‹ Madame Thérèse ou Les volontaires de '92 [microforme]Chapitre 6 sur 41 · MA · texte numérisé non relu

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et répandant sa fumée noire comme une voûte immense sur le village.

De grands cris s’entendirent alors au loin; des coups de fusil partirent de l’autre côté; mais on ne voyait rien, et le commandant donna l’ordre de la retraite.

Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d’un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre; le petit que j’avais vu. dormir sous notre hangar s’y trouvait; il avait sa caisse sur l'épaule et le dos plié pour marcher; de grosses lhrmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre; son camarade lui disait: ‘* Allons, petit Jean, du courage!” Mais il n’avait pas l’air d’entendre. Horatius Coclès avait disparu et la cantinière aussi. Je suivis cette troupe des yeux jusqu’au détour de la rue.

Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait, et tout au foin on entendait des voix mélancoliques crier: ‘ Au feu ! au feu !”?

Je regardai vers la barricade des Républicains; le feu avait gagné les maisons et montait jusque dans le ciel: de l’autre côté, un frémissement d’armes remplissait la rue, et déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes pour renverser l’échafaudage de l’incendie.

Après le départ des Républicains, il se passa bien encore un quart d'heure avant que personne ne 86 montrât de notre côté dans la rue.

Toutes les maisons semblaient abandonnées,

De l’autre côté de la barricade, le tumulte augmentait: les cris des gens: ‘ Au feu! au feu!” se prolongeaient d’une façon lugubre.

J’étais sorti sous le hangar, épouvanté de l’incendie. Rien ne bougeait; on n’entendait que le pétillement du feu et les soupirs d’un blessé assis contre le mur de notre étable; il avait une balle dans les reins, et s’appuyait sur les deux mains pour se tenir droit: c’était un Croate; il me regardait avec des yeux terribles et désespérés. Un peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule. 4

Et comme j'étais là, pensant que ces Français devaient être de fameux brigands, pour nous brûler sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi; je me rétournai, et je vis dans l’ombre du hangar, sous les brindilles de paille tombant des poutres, la porte de la grange entr'ouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait la tête doucement et prêtait l'oreille; puis, s’étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, il s’élança dehors en brandissant sa hache comme un furieux, et criant:

‘Où sont-ils, ces gueux? où sont-ils, que je les extermine tous!

Ah! lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant, vous pouvez encore les rattraper au bout du village.”

Alors il me regarda d’un œil louche, et, voyant que j'étais sans malice, il courut au feu, +"

D’autres portes s’ouvraient au même instant; des hommes et des femmes sortaient, regardaient, puis levaient les mains au ciel, en criant: “Qu'ils soient maudits! qu’ils soient maudits!” ÆEt chacun se dépéchait d'aller prendre son baquet pour éteindre le feu.

La fontaine fut bientôt encombrée de monde; il n’y

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avait plus assez de place autour; on formait la chaîne des deux côtés, jusque dans les allées des maisons menacées. Quelques soldats, debout sur les toits, versaient l’eau dans la flamme; mais tout ce qu’on put faire, ce fut de préserver les maisons voisines. Vers onze heures, une gerbe de feu bleuâtre monta jusqu’au ciel: dans le nombre des voitures entassées, se trouvait la charrette de la cantinière; ses deux tonnes d’eau-de-vie venaient d’éclater.

L’oncle Jacob était aussi dans la chaîne, de l’autre côté, sous la garde des sentinelles autrichiennes; il parvint cependant à s’échapper en traversant une cour, et rentra chez nous par les jardins.

‘ Seigneur Dieu ! s’écria-t-il, Fritzel est sauvé !”

Je vis en cette circonstance qu’il m’aimait beaucoup, car il m’embrassa en me demandant:

‘ Où donc étais-tu, pauvre enfant ?”

— À la fenêtre, lui dis-je.

Alors il devint tout pâle et s’écria:

‘ Lisbeth ! Lisbeth !”

Mais elle ne répondit pas, et même il nous fut impossible de la trouver; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, et nous pensions qu’elle s'était sauvée chez queique voisine.

Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu, et tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors : ‘Place... place. En arrière !”

En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous comme la foudre. Ils s’élançaient à la poursuite des Républicains; mais nous apprîmes le lendemain qu’ils étaient arrivés trop tard; l’ennemi avait gagné les bois de Rothalps, qui s'étendent jusque derrière Pirmasens. C’est ainsi que nous comprîmes enfin pourquoi ces gens avaient barricadé la rue et mis le feu

Tarte FR

Cert

aux MaASONS; ils voulaient retarder la poursuite de la cavalerie, et cela montre bien leur grande expérience des choses de la guerre,

Depuis ce moment jusqu’à cinq heures du soir, deux brigades autrichiennes défilèrent dans le village sous nos fenêtres: des houlans, des dragons, des houzards: puis des canons, des fourgons, des caissons; puis vers trois heures, le général en chef, au milieu de ses officiers, un grand vieillard coiffé d’un tricorne et vêtu d’une longue polonaise blanche, tellement couverte de torsades et de broderies d’or, qu’à côté de lui le commandant républi- Cain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n’aurait eu l’air que d’un simple caporal, ne

Le bourgmestre et les conseillers d’Anstatt, en habit le bure à lârges manches, la tête découverte, l’attendaïent sur la place. Il s’y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés autour de la fontaine, et demanda:

= “Combien d'hommes les Français étaient-ils ? — Un bataillon, Excellence,” répondit le bourgmestre courbé en demi-cercle,

Le général ne dit rien. 11 leva son tricorne et poursuivit sa route.

Alors arriva la seconde brigade: des chasseurs tyroliens en tête, avec leurs habits verts, leurs chapeaux noirs à bords retroussés, et leurs petites carabines d’Insprück à balles forcées; puis d’autre infanterie en habit blanc et culotte bleu de ciel, les grandes guôêtres remontant jusqu’au genou; puis de la grosse cavalerie, des hommes de six pieds enfermés dans leurs cuirasses, et dont on ne voyait que le menton et les longues moustaches rousses sous la visière du casque; puis enfin les grandes voitures de l’ambulance, couvertes de toiles grises, tendues sur des cerceaux, et derrière, les éclopés, les traînards et les poltrons. | ”

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MADAME THÉRÈSE. ai

Les chirurgiens de l’armée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et l’un de leurs chefs, un petit vieillard à perruque blanche, dit au bourgmestre en montrant le reste :

‘Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.

— Pour vous rendre mes devoirs,” répondit le bourgmestre gravement.

Enfin les dernières voitures partirent; il était environ six heures du soir. La nuit était venue. L’oncle Jacob se tenait sur le seuil de la maison avec moi. Uevant nous, à cinquante pas, contre la fontaine, tous les morts, rangés sur les marches, la face en l’air et les yeux écarquillés, étaient blancs comme de la cire, ayant perdu tout leur sang. Les femmes et les enfants du village se promenaient autour.

Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, Karl et Ludwig, arrivaient la pioche sur l’épaule, le bourgmestre ieur dit:

“Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là; vous m’entendez ? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux devront les prêter avec leur attelage, car c’est un service public.”

Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la prairie du Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu’il avait choisis.

“I1 faut pourtant bien que nous retrouvions Lisbeth,” me dit alors l’oncle.

Nous recommençâmes nos recherches, du grenier à la cave, et seulement à la fin, comme nous allions remonter, nous vimes derrière notre tonne de choucroute, entre les deux soupiraux, un paquet de linge dans l’ombre, que l’oncle se mit à secouer. Aussitôt Lisbeth, d’une voix plaintive, s’écria:

‘Ne me tuez pas! Au nom du ciel, ayez pitié de moi!

— Lève-toi, dit l’oncle avec bonté; tout est fini !”

Mais Lisbeth était encore si troublée, qu’elle avait de la peine à mettre un pied devant l’autre, et qu’il me fallut la conduire en haut par la main, comme un enfant. Alors, revoyant le jour dans sa cuisine, elle s’assit au coin de l’âtre et fondit en larmes. priant et remerciant le Seigneur de l'avoir :::. :: ce qui prouve bien que les vieilles gens tiennent 4 . .,e autant que les jeunes.

Les heures de désolation qui suivirent, et le mouvement que dut se donner l’oncle pour se rendre à l’appel de tous les malheureux qui réclamaient ses soins resteront toujours présents à ma mémoire, Il ne ge passait pas d’instant qu’une femme ou bien un enfant n’entrât chez nous en s’écriant:

“Monsieur le docteur. bien vite. qu’il vienne ! mon mari... mon frère... ma sœur sont malades !”

L'un avait été blessé, l’autre était devenu comme fou de peur; l’autre, étendu tout de son long, ne donnait plus signe de vie.

L’oncle ne pouvait être partout.

“Vous le trouverez dans telle maison, disais-je à ces malheureux; dépêchez-vous. ”

Et ils partaient.

Ce n’est que bien tard, vers dix heures, qu’il revint enfin. Lisbeth s’était un peu remise ; elle avait fait du feu sur l’âtre et dressé la table comme à l'ordinaire; mais le crépi du plafond, les éclats de vitres et de bois couvraient encore le plancher. C’est au milieu de tout cela que nous nous assîmes à table, et que nous mangeîmes en silence.

De temps en temps, l’oncle relevait la tête, regardant sur la place les torches qui se promenaient autour des

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morts, les charrettes noires qui stationnaient devant la fontaine, avec leurs petits bidets du pays, les fossoyeurs, les curieux, tout cela dans les ténèbres. Il observait ces choses gravement, et tout à coup, vers la fin du repas, il se prit à me dire, la main étendue:

‘“ Voilà la guerre, Fritzel! Regarde, et souvienstoi! Oui, voilà la guerre: la mort et la destruction, la fureur et la haïne, oubli de tous sentiments humains. Quand le Seigneur nous frappe de ses malédictions, quand il nous envoie la peste et la famine, au moins ce sont des fléaux inévitables décrétés par sa sagesse; mais ici, c’est l’homme lui-même qui décrète la misère contre ses semblables, et c’est lui qui porte au loin ses ravages sans pitié.

‘€ Hier, nous étions en paix, nous ne demandions rien à personne, nous n’avions pas fait de mal, et tout à coup des hommes étrangers sont venus nous frapper, nous ruiner et nous détruire. Ah! qu’ils soient maudits, ceux qui provoquent de tels malheurs par esprit d’ambition; qu’ils soient l’exécration des siècles !

“ Fritzel, souviens-toi de cela; c’est tout ce qu’il ya de plus abominable sur la terre. Des hommes qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais vus, et qui tout à coup se précipitent les uns sur les autres pour se déchirer! Cela seul devrait nous faire croire en Dieu, car il faut un vengeur de telles iniquités.”

Ainsi parla l’oncle gravement; il était très ému; et moi, la tête baissée, j’écoutais, retenant chacune de ses paroles et les gravant dans ma mémoire.

Comme nous étions ainsi depuis une demi-heure, une sorte de dispute s’éleva dehors, sur la place; nous entendîmes un chien gronder sourdement, et la voix de notre voisin Spick dire d’un air irrité:

‘ Attends... attends... gueux de chien, je vais te don-

ner un coup de pioche sur la nuque. (a, c’est encore un animal de la même espèce que ses maîtres: ça vous paye avec des assignats et des coups de dents; mais il tombe mal !”

Le chien grondait plus fort.

Et d’autres voix disaient au milieu du silence de la nuit:

‘ C’est drôle tout de même... Voyez... il ne veut pas quitter cette femme... Peut-être qu’elle n’est pas tout à fait morte,”

Alors l’oncle se leva brusquement et sortit. Je le suivis.

Rien de plus terrible à voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la. flamme se balançait tout de même, et tous ces êtres pâles, avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer.

‘Pas morte! criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer ? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l’armée ? Non... non. elle a reçu son compte... et c’est bien fait! c’est cette femme qui m’a payé mon eau-devie avec du papier. Allons, ôtez-vous de là que j’assomme le chien et que ca finisse !”

‘< Qu’est-ce qui se passe donc ?” dit alors l’oncle d'une voix forte.

Et tous ces gens se retournèrent comme effrayés. \

Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s’écartèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche comme la neige, ses beaux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang, sa petite tonne cncore sur la hanche, et les mains pâles jetées. à droite et à gauche sur la pierre humide où coulait l’eau. Plusieurs autres cadavres l’entouraient, et le chien ca-

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frémissantes, debout à ses pieds, grondait et frissonnait en regardant Spick.

Malgré son grand courage et sa pioche, le cabaretier n’osait approcher, car il était facile de voir que s’il manquait son coup, cet animal lui sauterait à la gorge.

‘ Qu'est-ce que c’est, répéta l'oncle,

— Parce que ce chien reste là, fit Spick en ricanant, : iis disent que la femme n’est pas morte.

— Ïls ont raison, dit l'oncle d’un ton brusque, certains animaux ont plus de cœur et d'esprit que certains hommes. Ote-toi de là.”

Il ’écarta du coude et s’avança droit vers la femme en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s’apaiser et le laissa faire. Tout le monde s'était approché; l’oncle s’agenouilla, découvrit le sein de la femme et lui mit la main sur le cœur. On se taisait ; le silence était profond. Cela durait depuis près d’une minute, lorsque Spick dit:

‘Hé! hé! hé! qu’on l’enterre, n’est-ce pas, monsieur le docteur ?”

L’oncle se leva, les sourcils froncés, et regardant cet homme en face, du haut en bas:

“ Malheureux ! lui dit-il, pour quelques mesures d’eaude-vie que cette pauvre femme t’a payées comme elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, et peutêtre enterrée vive !

— Monsieur le docteur, s’écria le cabaretier en se redressant d’un air d’arrogance, savez-vous qu’il y a des lois, et que.

— Tais-toi, interrompit l’oncle, ton action est infâre |”

Et, se tournant vers les autres:

‘“Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison; elle vit encore.”

Il lança sur Spick un dernier regard d’indignation,

tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la cantinière sur le brancard. On se mit en marche; le chien suivait l'oncle, serré contre sa jambe. Quant au cabaretier, nous l’entendions répéter derrière nous, près de la fontaine, d’un ton moqueur:

‘* La femme est morte; ce médecin en sait autant que ma pioche! La femme est finie... qu’on l’enterre aujourd’hui ou demain, cela ne fait rien à la chose. On verra lequel de nous deux avait raison.”

Comme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le cœur, car depuis la nuit, une sorte de frayeur s'était emparée de moi, surtout en face des morts, et j'étais content d’être avec beaucoup de monde,

L/ Le mauser marchait devant le brancard, une grosse

torche à la main; Koffel, près de l'oncle, semblait grave.

“Voilà de terribles choses, monsieur le docteur, dit-il en marchant, :

— Ah! c’est vous, Koffel! fit l’oncle. Oui, oui, le génie du mal est dans l’air, les esprits des ténèbres sont déchainés !”

Nous entrions alors dans la petite allée remplie de plâtras; le mauser, s’arrétant sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s’avançaient d’un pas lourd. Nous les suivimes tous dans sa chambre, et le taupier, levant sa torche, s’écria d’un ton solennel:

“Ou sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail... où sontils, monsieur le docteur? Ah! ils se sont envolés par toutes ces ouvertures.”

Alors seulement je vis bien l’air désolé de notre vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étincelantes se découpaient sur le fond noir

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des ténèbres; je compris les paroles

pensai que nous étions malheureux.

<« Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l’oncle

avec tristesse; il ne faut Pas que nos propres misères

nous fassent oublier que d’autres sont encore plus malheureux que nous,”

Et se * >urnant vers le taupier:

‘Vous resterez pour m'éclairer, dit-il, et Koffel m'’aidera. ”

Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard sur le plancher, placèrent la femme sur le lit au fond de l’alcôve, Le mauser, dont les joues couleur de brique prenaient aux reflets de la torche des teintes pourpres, les éclairait, br

L’oncle remit quelques kreutzers à Jeffer, qui sortit avec ses garçons.

La vieille Lisbeth était venue voir; tremblotait, elle n’osait récitait l’Ave Maria to lorsque l’oncle s’écria:

‘ Lisbeth, à quoi penses-tu donc ?

es-{u folle ? Cette femme n’est-elle les femmes, et ne m'as-tu pas aidé opérations ? Allons, allons.

lo dessus. Va... chauffe de l

Puis espérer de toi,”

Le chien s'était assis devant l’a travers ses poils frisés, la femme 6 mobile et päle comme une morte.

“€ Fritzel, me dit l'oncle, ferme les volets, nous aurons moins d'air. Et vous, Koffel, faites du feu dans le fourneau, car d’obtenir quelque chose maintenant de Lisbeth, il n’y faut pas Penser. Ah! si parmi tant de misères NOUS avions encore le bon esprit de rester un peu calmes !

du mauser, et je

son menton approcher, et je l’entendais qui

ut bas. Sa frayeur me gagnait

Au nom du ciel, pas comme toutes cent fois dans mes maintenant la folie reprend eau; c’est tout ce que je

lcôve, et regardait, à tendue sur le lit, im-

Mais il faut que tout s’en mêle: quand le diable est en route, on ne sait plus où il s'arrêtera. ”

Ainsi parla l’oncle d’un air désolé. Je courus fermer les volets, et j’entendis qu’il les accrochait à l’intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.

Koffel venait d’allumer le feu, qui pétillait dans le poêle; l'oncle avait déployé sa trousse sur la table; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire. Fe”

L’oncle prit une sonde et s’approcha du lit, écartant les rideaux; le mauser et Koffel le suivaient, Alorsune grande curiosité me poussa et j’allai voir: la lumière de la chandelle remplissait toute l’alcôve; la femme était nue jusqu’à la ceinture, l’oncle venait de lui découper ses vêtements; Koffel, avec une grosse éponge, lui lavait la poitrine et les seins couverts d’un sang noir. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas. Lisbeth était aussi revenue dans la chambre; elle me tenait par la main et marmottait je ne sais quelle prière. Dans l’alcôve, personne ne parlait, et l’oncle, entendant la vieille servante, lui cria vraiment fâché:

‘ Veux-tu bien te taire, vieille folle ! Allons, mauser, allons, relevez le bras.

— Une belle créature, dit le mauser, et bien jeune encore.

— Comme elle est pâle!” fit Koffel.

Je me rapprochai davantage, et je vis la femme blanche comme la neige, les seins droits, la tête rejetée enarrière, ses cheveux noirs déroulés. Le mauser lui tenait le bras en l'air, et au dessous, entre le sein et l’aisselle, apparaissait une ouverture bleuâtre d’où coulaient quelques gouttes de sang. L’oncle Jacob, les lèvres serré

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ment, je devins tellement attentif, n’ayant jamais rien vu de pareil, que toute mon Â

ime tait au fond de cette alcôve, et j’entendis l'oncle murmurer: ‘ C’est étrange !”

Au même instant ja femme exhala un long soupir, et le chien, qui s’était tu jusqu'alors, se prit à pleurer d’une voix 8i lamentable et gi douce, qu’on aurait dit un être

humain; les cheveux m'en dressaient sur la tête, Le mauser 8’écria:

“€ Tais-toi !”

Le chien se tut, et l’oncle dit:

‘ Relevez donc le bras, D soutenez le corps,”

! Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules; aussitôt la sonde entra bien loin.

La femme fit entendre un gémissement, et le chien gronda.

‘ Allons, s’écria l'oncle, voyez la balle a glissé g l'épaule; la sentez-vous?

— Très bien. ”

L’oncle sortit, et me

‘Que fais-tu là ?

— Je regarde,

— Bon, maintenant, il regarde! Il est dit que tout DE doit aller de travers. ”

Il prit un couteau sur la table et rentra.

Le chien me regardait de ses yeux luisants, ce qui m'inquiétait, : Tout à cou D ton joyeux:

“ La voici! c’est une balle de pistolet. La malheureuse à perdu beaucoup de sang, mais clle en reviendre, —- C’est pendant la grande charge des uhlans qu’elle aura reçu cela, dit Koffel ; j'étais chez le vieux Kraëmer,

mauser; Koffel, passez ici et

elle est sauvée. Tenez, Koffel, ur les côtes, elle est ici sous

Voyant sous le rideau, il s’écrias

P la femme jeta un cri, et l'oncle dit d’un

MADAME lHÉRÈSE.

au premier; je nettoyais son horloge, et j'ai vu qu'ils tiraient en arrivant.

— C’est possible,” répondit l'oncle, qui seulement alors eut l’idée de regarder la femme.

Il prit le chandelier de la main du mauser, et, debout derrière le lit, il contempla quelques secondes cette malheureuse d’un air rêveur.

é Oui, fit-il, c’est une belle femme et une noble tête! Quel malheur que de pareilles créatures suivent ies ermées! Ne serait-il pas bien mieux de les voir au sein d’une honnête famille, entourées de beaux enfants, auprès d’un brave homme, dont elles feraient le bonheur!

Quel dommage! Enfin... puisque c’est la volonté du Seigneur.” Li Il sortit, appelant Lisbeth. |

Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toi-même. — Mauser, Kofïel, venez; nous allons prendre un verre de vin, car cette journée a été rude pour tous.” |

I1 descendit lui-même à la cave, et en revint au moment où la vieille servante arrivait avec sa chemise. Lisbeth, voyant que la cantinière n’était pas morte, avait repris courage; elle entra dans l’alcôve et tira les rideaux, pendant que l'oncle débouchait la bouteille et ouvrait le buffet pour y prendre des verres. Le mauser et

Koffel paraissaient contents. Je m'étais aussi rapproché de la table encore servie, et nous finîmes de souper. Le chien nous regardait de loin; l’oncle lui jeta quelques bouchées de pain, qu’il ne voulut pas prendre. En ce moment, une heure sonnait à l’église.

cc C’est la demie, dit Koffel.

— Non, c’est une heure; je crois qu’il serait temps de nous coucher,” répondit le mauser.

Lisbeth sortait de l’alcôve; tout le monde alla voir la

i vu qu’ils seulement

et, debout ndes cette

noble tête!

suivent ies les voir au 1x enfants, le bonheur!

volonté du

pour cette i-même. — un verre de

1 revint au s chemise.

morte, avait les rideaux, > et ouvrait mauser et si rapproché souper.

cle lui jeta as prendre.

se,

ait temps de

e alla voir la LS

femme vêtue de sa chemise; elle semblait dormir. Le chien s’était posé sur les pattes de devant, au bord du lit, et regardait aussi, L’oncle lui passa la main sur la tête en disant:

“Va, ne crains plus rien; elle en reviendra. ie t’en ?

réponds !”

Et ce pauvre animal semblait comprendre; il gémissait avec douceur.

Enfin on ressortit.

L’oncle, avec la chandelle, reconduisit Koffel et le mauser jusque dehors, puis il rentra et nous dit:

‘€ Allez vous coucher maintenant, il est temps.

— Et vous, monsieur le docteur? demanda la vieille servante.

— Moi, je veille... cette femme est en danger, et l’on peut aussi m’appeler dans le village. ”

Il alla remettre une büûche au fourneau, et s’étendit derrière, dans le fauteuil, en roulant un bout de papier pour allumer sa pipe.

Lisbeth et moi nous montâmes chacun dans notre chambre; mais ce ne fut que bien tard qu’il me fut possible de dormir, malgré ma grande fatigue, car de demiheure en demi-heure, le roulement d’une charrette et le

| reflet des torches sur les vitrex m'avertissaient qu’il

passait encore des morts.

Enfin, au petit jour, tous ces bruits cessèrent, et je m’endormis profondément,

C’est le lendemain qu’il aurait fallu voir le village, lorsque chacun voulut reconnaître ce qui lui restait et ce qui lui manquait, et qu’on s’aperçut qu’un grand nombre

de Républicains, de uhlans et de Croates avaient passé par derrière dans les maisons, et qu’ils avaient tout vidé! C’est alors que l’indignation fut universelle, et que je compris combien le mauser avait eu raison de dire: Sf Maintenant les jours de calme et de paix se sont envolés par ces trous !”

Toutes les portes et les fenêtres étaient ouvertes pour voir le dégât, toute la rue était encombrée de meubles, de voitures, de bétail, et de gens qui craïent: ‘ Ah ! les gueux... Ah! les brigands... ils ont tout pris!”

L’un cherchait ses canards, l’autre ses poules; l’autre, en regardant sous son lit, trouvait une vieille paire de savates à la place de ses bottes; l’autre, en regardant dans sa cheminée, ou pendaient la veille au matin des andouilles et des bandes de lard, la voyait vide, et entrait dans une! fureur terrible; les femmes se désolaient en levant les mains au ciel, et les filles semblaient consternées.

Et le beurre, et les œufs, et le tabac, et les pommes de terre, et jusqu’au linge, tout avait été pillé; plus on regardait, plus il vous manquait de choses.

La plus grande colère des gens se tournait contre les Croates; car après le passage du général n’ayant plus rien à craindre des plaintes qu’on pourrait faire, ils s’étaient précipités dans les maisons, comme une bande de loups affamés, et Dieu sait ce qu’il avait fallu leur donner pour les décider à partir, sans compter ce qu’ils avaient pris.

C’est pourtant bien malheureux que la vieille Allemagne ait des soldats plus à craindre pour elle que les Français. Le Seigneur nous préserve d’avoir encore besoin de leur secours !

Nous autres enfants, Hans AGen, Frantz Sépel, Nikel, Johann et moi, nous allions de porte en porte, regardant les tuiles cassées, les volets brisés, les hangars défoncés,

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et que je de dire:

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et ramassant les guenilles, les papiers de cartouches, les balles aplaties le long des murs.

Ces trouvailles nous réjouissaient tellement, que pas. un n’eut l’idée de rentrer avant la nuit close.

Vers deux heures, nous fimes la rencontre de Zaphéri Schmouck, le fils du vannier, qui redressait sa tête rousse et semblait plus fier que d’habitude. Il tenait quelque chose caché sous sa blouse; et comme nous lui demandions: ‘Qu'est que tu as ?” il nous fit voir la crosse d’un grand pistolet de uhlan.

Alors toute la bande le suivit.

Il marchait au milieu de nous comme un général, et À chaque nouvelle rencontre, nous disions: “Il a un pistolet!” Le nouveau venu se joignait à la troupe,

Nous n’aurions pas quitté Schmouck pour un empire; il nous semblait que la gloire de son pistolet rejaillissait sur nous.

Voilà bien les enfants, et voilà bien les hommes!

Chacun de nous se vantait des dangers qu’il avait courus pendant la grande bataille:

‘J'ai entendu siffler les balles, disait Frantz Sépel, deux sont entrées dans notre cuisine,

— Moi, j'ai vu galoper le général des uhlans avec son bonnet rouge, criait Hans Aden; c’est bien plus terrible que d’entendre siffler les balles.

Ce qui m’enorgueillissait le plus, c’était que le commandant républicain m’avait donné de la galette en disant: ‘Avale-moi ça hardiment !”’ Je me trouvais digne d’avoir un pistolet comme Zaphéri: mais personne ne voulait me croire.

Schmouck, en passant devant le perron de la maison commune, s'écria:

‘6 Venez voir !” Nows montâmes le grand escalier derrière lui, et des

54 MADAME THÉRÈSR.

vant la porte du conseil, percée d’un ouverture carrée, grande comme la main, il nous dit:

‘* Regardez... les habits des morts sont là. Le père Jeffer et M. le bourgmestre les ont conduits là ce matin, dans une charrette.”

Et nous restâmes plus d’une heure À contempler ces habits, nous grimpant l’un à l’autre sur les épaules et soupirant: ‘ Laisse-moi donc aussi regarder, Hans Aden… c'est mon tour !”? {

Ces habits étaient entascés au milieu de la grande | salle déserte, sous la lumièro grise de deux hautes | fenêtres grillées. Il y avait des chapeaux républicains et des bonnets de uhlans, des baudriers et des gibernes, des habits bleus et des manteaux rouges, des sabres :et des pistolets. Les fusils étaient appuyés au mur À droite, et, plus loin, se trouvait une file de lances. :

Cela donnait froid à voir, et j’en ai gardé le souvenir.

Au bout d’une heure, et comme la nuit venait, tout à coup l’un de nous eut peur, et se mit à descendre l’escalier en criant d’une voix terrible : ‘Les voici !”

Alors toute la bande se précipita sur les marches, galopant les mains en l’air et se bousculant dans l'ombre, Ce qui m'étonne, c’est que pas un de nous ne se soit cassé le

cou, tant notre épouvante était grande, J’étais le dernier, et quoique mon cœur bondît d’une force incroyable, au bas du perron je me retournai pour regarder; tout était gris au fond du vestibule, la petite lucarne, à droite, éclairait les marches noires d’un rayon oblique; pas un soupir ne troublait le silence sous la voûte sombre. Au

loin, dans la rue, les cris s’éloignaient, Je me pris à

songer que l’oncle devait être inquiet de moi, et je partis

seul, non sans me retourner encore, Car il me semblait

que des pas furtifs me suivaient, et je n’osais courir.

Devant l'auberge des Deux-Clefs, dont les fenêtres .

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) carrée,

Le père e matin,

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brillaient au milieu de la nuit, je fis halte. Le tumulte des buveurs me rassurait; je regardai, par le petit vasistas ouvert, dans la salle où bourdonnaient un grand nombre de voix, et je vis Koffel, le mauser, M. Richter et bien d’autres, assis le long des tables de sapin, le dos courbé, le coude en avant, en face des cruches et des gobelets,

La figure anguleuse de M. Richter, avec sa veste de chasse et sa casquette de cuir bouilli, gesticulait sous le quinquet, dans la fumée grisâtre:

“Voilà ces fameux Républicains, disait-il, ces hommes terribles qui devaient bouleverser ie monde, et que l’ombre glorieuse du feld-maréchal Wurmser suffit pour disperser. Vous les avez vu plier les reins et allonger les jambes! Combien de fois ne vous ai-je pas dit que toutes leurs grandes entreprises finiraient par une débâcle? Mauser, Koffel, l’ai-je dit?

— Eh, oui, vous l’avez dit ! répondit le mauser, mais ce n’est pas une raison pour crier si fort. Voyons, monsieur Richter, asseyez-vous et faites venir une bouteille de vin; Koffel et moi nous avons payé chacun la nôtre.

Voilà le principal, ”

M. Richter s’assit, et moi je m’en allai chez nous. Il pouvait être alors sept heures; l’allée était balayée, les vitres remises, J’entrai d’abord dans la cuisine, et Lisbeth, en me voyant, s’écria:

‘Ah! le voici l”?

Elle ouvrit la porte de la chambre en disant plus bas:

‘€ Monsieur le docteur, l’enfant est là.

— C’est bon, dit l’oncle assis à table, qu’il entre.” Et comme j'allais parler haut:

‘Chut! fit-il en me montrant l’alcôve; assieds-toi, tu

dois avoir bon appétit?

— Qui, mon oncle,

— D'où viens-tu?

— J’ai été voir le village,

— C’est bien, Fritzel; tu m’as donné de l'inquiétude, Mais je suis content que tu aies vu ces misères, ”

Lisbeth vint alors m'apporter une bonne assiettée de soupe, et tandis que je mangeais, l'oncle ajouta :

“Tu connais la guerre, maintenant. Souviens-toi de ces choses, Fritzel, pour les maudire, (C’est une bonne instruction; ce qu’on a vu jeune nous reste toute la vie.”

Il se faisait ces réflexions à lui-même; moi, j'allais toujours mon train, le nez dans mon assiette. Après la soupe, Lisbeth me servit des légumes et de la viande; mais au momeut où je prenais ma fourchette, voilà que j'aperçois, assis près de moi sur le plancher, un être immobile qui me regardait, (Cela me saisit,

‘Ne crains rien, Fritzel,” me dit l’oncle en souriant,

Alors je regardai, et je reconnus que c'était le chien de la cantinière. Il se tenait là gravement, le nez en l'air, les oreilles pendantes, m’observant d’un œil attentif à travers ses poils frisés.

‘< Donne-lui de tes légumes, et vous serez bientôt bons amis,” dit l’oncle.

Il lui fit signe d'approcher; le chien vint s’asseoir près de sa chaise, et parut bien content des petites tapes qui l'oncle lui donnait sur la tête. Il lapa le fond de Mon assiette, puis se remit à me regarder d’un air grave,

Vers la fin du souper, j'allais me lever quand des paroles confuses s’entendirent dans l’alcôve. L’oncle prétait l'oreille: la femme parlait extrêmement vite et bas, Ces paroles confuses, mystérieuses, au milieu du silence, m'émurent plus que tout le reste; je me sentis pâlir, L’oncle, le front penché, me regardait, mais ga pensée était ailleurs: il écoutait. Le chien venait aussi de se retourner,

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Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelques-unes étaient plus fortes.

‘Mon père... Jean. tués. tous... tons...

trie !...” En regardant l'oncle, je voyais qu’il avait les yeux troubles et que ses joues tremblaient. Il prit la lampe sur la table et s’approcha du lit. Lisbeth entrait pour desservir; il se retourna et lui dit: :

“ Voici que la fièvre commence.” Puis il écarta les rideaux; Lisbeth le suivit. Moi je ne bougeais pas de ma chaise; je n’avais plus faim. La femme se tut un instant. Je voyais l’ombre de l’oncle et celle de Lisbeth sur les rideaux; l'oncle tenait le bras de la femme. Le chien était avec eux dans l’alcôve, Moi seul dans la salle noire, j'avais peur. La femme $e. mit à parler plus haut: alors il me sembla que la salle devenait plus noire, et je me rapprochai de la lumière. Maïs au même instant, quelque chose parut se débattre; Lisbeth, qui tenait la lampe, recula, et la femme, toute pâle, les yeux ouverts, se dressa en criant:

‘Jean... Jean... défends-toi… j'arrive !”?

Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri: ‘Vive la République!” et retomba.

L’oncle ressortit, bouleversé, en disant:

‘“ Lisbeth, vite, vite, monte là-haut. dans l'armoire. la fiole grise à bouchon de verre. Dépêche-toi !”

Et il rentra.

Lisbeth courait; moi je me tenais à la basque de l'oncle. Le chien grondait, la femme était étendue comme morte.

La vieille servante revint avec la fiole ; l'oncle regarda et dit d’une voix brève:

“C’est cela, une cuiller.”

Je courus chercher ma cuiller; il l’essuya, versa quel-

la pa-'

ques gouttes dedans, puis, relevant la tête de la femme, il lui fit prendre ce qu'il y avait mis, en disant avec une douceur extrême:

‘Allons, allons, du courage, mon enfant... du courage...”

Je ne l'avais jamais entendu parler d’une voix gi douce, si tendre; mon cœur en était serré.

La femme Soupira doucement, et l'oncle Pétendit sur le lit en relevant l’oreiller. Après quoi, il ressortit tout päle et nous dit:

‘Allez dormir, laissez-moi seul... je veillerai,

— Mais, monsieur le docteur, fit Lisbeth, déjà la nuit dernière...

— Allez vous Coucher, répéta l’oncle d’un ton fâché; je n’ai pas le temps d’écouter votre bavardage.. Au nom

du ciel, laissez-moi tranquille... ceci peut devenir sérieux, ”

Il nous fallut bien obéir.

En montant l'escalier, Lisbeth, toute tremblante, me dit:

‘ As-tu vu cette malheureuse, Fritzel ? Elle va peutêtre mourir... eh bien ! la voilà qui pense encore à sa République du diable. Ces gens-là sont de véritables

Sauvages. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de prier que Dieu leur pardonne.”

Elle se mit donc à prier,

Je ne savais que penser de tout cela. Maïs après avoir tant couru et m'être crotté jusqu’à l’échine, une fois au lit, je m’endormis gi profondément, que le retour des Républicains eux-mêmes, leurs feux de peloton et de

bataillon n’auraient pu m'éveiller avant dix heures du matin.

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Le lendemain du départ des Républicains, tout le village savait déjà qu’une Française était chez l'oncle Jacob, qu’elle avait reçu un coup de pistolet et qu’elle en reviendrait difficilement. Mais comme il fallait réparer les toits des maisons, les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans s'inquiéter de celles des ant:cs, et ce n’est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l’idée de la femme revint aux gens.

Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu’elle criait: “Vive la République !” d’une façon terrible.

“ Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l’épaule au mur, ayant l’air de fumer sa pipe, et disant aux passants:

‘€ Hé ! Nickel... Yokel... écoute. écoute, comme elle crie ! N’est-ce pas abominable? Est-ce qu’on devrait souffrir cela dans le pays ?”

L’oncle Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à ce point d’indignation contre Spick, que je l’entendis répéter plusieurs fois qu’il méritait d’être pendu.

Malheureusement on ne pouvait nier que la femme ne parlât de la France, de la République et d’autres choses contraires au bon ordre; toujours ces idées lui revenaient à l'esprit, et cela nous mettait dans un embarras d’autant plus grand, que toutes les commères, toutes les vieilles Salomé du village arrivaient à la file chez nous; l’une le balai sous le bras, la jupe retroussée; l’autre ses aiguilles à tricoter dans les cheveux, le bonnet de tra-

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