WEST MAIN STREET WEBSTER, N.Y
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Que d’idées me Passaient alors par la tête ! Tantôt je songeais au soldat mort dans la grange de Réebock, au coq, noir de la lucarne; tantôt au père Schmitt faisant faire l’exercice à Scipio; puis à l’Altenberg, à la descente de notre traîneau, Tout cela me revenait comme un rêve; les sifflements plaintifs du feu me paraissaient être la musique de ces Souvenirs, et je sentais tout doucement mes yeux se fermer.
Cela durait depuis environ une demi-heure lorsque je fus réveillé Par un bruit de sabots dans l'allée; en même temps, la porte s’ouvrit, et la voix joyeuse du Mauser dit dans la chambre:
‘De la neige, monsieur le docteur, de la neige ! Elle recommence À tomber, nous en avons encore pour toute la nuit,”
Il paraît que l’oncle avait fini par S’assOupir, car seulement au bout d’un instant, je l’entendis s0 remuer et répondre:
‘Que voulez-vous, mauser, c’est Ja saison; il faut s’attendre à cela maintenant, ”
Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière,
Le mauser s’approchait dans l'ombre.
: “Tiens! Fritzel est là! dit-il. Tu n’as donc pas encore sommeil ?”
L’oncle rentrait.
Je tournai la tête, et je vis que le mauser avait ses habits d’hiver: son vieux bonnet de martre, la queue râpée pendant sur le dos, s:. veste en peau de chèvre, le poil en dedans, son giiet rouge, les poches ballottant sur les cuisses, et sa vieille culotte de velours brun, ornée de pièces aux genoux. I] souriait, en plissant ses petits Jeux, et tenait quelque chose sous le bras,
“Vouz venez pour la gazette, mauser ? dit l'oncle,
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Elle n’est pas arrivée ce matin, le messager est en re. tard.
— Non, monsieur le docteur, non; je viens pour autre chose. ”
I1 déposa sur la table un vieux livre carré, à couvercle de bois d’au moins trois lignes d'épaisseur, et tout couvert de larges pattes en cuivre représentant des feuilles de vigne; les tranches étaient toutes noires et graisseuses à force de vieillesse, et de chaque page sortaient des cordons et des ficelles pour marquer les bons endroits.
“Voilà pourquoi j'arrive ! dit le mauser; je n’ai pas besoin de nouvelles, moi; quand je veux savoir ce qui se passe dans le monde, j’ouvre et je regarde.”
Alors il sourit, et ses longues dents jaunes apparurent sous les quatre poils de ses moustaches, effilées comme des aiguilles.
L’oncle ne disait rien; il approcha la table du fourneau
et s’assit dans son coin.
‘Ori, reprit le rmauser, tout est là-dedans; mais il faut comprendre... il faut comprendre, fit-il en se touchant la tête d’un air réveur. Les lettres ne sont rien ; c’est l'esprit. l’esprit qu’il faut comprendre.”
Puis il s’assit dans le fauteuil et prit le livre, sur ses cuisses maigres avec une sorte de vénération; il Pouvrit, et, comme l'oncle le regardait:
‘ Monsieur le docteur, dit-il, je vous ai parlé cent fois du livre de ma tante Rœsel, de Héming; eh bien, aujourd’hui je vous l’apporte pour vous montrer le passé, le présent et l’avenir. Vous allez voir, vons allez voir! Tout ce qui est arrivé depuis quatre ans était écrit d’avance; je le comprenais bien, seulement je ne voulais pas le dire, à cause de re Richter, qui se serait moqué de moi, car il ne voit pas plus loin que le bout de son nez, Ef l'avenir est aussi là-dedans; mais je ne l’expli
querai qu’à vous, monsieur le docteur, qui êtes un homme sensé, raisonnable et clairvoyant. Voilà pourquoi j'arrive.
— Écoutez, mauser, dit l’oncle, je sais bien que tout est mystère dans ce bas monde, et je ne suis pas assez vaniteux pour refuser de croire aux prédictions et aux miracles rapportés par des auteurs graves, tels que Moïse, Hérodote, Thucydide, Tite-Live et beaucoup d’autres, Malgré cela je respecte trop la volonté du Seigneur pour vouloir pénétrer les secrets réservés par sa sagesse infinie; j’aime mieux voir dans votre livre l’accomplissement des choses déjà passées que l'avenir. D’abord ce sera beaucoup plus clair,
— C’est bon, c’est bon, vous saurez tout,” répondit le taupier, satisfait de l’air grave de l'oncle.
Il poussa son fauteuil vers la table, posa le livre au bord; puis, se mettant à fouiller dans sa poche, il en tira de vieilles bésicles en cuivreet les enfourcha sur son nez, ce qui lui donnait une figure vraiment bizarre.
On peut s’imaginer mon attention: je m'étais aussi raz proché de la table, les coudes an bord, le menton dans les mains, et je regardais, retenaut mon haleine, les yeux écarquillés jusqu'aux tempes.
Toujours cette scène sera présente à mon esprit: le silence profond de la chambre, le tic-tac de horloge, le bruissement du feu, la chandelle comme une étoile au milieu de nous; en face de moi, l’oncle dans son coin grisâtre, Scipio à mes pieds, puis le mauser, courbé sur le livre des prédictions, et derrière lui les petites vitres noires, où descendait la neige dans les ténèbres; je revois tout cela, et même il me semble entendre encore la voix de ce pauvre vieux taupier, et celle de ce bon oncle J acob, descendus tous deux depuis si longtemps dans la tombe.
C’était une scène étrange.
‘Comment, mauser ! dit l’oncle, vous avez besoin de
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lunettes À votre âge ? moi qui vous croyais une vue excellente ?
— Je n’en ai pas besoin pour lire des choses ordinaires, ni pour regarder dehors, répondit le taupier; j'ai de bons yeux, et d’ici jusque sur la côte de l’Altenberg, au printemps, je vois un nid de chenilles sur les arbres; mais vous saurez que ces lunettes sont celles de ma tante Rœsel, de Héming, et qu’il faut les avoir pour comprendre ce livre. Quelquefois ça me trouble, mais je lis au-dessus ou au-dessous; le principal est que je les aie sur le nez.
— Ah ! c’est différent, bien différent,” dit l’oncle d’un ton sérieux; car il avait trop bon cœur pour laisser voir au taupier que cela l’étonnait.
Aussitôt le mauser se mit à lire:
“Ann0 1793.—L'herbe est séchée et la fleur est tombée, parce que le vent a soufïlé dessus ! Cela signifie que nous sommes en hiver: l’herbe est séchée, parce que le vent à souffté dessus !”
L’oncle inclina la tête, et le taupier poursuivit:
‘ Les îles ont vu et ont été saisies de crainte; les bouts de la terre ont été effrayés; ils se sont approchés et sont venus.” (Ça, monsieur le docteur, c’est pour faire entendre que l’Angleterre, et même les îles qui sont plus loin dans la mer, ont été effrayées à cause des Républi- Cains. ‘Ils se sont approchés et sont venus !” Tout le monde sait que les Anglais ont débarqué en Belgique pour faire la guerre aux Français. Mais écoutez bien le reste: ‘ En ce temps-là, les conducteurs des peuples seront comme le feu d’un foyer parmi du bois, et comme un flambeau parmi des gerbes; ils dévoreront à droite et à gauche tous les pays.”
Le mauser alors leva le doigt d’un air grave et dit:
‘Ça, ce sont les rois et les empereurs qui s’avancent
au milieu de leurs armées, et qui dévorent tout dans leg pays qu’ils traversent. Nous connaissons malheureusement ces choses pour les avoir vues; notre pauvre villago s’en souviendra longtemps. ”
Et comme l’oncle ne répondait pas, il reprit:
‘En ce temps-là, malheur au pasteur du néant qui abandonnera son troupeau; l'épée tombera de son bras et son œil droit sera entièrement obscurei.” Nous Voyons, par ces mots, l’évêque de Mayence, avec sa nourrice et ses cinq maîtresses, qui s’est sauvé l’année dernière, à l’arrivée du général Custine. C’était un vrai pasteur du néant, qui faisait le scandale de tout le pays: son bras s’est desséché et son œil droit s’est obscurci.
— Mais, dit l’oncle, songez donc, mauser, que cet évêque n'était pas le seul, et qu’il y en avait beaucoup ayant la, même conduite, en Allemagne, en France, en Italie et dans tout le monde.
— Raison de plus, monsieur le docteur, répondit Je taupier, le livre parle pour toute la terre, << car,-—fit-il, le doigt appuyé sur la Page, —car, en ce temps-là, dit l’Éternel, j’ôterai du monde les faux prophètes, les faiseurs de miracles et l'esprit d’impureté.” Qu'est-ce que cela peut signifier, docteur J aCob, sinon tous ces hommes qui parlent sans cessa d'amour du prochain, pour obtenir notre argent; qui ne croie»t à ‘en, et nous menacent de l'enfer; qui s’habillent de Fearpre et d’or, et nous prêchent l’humilité; qui disent: “Vendez tous vos biens pour suivre le Christ !” et ne font qu’entasser richesses sur richesses dans leurs palais et leurs couvents ; qui nous recommandent la foi et rient entre eux des simples qui les écoutent ?... — N'est-ce pas l’esprit d’impureté ?
— Oui, dit l'oncle, c’est abominable,
— Eh bien, c’est pour eux, c’est pour tous les mauvais pasteurs, que ces choses sont écrites,” dis le taupier,
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Puis il reprit:
‘En ce temps-là, il y aura aux montagnes le bruit &’une multitude, tel que celui d’un grand peuple qui se lève, un bruit de nation assemblée. C’est pourquoi les peuples d’alentour écouteront, et tout cœur d'homme se fondra. Et les orgueilleux seront éperdus; le monde sera en travail comme celle qui enfante; les bons se regarderont avec des visages enflammés; ils entendront pour i2 première fois parler de grandes choses; ils sauront que tous sont égaux à la face de l'Eternel, que tous sont nés pour la justice; comme les arbres des forêts pour la lumière !”
‘€ Est-ce bien écrit cela, mauser ? demanda l'oncle.
— Voyez vous-même,” répondit le taupier en lui remettant le livre.
Alors !’oncle Jacob, les yeux troublés, regarda:
‘€ Oui, c’est écrit, fit-il à voix basse, c’est écrit! Ah! puisse l'Éternel accomplir de si grandes choses de notre temps ! puisse-t-il réjouir notre cœur d’un tel spectacle !”
Et s’arrôtant tout à COUP, Comme étonné de son propre enthousiasme:
‘Est-il possible qu’à mon âge je me laisse encore émouvoir à ce point ? Je suis un véritable enfant.”
Il rendit le livre au mauser, qui dit en souriant:
‘Je vois bien, monsieur le docteur, que vous compre-
nez Ce Passage comme moi: ce bruit d’un grand peuple .
qui se lève, c’est la France qui proclame les droits de l’homme,
— Comment! vous croyez que cela se rapporte à la Révolution française ? demanda l’oncle.
— Eh! à quoi donc? fit le mauser; C’est clair comme le jour.”
Puis il remit ses bésicles, qu’il avait ôtées, et lut: “Il y a soixante et dix semaines pour consommer le
péché, pour expier l’iniquité et pour amener la justice des siècles. Après quoi, les hommes jetteront aux taupes {ala et aux chauves-souris les idoles faites w’argent. Et plusieurs peuples diront: ‘ Forgeons les épées en hoyaux et les hallebardes en serpes l? prumt ht, mkv
En cet endroit, le mauser posa ses deux coudes sur le
livre, et se grattant la barbe, le nez en l'air, il parut réfléchir profondément. Moi, je ne le quittais plus de l'œil; il me semblait voir des choses étranges, un monde inconnu s’agiter dans l'ombre autour de nous; le faible pétillement du feï. et les soupirs de Scipio, endormi près de moi, me produisaient L'effet de voix lointaines, et même le silence m'inquiétait,
L’oncle Jacob, lui, semblait avoir repris son calme. Il venait de bourrer sa grande pipe et l’allumait avec un bout de papier, en lançant deux ou trois grosses bouffées lentement, pour bien laisser prendre le tabac, ; Il referma le couvercle et s’étendit dans le fauteuil en exhalant un SOupir.
‘Les hommes jetteront leurs idoles d'argent,” fit le Mmauser, ça veut dire leurs écus, leurs florins et leur monnale de toute espèce. ‘Ils les jettéront aux taupes, ” c’est-à-dire aux aveugles, car vous savez, monsieur le docteur, que les taupes sont aveugles, les malheureux aveugles, comme le père Harich, sont de véritables taupes; ils marchent en plein jour dans les ténèbres, comme s'ils étaient sous terre. Les hommes, dans ce temps-là, donneront donc leur argent aux aveugles et aux chauves-souris. Par chauves-souris, il faut entendre les vieilles, vieilles femmes qui ne peuvent plus travailler, qui sont chauves et qui se tiennent dans le creux des cheminées, à la manière de Christine Besme, que Vous connaissez aussi bien que moi. Cette pauvre Christine est tellement maigre, et conserve gi peu de
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cheveux, que chacun pense en la voyant: ‘C’est une chauve-souris. ”
— Oui, oui, oui, faisait l’oncle d’un ton particulier, en balançant la tête lentement, c’est clair, mauser, c’est très clair. Maintenant, je comprends votre livre; c’est quelque chose d’admirable !
— Les hommes donneront donc leur argent aux aveugles et aux vicilles femmes par esprit de charité, reprit le mauser, et se sera la fin de la misère en ce monde; il n’yaura plus de pauvres ‘ dans soixante et dix semaines, ” qui ne sont pas des semaines de jours, mais des semaines de mois, et ‘ils aiguiseront leurs épées en hoyaux pour cultiver la terre et vivre en paix !”
Cette explication des taupes et des chauves-souris m'avait tellement frappé, que je restais les yeux tout grands ouverts, m’imaginant voir s’accomplir cette transformation bizarre dans le coin où se tenait l'oncle. Je n’écoutais plus, et la voix du mauser continuait sa lecture monotone, lorsque la porte s’ouvrit de nouvea”t, J’en eus la chair de poule: le vieil aveugle Harich et la vieille Christine seraient entrés bras dessus bras dessous, avec leur nouvelle figure, que je n’en aurais pas été plus effrayé. Je tournai la tête, la bouche béante, et je respirai: c’était notre ami Koffel qui venait nous voir; il me fallut regarder deux fois pour bien le reconnaître, tant les idées de chauves-souris et de taupes s’étaient emparées de mon esprit.
Koffel avait son vieux tricot gris de l’hiver, son bonnet de drap tiré sur la nuque et ses gros souliers éculés, dans lesquels il mettait de vieux chaussons pour sortir; Il se tenait les genoux pliés et les mains dans les poches, comme un être frileux; des flocons de neige innombrables le couvraient.
*< Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en secouant son
bonnet dans le vestibule ; j'arrive tard; beaucoup de gens m'ont arrêté sur la route, au Bœuf-Rouge et au Cruchond'Or.
— Entrez, Koffel, lui dit l'oncle. Vous avez bien fermé la porte de l’allée ?
— Oui, docteur Jacob, ne craignez rien.” Il entra, et souriant:
‘La gazette n’est pas arrivée ce matin ? dit-il, — Non, mais nous n’en avons pas besoin, répondit l’oncle d’un accent de bonne humeur un peu comique, Nous avons le livre du mauser, qui raconte le présent, le passé et l’avenir, — Est-ce qu’il raconte aussi notre victoire ?” demanda Koffel en se rapprochant du fourneau, L’oncle et le mauser se regardèrent étonnés.
‘Quelle victoire ? fit le mauser, — Hé! celle d’avant-hier, à Kaiïserslautern. On ne parle que de cela dans tout le village; c’est Richter, M. Richter qui est revenu de là-bas, vers deux heures, apporter la nouvelle, Au Cruchon-d’Or, on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l'honneur des Prussiens; les Républicains sont en pleine déroute !? à À peine eut-il parlé des Républicains, que nous re- | gardâmes du côté de l’alcôve, songeant que la Française | était là et qu’elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c’était une brave femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal L’oncle leva la main, en hochant la tête d’un air désolé } puis il se leva doucement et entr'ouvrit les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.
‘C’est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt; depuis une heure j’écoute les prédictions du mauser, j'ai tout entendu.
— Ah! madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont de fausses nouvelles,
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