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— Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment qu’une bataille s’est livrée avant-hier à Kaiserslautern, il faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autri. chiens: leur aile droite aurait traversé le village.”
Puis élevant la voix:
‘Monsieur Koffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez ?”
De toutes les choses lointaines de ce temps, celle-ci surtout est restée dans ma mémoire, car cette nuit-là nous vimes quelle femme nous avions sauvée, et nous comprîmes aussi quelle était cette race de Français qui se levait en foule pour convertir le monde.
Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions tous entrés dans l’alcôve, Moi au pied du lit, Suipio contre la jambe, je regardais en silence, et, pour la première fois, je voyais que madame Thérèse était devenue si maigre, qu’elle ressemblait à un homme: ga longue figure osseuse, au nez droit, le tour des yeux et le menton dessinés en arêtes, était appuyée sur sa main; son bras, sec et brun, sortait presque jusqu’au coude de la grosse chemise de Lisbeth; un mouchoir de soie rouge, noué sur le front, retombait derrière, sur sa nuque décharnée; on ne voyait pas ses magnifiques cheveux noirs, mais seulement quelques petits au-dessous des oreilles, où pendaient deux grands anneaux d’or. Et ce qui surtout fixa mon attention, c’est qu’au bas de son cou pendait une médaille de cuivre rouge, représentant une tête de jeune fille, coiffée d’un bonnet en forme de casque; cette relique attira mes yeux; j'ai su depuis que c’était l’image de la République, mais alors je pensai que c'était la sainte Vierge des Français.
Comme le mauser levait la chandelle derrière nous,
l’alcôve était pleine de lumière, et madame Thérèse me parut aussi beaucoup plus grande; sa hanche, sa jambe et son pied descendaient sous la couverture jusqu’au bas du lit. Je n'avais jamais remarqué ces choses, qui me frappèrent alors. Elle regardait Kofïel, qui ne quittait pas des yeux l’oncle Jacob, comme pour lui demander ce qu’il fallait faire.
‘Ce sont des bruits qui courent au village, dit-il d’un air embarrassée; ce Richter ne mérite pas pour deux liards de confiance,
— C’est égal, monsieur Koffel, racontez-moi cela, ditelle; M. le docteur le permet, N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez ?
— Êans doute, fit l’oncle d’un air de regret, Mais il ne faut pas croire tout ce qu’on rapporte.
— Non!.. on exagère, je le sais bien; mais il vaut mieux savoir les choses que de se figurer mille idées; cela tourmente moins.”
Koffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Kaiserslautern, et que, depuis sept heures du matin jusqu’à la nuit, ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les retranchements; que les Prussiens les avaient écrasés par milliers; qu’on ne voyait que des morts dans les ravins, sur la côte, le long des routes et dans la Lauter; que les Français avaient tout abandonné: leurs canons, leurs caissons, leurs fusils et leurs gibernes; qu’on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick, envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.
Madame Thérèse, le menton appuyé sur la main, les yeux fixés au fond de l’alcôve et les lèvres serrées, ne disait rien. Elle écoutait, et de temps en temps, lorsque Koffel voulait s’arrêter—car de raconter ces choses devant cette pauvre femme, cela lui faisait beaucoup de
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MADAME THÉRÂSE. 101
peine—elle lui lançait un regard très calme, et il poursuivait, disant: ‘On raconte encore ceci ou cela, mais je ne le crois pas.”
Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua à réfléchir. Puis, comme l’oncle disait: ‘Tout cela, ce ne sont que des bruits... On ne sait rien de positif... Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse,” elle se releva légèrement, pour s’appuyer contre le bois de lit, et nous dit d’une voix très simple:
“ Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Mais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole; non, cette affaire, qui vous paraît considérable, est peu de chose pour moi. J'ai vu ce même Brunswick arriver jusqu’en Champagne, à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer des proclamations qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute la France et ensuite reculer, devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins jusqu’en Prusse. Mon père, —un pauvre maître d’école, devenu chef de bataillon, —mes frères, —de pauvres ouvriers, devenus capitaines par leur courage, —et moi derrière, avec le petit Jean dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite, après les défilés de l’Argonne et la bataille de Valmy. Ne croyez done pas que de telles choses m’effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille: nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C’est juste et Dieu est avec nous.”
En parlant, elle s’animait, elle étendait son grand bras maigre; le mauser, l’oncle et Koffel se regardaient stupéfaits.
‘Ce n’est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe,
102 , MADAME T..ÉRÈSE,
dix autres se lèvent, Ce n’est Pas pour le roi de Prusse, ni pour l’empereur d'Allemagne que nous marchons, c’est pour l'abolition des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de l’homme !— Pour nous vaincre, il fandra nous exterminer jusqu’au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n’est pas aussi facile qu’on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de ge mettre avec nous, pour chasser tout ces oppresseurs du Pauvre peuple; oui, c’est bien malheureux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste,”
Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et l’oncle Jacob, étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.
Le mauser et Koffel se regardaient sans rien dire, mais On voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu'ils pensaient: ‘ Cette femme a raison. ”
Au bout d’une minute seulement, l’oncle dit:
‘Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble,
-— Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous .ne voulons que la justice,
— Tâchez d’oublier tout cela, dit encore l’oncle J acob; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.
— Je tâcherai, monsieur le docteur, ”
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Alors nous sortîmes de l’alcôve, et l’oncle, nous regardant tout rêveur, dit:
‘ Voïià bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps.”
Il reconduisit Koffel et le mauser dehors, et poussa le verrou romme à l’ordinaire. Moi, je grimpais déjà l’escalier.
Cette nuit-là, j’entendis l’oncle se promener longtemps dans sa chambre; il allait et venait d’un pas lent et grave, comme un homme qui réfléchit. Enfin, tout bruit cessa, et je m’endormis à la grâce de Dieu.
Le lendemain, lorsque je m’éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres; il en tombait encore tellement qu’on ne voyait pas la maison en face. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l’oncle Jacob, son cheval Rappel hennissait; mais aucun autre bruit ne s’entendait, tous les gens du village ayant eu soin de fermer leurs portes.
Je pensai qu’il fallait quelque chose d’extraordinaire pour décider l’oncle à se mettre en route par un temps pareil, et, m’étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être.
L’allée était ouverte; l’oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux genoux, son gros bonnet de loutre tiré sur la nuque, et le col de sa houppelande relevé, arrangeait à la hâte une botte de paille dans le traîneau.
“Tu pars, oncle ? lui criai-je en m’avançant sur le seuil.
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— Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d’un ton est-ce que tu veux m’accompagner ?”
J’aimais bien d'aller en traîneau, mais voy
ant ces gros flocons tourbillonner jusqu’à la cime des airs, et, songeant qu’il ferait froid, je répondis:
“Un autre jour, oncle; aujourd’hui, rester. ”
Alors il rit tout haut,
ce qu’il faisait toujours lorsqu'il é Nous entrâmes ense isi dansait sur l’âtre et ré beth lavait les écuelles rondes qui donnait sur la cour, la cuisine; les grosses 8 que de coutume, et su cinquante petites flammes, semblables ‘ Maintenant, tout est prêt,”
garde-manger et fourrant dans pain.
Il mit sous sa houppelande la gourde de kirschenwasser, qu’il emportait toujours en VOÿage; puis, au moment d’entrer dans la salle, la main sur le loquet, il dit à la vieille servante de ne pas oublier $es recommandations: d'entretenir un bon feu partout, de laisser la porte ouverte pour entendre madame Thérèse, et de lui donner tout ce qu’elle demanderait, à lexception du manger; car elle ne devait prendre qu’un bouillon le matin et un
autre le soir, avec quelques légumes, et de ne la contra. rier en rien,
Enfin il entra, et je le sui j'aurais, lorsqu’il serait part lage avec mon ami Sci talents.
‘Eh bien, madame Thérèse,
joyeux:
j'aime mieux
à celle du foyer.
dit l’oncle en ouvrant le Sa poche une croûte de
vis, songeant au plaisir que i, de courir dans tout le vilpio, et de me faire honneur de ses
dit l'oncle d’un ton
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joyeux, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau !”
Madame Thérèse, appuyée sur son coude, au fond de l’alcôve, les rideaux écartés, regardait les fenêtres d’un air tout mélancolique.
“ Vous allez voir un malade, monsieur le docteur ? dit-elle.
— Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d’ici, qui s’est laissé prendre sous sa schlitte; c’est une blessure grave et qui ne souffre aucun retard.
— Quel rude métier vous faites ! dit madame Thérèse d’une voix attendrie; sortir par un temps pareil pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services !
— Eh ! sans doute, répondit l’oncle en bourrant sa grande pipe de porcelaine, cela m’est arrivé déjà bien souvent; mais que voulez-vous ? parce qu’un homme est pauvre, ce n’est pas une raison pour le laisser mourir; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les malheureux ont le droit de vivre comme les riches.
— Oui, vous avez raison, et pourtant combien d’autres, à votre place, resteraient tranquillement près de leur feu, au lien de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien !”
Et levant les yeux avec expression:
‘€ Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républi: cain.
— Moi, madame Thérèse! que me dites-vous là?
s’écria l’oncle en riant.
— Oui, un vrai républicain, reprit-elle: un homme que rien n’arrête, qui méprise toutes les souffrances, toutes les misères pour accomplir son devoir.
— Âh! si vous l’entendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondit l’oncle. Mais, dans tous leg
partis et dans tous les hommes pareils.
— Alors, monsieur J acob, savoir. ” :
L’oncle ne put s’empécher de sourire:
“Vous avez réponse à tout, dit-il paquet de tabac dans la grande poche de sa hou °n ne peut pas discuter avec vous pe Quelques instants de silence suivirent ces paroles. L’oncle battait le briquet, Moi j'avais pris la tête de Scipio entre mes bras, et je pensais: “Je te tiens, tu Vas me suivre... Nous reviendrons dîner, et après ça nous recommencerons.” Le cheval continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s'était mise à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque l'oncle, ayant allumé sa pipe, dit:
‘Je vais rester absent jusqu’au soir; mais Fritzel vous tiendra Compagnie, le temps ne vous durera pas trop.” Il me passait la main dans les cheveux, et je devenais
rouge comme une écrevisse, ce qui fit sourire madame Thérèse,
‘Non, non, monsieur le do je ne m’ennuie jamais seule; avec Scipio, cela leur fera du bien; et puis ils aiment bien mieux respirer le grand air que de rester enfermés dans la chambre: n’est-ce pas, Fritzel ?
— Oh! oui, madame Thérèse, répondis-je en exhalant un gros soupir.
— Comment ! tu n’as pas honte de dire cela de cette. façon? s’écria l'oncle.
— Eh ? pourquoi, monsieur le docteur? Fritzel est Comme petit Jean, il dit tout ce qu’il pense, et il a rai.
son, Va, Fritzel, Cours, amuse-toi; l’oncle te donne congé, ”
Pays du monde, il se trouve des
ils sont républicains sans le
Cteur, dit-elle avec bonté, il faut laisser courir Fritzel
ouve des
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ant son velande,
paroles.
tête de ens, tu Jrès Ça hennir der les lorsque
2] vous op 29
venais adame
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Que je l’aimais alors et que son sourire me paraissait bon! L’oncle Jacob s’était mis à rire, il reprit son fouet au coin de la porte, et revenant:
“€ Allons, madame Thérèse, s’écria-t-il, au revoir et bon courage !
— Au revoir! monsieur le docteur, fit-elle en lui ten-
dant sa longue main d’un air d’attendrissement; allez, .
et que le ciel vous conduise.”
Ts restèrent ainsi quelques instants tout rêveurs; puis l'oncle dit:
‘€ Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux.”
Après quoi nous sortîmes: il enjamba l’échelle du traîneau, s’enveloppa les genoux de sa houppelande, et toucha Rappel du bout de son fouet, en me disant:
‘€ Conduis-toi bien, Fritzel.”
Le traîneau fila sans bruit, remontant la rue. Quelques bonnes gens regardaient à leurs fenêtres et se disalent:
‘Monsieur le docteur Jacob est appelé bien sûr quelque part pour un malade en danger, sans cela il ne se mettrait pas en route par ce temps de neige.”
Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, je tirai la porte de l’allée et je rentrai manger ma soupe sur le bord de l’âtre. Scipio me regardait, ses grosses moustaches en l’air, et se léchait de temps en temps le tour du museau en clignant de l’œil. Je lui laissais le fond de mon assiette à nettoyer, selon mon habitude ; ce qu’il faisait gravement, sans montrer l’avidité des autres chiens du village.
Nous en étions là et j'allais sortir, lorsque Lisbeth, qui venait à finir son ouvrage et qui s’essuyait les bras à la serviette, derrière la porte, me demanda:
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“€ Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ‘ci ?
— Non, je vais voir le petit Hans Aden,
— Eh bien, écoute: puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française; monsieur le docteur veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas, Tu diras au mauser que c’est pour l'oncle Jacob. Voici l'argent.”
Rien ne me plaisait tant que d’avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable, Je pris donc l’écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier, dans la welle des Orties, derrière l’église.
Quelques commères commençaient à balayer le devant de leur porte,
À l’auberge du Cruchon-d’ Or, on entendait tinter les verres et les bouteilles; on chantait, on riait, les gens montaient et descendaient l'escalier. Un vendredi, cela me parut extraordinaire; je m’arrôtai pour voir si c’était une noce où un baptême, et comme je me tenais de l’autre coté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser ge pencher devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait une braise sur le tabac,
Plus loin, à droite, j'aperçus aussi la vicille Grédel avec sa Cornette à rubans tremblotants; elle arrangeait des assiettes sur un dressoir, et son chat gris se promenait au bord en faisant le gros dos et la queue en l'air.
Un instant après, le mauser revint lentement dans l'allée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai:
‘ Mauser ! mauser !”
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Il s’avança jusqu’au bord de l'escalier, et me dit en riant:
‘€ C’est toi, Fritzel ?
— Oui, je vais chez voas chercher du miel.
— Hé! monte donc boire un Coup; nous irons ensemble tout à l’heure. ” |
Et se tournant vers la cuisine:
‘< Grédel, cria-t-il, apportez un verre pour Fritzel.”
Je m'étais dépêché de monter, et nous entrâmes, Scipio sur nos talons.
Dans la salle, à travers la fumée grisâtre, on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse, en veste, en camisole, le bonnet ou le feutre sur l'oreille; les uns assis à la file, les autres à cheval au bout des bancs, levant leurs verres pleins d’un air joyeux, et célébrant la grande victoire de Kaiserslauntern, De tous les côtés on entendait chanter le Faterland. Quelques vieilles buvaient avec leurs fils et semblaient aussi joyeuses que les autres,
Je suivais le Mauser, qui s’avançait, le dos rond, vers les fenêtres de la rue. La ge trouvaient, dans le coin à droite, l’ami Koffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l’autre coin, en face, l’aubergiste Joseph Spick, son bonnet de laine frisée sur l'oreille, comme un bataïlleur, et M. Richter, en veste de chasse et grandes guêtres de cuir, buvaient du gleiszeller au cachet vert. Ils étaient pourpres tous les deux
jusqu'aux oreilles, et criaient:
‘A la santé de Brunswick ! à la santé de notre glorieuse armée !
— Hé! fit le mauser en s’approchant de notre table, place pour un homme.”
Et Koffel, se retournant, me serra la main, tandis que le‘père Schmitt disait:
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‘ A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort.” *
Il me fit asseoir près de lui, contre le mur, et Scipio vint use’ ‘ôt lui lever la main du bout de son nez, d’un air de vieille connaissance.
‘Hé! hé! hé! disait le vieux soldat, c’est toi, l’ancien; tu me reconnais !”’
Grédel apporta un verre; le mauser l'emplit.
Au même instant, M. Richter se mit à crier à l’autre bout de la table, d’un ton moqueur:
‘H6! Fritzel, comment va M. le docteur Jacob ? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille ! C’est étonnant, étonnant, un si bon patriote !”
Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Kofïel:
‘ L’oncle esé parti sur son traîneau pour soigner un pauvre bûcheron qui s’est laissé prendre sous sa scAlitte, ”
Alors Koffel, se retournant, s’écria d’une voix claire:
‘ Pendant que le petit-fils d’un ancien domeëtique de Salm-Salm s'allonge les jambes sous la table près du poêle. et qu’il boit du gleiszeller en l'honneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa schlitte. Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts, mais Ça prouve plus de cœur tout de même.” :
Kofïel avait un petit coup de trop, et tous les gens l’écoutaient en souriant. Richter, la figure longue et les lèvres serrées, ne répondit pas d’abord, mais au bout d’un instant il dit:
‘Eh! que ne fait-on PS par amour des Droits de l’homme, de la déesse Raison et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage |
— Monsieur Richter, taisez-vous ! s’écria le mauser
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et Scipio nez, d’un
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à l’autre
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d’une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand
— Je me tairai si cela me convient, s’écria Richter à son tour, Vous criez bien haut. Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire !”
Alors le mauser, les tempes et les joues couleur de brique, frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres; il parut vouloir se lever, mais il ge rassit et dit:
‘J'ai droit de me réjouir des victoires de la vieille Allemagne autant, pour le moins, que vous, monsieur Richter, car moi je suis un vieil Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d’Anstatt pour
l'élevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au lieu que les cuisiniers des Salm-Salm, de père en fils, se promenaient en France avec leurs maîtres Pour tourner la broche et lécher le fond des marmites,”
Toute la salle partit d’un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n’étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d’un ton calme:
‘Je n’ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur, Jacob; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme, Mais cela n’empéche pas qu’en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n’est pas une victoire ordinaire, c’est la fin de cette fameuse République une et indivisible,
— Comment ! comment ! s’écria le vieux Schmitt, la fin de la République? Voilà du nouveau !
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— Oui, elle ne durera plus six mois, fit Richter aves assurance; Car, de Kaisorslautern, les Français seront balayés jusqu’à Hornbach, de Hornbach à Sarrebruck, à Metz, et ainsi de suite jusqu’à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir: la noblesse, le clergé et les honnûtes gens sont tous pour nous; ils n’attendent que notre armée pour se lever, Et quant à ce tas de gueux ramassés À droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu’ils peuvent faire contre de vieux soldats, fermes comme des rochers, avançant en bon ordre de bataille, sous la conduite de la vieille race guerrière ? Des tas de savetiers sans un seul général, sans même un vrai Caporal schlague! Des paysans, des mendiants, de vrais sans-culottes, comme ils s’appellent eux-mêmes, je vous le demande, qu’est-ce qu’ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser et des centaines d’autres vieux capitaines éprouvés par tous les périls de la guerre de Sept ans? Ils seront dispersés et périront par milliers, comme les sauterelles en automne, ”
Toute la salle était alors de l'avis de Richter, et plusieurs disaient:
‘£ A la bonne heure, voilà ce qui s’appelle parler; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses.”
Le mauser et Koffel se taisaient ; mais le vieux Adam Schmitt hochait la tête en souriant, Après un instant de silence, il déposa sa pipe sur la table et dit:
‘ Monsieur Richter, vous parlez comme l’almanach; vous prédisez l’avenir d’une façon admirable; mais tout cela n’est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont
iter avec is seront bruck, à | France, secourir:
ous pour se lever, gauche, peuvent rochers, ite de la un seul e! Des comme ju’est-ce jurmser vés par ont diselles en
et pluler; de-
: Adam instant
anach; is tout r VOUS.
r faire monde | sortir e sont
pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur, Ces Républicains, qui vous paraissent gi bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même; Par exemple, d’établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu’il en ait le Courage et la capacité; de cette façon, tous les soldats 8e battent comme de véritables enragés; ils tiennent dans leurs rangs comme des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu’ils ont la chance de monter en grade s’ils se distinguent, de devenir Capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s’en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence, Je les ai regardés de la fenétro du père Diemer, au premier étage, en face de la fontaine, pendant les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté ça ! Et leur commandant m’a fait un véritable plaisir, avec sa grosse figure de paysan lorrain et ses petits yeux de sanglier, Il n’était pas aussi bien habillé qu’un major Prussien, mais il se tenait cussi tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air de clarinette, F'inalement, ils se sont tous retirés, c’est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n’ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur Ja place. Avec des soldats pareils, croyez-moi, monsieur Richter, il y a de la ressource. Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent, Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, et s'il leur vient un général ou deux, gare! Et prenez bien garde que ce n’est pas 8 +
impossible du tout, car, entre douze on quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu’entre dix ou douze mille nobles; la race n’est peut-être pas aussi fine, mais elle est plus solide.”
Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde l’écoutait, il ajouta:
‘Tenez, moi, par exemple, si j'avais eu le bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d’être Adam Schmitt, sergent de grenaïliers, avec cent florins de pension, six blessures et quinze campagnes ? Non, non, ôtez-vous cette idée de la tête; je serais le commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux mille thalers, ou bien mes os dormiraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu’à devenir sergent et à faire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau.
— Et l’instruction! s’écria Richter, vous comptez donc l'instruction pour rien, vous? Est-ce qu’un homme qui ne sait pas lire vaut un duc de Brunswick qui sait tout ?”
Alors Koffel, se retournant, dit d’ur air calme:
— C’est juste, monsieur Richter, l'instruction fait la moitié de l’homme, et peut-être les trois quarts. Voilà pourquoi ces Républicains se battent jusqu’à la mort ; ils veulent que leurs fils reçoivent de l'instruction aussi bien que les nobles. C’est le manque d'instruction qui fait la mauvaise conduite et la » istre, la misère fait leg mauvaises tentations, et les nan va1scy tentations amènent tous les vices. Le plus grand crime de ceux qui gouvernent dans ce bas monde, c’est de refuser l'instruction aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus; c’est comme s'ils crevaient les yeux des hommes, lorsqu'ils viennent au monde, pour profiter de
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leur travail. Dieu vengera ces fautes, monsieur Richter,
car il est juste. Et si les Républicains versent ler
Sang, comme ils le disent, pour que cela n’arrive plus sur
la terre, tous les hommes religieux qui croient à la vie
éternelle doivent les approuver, ”
Ainsi parla Koffel, disant que si ses parents avaient pu le faire instruire, au lieu d’être un pauvre diable, il aurait peut-être fait honneur à Anstatt et serait devenu quelque chose d’utile. Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux: ‘ Que serions-nous si l’on nous avait instruits ? Est-ce que nous étions plus bêtes que les autres ? Non, le ciel donne à tous sa douce lumière et sa bonne rosée, Nous avions de bonnes intentions, nous voulions la justice; mais on nous a laissés dans les ténèbres, par esprit de calcul et pour nous maintenir dans la bassesse, Ces gens-là pensent s’agrandir en empêchant les autres de croître, c’est abominable !”
Et moi, songeant alors combien l'oncle Jacob se donnait de peine pour m'apprendre à lire dans M. de Buffon, je me repentais de ne pas profiter davantage de ses leçons, et j'étais tout attendri.
M. Richter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Koffel, haussa les épaules comme pour dire: ‘Ce sont des fous gonflés d’orgueil, des êtres qu’il faudrait mettre à la raison. ”
Or le silence commençait à se rétablir et le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s’entendirent sous la table; aus-
sitôt nous regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de M. Richter qui tournait autour de Scipio. Ce chien s'appelait Max; il avait le poil ras, le nez fendu, les côtes saillantes, les yeux jaunâtres, les oreilles longues et la
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queue relevée comme un sabre; il était grand, sec et nerveux. M. Richter avait l'habitude de chasser avec lui des journées entières sans rien lui donner à manger, sous prétexte que les bons chiens de chasse doivent avoir faim pour sentir le gibier et le suivre à la piste. Ilvoulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute et la lèvre frémissante.
En regardant du côté de M. Richter, je vis qu’il excitait son chien en dessous; le père Schmitt s’en aperçut aussi, car il s’écria;:
‘Monsieur Richter, vous avez tort d’exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est un chien de soldat, rempli de finesse et qui connaît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être d’une vieille rocr; mais, prenez garde, celui-ci serait bien capable de l'étrangler. :;
— Étrangler mon chien! s’écria Richter; il en avalerait dix comme ce misérable roquet; d’un coup de dent il lui casserait l’échine Lg
En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M. Richter excitait toujours son grand Max, et tous les buveurs se retournaient en riant pour voir la bataille, J’avais envie de pleurer: mais le vieux Schmitt me re-
enait par l’épaule en me disant tout bas:
‘< Laissez faire, laissez faire. ne craignez rien, Fritzel; je vous dis que notre chien connaît la politique. l’autre n’est qu’une grosse bête qui n’a rien vu.”
Et se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours:
‘ Attention ! attention !”
Scipio ne bougeait pas; il se tenait le derrière dans le coin de la fenêtre, la tête droite, ses yeux luisants sous ses grands poils frisés, et, dans le coin de sa moustache tremblotante, on voyait une dent blanche très pointue.
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hérissé tout le long de son échine maigre. Ils grondaient tous deux, jusqu’au moment où Max fit un bond Pour saisir Scipio à la 80rge; aussitôt trois éclats de voix brefs, terribles, partirent à la fois. s'était baissé pendant que l’autre l’a et d’un coup de dent sec il lui fais C’est alors qu’il fallut entendre les et qu’il fallut le voir ge glisser en b
Scipio ttrapait à la tignasse, ait claquer la patte.
cris plaintifs de Max, oitant sous les tables j
jambes, en répétant ses cris aigus qui vous perçaient les oreilles.
M. Richter s’était levé furieux pour tomber sur Scipio:;
Mmauser avait pris son bâton au coin de la porte, et disait:
i votre grosse bte est mordue, à l’avez assez excitée; maintenant iée, ça vous apprendra !”
&, riant jusqu'aux larmes, faisait mettre Scipio entre ses genoux et criait:
‘“Je savais bien qu’il connaissait les finesses de la guerre; hé! hé! hé! nous avons remporté les drapeaux et les canons, ” |
Tous les assistants riaient avec lui; de sorte que M. Richter, indigné, chassa lui-même son chien dans la rue à grands Coups de pied, pour ne plus entendre ses cris. Il aurait bien voulu en faire autant à Scipio, mais tout
le monde était dans l’étonnement de son Courage et cle son bon sens naturel,
‘€ Allons, s’écria le mauser en tenant, Fritzel, arrive !
que tu veux. Je vous avez un fameux chien.
bouteilles sur l’ardoise, ”
Schmitt et Koffel s'étaient aussi levés, et nous sortimes tous ensemble, riant comme des bienheureux. Scipio
se levant, arrive main- Il est temps que je te donne ce salue, monsieur Richter; vous Grédei, vous Mmarquerez deux
ou quatre
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D eee épais .