‹ Madame Thérèse ou Les volontaires de '92 [microforme]Chapitre 15 sur 41 · HÉSITER · texte numérisé non relu

HÉSITER

heur il n’était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le tombereau, 11 resta comme étourdi de cette découverte, et seulement au bout d’un instant il demanda: ‘* Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse ? — Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m’a dit ce que je vous dois de reconnaissance, — Lisbeth vous à dit cela ! s’écria l’o j'avais pourtant bien défendu...

— Ah! ne lui faites pas de reproches, monsieur le

docteur, dit-elle, je l’ai bien aidée un peu... Elle aime tant À causer !”

Madame Thérèse souriait aussitôt, dit:

“Allons, allons, j'aurais dû prévoir cela, n’en parlons plus. Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées de votre esprit; il faut au contraire tâcher de voir les choses en beau, c’est nécessaire au rétablissement de votre santé. Tout va bien maintenant, mais aidons encore la nature par des pensées agréables, selon le précepte judicieux du père de la médecine, le sage Hippocrate: ‘Une âme vigoureuse, dit-il, sauve un Corps affaibli l” La vigueur de l’âme vient des pensées douces et non des idées sombres. Je voudrais que cette fontaine fût à l’autre bout du village; mais puisqu’elle est là, et que nous ne pouvons l’ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau Pour ne plus la voir, cela vaudra beaucoup mieux,

— Je veux bien,” répondit madame Thérèse en levant,

Elle s’appuya sur le bras de l’oncle, qui semblait heureux de la soutenir, Moi, je roulai le fauteuil dans 8on Coin, et nous reprîimes tous notre place autour du fourneau, dont le pétillement nous réjouissait,

Quelquefois, au loin dehors, on entendait un chien

ncle désolé;

alors à l’oncle, qui, s’apaisant

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aboyer au village, Campagne silencieu lait Scipio, qui se relevait, faisait quatre pas vers la porte en grondant, Jes moustaches ébouriffées, puis revenait s'étendre près de ma chaise, se disant sans doute qu'un bon feu vaut mieux que le plaisir de faire du bruit,

Madame Thé ses grands cheveux noirs tombant avec des reflets bleuâtros autour de ses

Nous causions 1à avec une gravité pleine de satisfaction.

“Mais, dites avoir découpé votre veste, stants, et je la vois comme

se, je croyais fit-il au bout de quelques inneuve,

e hier, Lisbeth et moi, mon-

Alors vous savez coudre !... Cette

Je vous voyais

pont, ou quelque part ailleurs, le long d’une rivière, éclairée par les coups de fusil.” Madame Thérèse sourit,

‘Je suis la fille d’un Pauvre maître d’école, dit-elle, et la première chose à faire en ce monde, quand on est Pauvre, c’est d’apprendre à 8agner sa vie. Mon pére le

naissaient un état, I] n’y a qu’un an que nous sommes partis, et non seulement

notre famille, mais tous les jeunes gens de la ville et des villages d’alentour, avec des fusils, des haches, des fourches et des faux, tout ce qu'on avait, pour aller à la

rencontre des Prussiens, La proclamation de Brunswick

avait soulevé tous les Pays f’ontièress on apprenait l’exercice en route.

‘Alors mon père, nn

homme instruit, fut nommé d’abord capitaine à 1

élection populaire, et plus tard,

après quelques rencontres, il devint chef de vataillon, Jusqu’à notre départ je l’avais aidé dans ses classes, je faisais l’école des jeunes filles; je les instruisais en tout ce que de bonnes ménagères doivent savoir.

— Ah! monsieur Jacob, si l’on m'avait dit dans ce temps-là qu’un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu de la nuit, que je ferais passer ma charrette sur des tas de morts, et que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu’à la lueur des coups de feu, je n’aurais pu le croire, car je n’aimais que les simples devoirs de la famille; j'étais même très timide, un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de l'obscurité, quand la patrie en danger appelle ses enfants! Alors le cœur s’élève, on n’est plus le même, où marche, la peur s’oublie, et longtemps après, on est étonné d’être si changé, d’avoir fait tant de choses que l’on aurait crues tout à fait impossibles !

— Oui, oui, faisait l’oncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais. je vois les choses clairement... Ah ! c’est ainsi qu’on s’est levé. c’est ainsi que les gens Ont marché tous en masse. Voyez donc ce que peut faire une idée !”

Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le Cîner; nous la regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les couverts, avec un vrai plaisir, et quand en. fin elle apporta la soupière fumante:

‘ Allons, madame Thérèse, s’écria l’oncle tout joyeux, en se levant et l’aidant à marcher, mettons-nous à table, Vous êtes maintenant notre bonne grand’mère Lehnel, la gardienne du foyer domestique, comme disait mon vieux professeur Eberhardt, de Heidelberg, }

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Elle souriait aussi, et quand nous f en face des autres, il nous sembl l’ordre, que tout devait être a temps, et que jusqu’à ce Jour quelqu'un de la famille dont la Plus heureux. Lisbeth elle-m bouilli, les légumes et le rôti, s’arrétait Chaque fois à Nous contempler d’un air de satisfaction profonde, et Scipio se tenait aussi souvent près de moi qu'auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de différence entre nous.

L’oncle servait madame Thérèse, et comme elle était encore faible, il découpait lui-même leg viandes sur son assiette, disant:

‘Encore ce petit morceau ! ce qu’il vous fant maintenant, ce sont des forces; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons là, car tout doit arriver avec ordre et mesure. ”

Vers la fin du repas il sortit un instant, et comme je me demandais ce qu'il était allé faire, il reparut avec une vieille bouteille au gros cachet rouge toute Couverte de poussière,

‘Ça, madame Thérèse, dit-il en déposant la bouteille sur la table ! c’est un de vos compatriotes qui vient vous souhaiter la bonne santé; nous ne pouvons lui refuser cette satisfaction, car il arrive de Bourgogne et on le dit d'humeur joyeuse.

— Est-ce ainsi que vous traitez tous vos monsieur Jacob ? demanda madame Thérèse d’ émue. |

— Oui, tous, faire plaisir.

— Eh bien, vous possédez vient du cœur et ani guérit, ”

L’oncle allait verser; mais, s’arrôtant tout à coup, à

ûmes assis les uns à que tout rentrait dans insi depuis les anciens il nous avait manqué présence nous rendait éme en apportant le

malades, une voix

je leur ordonne tout ce qui peut leur

la vrai science, celle qui

regarda la malade d’un air grave et dit avec exprem sion: |

‘Je vois que nous sommes de plus en plus d’accord, et que vous finirez par vous convertir aux doctrines de la paix.”

Ayant dit cela, il versa quelques gouttes dans mon verre, et remplit le sien et celui de madame Thérèse jusqu’au bord, en s’écriant:

‘ À votre santé, madame Thérèse !”

— À la vôtre et à celle de Fritzel !” dit-elle,

Et nous bûmes ce vieux vin couleur pelure d’oignon, qui me parut très bon.

Nous devenions tous gais, les joues de madame Thérèse prenaient une légère teinte rose, annonçant le retour de la santé; elle souriait et disait:

‘€ Ce vin me ranime.”

Puis elle se mit à parler de se rendre utile à la maison.

‘— Je me sens déjà forte, disait-elle, je puis travail-

ler, je puis racommoder votre vieux linge; vous devez en avoir, monsieur Jacob ?

— Oh! sans doute, sans doute, répondit l'oncle en

souriant; Lisbeth n’a plus ses yeux de vingt ans, elle

passe des heures à faire une reprise, vous me serez très utile, très utile. Mais nous n’en sommes pas encore là, le repos vous est encore nécessaire.

— Mais, dit-elle alors en me regardant avec douceur, si je ne puis encore travailler, vous me permettrez au moins de vous remplacer quelquefois auprès de Fritzel| Vous n’avez pas toujours le temps de lui donner vos bonnes leçons de français, et si vous voulez ?...

— Ah! pour cela, c’est différent, s’écria l’oncle, oui, voilà ce qui s’appelle une idée excellente, à la bonne heure. Écoute, Fritzel, à l’avenir tu prendras les le-

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çons de madame Thérèse; tu tâcheras d’en profiter, car les bonnes occasions de s’instruire sont rares, bien rares, ”? | J’étais devenu tout rouge, en songeant que madame fi Thérèse avait beaucoup de temps de reste ; elle, devinant : [. ma pensée, me dit d’un air bon: h Ne crains rien, Fritzel, va, je te laisserai du temps ni pour courir. Nous lirons ensemble monsieur Buffon, 4 une heure le matin seulement et une heure le soir. pi Rassure-toi, mon enfant, je ne t’ennuierai pas trop.” | Elle m'avait attiré doucement et m’embrassait, lorsque Ja porte s’ouvrit et que le mauser et Koffel entrèrent gravement en habit des dimanches; ils venaient prendre le café avec nous. Il était facile de voir que l’oncle, en allant les inviter le matin, leur avait parlé du courage et de la grande renommée de madame Thérèse dans les’ armées de la République, car ils n’étaient plus du tout les mêmes. Le mauser ne conservait plus son bonnet de martre sur la tête, il ouvrait les yeux et regardait tout attentif, et Koffel avait mis une: chemise blanche, dont le collet lui remontait jusque par-dessus les oreilles; il se tenait tout droit, les mains dans les poches de sa veste, et sa femme avait dû lui mettre un bouton pour attacher la seconde bretelle de sa culotte, car, au lieu de pencher sur la hanche, elle était relevée également des deux côtés; en outre, au lieu de ses savates percées de trous, il avait mis ses souliers des jours de fête. Enfin tous deux avaient la mine de graves personnages arri« vant pour quelque conférence extraordinaire, et tous deux saluèrent en se courbant d’un air digne et dirent: ‘Salut bien à la compagnie, salut !

— Bon, vous voilà, dit l'oncle, venez vous asseoir.” Puis se tournant vers la cuisine, il s’écria: “ Lisbeth, tu peux apporter le café.”

Au même instant, regardant par hasard du côté des fenêtres, il vit passer le vieux Adam Schmitt, et, se levant aussitôt, il alla frapper à la vitre, en disant:

“Voici un vieux soldat de Frédéric, madame Thé. rèse; vous serez heureuse de faire sa connaissance; c’est un brave homme.”

Le père Schmitt était venu voir pourquoi monsieur le docteur l’appelait, et l'oncle J aCob, ayant ouvert le châssis, lui dit:

‘Père Adam, faites-nous donc le plaisir de venir prendre le café avec nous; j'ai toujours de ce vieux cognac, vous savez ?

— Hé! volontiers, monsieur le docteur, répondit Schmitt, bien volontiers.”

Puis il parut sur le seuil, la main retournée contre loreille, disant:

‘Pour vous rendre mes devoirs.”

Alors le mauser, Koffel et Schm'it, debout autour de la table d’un air embarrassé, se mirent à parler entre eux tont bas, regardant madame Thérèse du coin de l’œil comme s'ils avaient eu à se communiquer des choses graves; tandis que Lisbeth levait la nappe et Géroulait la toile cirée sur la table, et que madame Thérèse con-

Ytinuait à me sourire et à me passer la main dans les cheveux sans avoir l'air de s’apercevoir qu’on parlait d’elle,

Enfin Lisbeth apporta les tasses et les petites carafes de cognac et de kirchenwasser sur un plateau, et cette vue fit se retourner le vieux Schmitt, dont les yeux se plissèrent, Lisbeth apporta la cafetière, et l’oncle dit:

‘< Asseyons-nous. ”

Alors tout le monde s’assit, et madamo Thé

as ame Lhérèse, soupiant à tous ces braves gens:

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