‹ Madamoiselle de MaupinChapitre 5 sur 7 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

leurs t-ouches dédaigneusement bouffies voltigeaient des ricanements incrédules; ils avaient l'air de se moquer de ce qu’ils venaient de dire, et de rétracter les compliments et les adorations dont ils nous avaient comblées. Je n'entendais pas leurs paroles; mais je comprenais, au mouvement de leurs lèvres, qu’ils prononçaient des mots d’une langue qui m’était inconnue et dont personne ne s’était servi devant moi. Ceux mêmes qui avaient l’air le plus humble et le plus soumis redressaient la tête avec une nuance très-sensible de révolte et d’ennui : — un soupir d’essoufflement, pareil au soupir d’un acteur qui est arrivé au bout d’un long couplet, s’échappait malgré eux de leur poitrine, et ils faisaient en nous quittant un demitour sur les talons d’une manière vive et pressée qui dénonçait une espèce de satisfaction intérieure d'être délivrés de la rude corvée d'être honnêtes et galants.

J'aurais donné un an de ma vie pour entendre, sans être vue, une heure de leur conversation. Souvent je comprenais, a de certaines attitudes, à quelques gestes détournés, à des coups d’œil lançés obliquement, qu’il était question de moi et que l’on parlait ou de mon âge ou de ma figure. Alors j’étais sur des charbons ardents ; les quelques mots étouffés, les demi-lambeaux de phrase qui m’arrivaient par intervalles irritaient au plus haut point ma curiosité sans pouvoir la satisfaire, et j’entrais en des doutes et des perplexités étranges.

Le plus souvent ce qu’on disait avait une apparence favorable, et ce n'était pas ce qui m’inquiétait : je me souciais assez peu que l'on me trouvât belle ; mais les menues observations coulées dans le tuyau de l’oreille et presque toujours suivies de longs ricanements et de singuliers clignements d’yeux, — voilà ce que j’aurais voulu savoir; et, pour une de ces phrases dites tout bas derrière un rideau ou dans l’encoignure d’une porte, j'aurais quitté sans regret l’entretien le plus fleuri et le plus parfumé du monde.

Si j’avais eu un amant, i’aurais beaucoup aimé connai-

MADEMOISELLE DE MAlPüf.

tre la manière dont il eût parlé de moi à un autre homme, et en quels termes il se serait vanté de sa bonne fortune à ses camarades d’orgie avec un peu de vin dans la tête et les deux coudes sur la nappe.

Je le sais maintenant, et en vérité je suis fâchée de le savoir. — C’est toujours ainsi.

Mon idée était folle, mais ce qui est fait est fait, et l’on ne peut désapprendre ce qu’on a appris. Je ne t’ai pas écoutée, ma chère Graciosa, je m’en repens ; mais on n’écoute pas toujours la raison, surtout quand elle sort d’une aussi jolie bouche que la tienne, car je ne sais pourquoi on ne se peut figurer qu’un conseil soit sage, à moins qu’il ne soit donné par quelque vieille tête toute chenue et toute grise, comme si avoir été bête soixante ans pouvais vous rendre spirituel.

Mais tout cela me tourmentait trop, et je n’y pouvais tenir, je grillais dans ma petite peau comme une châtaigne sur la poêle. La pomme fatale s’arrondissait dans le feuillage au-dessus de ma tête, et il fallait bien finir par y donner un coup de dent, sauf à la jeter après, si la saveur m’en paraissait amère.

J’ai fait comme Ève la blonde, ma très -chère grand’mère, — j’ai mordu.

La mort de mon oncle, le seul parent qui me restât, me laissant libre de mes actions, j’exécutai ce que je rêvais depuis si longtemps. — Mes précautions étaient prises avec le plus grand soin pour que nul ne se doutât de mon sexe : j’avais appris à tirer l’épée et le pistolet; je montais parfaitement à cheval et avec une hardiesse dont peu d’écuyers eussent été capables; j’étudiai bien la manière de porter le manteau et de faire siffler la cravache, et, en quelques mois, je parvins à faire d une fille qu’on trouvait assez jolie, un cavalier beaucoup plus joli, et à qui il ne I manquait guère que la moustache. — Je réalisai ce que Ij’avais de bien, et je sortis de la ville, décidée à n’y reve- •nir qu’avec l’expérience la plus complète.

MADEMOISELLE DE MAl’PIN. 115

C’était le seul moyen d’éclaircir mes doutes : avoir des amants ne m’aurait rien appris, ou du moins cela ne m’eut donné que des lueurs incomplètes, et je voulais étudier l’homme à fond, l’anatomiser fibre par fibre avec un scalpel inexorable et le tenir tout vif et tout palpitant sur ma table de dissection ; pour cela il fallait le voir seul à seul chez lui, en déshabillé, le suivre à la promenade, à la taverne et ailleurs. — Avec mon déguisemefll| je pouvais aller partout sans être remarquée ; on ne se cachait pas devant moi, on jetait de côté toute réserve et toute contrainte, je recevais des confidences et j’en faisais de fausses pour en provoquer de vraies. Hélas ! les femmes n’ont lu que le roman de l’-homme et jamais son histoire.

C’est une chose effrayante à penser et à laquelle on ne pense pas, combien nous ignorons profondément la vie et la conduite de ceux qui paraissent nous aimer et que nous épouserons. Leur existence réelle nous est aussi parfaitement inconnue que s’ils étaient des habitants de Saturne ou de quelque autre planète à cent millions de lieues de notre boule sublunaire : on dirait qu’ils sont d’une autre espèce, et il n’y a pas le moindre lien intellectuel entre les deux sexes; — • les vertus de l’un font les vices de l’autre, et ce qui fait admirer l’homme fait honnir la femme.

Nous autres, notre vie est claire et se peut pénétrer d’un regard. — Il est facile de nous suivre de la maison au pensionnat, du pensionnat à la maison; — ce que nous faisons n’est un mystère pour personne; chacun peut voir nos mauvais dessins à l’estompe, nos bouquets à l’aquarelle composés d’une pensée et d’une rose grosse comme un chou, et galamment noués par la queue avecun ruban de couleur tendre : les pantoufles que nous brodons pour la fête de’nos pères ou de nos grands-pères n’ont rien en soi de bien occulte et de bien inquiétant. — Nos sonates et nos romances sont exécutées avec la plus désirable froideur. Nous sommes bien et dûment-cousues

MADEMOISELLE DE MAUP1N.

à la jupe de nos mères, et, à neuf ou dix heures au plus, nous rentrons dans nos petits lits tout blancs, au fond de nos cellules proprettes et discrètes, où nous sommes vertueusement verrouillées et cadenassées jusqu'au lendemain matin. La susceptibilité la plus éveillée et la plus jalouse ne trouverait rien à cela.

Le cristal le plus limpide n'a pas la transparence d’une pareille vie.

Celui qui nous prend sait ce que nous avons fait à partir de la minute où nous avons été sevrées et même avant, s’il veut pousser ses recherches jusque-là. — Notre vie n’est pas une vie, c’est une espèce de végétation comme celle de la mousse et des Heurs; l’ombre glaciale delà tige maternelle flotte autour de nous, pauvres boutons de rose étouffés qui n’osons pas nous ouvrir. Notre affaire principale, c’est de nous tenir bien droites, bien corsées, bien busquées, l’œil convenable méat baissé, et de surpasser en immobilité et en roideur les mannequins et les poupées à ressorts.

Il nous est défendu de prendre la parole, de nous mêler à la conversation autrement que pour répondre oui et non, si l’on nous interroge. Aussitôt que l’on veut dire quelque chose d’intéressant, l’on nous renvoie étudier notre harpe ou notre clavecin, et nos maîtres de musique ont tous soixante ans pour le moins et prennent horriblement de tabac. Les modèles suspendus dans nos chambres sont d’une anatomie très-vague et très-esquivée. Les dieux de la Grèce, pour se présenter dans un pensionnat de demoiselles, ont soin préalablement d’acheter à la friperie de très-amples carricks et de se faire graver au pointillé, ce qui leur donne l’air de portiers ou de cochers de fiacre, et les rend peu propres à nous enflammer l’imagination.

A force de vouloir nous empêcher d’être romanesques, i’on nous rend idiotes. Le temps de notre éducation se passe non pas à nous apprendre quelque chose, mais à nous empêcher d’apprendre quelque chose.

MADEMOISELLE DE MALPIN. 41 1

Nous Sommes réellement prisonnières de corps et d’esprit; mais un jeune homme, libre de ses actions, qui sort le matin pour ne rentrer que le matin, qui a de l’argent, qui peut en gagner et en disposer comme il lui plaît, comment pourrait-il justifier l’emplôi de son temps ? — quel est l’homme qui voudrait dire à la personne aimée ce qu’il a fait pendant sa journée et pendant sa nuit? — Aucun, même de ceux quj sont réputés les plus purs.

J’avais envoyé mon cheval et mes vêtements à une pe tite métairie que j’ai à quelque distance de la ville. Je m’habillai, je montai en selle et je partis, non sans un singulier serrement de cœur. — Je ne regrettai rien, je ne laissai rien en arrière, ni parents, ni amis, pas un chien, pas un chat, et cependant j’étais triste, j’avais presque les larmes aux yeux ; cette ferme où je n’avai's été que cinq ou six *ois n’avait pour moi rien de particulier et de cher, et ce n’était pas la complaisance que l’on prend à de certains endroits et qui vous attendrit lorsqu’il les faut quitter, mais je me retournai deux ou trois fois pour voir encore de loin monter entre les arbres sa vrille de fumée bleuâtre.

C’était là où, avec mes robes et mes jupes, j’avais laissé mon titre de femme; dans la chambre où j’avais fait ma toilette étaient serrées vingt années de ma vie qui ne devaient plus compter et qui ne me regardaient plus. Sur la porte on eût pu écrire : — Ci-gît Madelaine de Maupin ; — car en effet je n’étais plus Madelaine de Maupin, mais bien Théodore de Sérannes, — et personne ne devait plus m’appeler de ce doux nom de Madelaine.

Le tiroir où étaient renfermées mes robes, désormais inutiles, me parut comme le cercueil de mes blanches illusions ; — j’étais un homme, ou du moins j’en avais l’apparence : la jeune fille était morte.

Quand j’eus totalement perdu de vue la cime des châtaigniers qui entourent la métairie, il me sembla que je n’étais plus moi, mais un autre, et je me souvenais de mes actions anciennes comme des actions d’une personne

étrangère auxquelles j’aurais assisté, ou comme du début d’un roman dont je n’aurais pas achevé la lecture.

Je me rappelais complaisamment mille petits détailsdont l’enfantine naïveté me faisait venir sur les lèvres un sourire d’induigence un peu- moqueuse quelquefois, comme celui d’un jeune libertin qui écouterait les confidences arcadiques et pastorales d’un écolier de troisième ; et, au moment où je m’en détachais pour toujours, toutes mes puérilités de petite fille et de jeune fille accouraient sur le bord du chemin en me faisant mille signes d’amitié et m’envoyant des baisers du bout de leurs doigts blancs et effilés.

Je piquai mon cheval, pour me dérober à ces énervantes émotions ; les arbres filaient rapidement à droite et à gauche; mais l’essaim folâtre, plus bourdonnant qu’une ruche d’abeilles, se mit à courir dans les allées latérales et à m’appeler : — Madeleine ! — /Madeleine 1

Je donnai sur le cou de ma bête un gr and coup de cravache qui la fit redoubler de vitesse. Mes cheveux se tenaient presque droits derrière ma tête, mon manteau était horizontal, comme si des plis eussent été sculptés dans la pierre, tant ma course était rapide, je regardai une fois en arrière, et je vis, comme un petit nuage blanc bien loin à l’horizon, la poussière que les pieds de mou cheval avaient soulevée.

Je m’arrêtai un peu.

Dans un buisson d’églantier, sur le bord de la route, je vis remuer quelque chose de blanc, et une petite voix claire et douce comme l’argent me vint frapper l’oreille :

— Madelaine, Madelaine, où allez-vous si loin, Madelaine? Je suis votre virginité, ma chère enfant ; c’est pourquoi j’ai une robe blanche, une couronne blanche et une peau blanche. Mais vous, pourquoi avez-vous des bottes. Madelaine? Il me semblait que vous aviez le pied fort joli. Des bottes et un haut-de-chausses, et un grand chapeau à plume comme un cavalier qui va à la guerre ! Pourquoi

MADEMOISELLE DE MALPIN. 819

donc cette longue épée qui bat et meurtrit votre cuisse ? Vous avez un singulier équipage, Madelaine, et je ne sais trop si je dois vous accompagner.

— Si tu as peur, ma chère, retourne à la maison, va arroser mes fleurs et soigner mes colombes. Mais en vérité tu as tort, tu serais plus en sûreté sous ces vêtements de bon drap que sous ta gaze et ton lin. Mes bottes empêchent qu’on ne voie si j’ai un joli pied ; cette épée, c’est pour me défendre, et la plume qui s’agite à mon chapeau est pour effaroucher tous les rossignols qui me viendraient chanter à l’oreille de fausses chansons d’amour.

Je continuai ma route : dans les soupirs du vent je crus reconnaître la dernière phrase de la sonate que j’avais apprise pour la fête de mon oncle, et, dans une large rose qui levait sa tête épanouie au-dessus d’un petit mur, le modèle de la grosse rose d’après quoi j’avais fait tant d’aquarelles ; en passant devant une maison, je vis flotter à une fenêtre le fantôme de mes rideaux Tout mon passé semblait se cramponner après moi pour m’empêcher d’aller en avant et d’arriver à un nouvel avenir.

J’hésitai deux ou trois fois, et je tournai la tête de mon cheval de l’autre côté.

Mais la petite couleuvre bleue de la curiosité me sifflait tout doucement des paroles insidieuses, et me disait : — Marche, marche, Théodore ; l’occasion est lionne pour t’instruire; si tu n’apprends pas aujourd’hui, tu ne sauras jamais. — Et ton noble cœur, tu le donneras donc au hasard, à la première apparence honnête et passionnée ! — Les hommes nous cachent des secrets bien extraordinaires, Théodore !

Je repris le galop.

Le haut-de-chausses était bien sur mon corps et non dans mon esprit; j’éprouvai un certain malaise et comme un frisson de peur, pour nommer la chose par son nom, à un endroit sombre de la forêt ; un coup de fusil tiré par un braconnier manqua me faire évanouir. Si c’eût été un

ÎÎO MADEMOISELLE DE WAUPIS.

voleur, les pistolets placés dans mes fontes et ma formidable épée ne m'eussent pas été à coup sûr d'un grand secours. Mais peu à peu je m'aguerris, et je n’y fis plus attention.

Le soleil descendait lentement sous l'horizon comme le lustre d’un théâtre qu’on abaisse quand la représentation est finie. Des lapins et des faisans traversaient la route de temps à autre ; les ombres s’allongeaint, et tous les lointains se nuançaient de rougeurs. Certaines portions du ciel étaient d’un lilas très-doux et très-fondu, d’autres tenaient du citron et de l’orange; les oiseaux de nuit commençaient à chanter, et il se dégageait du bois une foule de bruits singuliers: le peu de lumière qu’il y avait encore s’éteignit, et l’obscurité devint complète, augmentée qu’elle était par l’ombre portée des arbres. Moi, qui n’étais jamais sortie seule de nuit, me trouver à huit heures du soir dans une grande forêt ! Conçois-tu cela, maGraciosa, moi qui me mourais déjà de peur au bout du jardin? L’effroi me reprit de plus belle, et le cœur me battit terriblement ; ce fut, je t’avoué, avec une grande satisfaction que je vis poindre et scintiller au revers d’un coteau les lumières de la ville où j’allais. Dès que je vis cês points brillants semblables à de petites étoiles terrestres, ma frayeur se passa complètement. 11 me semblait que ces lueurs indifférentes étaient les yeux ouverts d’autant d’amis qui veillaient pour moi.

Mon cheval n’était pas moins content que moi, et, humant un doux parfum d’écurie plus agréable pour lui que toutes les odeurs des marguerites et des fraises des bois, il courut tout .droit à l’hôtel du Lion-Rouge.

Une blonde lueur rayonnait à travers le vitrage de plomb de l’auberge, dont l’enseigne de fer-blanc se balançait à droite et à gauche, et geignait comme une vieille femme, car la bise commençait à fraîchir. — Je remis mon cheval aux mains d’un palefrenier, et j’entrai dans la cuisine.

Une énorme cheminée, ouvrant au fond sa gueule rouge

MADEMOISELLE DE MAUPfî».

*îl

et noire, avalait un fagot à chaque bouchée, et de chaque côté des chenets, deux chiens, assis sur leur derrière et presque aussi grands que des hommes, se faisaient cuire avec le plus grand flegme du monde, se contentant de lever un peu leurs pattes et de pousser une espèce de soupir quand la chaleur devenait plus intense; mais, à coup sûr, ils eussent mieu* aimé être réduits en charbon que de reculer d’un pas.

Mon arrivée ne parut pas leur faire plaisir, et ce fut en vain que, pour faire connaissance avec eux, je leur passai, à plusieurs reprises, la main sur la tête : ils me jetaient des regards en dessous qui ne signifiaient rien de bon. — Cela m’étonna, car les animaux viennent à moi volontiers.

L’hôtelier s’approcha pour me demander ce que je voulais à souper.

C’était un homme pansu, avec un nez rouge, des yeux vairons et un sourire qui lui faisait le tour de la tête. A chaque mot qu’il disait, il montrait une double rangée de dents pointues et séparées comme celles des ogres. Le grand couteau de cuisine qui pendait à son côté avait un air douteux et semblait pouvoir servir à plusieurs usages. Quand je lui eus dit ce que je désirais, il alla à un des chiens, et lui donna un coup de pied quelque part. Le chien se leva, et se dirigea vers une espèce de roue où il entra avec un air piteux et rechigné, et en me lançant un regard de reproche. Enfin, voyant qu’il n’y avait pas de grâce à espérer, il se mi» à faire tourner sa roue, et par contre-coup la broche où était enfilé le poulet dont je devais souper. Je me promis de lui en jeter les reliefs pour le payer de sa peine, et je me mis à considérer la cuisine en attendant qu’il fût prêt.

De larges solives de chêne rayaient le plafond, toutes bistrées et noircies par la fumée du foyer et des chandelles. Sur les dressoirs brillaient dans l’ombre des plats d’étain plus clairs que l’argent et des poteries de faïence blanche à bouquets bleus. — Au long des murs, de nom-

MADEMOISELLE DE MÀÜPIN

breuses files de casseroles bien récurées ne ressemblaient pas mal aux boucliers antiques que Ton voit suspendus en rang au long des trirèmes grecques ou romaines (pardonnemoi, Graciosa, la magnificence épique de cette comparaison). Une ou deux grosses servantes s’agitaient autour d’une grande table, et remuaient de la vaisselle et des fourchettes, plus agréable musique que toute autre quand on a faim, car l’ouïe du ventre devient alors plus fine que celle de l’oreille. Somme toute, en dépit de la bouche de tirelire et des dents de scie de l’hôtelier, l’auberge avait une mine assez honnête et réjouissante ; et le sourire de l’hôtelier eût-il eu upe toise de plus, et ses dents eussent-elles été trois fois plus longues et plus blanches, la pluie commençait à tinter sur les carreaux, et le vent à hurler de façon à vous ôter l’envie de vous en aller, car je ne sais rien qui soit plus lugubre que ces gémissements par une nuit obscure et pluvieuse.

Une idée me vint qui me fit sourire, c’est que personne au monde ne serait venu me chercher où j’étais. — En effet, qui eût pensé que la petite Madelaine, au lieu d’être couchée dans son lit bien chaud, avec sa veilleuse d’albâtre à côté d’elle, un roman sous son oreiller, sa femme de chambre dans le cabinet voisin, prête à accourir à »a moindi’e terreur nocturne, se balançait sur une chaise de paille, dans une auberge de campagne, à vingt lieues de sa maison, ses pieds bottés posés sur les chenets, et ses petites mains crânement enfoncées dans ses goussets ?

Oui, Madelinette n’est pas restée, comme ses compagnes, le coude paresseusement appuyé au rebord du balcon, entre le volubilis et les jasmins de la fenêtre, à suir vre, au bout de la plaine, les franges violettes de l’horizon, ou quelque petit nuage couleur de rose, arrondi par la brise de mai. Elle n’a pas tapissé, avec la feuille des lis, des pelais de nacre de perle pour y loger ses chimères ; elle n’a pas, comme vous, ’.es belles rêveuses, habillé quelque fantôme creux de toutes les perfections imaginables;

MADEMOISELLE DE MAUPïïl. 84#

elle a voulu connaître les hommes avant de se donner à un homme; elle a tout quitté, ses bejles robes de velours et de soie aux couleurs éclatantes, ses colliers, ses bracelets, ses oiseaux et ses fleurs ; elle a renoncé volontairement aux adorations, aux galanteries prosternées, aux bouquets et aux madrigaux, au plaisir d’être trouvée plus belle et mieux parée que vous, à son doux nom de femnflfc, à tout ce qui fut elle, et elle s’en est allée, la courageuse fille, toute seule, apprendre à travers le monde la grande science de la vie.

Si l’on savait cela, Ton dirait que Madelaine est folle. — Tu l’as dit toi-même, ma chère Graciosa ; — mais les véritables folles sont celles qui jettent leur âme au vent, et sèment leur amour au hasard sur la pierre et le rocher, sans savoir si un seul épi germera.

0 Graciosa ! c’est une pensée que je n’ai jamais eue sans terreur : avoir aimé quelqu’un qui n’en était pas digne! avoir montré son âme toute nue à des yeux impurs, et laissé pénétrer un profane dans le sanctuaire de son cœur! avoir roulé quelque temps ses flots limpides avec une onde bourbeuse ! — Si parfaitement que l’on se soit séparé, il reste toujours quelque chose de ce limon, et le ruisseau ne peut reprendre sa transparence première.

Penser qu’un homme vous a embrassée et touchée ; qu’il a vu votre corps ; qu’il peut dire : Elle est comme ceci ou comme cela ; elle a tel signe à tel endroit ; elle a telle nuance dans l’âme ; elle rit pour cette chose, et pleure pour celle-ci ; son rêve est ainsi fait ; voici dans mon portefeuille une plume des ailes de sa chimère ; cette bague est tressée avec ses cheveux ; un morceau de son cœur est plié dans cette lettre ; elle me caressait de cette “façon, et voici son mot de tendresse habituel !

Ah ! Cléopâtre, je comprends maintenant pourquoi tu faisais tuer, le matin, l’amant avec qui tu avais passé la nuif. — Sublime cruauté, pour qui, autrefois, je n'avais pas assez d’imprécations ! Grande voluptueuse, comme tu

lil * MADEMOISELLE OE MAUP1N.

connaissais la nature humaine, et qu’il y a de profondeur dans cette barbarie ! Tu ne voulais pas que nul vivant pût divulguer les mystères de ta couche ; ces mots d’antour, envolés de tes lèvres, ne devaient pas être répétés. — Tu gardais ainsi ta pure illusion. L’expérience ne venait pas dépouiller pièce à pièce ce fantôme eharmant que tu avais bercé entre tes bras. Tu aimais mieux être séparée de lui par un brusque coup de hache que par un lent dégoût. — Quel supplice, en effet, de voir l’homme que l’on avait choisi mentir à chaque minute à l’idée qu’on s’était faite de lui ; de découvrir dans son caractère mille petitesses qu’on n’v soupçonnait pas ; de s’apercevoir que ce qui vous avait paru si beau à travers le prisme de l’amour est réellement fort laid, et que ce qu’on avait pris pour un vrai héros de roman n’est, au bout du compte, qu’un bourgeois prosaïque qui met des pantoufles et une robe de chambre !

Je n’ai pas le pouvoir de Cléopâtre, et, si je le possédais, je n’aurais pas assurément la force de m’en servir. Aussi, ne pouvant ni ne voulant faire couper la tête à mes amants au sortir de mon lit, et n’étant pas non plus d’humeur à supporter ce que les autres femmes supportent, il faut que j’y regarde à deux fois avant d’en prendre un; c’est ce que je ferai plutôt trois fois que deux, si l’envie m’en prend, ce dont je doute fort, après ce que j’ai vu et entendu ; à moins cependant que je ne rencontre dans quelque bienheureuse contrée inconnue un cœur pareil au mien, comme disent les romans, — un cœur vierge et pur qui n’eût jamais aimé et qui en fût capable, dans le vrai sens du mot ; ce qui n’est pas, à beaucoup près, une chose facile.

Plusieurs cavaliers entrèrent dans l’auberge; l’orage et la nuit les avaient empêchés de continuer leur route. — Ils étaient tous jeunes, et le plus âgé n’avait assurément pas plus de trente ans : leurs vêtements annonçaient qu’ils appartenaient à la classe supérieure, et, à défaut de -leurs vêtements, la facilité insolente de leurs manières l’eût fait

assez comprendre. Il y en avait un ou deux qui avaient des figures intéressantes ; les autres avaient tous, à un degré plus ou moins fort, cette espèce de jovialité brutale et d'insouciante bonhomie que les hommes ont entre eux, et dont ils se dépouillent complètement lorsqu'ils sont en notre présence.

S’ils avaient pu se douter que ce jeune homme frêle et à moitié endormi sur sa chaise, à l’angle de la cheminée, n’était rien moins que ce qu’il paraissait être, mais bien une jeune fille, un morceau de. roi, comme ils disent, certes ils eussent bien vite changé de ton, vous les auriez vus aussitôt se rengorger et faire la roue. Ils se seraient approchés avec force révérences, les jambes cambrées, les coudes en dehors, le sourire dans les yeux, dans la bouche, dans le nez, dans les cheveux, dans toute l’habitude de leur corps ; ils auraient désossé les mots dont ils se seraient servis, et n’auraient parlé qu’avec des phrases de velours et de satin ; au moindre de mes mouvements, ils auraient eu l’air de s’étendre sur le plancher en manière de tapis, de peur que la délicatesse de mes pieds ne fût offensée par ses inégalités ; toutes les mains se fussent avancées pour me soutenir ; le siège le plus moelleux eût été disposé à la meilleure place ; — mais j’avais l’air d’un joli garçon, et non d’une jolie fille.

J’avoue que je fus presque sur le point de regretter mes jupes, en voyant le peu d’attention qu’ils faisaient à moi. — J’en fus une minute toute mortifiée ; car, de temps en temps, il m’arrivait de ne plus songer que j’avais des habits d’homme, et j’eus besoin d’y penser pour ne pas prendre de mauvaise humeur.

J’étais là, ne disant mot, les bras croisés et regardant avec un air en apparence fort attentif le poulet qui "Se nuançait de teintes de plus en plus vermeilles, et le malheureux chien que j’avais si malencontreusement dérangé, et qui se démenait dans sa roue comme plusieurs diables dans le même bénitier.

ÎÎ6 ‘ MADEMOISELLE DE MAIPIÎI.

Le plus jeune de la troupe me vint frapper sur l’épaule un coup qui, ma foi, me fit beaucoup de mal, et m’arracha un petit cri involontaire, et il me demanda si je n’aimerais pas mieux souper avec eux que tout spuI, attendu qu’on buvait mieux étant plusieurs. — Je lui répondis que c’était un plaisir que je n’aurais pas osé espérer, et que je le ferais très-volontiers. On mit notre couvert ensemble, et nous prîmes place à la table.

Le chien, tout haletant, après avoir happé en trois tours de langue une énorme écuellée d'eau? reprit son poste vis-à-vis de l’autre chien qui n’avait pas bougé non plus que s’il eût été de porcrVine, les nouveaux venus n’ayant pas demandé de poulet par une grâce du ciel toute spéciale.

J’appris, par quelques phrases qui leur échappèrent, qu’ils se rendaient à la cour, qui était alors à ***, et où ils devaient rejoindre d’autres de leurs amis. Je leur dis que j’étais un jeune fils de famille qui sortait de l’université, et qui se rendait chez des parents qu’il avait en province par le vrai chemin des écoliers, c’est-à-dire par le plus long qu’il pût trouver. Cela les fit rire, et, après quelques propos sur mon air innocent et candide, iis me demandèrent si j’avais une maîtresse. Je leur répondis que je n’en savais rien, et eux de rire encore plus. Les flacons se succédaient avec rapidité; quoique j’eusse soin de laisser mon verre presque toujours plein, j’avais la tête un peu échauffée, et, ne perdant pas de vue mon idée, je fis en sorte que la conversation tournât sur les femmes. Cela ne me fut pas difficile ; car c’est, après la théologie et l'esthétique, la chose dont les hommes parlent le plus volontiers quand ils sont ivres.

Les compagnons n’étaient pas précisément ivres, ils portaient trop bien leur vin pour cela ; mais ils commençaient à entrer dans des discussions morales à perte de vue et à mettre sans façon leurs coudes sur la table. — L’un d’eux même avait passé son bras utour de la taille épaisse

MADEMOISELLE DE MAUPIW.

d’une des servantes, et dodelinait sa tête fort amoureusement : un autre jura qu’il crèverait sur l’heure comtoe un crapaud à qui l’on fait prendre du tabac, si Jeannette ne lui laissait pas prendre un baiser sur chacune des grosses pommes rouges qui lui servaient de joues. Et Jeannette, ne voulant pas qu’il crevât comme un crapaud, les lui octroya de très-bonne grâce, et n’arrêta pas même une main qui s’insinuait audacieusement entre les plis de son fichu, dans la moite vallée de sa gorge très-mal gardée par une petite croix d’or, et ce ne fut qu’après un court pourparler à voix basse qu’il la laissa libre d’enlever le plat.

C’étaient pourtant des gens de la cour et de mœurs élégantes, et assurément, à moins de l’avoir vu, je n’aurais jamais pensé à les accuser de pareilles familiarités avec des servantes d'auberge. — Il est probable qu’ils venaient de quitter des maîtresses charmantes, à qui ils avaient fait les plus beaux serments du monde : en vérité, je n’aurais jamais songé à recommander à mon amant de ne pas salir, au long des joues de Maritorne, des lèvres où j’aurais posé les miennes.

Le drôle parut prendre un grand plaisir à ce baiser ni plus ni moins que s’il eût embrassé Philis ou Oriane : c’était un gros baiser solidement et franchement appliqué, qui laissa deux petites marques blanches sur la joue en feu de la donzelle, et dont elle essuya la trace avec le revers de sa main qui venait de laver la vaisselle. — Je ne crois pasrju’il en eût jamais donné d’aussi naturellement tendre à la pure déité de son cœur. — Ce fut apparemment sa pensée, car il dit à demi-voix et avec un rnouvçment de coude tout à fait dédaigneux :

— Au diable, les femmes maigres et les grands sentiments !

Cette morale parut du goût de l’assemblée, — cl tous hochèrent la tête en signe d’assentiment.

— Ma foi, dit l'autre en continuant son idée, j’ai du

MADEMOISELLE DE MAUPiN.

Ht

malheur en tout. Messieurs, Ù faut que je vous confie sous le sceau du plus grand secret que moi qui vous parle, j'ai en ce moment-ci une passion.

— Oh ! oh ! firent les autres. Une passion ! cela est du dernier lugubre. Et que fais-tu d’une passion?

— C’est une femme honnête, messieurs; il ne faut pas rire, messieurs ; car enfin pourquoi n'aurais-je pas une femme honnête? Est-ce que j’ai dit quelque chose de ridicule ?.. . Tiens, toi là-bas, je vais te jeter la maison à la tête, si tu ne finis pas.

— Eh bien ! après ?

— Elle est folle de moi : — c’est bien la plus belle âme du monde ; en fait d’âmes, je m’y connais, je m’y connais aussi bien qu’en chevaux pour le moins, et je vous garantisse celle-là est une âme première qualité. Ce sont des élévations, des extases, des dévoûments, des sacrifices, des raffinements de tendresse, tout ce que l’on peut imaginer de plus transcendant; mais elle n’a presque pas de gorge, elle n’en a même pas du tout, comme une petite fille de quinze ans au plus. — Elle est assez jolie du reste ; sa main est fine, et son pied petit; elle a trop d’esprit, et pas assez de chair, et il me prend des envies de la planler là. Que diable ! on ne couche pas avec les esprits. Je suis bien malheureux; plaignez-moi, mes chers amis. Et, attendri par le vin qu’il avait bu, il se mit à pleurer à chaudes larmes.

— Jeannette te consolera du malheur de coucher avec des sylphides, lui dit son voisin en lui versant une rasade; son âme est tellement épaisse, qu’on en pourrait bien faire des corps pour les autres, et elle a assez de chair pour habiller la carcasse de trois éléphants.

O pure et noble femme ! si tu savais ce que dit de toi, dans un cabaret, à tout hasard, devant des personnes qu’il ne connaît pas, l’homme que tu aimes le mieux au monde, et à qui tu as tout sacrifié ! comme il te déshabille sans pudeur, et te livre effrontément toute nue aux regards avinés

MADEMOISELLE DE MAl'Pllt.' 219

ri.e ses camarades, pendant que tu es là, triste, le menton dans la main, l’œil tourné vers le chemin par où il doit revenir!

Si quelqu’un était venu te dire que ton amant, vingtquatre heures peut-être après t’avoir quittée, courtisait une ignobie servante et qu’il s’était arrangé pour passer la nuit avec elle, tu aurais soutenu que cela n’était pas possible, et tu n’aurais pas voulu le croire; à peine aurais-tu ajouté foi à tes yeux et à tes oreilles : cela était pourtant.

La conversation dura encore quelque temps, la plus folle et la plus dévergondée du monde; mais, à travers toutes les exagérations bouffonnes, les plaisanteries souvent ordurières, perçait un sentiment vrai et profond de parfait mépris pour la femme, et j’en appris plus dans cette soirée qu’en lisant vingt charretées de moralistes.

Les choses énormes et inouïes que j’entendais donnaient à ma figure une teinte de tristesse et de sévérité dont le reste des convives s’aperçut et dont on me fit obligeamment la guerre ; mais ma gaieté ne put revenir. — J’avais bien soupçonné que les hommes n’étaient pas tels qu’ils apparaissaient devant nous, mais je ne les croyais pas encore aussi différents de leurs masques, et ma surprise égalait mon dégoût.

Je ne voudrais, pour corriger à tout jamais une jeune fille romanesque, qu’une demi-heure d’une pareille conversation ; — cela lui vaudrait mieux que toutes les remontrances maternelles.

Les uns se vantaient d’avoir autant de femmes qu’il leur plaisait, et que pour cela ils n’avaient qu’un mot à dire ; les autres se communiquaient des recettes pour se procurer des maîlresses ou dissertaient sur la tactique à suivre dans le siège d’une vertu ; quelques-uns tournaient en ridicule les femmes dont ils étaient les amants, et se proclamaient les plus francs imbéciles de la terre de s’être ainsi acoquinés auprès de semblables guenipes. — Tous faisaient très-bon marché de l’amour.

to

Mademoiselle de MAutif».

Voilà donc la pensée qu’ils nous cachent sous tant de beaux semblants ! Qui le dirait jamais à les voir si humbles, si rampants, si prêts à tout? — Ah ! qu'après la victpire ils relèvent la tête hardiment et mettent insolemment le talon de leurs bottes sur le front qu’ils adoraient de loin et à genoux ! comme ils se vengent de leur abaissement passager ! comme ils font chèrement payer leurs politesses ! et par combien d’injures ils se reposent des madrigaux qu’ils ont faits ! Quelle brutalité forcenée de langage et de pensée ! quelle inélégance de manières et de tenue ! — C’est un changement complet et qui n’est certes pas à leur avantage. Si loin qu’eussent été mes prévisions, elles étaient bien au-dessous de la réalité.

Idéal, fleur bleue au cœur d’or, qui t’épanouis tout emperlée de rosée sous le ciel du printemps, au souffle parfumé des molles rêveries, et dont les racines fibreuses, mille fois plus déliées que les tresses de soie des fées, plongent au profond de notre âme avec leurs mille têtes chevelues pour en boire la plus pure substance ; fleur si douce et si amère, on ne te peut arracher sans faire saigner le cœur à tous ses recoins, et de la tige brisée suintent des gouttes rouges, qui, tombant une à une dans le lac de nos larmes, nous servent à mesurer les heures boiteuses de notre veille mortuaire près du lit de l’Amour agonisant.

Ah ! fleur maudite, comme tu avais poussé dans mon âme ! tes rameaux s’y étaient plus multipliés que les orties dans une ruine. Les jeunes rossignols venaient boire à ton calice et chanter sous ton ombre; des papillons de diamant, avec des ailes d’émeraude et des yeux de rubis, voltigeaient et dansaient autour de tes frêles pistils couverts de poudre d’or ; des essaims de blondes abeilles suçaient sans défiance ton miel empoisonné; les chimères reployaient leurs ailes de cygne et croisaient leurs griffes de lion sous leur belle gorge, pour se reposer auprès de toi. L’arbre des Hespérides n ’étai t pas mieu x gardé ; les sy lph id es recueillaient les larmes des étoiles dans les urnes des lis.

MADEMOISELLE DE MAVPITf. 111

et t’arrosaient chaque nuit avec leurs magiques arrosoirs. — Plante de l’idéal, plus vénéneuse que le mancenillier ou l’arbre upas, qu’il m’en coûte, malgré tes fleurs trompeuses et le poison que l’on respire avec ton parfum, pour te déraciner de mon âme ! Ni le cèdre du Liban, ni le baobab gigantesque, ni le palmier haut de cent coudées, n’y pourraient remplir ensemble la place qüe tu y occupais toute seule, petite fleur bleue au cœur d’or !

Le souper se termina enfin, et il fut question de s’aller coucher; mais, comme le nombre des coucheurs était double de celui des lits, il s’ensuivit naturellement qu’il fallait se coucher les uns après les autres ou coucher deux ensemble. La chose était fort simple pour le reste de la compagnie, mais elle ne l’était pas à beaucoup près autant pour moi, — eu égard à certaines protubérances que la soubreveste et le pourpoint dissimulaient assez convenablement, mais qu’une simple chemise eût laissé voir dans toute leur damnable rondeur ; et certes je n’étais guère disposée à trahir mon incognito en faveur d’aucun de ces messieurs, qui en ce moment-là me paraissaient de vrais ;t naïfs monstres, et que depuis j’ai reconnus pour de forl ions diables, et valant au moins autant que tous ceux de Æur espèce.

Celui dont je devais partager le lit était raisonnablement ivre. Il se jeta sur les matelas une jambe et un bras pendants à terre, et s’endormit sur-le-champ, non pas du sommeil des justes, mais d’un sommeil si profo'nd, que l’ange du jugement dernier s’en fût venu lui souffler à l’oreille avec son clairon qu’il ne se serait pas éveillé pour cela. — Ce sommeil simplifiait de beaucoup la difficulté; je n’ôtai que mon pourpoint et mes bottes, j’enjambai le corps du dormeur, et je m’étendis sur les draps du côté de la ruelle.

J’étais donc couchée avec un homme ! Cela n’était pas mal débuter! — J’avoue que, malgré toute mon assurance, j’étais singulièrement émue et troublée. La situation était

ÎS9 MADEMOISELLE DE MACPIfl.

si étrange, si nouvelle, que je pouvais à peine admettre que ce ne fût pas un rêve . — L’autre dormait de son mieux, moi je ne pus fermer l’œil de la nuit.

C’était un jeune homme de vingt-quatre ans à peu près, d’une assez belle figure, les cils poirs et la moustache presque blonde ; ses longs cheveux roulaient autour de sa tête comme des flots de l’urne renversée d’un fleuve, une légère rougeur passait sous ses joues pâles comme un nuage sous l’eau, ses lèvres étaient à demi entr’ouvertes et souriaient d’un sourire, vague et languissant.

Je me soulevai sur mon coude, et je restai longtemps h le regarder à la vacillante lueur d’une chandelle dont presque tout le suif avait coulé par larges nappes, et dont la mèche était toute chargée de noirs champignons.

Un intervalle assez grand nous séparait. 11 occupait un bord extrême du lit ; moi, je m’étais jetée, par surcroît de précaution, tout à fait à l’autre bord.

Assurément ce que j’avais entendu n’était pas de nature à me prédisposer à la tendresse et à la volupté : — j’avais les hommes en horreur. — Cependant j’étais plus inquiète et plus agitée que je n’aurais dû l’être : mon corps ne partageait pas la répugnance de mon esprit autant qu’il l’aurait fallu. — Mon cœur battait fort, j’avais chaud, et, de quelque côté que je me tournasse, je ne pouvais trouver le repos.

Le silence le plus profond régnait dans l’auberge ; on entendait seulement de loin en loin le bruit sourd que faisait le pied de quelque cheval en frappant le pavé de l’écurie, ou le son d’une goutte d’eau qui tombait sur la cendre par le tuyau de la cheminée. La chandelle, arrivée au bout de la mèche, s’éteignit en fumant.

Les ténèbres les plus épaisses s’abaissèrent entre nous deux comme des rideaux. — Tu ne peux t’imaginer l’effet que fit sur moi la disparition subite de la lumière. — 11 me sembla que tout était fini, et que je ne devais plus y voir clair de ma vie. — J’eus envie un instant de me

lever ; mais qu’aurais-je fait? il n’était que deux heures du matin, toutes les lumières étaient éteintes, et je ne pouvais errer comme un fantôme dans une maison inconnue. Force me fut de rester en place et d’attendre le jour.

J’étais là, sur le dos, les deux mains croisées, tâchant de penser à quelque chose et retombant toujours sur ceci, à savoir : que j’étais couchée avec un homme. J’allais jusqu’à désirer qu’il s’éveillât et s’aperçût que j’étais une femme. — Sans doute, le vin que j’avais bu, quoique en petite quantité, était pour quelque chose dans cette idée extravagante, mais je ne pouvais m’empêcher d’y revenir. — Je fus sur le point d’allonger la main de son côté, de l’éveiller et de lui dire ce que j’étais. — Un pli de la couverture qui m’arrêta le bras fut la cause qui m’empêcha de pousser la chose jusqu’au bout : cela me donna le temps de la réflexion ; et, pendant que je dégageais mon bras, le sens que j’avais totalement perdu me revint, sinon entièrement, du moins assez pour me contenir.

N’eût-il pas été fort curieux qu’une belle dédaigneuse comme je l’étais, que moi, qui aurais voulu connaître dix ans de la vie d'un homme avant de lui donner ma main à baiser, je me fusse livrée, dans une auberge, sur un grabat, au premier venu ! et, ma foi, cela n’a pas tenu à grand’chose.

Une effervescence subite, un bouillon de sang peut-il à ce point mater les résolutions les plus superbes ? et la voix du corps parle-t-elle plus haut que la voix de l’esprit? — Toutes les fois que mon orgueil envoie trop de bouffées vers le ciel, pour le ramener à terre, je lui mets le souvenir de cette nuit devant les yeux. — Je commence à être de l’avis des hommes : quelle pauvre chose que la vertu des femmes ! et de quoi dépend-elle, mon Dieu 1

Ah ! c’est en vain que l’on veut déployer des ailes, trop de limon les charge; le corps est une ancre qui retient l’âme à la terre : elle a beau ouvrir ses voiles au vent dos plus hautes idées, le vaisseau reste immobile, comme si

so.

834 MADEMOISELLE DE MAÜPIN.

tous les rémoras de l’Océan se fussent suspendus à sa quille. La nature se plaît à nous faire de ces sarcasmes-là. Quand elle voit une pensée debout sur son orgueil comme sur une haute colonne toucher presque le ciel de la tête, elle dit tout bas à la liqueur rouge de hâter le pas et de se presser à la porte des artères ; elle commande aux tempes de siffler, aux oreilles de tinter et voilà que le vertige prend à l’idée altière : toutes les images se confondent et se brouillent, la terre semble onduler comme le pont d’une barque dans la tempête, le ciel tourne en rond et les étoiles dansent la sarabande; ces lèvres, qui ne débitaient que maximes austères, se plissent et s’avancent comme pour des baisers ; ces bras, si fermes à repousser, s’amollissent et se font plus souples et plus enlaçants que des écharpes. Ajoutez à cela le contact d’un épiderme, le souffle d’une haleine à travers vos cheveux, et tout est perdu. — Souvent même il ne faut pas tant : — une odeur de feuillage qui vous arrive des champs par votre fenêtre entr’ouverte, la vue de deux oiseaux qui sè becquettent, une marguerite qui s’épanouit, une ancienne chanson d’amour qui vous revient malgré vous et que vous répétez sans en comprendre le sens, un vent tiède qui vous trouble et vous enivre, la mollesse de votre lit ou de votre divan, il suffit d’une de ces circonstances ; la solitude même de votre chambre vous fait penser que l’on y serait bien deux et que l’on ne saurait trouver un nid plus charmant pour ane couvée de plaisirs. Ces rideaux tirés, ce demi-jour, ce silence, tout vous ramène à l’idée fatale qui vous effleure de ses perfides ailes de colombe, et qui roucoule tout doucement autour de vous. Les tissus qui vous touchent semblent vous caresser et collent amoureusemem leurs plis au long de votre corps. — Alors la jeune fille ouvre ses bras an premier laquais avec qui elle se trouve seule; le philosophe laisse sa page inachevée, et, la tête dans son manteau, court en toute hâte chez la plus voisine courtisane.

Je n’aimais certainement pas l’homme qui me causait < des agitations si étranges. — Il n’avait d’autre charme que de ne pas être une femme, et, dans l’état où je me trouvais, c’était assez ! Un homme ! cette chose si mystérieuse qu’on nous dérobe avec tant de soin, cet animal étrange dont nous savons si peu l’histoire, ce démon ou ce dieu qui peut seul réaliser tous les rêves de volupté indécise dont le printemps berce notre sommeil, la seule pensée que l’on ait depuis l’âge de quinze ans!

Un homme ! — L’idée confuse du plaisir flottait dans ma tête alourdie. Le peu que j’en savais allumait encore mon désir. Une ardente curiosité me poussait d’éclaircir une bonne fois les doutes qui m’embarrassaient et se représentaient sans cesse à mon esprit. La solution du problème était derrière la page : il n’y avait qu’à la tourner, le livre était à côté de moi. — Un chevalier assez beau, un lit assez étroit, une nuit assez noire ! — une jeune fille avec quelques verres de vin de Champagne dans le cerveau! — quel assemblage suspect! — Eh bien ! de tout cela il n’est résulté qu’un très-honnête néant.

Sur le mur où je tenais les yeux fixés, à la faveur d’une obscurité moins épaisse, je commençais à distinguer la place de la croisée; les carreaux devenaient moins opaques, et la lueur grise du malin, qui glissait derrière, leur rendait la transparence; le ciel s’éclaira peu à peu : il était .jour. — Tu ne peux t’imaginer quel plaisir me fit ce pâle rayon sur la tenture verte de serge d’Aumale qui entourait le glorieux champ de bataille où ma vertu avait triomphé de mes désirs ! Il me sembla que c’était ma couronne de victoire.

Quant au compagnon, il était tout à fait tombé par terre.

Je me levai, je me rajustai au plus vite et je courus a la fenêtre; je l’ouvris, la brise matinale me fit du bien. Pour me peigner je me mis devant le miroir, et je fus étonnée de la pâleur de naa figure que je croyais pourpre.

Les autres entrèrent pour voir si nous étions encore en-

MADEMOISELLE DE-MAUPIX.

dormis, et poussèrent du pied leur ami qui ne parut paa ' très-surpris de se trouver où il était.

On sella les chevaux, et nous nous remîmes en route. — Mais en voici assez pour aujourd’hui : ma plume ne marque plus, et je n’ai pas envie de la tailler ; je te dirai une autre fois le reste de mes aventures ; en attendant, aime-moi comme je t’aime, Graciosa, la bien nommée, et, d’après ce que je viens de te conter, ne va pas avoir une trop mauvaise opinion de ma vertu.

Beaucoup de choses sont ennuyeuses : il est ennuyeux de rendre l’argent qu’on avait emprunté, et qu’on s’était accoutumé à regarder comme à soi; il est ennuyeux de caresser aujourd’hui la femme qu’on aimait hier; il est ennuyeux d’aller dans une maison à l’heure du dîner, et de trouver que les maîtres sont partis pour la campagne depuis un mois; il est ennuyeux de faire un roman, et plus ennuyeux de le lire; il est ennuyeux d’avoir un bouton sur le nez et les lèvres gercées le jour où l’on va rendre visite à l’idole de son cœur; il est ennuyeux d’être chaussé de bottes facétieuses, souriant au pavé par toutes leurs coutures, et surtout de loger le vide derrière les toiles d’araignée de son gousset; il est ennuyeux d’être portier; il est ennuyeux d’être empereur; ilest ennuyeux d’être soi, et même d’être un autre ; il est ennuyeux d’aller à pied " parce que l’on se fait mal à ses cors, à cheval parce que l’on s’écorche l’antithèse du devant, en voiture parce qu’un gros homme se fait immanquablement un oreiller de votre épaule, sur le paquebot parce que l’on a le mal de mer et qu’on se vomit tout entier; — il est ennuyeux d’être en hiver parce que l’on grelotte, et en été parce qu’on sue ; mais ce qu’il y a de plus ennuyeux sur terre, en enfer et au ciel, c’est assurément une tragédie, à moins que ce ne soit un drame ou une comédie.

MADEMOISELLE DE MAUPW.

Cela me fait réellement mal au cœur. — Qu’y a-t-il de plus niais et de plus stupide ? Ces gros tyrans à voix de taureau, qui arpentent le théâtre d’une coulisse à l’autre, en faisant aller comme des ailes de moulin leurs bras velus, emprisonnés dans des bas couleur de chair, ne sont-ils pas de piètres contrefaçons de Barbe-Bleue ou de Croquemitaine? Leurs rodomontades feraient pouffer de rire quiconque se pourrait tenir éveillé.

Les amantes infortunées ne sont pas moins ridicules. — C'est quelque chose de divertissant que de les voir s’avancer, vêtues de noir ou de blanc, avec des cheveux qui pleurent sur leurs épaules, des manches qui pleurent sur leurs mains, et le corps prêta saillir de leur corset comme un noyau qu’on presse entre les doigts ; ayant l’air de traîner le plancher à la semelle de leurs souliers de satin, et, dans les grands mouvements de passion, repoussant leur queue en arrière avec un petit coup de talon. — Le dialogue, exclusivement composé de oh ! et de ah ! qu’elles gloussent en faisant la roue, est vraiment une agréable pâture et de facile digestion. — Leurs princes sont aussi fort charmants; ils sont seulement un peu ténébreux et mélancoliques, ce qui ne les empêche pas d’être les meilleurs compagnons qui soient au monde et ailleurs.

Quant à la comédie qui doit corriger les mœurs, et qui s’acquitte heureusement assez mal de son devoir, je trouve que les sermons des pères et les rabâcheries des oncles sont aussi assommants sur le théâtre que dans la réalité. — Je ne suis pas d’avis que l’on double le nombre des sots en les représentant ; il y en a déjà bien assez comme cela, Dieu merci, et la race n’est pas près de finir. — Où est la nécessité que l’on fasse le portrait de quelqu’un qui, a un groin de porc ou un mufle de bœuf, et qu’on recueille les billevesées d’un manant que l’on jetterait par la fenêtre s’il venait chez vous? L’image d’un cuistre est aussi peu intéressante que ce cuistre lui-même et, pour être vu au miroir, ce n’en est pas moins un cuistre. — Un acteur qui

MADEMOISELLE DE MAÜPW.

parviendrait à imiter parfaitement les poses et les manières des savetiers ne m’amuserait pas beaucoup plus qu’un savetier réel.

Mais 11 est un théâtre que j’aime, c’est le théâtre fantastique, extravagant, impossible, où l'honnête public sifflerai! impitoyablement dès la première scène, faute d’y comprendre un mot.

C’est un singulier théâtre que celui-là. — Des vers luisants y tiennent lieu de quinquets ; un scarabée, battant la mesure avec ses antennes, est placé au pupitre. Le grillon y fait sa partie ; le rossignol est première flûte ; de petits sylphes, sortis de la fleur de pois, tiennent des basses d’écorce de citron entre leurs jolies jambes plus blanches que l’ivoire, *et font aller à grand renfort de bras des archets faits avec un cil de Titania sur des cordes de fil d’araignée ; la petite perruque à trois marteaux dont est coiffé le scarabée, chef d’orchestre, frissonne de plaisir, etrépand autour d’elle une poussière lumineuse, tant l’harmonie est douce et l’ouvertiire bien exécutée !

Un rideau d’ailes de papillon, plus mince que la pellicule intérieure d’un œuf, se lève lentement après les trois coups de rigueur. La salle est pleine d’âmes de poètes assises dans des stalles de nacre de perle, et qui regardent le spectacle à travers des gouttes de rosée montées sur le pistil d’or des lis. — Ce sont leurs lorgnettes.

Les décorations ne ressemblent à aucune décoration connue; le pays qu’elles représentent est plus ignoré que l’Amérique avant sa découverte. — La palette du peintre le plus riche n’a pas la moitié des tons dont elles sont diaprées : tout y est peint de couleurs bizarres et singulières! la cendre verte, la cendre bleue, l’outremer, les laques jaunes et rouges, y sont prodigués.

Le ciel, d’un bleu verdissant, est zébré de larges bandes blondes et fauves ; de petits arbres fluets et grêles balancent sur le second plan leur feuillage clair-semé, couleur de rose sèche ; les lointains, au lieu de se noyer dans leur

vapeur azurée, sont du plus beau vert-pomme, et il s’en échappe çà et là des spirales de fumée dorée. — Un rayon égaré se suspend au fronton d’un temple ruiné ou à la flèche d’une tour. — Des villes, pleines de clochetons, do pyramides, de dômes, d’arcades et de rampes, sont assises sur. les collines et se réfléchissent dans des lacs de cristal ; de grands arbres aux larges feuilles, profondément découpées par les ciseaux des fées, enlacent inextricablement leurs troncs et leurs branches pour faire les coulisses. Les nuages du ciel s’amassent sur leurs têtes comme des, flocons de neige, et l’on voit scintiller dans leurs interstices les yeux des nains et des gnomes, leurs racines tortueuses se plongent dans le sol comme le doigt d’une main de géant. Le pivert les frappe en mesure avec son bec de corne, et des lézards d’émeraude se chauffent au soleil sur la mousse de leurs pieds.

Le champignon regarde la comédie son chapeau sur la tête, comme un insolent qu’il est : la violette mignonne se dresse sur la pointe de ses petits pieds entre deux brins d’herbe, et ouvre toutes grandes ses prunelles bleues, afin de voir passer le héros.

Le bouvreuil et la linotte se penchent au bout des rameaux pour souffler les rôles aux acteurs.

A travers les grandes herbes, les hauts chardons pourprés et les bardanes aux feuilles de velours, serpentent, comme des couleuvres d’argent, des ruisseaux faits avec les larmes des cerfs aux abois : de loin en loin, on voit briller sur le gazon les anémones pareilles à des gouttes de sang, et se rengorger les marguerites la tête chargée d’une couronne de perles comme de véritables duchesses.

Les personnages ne sontd’aucun temps ni d’aucun pays; ils vont et viennent sans que l’on sache pourquoi ni comment; ils ne mangent ni ne boivent, ils ne demeurent nulle part et n’ont aucun métier; ils ne possèdent ni terres, ni rentes, ni maisons ; quelquefois seulement ils portent sous les bras une petite caisse pleine de diamants gros

2 40 MADEMOISELLE DE MAUPtN.

comme des œufs de pigeon ; en marchant, ils ne font pas tomber une seule goutte de pluie de la pointe des fleurs et ne soulèvent pas un seul grain de la poussière des chemins.

Leurs habits sont les plus extravagants et les plus fantasques du monde. Des chapeaux pointus comme des clochers avec des bords aussi larges qu'un parasol chinois et des plumes démesurées arrachées à la queue de l'oiseau de paradis et du phénix ; des capes rayées de couleurs éclatantes, des pourpoints de velours et de brocart, laissant voir leur doublure de satin ou de toile d'argent par leurs crevés galonnés d'or ; des hauts-de-chausses bouffants et gonflés comme des ballons ; des bas écarlates à coins brodés, des souliers à talons hauts et à larges rosettes; de petites épées fluettes, la pointe en l’air, la poignée en bas, toutes pleines de ganses et de rubans ; — voilà pour les hommes.

Les femmes ne sont pas moins curieusement accoutrées.

— Les dessins de Délia Bella et de Romain de Hooge peuvent servir à se représenter le caractère de leur ajustement : ce sont des robes étoffées, ondoyantes, avec de grands plis qui chatoient comme des gorges de tourterelles et reflètent toutes les teintes changeantes de l’iris, de grandes manches d'où sortent d'autres manches, des fraises de dentelles déchiquetées à jour, qui montent plus haut que la tête à laquelle elles servent de cadre, des corsets chargés de nœuds et de broderies, des aiguillettes, des joyaux bizarres, des aigrettes de plumes de héron, dçs colliers de grosses perles, des éventails de queue de paon avec des miroirs au milieu, de petites mules et des patins, des guirlandes de fleurs artificielles, des paillettes, des gazes lamées, du fard, des mouches, et tout ce qui peut ajouter du ragoût et du piquant à une toilette de théâtre.

C’est un goût qui n’est précisément ni anglais, ni allemand, ni français, ni turc, ni espagnol, ni tartare, quoiqu’il tienne un peu de tout cela, et qu’il ait pris à chaque

Oigitized43y£oogle

MADEMOISELLE DE MAUP1N. 2*t

pays ce qu’fi avait de plus gracieux et de plus caractéristique. — Des acteurs ainsi habillés peuvent dire tout ce qu'ils veulent sans choquer la vraisemblance. La fantaisie peut courir de tous côtés, le style dérouler à son aise ses anneaux diaprés, comme une couleuvre qui se chauffe au soleil; lesconcetti les plus exotiques épanouir sans crainte leurs calices singuliers et répandre autour d’eux leur parfum d’ambre et de musc. — Rien ne s’y oppose, ni les lisux, ni les noms, ni le costume.

Comme ce qu’ils débitent est amusant et charmant ! Ce ne sont pas eux, les beaux acteurs, qui iraient, comme ces hurleurs de drame, se tordre la bouche et se sortir les yeux de la tête, pour dépêcher la tirade à effet; — au moins ils n’ont pas l’air d’ouvriers à la tâche, de bœufs attelés à l’action et pressés d’en finir; ils ne sont pas plâtrés de craie et de rouge d’un demi-pouce d’épaisseur; ils ne portent pas des poignards de fer-blanc, et ils ne tiennent pas en réserve sous leur casaque une vessie de porc remplie de sang de poulet; ils ne traînent pas le même lambeau taché d’huile pendant des actes entiers.

Ils parlent sans se presser, sans crier, comme des gens de bonne compagnie qui n’attachent pas grande importance à ce qu’ils font : l’amoureux fait à l’amoureuse sa déclaration de l’air le plus détaché du monde ; tout e n causant, il frappe sa cuisse du bout de son gant blanc, ou rajuste ses canons. La dame secoue nonchalamment la rosée de son bouquet, et fait des pointes avec sa suivante ; l’amoureux se soucie très-peu d’attendrir sa cruelle : sa principale affaire est de laisser tomber de sa bouche des grappes de perles, des touffes de roses, et de semer en vraie prodigue les pierres précieuses poétiques ; — souvent même il s’efface tout à fait, et laisse l’auteur courtise.' sa maîtresse pour lui. La jalousie n’est pas son défaut, et , son humeur est des plus accommodantes. Les yeux levés vers les bandes d’air et les frises du théâtre, il attend complaisamment que le poète ait achevé de dire ce qui

lui passait par la fantaisie pour reprendre son rôle et se remettre à genoux.

Tout se noue et se dénoue avec une insouciance admirable : les effets n’ont point dé cause, et les causes n’ont point d’effet; le personnage le plus spirituel est celui qui dit le plus de sottises ; le plus sot dit les choses les plus spirituelles; les jeunes filles tiennent des discours qui feraient rougir des courtisanes; les courtisanes débitent des maximes de morale. Les aventures les plus inouïes se succèdent coup sur coup sans qu’elles soient expliquées ; le père noble arrive tout exprès de la Chine dans une, jonque de bambou pour reconnaître une petite fille enlevée ; les dieux et les fées ne font que monter et descendre dans leurs machines. L’action plonge dans la mer sous le dôme de topaze des flots, et se promène au fond de l’Océan, à travers les forêts de coraux et de madrépores, ou elle s’élève au ciel sur les ailes de l’alouette et du griffon. — Le dialogue est très-universel ; le lion y contribue par un oh ! oh ! vigoureusement poussé ; la muraille parle par ses crevasses, et, pourvu qu’il ait une pointe, un rébus ou un calembour à y jeter, chacun est libre d’interrompre la scène la plus intéressante : la tête d’âne de Bottom est aussi bien venue que la tête blonde d’Ariel ; — l’esprit de l’auteur s’y fait voir sous toutes les formes ; et toutes ces contradictions sont comme autant de facettes qui en réfléchissent les différents aspects, eu y ajoutant les couleurs du prisme.

Ce pêle-mêle et ce désordre apparents se trouvent, au £>out du compte, rendre plus exactement la vie réelle sous, ses allures fantasques que le drame de mœurs le plus minutieusement étudié. — Tout homme renferme en soi l'humanité entière, et, en écrivant ce qui lui vient à la tête, il réussit mieux qu’en copiant à la loupe les objets placés en dehors de lui.

O la belle famille ! — jeunes amoureux romanesques, demoiselles vagabondes, serviables suivantes, bouffons

MADEMOISELLE DE MAUPIN. tkt

caustiques, valets et paysans na\fs, rois débonnaires, dont le nom est ignoré de l’historien, et le royaume du géographe ; graciosos bariolés, clowns aux reparties aiguës et aux miraculeuses cabrioles ; ô vous qui laissez parler le libre caprice par votre bouche souriante, je vous aime et vous adore entre tous et sur tous : — l’erdita, Rosalinde, Célie, Pandarus, Parolles, Silvio, Léandre et les autres, tous ces types charmants, si faux et si vrais, qui, sur les ailes bigarrées de la folie, s’élèvent au-dessus de la grossière réalité, et dans qui le poète personnifie sa joie, sa mélancolie, son amour et son rêve le plus intime sous les apparences les plus frivoles et les plus dégagées.

Dans ce théâtre, écrit pour les fées, et qui doit être joué au clair de lune, il est une pièce qui me ravit principalement ; — c’est une pièce si errante, si vagabonde, dont l’intrigue est si vaporeuse et les caractères si singuliers, que l’auteur lui-même, ne sachant quel titre lui donner, l’a appelée Comme il vous plaira, nom élastique, et qui répond à tout.

En lisant cette pièce étrange, on se sent transporté dans un monde inconnu, dont on a pourtant quelque vague réminiscence : on ne sait plus si l’on est mort ou vivant, si l’on rêve ou si l’on veille; de gracieuses figures vous sourient doucement, et vous jettent, en passant, un bonjour amical ; vous vous sentez ému et troublé à leur vue, comme si, au détour d’un chemin, vous rencontriez tout à coup votre idéal, ou que le fantAme oublié de votre première maîtresse se dressât subitement devant vous. Des sources coulent en murmurant des plaintes à demi étouffées; le vent remue les vieux arbres de l’antique forêt sur la tête du vieux duc exilé, avec des soupirs compatissants ; et, lorsque James le mélancolique laisse aller au fil de l’eau, avec les feuilles du saule, ses philosophiques doléances, il vous semble que c’est vous-même qui parlez, et que la pensée la plus secrète et la plus obscure de votre cœur se révèle et s’illumine.

MADEMOISELLE DE MAUP1N.

sa

0 jeune fils du brave chevalier Rowland-des-Bois, faut maltraité du sort ! je ne puis m’empêcher d’être jaloux de toi ; tu as encore un serviteur fidèle, le bon Adam, dont la vieillesse est si verte sous la neige de ses cheveux. — Tu es banni, mais au moins tu l’es après avoir lutté et triomphé; ton méchant frère t’enlève tout ton bien, mais Rosalinde te donne la chaîne de son cou; tu es pauvre, mais tu es aimé ; tu quittes ta patrie, mais la fille de ton persécuteur te suit au delà des mers.

Les noires Ardennes ouvrent, pour te recevoir et te cacher, lenrs grands bras de feuillage; la bonne forêt, pour te coucher, amasse au fond de ses grottes sa mousse la plus soyeuse; elle incline ses arceaux sur ton front, kfin de te garantir de la pluie et du soleil ; elle te plaint avec lec larmes de ses sources et les soupirs de ses faons et de ses daims qui brament; elle fait de ses rochers de complaisants pupitres pour tes épîtres amoureuses ; elle te prête les épines de ses buissons pour les suspendre, et ordonne à l’écorce de satin de ses trembles de céder à la pointe de ton stylet quand tu veux y graver le chiffre de Rosalinde.

Si l’on pouvait, jeune Orlando, avoir comme toi une grande forêt ombreuse pour se retirer et s’isoler dans sa peine, et si, au détour d’une allée, on rencontrait celle que l’on cherche, reconnaissable, quoique déguisée ! — Mais, hélas ! le monde de l’âme n’a pas d’Ardennes verdoyantes, et ce n’est que dans le parterre de poésie que s’épanouissent ces petites fleurs capricieuses et sauvages dont le parfum fait tout oublier. Nous avons beau verser des larmes, elles ne forment pas de ces belles cascades argentines ; nous avons beau soupirer, aucun écho complaisant ne se donne la peine de nous renvoyer nos plaintes ornées d’assonances et de concetti. — C’est en vain que nous accrochons des sonnets aux piquants de toutes les ronces, jamais Rosalinde ne les ramasse, et c’est gratuitement que nous entaillons l’écorce des arbres de chiffres amoureux.

Oiseaux du ciel, prêtez-moi chacun une plume, l’hirondelle comme l’aigle, le colibri comme l’oiseau roc, afin que je m’en fasse une paire d’ailes pour voler haut et vite par des régions inconnues, où je ne retrouve rien qui rappelle à mon souvenir la cité des vivants, où je puisse oublier que je suis moi, et vivre d’une vie étrange et nouvelle, plus loin que l’Amérique, plus loin que l’Afrique, plus loin que l’Asie, plus loin que la dernière île du monde, par l’océan de glace, au delà du pôle où tremble l’aurore boréale, dans l’impalpable royaume où s’envolent les divines créations des poètes et les types de la suprême beauté.

Comment supporter les conversations ordinaires dans les cercles et les salons, quand on t’a entendu parler, étincelant Mercutio, dont chaque phrase éclate en pluie d’or et d’argent, comme une bombe d’artifices sous un ciel semé d’étoiles ? Pâle Desdémona, quel plaisir veux-tu que l’on prenne, après la romance du Saule, à aucune musique terrestre ? Quelles femmes ne semblent pas laides à côté de vos Vénus, sculpteurs antiques, poètes aux strophes de marbre ?

Ah ! malgré l’étreinte furieuse dont j’ai voulu enlacer le monde matériel au défaut de l’autre, je sens que je suis mal né, que la vie n’est pas faite pour moi, et qu’elle me repousse ; je ne puis me mêler à rien ; quelque chemin que je suive, je me fourvoie ; l’allée unie, le sentier rocailleux me conduisent également à l’abîme. Si je veux prendre mon essor, l’air se condense autour de moi, et je reste pris, les ailes étendues sans les pouvoir refermer. — Je ne puis ni marcher ni voler ; le ciel m’attire quand je suis sur terre, la terre quand je suis au ciel ; en haut, l’aquilon m’arrache les plumes ; en bas, les cailloux m’offensent les pieds. J’ai les plantes trop tendres pour cheminer sur les tessons de verre de la réalité ; l’envergure trop étroite pour planer au-dessus des choses, et m’élever, de cercle en cercle, dans l’azur profond du mysticisme, jus-

si.

MADEMOISEï.IrE DE MAUPIX.

qu'aux sommets inaccessibles de l’éternel amour ; je suis le plus malheureux hippogriffe, le plus misérable ramassis de morceaux hétérogènes qui ait jamais existé, depuis que l’Océan aime la lune, et que les femmes trompent les hommes : la monstrueuse Chimère, mise à mort par Bellérophon, avec sa tête de vierge, ses pattes de lion, son corps de chèvre et sa queue de dragon, était un animal d’une composition simple auprès de moi.

Dans ma frêle poitrine habitent ensemble les revêries semées de violettes de la jeune fille pudique et les ardeurs insensées des courtisanes en orgie : mes désirs vont, comme les lions, aiguisant leurs griffes dans l’ombre et cherchant quelque chose à dévorer ; mes pensées, plus fiévreuses et plus inquiètes que les chèvres, se suspendent aux crêtes les plus menaçantes ; ma haine, toute bouffie de poison, entortille en nœuds inextricables ses replis écaillés, et se traîne longuement clans les ornières et les ravins.

C’est un étrange pays que mon âme, un pays florissant et splendide en apparence, mais plus saturé de miasmes putrides et délétères que le pays de Batavia : le moindre rayon de soleil sur la vase y fait éclore les reptiles et pulluler les moustiques; — les larges tulipes jaunes, les nagassaris et les fleurs d’angsoka y voilent pompeusement d'immondes charognes. La rose amoureuse ouvre ses lèvres écarlates, et fait voir en souriant*ses petites dents de rosée aux galants rossignols qui lui récitent des madrigaux et des sonnets : rien n’est plus charmant ; mais il y a cent à parier contre un que, dans l’herbe, au bas du buisson, un crapaud hydropique rampe sur des pattes boiteuses, et argente son chemin avec sa bave.

Voilà des sources plus claires et plus limpides que le • diamant le plus pur; mais il vaudrait mieux pour vous puiser l’eau stagnante du marais sous son manteau de joncs pourris et de chiens noyés, que de tremper votre coupe à cotte onde. — Un serpent est caché au fond, et tourne

.sur lui-même avec une effrayante rapidité en dégorgeant son venin.

Vous avez planté du blé ; il pousse de l’asphodèle, de la jusquiame, de l’ivraie et de pâles ciguës aux rameaux vert-de-grisés. Au lieu de la racine que vous aviez enfouie, vous êtes tout surpris de voir sortir de terre les jambes velues et tortillées de la noire mandragore.

Si vous y laissez un souvenir, et que vous veniez le reprendre quelque temps après, vous le retrouverez plus verdi de mousse et plus fourmillant de cloportes et d’insectes dégoûtants qu’une pierre posée sur le terrain humide d’une cave.

N’essayez pas d’en franchir les ténébreuses forêts ; elles sont plus impraticables que les forêts vierges d’Amérique et que les jongles de Java : des lianes fortes comme des câbles courent d’un arbre à l’autre ; des plantes, hérissées et pointues comme des fers de lance, obstruent tous les passages ; le gazon lui-même est couvert d’un duvet brûlant comme celui de l’ortie. Aux arceaux du feuillage se suspendent par les ongles de gigantesques chauves-souris du genre vampire ; des scarabées d’une grosseur énorme agitent leurs cornes menaçantes, et fouettent l’air de leurs quadruples ailes; des animaux monstrueux et fantastiques, comme ceux que l’on voit passer dans les cauchemars, s’avancent péniblement en cassant les roseaux devant eux. Ce sont des troupeaux d’éléphants qui écrasent les mouches entre les rides de leur peau desséchée ou qui , se frottent les flancs au long des pierres et des arbres, des rhinocéros à la carapace rugueuse, des hippopotames au mufle bouffi et hérissé de poils, qui vont pétrissant la boue et le détritus de la forêt avec leurs larges pieds.

Dans les clairières, là où le soleil enfonce comme un coin d’or un rayon lumineux, à travers la moite humidité, à l’endroit où vous auriez voulu vous asseoir, vous trouverez toujours quelque famille de tigres nonchalamment couchés, humant l’air par les naseaux, clignant leurs yeux

MADEMOISELLE PE MAUPÜt.

verts de mer et lustrant leurs fourrures de velours avec leur langue rouge de sang et couverte de papilles ; ou’ bien c’est quelque nœud de serpents boas à moitié endor- !mis et digérant le dernier taureau avalé.

Redoutez tout : l’herbe, le fruit, l’eau, l’air, l’ombre, le soleil, tout est mortel.

Fermez l’oreille au babil des petites perruches au bec d’or et au cou d’émeraude qui descendent des arbres et viennent se poser sur vos doigts en palpitant des ailes ; car. avec leur joli bec d’or, les petites perruches au cou d’émeraude finiront par vous crever gentiment les yeux au moment où vous vous abaisserez pour les embrasser. — C’est ainsi !

Le monde ne veut pas de moi ; il me repousse comme un spectre échappé des tombeaux ; j’èn ai presque la pâleur : mon sang se refuse à croire que je vis, et ne veut pas colorer ma peau ; il se traîne lentement dans mes veines, comme une eau croupie dans des canaux engorgés. — Mon cœur ne bat pour rien de ce qui fait battre le cœur de l’homme. — Mps douleurs et mes joies ne sont pas celles de mes semblables. J’ai violemment désiré ce que personne ne désire ; j’ai dédaigné des choses que l’on souhaite éperdument. — J’ai aimé des femmes quand elles ne m’aimaient pas, et j’ai été aimé quand j’aurais voulu être haï : toujours trop tôt ou trop tard, plus ou moins, en deçà ou au delà ; jamais ce qu’il aurait fallu : ou je ne suis pas arrivé, ou j’ai été trop loin. — J’ai jeté * ma vie par les fenêtres, ou je l’ai concentrée à l’excès sur un seul point, et de l’activité inquiète de l’ardélion, j’en suis venu à la morne somnolence du tériaki et du stylite sur sa colonne.

Ce que je fais a toujours l’apparence d’un rêve ; mes actions semblent plutôt le résultat du somnambulisme que lelui d’une libre volonté ; quelque chose est en moi, que je sens obscurément à une grande profondeur, qui me fait agir sans ma participation et toujours en dehors des lois

communes ; le côté simple et naturel des choses ne se révèle à moi qu’après tous les autres, et je saisirai tout d'abord l’excentrique et le bizarre : pour peu que la ligne biaise, j'en ferai bientôt une spirale plus entortillée qu’un serpent ; les contours, s’ils ne sont pas arrêtés de la manière la plus précise, se troublent et se déforment. Les figures prennent un air surnaturel et vous regardent avec des yeux effrayants.

Aussi, par une espèce de réaction instinctive, je me suis toujours désespérément cramponné à la matière, à la silhouette extérieure des choses, et j’ai donné dans l’art une très-grande place à la plastique. — Je comprends parfaitement une statue, je ne comprends pas un homme; où la vie commence, je m’arrête et recule effrayé comme si j’avais vu la tête de Méduse. Le phénomène de la vie me cause un étonnement dont je ne puis revenir. — Je ferai sans doute un excellent mort, car je suis un assez pauvre vivant, et le sens de mon existence m’échappe complètement. Le son de ma voix me surprend à un point inimaginable, et je serais tenté quelquefois de la prendre pour la voix d’un autre. Lorsque je veux étendre mon bras et que mon bras m’obéit, cela me parait tout à fait prodigieux, et je tombe dans la plus profonde stupéfaction.

En revanche, Silvio, je comprends parfaitement l'inintelligible ; les données les plus extravagantes me semblent fort naturelles, et j’y entre avec une facilité singulière. Je trouve aisément la suite du cauchemar le plus capricieux et le plus échevelé. — C’est la raison pourquoi le genre de pièces dont je te parlais tout à l’heure me plaît pardessus tous les autres.

Nous avons avec Théodore et Rosette de grandes discussions à ce sujet : Rosette goûte peu mon système, elle est pour la vérité vraie ; Théodore donne au. poète plus de latitude, et admet une vérité de convention et d’optique. — Moi, je soutiens qu’il faut laisser le champ tout à

MADEMOISELLE DE MAÜPIW.

fait libre à l’auteur et que la .fantaisie doit régner eh souveraine.

Beaucoup de personnes de la compagnie se fondaient principalement sur ce que ces pièces étaient en général hors des conditions théâtrales et ne pouvaient pas sc jouer ; je leur ai répondu que cela était vrai dans un sens et faux dans l’autre, à peu près comme tout ce que l’on dit, et que les idées que l’on avait sur les possibilités et les impossibilités de la scène me paraissaient manquer de justesse et tenir à des préjugés plutôt qu’à des raisons, et je dis, entre autres choses, que la pièce de Comme il vous plaira était assurément très-exécutable, surtout pour des gens du monde qui n’auraient pas l’habitude d’autres rôles.

Cela fit venir l’idée de la jouer. La saison s’avance, et l’on a épuisé tous les genres d’amusements ; l’on est las de la chasse, des parties à cheval et sur l’eau ; les chances du Boston, toutes variées qu’elles soient, n’ont pas assez de piquant pour occuper la soirée, et la proposition fut reçue avec un enthousiasme universel.

Un jeune homme qui savait peindre s’offrit pour faire les décorations ; il y travaille maintenant avec beaucoup d’ardeur, et dans quelques jours elles seront achevées. — Le théâtre est dressé dans l’orangerie, qui est la plus grande salle du château, et je pense que tout ira bien. C’est moi qui fais Orlando ; Rosette devait jouer Rosalinde, cela était de toute justice : comme ma maîtresse et comme maîtresse de la maison, le rôle lui revenait de droit ; mais elle n’a pas voulu se travestir en homme par un caprice assez singulier pour elle, dont assurément la pruderie n’est pas le défaut. Si je n’avais pas été sûr du contraire, j’aurais cru qu’elle avait les jambes mal faites. Actuellement aucune des dames de la société n’a voulu se montrer moins scrupuleuse que Rosette, et cela a failli faire manquer la pièce ; mais Théodore, qui avait pris le rôle de James le mélancolique, s’est offert pour la rem-

placer, attendu que Rosalinde est presque toujours eu cavalier, excepté au premier acte, où elle est en femme, et qu’avec du fard, un corset et une robe, il pourra faire suffisamment illusion, n’ayant point encore de barbe et étant fort mince de taille.

Nous sommes en train d’apprendre nos rôles, et c’est quelque chose de curieux que de nous voir. — Dans tous les recoins solitaires du parc, vous êtes sûr de trouver quelqu’un avec un papier à la main, marmotant des phrases tout bas, levant les yeux au ciel, les baissant tout à coup, et refaisant sept îi huit fois le même goste. Si l’on ne savait pas que nous devons jouer la comédie, assurément l’on nous prendrait pour une maisonnée de fous ou de poètes (ce qui est presque un pléonasme).

Je pense que nous saurons bientôt assez pour faire une répétition. — Je m’attends à quelque chose de très-singulier. Peut-être ai -je tort. — J’ai eu peur un instant qu’au lieu de jouer d’inspiration, nos acteurs ne s’attachassent à reproduire les poses et les inflexions de voix de quelque comédien en vogue ; mais ils n’ont heureusement pas suivi le théâtre avec assez d’exactitude pour tomber dans cet inconvénient, et il est à croire qu’ils auront, à travers la gaucherie de gens qui n’ont jamais monté sur les planches, de précieux éclairs de naturel et de ces charmantes naïvetés que le talent le plus consommé ne saurait reproduire.

Notre jeune peintre a vraiment fait des merveilles-: — .

il est impossible de donner une tournure plus étrange aux vieux troncs d’arbres et aux lierres qui les enlacent ; iL a pris modèle sur ceux du parc en les accentuant et les exagérant, ainsi que cela doit être pour une décoration. Tout est touché avec une fierté et un caprice admirables; les pierres, les rochers, les nuages sont d’une forme mystérieusement grimaçante ; des reflets miroitants jouent sur les eaux tremblantes et plus émues que le vif-argent, et la froideur ordinaire des feuillages est merveilleusement

relevée par des teintes de safran qu’y jette le pinceau dé l’automne ; la forêt Varié depuis le vert de l’émeraude jusqu’à la pourpre de la cornaline; les tons les plus chauds et lès plus frais se heurtent harmonieusement, et le ciel lui-même passe du bleu le plus tendre aux couleurs les plus ardentes.

11 a dessiné tous les costumes sur mes indications ; ils sont du plus beau caractère. On a d’abord crié qu’ils ne pourraient pas se traduire en soie et en velours, ni en aucune étoffe connue, et j’ai presque vu le moment où le costume troubadour allait être généralement adopté. Les dames disaient que ces couleurs tranchantes éteindraient leurs yeux. A quoi nous avons répoùdu que leurs yeux étaient des astres très-parfaitement inextinguibles, et que c’étaient, au contraire, leurs yeux qui éteindraient les couleurs, et même les quinquets, le lustre et le soleil, s’il y avait lieu. — Elles n’eurent rien à répondre à cela; mais c’étaient d’autres objections qui repoussaient en foule et se hérissaient, pareilles à l’hydre de Lerne ; on n’avait pas plutôt coupé la tête à l’une que loutre se dressait plus entêtée et plus stupide. ’

— Comment voulez-vous que cela tienne ? — Tout va sur le papier, mais c’est autre chose sur le dos ; je n’entrerai jamais là dedans ! — Mon jupon est trop court au moins de quatre doigts ; je n’oserai jamais me présenter ainsi ! — Cette fraise est trop haute ; j’ai l’air d’être bossue et de n’avoir pas de cou. Cette coiffure me vieillit intolérablement.

■*- Avec de l’empois, des épingles et de la bonne volonté, tout tient. — Vous voulez rire ! une taille comme la vôtre, plus frêle qu’une taille de guêpe, et qui passerait dans la bague de mon petit doigt ! je gage vingt-cinq louis contre un baiser qu’il faudra rétrécir ce corsage. — Votre jupe est bien loin d’être trop courte, et, si vous pouviez voir quelle adorable jambe vous ayez, vous seriez assurément de mon avis. — Au contraire, votre cou se détache

Diqitized by Goo gle

• MADEMOISELLE DE MACPIN. ' *5»

et se dessine admirablement bien dans son auréole de dentelles ; — cette coiffure ne Vous vieillit point du tout, et, uand même vous paraîtriez quelques années de plus, vous êtes d’une si excessive jeunesse, que cela vous doit être on ne peut plus indifférent; en vérité, vous nous donneriez d’étranges soupçons, si nous ne savions pas où sont les morceaux de votre dernière poupée... et cætera.

Tu ne te figures pas la prodigieuse quantité de madrigaux que nous avons été obligés de dépenser pour contraindre nos dames à mettre des costumes charmants, et qui leur allaient le mieux du monde.

Nous avons eu aussi beaucoup de peine à leur faire poser congrûment leurs assassines. Quel diable de goût ont les femmes ! et de quel titanique entêtement est possédée une petite-maîtresse vaporeuse qui croit que le jaune-paille glacé lui va mieux que le jonquille ou le rose vif. Je suis sûr que, si j’avais appliqué aux affaires publiques la moitié des ruses et des intrigues que j’ai employées pour faire mettre une plume rouge à gauche et non à droite, je serais ministre d’Etat ou empereur pour le moins.

Quel pandémonium ! quelle cohue énorme et inextrica ble doit être un théâtre véritable !

Depuis que l’on a parlé de jouer la comédie, tout ef ici dans le désordre le plus complet. Tous les tiroirs son ouverts, toutes les armoires vidées; c’est un vrai pillage. Les tables, les fauteuils, les consoles, tout est encombré, on ne sait où poser le pied : il traîne par la maison des quantités prodigieuses de robes, de mantelets, de voiles . de jupes, de capes, de toques, de chapeaux ; et, quand on pense que cela doit tenir sur le corps de sept h huit personnes, on se rappelle involontairement ces bateleurs de la foire qui ont huit ou dix habits les uns sur les autres, et l’on ne peut se figurer que, de tout cet amas, il ne sortira qu’un costume pour chacun.

Les domestiques ne font qu’aller et venir ; — il y en a

sa

Î54 • MADEMOISELLE DE MAEPIN.

toujours deux ou trois sur le chemin du château à îa ville, et, si cela continue, tous les 'chevaux deviendront poussifs.

Un directeur de théâtre n’a pas le temps d’être mélancolique, et je ne l’ai guère été depuis quelque temps. Je suis tellement assourdi et assommé, que je commence à ne plus rien comprendre à la pièce. Comme c’est moi qui remplis le rôle de l'imprésario outre mon rôle d’Orlando, ma besogne est double. Quand il se présente quelque difficulté, c’est à moi qu’on a recours, et mes décisions n’étant pas toujours écoutées comme des oracles, cela dégénère en des discussions interminables.

Si ce qu’on appelle vivre est d’être toujours sur ses jambes, de répondre à vingt personnes, de monter et de descendre des escaliers, de ne pas penser une minute dans une journée, je n’ai jamais tant vécu que cette semaine ; je ne prends pourtant pas autant de part à ce mouvement que l’on pourrait le croire. — L’agitation est très-peu profonde, et à quelques brasses on retrouverait l’eau morte et sans courant; la vie ne me pénètre pas si facilement que cela ; et c’est même alors que je vis le moins, quoique j’aie l’air d’agir et de me mêler à ce qui se fait; l’action m’hébète et me fatigue à un point dont on ne peut se faire une idée ; — quand je n’agis pas, je pense ou au moins je rêve, et c’est une façon d’existence; — je ne l’ai plus dès que je sors de mon repos d’idole de porcelaine.

Jusqu’à présent, je n’ai rien fait, et j’ignore si je ferai jamais rien. Je ne sais pas arrêter mon cerveau, ce qui est toute la différence de l’homme de talent à l’homme de génie; c’est un bouillonnement sans fin, le flot pousse le flot ; je ne puis maîtriser cette espèce de jet intérieur qui monte de mon cœur à ma tête,, et qui noie toutes mes pensées faute d’issues. — Je ne puis rien produire, non par stérilité, mais par surabondance; mes idées poussent si drues et si serrées, qu’elles s’étouffent et ne peuvent mûrir. — Jamais l’exécution, si rapide et si fougueuse

* — -Diaifeeéhv Çocw te

qu’eiie soit, n’atteindra à une pareille vélocité : — quand j’écris une phrase, la pensée qu’elle rend est déjà aussi loin de moi que si un siècle se fût écoulé au lieu d’une seconde, et souvent il m’arrive d’y mêler, 'malgré moi, quelque chose de la pensée qui l’a remplacée dans ma tête.

Voilà pourquoi je ne saurais vivre, — ni comme poète, ni comme amant. — Je ne puis rendre que les idées que je n’ai plus; — je n’ai les femmes que lorsque je les ai oubliées et que j’en aime d’autres; — homme, comment pourrai-je produire ma volonté au jour, puisque, si fort que je me hâte, je n’ai plus le sentiment de ce que je fais, et que je n’agis que d’après une faible réminiscence ?

Prendre une pensée dans un filon de son cerveau, l’en sortir brute d’abord comme un bloc de marbre qu’on extrait de la carrière, la poser devant soi, et du matin au soir, un ciseau d’une main, un marteau de l’autre, cogner, tailler, gratter, et emporter à la nuit une pincée de poudre pour jeter sur son écriture ; voilà ce que je ne pourrai jamais faire.

Je dégage bien en idée la svelte figure du bloc grossier, et j’en ai la vision très-nette; mais il y a tant d’angles à abattre, tant d’éclats à faire sauter, tant de coups de râpe et de marteau à donner pour approcher de la forme et saisir la juste sinuosité du contour, que les ampoules me viennent aux mains, et que je laisse tomber le ciseau par terre.

Si je persiste, la fatigue prend un degré d’intensité tel, que ma vue intime s’obscurcit totalement, et que je ne saisis plus à travers le nuage du marbre la blanche divinité cachée dans son épaisseur. Alors je la poursuis au hasard et comme à tâtons; je mords trop dans un endroit, je ne vais pas assez avant dans l’autre; j’enlève ce qui devait être la jambe ou le bras, et je laisse une masse compacte où devait se trouver un vide ; au lieu d’une déesse, je fais un magot, quelquefois moins qu’un magot, et le magnifique bloctiréà si grands frais et avec tant de labeur des entrailles

2 5# MADEMOISELLE DE MAÜPIN.

de la terre, martelé, tailladé, fouillé en tous les sens, a plutôt l'air d'avoir été rongéet percé à jour par les polypes pour en faire une ruche, que façonné par un statuaire d'après un plan donné.

Comment fais-tu, Michel-Ange, pour couper le marbre par tranches, ainsi qu'un enfant qui sculpte un marron ? de quel acier étaient faits tes ciseaux invaincus? et quels robustes flancs vous ont portés, vous tous, artistes féconds et travailleurs, à qui nulle matière ne résiste, et qui faites couler votre rêve tout entier dans la couleur et dans le bronze ?

C'est une vanité innocente et permise, en quelque sorte, après ce que je viens de dire de cruel sur mon compte, et ce n'est pas toi qui m'en blâmeras, ô Silvio ! — mais, quoique l'univers ne doive jamais en rien savoir, et que mon nom soit d'avance voué à l'oubli, je suis un poète et un peintre ! — J’ai eu d'aussi belles idées que nul poète du monde; j’ai créé des types aussi purs, aussi divins que ce que l'on admire le plus dans les maîtres. — Je les vois, là devant moi, aussi nets, aussi distincts que s’ils étaient peints réellement, et, si je pouvais ouvrir un trou dans ma tête et y mettre un verre pour qu’on y regardât, ce serait la plus merveilleuse galerie de tableaux que l’ont eût jamais vue. Aucun roi de la terre ne peut se vanter d’en posséder une pareille. - — Il y a des Rubens aussi flamboyants, aussi allumés que les plus purs qui soient à Anvers; mes Raphaëls sont de la plus belle conservation, et ses madones n’ont pas de plus gracieux sourires; Buonarotti ne tord pas un muscle d’une façon plus fière et plus terrible ; le soleil de Venise brille sur cette toile comme si elle était signée Paulu& Cagliari ; les ténèbres de Rembrandt lui-même s’entassent au fond de ce cadre où tremble dans le lointain une pâle étoile de lumière ; les tableaux qui sont dans la manière qui m’est propre ne seraient assurément dédaignés de qui que ce soit.

Je sais bien que j'ai l’air étrange à dire cela, et que je

paraîtrai entêté de l'ivresse grossière du plus sot orgueil ; — mais cela est ainsi, et rien n'ébranlera ma conviction là-dessus. Personne sans doute ne la partagera;, qu’y faire ? Chacun naît marqué d'un sceau noir ou blanc. Apparemment le mien est noir.

J’ai même quelquefois peine à voiler suffisamment ma pensée à cet endroit ; il m’est arrivé souvent de parler trop familièrement de ces hauts génies dont on doit adorer la trace et contempler la statue de loin et à genoux. Une fois, je me suis oublié jusqu’à dire : Nous autres. — Heureusement c’était devant une personne qui n’y prit pas garde, sans quoi j’eusse infailliblement passé pour le plus énorme fat qui fut jamais.

— N’est-ce pas, Silvio, que je suis un poète et un peintre ?

C’est une erreur de croire que tous les gens qui ont passé pour avoir du génie étaient réellement de plus grands hommes que d’autres. On ne sait pas combien les élèves et les peintres obscurs que Raphaël employait dans ses ouvrages ont contribué à sa réputation; il a donné sa signature à l’esprit et aux talents de plusieurs ; — voilà tout.

Un grand peintre, un grand écrivain occupent et remplissent à eux seuls tout un siècle : ils n’ont rien de plus pressé que d’entamer à la fois tous les genres, afin que, s’il leur survient quelques rivaux, ils puissent les accuser tout d’abord de plagiat, et les arrêter dès leur premier pas dans la carrière ; c’est une tactique connue et qui, pour ne pas être nouvelle, n’en réussit pas moins tous les jours.

Il se peut qu’un homme déjà célèbre ait précisément le même genre de talent que vous auriez eu ; sous peine de passer pour son imitateur, vous êtes obligé de détourner votre inspiration naturelle et de la faire couler ailleurs. Vous étiez né pour souffler à pleine bouche dans le clairon héroïque, ou pour évoquer les pâles fantômes des temps qui ne sont plus ; il faut que vous promeniez vos doigts sur la flûte à sep* trous, ou que vous fassiez des nœuds sur un

MADEMOISELLE DE MALPIN.

sofa dans le fond de quelque boudoir, le tout, parce que monsieur votre père ne s’cst pas donné la peine de vous jeter en moulé huit ou dix ans plus tôt, et que le monde ne conçoit pas que deux hommes cultivent le même champ.

C'est ainsi que beaucoup de nobles intelligences sont forcées de prendre sciemment une route qui n'est pas la •eur, et de côtoyer continuellement leur propre domaine dont elles sont bannies, heureuses encore de jeter un coup d'œil à la dérobée par-dessus la haie, et de voir de l’autre côté s'épanouir au soleil les belles fleurs diaprées qu’elles possèdent en graines et ne peuvent semer faute de terrain.

Pour ce qui est de moi, à part le plus ou moins d’opportunité des circonstances, le plus ou moins d’air et de soleil, une porte qui est restée fermée et qui aurait dû être ouverte, une rencontre manquée, quelqu’un que j’aurais dû connaître et que je n'ai pas connu, je ne sais pas si je serais jamais parvenu à quelque chose.

Je n’ai pas le degré de stupidité nécessaire pour devenir ce que l’on appelle absolument un génie, ni l’entêtement énorme que l’on divinise ensuite sous le beau nom de volonté, quand le grand homme est arrivé au sommet rayonnant de la montagne, et qui est indispensable pour y atteindre ; — je sais trop bien comme toutes choses sont creuses et ne contiennent que pourriture, pour m'attacher pendant bien longtemps à aucune etla poursuivre à travers tout ardemment et uniquement.

Les hommes de génie sont très-bornés, et c’est pour cela qu’ils sont hommes de génie. Le manque d’intelligence les empêche d’apercevoir les obstacles qui les séparent de l’objet auquel ils veulent arriver ; ils vont, et, en deux ou trois enjambées, ils dévorent les espaces intermédiaires. — Comme leur esprit reste obstinément fermé à certains courants, et qu’ils ne perçoivent que les choses qui sont les plus immédiates à leurs projets, ils font une bien moindre dépense de pensée et d’action; rien ne 1rs distrait, rien ne

e d by Goog le

les détourne, ils agissent plutôt par instinct qu’autrement, et plusieurs, tirés de leur sphère spéciale, sont d’une nullité que l’on a peine à comprendre.

Assurément, c’est un don rare et charmant que de bien faire les vers; peu de gens se plaisent plus que moi aux choses de la poésie; — mais cependant je ne veux pas borner et circonscrire ma vie dans les douze pieds d’un alexandrin ; il y a mille choses qui m’inquiètent autant tfh’un hémistiche : — ce n’est pas l’état de la société et les réformes qu’il faudrait faire; je me soucie assez peu que les paysans sachent lire ou non, et que les hommes mangent du pain ou broutent de l’herbe; mais il me passe par la tête, en une heure, plus de cent mille visions qui n’ont pas le moindre rapport avec la césure ou la^rime, et c’est ce qui fait que j’exécute si peu, tout en ayant plus d’idées que certains poètes que l’on pourrait brûler avec leurs propres œuvres.

J’adore la beauté et je la sens; je puis la dire aussi bien que peuvent la comprendre les plus amoureux statuaires, — et je ne fais cependant pas de sculptures. La laideur et l’imperfection de l’ébauche me révoltent; je ne puis attendre que l’œuvre vienne à bien à force de la polir et de la repolir ; si je pouvais me résoudre à laisser certaines choses • dans ce que je fais, soit en vers, soit en peinture, je finirais peut-être par faire un poème ou un tableau qui me rendrait célèbre, et ceux qui m’aiment (s’il y a quelqu’un au monde qui se donne cette peine) ne seraient pas forcés de me croire sur parole, et auraient une réponse victorieuse aux ricanements sardoniques des détracteurs de ce grand génie ignoré qui est moi.

J'en vois beaucoup qui prennent une palette, des pinceaux et couvrent leur toile, sans se soucier autrement de ce que le caprice fait naître au bout de leur brosse, et d’autres qui écrivent cent vers de suite sans faire une rature et sans lever une seule fois les yeux au plafond. — Je les admire toujours eux-mêmes, si quelquefois je n’ad-

MADEMOISELLE DE MAl’PIN.

mire pas leurs productions ; j’envie de tout mon cœur cette charmante intrépidité et cet heureux aveuglement qui les empêchent de voir leurs défauts, même les plus palpables. Aussitôt que j’ai dessiné quelque chose de travers, je le vois sur-le-champ et je m’en préoccupe outre mesure; et, comme je suis beaucoup plus savant en théorie qu’en pratique, il arrive très-souvent que je ne puis corriger une faute dont j’ai la conscience; alors je tourne la toile le nez contre le mur et je n’y reviens jamais. •

J’ai si présente l’idée de la perfection, que le dégoût de mon œuvre me prend tout d’abord et m’empêche de continuer.

Ah ! lorsque je compare aux doux sourires de ma pensée la laide moue qu’elle fait sur la toile ou le papier, lorsque je vois passer une affreuse chauve-souris à la place du beau rêve qui ouvrait au sein de mes nuits ses longues ailes de lumière, un chardon pousser sur l’idée d’une rose, et que ♦ j’entends braire un âne où j’attendais les plus suaves mélodies du rossignol, je suis si horriblement désappointé, si en colère contre moi-même, si furieux de mon impuissance, qu’il me prend des résolutions de ne plus écrire ni dire un seul mot de ma vie plutôt que de commettre ainsi des crimes de haute trahison contre mes pensées.

Je ne puis même pas parvenir à écrire une lettre comme je le voudrais : je dis souvent toute autre chose; certaines portions prennent un développement démesuré, d’autres se rapetissent à devenir imperceptibles, et trèssouvent l’idée que j’avais à rendre ne s’y trouve pas ou n’y est qu’en post-scriptum.

En commençant à t’écrire, je n’avais certainement pas l’intention de te dire la moitié de ce -que j’ai dit. — Je voulais simplement te faire savoir que nous allions jouer . la comédie ; mais un mot amène une phrase ; les parenthèses sont grosses d’autres petites parenthèses qui, ellesmêmes, en ont d’autres dans le ventre toutes prêtes k accoucher. Il n’y a pas de raison pour que cela finisse et

MADEMOISELLE DE MAUPItf. 2CÎ

n’aille jusqu’à deux cents volumes in-folio, — ce qui serait . trop assurément.

Dès que je prends la plume, il se fait dans mon cerveau un bourdonnement et un bruissement d’ailes, comme si l’on y lâchait des multitudes de hannetons. Cela se cogne aux parois de mon crâne, et tourne, et descend, et monte avec un tapage horrible; ce sont mes pensées qui veulent s’envoler et qui cherchent une issue; — toutes s’efforcent de sortir à la fois ; plus d’une s’y casse les pattes et y déchire le crêpe de son aile : quelquefois la porte est tellement obstruée, que pas une ne peut en franchir le seuil et arriver jusque sur le papier. , ,

Voilà comme je suis fait : ce n’est pas être bien fait sans doute, mais que voulez-vous? la faute en est aux dieux, et non à moi, pauvre diable qui n’en peux mais. Je n’ai pas besoin de réclamer ton indulgence, mon cher Silvio; elle m’est acquise d’avance, et tu as la bonté de lire jusqu’au bout mes indéchiffrables barbouillages, mes rêvasseries sans queue ni tête : si décousues et si absurdes qu’elles soient, elles t’offrent toujours de l’intérêt, parce qu’elles viennent de moi, et tout ce qui est moi, même quand cela est mauvais, n’est pas sans quelque prix pour toi.

Je puis te laisser voir ce qui révolte le plus le commun des hommes : — un orgueil sincère. — Mais faisons un peu trêve à toutes ces belles choses, et, puisque je t’écris à propos de la pièce que nous devons jouer, revenons-y et parlons-en un peu.

La répétition a eu lieu aujourd’hui ; — jamais de ma vie je n’ai été aussi bouleversé, — non pas à cause de l’embarras qu’il y a toujours à réciter quelque chose devant beaucoup de personnes, mais pour un autre motif. Nous étions en costume, et prêts à commencer ; Théodore seul n’était pas encore arrivé : on envoya à sa chambre voir ce qui le retardait ; il fit dire qu’il avait tantôt fini, et qu’il allait descendre.

Il vint en effet; j’entendis son pas dans le corridor bien

MADEMOISELLE DE MAUPIIt.

avant qu’il parût, et cependant personne au monde n'a la démarche plus légère que Théodore ; mais la sympathie que j’éprouve pour lui est si forte, que je devine en quelque sorte ses mouvements à travers les murailles, et, quand je compris qu’il allait poser la main sur le bouton de la porte, il me prit comme un tremblement, et le cœur me battit d’une force horrible. 11 me sembla que quelque chose d’important dans ma vie allait se décider, et que j’étais arrivé à un moment solennel et attendu depuis longtemps.

Le battant s’ouvrit lentement et retomba de même.

Ce fut un cri général d'admiration. — Les hommes applaudirent, les femmes devinrent écarlates. Rosette seule pâlit extrêmement et s’appuya au mur, comme si une révélation soudaine lui traversait le cerveau : elle fit en sens inverse le même mouvement que moi. — Je l’ai toujours soupçonnée d’aimer Théodore.

Sans doute, en ce moment-là, elle crut comme moi que la feinte Rosalinde n’était effectivement rien moins qu’une jeune et belle femme, et le frêle château de cartes de son espoir s’affaissa tout d’un coup, tandis que le mien se relevait sur ses ruines; du moins voilà ce que j’ai pensé : je me trompe peut-être, car je n’étais guère en état de faire des observations exactes.

11 y avait là, sans compter Rosette, trois ou quatre jolies femmes ; elles parurent d’une laideur révoltante. — A côté de ce soleil, l’étoile de leur beauté s’était éclipsée subitement, et chacun se demandait comment on avait pu les trouver seulement passables. Des gens qui, avant cela, se fussent estimés tout heureux de les avoir pour maîtresses, en eussent à peine voulu pour servantes. ‘

L’image qui jusqu’alors ne s’était dessinée que faiblement et avec des contours vagues, le fantôme adoré et vainement poursuivi, était là, devant mes yeux, vivant, palpable, non plus dans le demi-jour et la vapeur, mais inondé des Ilots d’une blanche lumière ; non pas sous un

MADEMOISELLE DE MALPIN.

vain déguisement, mais sous son costume réel : non plus avec la forme dérisoire d’un jeune homme, mais avec les traits de la plus charmante femme.

J’éprouvais une sensation de bien-être énorme, comme si l’on m’eût ôté une montagne ou deux de dessus la poitrine. — Je sentis s’évanouir l’horreur que j’avais de moimême, et je fus délivré de l’ennui de me regarder comme ' un monstre. Je revins à concevoir de moi une opinion tout à fait pastorale, et toutes les violettes du printemps refleurirent dans mon cœur.

Il, ou plutôt elle (car je ne veux plus me souvenir que j’ai eu cette stupidité de la prendre pour un homme), resta une minute immobile sur le seuil de la porte, comme pour donner le temps à l’assemblée de jeter sa première exclamation. Un vif rayon l’éclairait de la tête aux pieds, et sur le fond sombre du corridor qui s’allongeait au loin par derrière > le chambranle sculpté lui servant de cadre, elle étincelait comme si la lumière fût émanée d’elle au lieu d’être simplement réfléchie, et on l’eût plutôt prise pour une production merveilleuse du pinceau que pour une créature humaine faite de chair et d’os.

Ses grands cheveux bruns, entremêlés de cordons de grosses perles, tombaient en boucles naturelles au long de ses belles joues ; ses épaules et sa poitrine étaient découvertes, et jamais je n’ai rien vu do si beau au monde : le marbre le plus achevé n’approche pas de cette exquise perfection. — Comme on voit la vie courir sous cette transparence d’ombre ! comme cette chair est blanche et colorée à la fois ! et que ces teintes harmonieusement blondissantes ménagent avec bonheur la transition de la peau aux cheveux ! quels ravissants poèmes dans les moelleuses ondulations de ces contours plus souples et plus veloutés que le cou des cygnes ! — S’il y avait des mots pour rendre ce que je sens, je te ferais une description de cinquante pages; mais les langues ont été faites par je ne sais quels goujnts qui n’avaient jamais regardé

MADEMOISELLE DE MAUPIft.

avec attention le dos ou le sein d’une femme, et l’on n’a pas la moitié des termes les plus indispensables.

Je crois décidément qu’il faut que je me fasse sculpteur ; car avoir vu une telle beauté et ne pouvoir la rendre d’une manière ou de l’autre, il y a de quoi devenir fou et enragé. J’ai fait vingt sonnets sur ces épaules-là, mais ce n’est point assez : je voudrais quelque chose que je pusse toucher du doigt et qui fût exactement pareil ; les vers ne rendent que le fantôme de la beauté et non la beauté elle-même. Le peintre arrive à une apparence plus exacte, mais ce n’est qu’une apparence. La sculpture a toute la réalité que peut avoir une chose complètement fausse ; elle a l’aspect multiple, porte ombre, et se laisse toucher. Votre maîtresse sculptée ne diffère de la véritable qu’e'n ce qu’elle est un peu plus dure et ne parle pas, deux défauts très-légers !

Sa robe était faite d’une étoffe de couleur changeante, azur dans la lumière, or dans l’ombre ; un brodequin très-juste et très-serré chaussait un pied qui n’avait pas besoin de cela pour être trop petit, et des bas de soie écarlate se collaient amoureusement autour de la jambe la mieux tournée et la plus agaçante ; ses bras étaient nus juqu’aux coudes, et ils sortaient d’une touffe de dentelles ronds, potelés et blancs, splendides comme de l’argent poli et d’une délicatesse de linéament inimaginable ; ses mains, chargées de bagues et d’anneaux, balançaient mollement un grand éventail de plumes bigarrées de teintes singulières et qui semblait comme un petit arc-enciel de poche.

Elle s’avança dans la chambre, la joue légèrement allumée d’un rouge qui n’était pas du fard, et chacun de s’extasier, et de se récrier, et de se demander s’il était bien possible que ce fût lui, Théodore de Sérannes, le hardi écuyer, le damné duelliste, le chasseur déterminé, et s’il était parfaitement sûr qu’il ne fût pas sa sœur jumelle.

Mais on dirait qu’il n’a jamais porté d’autre costume de

sa vie ! il n’est pas gêné le moins du monde dans ses mouvements, il marche très-bien et ne s’embarrasse pas dans sa queue ; il joue de la prunelle et de l’éventail à ravir ; et comme il a la taille fine ! on le tiendrait entre les quatre doigts ! — C’est prodigieux ! — c’est inconcevable ! — L’illusion est aussi complète que possible : on dirait presque qu’il a de la gorge, tant sa poitrine est grasse et bien remplie, et puis pas un seul poil de barbe, mais pas un ; et sa voix qui est douce ! Oh ! la belle Rosalinde ! et qui ne voudrait être son Orlando ?

Oui, — qui ne voudrait être l’Orlando de cette Rosalinde, même au prix des tourments que j’ai soufferts? — Aimer comme j’aimais d’un amour monstrueux, inavouable, et que pourtant l’on ne peut déraciner de son cœur ; être condamné à garder le silence le plus profond, et n’oser se permettre ce que l’amant le plus discret et le plus respectueux dirait sans crainte à la femme la plus prude et la plus sévère ; se sentir dévoré d’ardeurs insensées et sans excuses, même aux yeux des plus damnés libertins ; que sont les passions ordinaires à côté de cellelà, une passion honteuse d’elle-mêuTe, sans espérance, et dont le succès improbable serait un crime et vous ferait mourir de honte ? Être réduit à souhaiter de ne pas réussir, à craindre les chances et les occasions favorables, et à les éviter comme un autre les chercherait, voilà quel était mon sort.

Le découragement le plais profond s’était emparé de moi; je me regardais avec une horreur mélangée de surprise et de curiosité. Ce qui me révoltait le plus, c’était de penser que je n’avais jamais aimé auparavant, et que c’était chez moi la première effervescence de jeunesse, la première pâquerette de mon printemps d’amour.

Cette monstruosité remplaçait pour moi les fraîches et pudiques illusions du bel âge; mes rêves de tendresse si doucement caressés, le soir, à la lisière des bois, par les \»vtits sentiers rougissants, ouïe long des blanches terrasses

MADEMOISELLE DE MAUP1N.

ses

de marbre, près de la pièce d’eau du parc, devaient donc se métamorphoser en ce sphinx perfide, au sourire douteux, à la voix ambiguë, et devant lequel je me tenais debout sans oser entreprendre d’expliquer l’énigme ! L’interpréter à faux eût causé ma mort ; car, hélas! c’est le seul lien qui me rattache au monde ; quand il sera brisé, tout sera dit. Otez-moi cette étincelle, je serai plus morne et plus inanimé que la momie emprisonnée de bandelettes du plus antique pharaon.

Aux moments où je me sentais entraîné avec le plus de violence vers Théodore, je me rejetais avec effroi dans les bras de Rosette, quoiqu’elle me déplût infiniment ; je tâchais de l’interposer entre lui et moi comme une barrière et un bouclier, — et j’éprouvais une secrète satisfaction, lorsque j’étais couché auprès d’elle, à penser qu’au moins c’était une femme bien avérée, et que, si je ne l’aimais plus, j’en étais encore assez aimé pour que cette liaison ne dégénérât pas en intrigue et en débauche.

Cependant je sentais au fond de moi, à travers tout cela, une espèce de regret d’être ainsi infidèle à l’idée de ma passion impossible; je m’en voulais comme d’une trahison, et, quoique je susse bien que je ne posséderais jamais l’objet de mon amour, j’étais mécontent de moi, et je reprenais avec Rosette ma froideur habituelle.

La répétition a été beaucoup mieux que je ne l’espérais; Théodore surtout s’est montré admirable; on a aussi trouvé que je jouais supérieurement bien. — Ce n’est pas cependant que j’aie les qualités qu’il faut pour être bon acteur, et l’on se tromperait fort en me croyant capable de remplir d’autres rôles de la même manière ; mais, par un hasard assez singulier, les paroles que j’avais à prononcer répondaient si bien à ma situation, qu’elles me semblaient plutôt inventées par moi qu’apprises par cœur dans un livre. — La mémoire m’aurait manqué dans certains endroits, qu’à coup sûr je n’eusse pas hésité une minute pour remplir le vide avec une phrase improvisée.

Orlando était moi au moins autant que j’étais Orlando, et il est impossible de rencontrer une plus merveilleuse ' coïncidence.

A la scène du lutteur, lorsque Théodore détacha la chaîne de son cou et m’en fit présent, ainsi que cela est dans le rôle, il me jeta un regard si dpueement langoureux, si rempli de promesses, et il prononça avec tant de grâce et de noblesse la phrase : « Brave cavalier, portez ceci en souvenir de moi, d’une jeune fille qui vous donnerait plus si elle avait plus à vous offrir, » que j’en fus réellement troublé, et que ce fut à peine si je pus continuer : « Quelle passion appesantit donc ma langue et lui donne ainsi des fers ? je ne puis lui parler, et cependant ('lie désirerait m’entretenir. O pauvre Orlando ! »

Au troisième acte, Rosalinde, habillée en homme et sous le nom de Ganymède, reparaît avec sa cousine Célie qui a changé son nom pour celui d’Aliéna.

Cela me fit une impression désagréable : — je m’étais si bien accoutumé déjà à ce costume de femme qui permettait à mes désirs quelques espérances, et qui m’entretenait dans une erreur perfide, mais séduisante ! On s’habitue bien vite à regarder ses souhaits comme des réalités sur la foi des plus fugitives apparences, et je devins tout sombre quand Théodore reparut sous son costume d’homme, plus sombre que je ne l’étais auparavant ; car la joie ne sert qu’à mieux faire sentir la douleur, le soleil ne brille que pour mieux faire comprendre l’horreur des ténèbres, et ia gaieté du blanc n’a pour but que de faire ressortir toute la tristesse du noir.

Son habit était le plus galant et le plus coquet du monde, d’une coupe élégante et capricieuse, tout orné de passe-quilles et de rubans, à peu près dans le goût des raffinés de la cour de Louis XIII; un chapeau de feutre pointu, avec une longue plume frisée, ombrageait les boucles de ses beaux cheveux, et une épée damasquinée relevait le bas de son manteau de voyage.

MADEMOISELLE DE MAÜPIN.

Cependant il était ajusté de manière à faire pressentir que ces habits virils avaient une doublure féminine; quelque chose de plus large dans les hanches et de plus rompli à la poitrine, je ne sais quoi d’ondoyant que les étoffes ne présentent pas sur le corps d’un homme, ne laissaient que de faibles doutes sur le sexe du personnage.

Il avait une tournure moitié délibérée, moitié timide, on ne peut plus divertissante, et, avec un art infini, il se donnait l’air aussi gêné dans un costume qui lui était ordinaire, qu’il avait eu l’air à son aise dans des vêtements qui n’étaient pas les siens.

La sérénité me revint un peu, et je me persuadai de nouveau que c’était bien effectivement une femme. — Je repris assez de sang-froid pour remplir convenablement mon rôle.

Connais-tu cette pièce? peut-être que non. Depuis quinze jours que je ne fais que la lire et la déelamer, je la sais entièrement par cœur, et je ne puis m’imaginer que tout le monde ne soit pas aussi au courant que moi du nœud et de l’intrigue ; c’est une erreur où je tombe assez communément, de croire que, lorsque je suis ivre, toute la création est soûle et bat les murailles, et, si je savais l’hébreu, il est sûr que je demanderais en hébreu ma robe de chambre et mes pantoufles à mon domestique, et que je serais fort étonné qu’il ne me comprit pas. — Tu la liras si tu veux ; je fais comme si tu l’avais lue, et je ne touche qu’aux endroits qui se rapportent à ma situation.

Rosalinde, en sç promenant dans la forêt avec sa cousine, est très-étonnée que les buissons portent, au lieu de mûres et de prunelles, des madrigaux à sa louange : fruits singuliers qui heureusement ne sont pas habitués à pousser sur des ronces ; car il vaut mieux, quand on a soif, trouver de bonnes mûres sur les branches que de méchants sonnets. Elle s’inquiète fort pour savoir qui a ainsi gâté l’écorce des jeunes arbres en y taillant son chiffre. — Célie, qui a déjà rencontré Orlando, lui dit, après s’être fait long-

MADEMOISELLE DE MAUPIH.

temps prier, que ce rimeur n’est autre que le jeune homme qui a vaincu à la lutte Charles, l’athlète du duc.

Bientôt paraît Orlando lui-même, et Rosalinde engage la conversation en lui demandant l’heure. — Certes, voilà un début de la plus extrême simplicité ; — il ne se peut rien voir au monde de plus bourgeois. — Mais n’ayez pas peur : de cette phrase banale et vulgaire vous allez voir lever sur-le-champ une moisson de concetti inattendus, toute pleine de fleurs et de comparaisons bizarres, comme de la terre la plus forte et la mieux fumée.

Après quelques lignes d’un dialogue étincelant , où • chaque mot, en tombant sur la phrase, fait sauter à droite et à gauche des millions de folles paillettes, comme un marteau d’une barre de fer rouge, Rosalinde demande à Orlando si d’aventure il connaîtrait cet homme qui suspend des odes sur l’aubépine et des élégies sur les ronces, et qui paraît attaqué du mal d’amour quotidien, mal qu’elle . sait parfaitement guérir. Orlando lui avoue que c’est lui qui est cet homme si tourmenté par l’amour, et que, puisqu’il s'est vanté d’avoir plusieurs recettes infaillibles pour guérir cette maladie, il lui fasse la grâce de lui en indiquer une. — Vous, amoureux? réplique Rosalinde ; vous n’avez aucun des symptômes auxquels on reconnaît un amoureux ; vous n’avez ni les joues maigres ni les yeux cernés; vos bas ne traînent pas sur vos talons, vos manches ne sont pas déboutonnées, et la rosette de vos souliers est nouée avec beaucoup de grâce ; si vous êtes amoureux de quelqu’un, c’est assurément de votre propre personne, et vous n’avez que faire de mes remèdes.

Ce ne fut pas sans une véritable émotion que je lui dohnai la réplique dont voici les mots textuels :

« Beau jeune homme, je voudrais pouvoir te faire croire que je t’aime. »

Cette réponse si imprévue, si étrange, qui n’est amenée par rien, et qui semblait écrite exprès pour moi comme par une espèce de prévision du poète, me fit beaucoup

270 MADEMOISELLE DE MAUPfa.

d'effet quand je la prononçai devant Théodore, dont les lèvres divines étaient encore légèrement gonflées par l'expression ironique de la phrase qu'il venait de dire, tandis que ses yeux souriaient avec une inexprimable doueeur, et qu’un clair rayon de bienveillance dorait tout le haut de sa jeune et belle figure.

« Moi le croire ? il vous est aussi aisé de le persuader à celle qui vous aime, et cependant elle ne conviendra pas aisément qu'elle vous aime, et c'est une des choses sur lesquelles les femmes donnent toujours un démenti à leur conscience ; — mais, bien sincèrement, est-ce vous qui accrochez aux arbres tous ces beaux éloges de Rosalinde, et auriez-vous en effet besoin de remèdes pour votre folie? »

Quand elle est bien assurée que c'est lui, Orlando, et non pas un autre, qui a rimé ces admirables vers qui marchent sur tant de pieds, la belle Rosalinde consent à lui dire quelle est sa recette. Voici en quoi elle consiste : elle a fait semblant d’être la bien-aimée du malade d'amour, qui était obligé de lui faire la cour comme à sa maîtresse véritable, et, pour le dégoûter de sa passion, elle donnait dans les caprices les plus extravagants; tantôt elle pleurait, tantôt elle riait; un jour elle l'accueillait bien, l'autre mal ; elle l’égratignait, elle lui crachait au visage ; elle n’était pas une seule minute pareille à elle-même : minaudière. Volage, prude, langoureuse, elle était cela tour à tour, et tout ce que l’ennui, les vapeurs et les diables bleus peuvent faire naître de fantaisies désordonnées dans la tête creuse d'une petite-maîtresse, il fallait que le pauvre diable le supportât ou l’exécutât. — Un lutin, un singe et un procureur réunis n’eussent pas inventé plus de malices. — Ce traitement miraculeux n'avait pas manqué de produire son effet ; — le malade, d’un accès d’amour était tombé dans un accès de folie, qui lui avait fait prendre tout le monde en honvur, et il avait été finir ses jours dans un réduit vraiment monastique; résultat on ne peut

MADEMOISELLE DE MAUPIK. • 271

plus satisfaisant, et auquel, du reste, il n’était pas difficile de s’attendre.

Orlando, comme on peut bien le croire, ne se soucie guère de revenir à la santé par un pareil moyen ; mais Rosalinde insiste et veut entreprendre cette cure. — Et elle prononça cette phrase : « Je vous guérirais si vous vouliez seulement consentir à m’appeler Rosalinde et à venir tous les jours me rendre vos soins dans ma cabane,» avec une intention si marquée et si visible, et en me jetant un regard si étrange, qu’il me fût impossible de ne pas y attacher un sens plus étendu que celui des mots, et de n’y pas voir comme un avertissement indirect de déclarer mes véritables sentiments. — Et quand Orlando lui répondit : « Bien volontiers, aimable jeune homme, » elle prononça d’unemanière encore plus significative, et comme avecune espèce de dépit de ne pas se faire comprendre, la réplique : « Non, non, il faut que vous m’appeliez Rosalinde. »

Peut-être me suis-je trompé, et ai-je cru voir ce qui n’existait point en effet, mais il m’a semblé que Théodore s’était aperçu de mon amour, quoique assurément je ne lui en eusse jamais dit un seul mot, et qu’à travers le voile de ces expressions empruntées, sous ce masque de théâtre, avec ces paroles hermaphrodites, il faisait aUusion à son sexe réel et à notre situation réciproque. 11 est bien impossible qu’une femme aussi spirituelle qu’elle l’est, et qui a autant de monde qu’elle en a, n’ait pas, dès les commencements, démêlé ce qui se passait dans mon âme: — à défaut de ma langue, mes yeux et mon trouble parlaient suffisamment, et le voile d’ardente amitié que j’avais jeté sur mon amour n’était pas impénétrable à ce point qu’un observateur attentif et intéressé ne le pût facilement traverser. — La fille la plus innocente et la moins usagée ne s’y fût pas arrêtée une minute.

Quelque raison importante, et que je ne puis savoir, force sans doute la belle à ce déguisement maudit, qui a été la cause de tous mes tourments, et qui a failli faire de

Î72 MADEMOISELLE DE MA U P Et.

moi un étrange amoureux : sans cela tQut aurait été uniment, facilement, comme une voiture dont les roues sont bien graissées sur une route bien plane et sablée avec du sable fin ; j’aurais pu me laisser aller avec une douce sécurité aux rêveries les plus amoureusement vagabondes, et prendre entre mes mains la petite main blanche et soyeuse de ma divinité, sans frissons d’horreur, et sans reculer à vingt pas, comme si j’eusse touché un fer rouge, ou senti les griffes de Belzébuth en personne.

Au lieu de me désespérer et de m’agiter comme un vrai maniaque, de me battre les flancs pour avoir des remords, et de me dolenter de n’en pas avoir, tous les matins, en étendant les bras, je me serais dit avec un sentiment de devoir rempli et de conscience satisfaite : — Je suis amoureux; — phrase aussi agréable à se dire le matin, la tête sur un oreiller bien doux, sous une couverture bien chaude, que toute autre phrase de trois mots que l’on pourrait imaginer, — excepté toutefois celle-ci : — J’ai de l’argent.

Après m’être levé, j’aurais été me planter devant ma glace, et là, me regardant avec une sorte de respect, je me serais attendri, tout en peignant mes cheveux, sur mapoétique pâleur, en me promettant bien d’en tirer bon parti, et de la faire convenablement valoir, car rien n’est ignoble comme de faire l’amour avec une trogne écarlate; et, quand on a le malheur d’être rouge et amoureux, choses qui peuyent se rencontrer, je suis d’avis qu’il se faut quotidiennement enfariner la physionomie, ou renoncer à être du bel air et s’en tenir aux Margots et aux Toinons.

Puis j’eusse déjeuné avec componction et gravité pour nourrir ce cher corps, cette précieuse boite de passion, lui composer du suc des viandes et du gibier de bon chyle amoureux, de bon sang vif et chaud, et le maintenir dans un état à faire plaisir aux âmes charitables.

Le déjeuner fini, tout en me curant les dents, j’eusse entrelacé quelques rimes hétéroclites en manière de son*

MADEMOISELLE DÇ MAUP1N.

net, le tout en l’honneur de ma princesse ; j’aurais trouvé mille petites comparaisons plus inédites les unes que les autres, et infiniment galantes : dans le premier quatrain, il y aurait eu une danse de soleils, et, dans le second, un menuet de vertus théologales ; les deux tercets n’eussent •pas été d’un goût inférieur; Hélène y eût été traitée de servante d’auberge, et Pâris d’idiot; l’Orient n’eût rien eu à envier pour la magnificence des métaphores; le dernier vers surtout eût été particulièrement admirable et eût renfermé deux concetti au moins par syllabe ; car le venin du scorpion est dans sa queue, et le mérite du sonnet dans son dernier vers. — Le sonnet parachevé et bien et dûment transcrit sur papier glacé et parfumé, je serais sorti de chez moi hautde cent coudées et baissant la tête de peur de me cogner au ciel et d’accrocher les nuages (sage précaution), et j’aurais été débiter ma nouvelle production à tous mes amis et à tous mes ennemis, puis aux enfants à la mamelle et à leurs nourrices, puis aux chevaux et aux ânes, puis aux murailles et aux arbres, pour savoir un peu l’avis de la création sur ce dernier produit de ma veine.

Dans les cercles, j’aurais parlé avec les femmes d’un air doctoral, et soutenu des thèses de sentiment d’un ton de voix grave et mesuré, comme un homme qui en sait beaucoup plus qu’il n’en veut dire sur la matière qu’il traite, et qui n’a pas appris ce qu’il sait*dans les livres ; — ce qui ne manque pas de produire un effet on ne peut plus prodigieux, et de faire pâmer comme des carpes sur le sable toutes les femmes de l’assemblée qui ne disent plus leur âge, et les quelques petites filles que l’on n’a pas invitées à danser.

J’aurais pu mener la plus heureuse vie du monde, marcher sur la queue du carlin sans trop faire crier sa maîtresse, renverser les guéridonschargés de porcelaine, manger à table le meilleur morceau sans en laisser pour le reste de la compagnie ; tout cela eût été excusé en faveur

delà distraction bien connue des amoureux ; et, en me voyant ainsi tout avaler avec une mine effarée, tout le monde eût dit en joignant les mains : — Pauvre garçon !

Ët puis cet air rêveur et dolent, ces cheveux en pleurs, ces bas mal tirés, cette cravate lâche, ces grands bras pendants que je vous aurais eus ! comme j’aurais parcouru les allées du parc, tantôt à grands pas, tantôt à petits pas, à la façon d’un homme dont la raison est complètement égarée ! comme j’aurais regardé la lune entre les deux yeux, et fait des ronds dans l’eau avec une profonde tranquillité !

Mais les dieux en ont ordonné autrement.

Je me suis épris d’une beauté en pourpoint et en bottes, d’une fière Bradamante qui dédaigne les habits de son sexe, et qui vous laisse par moments flotter dans les plus inquiétantes perplexités ; — ses traits et son corps sont bien des traits et un corps de femme, mais son esprit est incontestablement celui d’un homme.

Ma maîtresse est de première force à l’épée, et en remontrerait au prévôt de salle le plus expérimenté ; elle a eu je ne sais combien de duels, et tué ou blessé trois ou quatre personnes ; elle franchit à cheval des fossés de dix pieds de large, et chasse comme un vieux gentillâtre de province : — singulières qualités pour une maîtresse ! il n’y a qu’à moi que ces choses-là arrivent.

Je ris, mais certainement il n’y a pas de quoi, car je n’ai jamais tant souffert, et ces deux derniers mois m’ont semblé deux années ou plutôt deux siècles. C’était dans ma tête un flux et reflux d’incertitudes à hébéter le plus fort cerveau ; j’étais si violemment agité et tiraillé en tous sens, j’avais des élans si furieux, de si plates atonies, des espoirs si extravagants et des désespoirs si profonds, que je ne sais réellement pas comment je ne suis pas mort à la peine. Cette idée m’occupait et me remplissait tellement, que je m’étonnais qu’on ne la vît pas clairement à travers mon corps comme une bougie dans une hui terne, et j’é-

MADEMOISELLE DE MAÜPIN.

tais dans des transes mortelles que quelqu’un ne vînt à découvrir quel était l’objet de cet amour insensé. — Du reste. Rosette, étant la personne du monde qui avait le plus d’intérêt à surveiller les mouvements de mon cœur, n’a point paru s’apercevoir de rien ; je crois qu’élle était elle-même trop occupée à aimer Théodore, pour faire attention à mon refroidissement pour elle ; ou bien il faut que je sois passé maître en fait de dissimulation, et je n’ai pas cette fatuité. — Théodore lui-même n’a point montré jusqu’à ce . jour qu’il eût le plus léger soupçon de l’état de mon âme, et il m’a toujours parlé familièrement et amicalement, comme un jeune homme bien élevé parle à un jeune homme de son âge, mais rien de plus. — Sa conversation avec moi roulait indifféremment sur toute sorte de sujets, sur les arts, sur la poésie et autres matières pareilles ; mais rien d’intime et de précis qui eût trait à lui ou à moi.

Peut-être les motifs qui l’obligeaient à ce travestissement n’existent-ils plus, et va-t-il bientôt reprendre le vêtement qui lui convient : c’est ce que j’ignore ; toujours est-il que la Rosalinde a prononcé certains mots avec des inflexions particulières, et qu’elle a appuyé d’une manière, très-marquée sur tous les passages du rôle qui avaient une signification ambiguë et qui se pouvaient détourner dans ce sens-là.

Dans la scène du rendez-vous, depuis l’instant où elle reproche à Orlando de n’être pas arrivé deux heures avant, comme il sied à un véritable amoureux, mais bien deux heures après, jusqu’au douloureux soupir qu’effrayée de l’étendue de sa passion, elle pousse en se jetant dans les bras d’Aliéna : « O cousine ! cousine ! ma jolie petite cousine ! si tu savais à quelle profondeur je suis enfoncée dans l’abîme de l’amour ! » elle a déployé un talent miraculeux. C’était un mélange de tendresse, de mélancolie et d’amour irrésistible ; sa voix avait quelque chose de tremblant et d’ému, et derrière le rire on sentait l’amour le plus violent prêt à faire explosion ; ajoutez à

cela tout le piquant et la singularité de la transposition et ce qu’il y a de nouveau à voir un jeune homme faire la cour à sa maîtresse qu’il prend pour un homme et qui en a toutes les apparences.

Des expressions qui eussent paru ordinaires et communes dans d’autres situations, prenaient dans celle-ci un relief particulier, et toute cette menue monnaie de comparaisons et de protestations amoureuses, qui a cours sur le théâtre, semblait refrappée avec un coin tout neuf ; d’ailleurs, les pensées, au lieu d’être rares et charmantes comme elles le sont, eussent-elles été plus usées que la soutane d’un juge ou la croupière d’un âne de louage, la façon dont elles étaient débitées les eût fait trouver de la plus merveilleuse finesse et du meilleur goût du monde.

J’ai oublié de te dire que Rosette, après avoir refusé le rôle de Rosalinde, s’était complaisamment chargée du rôle secondaire de Phœbé ; Phœbé est une bergère de la forêt des Ardennes, éperdument aimée du berger Sylvius, qu’elle ne peut souffrir et qu’elle accable des plus constantes rigueurs. Phœbé est froide comme la lune dont elle porte le nom ; elle a un cœur de neige qui ne fond point au feu des plus ardents soupirs, mais dont la croûte glacée s’épaissit de plus en plus et devient dure comme le diamant ; mais à peine a-t-elle vu Rosalinde sous les habits du beau page Ganymède, que toute cette glace se résout en pleurs et que le diamant devient plus mou que de la cire. L’orgueilleuse -Phœbé, qui se riait de l’amour, est amoureuse elle-même ; elle souffre maintenant les tourments qu’elle faisait endurer aux autres. Sa fierté s’abat jusqu’à faire toutes les avances, et elle fait porter à Rosalinde, par le pauvre Sylvius, une lettre brûlante qui contient l’aveu de sa passion dans les termes les plus humbles et les plus suppliants. Rosalinde, touchée de pitié pour Sylvius, et ayant d’ailleurs les plus excellentes raisons du monde pour ne pas répondre à l’amour de Phœbé, lui fait essuyer les traitements les plus durs et se

moque d’elle avec une cruauté et un acharnement sans pareils. Phœbé préfère cependant ces injures aux plus . délicats et plus passionnés madrigaux de son malheureux berger ; elle suit partout le bel inconnu, et à force d’importunités, ce qu’elle en peut tirer de plus doux est cette promesse que, si jamais il épouse une femme, à coup sûr ce sera elle ; en attendant, il l’engage à bien traiter Sylvius et à ne pas se bercer d’une trop flatteuse espérance.

Rosette s’est acquittée de son rôle avec une grâce triste et caressante, un ton douloureux et résigné qui allait au cœur ; — et lorsque Rosalinde lui dit : « Je vous aimerais, si je pouvais, » les larmes furent au moment de déborder de ses yeux, et elle eut peine à les contenir, car l’histoire de Phœbé est la sienne, comme celle d’Orlando est la mienne, à cette différence près que tout se dénoue heureusement pour Orlando, etquePhœW, trompée dans son amour, au lieu du charmant idéa'. qu’elle voulait embrasser, en est réduite à épouser Syfvius. La vie est ainsi disposée : ce qui fait le bonheur de l’un fait nécessairement le malheur de l’autre. 11 est frès-heureux pour moi que Théodore soit une femme ; il est très-malheu- - reux pour Rosette que ce ne soit pas un homme, et elle se trouve jetée maintenant dans les impossibilités amoureuses où j’étais naguère égaré.

A la tin de la pièce, Rosalinde quitte pour des vêtements de son sexe le pourpoint du page Ganymède, et se fait reconnaître par le duc pour sa fille, par Orlando pour sa maîtresse ; le dieu Hymenæus arrive avec sa livrée de safran et ses torches légitimes. — Trois mariages ont lieu. — Orlando épouse Rosalinde, Phœbé Sylvius, et le bouffon Touchstone la naïve Audrey. — Puis l’épilogue * vient faire sa salutation, et le rideau tombe...

Tout cela nous a extrêmement intéressés et occupés : c’était en quelque sorte une autre pièce dans la pièce, un drame invisible et inconnu aux autres spectateurs que nous jouions pour nous seuls, et qui, sous des paroles

MADEMOISELLE DE MAÜPIN.

symboliques, résumait notre vie complète et exprimait nos plus cachés désirs. — Sans la singulière recette de Rosalinde, je serais plus malade que jamais, n’ayant pas même un espoir de lointaine guérison, et j’aurais continué h errer tristement dans les sentiers obliques de l’obscure forêt.

Cependant je n’ai qu’une certitude morale ; les preuves me manquent, et je ne puis rester plus longtemps dans cet état d’incertitude ; il faut absolument que je parle à Théodore d’une manière plus précise. Je me suis approché vingt fois de lui avec une phrase préparée, sahs pouvoir venir à bout de la dire, — je n’ose pas ; j’ai bien des occasions de lui parler seul ou dans le parc, ou dans ma chambre, ou d, ins la sienne, car il vient me voir et je vais le voir, mais je les laisse passer sans m’en servir, bien que l’instant d’après j’en éprouve un regret mortel, et que j’entre contre moi-même en des colères horribles. J’ouvre la bouche, et nu lgré moi d’autres mots se substituent aux mots que je voudrais dire; au lieu de déclarer mon amour, je disserte sur la pluie et le beau temps ou telle autre stupidité pareille. Cependant la saison va finir, et bientôt l’on retournera à la ville ; les facilités qui s’ou- * vrent ici favorablement devant mes désirs ne se retrouveront nulle part : — nous nous perdrons peut-être de vue, et un courant opposé nous emportera sans doute.

La liberté de la campagne est une chose si charmante et si commode ! — les arbres même un peu effeuillés de l’automne offrent de si délicieux ombrages aux rêveries du naissant amour ! il est si difficile de résister au milieu de la belle nature ! les oiseaux ont des chansons si langoureuses, les fleurs des parfums si enivrants, le revers des collines des gazons si dorés et si soyeux ! La solitude vous inspire mille voluptueuses pensées, que le tourbillon du monde eût dispersées ou fait envoler çà et là, et le mouvement instinctif de deux êtres qui entendent battre leur cœur dans le silence d’une campagne déserte, est d’enlacer leurs

bras plus étroitement et de se replier l’un sur l'autre, connue si effectivement il n’y avait plus qu’eux de vivants au monde.

J’ai été me promener ce matin ; le temps était doux et humide, le ciel ne laissait pas entrevoir le moindre losange d’azur; cependant il n’était ni sombre ni menaçant. Deux ou trois tons de gris de perle, harmonieusement fondus, le noyaient d’un bout à l’autre, et sur ce fond vaporeux passaient lentement des nuages cotonneux semblables à de grands morceaux d’ouate ; ils étaient poussés par le souffle mourant d’une petite brise, à peine assez . forte pour agiter les sommités des trembles les plus inquiets : des flocons de brouillards montaient entre les grands marronniers et indiquaient de loin le cours de la rivière. Quand la brise reprenait haleine, quelques feuilles rougies et grillées s’éparpillaient tout émues, et couraient devant moi le long du sentier comme des essaims de moineaux peureux; puis, le souffle cessant, elles s’abattaient quelques pas plus loin: vraie image de ces esprits qu’on prend pour des oiseaux volant librement avec leurs ailes, et qui ne sont, au bout du compte, que des feuilles desséchées par la gelée du matin, et dont le moindre vent qui passe fait son jouet et sa risée.

Les lointains étaient tellement estompés de vapeurs, et les franges de l’horizon tellement effilées sur le bord, qu’U n’était guère possible de savoir le point précis où commençait le ciel et où finissait la terre : un gris un peu plus opaque, une brume un peu plus épaisse, indiquaient d’une manière vague l’éloignement et la différence des plans. A travers ce rideau, les saules, avec leurs têtes cendrées, avaient plutôt l’air de spectres d’arbres que d’arbres véritables ; les sinuosités des collines ressemblaient plutôt aux ondulations d’un entassementde nuées qu’au gisement id’un terrain solide. Les contours des objets tremblaient à . f l’œil, et une espèce de trame grise d’une finesse inexprimable, pareille à une toile d’araignée, s’étendait entre les

MADEMOISELLE DE MADPW.

devants du paysage et les fuyantes profondeurs ; aux endroits ombrés, les hachures se dessinaient en clair beaucoup plus nettement, et laissaient voir les mailles du réseau ; aux places plus éclairées, ce filetde brume était insensible, et se confondait dans une lueur diffuse. Il y avait dans l’air quelque chose d’assoupi, d'humidement tiède et de doucement terne qui prédisposait singulièrement à la mélancolie.

Tout en allant, je pensais que l’automne était venu aussi pour moi, et que l’été rayonnant était passé sans retour ; l'arbre de mon âme était peut-être encore plus effeuillé que les arbres des forêts ; à peine restait-il à la plus haute branche une seule petite feuille verte qui se balançait en frissonnant, toute triste de voir ses sœurs la quitter une à une.

Reste sur l’arbre, 6 petite feuille couleur d’espérance, retiens-toi à la branche de toute la force de tes nervures et de tes fibres; ne te laisse pas effrayer par les sifflements du vent, ô bonne petite feuille ! car, lorsque tu m’auras quitté, qui pourra distinguer si je suis un arbre mort ou vivant, et qui empêchera le bûcheron de m’entailler le pied à coups de hache et de faire des fagots avec mes branches? — Il n’est pas encore le temps où les arbres n’ont plus de feuilles, et le soleil peut encore se débarrasser des langes de brouillard qui l’environnent.

Ce spectacle de la saison mourante me fit beaucoup d’impression. Je pensais que le temps fuyait vite, et que je pourrais mourir sans avoir serré mon idéal sur mon cœur.

En rentrant chez moi, j’ai pris une résolution. — Puisque je ne pouvais me décider à parler, j’ai écrit toute tna destinée sur. un carré de papier. — Il est peut-être ridicule d’écrire à quelqu’un qui demeure dans la même maison que vous, et que l’on peut voir tous les jours, à toute heure; mais je n’en suis plus à regarder ce qui est ridicule ou non.

MADEMOISELLE DE M AFP Et.

J’ai cacheté ma lettre non sans trembler et sans changer de couleur; puis, choisissant le moment où Théodore était sorti, je l’ai posée sur le milieu de la table, et je me suis enfui aussi troublé que si j’avais commis la plus abominable action du monde.

Je t’ai promis la suite de mes aventures ; mais en vérité je suis si paresseuse à écrire, qu’il faut que je t’aime comme la prunelle de mon œil, et que je te sache plus curieuse qu’Èveou Psyché, pour me mettre devant une table avec une grande feuille de papier toute blanche qu’il faut rendre toute noire, et un encrier plus profond que la mer, dont chaque goutte se doit tourner en pensées, ou du moins en quelque chose qui y ressemble, sans prendre la résolution subite de monter à cheval et de faire, à bride abattue, les quatre-vingts énormes lieues qui nous séparent, pour t’aller conter de vive voix ce que je vais t'aligner en pieds de mouche imperceptibles, afm de ne pas être effrayée moi-même du volume prodigieux de mon odyssée picaresque.

Quatre-vingts lieues ! songer qu’il y a tout cet espace entre moi et la personne que j’aime le mieux au monde ! — J’ai bien envie de déchirer ma lettre et de faire seller mon cheval. — Mais je n’y pensais plus, — avec l’habit que je porte, je ne pourrais approcher de toi, et reprendre la vie familière que nous menions ensemble lorsque nous étions de petites filles bien naïves et bien innocentes : si jamais je reprends des jupes, ce sera assurément pour ce motif..

Je t’ai laissée, je crois, au départ de l’auberge où j’ai passé une si drôle de nuit et où ma vertu a pensé faire naufrage en sortant du port. — Nous partîmes tous ensemble, allant du même côté. — Mes compagnons s’extasièrent beaucoup sur la beauté de mon cheval, qui etfec-

MADEMOISELLE DE MACPIN.

tivement est de race et l'un des meilleurs coureurs qui soient ; — cela me grandit d'une demi-coudée au moins dans leur estime, et ils ajoutèrent à mon propre mérite tout le mérite de ma monture. — Cependant ils parurent craindre qu'elle ne fût trop fringante et trop fougueuse pour moi. — Je leur dis qu'ilseussent à calmer leur crainte, et, pour leur montrer qu'il n'y avait point de danger, je lui fis faire plusieurs voltes et plusieurs courbettes, — puis je franchis une barrière assez élevée, et je pris le galop.

La troupe essaya vainement de me suivre; je tournai bride quand je fus assez loin, et je revins à leur rencontre ventre à terre ; quand je fus tout près d’eux, je retins mon cheval lancé sur ses quatre pieds et je l’arrêtai court : ce qui est, comme tu le sais ou comme tu ne le sais pas, un vrai tour de force en équitation.

De l’estime ils passèrent sans transition au plus profond respect. Ils ne se doutaient pas qu’un jeune écolier, tout récemment sorti de l’université, était aussi bon écuyer que cela. Cette découverte qu’ils firent me servit plus que s’ils avaient reconnu en moi toutes les vertus théologales et cardinales; — au lieu de me traiter en petit jeune homme, ils me parlèrent sur un ton de familiarité obséquieuse qui nie fit plaisir.

En quittant mes habits, je n’avais pas quitté mon orgueil : — n’étant plus femme, je voulais être homme tout à fait et ne pas me contenter d’en avoir seulement l’extérieur. — J’étais décidée à avoir comme cavalier les succès auxquels je ne pouvais plus prétendre en qualité de femme. Ce qui m’inquiétait le plus, c’était de savoir comment je m’y prendrais pour avoir du courage; carie courage et l’adresse aux exercices du corps sont les moyens par lesquels un homme fonde le plus aisément sa réputation. Ce n’est pas que je sois timide pour une femme, et je n’ai pas ces pusillanimités imbéciles que l’on voit à plusieurs; mais de là à cette brutalité insouciante et féroce

qui fait la gloire des hommes il y a loin encore, et mon intention était de devenir un petit fier-à-bras, un tranchemontagne comme messieurs du bel air, afin de me mettre sur un bon pied dans le monde et de jouir de tous les avantages de ma métamorphose.

Mais je vis par la suite que rien n’était plus facile et que la recette en était fort simple.

Je ne te conterai pas, selon l’usage des voyageurs, que j’ai fait tant de lieues tel jour, que j’ai été de cet endroit à cet autre, que le rôti que j’ai mangé dans l’auberge du Cheval-Blanc ou de la Croix-de-Fer était cru ou brûlé; que le vip était aigre et que le lit où j’ai couché avait des rideaux à personnages ou à fleurs : ce sont des détails irès-importants et qu’il est bon de conserver à la postérité; mais il faudra que la postérité s’en passe pour cette fois et que tu te résignes à ne pas savoir de combien de plats mon dîner était composé, et si j’ai bien ou mal dormi pendant le cours de mes voyages. Je ne te donnerai pas non plus une description exacte des différents paysages, des champs de blés et des forêts, des cultures variées et des collines chargées de hameaux qui ont successivement passé devant mes yeux : cela est facile à supposer ; prends un peu de terre, plantes-y quelques arbres et quelques brins d’herbe, barbouille derrière cela un petit bout de ciel ou grisâtre ou bleu pâle, et tu auras une idée très-suffisante du fond mouvant sur lequel se détachait notre petite caravane. — Si, dans ma première lettre, je suis entrée en quelques détails de ce genre, veuille bien m’excuser, je n’y retomberai plus : comme je n’étais jamais sortie, la moindre chose me semblait d’une importance énorme.

Un des cavaliers, mon compagnon de lit, celui que j’avais été près de tirer par la manche dans la mémorable nuit dont je t’ai décrit tout au long les angoisses, se prit d’une belle passion pour moi et tint tout le temps son * cheval à côté du mien.

MADEMOISELLE DE M4TJPIN.

A cette exception près , que je n’eusse pas voulu le prendre pour amant quand il m’eût apporté la plus belle couronne du monde, il ne me déplaisait pas autrement; il était instruit, et ne manquait ni d’esprit ni de bonne humeur : seulement, quand il parlait des femmes, c’était avec un ton de mépris et d’ironie pour lequel je lui eusse très-volontiers arraché les deux yeux de la tête, d’autant plus que, sous l’exagération, il y avait dans ce qu’il disait beaucoup de choses d’une vérité cruelle et dont mon habit d’homme me forçait de reconnaître la justice.

Il m’invita d’une manière si pressante et à tant de reprises à venir voir avec lui une de ses sœurs sur la fin de son veuvage, et qui habitait en ce moment-là un vieux château avec une de ses tantes, que je ne pus le lui refuser. — Je fis quelques objections pour la forme, car au fond il m’était aussi égal d’aller là qu’autre part, et je pouvais tout aussi bien atteindre à mon but de cette façon que d’une autre ; et, comme il me dit que je le désobligerais assurément beaucoup si je ne lui accordais au moins quinze jours, je lui répondis que je voulais bien et que c’était une chose convenue.

A un embranchement du chemin, — le compagnon, en montrant le jambage droit de cet Y naturel, me dit ; — C’est par là. Les autres nous donnèrent une poignée de main et s’en furent de l’autre côté.

Après quelques heures de marche, nous arrivàmçs au lieu de notre destination.

Un fossé assez large, mais qui, au lieu d’eau, était rempli d'une végétation abondante et touffue, séparait le parc du grand chemin ; le revêtement était en pierre de taille; et, dans les angles, se hérissaient de gigantesques artichauts et des chardons de fer qui semblaient avoir poussé comme des plantes naturelles entre les blocs disjoints de la muraille : un petit pont d’une arche traversait :e canal à sec et permettait d’arriver à la grille.

Une haute allée d’ormes, arrondie en berceau et taillée

MADEMOISELLE DE MADPIN.

à la vieille mode, se présentait d’abord à vous ; et, après l’avoir suivie quelque temps, on débouchait dans une espèce de rond-point.

Ces arbres avaient plutôt l’air surannés que vieux ; ils paraissaient avoir des perruques et être poudrés à blanc; on ne leur avait réservé qu’une petite houppe de feuillage au sommet de la tête ; tout le reste était soigneusement émondé, en sorte qu’on les eût pris pour des plumets démesurés plantés en terre de distance en distance.

Après avoir traversé le rond-point, couvert d’une herbe fine soigneusement foulée au rouleau, il fallait encore passer sous une curieuse architecture de feuillage ornée de pots-à-feu, de pyramides et de colonnes d’ordre rustique, le tout pratiqué à grand renfort de ciseaux et de serpes dans un énorme massif de buis. — Par différentes échappées on apercevait, à droite et à gauche, tantôt un château de rocaille à demi ruiné, tantôt l’escalier rongé de mousse d’une cascade tarie, ou bien un vase ou une statue de nymphe et de berger le nez et les doigts cassés, avec quelques pigeons perchés sur les épaules et sur la tête.

Un grand parterre, dessiné à la française, s’étendait devant le château ; tous les compartiments étaient tracés avec du buis et du houx dans la plus rigoureuse symétrie ; cela avait bien autant l’air d’un tapis que d’un jardin : de grandes fleurs en parure de bal, le port majestueux et la mine sereine, comme des duchesses qui s’apprêtent à danser le menuet, vous faisaient au passage une légère inclination de tête. D’autres, moins polies apparemment, se tenaient roides et immobiles, pareilles à des douairières qui font tapisserie. Des arbustes de toutes les formes possibles, si l'on en excepte toutefois leur forme naturelle, ronds, carrés, pointus, triangulaires, avec des caisses /vertes et grises, semblaient marcher processionnellement au long de la grande allée, et vous conduire par la main jusqu’aux premières marches du perron.

Quelques tourelles, à demi engagées dans des constructions plus récentes, dépassaient la ligne de l’édifice de toute la hauteur de leur éteignoir d’ardoises, et ieurs girouettes de tôle taillées en queue d’aronde témoignaient d’une assez honorable antiquité. Les fenêtres du pavillon du milieu donnaient toutes sur un balcon commun orné d’une balustrade de fer extrêmement travaillée et d’une grande richesse, et les autres étaient entourées de cadres de pierre avec des chiffres et des nœuds sculptés.

Quatre à cinq grands chiens accoururent en aboyant à pleine gueule et en faisant des cabrioles prodigieuses. Ils gambadaient autour des chevaux et leur sautaient au nez : ils firent surtout fête au cheval de mon camarade, à qui probablement ils allaient souvent rendre visite dans l’écurie, ou qu’ils accompagnaient à la promenade.

A tout ce tapage, arriva enfin une espèce de valet, l’air moitié laboureur, moitié palefemier, qui prit nos bêtes par la bride et les emmena. — Je n’avais pas encore vu âme qui vive, si ce n’est une petite paysanne effarée et sauvage comme un daim, qui s’était sauvée à notre aspect et tapie dans un sillon, derrière du chanvre, quoique nous l’eussions appelée à plusieurs reprises, et que nous eussions fait notre possible pour la rassurer.

Personne ne paraissait aux fenêtres; on eût dit que le château était inhabité, ou du moins ne l’était que par des esprits ; car le moindre bruit ne transpirait pas au dehors.

Nous commencions à monter les premières marches du perron, en faisant sonner nos éperons, car nous avions les jambes un peu alourdies, lorsque nous entendîmes à l’intérieur un bruit de portes ouvertes et fermées, comme si quelqu’un se hâtait à notre rencontre.

En effet, une jeune femme parutsur lehautde la rampe, franchit, en un bond l’espace qui la séparait de mon compagnon, et se jeta à son cou. Celui-ci l’embrassa très-af- 'fectueusement, et, lui mettant le bras autour de la taille, il l’enleva presque et la porta ainsi jusqu’au palier.

— Savez-vous que vous êtes bien aimable et bien galant pour un frère, mon cher Alcibiade? — N’est-ce pas, monsieur, qu’il n’est pas tout à fait inutile que je vous avertisse que c’est mon frère, car en vérité il n’en a pas trop les façons? dit la jeune belle en se retournant de mon côté.

\ quoi je répondis qu’on s’y pouvait méprendre, et que c’était en quelque sorte un malheur que d’être son frère et de se trouver ainsi exclu de la catégorie de ses adorateurs ; que pour moi, si je l’étais, je deviendrais à la fois le plus malheureuxet le plus heureux cavalier de la terre. — Ce qui la fit doucement sourire.

Tout en causant ainsi, nous entrâmes dans une salle basse dont les murs étaientdécorésd’une tapisserie de haute lisse de Flandre. — De grands arbres à feuilles aiguës y soutenaient des essaims d’oiseaux fantastiques; les couleurs altérées par le temps produisaient de bizarres transpositions île nuances ; le ciel était vert, les arbres bleu de roi avec des lumières jaunes, et dans les draperies des personnages l’ombre était souvent d’une couleur opposée au fond de l’étoffe ; — les chairs ressemblaient à du bois, et les nymphes qui se promenaient sous les ombrages déteints de la forêt avaient l’air de momies démaillotées; leur bouche seule, dont la pourpre avait conservé sa teinte primitive, souriait avec une apparence de vie. Sur le devant, se hérissaient de hautes plantes d’un vert singulier avec de larges fleurs panachées dont les pistils ressemblaient à des aigrettes de paon. Des hérons à la mine sérieuse et pensive, la tête enfoncée dans les épaules, leur long bec reposant sur leur jabot rebondi, se tenaient philosophiquement debout sur une de leurs maigres pattes, dans une eau dormante et noire, rayée de fils d’argent ternis; par les échappées du feuillage, on voyait dans le lointain de petits châteaux avec des tourelles pareilles à des poivrières et des balcons chargés de belles dames en grands atours qui regardaient passer des cortèges ou des chasses.

Des rocailles capricieusement dentelées, d’où tombaient

des torrents de laine blanche, se confondaient au bord de d’horizon avec des nuages pommelés.

. Une des choses qui me frappèrent le plus, ce fut une chasseresse qui tirait un oiseau. — Ses doigts ouverts venaient de lâcher la corde, et la flèche était partie; mais, comme cet endroit de la tapisserie se trouvait à une encoignure, la flèche était de l’autre côté de la muraille et avait décrit un grand crochet; pour l’oiseau, il s’envolait sur ses ailes immobiles et semblait vouloir gagner une branche voisine, ,

Cette flèche empennée et armée d’une pointe d’or, toujours en l’air et n’arrivant jamais au but, faisait l’effet le plus singulier, était comme un triste et douloureux symbole de la destinée humaine, et plus je la regardais, plus j’y découvrais de sens mystérieux et sinistres. — La chasseresse était là, debout, le pied tendu en avant, le jarret plié; son œil aux paupières de soie tout grand ouvert et ne pouvant plus voir sa flèche déviée de son chemin : elle semblait chercher avec anxiété le phénicoptère aux plumes bigarrées qu’elle voulait abattre et qu’elle s’attendait à voir tomber devant elle percé de part en part. — Je ne sais si c’est une erreur de mon imagination, mais je trouvais à cette figure une expression aussi morne et aussi désespérée que celle d’un poète qui meurt sans avoir écrit l’ouvrage sur lequel il comptait pour fonder sa réputation, et que le râle impitoyable saisit au moment où il essaye de le dicter.

Je te parle longuement de cette tapisserie, plus longuement à coup sûr que cela n’en vaut la peine ; — mais c’est une chose qui m’a toujours étrangement préoccupée, que ce monde fantastique créé par les ouvriers de haute lisse.

J’aime passionnément cette végétation imaginaire, ces fleurs et ces plantes qui n’existent pas dans la réalité, ces forêts d’arbres inconnus où errent des licornes, des caprimules et des cerfs couleur de neige, avec un crucifix d’or

entre leurs rameaux, habituellement poursuivis par des chasseurs à barbe rouge et en habits de Sarrasins.

Lorsque j’étais petite, je n’entrais guère dans une chambre tapissée sans éprouver une espèce de frisson, et j’osais à peine m’y remuer.

Toutes ces figures debout contre la muraille , et auxquelles l’ondulation de l’étoffe et le jeu de la lumière prêtent une espèce de vie fantasmatique, me semblaient autant d’espions occupés à surveiller mes actions pour ed rendre compte en temps et lieu, et je n’eusse pas mangé une pomme ou un gâteau volé en leur présence.

Que de choses ces graves personnages auraient à dire, s'ils pouvaient ouvrir leurs lèvres de fil rouge, et si les sons pouvaient pénétrer dans la conque de leur oreille brodée. De combien de meurtres, de trahisons, d’adultères infâmes et de monstruosités de toutes sortes ne sont-ils pas les silencieux et impassibles témoins !...

Mais laissons la tapisserie et revenons à notre histoire.

— Alcibiade, je vais faire avertir ma tante de votre arrivée.

— Oh ! cela n’est pas fort pressé, ma sœur ; asseyonsnçus d’abord et causons un peu. Je vous présente un cavalier qui a nom Théodore de Sérannes et qui passera quelque temps ici. Je n’ai pas besoin de vous recommander de lui faire bon accueil ; — il se recommande assez lui-même. (Je dis ce qu’il a dit; ne va pas intempestivement m’accuser de fatuité.)

La belle fit un petit mouvement de tête, comme pour donner soh assentiment, et l’on parla d’autre chose.

Tout en faisant la conversation, je la regardais en détail et je l’examinais plus attentivement que je n’avais pu le faire jusqu’alors.

Elle pouvait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, et son deuil lui allait on ne peut mieux; à vrai dire, elle n’avait pas l’air fort lugubre ni fort désolée, et je doute qu’elle eût mangé dans sa soupe les cendres de son MausoV en ma-

MADEMOISELLE DE MAUPIÎI.

nit'-re de rhubarbe. — Je ne sais si elle avait pleuré abondamment son époux défunt ; si elle l’avait fait, en tout cas, il n’y paraissait guère, et le joli mouchoir de batiste qu’elle tenait à sa main était aussi parfaitement sec qüe possible.

Ses yeux n’étaient pas rouges, mais au contraire les plus clairs et les plus brillants du monde, et l’on eût en vain cherché sur ses joues le sillon par où avaient passé les larmes ; — il n’y avait en vérité que deux petites fossettes creusées par l’habitude de sourire, et, pour une veuve, il est juste de dire qu’on lui voyait très-fréquemment les dents : ce qui n’était certainement pas un spectacle désagréable, car elle les avait petites et bien rangées. Je l’estimai tout d’abord de ne s’être pas crue obligée, parce qu’il lui était mort quelque mari, de se pocher les yeux et de se rendre le nez violet : je lui sus bon gré aussi de ne prendre aucune petite mine dolente et de parler naturellement avec sa voix sonore et argentine, sans traîner les mots et entrecouper ses phrases de vertueux soupirs.

Cela me parut de fort bon goût ; je la jugeai tout d’abord une femme d’esprit, ce qu’elle est en effet.

Elle était bien faite, le pied et la main très-convenables; son costume noir était arrangé avec toute la coquetterie possible et si gaiement que le lugubre de la couleur disparaissait complètement, et qu’elle eût pu aller au bal ainsi habillée, sans que personne le trouvât étrange. Si jamais je me marie et que je devienne veuve, je lui demanderai un patron de sa robe, car elle lui va comme un ange. *

Après quelques propos, nous montâmes chez la vieille tante.

Nous la trouvâmes assise dans un grand fauteuil à dos renversé, avec un petit tabouret sous son pied, et à côté d’elle un vieux chien tout chassieux et tout renfrogné, qui leva son museau noir à notre arrivée, et nous accueillit par un grognement très-peu amical.

Je n’ai jamais envisagé une vieille femme qu’avec horreur. Mi mère est morte toute jeune ; sans doute, si je

MADEMOISELLE DE MACP1N.

l'avais vue lentement vieillir et que j'eusse vu ses traits se déformer dans une progression imperceptible, je m'y fusse paisiblement habituée. — Dans mon enfance, je n’ai été entourée que défigurés jeunes et riantes, en sorte que j'ai gardé une antipathie insurmontable pour les vieilles gens. Aussi je frissonnai quand la belle veuve toucha de sés lèvres pures et vermeilles le front jaune de la douairière. — C’est une chose que je ne saurais prendre sur moi. Je sais bien que, lorsque j'aurai soixante ans, je serai ainsi ; — c’est égal, je n’y puis rien faire, et je prie Dieu qu'il me fasse mourir jeune comme ma mère.

Cependant cette vieille avait conservé de son ancienne beauté quelques linéaments simples et majestueux qui l’empêchaient de tomber dans cette laideur de pomme cuite, qui est le partage des femmes qui n’ont été que jolies ou simplement fraîches; ses yeux, quoique terminés à leurs angles par une patte de plis et recouverts d’une paupière large et molle, avaient encore quelques étincelles de leur feu primitif, et l’on voyait qu’ils avaient dû, sous le règne de l’autre roi, lancer des éclairs de passion à éblouir. Son nez mince et maigre, un peu recourbé en bec d’oiseau de proie, donnait à son profil une sorte de grandeur sérieuse que tempérait le sourire indulgent de sa lèvre autrichienne peinte de carmin, selon la mode du siècle passé.

Son costume était antique sans être ridicule, et s’harmonisait parfaitement avec sa figure; elle avait pour coiffure une simple cornette blanche avec une petite dentelle; ses mains, longues et amaigries, qu’on devinait avoir été fort belles, flottaient dans des mitaines sans pouce et «ans doigts, une robe feuille-morte, brochée de ramages d’une couleur plus foncée, une mante noire et un tablier de pou-de-soie gorge-de-pigeon complétaient son ajustement.

Les vieilles femmes devraient toujours s’habiller ainsi et respecter assez leur mort prochaine pour ne point se

harnacher de plumes, de guirlandes de fleurs, de rubans de couleurs tendres et de mille affiquets qui ne vont qu’à l’extrême jeunesse. Elles ont beau faire des avances à la vie, la vie n’en veut plus; — elles en sont pour leurs frais, comme ces courtisanes surannées qui se plâtrent de rouge et de blanc, et que les muletiers ivres repoussent sur la borne avec des injures et des coups de pied.

La vieille dame nous reçut avec cette aisance et cette politesse exquise qui est le partage des gens qui ont suivi l’ancienne cour, et dont le secret semble se perdre de jour en jour, comme tant d’autres beaux secrets, et d’une voix qui, bien que cassée et chevrotante, avait encore une grande douceur.

Je parus lui plaire beaucoup, et elle me regarda trèslongtemps et très-attentivement avec un air fort touché.— Une larme se forma dans le coin de son œil et descendit lentement dans une de ses grandes rides, où elle se perdit et se sécha. Elle me pria de l’excuser et me dit que je ressemblais fort à un fils qu’elle avait autrefois et qui avait été tué à l’armée.

Tout le temps que je demeurai au château, je fus, à cause de cette ressemblance, réelle ou imaginaire, traitée par la bonne dame avec une bienveillance extraordinaire et toute maternelle. J’y trouvais plus de charmes que je ne l’aurais cru d’abord, car le plus grand plaisir que les personnes qui sont d’âge me puissent faire, c’est de ne me parler jamais et de s’en aller quand j’arrive.

Je ne te conterai pas en détail et jour par jour ce que j’ai fait à R***. Si je me suis un peu étendue sur tout ce commencement, et si je t’ai esquissé avec quelque soin ces deux ou trois physionomies, soit de personnes, soit de lieux, c’est qu’il m’arriva là des choses très-singulières et pourtant fort naturelles, et que j’aurais dû prévoir en prenant des habits d’homme.

Ma légèreté naturelle me fit faire une imprudence dont je me repens cruellement, car elle a porté dans une bonne.

et belle âme un trouble que je ne puis apaiser sans décou- . vrir ce que je suis et me compromettre gravement.

Pour avoir parfaitement l’air d’un homme et me divertir un peu, je ne trouvai rien de mieux que de faire la cour à la sœur de mon ami. — Cela me paraissait très-drôle de me précipiter à quatre pattes lorsqu’elle laissait tomber son gant et de le lui rendre en faisant des révérences prosternées, de me pencher au dos de son fauteuil avec un petit air adorablement langoureux, et de lui couler dans le tuyau de l’oreille mille et un madrigaux on ne saurait plus charmants. Dès qu’elle voulait passer d’une chambre à une autre, je lui présentais gracieusement la main ; si elle montait à cheval, je lui tenais l’étrier, et, à la promenade, je marchais toujours à côté d’elle ; le soir, je lui faisais la lecture et je chantais avec elle ; — bref, je m’acquittais avec une scrupuleuse exactitude de tous les devoirs d’un cavalier servant.

Je faisais toutes les mines que j’avais vu faire aux amoureux, ce qui m’amusait et me faisait rire comme une vraie folle que je suis, lorsque je me trouvais seule dans ma chambre et que je réfléchissais à toutes les impertinences que je venais de débiter du ton le plus sérieux du monde.

Alcibiade et la vieille marquise paraissaient voir cette intimité avec plaisir et nous laissaient fort souvent tête à tête. Je regrettais quelquefois de n’être pas véritablement un homme pour en mieux profiter ; si je l’avais été, il . n’aurait tenu qu’à moi, car notre charmante veuve semblait avoir parfaitement oublié le défunt, ou, si elle s’en souvenait, elle eût été fort volontiers infidèle à sa mémoire.

Ayant commencé sur ce ton, je ne pouvais guère honnêtement reculer, et il était fort difficile de faire une retraite avec armes'et bagages; je ne pouvais cependant pas non plus dépasser une certaine limite et je ne savais guère être aimabje qu’en paroles : — j’espérais attraper ainsi la

. fin du mois que je devais passer à R*** et me retirer avec promesse de revenir, sauf à n’en rien faire. — Je croyais qu’à mon départ la belle se consolerait, et, en ne me voyant plus, m’aurait bientôt oubliée.

Mais, en me jouant, j’avais éveillé. une passion sérieuse, et les choses tournèrent autrement : — ce qui vous retrace une vérité très-connue depuis longtemps, à savoir qu’il ne faut jamais jouer ni avec le feu ni avec l’amour.

Avant de m’avoir vue. Rosette ne connaissait pas encore l’amour. Mariée fort jeune à un homme beaucoup plus vieux qu’elle, elle n’avait pu sentir pour lui qu’une espèce d’amitié filiale; — sans doute, elle avait été courtisée, mais elle n’avait pas eu d’amant, tout extraordinaire que la chose puisse paraître : ou les galants qui lui avaient rendu des soins étaient de minces séducteurs, ou, ce qui est plus probable, son heure n’était pas encore sonnée. — Les hobereaux et les gentillâtres de province parlant toujours de fumées et de laisses, de ragots et d’andouillers, d’hallali et de cerfs dix cors, et entremêlant le tout de charades d’almanach et de madrigaux moisis de vétusté, n’étaient assurément guère faits pour lui convenir, et sa vertu n’avait pas eu beaucoup à se débattre pour ne leur point céder. — D’ailleurs, la gaieté et l’enjouement naturel de son caractère la défendaient suffisamment contre l’amour, cette molle passion qui a tant de prise sur les rêveurs et les mélancoliques ; l’idée que son vieux Tithon avait pu lui donner de la volupté devait être assez médiocre pour ne la point jeter en de grandes tentations d’en essayer encore, et elle jouissait doucement du plaisir d’être veuve de si bonne heure et d’avoir encore tant d’années à être jolie.

Mais, à mon arrivée, tout cela changea bien. — Je crus d’abord que, si je me fusse tenue avec elle entre les bornes étroites d’une froide et exacte politesse, elle n’aurait pas fait autrement attention à moi; mais, en vérité, je fus obligée de reconnaître par la suite qu’il n’ep eût été ni

plus ni moins, et que cette supposition, quoique fort modeste, était purement gratuite. — Hélas ! rien ne peut détourner l'ascendant fatal, et nul ne saurait éviter l’influence bienfaisante 'ou maligne de son étoile.

• La destinée de Rosette était de n’aimer qu’une fois dans sa vie et d’un amour impossible ; il faut qu’elle la remplisse, et elle la remplira.

J’ai été aimée, ô Graciosa ! et c’est une douce chose, quoique je ne l’aie été que par une femme, et que, dans un amour ainsi détourné, il y eût quelque chose de pénible qui ne se doit pas trouver dans l’autre ; — oh ! une bien douce chose ! — Quand on s’éveille la nuit et qu’on se relève sur son coude, se dire : — Quelqu’un pense ou pêve à moi ; on s’occupe de ma vie ; un mouvement de mes yeux ou de ma bouche fait la joie ou la tristesse d’une autre créature ; une parole que j’ai laissée tomber au hasard est recueillie avec soin, commentée et retournée des heures entières; je suis le pôle où se dirige un aimant inquiet ; ma prunelle est un ciel, ma bouche est un paradis plus souhaité que le véritable; je mourrais, une pluie tiède de larmes réchaufferait ma cendre, mon tombeau serait plus fleuri qu’une corbeille de noce ; si j’étais en danger, quelqu’un se jetterait entre la pointe de l’épée et ma poitrine ; on se sacrifierait pour moi ! — c’est beau ; et je ne sais pas ce que l’on peut souhaiter de plus au monde.

Cette pensée me faisait un plaisir que je me reprochais, car pour tout cela je n’avais rien à donner, et j’étais dans la position d’une personne pauvre qui accepte des présents d’un ami riche et généreux, sans espoir de pouvoir jamais lui en faire à son tour. Cela me charmait d’être adorée ainsi, et par instants je me laissais faire avec une singulière complaisance. A force d’entendre tout le monde m’appeler monsieur, et de me voir traiter comme si j’étais un homme, j’oubliais insensiblement que j’étais femme ; — mon déguisement me scmblait'mon habit na-

f 96 M ATVEMOISELLE DE MAÜPIN.

turcl, et il ne me souvenait pas d’en avoir jamais porté d’autre ; je ne songeais plus que je n’étais au bout du compte qu’une petite évaporée qui s'était fait une épée de son aiguille, et une paire de culottes en coupant une de ses jupes.

Beaucoup d’hommes sont plus femmes que moi. — Je n’ai guère d’une femme que la gorge, quelques lignes plus rondes, et des mains plus délicates ; la jupe est sur mes hanches et non dans mon esprit. Il arrive souvent que le sexe de l’âme ne soit point pareil à celui du corps, et c’est une contradiction qui ne peut manquer de produire beaucoup de désordre. — Moi, par exemple, si je n’avais pas pris cette résolution, folle en apparence, mais trèssage au fond, de renoncer aux habits d’un sexe qui n’est le mien que matériellement et par hasard, j’eusse été fort malheureuse : j’aime les chevaux, l’escrime, tous les exercices violents, je me plais à grimper et à courir çà et là comme un jeune garçon ; il m’ennuie de me tenir assise les deux pieds joints , les coudes collés au flanc , de baisser modestement les yeux, de parler d’une petite voix flûtée et mielleuse, et de faire passer dix millions de fois un bout de laine dans les trous d’un canevas ; — je n’aime pas à obéir le moins du monde, et le mot que je dis le , plus souvent est : — Je veux. — Sous mon front poli et mes cheveyx de soie remuent de fortes et viriles pensées ; toutes les précieuses niaiseries qui séduisent principalement les femmes ne m’ont jamais que médiocrement touchée, et, comme Achille déguisé en jeune fille, je laisserais volontiers le miroir pour une épée. — La seule chose qui me plaise des femmes, c’est leur beauté ; — malgré les inconvénients qui en résultent, je ne renoncerais pas volontiers à ma forme, quoique mal assortie à l’esprit qu’elle enveloppe.

C’était quelque chose de neuf et de piquant qu’une pareille intrigue, et je m’en serais fort amusée, si elle n’avait pas été prise au sérieux par la pauvre Rosette. Elle se mil

à m’aimer avec une naïveté et une conscience admirables, de toute la force de sa belle et bonne âme, — de cet amour que les hommes ne comprennent pas et dont ils ne sauraient se faire même une lointaine idée, délicatement et ardemment, comme je souhaiterais d’être aimée, et comme j’aimerais, si je rencontrais la réalité de mon rêve. Quel beau trésor perdu, quelles perles blanches et transparentes comme jamais les plongeurs n’en trouveront dans l’écrin de la mer ! quelles suaves haleines, quels doux soupirs dispersés dans les airs, et qui auraient pu être recueillis par des lèvres amoureuses et pures !

Cette passion aurait pu rendre un jeune homme si heureux ! tant d’infortunés, beaux, charmants, bien doués, pleins de cœur et d’esprit, ont vainement^supplié à genoux d’insensibles et mornes idoles ! tant d’âmes tendres et bonnes se sont jetées de désespoir dans les bras des courtisanes, ou se sont éteintes silencieusement comme des lampes dans des tombeaux, et qui auraient été sauvées de la débauche et de la mort par un sincère amour !

Quelle bizarrerie dans la destinée humaine ! et que le hasard est un grand railleur !

Ce que tant d’autres avaient désiré ardemment me venait, à moi qui n’en voulais pas et ne pouvais pas en vouloir. Il prend fantaisie à une jeune fdle capricieuse de courir le pays en habits d’homme pour savoir un peu à quoi s’en tenir sur le compte de ses amants futurs ; elle couche dans une auberge avec un digne frère qui l’amène par le bout du doigt devant sa sœur, qui n’a rien de plus pressé que d’en devenir amoureuse comme une chatte, comme une colombe, comme tout ce qu’il y a d’amoureux et de langoureux au monde. — Il est bien évident que, si j’eusse été un jeune homme et que cela eût pu me servir à quelque chose, il en eût été tout autrement, et que la dame m’eût prise en horreur. — La fortune aime assez à donner des pantoufles à ceux qui ont des jambes de bois, et des gants à ceux qui n’ont pas

29 8 MADEMOISELLE DE UAOPIR.

de mains ; — l'héritage qui aurait pu vous faire vivre h votre aise vous vient ordinairement le jour de votre mort.

J'allais quelquefois, non pas aussi souvent qu’elle aurait voulu, voir Rosette dans sa ruelle; quoique habituellement elle ne reçût que debout, cependant, en ma faveur, on passait par là-dessus. — On eût passé par-dessus bien d’autres choses, si j’eusse voulu ; — mais, comme on dit, la plus belle fille ne peut donner que ce qu'elle a, et ce que j’avais n’eût pas été d’une grande utilité à Rosette.

Elle me tendait sa petite main à baiser; — j’avoue que je ne la baisais pas sans quelque plaisir, car elle est fort douce, très-blanche, exquisement parfumée, et moelleusement attendrie par une naissante moiteur ; je la sentais frissonner et se contracter sous mes lèvres, dont je prolongeais malicieusement la pression. — Alors Rosette, tout émue et d’un air suppliant, tournait vers moi ses longs yeux chargés de volupté et inondés d’une lueur humide et transparente, puis elle laissait retomber sur son oreiller sa jolie tête, qu’elle avait un peu soulevée pour me mieux recevoir. — Je voyais sous le drap onder sa gorge inquiète et tout son corps s’agiter brusquement. — Certes, quelqu’un qui eût été en état d’oser eût pu oser beaucoup, et à coup sûr l’on eût été reconnaissant de ses témérités, et on lui eût su gré d’avoir sauté quelques chapitres du roman.

Je restais là une heure ou deux avec elle, ne quittant pas sa main que j’avais reposée sur la couverture ; nous faisions des causeries interminables et charmantes ; car, bien que Rosette fût très-préoccupée de son amour, elle se croyait trop sûre du succès pour ne pas garder presque toute sa liberté et son enjouement d’esprit. — De temps à autre seulement, sa passion jetait sur sa gaieté un voile transparent de douce mélancolie, qui la rendait encore plus piquante.

En effet, il eût été inouï qu’un jeune débutant, comme j’en avais les apparences, ne se trouvât pas fort heureux

MADEMOISELLE DE MACPIN.

d'une telle bonne fortune et n’en profitât pas de son mieux. Rosette, effectivement, n’était point faite de façon à rencontrer de grandes cruautés, — et, n’eu sachant pas davantage à mon endroit, elle comptait sur ses charmes et sür ma jeunesse à défaut de mon amour.

Cependant, comme cette situation commençait à se prolonger un peu au delà des bornes naturelles, elle en prit de l’inquiétude, et c’était à peine si un redoublement de phrases flatteuses et de belles protestations lui pouvait redonner sa première sécurité. Deux choses l’étonnaient en moi, et elle remarquait dans ma conduite des contradictions qu’elle ne pouvait concilier : — c’était ma chaleur de paroles et ma froideur d’actiori.

Tu le sais mieux que personne, ma chère Graciosa, mon amitié a tous les caractères d’une passion; elle est subite, ardente, vive, exclusive, elle a de l’amour jusqu’à la jalo'usie, et j’avais pour Rosette une amitié presque pareille à celle que j’ai pour toi. — On pouvait se tromper à moins. — Rosette s’y trompa d’autant plus complètement que l’habit que je portais ne lui permettait guère d’avoir une autre idée.

Comme je n’ai encore aimé aucun homme, l’excès de ma tendresse s’est en quelque sorte épanché dans mes amitiés avec les jeunes filles et les jeunes femmes; j’y ai mis le même emportement et la même exaltation que je mets à tout ce que je fais, car il m’est impossible d’être modérée en quelque chose, et surtout dans ce qui regarde le cœur. Il n’y a à mes yeux que deux classes de gens, les gens que j’adore et ceux que j’exècre ; les autres sont pour moi comme s’ils n’étaient pas, et je pousserais mon cheval sur eux comme sur le grand chemin : ils ne diffèrent pas dans mon esprit des pavés et des bornes.

Je suis naturellement expansive, et j’ai des manières très-caressantes. — Quelquefois, oubliant la portée qu’avaient de telles démonstrations, tout en me promenant avec Rosette, je lui passais le bras autour du corps, commo

je le faisais lorsque nous nous promenions ensemble dans l’allée solitaire au bout du jardin de mon oncle ; ou bien, penchée au dos de son fauteuil pendant qu’elle brodait, je roulais sur mes doigts les petits poils follets qui blondissaient sur sa nuque ronde et potelée, ou je polissais du revers de la main ses beaux cheveux tendus par le peigne, et je leur redonnais du lustre, — ou bien c’était quelque autre de ces mignardises que tu sais m’être habituelles avec mes chères amies.

Elle se donnait bien de garde d'attribuer ces caresses à une simple amitié. L’amitié, comme on la conçoit ordinairement, ne va pas jusque-là ; mais, voyant que je n’allais pas plus loin, elle s’étonnait intérieurement et ne savait trop que penser ; elle s’arrêta à ceci : que c’était une trop grande timidité de ma part, provenant de mon extrême jeunesse et du manque d’habitude dans les commerces amoureux, et qu’il me fallait encourager par toutes sortes d’avances et de bontés.

En conséquence, elle avait soin de me ménager une foule d’occasions de tête-à-tête dans des endroits propres à m’enhardir parleur solitude et leur éloignement de tout bruit et de tout importun ; elle me fit faire plusieurs promenades dans les grands bois, pour essayer si la rêverie voluptueuse et les désirs amoureux qu’inspire aux âmes tendres l’ombre touffue et propice des forêts ne pourrait pas se détourner à son profit.

Un jour, après m’avoir fait errer longtemps à travers un parc très-pittoresque qui s’étendait au loin derrière le château, et dont je ne connaissais que les parties qui avoisinaient les bâtiments, elle m’amena, par un petit sentier capricieusement contourné et bordé de sureaux et de noisetiers, jusqu’à une cabane rustique, une espèce de charbonnière, bâtie en rondins posés transversalement, avec un toit de roseaux, et une porte grossièrement faite de cinq ou six pièces de bois à peine rabotées, dont les interstices étaient étoupés de mousses et de plantes sauva-

MADEMOISELLE DE MAl’PtN.

Page 1