:

" Réjouissons un peu nos cœurs, et fortifions-nous contre ces grands chagrini^ qui nous accablent. Qu'avant votre départ, madame Thérèse, ce vieux vin qui vous a rendu la force, et qui nous a tous égayés un jour de bonheur,* brille encore au milieu de nous, comme un rayon de soleil, et dissipe quelques instants les nuages qui nous entourent."

Ce n'est qu'au moment où d'une voix ferme il dit cela, que nous sentîmes renaître un peu notre courage.

Mais quelques instants après, lorsque, s'adressant à Lisbeth, il lui dit de chercher un verre pour trinquer avec

164 MADAME THiBàSB.

madame Thérèse, et que la pauvre vieille se mit à fondre en larmes, le tablier sur la figure, alors notre fermeté disparut, et tous ensemble nous nous mimes à sangloter comme des malheureux.

<' Oui, oui, disait l'oncle, nous avons eu du bonheur ensemble . . . voilà l'histoire humaine : les instants de joie passent vite et la douleur dure longtemps. Celui qui nous regarde làrhaut sait pourtant que nous ne méritons pas de souffrir ainsi, que des êtres méchants nous ont désolés ; mais il sait aussi que la force, la vraie force est dans sa main, et qu'il pourra nous rendre heureuz dès qu'il le voudra. C'est pour cela qu'il permet ces iniquités, car il a confiance dans la réparation. Soyons donc calmes et fions-nous en lui. — A la santé de madame Thérèse ! "

Et nous bûmes tous, les joues couvertes de larmes.

Lisbeth, en entendant parler de la puissance de Dieu, s'était un peu calmée, car elle avait des sentiments pieux, et pensa que les choses devaient être ainsi, pour le plus grand bien de tous dans la vie étemelle, mais elle n'en continua pas moins à maudire les Prussiens du fond de l'âme et tous ceux qui leur ressemblaient.

Après dîner, l'oncle recommanda surtout à la vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Eichter et tous les gueux d'Anstatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de madame Thérèse et jouir de notre humiliation. Elle le comprit très bien et lui promit de modérer sa langue. Puis l'oncle sortit pour aller voir le mauser.

Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses préparatifs de départ; Lisbeth l'aidait et voulait fourrer dans son sac une foule de choses inutiles, disant qu'il faut de tout en route; qu'on est content de trouver ce qu'on a mis dans un coin ; qu'étant un jour allée à Pirmasens, elle avait bien regretté son peigne *- ses tresses à rubans.^

MADAME THERÈSB. 165

Madame Thérèse souriait.

" Non, Lisbeth, disait-elle, songez donc que je ne voyagerai pas en voiture, et que tout cela sera sur mon dos : trois bonnes chemises, trois mouchoirs, deux paires de souliers et quelques paires de bas suffisent. A toutes les haltes, on s'arrête une heure ou deux près de la fontaine ; on fait la lessive. Vous ne connaissez pas la lessive des soldats? Mon Dieu, que de fois je l'ai faite ! Nous autres Français, nous aimons à être propres, et nous le sommes toujours avec notre petit paquet."

Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu'elle adressait de temps en temps à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique ; je ne savais pas pourquoi; mais je le sus plus tard, lorsque l'oncle revint.

La journée s'avançait ; sur les quatre heures, la nuit commençait à se faire; en ce moment, tout était prêt, le sac renfermant les effets de madame Thérèse pendait au mur. Elle s'assit au coin du fourneau, m'attirant sur ses genoux en silence; Lisbeth rentra dans la cuisine préparer le souper, et dès lors aucune parole ne fut échangée ; la pauvre femme rêvait sans doute à l'avenir qui l'attendait sur la route de Mayence, au milieu de ses compagnons d'infortune ; elle ne disait rien, et je sentais sa douce respiration sur ma joue.

Cela durait depuis une demi-heure, et la nuit était venue, lorsque l'oncle ouvrit la porte, en demandant :

"Etes-vous là, madame Thérèse?

— Oui, monsieur le docteur.

— Bon . . . bon. . . . J'ai vu mes malades . . . j'ai prévenu Koffel, le mauser et le vieux Schmitt; tout va bien; ils seront ici ce soir pour recevoir vos adieux."

Sa voix était raffermie. Il alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et, nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.

166 MADAME TH^BaSB.

^'Fritzel se conduit bien, dit-iL Maintenant il ya perdre vos bonnes leçons ; mais j'espère qa'il s'exercera tout seul à lire en français, et qu'il se rappellera toujours qu'un homme ne vaut que par ses connaissances.^ Je compte làdessus."

Alors madame Thérèse lui fit voir son petit paquet en détail ; elle souriait, et l'oncle disait :

''Quel heureux caractère ont ces Français! Au milieu des plus grandes infortunes, ils conservent un fond de gaieté naturelle; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j'appelle un présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous."

Mais de cette journée, — dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, parce qu'elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j'aimais ; — de tout ce jour, ce qui m'attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les genoux, et regardant au fond de la salle obscure d'un air rêveur, madame Thérèse se prit tout à coup à dire :

'' Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses ... et cependant il faut que je vous fasse encore une demande.

— Quoi donc, madame Thérèse?

— C'est de garder auprès de vous mon pauvre Scipio . • • de le garder en souvenir de moi. . . . Qu'il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu'il n'ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière."

Gomme elle disait cela, je crus sentir mon cœur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu'au fond des entrailles.^ J'étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau ; je pris mon Scipio, je l'attirai, j'enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu'on venait de me rendre tous les biens de la terre et du ciel que j'avais perdus.

MADAME TH^BàSB. 167

L'oncle me regardait tout surpris ; il comprit sans doute oe que j'avais souffert en songeant qu'il fallait me séparer de Scipio^ car, au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu'elle s'imposait, il dit simplement : " J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu'il se souvienne combien vous l'avez aimé ; qu'il se rappelle toujours que, dans le plus grand chagrin, vous lui avez laissé, comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non seulement votre propre compagnon, mais encore celui de Petit-Jean, votre frère ; qu'il ne l'oublie jamais et qu'il vous aime aussi."

Puis, s'adressant à moi :

"Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse ?" Alors je me levai, et, sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j'allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus ; je me tenais près d'elle, le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à travers de grosses larmes, et le touchant du bout des doigts avec un sentiment de joie inexprimable.

Il fallut du temps pour m'apaiser. Madame Thérèse, en m'embrassant, disait: "Cet enfant a bon cœur, il s'attache facilement, c'est bien ! " ce qui redoublait encore mes pleurs. Elle écartait mes cheveux de mon front et semblait attendrie.

Après le souper, Koffel, le mauser et le vieux Schmitt arrivèrent gravement, le bonnet sous le bras; ils exprimèrent à madame Thérèse leur chagrin de la voir partir, et leur indignation contre ce gueux de Hichter, auquel tout lé monde attribuait la dénonciation, car seul il était capable d'un trait pareil.

On s'était assis autour du fourneau; madame Thérèse semblait touchée de la douleur de ces braves gens, et malgré cela son caractère, ferme, décidé, ne l'abandonnait pas.

"Ecoutez, mes amis, dit-elle, si le monde était semé de roses, et si l'on ne trouvait partout que des gens de oœ'

168 HADAME TH^BÈSE.

pour célëbier la justice et le bon droit,^ quel mérite aurait-on à soutenir ces principes? Franchement, cela ne vaudrait pas la peine de vivre ! Nous avons de la chance d'arriver dans un temps où l'on fait de grandes choses, où l'on combat pour la liberté; du moins on parlera de nous, et notre existence n'aura pas été inutile : toutes nos misères, toutes nos souffrances, tout notre sang répandu formeront un sublime spectacle pour les générations futures; tous les gueux frémiront en pensant qu'ils auraient pu nous rencontrer et que nous les aurions balayés, et toutes les grandes âmes regretteront de n'avoir pu prendre part à nos travaux. Voilà le fond des choses. Ne me plaignez donc pas; je suis fière et je suis heureuse de souffrir pour la France qui représente dans le monde la liberté, la justice et le droit. — Vous nous croyez peut-être battus ? C'est une erreur: nous avons reculé d'un pas hier, nous en ferons vingt en avant demain. Et si par malheur la France ne représente plus un jour cette grande cause que nous défendons, d'autres peuples prendront notre place et poursuivront notre ouvrage, car la justice et la liberté sont immortelles, et tous les despotes du monde ne parviendront jamais aies détruire. — Quant à moi, je pars pour Mayence et peut-être pour la Prusse, escortée par des soldats de Brunswick ; mais souvenez vous de ce que je vous dis : les Républicains n'en sont encore qu'à leur première étape, et je suis sûre qu'avant la fin de l'année prochaine ils viendront me délivrer."

Ainsi parlait cette femme fière, qui souriait et dont les yeux étincelaient. On voyait bien que les misères n'étaient rien pour elle, et chacun pensait : '^ Si ce sont là les femmes républicaines, qu'est-ce que les hommes doivent donc être?..."

Koffel pâlissait de plaisir en l'écoutant parler ; le mauser clignait de l'œil à l'oncle et lui disait tout bas :

"Tout ça, je le sais depuis longtemps, c'est écrit dans 'lion livre; il faut que ces choses arrivent . . . c'est écrit!"

MADAME THlÊBàSB. 169

Le vieux Scbmitt, ayant demandé la permission d'allumer sa pipe, lançait de grosses bouffées coup sur coup, et murmurait entre ses dents :

" Quel malheur que je n'aie pas vingt ans ! j'irais m'engager chez ces gens-là ! Voilà ce qu'il me fallait. . . . Qu'estce qui m'empêcherait de devenir général comme le premier venu ? Quel malheur ! "

Enfin, sur le coup de neuf heures, l'oncle dit :

" Il se fait tard ... il faudra partir avant le jour. ... Je crois que nous ferions bien d'aller prendre un peu de repos."

Et tout le monde se leva dans une sorte d'attendrissement ; on s'embrassa les uns les autres comme de vieilles connaissances, en se promettant de ne jamais s'oublier. Koff el et Schmitt sortirent les premiers, le mauser et l'onde s'entretinrent un instant tout bas sur le seuil de la maison. Il faisait un clair de lune superbe, tout était blanc sur la terre ; le ciel, d'un bleu sombre, fourmillait d'étoiles. Madame Thérèse, Scipio et moi nous sortîmes contempler ce magnifique spectacle, qui montre bien la petitesse et la vanité des choses humaines quand on j pense, et qui confond l'esprit par sa grandeur sans bornes.

Puis le mauser s'éloigna, serrant de nouveau la main de l'oncle ; on le voyait comme en plein jour marcher dans la rue déserte. Enfin il disparut au coin de la ruelle des Orties, et, le froid étant très vif, nous rentrâmes tous en nous souhaitant le bonsoir.

L'oncle, sur le seuil de ma chambre, m'embrassa et me dit d'une voix étrange, en me serrant sur son cœur :

" Fritzel . . . travaille . . . travaille ... et conduis-toi bien, cher enfant!"

n entra chez lui tout ému.

Moi, je ne pensais qu'au bonheur de garder Scipio. Une fois dans ma chambre, je le fis coucher à mes pieds, entre le chaud duvet ^ et le bois de lit ^ ; il se tenait là tranquille

170 MADAME THâBBSE.

la tête entre les pattes; je sentais ses flancs se dilater doucement à chaque respiration, et je n'aurais pas cliangé mon sort contre celui de l'empereur d'Allemagne.

Jusque passé dix heures, il me fut impossible de dormir, en songeant à ma félicite. L'oncle allait et venait chez lui ; je l'entendis ouvrir son secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l'hiver; je pensai qu'il avait l'idée de veiller, et je finis par m'endormir profondément

MADAMTC THÂBàSB. 171

Keuf heures sonnaient à l'église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison ; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre porte.

I/idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitai de tout mon cœur que l'oncle Jacob n'eût pas aussi longtemps dormi que moL Deux minutes après, je descendais l'escalier, et je découvrais au bout de l'allée cinq ou six hussards enveloppés dans leur dolman, la grande sabretache ^ pendant jusqu'au-dessous de l'étrier, et le sabre au poing. L'officier, un petit blond très maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d'un roux fauve, se tenait en travers de l'allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à ses questions d'un air effrayé.

Plus loin, s'étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l'un sur l'autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et M. Bichter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confusion de l'oncle.

'^ Ainsi, votre maître et la prisonnière sont partis ensemble ce matin ? disait l'officier.

— Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.

— A quelle heure ?

— Entre cinq et six heures, monsieur le commandant; il faisait encore nuit ; j'ai moi-même accroché la lanterne au traîneau.

— Vous aviez donc reçu l'avis de notre arrivée?" dit l'officier en lui lançant un coup d'œil perçant.

172 MADAME TH^BBSE.

Lisbeth regarda le mauser^ qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gêne.

"Sauf votre respect, j'ai vu le docteur Jacob hier soir; c'est un de mes amis. . . . Cette pauvre vieille ne sait rien. . . . Depuis longtemps le docteur était las de la Française, il avait envie de s'en débarrasser, et quand il a vu qu'elle pouvait supporter le voyage, il a profité du premier moment.

— Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route ? s'écha le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pieds.

— Hé! vous aurez pris le chemin de la vallée, le docteur aura passé par le Waldeck et la montagne ; il y a plus d'un chemin pour aller à Kaiserslautem."

L'officier, sans répondre, sauta de son cheval; il entra dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche ; puis il ressortit et dit en se remettant en selle :

"Allons, voilà notre affaire faite ; le reste ne nous regarde plus."

Il se dirigea vers le CnxhonrdPOr, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Eichter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d'un œil louche; ils remontèrent ensemble les marches de l'auberge, et Scipio, qui s'était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.

Les hussards se rafraîchirent au Cruchorird' Or, puis nous les revîmes passer devant chez nous, sur la route de Kaiserslautern, et depuis nous n'en eûmes plus de nouvelles.

Lisbeth et moi nous pensions que l'oncle reviendrait à la nuit ; mais quand nous vîmes s'écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre, on peut s'imaginer notre inquiétude.

Scipio montait et descendait dans la maison ; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant madame

MADAME THÉBàSE. 178

Thérèse, reniflant et pleurant d'un ton lamentable. Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tête.

Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait :

^^Bah! tout cela n'est rien; le docteur a voulu recommander ^ madame Thérèse ; il ne pouvait pas la laisser partir avec les prisonniers, c'était contraire au bon sens ; il aura demandé une audience au feld-maréchal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l'hôpital de Kaiserslautern. . . . Toutes ces démarches demandent du temps. . . . Tranquillisez-vous, il reviendra."

Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très calme ; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et la mine rêveuse.

Malheureusement le garde forestier' Bœdig, qui demeurait dans les bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vint apporter un rapport à la mairie d'Anstatt, et, s'étant arrêté quelques instants à l'auberge de Spick, il raconta que l'oncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière et qu'il s'y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et boire un verre de vin. Il dit aussi que l'oncle paraissait tout joyeux, et qu'il avait deux longs kovgdreUer dans les poches de sa houppelande.

Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautern, avait conduit la prisonnière chez les Eépublicains, et ce fut un grand scandale ; Bichter et Spick criaient partout qu'il méritait d'être fusillé, que c'était une abomination, et qu'il &Ilait confisquer ses biens.

Le mauser et Koffel répondaient que le docteur s'était sans doute trompé de chemin à cause des grandes neiges, qu'il avait pris à gauche dans la montagne, au lieu de tourner à droite, mais chacun savait bien que l'oncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier, et l'indignation augmentait de jour en jour.

174 MADAME THiBàSE.

Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades crier que l'oncle Jacob était un jacobin ; il me fallait livrer bataille pour le défendre^ et malgré le secours de Scipio^ je rentrai plus d'une fois à la maison le nez meurtri.

Lisbeth se désolait surtout des bruits de confiscation :

^'Quel malheur! disait-elle les mains jointes, quel malheur, à mon âge, d'être forcée de faire son paquet et d'abandonner une maison où l'on a passé la moitié de sa vie ! ''

C'était bien triste. Le mauser seul conservait son air tranquille.

''Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang,^ disait-il; je vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu'on ne confisquera rien du tout. Tenez-vous en paix, mangez bien, dormez bien, et pour le reste, j'en réponds."

XI clignait de l'œil d'un air malin, et finissait toujours par dire:

'' Mon livre raconte ces choses. . . . Maintenant elles s'accomplissent et tout va très bien."

Malgré ces assurances, tout allait de mal en pis, et la racaille du village, excitée par ce gueux de Eichter, commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu'un beau matin tout rentra subitement dans l'ordre. Vers le soir le mauser arriva, la mine riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui filait :

^^Eh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquOle, hé I hé ! hé ! "

Il n'en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande rue; c'était pire qu'à l'arrivée des Bépublicains, car personne ne s'arrêtait : on allait ... on allait toujours !

Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés s'éloigner en cahotant. C'étaient des Prussiens. Fois

MADAME THÉBÈSlQ. 175

arrivèrent deux ou trois canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de dragons, pêle-mêle dans un grand désordre; puis des cavaliers démontés, leur porte-manteau sur l'épaule et couverts de boue jusqu'à l'échiné. Tous ces hommes semblaient harassés; mais ils ne s'arrêtaient pas, ils n'entraient pas dans les maisons, et marchaient comme s'ils avaient eu le diable à leurs trousses.^

Les gens, sur le seuil de leur porte, regardaient cela d'un air morne.

En jetant les yeux sur la côte du Birkenwald, on voyait la file des voitures, des caissons, de la cavalerie et de l'infanterie se prolonger bien au delà du bois.

C'était l'armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la bataille de Frœschwiller, comme nous l'avons appris plus tard ; elle avait traversé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien, c'est que le lendemain de bonne heure, le mauser et Kofifel arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l'oncle Jacob, et le mauser, en nous la montrant, dit :

<< Hé ! hé ! hé I qa va bien ... ça va bien ! le règne de la justice et de l'égalité commence. . . . Ecoutez un peu I "

n s'assit devant notre table, les deux coudes écartés. J'étais près de lui et je lisais par-dessus son épaule; Lisbeth toute pâle écoutait derrière, et Koffel, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par cœur.

Donc il lut ce qui suit, en s'arrêtant parfois pour nous regarder d'un air d'enthousiasme :

** Wissembourg, le 8 nivôse, an II' de la République française.

*' Aux citoyens Mauser et Koffel, à la citoyenne Lisbeth, au petit citoyen Fritzel, salut et fraternité I "

"La citoyenne Thérèse et moi nous vous souhaitons d'abord joie, concorde et prospérité.

176 IfADAMK ÏH^BàSIS.

''Vous saurez ensuite que nous vous écrivons ces lignes de Wissembourg; au milieu des triomphes de la guerre: nous avons chassé les Prussiens de Frœschwiller^ et nous sommes tombés sur les Autrichiens au Geisberg comme le tonnerre.

"Ainsi l'orgueil et la présomption reçoivent leur récompense ; quand les gens ne veulent pas entendre de bonnes raisons, il faut bien leur en donner de meilleures; mais c'est terrible d'en venir à de telles extrémités, oui, c'est terrible !

« Mes chers amis, depuis longtemps je gémissais en moimême sur l'aveuglement de ceux qui dirigent les. destinées de la vieille Allemagne ; je déplorais leur esprit d'injustice, leur égoïsme; je me demandais si mon devoir d'honnête homme n'était pas de rompre avec tous ces êtres orgueilleux, et d'adopter les principes de justice, d'égalité et de fraternité proclamés par la Bévolution française. Tout cela me jetait dans un grand trouble, car l'homme tient aux idées qu'il a reçues de ses pères, et de telles révolutions intérieures ne se font pas sans un grand déchirement. Néanmoins j'hésitais encore, mais lorsque les Prussiens, contrairement au droit des gens, réclamèrent la malheureuse prisonnière que j'avais recueillie, je ne pus en supporter davantage: au lieu de conduire madame Thérèse à Kaiserslautern, je pris aussitôt la résolution de la mener à Pirmasens, chose que j'ai faite avec l'aide de Dieu.

"A trois heures de l'après-midi, nous étions en vue des avant-postes, et comme madame Thérèse regardait, elle entendit le tambour et s'écria : ' Ce sont les Français ! Monsieur le docteur, vous m'avez trompée ! ' Elle se jeta dans mes bras, fondant en larmes, et je me pris moi-même à pleurer, tant j'étais ému !

" Sur toute la route, depuis les Trois-Maisons jusqu'à la place du Temple-Neuf, les soldats criaient: * Voici la 'Citoyenne Thérèse I ' Ils nous suivaient, et quand il fallut

MADAME THâBàSB. . 177

descendre du traîneau, plusieurs m'embrassèrent avec une véritable effusion. D'autres me serraient les mains, enûn on m'accablait d'honneurs.

"Je ne vous parlerai pas, mes chers amis, de la rencontre de madame Thérèse et du Petit-Jean; ces choses ne sont pas à peindre! Tous les plus vieux soldats du bataillon, même le commandant Duchêne, qui n'est pas tendre, détournaient la tête pour ne pas montrer leurs larmes : c'était un spectacle comme je n'en ai jamais vu de ma vie. Le Petit- Jean est un brave garçon; il ressemble beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je l'aime bien.^

" En ce même jour, il se passa des événements extraordinaires à Pirmasens. Les Républicains campaient autour de la ville; le général Hoche annonça qu'on allait prendre les quartiers d'hiver, et qu'il fallait construire des baraquea. Mais les soldats refusèrent; ils voulaient loger dans les maisons. Alors le général déclara que ceux qui refuseraient le service ne marcheraient pas au combat. J'ai moi-même assisté à cette proclamation, qui se lisait dans les compagnies, et j'ai vu le général Hoche forcé de pardonner à ces hommes devant le palais du# prince, car ils étaient dans le plus grand désespoir.

"Le général ayant appris qu'un médecin d'Anstatt avait ramené la citoyenne Thérèse au premier bataillon de la deuxième brigade, je reçus l'ordre, vers huit heures, d'aller à l'Orangerie. Il était là, près d'une table de sapin, habillé comme un simple hauptmann, avec deux autres citoyens qu'on m'a dit être les conventionnels * Lacoste et Baudot, deux grands maigres, qui me regardaient de travers. — Le général vint à ma rencontre : c'est un homme brun, les yeux jaunes et les cheveux partagés au milieu du front ; il s'arrêta en face de moi et me regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme commandait l'armée de la Moselle, j'étais troublé; mais tout à coup il me tendit la main et me dit: 'Docteur Wagner, je vous remercie de ce

178 * MADAME THâfiàSE.

que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse : vous êtes un homme de cœur.'

<^Puis il m'emmena près de la table^ où se trouvait déployée une carte^ et me demanda différents renseignements sur le pays d'une façon si claire^ qu'on aurait cru qu'il connaissait les choses bien mieux que moi. Naturellement je répondais ; les deux autres écoutaient en silence. Finalement, il me dit : ' Docteur Wagner, je ne puis vous proposer de servir dans les armées de la République, votre nationalité s'y oppose ; mais le 1^ bataillon de la 2* brigade vient de perdre 'son chirurgien-major, le service de nos ambulances^ est encore incomplet, nous n'avons que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d'honneur : l'humanité n'a pas de patrie ! Voici votre commission.' Il écrivit quelques mots au bout de la table, et me prit encore une fois la main en me disant : ^ Docteur, croyez à mon estime ! ' Après cela, je sortis.

^'Madame Thérèse m'attendait dehors, et quand elle sut que j'allais être à la tête de l'ambulance du 1" bataillon, vous pouvez vous figurer sa joie.

'^Nous pensions tous restera Pirmasens jusqu'au printemps, les baraques étaient en train de se l^tir, quand, dans la nuit du surlendemain, vers dix heures, tout à coup nous reçûmes l'ordre de nous mettre en route sans éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trompette. Tout Pirmasens dormait. J'avais deux chevaux, l'un sous moi, l'autre en main ; j'étais au milieu des officiers, près du commandant Duchêne.

" Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les canons, les caissons, les voitures entre nous, la cavalerie sur les flancs, sans lune et sans rien pour nous guider. Seulement, de loin en loin, un cavalier au tournant dés chemins disait : ' Par ici . . . par ici ! ... ' Vers onze heures la lune se montra, nous étions en pleine montagne : toutes les cimes étaient blanches de neige. Les hommes à pied^ le

MAPATVm THÉBàSB. » 179

fusil sur l'épaule, couraient pour se réchauffer; deux ou trois fois il me fallut descendre de cheval, tant j'avais l'onglée. Madame Thérèse, dans sa charrette couverte d'une toile grise, me tendait la gourde, et les capitaines étaient toujours là, prêts à la recevoir après moi ; plus d'un soldat avait aussi son tour.

''Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lembach, sous la grande côte boisée de Steinf elz, à trois quarts de lieue de Wœrth. Alors, de tous les côtés ou entendit crier : ' Halte ! . . . halte ! . . .' Ceux de derrière arrivaient toujours; à six heures et demie toute l'armée était réunie dans un vallon, et l'on se mit à faire la soupe.

" Le général Hoche, que j'ai vu passer alors avec ses deux grands conventionnels, riait ; il semblait de bonne humeur. Il entra dans la dernière maison du village ; les gens étaient étonnés de nous voir à cette heure, comme ceux d'Anstatt à l'arrivée des Républicains. Les maisons sont si petites ici et si misérables, qu'il fallut porter deux tables dehors, et que le général tint conseil en plein air avec ses officiers, pendant que les troupes cuisaient ce qu'elles avaient emporté.

"Cette halte dura juste le temps de manger et de reboucler ^ son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre.

" A huit heures, en sortant de la vallée de Beichshof en, nous vîmes les Prussiens retranchés sur les hauteurs de Frœschwiller et de Wœrth ; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s'élevaient les unes au-dessus des autres.

" Toute l'armée comprit alors que nous avions marché si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes amis, que cette vue me porta d'abord un coup terrible ; plus je regardais, plus il me semblait impossible de gagner la bataille. D'abord ils étaient plus nombreux que nous, ensuite ils

180 MAPAMK THÉBBSE.

avaient creusé des fosses garnis de palissades, et derrière on voyait très bien les canonniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient, tandis que des £Qes de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte.

"Les Français, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très joyeux. Le bruit s^étant répandu que le général Hoche venait de promettre six cents francs pour chaque pièce enlevée à l'ennemi, ils riaient en se mettant le chapeau sur l'oreille, et regardaient les canons en criant : * Adjugé ! adjugé ^ ! ' Il y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance et d'entendre ces plaisanteries.

" Nous autres, l'ambulance, les voitures de toute sorte, les caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable plaisir.

" Madame Thérèse était à trente ou quarante pas en avant de moi, j'allai me mettre près d'elle avec mes deux aides, dont l'un a été garçon apothicaire à Landrecies,* et l'autre dentiste, et qui se sont fait chirurgiens d'eux-mêmes. Mais ils ont déjà de l'expérience, et ces jeunes gens, avec un peu de loisir et de travail, deviendront peut-être quelque chose. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon.

"Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même tout de suite la place de deux batteries sur les collines de Eeichshofen, et l'infanterie fit halte au milieu de la vallée.

" Il y eut encore une délibération, puis toute l'infanterie se rangea en trois colonnes ; l'une passa sur la gauche, dans la gorge de Eéebach, les deux autres se mirent en marche sur les retranchements l'arme au bras.

" Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une petite hauteur, à gauche de la vallée.

MADAME THÂBàSB. 181

<< Tout 06 qui suivit; mes chers amis^ me semble encore un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied de la côtOy un horrible fracas, comme une espèce de déchirement épouvantable, retentit; tout fut couvert de fumée : c'étaient les Prussiens qui venaient de lâcher leurs batteries. Une seconde après, la fumée s'étant un peu dissipée, nous vîmes les Français plus haut sur la côte ; ils allongeaient le pas, des quantités de blessés restaient derrière, les uns étendus sur la face, les autres assis et cherchant à se relever.

"Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent, puis on entendit le cri terrible des Républicains : ^ A la baXonnette ! * Et toute la montagne se mit à pétiller comme un feu de charbonnière où Pou donne un coup de pied. On ne se voyait plus, parce que le vent poussait la fumée sur nous, et l'on ne pouvait plus se dire un mot à quatre pas, tant la fusillade, les hommes et le canon tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les côtés, les chevaux de notre cavalerie hennissaient et voulaient partir ; ces animaux sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille peines à les retenir.

" De temps en temps il se faisait un trou dans la fumée, alors on voyait les Eépublicains cramponnés aux palissades comme une fourmilière ; les uns, à coups de crosse, essayaient de renverser les retranchements, d'autres cherchaient un passage ; les commandants à cheval, l'épée en l'air, animaient leurs hommes, et de l'autre côté les Prussiens lançaient des coups de baïonnette, lâchaient leurs fusils dans le tas, ou levaient des deux mains leurs grands refouloirs comme des massues pour assommer les gens. C'était effrayant ! Une seconde après, un autre coup de vent couvrait tout, et l'on ne pouvait savoir comment cela finirait.

" Le général Hoche envoyait ses officiers l'un après l'autre porter de nouveaux ordres ; ils partaient comme le vent dans la fumée, on aurait dit des ombres. Mais la bataille se prolongeait, et les Eépublicains commençaient à reculer,

182 MADAME THlBBàSE.

quand le général descendit lui-même ventre à terre; dix minutes aprèS; le chant de la Marseillaise couvrait tout le tumulte ; ceux qui avaient reculé revenaient à la charge.

<'La seconde attaque commença plus furieuse que la première. Les canons seuls tonnaient encore et renversaient des files d'hommes. Tous les Républicains s'avançaient en masse, Hoche au milieu d'eux. Nos batteries tiraient aussi sur les Prussiens. Ce qui se passa quand les Français furent encore une fois près des palissades est quelque chose d'impossible à décrire. Si le père Adam Schmitt avait été avec nous, il aurait vu ce qu'on peut appeler une terrible bataille. Les Prussiens montrèrent là qu'ils étaient les soldats du grand Frédéric, baïonnettes contre baïonnettes, tantôt les uns, tantôt les autres reculaient ou poussaient en avant.

^'Mais ce qui décida la victoire pour les Bépublicains, ce fut l'arrivée de leur troisième colonne sur les hauteurs, à gauche des retranchements ; elle avait tourné le Béebaeh et sortait du bois au pas de course.* Alors il fallut bien quitter la partie ' ; les Prussiens, pris des deux côtés à la fois, se retirèrent, abandonnant dix-huit pièces de canon, vingtquatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de morts. Ils se dirigèrent du côté de Wœrth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d'impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s'ébranle. Nous apprîmes le même soir qu'ils avaient fait douze cents prisonniers et remporté six canons.

"Voilà, mes chers amis, ce qu'on appelle le combat de Wœrth et de Frœschwiller, dont la nouvelle a dû vous parvenir au moment où je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire.

" Depuis ce moment, je n'ai rien vu de nouveau ; mais que d'ouvrage nous avons eu ! Jour et nuit il a fallu couper, trancher,* amputer, tirer des balles ; nos ambulances sont encombrées de blessés : c'est une chose bien triste.

MADAME TH^BâSE. 183

"Cependant, le lendemain de la victoire, Tarmée s'était portée en avant. Quatre jours après, nous avons appris que les conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche et de Pichegru ^ nuisait aux intérêts de la République, avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci, se voyant à la tête des deux armées du Ehin et de la Moselle, sans perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser sur les lignes de Wissembourg; qu'il l'avait battu complètement au Greisberg, de sorte qu'à cette heure les Prussiens sont en retraite sur Mayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que le territoire de la République est débarrassé de tous ses ennemis.

" Quant à moi, je suis maintenant à Wissembourg, accablé d'ouvrage ; madame Thérèse, le petit Jean et les restes du 1^ bataillon occupent la place, et l'armée marche sur Landau, dont l'heureuse délivrance fera l'admiration des siècles futurs.

" Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons l'armée, nous passerons par Anstatt, couronnés des palmes de la victoire; nous pourrons encore une fois vous serrer sur nos cœurs, et célébrer avec vous le triomphe de la justice et de la liberté.

"O chère liberté; rallume dans nos âmes le feu sacré dont brûlèrent jadis tant de héros ; forme au milieu de nous des générations qui leur ressemblent ; que le cœur de tout citoyen tressaille à ta voix; inspire le sage qui mérite; porte l'homme courageux aux actions héroïques ; anime le guerrier d'un enthousiasme sublime ; que les despotes qui divisent les nations pour les opprimer disparaissent de ce monde, et que la sainte fraternité réunisse tous les peuples de la terre dans une même famille !

"Avec ces vœux et ces espérances, la bonne madame Thérèse, petit Jean et moi nous vous embrassons de cœur.

"Jacob Wagneb."

" P.S. — Petit Jean recommande à son ami Fritzel d'avoir bien coin de Scipio."

184 MADAME THÉBàSE.

La lettre de l'oncle Jacob nous remplit tous de joie^ et l'on peut s'imaginer avec quelle impatience nous attendîmes dès lors le 1" bataillon.

Cette époque de ma vie, quand j'y pense, me produit l'effet d'une fête; chaque jour nous apprenions quelque chose de nouveau : après l'occupation de Wissembourg, la levée du siège de Landau, puis la prise de Lauterbourg, puis celle de Kaiserslautem, puis l'occupation de Spire, où les Français recueillirent un grand butin, que Hoche fit transporter à Landau, pour indemniser les habitants de leurs pertes.

Autant les gens du village avaient crié contre nous, autant alors ils nous tenaient en vénération. Il était même question de mettre Koffel du conseil municipal et de nommer le mauser bourgmestre; on ne savait pas pourquoi, car personne jusqu'alors n'avait eu cette idée ; mais le bruit commençait à se répandre que nous allions redevenir Français, que nous avions été Français quinze cents ans auparavant, et que c'était une abomination de nous avoir tenus si longtemps en esclavage.

Bichter avait pris la fuite, sachant bien ce qui l'attendait, et Joseph Spick ne sortait plus de sa baraque.

Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie ; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne ; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au court par la traverse du Bourgerwald. Cela nous désolait, et nous finissions par croire que notre bataillon n'arriverait jamais, lorsqu'une après-midi le mauser entra tout essoufflé en criant :

" Les voilà ... ce sont eux ! "

n revenait des champs la pioche sur l'épaule, et de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle, tout le monde sortait Moi, ne me

MADAME THÉRàSE. 185

possédant plus d'enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et Frantz Sépel, que je rencontrai sur la route. Il faisait du soleil, la neige fondait, les flaques de boue éclataient autour de nous comme des obus à chaque pas^; mais nous n'y prenions pas garde, et durant une demi-heure nous ne cessâmes point de galoper. La moitié du village, hommes, femmes, enfants^ nous suivaient en criant : " Ils arrivent ... ils arrivent ! " Les idées des gens changent d'une façon singulière^ tout le monde était alors ami de la République.

Une fois sur la montée de Birkenwald, Hans Aden^ Frantz Sépel et moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s'approchait à mi-côte, le sac au dos, le fusil sur l'épaule^ les officiers derrière les compagnies. Plus loin^ sur le grand pont, défilaient les voitures. Tout cela s'avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route ; l'un s'arrêtait pour allumer sa pipe, l'autre donnait un coup d'épaule pour relever son sac, on entendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur.

Moi, dans cette foule je ne cherchais des yeux que l'oncle Jacob et madame Thérèse ; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis l'onde, il était derrière, à cheval sur Rappel J'eus d'abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habit à revers rouges et un grand sabre à fourreau de fer ; cela le changeait d'une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand ; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate ; elle avait les joues roses et les yeux brillants ; l'oncle chevauchait près d'elle, ils causaient ensemble.

Je reconnus aussi le petit Jean, que je n'avais vu qu'une fois; il marchait, un large baudrier orné de baguettes en

186 MADAME THâBàSB.

travers de la poitrine, les bras couverts de galons, et son sabre ballottant derrière les jambes. Et le commandant, et le sergent Laflèche, et le capitaine qae j'avais conduit dans notre grenier, et tous les soldats, oui, presque tous je les reconnaissais ; il me semblait être dans une grande famille ; et le drapeau couvert de toile cirée me faisait aussi plaisir avoir.

Je courais à travers tout le monde, Hans Aden et Frantz Sépel avaient déjà trouvé des camarades, moi je marchais toujours, j'étais à trente pas de la charrette et j'allais appeler: *' Oncle I oncle ! " quand madame Thérèse, se penchant par hasard, s'écria d'une voix joyeuse :

"Voici Scipio!"

Dans le même instant, Scipio, que j'avais oublié chez nous, tout effaré,^ tout crotté, sautait dans la voiture.

Aussitôt petit' Jean s'écria :

«Scipio!"

Et le brave caniche, après avoir passé deux ou trois fois ses grosses moustaches sur les joues de madanie Thérèse, bondit à terre et se mit à danser autour de petit Jean, aboyant, poussant des cris et se démenant comme un bienheureux.*

Tout le bataillon l'appelait :

"Scipio, ici !.. . Scipio î . . . Scipio ! "

L'oncle venait de m'apercevoir et me tendait les bras du haut de son cheval. Je m'accrochai à sa jambe, il me leva et m'embrassa ; je sentis qu'il pleurait et cela m'attendrit. Il me tendit ensuite à madame Thérèse, qui m'attira dans sa charrette en me disant :

"Bonjour, Fritzel."

Elle paraissait bien heureuse et m'embrassait les larmes aux yeux.

Presque aussitôt le mauser et Koffel arrivèrent, donnant des poignées de main à l'oncle ; puis les autres gens du village, pêle-mêle avec les soldats, qui remettaient aux hom-

MADAME THEBàSE. 187

mes leurs sacs et leurs fusils pour les porter en triomphe, et qui criaient aux femmes :

^'Hél la grosse mère! . . . La jolie fille! . . . parici^I . . . par ici !

<' C'était une véritable confusion, tout le monde fraternisait, et au milieu de tout cela, c'était encore petit Jean et moi qui paraissions les plus heureux.

'< Embrasse petit Jean," me criait l'oncle.

— Embrasse Fritzel," disait madame Thérèse à son frère. Et nous nous embrassions, nous nous regardions émerveillés.

"IL me plaît, cria petit Jean, il a l'air bon enfant.'

— Toi, tu me plais aussi," lui dis-je, tout fier de parler en français.

Et nous marchions bras dessus bras dessous, tandis que l'oncle et madame Thérèse se souriaient l'un à l'autre. Le commandant me tendit aussi la main en disant : "Hél docteur Wagner, voici votre défenseur. — Tu vas toujours bien, mon brave ?

— Oui, commandant.

— A la bonne heure I "

C'est ainsi que nous arrivâmes aux premières maisons du village. Alors on s'arrêta quelques instants pour se mettre en ordre, petit Jean accrocha son tambour sur sa cuisse, et le commandant ayant crié : '' En avant, marche ! " les tambours retentirent.

Nous descendîmes la grande rue, marchant tous au pas et nous réjouissant d'une entrée si magnifique. Tous les vieux et les vieilles qui n'avaient pu sortir étaient aux fenêtres et se montraient l'oncle Jacob, qui s'avançait d'un air digne derrière le commandant entre ses deux aides. Je remarquai surtout le père Schmitt, debout à la porte de sa baraque ; il redressait sa haute taille voûtée et nous regardait défiler avec un éclair dans l'œil.

Sur la place de la fontaine le commandait cria : ^' Halte I ^

188 MADAMK THJBàSE.

On mit les fusils en faisceaux, et tout le monde se dispersa^ les uns à droite, les autres à gauche ; chaque bourgeois voulait avoir un soldat, tous voulaient se réjouir du triomphe de la République une et indivisible ; mais ces Français, avec leurs mines joyeuses, suivaient de préférence les jolies filles. Le commandant vint avec nous. La vieille Lisbeth était déjà sur la porte, ses longues mains levées au ciel, et criait:

" Ah I madame Thérèse ... ah! monsieur le docteur ! . . ."

Ce furent de nouveaux cris de joie, de nouvelles embrassades. Puis nous entrâmes, et le festin de jambon, d'andouilles et de grillades arrosées de vin blanc et de vieux bourgogne commença: Koffel, le mauser, le commandant, l'oncle, madame Thérèse, petit Jean et moi, je vous laisse à penser quelle table, quel appétit, quelle satisfaction !

Tout ce jour-là, le 1" bataillon resta chez nous ; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d'hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d'Anstatt. L'oncle resta au village, il déposa son grand sabre et son grand chapeau ; mais depuis ce moment jusqu'au printemps, il ne se passa pas de jour qu'il ne fût en route pour Hacmatt : il ne pensait plus qu'à Hacmatt.

De temps en temps madame Thérèse venait aussi nous voir avec petit Jean ; nous riions, nous étions heureux, nous nous aimions !

Que vous dirai-je encore? Au printemps, quand commence à chanter l'alouette, un jour on apprit que le 1" bataillon allait partir pour la Vendée. Alôfs l'oncle, tout pâle, courut à l'écurie et* monta sur son Rappel; il partit ventre à terre, la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet.

Que se passa-t-il à Hacmatt ! Je n'en sais rien ; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le lendemain, l'oncle fier comme un roi, revint avec madame Thérèse et petit Jean, qu'il y eut grande noce \ chez nous, embrassades et réjouissances.

MADAME THÉBàSE. 189

Huit jours après, le commandant Duchêne arriva avec tous les capitaines du bataillon. Ce jour-là, les réjouissances furent encore plus grandes. Madame Thérèse et Poncle se rendirent à la mairie, suivis d'une longue file de joyeux convives. Le mauser, qu'on avait nommé bourgmestre à l'élection populaire, nous attendait, son écharpe tricolore autour des reins. Il inscrivit l'oncle et madame Thérèse sur un gros registre, à la satisfaction universelle ; et dès lors petit Jean eut un père, et moi j'eus une bonne mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans répandre des larmes.

J' aurais encore bien des choses à vous dire . . . mais c'est assez pour une fois. Si le Seigneur Dieu le permet, un jour nous reprendrons cette histoire qui finit, comme toutes les autres, par des cheveux blancs et les derniers adieux de ceux qu'on aime le plus au monde.

Vis DE Madame TniiBisE.

[Tht following notoi aarame that the pnpU has at hand a dictionary al leaat as good as Gase's.]

CHAPTEB L

Page 1. 1. Anstatt: For the supposed location of Anstatt in Bhenish Bavaria see page 16. — 2. Vosges allemandes : The Vosges Mountains are situated partly in North-eastern France, partly in South-westem Grermany; hence the adjective. The German Vosges are here synonymous with the Hardt Mountains. — 3. bonnet de ooton: A soft cap resembling a liberty-cap. The tip hung down between the shoulders. —4. garnis au-dessus d'un flocon de Isdne: ornamented at the top with a tuft of wool. — 5. faisait : would make. The imperfect here, as often in this chapter, is to be translated by the auxiliary loould. — 6. M. de Buffon : He published the first three volumes of his Natural History in 1749. Twelve more volumes appeared between 1749 and 1767. — 7. allée: a passage-way inside the house.

Faqb 2. 1. sentimental : sympathetic. — 2. Tout cela je le vois : le repeats tout cela. — 8. casaquin : a loosely fitting sack. — 4. qui file: The relative pronoun with the present or imperfect may frequently best be translated into English by the present participle. — 5. le fourneau : Usually a furnace or cook-stove ; here it is used for poêle, as often in Lorraine. —6. à la pipée: by calling. One catches birds à la pipée by imitating the cry, say, of an owl to attract them to branches smeared with sticky bird-lime. The attracting call was originally made with a reed or pipe ; hence the French expression. — 7. trouble : un stillness, commotion, disturbance; not trouble, which is usually peine.

Page 3. 1. soupe à la farine : porridge.— 2. trébuchets, laoeta: A trébuchet is a trap consisting of a cage, the top of which is made so as to tip down when a bird lights on it. A lacet is a noose or springe or snare. — 3. du lard auz chouz : pork and cabbage. Lard usually means bacon. — 4. Noudels : German Nudel, a kind of macaroni, home

192 MADAME TH^BàSE.

made. — 6. knœpfélst German ITitosp/eZ, dough-balls. — 6. pâturer: to tend the cows. — 7. coiffé de: wearing, having on. — 8. Mauser: German for mouae-hutUer ; here mole-catcher; in French taupier.— 9. rentrant : retreating. — 10. quatre : Quatre is often used in French to denote a small indeterminate number. — 11. souqueDille: smockfrock. — 12. de groe done qui luisaient sur le devant, en forme de griffes, Jusqu'au baut des épaisses semelles: large shining nails, set in the fore part of the thick shoes and resembling claws. — 13. à reflate d'or : with golden tints.

Paox 4. 1. attrapes: traps.— 2. dénicher: Literally, to take otU of a nest; here simply to take out, — 3. à votre service: won't you have some? — 4. Héming: A town in Alsace. — 6: faisait de tout: did a little of everything, was a Jack-at-all-trades. — 6. il rafistolait la ▼aisselle fdlée avec du fil de fer : he mended cracked dishes with wire.

Paob. 5. 1. les Jambes et les bras cassés : Note that cassés limits janibes as well as bras, but agrees only with brcis. — 2. tiroir à rabota : cabbage-cutter. This consists of a box resembling a drawer {tiroir) with transverse knives like the chisel of a plane (rabot). — 3. hotte : pack-basket. — 4. Pas de chouar: An elliptical expression for n^avezvous pas de choux, — 5. oignons: corns. — 6. Bon appétit: Words addressed to one who is about to eat or is eating. Some such expression as 1 wish you is understood. Compare bon jour, bon soir, bonne nuU. — 7. 81 le cœur vous en dit : won't you sit by and have some ?

Page 6. 1. elles formaient barbe: ''Swarming may be looked for when the bees become crowded for room and hang in large nimibers outside the hive." This hanging in large numbers outside the hive is referred to in formaient barbe, were forming beard. — 2. une pendule : Distinguish between une pendule, a clock, and tin pendule, a pendulum.

Paob 7. 1. commune : A territorial division in which the people have common Interests regulated by a common government. The chief officials are a mayor or burgomaster, and the members of the municipal counclL Translate commune or town. — 2. de cuir bouilli : of waxed leather, waterproof. — 3. chasses à courre: hunts with horse and hounds. Courir, in the general sense of to run, has taken the place of courre. — 4. les Républicains : This refers to the French, who declared France a republic, Sept. 22, 1702. — 5. lePalatinat : the Lower Palatinate, which, at the time of this story, 1793, comprised a part of Rhenish Prussia, a part of Baden, and Rhenish Bavaria. Anstatt 1b situated in the last. ^6. les trois électeurs: The electois

were the princes who had the right of electing the emperor of Germany. Thiee of the electors — those probably meant here — were the archbishops of Cologne, Mayence, and Treves.— -7. le roi 'Wilhelm de Prusse : Frederick William II. was king of Prussia from 1786 to 1797. — 8. rempereur Joseph : Joseph II. was emperor of Germany from 1765 to 1790. He was succeeded by his brother Leopold, who reigned two years. Francis II. was emperor of Grermany fnmi 1792 to 1806, when he renounced his title. After that he was emperor only of Austria and died in 1836. Hence in 1793, the time of the story, Francis was emperor, not Joseph.

Paob 9. 1. la bourgeoisie: towns-people of the middle class. —

2. noblesse de robe, noblesse d'épée : The former expression refers to those who have become nobles by virtue of having held certain offices; hence magistrales, clergy. The latter expression refers to those whose noble rank had been originally acquired by service in war; hence nohUity, nobles, — 3. On aura beau faire : do what you will. — 4. la guerre de Sept ans: The Seven Years' War was fought between Austria, Saxony, France, Sweden, Russia, and South Germany on one side, and on the other side Prussia and England. It began in 1766 and ended in 1763, when a treaty was made by which **all should remain as it had been before the war.'' — 6. à plate couture: soundly. Literally, to a flat seam. — 6. religieux : Religieux are properly persons who have taken monastic vows. But only the "unsworn" priests and monks who refused to take the oath of allegiance to the new order of things in France were banished.

Paoe 10. 1. remplumer: Literally, to rtfeather; here, to make good their losses, — 2. Saul votre respect: begging your pardon. —

3. Jacobin : The original Jacobins were monks of the order of Saint Dominic. They took their name from the church of Saint Jacques (Jacobus) in Paris, near which they built their convent. In the time of the French Revolution, a radical political club held its meetings in this convent, and therefore its members were called Jacobins. They aimed at a republic with freedom and equality for all *' citizens."

Page 11. 1. on verrait trop facilemen t que leurs pensées, leurs inventions et leurs désirs se rapportent à de pauvres géoles:

Their poor abilities would be too conspicuous in their thoughts, theix works, and their ambitions. — 2. les Impériaux : the Austrians.

Fags 12. 1. Pareillement : the same to you.

liM MADAME THiBÉSB.

CHAPTER n.

Pagb 18. 1. galette: A kind of cake, oblong in form and baked to a crisp. —2. levure de bière : barm, yeast — 8. fermenter : rise. — 4. ronflait depnia une heure : With depuis the present is translated by the English perfect, and the imperfect, as here, by the English pluperfect — 5. en Tair : astir— 6. des reflets pourpres miroitaient •or mes vitres : reflections of purple light were dancing on my window-panes.

Paoh 14. 1. ifen que de grands gaillards, coiffés d^immenses ohapeaux à cornes : nothing but tall fellows wearing immense cockedhats. A chapeau à [trois] comes was a hat, of which the brim was turned up so as to make three points or comers. Later the brim was turned up so as to make two points. The term tricorne is also used. — 2. mettre en faisoeauj: : to stack. — 3. tignasse : Literally, an old or badly kept wig or unkempt hair ; here, old cue. The word is also written teignasse. The name comes from the resemblance such a wig bears to the hair of a teigneux, a man afiSicted with the scurvy (teigne), — 4. qui retiraient: Note again that the present or imperfect indicative, with the relative pronoun as subject, is often best translated by the present participle.

Paoh 15. 1. brasser: This word means to brew, to stir together; hence to mix, as here. Pétrir, to knead, has already been used in this chapter. — 2. favoris : side-whiskers. — 3. écartées : standing out from. — 4. coquille: basket-hilt. — 5. l'arme au bras : vnth gun at support —6. ta es médecin : Note that the major employs tu instead of vous. The French Republicans did away vnth all distinctions of rank and declared all men equal. Every man was to be simply a citoyen, every woman a citoyenne. So, instead of vous, which implied superiority, tu was to be used.

Paob 16. 1. poor en revenir à nos moutons : to return to our subject The original expression, revenons à ces moutons, occurs in an old French farce, L'Avocat Pathelin, in which a draper accuses his shepherd of stealing and killing his sheep. In court the draper recognizes the shepherd's lawyer as the one who had robbed him of some cloth, and in his statement mixes up the cloth and the sheep. Thereupon the judge exclaims, Revenons à ces moutons; qu'en fut-il f The expression afterwards became proverbial. — 2. sur les quatre chemins : on the road. — 3. les habits blancs : the Austrians.

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Paob 17. 1. nous autres: Autres simply emphasizes nous. We don't hang, we don't. — 2. ce n'eat pas trop b6te ; that's not bad. — 3. entre Bitche et Sarreguemines : The major came from this region, as appears on page 19.

Paoe 18. 1. à la bonne heure : Good! Very welll An expression of satisfaction. — 2. reparation d'honneur : I beg your pardon, I was wrong. Faire réparation oThonneur means to confess that one has blamed unjustly. — 3. Nous allons boire encore un coup pour cimenter les fôtes de la Concorde : we will drink another glass to the Feast of Peace. In les fêtes de la Concorde there is an allusion to the celebrations held on the Field of Mars in Paris on the fourteenth of July, the anniversary of the destruction of the Bastille. Of the Feast of Federation, July 14, 1790, Duruy says : '* This was the most beautiful day of the Revolution. The spirit of concord and brotherly love filled all hearts." — 4. les droits de l'homme : The National Assembly in Paris made a declaration of what it regarded as the Rights of Man. Among these were the doctrine of equality and the supremacy of the people.

Paob 19. 1. notre grand Handrln de comte: our tall spindleshanks of a count. — 2. Avale-moi ça: Moi is the so-called Ethical Dative. Compare in English : * * I'll rhyme you so eight years together. ' ' " It ascends me into the brain." — 3. sec comme un hareng saur : thin as a rail ; lean as a down-iiver shad. Avoid translating such expressions literally.

Paoe 20. 1. sautèrent: were shattered. — 2. pain d^épice: gingerbread. — 3. ne se tenait plus sur ses longues Jambes: could hardly stand up on his long legs.

Paob 21. 1. de sorte que sa figure, dont on ne vosrait que la lace sans les côtes, semblait extrêmement longue : so that her face, of which only the front could be seen, seemed very long. — 2. tricolore : of red, white, and blue. These colors of the French flag were adopted in 1789. Red and blue were the colors of Paris, and white, the color of royalty. — 3. ébahie: in open-mouthed astonishment. — 4. en sautoir sur l'épaule : over the shoulder. En sautoir means presenting the appearance of a Saint Andrew's cross X . — 6. courir par tout le village : to ransack the whole village.— 6. la branche de sapin: Sign of an fain.— 7. tambour-maitre : drum-major.— 8. kaiserlick: German J^aiaerlich, an Imperialist.

196 MADAME TH^RàSE.

Paoe 22. 1. assignats : Fftper money issued daring the French Revolution. Notes, bills. — 2. Une longue canne à pomme de onivre en forme d^ oignon : A description of the drum- major's baton. — 3. tout oliacun : Compare the English expression each and all, — 4. civique : A word on everybody's tongue at the time of the Revolution ; here equivalent to republican. The speech is in keeping with the pompousness of a drum-major. — 6. je fais : I'll have.

Page 23. 1. il venait d'en échapper d'une belle: he had just had a very narrow escape of it.

CHAPTER m

Page 24. 1. en frappant de la semelle : stamping on the ground.

Page 25. 1. allonger la lèvre au goulot : put their lips to the spout. — 2. brouette : handcart. The word usually means a wheelbarrow. — 3. mèche : wisp. — 4. à cheval sur des bottes de foin, ils se faisaient la queue Pun à Fautre: they were sitting ajstride upon some bundles of hay, doing up each other's pigtails.

Page 26. 1. caniche : On page 76 the same dog is described as a " French dog, with hair like sheep's wool " ; poodle. — 2. Fais battre le rappel : have the drums beat to arms.

Page 27. 1. Hue : get up, g'lang.

Page 28. 1 . Croates : Croats, soldiers from Croatia. — 2. ventre à terre: at full speed. — 3. se repliaient: fell back. — 4. lea compagnies se croisaient comme un jeu de cartes: the companies crossed one another's tracks like the shuffling of a pack of cards.— 6. sur trois rangs: three deep. — 6. la latte: sabre. — 7. J'avais bien peur, mais la curiosité l'emportait encore: my fear was great, but my curiosity was still greater. — 8. Forverta : The German word is Vorvjarts, meaning Forward; the French expression is en avant

Page 29. 1. crépi: plastering. — 2. croisait la baïonnette : were in guard position. The word croiser is used in this expression because the gun forms nearly a cross {croix) with the body. — 3. coup de pointe: thrust. — 4. à quatre pattes: on all fours; on their hands and knees. — 6. Pardône, Françôse: Pardon, Français,

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Paob 30. 1 . fedsalt serrer les rangs : was ordering the ranks closed ap. — 2. maison commune: town-house, town- hall. — 3. gamelles: mess-pans. — 4. les manteauj: rouges: red coats, Croats. See page 28.

Page 31. 1. des pelisses vertes : green hussar-cloaks.

Page 32. 1. lies houlans : A houlan or uhlan is ^^ one of a kind of light cavalry of Tartaric origin, first introduced into European armies in Poland.*' He was armed with lance, pistols, and sabre. — 2. ^e dolman : dolman, ** the uniform jacket of an hussar, and worn like a cloak with one or both sleeves hanging loose.'* — 3. bonnets à poil: bear-skin caps. — 4. à quatre pas: Another example of the use of quatre to denote a small indeterminate number.

Page 33. 1. une chanson : The Marseillaise. — 2. qui vous donnait la chair de poule : which made your flesh creep. — 3. se redressa : straightened out. — 4. acharnés à la bataille : maddened by the first taste of battle ; battle-crazed. The figure is from giving do£3 or falcons a taste of the prey they are to hunt that they may become desperate for more. — 5. cassines : small houses of mean appearance ; hovels.

Page 34. 1. guévoir: This word is used in Alsace and Lorraine for abreuvoir, a horse-pond, to which horses and cattle are taken to drink. — 2. percés à jour : completely riddled ; literally, pierced so that the light showed through. — 3. U s'agit de tirer notre peau dlci : the thing is to get out of this with our skin. — 4. sur les bras : on our hands.—- 5. battre la retraite: sound a retreat. Battre en retraite means to retreat. — 6. c'est bien vu: it's a good plan.

Page 35. 1. frémissement : din.

CHAPTEB rv.

Page 36. 1. j'étais sans malice : I meant no harm.

Page 37. 1. une gerbe de feu: a jet of flame.— 2. Seigneui Dieu! thank God 1 — 3. On finit par se rendre maître du feu:

they finally succeeded in putting out the fire.

Page 38. 1. houzards : Same as hussards. — 2. caissons : caissons, ammunition-chests. — 3. une longue polonaise blanche tellemet^'*

198 MADAME THf BASB.

oowmrtm de toriadM et de brodeitos d*or : a long white frogged ooat Bo oovered with gold coid and lace.~4. bore : drugget, a thick woollen goods. --6. ohaaaeiini tyroUens: Tyrolese light infantry. The Tyrol is the western-most province of Austria, lying between Germany and Italy . —6. carabines d^Insprttck à balles forcées : Innshmck rifles with close-fitting bullets. Innsbruck is the capital of the Tyrol. — 7. la grosse cavalerie : heavy-armed cavahy.

Paob 39. 1. Poor vous rendre mes deroirs : I shall esteem it my duty, sir. — 2. des charrettes et des tombereauj:: wagons and tip-carts. — 8. souplrauj: : cellar-windows.

Paob 40. 1. le mouvement que dut se donner T oncle pour se rendre à rappel de tous : the haste uncle had to make to answer all the calls. — 2. qu'il vienne : tell him to come.

Faob 41. 1. U tombe mal : he'll catch it ; Til fix him.

Paob 42. 1. elle a reçu son compte ... et c'est bien fait : she has got her reckoning,and it's good enough for her. — 2. chien caniche : for caniche used as a noun, see page 26.

Paob 43. 1. da haut en bas : from head to foot. — 2. cela ne lait rien à la chose : it makes no odds.

Paob 44. 1. se découpaient sur le fond noir: stood out against the dark background.— 2. kreutaers: A kreutzer is a German coin worth two-fifths of a cent

Paob 45. 1. la folie reprend le dessus : she's losing her head again.— 2. U faut que tout s'en môle: there must be no end of bother. — 3. déployé sa trousse : spread out his instruments.

Paob 46. 1. en: on account of it (the dog's whining). — 2. Bon, maintenant, U regarde ! n est dit que tout doit aller de travers : and now he's looking on I everything is fated to go wrong.

Paob 47. 1. aura reçu : must have received. — 2. au premier: in the second story; up-stairs. Étagt is understood. See page 107, Une 2. The first fioor is called rez-de-chausUe.

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