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LA mXIIRF.. T. I. 1
6 LES SEPr rÉcnÉ'* capitaux.
Vers la fin du mois de juillet, de lune des années passées, vers les onze heures du malin, plusieurs jeunes secrétaires et gentilshommes de la suite ûeS.A.R. l'archiduc Léopold-Maximilien, qui habitait l'Elysée depuis six semaines, étaient réunis dans l'un des salons de service du palais.
— La revue donnée au Cham|)-de-iMars en l'honneur de S. A. R. se prolonge, disait Tun. L'audience du prince sera encombrée ce matin.
— Le fait est, reprit un autre, qu'il y a déjà cinq à six personnes qui attendent depuis une demiheure.
— Et monseigneur, dans sa rigoureuse ponctualité militaire, regrettera fort cette inexactitude forcée.
Une des portes de la salle s'ouvrit alors; un jeune homme de vingt ans au plus, commensal de la maison, traversa le salon et entra dans une pièce voisine après avoir sidué, avec un mélange de bienveillance et de imidité, les personnes dont nous avons parlé, et qui s étaient levées à son a?pect, lui témoignant ainsi une sorte de déférence que son âge et sa position ne semblaient pas d'ailleurs commandL'r.
Lorsqu'il eut disparu, l'un desgentilsliommes reprit en faisant allusion au très-jeune homme qui venait de traverser le salon :
— Pauvre comte Frantz .. toujours aussi timide; une jeune fille de quinze ans sortant du couvent aurait plus d'assurance que lui...
— Qui croirait, à le voir si virginal, qu'il a fait pendant trois ans la guerre du Caucase avec une lare bravoure?...
— Et qu'il a ou à Vienne un duel acharné dont il est vaillamment et brillamment sorti
— "loi, messieurs, je me figure que le comte Fraiitz (levait toujours baisser candidement les yeux en allongeant ses coups de sabre aux Circassicns.
—Du reste, je crois queS.A. R. s accommode fort de lingénuitéde sou...
— Diable! pas d'indiscrétion; mon cher!
— Laissez moi donc achever. Je dis que monseigneur s'accommode fort de la persistante ingénuité de son... filleul...
— A la bonne heure... Et je pense, comme vous, que le prince n'avait pas vu sans quelque crainte ce beau garçon exposé aux tentations de ce diabolique Paris. Mais quavez-vousà sourire, mon cher?
— Rien.
— Est-ce que vous pensez que le comte Frantz, malgré son apparente innocence, a eu quelque amourette?
— Voyez un peu, messieurs, toutesles belles choses que peut signifier un sourire... car, je vous enprt-nds à téuioin, je me suis contenté de sourire...
— Sérieusement, mon cher, pensez-vous que le comte Frantz ?...
— Je ne pense rien... je ne dis cien, je serai muet comme un diplomate qui a intérêt à se taire... ou comme un jeune officier des gardes... nobles, lorsqu'il passe pour la première fois sous rinspection de monseigneur.
— Le fait est que le prince a un de ces regards qui imposent aux plus hardis. Mais, pour en revenir au comteFrantz...
Cet entretien fui, interrompu par un collègue des personnages réunis dans le salon de service. Ce nouveau venu fit oublier le comte Frantz,
et deux ou trois voix lui demandèrent à la fois :
— Eh bien! votre merveille?
— Cette fameuse usine du faubourg Saint-Marceau?
— Cela valait-il au moins la peine d'être vu?
— Pour moi, messieurs, qui suis très- curieux de CCS constructions de machines, répondit celui qui venait d'entrer, cette matinée a été du plus grand intérêt, et je déclare M. Charles Dutertre ( le propriétaire de celte usine.) un des plus habiles et des plus savants mécaniciens que je connaisse... en ajoutant qu'il est peu d'hommes plus avenants; je compte même engager monseigneur "a aller visiter ces ateliers.
— A la bonne heure, vous, mon cher, on ne vous accusera pas de perdre votre temps à des futilités : moi j'ai de moins hautes prétentions, et ma prétention n'est même encore cju'iirétat d espérance...
— Et cette espérance?
— Est d'être invité à dîner chez le célèbre docteur Gasterini.
— Le plus illustre, le plus profond gourmand de l'Europe...
— On dit en effet que sa table est un échantillon du Paradis... des gourmands.
— Je ne sais, hélas ! s'il sera pour moi de ce paradis comme de l'autre;... mais j'espère...
— Moi, j'avoue ma faiblesse. De tout ce que j'ai vu à Paris, ce qui m'a le plus charmé... fasciné... ébloui... ravi... je dirai même, instruit...
— C'est? voyons.
— Eh bien ! c'est... (dût ce blasphème faire rougir notre pudique et fière Germanie J c'est...
— Achevez donc !
LA LliXUnE. y
— C'est le bal Mabille,
Les rires, les exclamations, provoqués par ce franc aveu duraient encore, lorsqu'un des secrétaires do l'arciiiduc entra, tenant deux lettres à la main, et s'écria gaiement.
— messieurs ! des nouvelles toutes fraîches de Bologne et de Vtnise...
~ Bravo, mon cher Ulrik... et quelles nouvelles?
— Les plus curieuses, les plus extraordinaires du monde.
— Vraiment?
— Vite... contez-nous cela, cher.
— Bologne d'abord et Venise ensuite ont été, pendant plusieurs jours dans une agitation incroyable... par suite d événements non moins incroyables.
— Une révolution?
— Un mouvement de la jeune-Italie?
. — Ou bien un nouveau mandement du pape libérateur?
— Non, messieurs, il s'agit d'une femme.
— D'une femme!
— Oui... à moins que ce ne soit le diable, et j'inclinerais à le croire.
— Ulrik, vous nous mettez au supplice, expliquezvous donc.
— Vous rappelez-vous, messieurs, avoir entendu parler en Allemagne, l'an passé, de cette jeune veuve mexicaine, la marquise de Miranda?
— Parbleu! c'est elle que notre poëte Moser- Hartman... a chantée en vers si magniques et si passionnés sous le nom de la moderne apiirodite.
— Ah! ah! ah! quelle plaisante erreur! dit m. des interlocuteurs en riant aux éclats, Moser Ilart-
man.. . le poêle religieux et spirilualisle par fxcellcnco, le poëlccbaste, pur et froid coiîime !a neige immaculée, aller chanter Aphrodite en vers brûlants! Jai (întcndu, eneffel, citer ce? vers vraiment admirables... mais ils sont évifienunent d'un autre Hartman.. .
— Et moi je vous assure, mon cber, et Ulrik vous le confirmera, que ce poëmeque l'on plac(;, avec raison, à la hauteur des plus belles odes de Sapho, est bien de Moser-Hartman.
— Rien de plus vrai, reprit Ulrik; jai entendu Moser-Ilarlman réciter, lui-même, ses vers... dignes de l'antiquité.
— Alors je vous crois, mais comment expliquer cei te transformation soudaine, inconcevable?
— Ehlmon Dieu! cette transfurmation,qui a changé un homme d'un talent estimable, mais correct etfroid, en un honime de génie, plein de fougue et de puissance, dontle nom est à celte heure européen... celte transformation a été opérée parla femme que le poète a chantée... par la marquise de Miranda.
— Moser-Iîartman, ainsi changé... j'aurais cru la chose impossible!
— Bah!... reprit Ulrik, la marquise en a fait bien d'autres... et voici un de ses meilleurs tours, que Ton m'écrit de Bologne. Il y avait là un certain cardinallégat... la terreur et l'aversion du pays.
— C'est nommer Orsini, homme aussi détestable que détesté.
— Et il a bien l'extérieur de son emploi; je l'ai vu en Lombardie... quelle figure cadavéreuse... et sinistre! Je me suis toujours ainsi représenté le lypo de ! inquisiteur.
— Eh bien! la marquise l'a conduit au bal du Casino
LA LUX'JRE. ii
de Bologne, masqué et déguisé en cavalier Pandour.
— Le cardinal-légal en cavalier PandourI s'écriet-on loul d'une voix. Allons donc, Ulrik, c'est un conte bleu!
— Vous lirez cette lettre, et quand vous verrez de qui elle est signée, vous ne douterez plus, incrédules que vous êtes, reprit Ulrik. Oui, la marquise s'est fait accompagner de l'Orsiui ainsi déguisé; puis, en plein bal, elle lui a arraclié son masque en lui disant à haute voix : Bonsoii' cardinal Orsini; et, riant comme une folle, elle a disparu, laissant le légat exposéaux huées de la foule exaspérée. Il eût couru quelque danger, sans la force armée qui vint le protéger; le lendemain. Bologne se soulevait pour demander le renvoi de l'Orsini, qui, après deux jours d'agitation, a été forcé de quitter nuitamment la ville. Le soir, toutes les maisons ont été illuminées en figne d'allégresse : sur plusieurs transparents, on voyait;m'écrit-ûn,deux M entrelacées, le chiffre de la marquise.
— Et elle, qu'esl-clle devenue?
— On ne l'a plus revue; elle était parlie pour Venise... reprit Ulrik, en montrant une seconde lettre; là, m'écrit-on, ça été bien autre chose...
— Quelle femme! quelle femme!...
— Comment est-elle?
— Lavez-vous vue?
— Non...
— Ni moi...
— Ni moi..,
— On dit qu'elle est très-grande et très-mince.
— On m'avait dit à moi qu'elle était d une tailleplus qu'ordinaire.
— Ce qu'il y a de sûr, c'est que, dans cette lettre d«i
Veni«c, d'où la marquise est partie loul récemment pour la France, assure-t-on; on appelle assez poétiquement cette femme singulière : la blonde étoile... ce qui donnerait à penser qu'elle est blonde!
— Mais, à Venise... qu'a-t elle fait? que s'e'St-il passé?
— Ma foi' répondit Ulrik, c'est une aventure qui tient a la fois des mœurs de l'anliquité païenne, et de celles du moyen-âge en Italie.
Malheureusement pour la curiosité des auditeurs d'Ulrik, le bruit soudain d'un tambour battant aux champs ayant annoncé le retour de Yarcliiduc LéopoUl, chaque personne de la maison du prince regagnasoii poste; onse tint prêt k recevoir l'altesse royale.
En effet, le factionnaire de l'Elysée Bourbon, ayant vu de loin venir rapidement plusieurs voilures à la livrée du roi des Français, avait poussé le cri aux armes! les soldats de garde, leur officier en létc, s'étaient alignés, et au moment où les voilures de la cour entraient successivement dans l'immense cour de l'Elysée, le tambour battit aux champs, la troupe présenta les armes.
La première des voilures s'arrêta devant le palais: les valets de pied 'a grande livrée rouge ouvrirent la portière, et S. A. 11. Carchiduc Maximilien Lédpold, monta lentement les degrés du perron, en s'enlrelenaiit avec un colonel, officier d ordonnance, chargé de l'accompagner; à quelques pas du prince venaient ses aidt'S-de-camp, vêtus de brillants uniformes étrangers, et déposés à leur tour au pied du perron, par les voitures royales.
L'archiduc, âgé de trente neuf ans, était d'une taille à la fois-robusto et élancée: il perlait, avec une rai-
LA LlXUliE. l'i
deur martiale, le grand uniforme de feld-maréchal : habit blanc, à épaulelles d'or; culotte de Casimir écarlate, sur laquelle traucliaille noir luisant de ses grandes boites à lécuvère, un peu poudreuses), car il avait assisté, à cheval, à une revue de troupes commandée en son honneur); le grand cordon rouge, le collier de la Toison d'Or, et cinq ou six plaques d'ordres différents, ornaient sa poitrine; ses cheveux étaient d'un blond pâle comme sa longue moustache militairement retroussée qui rendait plus rude encore l'expression de ses traits qu'accusaient fortement la carrure du menton ei l'arête proéminente du nez; l'œil bleu pénétrant et froid , à demi-couvert par la paupière s'enchâssait sous un sourcil très-relevé; aussi le prince avait-il toujours l'air de regarder de très-haut; ce regardsévère, dédaigneux, joint à une attitude impérieuse, à un port de tête inflexible, donnait à l'ensemble de la personne de l'archiduc, un remarquable caractère d'allière et glaciale autorité.
Depuis un quart d heure environ, le prince était rentré à Elysée lorsque la voiture d'un ministre français et celle d'un ambassadeur d'une grande puissance du Nord, s'arrêlant successivement devant le perron, lliomme d'Etat et le diplomate entrèrent dans le palais.
Presqu'à ce moment, l'un des principaux personnages de cette histoire arriva pédestrement dans la cour de l'Elysée Bourbon.
M. Pascal (notre héros s'appelait ainsi) paraissait avoir environ trente-six ans, il était de taille moyenne, très-brun, et portait une assez longue barbe, rude et noire comme ses sourcils, sous lesquels luisaient deux petits yeux gris, très-clairs, très-fins et très-perçans;
1 l LES SI PT PÉt.HLa CAPITAUX.
il inarcliail légèrement voûté, uop par suite d'uno déviation do sa taille, mais par une sorte de nonci)aloir : ayant d'ailleurs coutume de tenir presque toujours sa (èle basse et ses deux mains plongées dans les goussets de Sun pantalon, cette attitude arrondissait forcétnent ses larges épaules; ses traits étaient surtout remarquables par une expression de dureté sardcnique, à ]a(}uelle se joignait cet air d'inexorable assurance, pai tieulier aux gens convaincus et vains de leur toute puissance; une étroite cravate noire nouéecomme on dit, à la Colin, un long gilet de coutil écossais, un léger paletot d'été de couleur blanchâtre, un chapeau gris assez râpé, et un large pantalon de nankin dans les goussets duquel M, Pascal tenait ses mains enfoncées; tel était son costume, d'une propreté douteuse, et parfaitement en harmonie avec l'extrême chaleur de la saison i^i le sans gêne habituel de ce personiiiige. M. Pascal, lorsqu'il passa devant la porte du suisse, fut interpellé par ce fonctionnaire de la loge, qui, du fond de son fauteuil, lui cria :
— Eh!... dites donc! monsieur, où allez -vous? Soit que M. Pascal n'entendît pas le suisse, soit
qu'il ne voulût pas se donner la peine de lui répondre, il continua sans mot dire de se diriger vers le perron.
Le suisse, quittant alors forcément son fauleuil, courut après le muet visiteur, et lui dit impatiemment :
— Encore une fois, monsieur, où allez-vous donc? on repond, au moins !
M. Pascal s'arrêta, toisa dédaigneusement son interlocuteur, haussa les épaules, et répondit en Si' re nu'ltant en marche vers le perron :
LA LIXTJRC. 15
— Je vais... chez Tarchiduc.
M . le suisse savait son monde; il ne put, s'imaginer (|iie ce visiltur en paletot d'été et en cravate àlaColin, eût réelh ment une audii née du prince et surtout osât se présenter devant lui, dans un costume si imperti nomment négligé, car toutes les personnes qui avaient l'honneur d'être reçuesau palais, étaient ordinairement vêtues de noir; aussi M. le suisse, prenant i't'ï. Pasca pour quelque fournisseur égaré ou mal appris, le suivit en lui disant à haute voix :
— Mais, monsieur... les marchands que S. A. R. fait venir, ne passent pas par le grand escalii^r, voilà... là-bas, à droite, la porte du fournisseur et des communs... par laquelle vous devez entrer.
M. Pascal n'aimait pas les paroles inutiles, il haussa de nouveau les épaules, et continua de s'avancer vers le perron, sans répondre au suisse.
Celui-ci, exaspéré par ce silence et cette opiniâtreté, saisit alors i^J. Pascal par le bras, et, élevant sa voix, s'écria.
— Encore une fois, Uionsieur, ce n'est pas par làciuc vous devez entrer...
— Qu'est-ce à dire, drôle? s'écria M. Pascal avec un mélange de courroux et de stupeur, comme si l'attentat du suisse lui eût paru aussi audacieux qu'in concevable :
— Sais-tu bien à qui tu parles?...
Il y eut dans ces mots, dans leur accent, une expression d'autorité si menaçante, que le pauvie suisse, un moment effrayé, balbutia :
— Monsieur... je... je... ne sais.
La grande porte du vestibule s'ouvrit alorsbrusqucmenl; l'un des aides de camp du [)rince ayant vu,
U) LES SEPT PÉCnÉS CAPITAIX.
de l'une des fenêtres du salon de service, s'élever l'altercalion du suisse et du visiteur, descendit précipitamment les degrés du perron, s avança avec empressement vers W. Pascal, et, s adressant à lui en excellent, français, il lui dit d'un ton pénétré :
— Ah! monsieur, S. A. R. sera, j'en suis sûr, aux .regrets de ce malentendu. Veuillez me faire l'honneur de me suivre... je vais vous introduire a l'instant... J'ai reçu tout à l'heure les ordres de monseigneur à votre sujet, monsieur.
M Pascal baissa la télé en manière d'assentiment, et suivit l'aide-de-champ, laissant le suisse ébahi et désolé de sa maladresse.
Lorsque M. Pascal et son guide furent arrivés dans le salon d'attente où se trouvaient d'autres aides do camp, le jeune ofQcier reprit : »
— L'audience de S. A. R, est encombrée ce malin, car la revue a retenu monseigneur plus longtemps qu'il ne le pensait; aussi, désirant vous faire attendre le moins possible, monsieur, il m'a ordonné de vous conduire, dès votre arrivée, dans une pièce voisine de son cabinet. S. A. R. ira vous rejoindre aussitôt après la conférence qu'elle a en ce moment avec M. le ministre des affaires étrangères.
M.Pascal fil de nouveau un signe d'assentiment, et, précédé de l'aide de camp, il traversa un couloir assez obscur et arriva dans un salon donnant sur le magnifiquejardin de l'Elysée.
Au moment de se retirer, l'aide de camp, distrait jusqu'alors par la malencontreuse du altercation suisse et de M. Pascal, remarqua le négligé do ce dernier. Habitué aux sévères formalités de l'étiquette, le jeune courtisan fut étrangement choquéderirrespeclueuxcos-
tiime du personnage qu'il venait d'introduire; il hésita entre la crainte d'indisposer un homme tel que M. Pascal, et l'envie de protester contre l'inconvenance de sa tenue, espèce d'injure faite b la di^-nitédu prince, inexorable pour tout ce qui touchait aux égards dus à son rang; mais la première crainte l'emporta et l'aide de camp, réfléchissant d'ailleurs qu'il était trop tard pour engager notre homme à aller se vélir plus révérencieusement, lui dit en se retirant :
— Dès que M. le ministre des affaires étrangères sera sorti du cabinet de S. A. R. je la préviendrai, monsieur, que vous êtes à ses ordres.
Ces derniers mots :
Que vous êtes à ses ordres.
Parurent mal sonner aux oreilles de 31. Pascal; un demi-sourire sardonique plissa ses lèvres; mais faisant bientôt, ainsi qu'on dit, comme chez lui, et trouvant sans doute la température du salon trop élevée, il ouvrit une des fenêtres, s'accouda sur la balustrade, et gardant son chapeau sur sa tête, se mit à examiner le jardin.
Tout le monde connaît le jardin de l'Elysée, ce petit parc ravissant, planté des plus beaux arbres du monde, et dont les frais gazons sont arrosés par une rivière anglaise; une allée en terrasse qu'abritent des ormes séculaires borne ce parc du côté de l'avenue de Marigny : une allée semblable, et parallèle, le limite
18 Li-;s suPT pïcnÉs capitaux.
du côlé opposé; un mur (ros-bas la sépare fies jar.liiis
voisins.
Celle dernière allée dont nous parlons, aboutissait à peu de distance de la fenêtre du salon où se tenait alors M. Pascal; bientôt son attention fut pour plusieurs motifs vivement éveillée.
Le jeune homme qui avait traversé le salon des secrétaires et des gentilshomm( s, et, par sa timidité, î'.vail été l'objet de plusieurs remarques, se promenait alors lentement dans lallée ombreuse. 11 était d'une taille élégante et svelte; de temps à aulre, il s'arrêtait, baissait la tête, restait un instant immobile, puis il rncommençaitsa promenade; lorsqu'il eut atteint l'exlrémité de l'allée, il s'approcha presque furtivement du mur limilrophe du jardin voisin, et comme, à cet endroit, ce mur n'avait guère plus de quatre pieds de haut, il s'y appuya, et parut absorbé, soit dans la réllexion, soit dans l'atlen'e.
Jusqu'alors ce promeneur avait tourné le dos à M. Pascal, qui se demandait avec curiosité ce que pouvait regarder ou attendre ce personnage dont il n'avait pas encore pu distinguer les traits; mais lorsque, n'ayant pas sans doute vu ce (ju'il semblait chercher du regard, le jeune homme se retourna et revint sur ses pas, il fit ainsi face à ftl. Pascal.
Le comte Franlz de Neuberg, nous 1 avons dit, passait pour être le filleul de l'archiduc, dont il était tendrement aimé. Selon les bruits de cour, S. A. R. n'ayant pas eu d'enfants depuis son mariage avec une priucess(! de Saxe-Techen, ne manquait pas de raisons our [vn\\mfiaternellement Frantz de Neuberg, fruit secret d'un premier et mystérieux amour.
Frantz, tï.iïé de vingt ans a peine d l'époque de ce
LA LLXUUE. 19
récit oiTiait lelypo accompli de la beauté mélancolique du Nord : ses longs cheveux blonds, séparés au milieu de son front candide et blanc comme celui d'une fille, encadraient un visage d'une régularité parfaite; dans sesgfcinds yeux, d'un bleu céleste, au regard doux et rêveur, semblait se réfléchir la pureté de son âme; une barbe naissante, estompant de son duvet soyeux et doré son menton et sa lèvre supérieure, accentuaient virilement cette charmante figure.
A mesure qu'il s'avançait dans 1 allée, Frantz attirail de plus en plus l'attention de M. Pascal, qui le contemplait avec une sorte de surprise admirative, car il était difficile de ne pas remarquer la rare perfection des traits de Frantz; lorsqu'il fut "a peu de distance de la fenêtre, il rencontra le regard fixe et obstiné de SI. Pascal, parut non moins embarrassé que contrarié, rougit, baissa les yeux, et, se retournant iDrusquement, continua sa promenade, hâtant un peu le pas jusque vers le milieu de l'allée; là, il recommença de marcher lentement, et sans doute gêné par la pensée qu'un étranger observait tous ses mouvements, à peine osat-il d'abord se rapprocher des limites du jardin voisin; maissoudain, oubliant toute préoccupation, il courut vers le mur 'a la vue d'un petit chapeau de paille qui api)ariit de l'autre côté de la muraille et qui encadraitdans sa passe doublée de soie rose le plus frais, le plus délicieux visage de quinze ans que l'on puisse rêver...
— Mademoiselle Antonine... dit Frantz vivement, et à voix basse, on nous regarde.
— A ce soir... murmura une voix douce.
Et le petit chapeau de paille disparut comme par enchantement, la jeune fille ayant, sans doute, près-
20 LFS SF.PT PÉCHÉS CAPITAUX.
lement santé d'un banc sur lequel elle avait clù monter de l'autre côté du mur.
Mais, comme compensation sans doute à cette brusque retraite, une belle ro-e tomba aux pieds de Frantz, (jui, la ramassant aussitôt, ne put s'empêcher de la porter ardemment à ses lèvres; puis, cachant la fleur dans son gilet, le jeune homme disparut au milieu d'un massif, au lieu de continuer sa promenade dans la longue allée.
Maigre la rapidité de cette scène, malgré la disparition instantanée du petit chapeau de paille, M. Pascal avait parfaitement distingué les traits enchanteurs delà jeune fille et vu Frantz baiser passionnément la rose tombée à ses pieds.
F^es traits durs et sardoniques de M, Pascal devinrent étrangement sombres. On y lisait un courroux violent mêlé de jalousie, de douleur et de haine; pendanlqu.lques instants, sa physionomie, devenue presque elTrayante, trahit l'homme qui, habitué à voir tout plier devant soi, est capable de sentiments et d'actions d'une méchanceté diabolique, lorsqu'un obsl"acie imprévu vient contrarier sa volonté de fer.
— Elle! elle! dans le jardin voisin de l'Elysée, se disait-il, avec une rage concentrée, qu'y venait-elle faire?... Triple sot que je suis, elle venait coqueter avec ce fluet et blond jouvenceau... Peut-être habite-t-elle l'hôtel mitoyen. !\lisère de Dieu ! apprendre. . et apprendre de la sorte où elle demeure, après avoir en vain tout fait pour le découvrir.... depuis que ce damné de minois de quinze ans m'a pris par les yeux et m'a rendu fou... moi... moi qui me croyais mort 'a ces caprices subits et frénétiques, auprès desquels ce qu'on appelle les plus violentes passions de
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cœur de la glace. . car, pour avoir rencontré trois fois cette petite fiiio, je me sens, comme en mes plus beaux jours, capable de tout pour la posséder... à cette heure surtout, que la jalousie m'irriie et me dévore... Misère (le Dieu! c'est niais, c'est stupide; mais je souffre...
Et, en disant ces mois, la figure de M. Pascal exprima, enclTet, une douleur haiiieuse et farouche; puis, tendant .-^on poing du côté où avait paru le petit chapeau de paille, il murmura avec un accent de rage concentré :
— Tu niele payeras, va... petite fille... et quoi qu'il puisse m'en coûter... tu m'appartiendras...
Et, accoudé a la balustrade, ne pouvant délacher ses regards irrités de l'endroit où il avait vu Franlz échanger un mot avec la jeune fille, M. Pascal était encore plongé dans cette sombre contemplation, lorsqu'une des portes du salon s'ouvrit doucement, et l'archiduc entra.
Le prince croyait si évidemment se trouver face à face avec le personnage dont il se savait attendu, que, d'avance, il avait donné a ses traits, ordinairement d'un;' liauleur glaciale, l'expression la plus avenante possible; aussi entra-t-il dans le salon le sourire aux lèvres.
r\!<;is M. Pascal, à demi penché hors de la fenêtre, n'uyant pas cnlendy ouvrir la porte et ne se doutant pas de la présence -du prince, continua de lui tourner le dos, en restant accoudé sur l'appui de la croirée.
Un physionomiste, témoin de cette scène muette, aurait pu curieusement étudier la réaction des sentiments du prince sur son visage.
î;2 LES SEPT PÉCIiÉS CAPITAIX.
A l'aspect de M. Pascal penché à la fenêtre, vêtu de son paletot d'été, et gardant incongrûment son cliapeau sur sa tête, l'arcliiduc s'arrêta court; son sourire emprunté s'etTaça de ses lèvres, et, se cambrant sur ses haiiclies plus fièrement encore que de coutume, il se roidit dans son grand uniforme, devint pourpre de colère, fronça les sourcils, et ses yeux lancèrent un éclair d'indignation courroucée... Mais bientôt la réflexion venant sans doute apaiser cet orage intérieur... les traits du prince prirent soudain une expression de résignation amère, douloureuse... et il baissa la tête comme s'.l eût fléchi sous le poids d'une nécessité fatale...
Étouffant alors un soupir de fierté révoltée, tout en jetant un regard de vindicatif mépris sur M. Pascal, toujours penché a la fenêtre, le prince reprit, si cela se peut dire, son sourire affable, là où il l'avait laissé, s'avança vers la croisée en toussant assez fort afin d'annoncer sa présence et de s'épargner la dernière Iiumilialion de loucher l'épaule de notre familier personnage pour attirer son atlention.
Aux Inan! hiim! sonores de laltesse royale, M. Pascal se retourna subitement; a la sombre expression de ses traits succéda une sorte de satisfaction cruelle et sardonique, comme si l'occasion lui eût amené une victime sur laquelle il pourrait se venger de ses tourments et de ses colères contenues.
M. Pasral s'avança donc vers le prince, le salua d'un air dégagé, en tenant son chapeau d'une main et plongeant l'autre dans son gousset.
— Mille pardons, monseigneur, dit-il, je ne savais vraiment pas que vous fussiez là...
J'en suis persuadé, monsieur Pascal , répondit
LA LUXJRE. 23
le prince avec une hauteur diflicilenunt déguisée. Puis il ajouta :
— Veuillez me suivre dans mon cabinet, monsieur j'ai quelques pièces ofBcielk^s à vous communiquer...
Et il se dirigeait vers son cabinet, lorsque 31. Pascal lui dit avec ua calme apparent, car cet homme avait, lorsqu'il le fallait, un rare empire sur luimême :
— Monseigneur... me permettez-vous une question?
— Parlez, monsieur, répondit le prince en &arrétant et se retournant assez surpris.
— Monseigneur... qu'est-ce donc qu'un jeune homme... d'une vingtaine d'années tout au plus, portant de longs cheveux blonds... que je viens de voir se promener dans celte allée... que l'on aperçoit de cette fenêtre?... Tenez, monseigneur.
— Vous voulez sans doute parler, monsieur, du comte Frantz de Xeuberg, mon filleul?
— Ah! ce jeune homme est votre filleul, monseigneur?... je vous en fais mon sincère compliment, on ne peut voir un plus joli garçon. . .
— >s"est-ce pas? reprit le prince, sensible à cet éloge, même dans la bouche de M. Pascal, il a une charmante figure!
— C'est ce que tout à l'heure je remarquais à loisir monseigneur.
— Et le comte Frantz a mieux qu'une charmante figure, ajouta le prince; il a de rares qualités de cœur et une grande bravoure.
— Je suis enchanté, monseigneur, de vous savoir un filleul si accompli... et il y a longtemps qu'il est k Paris?
2'l LES SEPT PÉCHI^S CAPIÏAIX.
— 11 y est arrivé avec moi.
— El il ri;parLira sans doute avec vous, monseigneur car il doit vous être péniblo de vous séparer d'un si aimable jeune homme?
— En ctl'i't, monsieur, j'espère bien emmener le comte Frantz avec moi en Allemagne.
— iMille pardons de mon indiscrète curiosité... Mais voire filleul est de ces personnes auxquelles on s'intéresse malgré soi... Maintenant je suis tout à vous...
— Veuillez donc me suivre, monsieur.
Pascalfitunsignede léte d'assentiment, et, marchant
parallèlement a l'archiduc, il arriva avec lui jusqu'à la porte de son cabinet; là, s'arrétant avec un geste de déférence qui n'était qu'une impertinence de plus, il s'inclina légèrement, et dit au prince, comme si celuici avait pu hésiter à passer le premier :
— Après vous, monseigneur, après vous.
Le prince sentit l'insolence, la dévora, entra dans son cabinet en faisant signe à M. Pascal de le suivre.
Celui-ci, quoique peu habitué au cérémonial des cours, avait trop de pénétration pour ne pas sentir la portée de ses actes et de ses paroles; non-seulement il avait conscience de son insolence qu'exaspéraient encore des ressentiments récents et contenus; mais, cette insolence, il la calculait, il l'étudiait, et, dans cette circonstance même, il avait, a part soi, agité la question de savoir s il n'appellerait pas tout simplement l'al- Icsse royale, monsieur; mais, par un raffinement d intelligente impertinence , il pensa que l'appellation de monseigneur rendrait ses familiarités plus blessaiites encore pour le prince, en contrastant avec une apparence d'éliquelle...
LA ia^xcr::. 25
Nous reviendrons d'ailleurs sur rcxposition du caractère de M. Pascal, caractère moins excentrique qu'il ne le paraîtra peut-être tout d abord. Disons seulement que, pendant dix années de sa vie, cet homme né dans une position humble, précaire, et d'abord homme de peine, avait subi et dévoré les humiliations les plus dures, les dominations les plus insolentes, les dédains les plus outrageants; ainsi, de haineuses et implacables rancunes s'étaient amassées dans son âme; et le jour venu où il fut puissantà son tour, il s'adonna sans scrupule, sans nniords, a la féroce volupté des représailles, peu soucieux de se venger sur des innocents.
L'archiduc, à défaut d'un esprit supérifur, possédait luie Ionique pratique des hommes, acquise par l'exercice d'un emploi suprême dans la hiérarchie militaire ('e son pays; aussi, à sa seconde entrevue avec M. Pascal (entrevue a laquelle nous assistons ). il avait compris la portée de linsolence étudiée de ce personnage, et, lorsqu'en entrant avec lui dans son cabinet, il le vit, presque sans attendre l'invitation, familièrement s'asseoir dans le fauteuil occupé un instant auparavant par un premier ministre qu'il avait trouvé rempli de déférence et de respect, le prince éprouva un nouveau et cruel serrement de cœur.
Le regard pénétrant de i\L Pascal surprit celte impression sur le front de l'archiduc, et il se dit avec un triomphant dédain :
— 'N^oilà un prince né sur les marches d'un trône... un cousin, pour le moins, de tous les rois d'Europe, un généralissime d'une armée de cent mille soldats; 1(^ voilà dans tout l'éclat de son uniforme de bataille, paré de tous ses insignes d'honneur et de guerre; celte allesse, cet homme, me méprise dans son orgueil do
race souveraine. Il inc hiiil parce qu'il a besoin de moi et qu'il sail bien qu'il faut qu'il s'abaisse. .. et pourtant cet homme, malgré son mépris, malgré sa liaine, je le liens en ma puissance, et je vais le lui faire rudement sentir, car aujourd'hui j'ai le cœur noyé de fiel.
M. Pascal, s'étant établi dans un fauteuil doré, de l'autre côté de la table où se Icnnit le prince, s'empara tout d'abord d'un couteau à papier en nacre de perle qu'il trouva sous sa main et qu il commença de faire incessamment évoluer en disant :
— Monseigneur... si vous le voulez... parlons d'affaires, car je dois être à une heure précise au faubourg Saint- Marceau... cliez un manufacturier de mes amis...
— Je vous ferai remarquer, monsieur, répondit le prince, en se contraignant a peine, que j'ai bien voulu renvoyer à demain toutes les audiences que je devais donner aujourd'hui, afin de pouvoir vous consacrer tout mon temps...
— C'est trop aimable à vous... monseigneur... mais venons au fait.
Le prince prit sur la table une longue feuille de papier-ministre, et, la remettant à 51. Pascal, lui dit.
— Cette note vous prouvera, monsieur, que toutes les parties intéressées 'a la cession que l'on me propose, non-seulemunt m'autorisent formellement à l'accepter, mais encore m'y engagent vivement, et
sauvegardent luêm^ toutes les éventualités de mou acceptation.
M. Pascal, sans bouger de son fauteuil, tendit sa main d'un côté à l'autre de la lable, pour recevoir la note, et la prit en disant :
— Il n'y avait absolument rien a faire sans cette garantie.
Et il se mit h lire Icnlcment, tout en mordillant le bout du couteau de nacre dont il ne se dessaisissait point.
Le prince attachait un regard inquiet, pénétrant, sur M. Pascal, tàclumt de deviner, à l'expression de sps traits, s'il trouvait dans la note les garanties qu'il devait y chercher.
Au bout de quelques instants, M. Pascal s'interrompit de lire, disant entre ses dents, d'un air fâcheux et comme se parlant à soi-même :
— Hoii... hon... voilà un article 7 qui ne me va point... du tout... mais du tout...
— Expliquez-vous... monsieur, s'écria le prince avec angoisse.
— Pourtant, continua JI. Pascal en reprenant sa lecture, sans répondre k l'archiduc et en affectant toujours de se parler à lui même, cet article 7 se trouve corrigé par l'art... 8. oui... et, au fait, c'est assez bon, c'est très-bon même...
Le front du prince s'éclaircit, car, vivement préoccupé des puissants intérêts dont M. Pascal devenait forcément l'arbitre, il oubliait l'impertinence et la méchanceté calculée de ce personnag(% qui trouvait, lui, une ciprejouissance 'a faire passer lentement sa victime par toutes les piTplcxilés de la crainte et de l'espoir.
Au bout de quelques instants, nouvelles r.nxiélés du prince; M. Pascal s'écriait :
— Impossible!... cela... impossible! Pour moi, tout serait annulé par ce premier article supplémentaire. Cest une dérision.
— Mais enfin, monsieur, s'écria le prince, parlez clairement!
— Pardon, monseigneur,., en cemoment je lis pour moi... Tout à l'heure, si vous le voulez... je lirai pour nous... deux.
L'archiduc baissa la tête, rougit d'indignation contenue, parut découragé, et appuya son front dans l'une de ses mains.
M. Pascal, tout en poursuivant sa lecture, jeta b la dérobée un regard sur le prince, et reprit, quelques moments après, d'un ton de plus en plus satisfait :
— Voilà du moins une garantie... certaine... mcontestablc...
El comme le prince semblait renaître à l'espérance, M. Pascal ajouta bientôt :
— Malheureusement... cette garantie est isolée... de...
Il n'acheva pas, et continua silencieusement sa lecture...
Non, jamais solliciteur aux abois venant implorer un hautain et distrait protecteur... jamais emprunteur désespéré s'adressant humblement à un préteur rogue et fantasque... jamais accusé cherchant à liresagrâco ou sa condamnation dans le regard de son juge... n'éprouvèrent les tortures que ressentit le prince, pendant que IM. Pascal lisait la note dont il devait prendre connaissance, et qu'il remit bientôt sur la table.
LA LixrnK. S9
— Eh bien! monsieur, lui dit le prince en dévorc'nt son impatience, que décidez-vous?
— Monseigneur... voudriez-vous, s'il vousplaîl, me prêter une plume et du pa[)ier...
liC prince poussa un encrier, une plume et du papier devant M. P;iscal. Celui-ci commença une longue série do cliilîres, tantôt levant les yeux au plafond, comme pour calculer de tôt<>, tantôt murmurant h mi-voix des phrases incomplètes, telles que :
— Non .. je me trompais, car... maisj oubliais le. . C'est évident... la balance serait égale si...
7\près une longue attente de la part du prince, M, P.;:-cal jeta la plume sur la table, replongea ses deux mains dans lés goussets de son pantalon, renversa sa tète en arrière en fermant les yeux comme pour faire mentalement une dernière supputation... puis, se redressant bientôt, il dit d'une voix brève, tranchante :
— Impossible, monseigneur.
— Comment! monsieur, s'écria le prince consterné... vous m'aviez affirmé, lors de notre premier entrelien, l'opération faisable...
— Faisable, monseigneur... non point faite.
— Mais cette note, monsieur... cette note, jointe aux garanties que je vous ai offertes?
— Ce que propose cette noie, complète, je le sais, les sûretés indispensables à une opération pareille.
— Alors, monsieur, d'où vient votre refus? — Des raisons particulières, monseigneur...
— Mais, encore une fois, est-ce que je ne vousolfre pas toutes les garanties désirables?
— Si, monseigneur... Je vous dirai même que je regarde lopération, non-seulement comme faisable,
30 LES SEPT PÉCnÈS CAPITAIX.
ii:ais encore comme sûre et avantageuse pour celui qui voudrait la tenter. Ainsi je ne cloute pas, monseigneur, que vous ne trouviez...
— E)i! monsieur, s'écria le prince, en interrompant Pascal, vous savez qu'en ce moment de crise financière, et pour d'autres raisons dont vous êtes aussi bien instruit que moi, vous êtes le seul qui puissiez vous cliargrr de cotte opération...
— La préférence de Votre Altesse Royale m'honore, et me flatte innnimcnt, dit M. Pascal avec un accent de reconnaissance ironique, aussi je regrette doublement de ne pouvoir y correspondre.
Le prince sentit le sarcasme et reprit, en feignant de s'olTenser de voir sa bienveillance méconnue :
— Vous êtes injuste, monsiv^'ur... La preuve que je tenais à traiter cette affaire avec vous, c'est quo j'ai refusé d'entendre les propositions de la maison Durand.
Je suis presque certain que c'est un mensonge, pensa M. Pascal, mais il n'importe... jéclaircirai la chose; d'ailleurs cette maison m'inquiète, et parfois me gêne. Heureusement, grâce a cefripon de Marcelange, j'ai un excclient moyen de remédier à cet inconvénient pour l'avenir.
— Une autre preuve que je tenais à traiter cette affaire directement, personnellement avec vous, monsieur Pascal, continua le prince avec un accent de déférence, c'est que je n'ai voulu aucun intermédiaire entre nous, certain que nous nous entendrions, que nousdevions nous entendre. .. Oui, ajouta l'archiduc d'un ton de plus en plus insinuant, j'espérais que ce juste hommage rendu... à votre capacité financière, si universellement reconnue...
— Ail! monseigneur...
— A votre caractère aussi honorable qu'honoré ..
— Monseigneur... en vérité vous me comblez.
— J'es[)érais, dis-je, mon clier monsieur Pascal, qu'en venant francliementà vous pour proposer, quoi? une opération dont vous reconnaissez vous-même les avantages et la solidité, vous seriez sensible, je vous le dis sans détour, vous seriez sensible à ma démarche... car elle s'adressait non moins au financier qua l'homme privé... J'espérais enfin pouvoir vous assurer, en outre des avantages pécuniaires, des témoignages plus particuliers de mon estime et de ma reconnaissance.
— Monseign. ur...
— Je le répète, mon cher monsieur Pascal... de ma reconnaissance... puisque, tout en faisant uno excellente opération, vous m'auriez rendu un immense service... vous ne sauriez croire quelles peuvent être pour mes intérêts de famille les plus cliers... les conséquences de l'emprunt (jue je sollicite de vous.
— Monseigneur... j'ignorais...
— Et quand je vous parle d'intérêts de famille, s'écria le prince en interrompant iM. Pascal, qu'il espérait de plus en plus ramener, quand je vous parle d'intérêts de famille, ce n'est pas assez : une haute question d État se rattache à la cession du duché que l'on m'offre et que je ne puis acquérir sans votre tout puissant secours financier : ainsi, en n)e rendant un service personnel, vous seriez encore grandement utile b ma nation.,, et vous savez, mon cher monsieur Pascal, comment les grands empires s'acquittent des services d'État...
o"2 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
— ExcusL'Z mon ignorance; monseigneur, mais j'ignore complètement la c!iO*S(\
Le prince sourit, garda un moment le silence et reprit avec un accent quii crut irrésistible :
— Mon cher monsieur Pascal, connaissez-vous le célèbre banquier Torlonxa'f
— Je le connais de nom, monseigneur.
— Savez-vous... qu'il est prince du Saint-Empire?
— Prince du Saint-Empire, monseigneur! reprit Pascal avec ébahissemenl.
Je tiens mon homme, pensa le prince, et il reprit tout haut ;
— Savez-vous que le banquier Torlonia est grand dignitaire des ordres les plus enviés ?
— Il serait possible, monseigneur?
— Gela n'est pas seulement possible, mais cela existe, mon cher monsieur Pascal. Or, je ne vois pas pourquoi Ton ne ferait pas pour vous ce que l'on a fait pour M. Torlonia.
— PlaU-il, monseigneur?
— Jedis.., répétaleprince, en appuyant surles mots, je dis que je ne vois pas pourquoi un litre éclatant, de hautes dignités ne vous récompenseraient pas aussi.
— Moi, monseigneur?
— Vous.
— Moi, monseigneur, je deviendrais... le prince Pascal?
— Pourquoi non?
— Allons... allons... Monseigneur veut rire do son pauvre serviteur.
— Personne n'a jamais douté de mes promesses... monsieur... et, c'est presque m'offenser que de me croire capable de rire do vous...
r. V LUXURE. 33
— Alors, monseigneur, c'est moi qiii liriùs de moimême... el très-fort, et très-liaut, et toujours, si j étais assez bète pour avoir la velléité de mj déguiser... en prince, en duc ou enmarquis, dans le carnaval nobiliaire de 1 Europe! Voyez-vous, monseigneur, je ne suis qu'un pauvre diable do plébéien... ( mon père était colporteur, et j'ai été homme de peine ) j'ai mis quelques sous de côté en faisant mes petites atTaires, je n'ai pour moi que mon gros bon sens; mais ce bon seiis-la, monseigneur, m'tmpêcliera toujours de maffnbler en marquis de la Janolière c'est un très- joli conte de Voltaire, il faut lire cela, monseigneur), et ce, à la plus grand-risée de ces malignes gens, qui s'umusent comme ça à em»nar</Mî5er ou b emprinciser le pauvre monde.
L'iirchiduc étail loin de s'allendre à ce refus et à cette anière boutade; cependant il fil bonne contenance, et reprit d'union pénétré :
— 5Ionsieur Pascal, j'aime celle rude francbisc, j'aime ce désintéressement. Grâce 'a Dieu, il est d'autres moyens de vous prouver ma reconnaissance et un jour... mon amitié.
— Votre amitié... à moi, monseigneur?
— C'est parce que je sais ce qu'elle vaut, ajouta le prince avec une imposante dignité, que je vous assurais de mon amitié... si...
— Votre amitié, à moi, monseigneur, reprit JI. Pa.sca! en interrompant le prince, votre amitié... à moi, qui ai, disent les méclianls, centuplé mon petit avoir par dts moyens hasardeux, quoiquejesois sorti blanc comme une jeune colombe de ces accusations calomnieuses?
— C'est parce que vous êtes, ainsi que vous le rii-
3'i Li:S SEPT PKCIIÉS CAPITAUX.
tes, monsieur, sorti pur de ces odieuses calomnies don' on poursuit tous ceux qui s'élèvent par leur travail et par leur mérite, que je vous assurerais de mon affectueuse reconnaissance, si vous me rendiez limportaiU service que j'attends de vous.
— Monseigneur, je suis on ne peut plus touché .. on ne peut plus (latte de vos bontés... mais malheureusement les affaires... sont des afiaires, dit M. Pascal en se levant, et celte affaires-ci, voyez-vous, ne me va point .. c'est dire a Votre Altesse Royale combien il m'en coûte de renoncer à l'amitié dont elle a bien voulu m'offrir l'assurance.
A cette réponse d'une amère et humiliante ironie, le prince fut sur le point d'éclater; mais, songeant à la honte et l'inutilité d'un pareil emportement, il se contint, voulut tenter un dernier effort, et reprit d'un ton pénétré :
— Ainsi... monsieur Pascal... il sera dit que je vous aurai... prié... supplié... imploré en vain.
Ces mots, accentués avec une peignante sincérité : prié... supplié... imploré^ parurent, aux yeux du prince, impressionner M. Pascal et l'impressionnèrent en effet; jusqu'alors, pour lui, l'archiduc n'étailpas encore descendu assez bas; mais en voyant ce royal personnage, après de si durs refus... s'abaisser jusqu'à la prièrejusqu'à une humble supplication... M. Pascal éprouva vme de ces âpres jouissances qu'il savourait alors doublement.
Leprince, levoyantgarder le silence, locrut ébranlé, et ajouta vivement :
— Allons... moucher monsieur Pascal, ce n'est pas en vain... que j'aurai fait appel 'a la générosité de voire cœur.
LA LIXURE. S5
— En vérité, monseigneur, répondit le bourreau, qui, Scicliant l'opération bonne, était au fond disposé à la faire, mais qui voulait y trouver profit et plaisir... en vérité, les afl'aires, jo le repète , ne sont que des ffaire... avez une manière de dire les choses!... vous et voila que, malgré moi... je me laisse, comme un enfant, prendreau sentiment... jesuisd'unefaiblesse...
— Vous consentez! s'écria le prince radieux, et, dans son premier moment de joie, il saisit avec effusion les deux mains du financier dans les siennes.
— Vous consentez... mon digne et bon monsieur Pascal!...
— Comment vous résister, monseigneur?
— Enfin!... s'écria Tarchiduc en soupirant avec une joie profonde, et comme s'il eût été, dès lors, dégagé d'une cruelle obsession. Enfin!
— Seulement... monseigneur, reprit M. Pascal, je mettrai une petite condition...
— Oli! qu'à cela ne tienne; quelle qu'elle soit, j'y souscris d'avance...
— Vous vous engagez peut-être plus que vous no le pensez. . monseigneur.
— Que voulez-vous dire? s'écira le prince avec une légère inquiétude, dequelle condition, voulez-vous parler?
— Dans Iroisjours d'ici, monseigneur, jour pour jour je vous la ferai connaître...
— Comment! dit le prince stupéfait et attéré, encore des retards... comment?... vous no me donnez pas votre parole définitive?
— Dans trois jours, monseigneur, je vous la donnerai... si vous acceptez ma condition...
— Mais cette condition... dites-la-moi maintenant.
— Impossible... monseigneur.
— :\Ton cher monsieur Pascal...
— j^îonseigneur, reprit l'autre d'une voix brève et sardonique, je n'ai point l'habitude... de m'atti.ndrir deux fois desuiledans uneséance. Voiciriieuredemoii rendez-vous... au faubourg Saint-Marceau; j'ai l'honneur de présenter mes respectueux devoirs 'a Votre Altesse Royale.
M. Pascal, laissant le prince plein de dépit et d'anxiété, allait atteindre la porte lorsqu'il se retourna et dit :
— C'est aujourd'hui lundi... ce sera donc jeudi a onze heures que j aurai Ihonneur de revoir Votre Altesse Royale, pour lui soumettre ma petite condition.
— Soit, monsieur, 'a jeudi...
M. Pascal salua profondément et sortit.
Lorsqu'il passa dans le salon de service où se tenaient les aides de camp, tous se levèrent respecueusement, connaissant l'importance du personnage que le prince venait de recevoir. M. Pascal fit à ces officiers un salut de tête protecteur et quitta le palais comme il y était entré, les deux mains dans ses goussets, se donnant le plaisir (cet homme ne perdait rien] de s'arrêter un instant devant la loge du suisse, et de lui dire :
— Eh bien! monsieur le drôle, m? rcconnaîtrezvoug... une autre fois?
Le fonctionnaire de la loge, tout déconlenancé, salua profondément, et balbutia :
— Oh! je reconnaîtrai monsieur maintenant... Je supplie monsieur de vouloir bien m'excuser...
— Il me supplie, dit a rai-voix M. Pascal, avec un sourire amer et sardonique, ils ne savent tous... que supplier... depuis Tallesse royale jusqu'au por-
LA LUXUKE. S7
M.Pascal, en sortant de l'Elysée, retomba dans ses cruelles préoccupations au sujet de la jeune fille dont il avait suri)ris le secret d'abord avec le comte Frantz de Neuberg. Voulant savoir si elle demeurait dans la maison contiguë au palais, il allait tenter de se renseigner, lorsque réfléchissant que c'était peut-être compromettre ses projets, il résolut d'arriver, sans imprudence, au but qu'il se proposait, et d'attendre le soir.
Avisant alors une citadine qui passait k vide, il fit signe au coclier de s'arrêter, monta dans la voilure, et lui dit :
— Faubourg Saint-Marceau, 15, à une grande usine dont on voit la cheminée de la rue.
— L'usine de M. Dulertre? Je sais, bourgeois, je sais; tout le monde connaît ça...
Le fiacre s'éloigna.
M. Pascal, nous l'avons dit, avait passé une partia de sa vie dans une position plus que subalterne et précaire, dévorant les plus outrageants dédains avec une patience pleine de rancune et de haine.
Né d'un père colporteur, qui s'était amassé quelque pécule h force de privations et de trafics illicites ou douteux, il avait commencé par être homme de peine chez une espèce d'usurier de province, auquel M. Pascal père confiait le soin de faire valoir son argent.
Les premières années de notre héros s'écoulèrent
lA LDXURE. T. I. S
38 LES SKPT l'ÉCHÉS CAPITAIX.
donc dans une donn-slicité aussi dure qu'humiliante; néanmoins comme il étnil doué de beaucoup d'intelligence, d'une grande finesse, et que sa rare opiniâtreté de volonté savait, au besoin, se plier et disparaître sous des dehors d'insinuante bassesse, dissimulation forcément née de l'état de servilité où il vivail, Pascal, à l'insu de son maître, apprit presque tout seul à lire, à écrire, à compter; la faculté des chiffres et des calculs financiers se développa presque spontanément en lui d'une manière merveilleuse. Pressentant sa valeur, il se demanda s'il pouvait, en l;i cachant, s'en faire un avantage pour lui, et une arme dangereuse contre son maître qu'il abhorrait.
Après mûres réflexions, Pascal crut de son intérêt de révéler 1 instruction qu'il avait secrètement acquise; l'usurier, frappé de la capacilé de son homme de peine, le prit alors pour teneur do livres au rabais, augmenta quelque peu son infime salaire, et continua de le traiter avec un mépris brutal, cherchant même à le ravaler davantage encore que par le passé, afin de ne pas lui laisser soupçonner le cas qu'il faisait de ses nouveaux services.
Pascal, ardent, infatigable au travail, impatient d'augmenter son instruction financière, continua de subir impassiblement les outrages dont on l'abreuvait, redoublant de servilité, à mesure que son maître redoublait de dédains et de duretés.
Au bout de quelques années passées ainsi, il se seii • tit assez fort pour abandonner la province et venir chercher un théâtre plus digne de lui; il était entré au nom de son patron en correspondance d'affaires avec un banquier de Paris auquel il offrit ses services; celuici ayant, di[)uis longtemps, pu apprécier Pascal, ac-
ceptasaproposilion, et il quitta sa petite ville au grand regret de son premier maître, qui tenta, mais trop tard, de le retenir en l'intéressant à ses aiîuires.
Le nouveau patron de notre homme était chef d'une de ces riches maisons, moralement tarées, mais (et cela n'est pas rare] regardées, commercialement parlant, comme irréprochables, car si ces maisons se livrent à des opérations qui touchent parfois au dol, à la fraude, si elles se sont impunément engraissées par d'ingénieuses faillites, elles font, comme on dit, Iwri' nettr à leur signature... signature pourtant déshonorée dans l'estime des gens de bien.
Fervents arleptes de ce bel axiome qui résume tculo notre époque: enuichissez-vous!!! ils siègent fièrement à la chambre, prennent héroïquement le sobriquet û honorables et visent au ministère... Pourqutà non?
Le luxe tant vanté des anciens fermiers généraux, n'était que misère auprès de la magnificencede M. Thomas Rousselet.
Pascal, transplanté dans cette maison d'une imprudente et folle opulence, éprouva des humiliations bien autrement amères et poignantes que chez son bon vieux coquin d usurier de province, qui le traitait comme un vil mercenaire, mais avec qui, du moins, il avait des rapports de travail fréquents et presque familiers.
Or, l'on chercherait en vain dans la fierté nobiliaire la plus altière, dans la vanité aristocratique la plus ridiculement féroce, quelque chose qui pût approclier de 1 impérieux et écrasant dédain avec lequel monsieur et madame Rousselet Irailaient leurs subalternes, qu'ils tenaient à une distance incommensurable.
/iO LES SEPTk. PÉCHÉS CAPITAUX.
!'<iiqués dans leurs sombres bureaux d'où ils voyaient resplendir les somptuosilés de rhôtel Rousselet, les employés de celte maison ne connaissaient que par manière de tradition féerique ou de légende fabuleuse, les fantastiques merveilles de ces salons et de cette salle à manger d'où ils étaient souverainement exclus de par la dignité de madame Rousselet, au moins aussi hautaine, au?si grande dame que la première femme de cliambrediHie princesse de Lorraine ou de Rohan.
Quoique d'un oidre nouveau, ces humiliations n'en furent pas moins terriblement sanglantes pour Pas- (al; il sentit là, plus que partout ailleurs, son néant, sa dépendanoe; et le joug de l'opulent banquier le blessa bien plus à vif, bien plus profondément, que celui de l'usurier; mais notre homme, fidèle à son système, cacha ses plaies, sourit aux coups lâches de la botte vernie qui parfois daignait s'amuser à le crosser, redoubla de travail, d'étude, de pénétration, et apprit enfin dans la pratique de cette maison ce qu'il regardait comme la vraie science des affaires, en un mot :
«Gagner, avec le moins d'argent possible, le plus d'argent possible, par tous les moyens possibles, en se sauvegardant rigoureusement de la police correctionnelle et des assises. »
La marge est grande; on pouvait, on le voit, y évoluer fort à l'aise.
Cinq ou six ans se passèrent encore ainsi; l'esprit r( culc effrayé, lorsqu'on songe à ce qui dut s'amasser de haines, décolères, de fiel, de venin, dans les abîmes de celte âme froidement vindicative... toujours calme au dehors, comme la noire et morne surface d'un marais fangeux.
Un jour M. Pascal apprit la mort de scn père.
Là LIXURK. /jI
Les économies du colporteur, considérablement grossies par de savantes manipulations usuraires, avaient atteint un chiffre fort élevé; une fois maître de ce capital, et fort de son activité, de son audace, de son rare savoir-faire, ou plutôt de son savoir -prendre, Pascal se jura sur l'honneur d'arriver à une grande fortune, dût-il, pour parvenir plus vite ( il faut bien risquer quelque chose), sortir un peu, si besoin était, de l'étroit et droit chemin de la légalité.
Notre homme se tint à soi-même son serment. 11 quitta la maison Rousselet; puis l'habileté, le hasard, la fraude, le bonheur, la ruse et la probité de l'époque aidant, il gagna des sommes importantes, paya comptant l'amitié d'un ministre, qui, le renseignant avec une tendre sollicitude, le mit à même de jouer, à coup sûr, au trente et quarante de la bourse, et d'encaisser ainsi près de deux millions; peu de temps après, un courtier d affaires anglais, très-aventureux, mais très-intelligent, lui fit entrevoir la possibilité do réaliser d'immenses bénéfices en se jetant avec audace dans les opérations de chemin de fer, alors toutes nouvelles en Angleterre; Pascal se rendit a Londres, sut profiterd'un engouement qui prit bientôt des proportions inouïes, joua toute sa fortune sur ce coup do dé, et, réalisant à temps, il revint en France avec une quinzaine de millions. Alors, aussi prudent, aussi froid qu'il avait été aventureux, et doué d'ailleurs do grandes facultés financières, il ne songea plus qu'à continuellement augmenter cette fortune inespérée; il y parvint, profilant de toute occasion avec une rare habileté, vivant d'ailleurs largement, confortablement . Salisfdisanta tout prix ses nombreux caprices sensuels, mais n'afBchant aucun luxe extérieur ou intérieur et
dînant au cabaret. De la sorte, il dépensait h peine la cinquième partie de ses revenus qui, se capitalisant chaque année, augmentaient incessamment sa fortune que d'habiles opérations accroissaient encore
Alors, nous l'avons dit, vint pour Pascal le grand et terrible jour des représailles.
Celle âme, endurcie par tant d'années d'abaissement cl de haines, devint implacable et trouva mille voluptés cruelles à faire sentir aux autres la pesanteur de ce joug d'argent qu'il avait si longtemps porté.
Ce dont il avait i-urtout souffert, c'était delà dépendance, du servage, de l'annihilation complèle du ïnoi, où il avait été tenu si longtemps, obligé de subir sans murmurer les rudesses, les dédains de ses opulents patrons.
Ce fut celteduri! dépendance qu'il prit plaisirîi imposer aux autres : à ceux-ci en exploilani leur servililé naturelle, à ceux-là en les soumellanl à une implacable nécessité, symbolisant ainsi en lui la loule puissance de l'argent , dans ce siècle vénal ; tenant ainsi en sa dépendance presque absolue , depuis le petit marchand qu'il commanditait jusqu'au prince du sang royal, qui shumiliait pour obtenir un emprunt.
Ce despotisme effrayant que l'homnie qui iprête peut exercer sur l'homme que les besoins du moment forcent à l'emprunt, M. Pascal l'exerçait et le savourait avec des raffinements et des délicatesses de barbarie incroyables.
On a parlé du pouvoir de Satan sur les âmes. Satan accepté, M. Pascal pouvait perdre ou torturer autant et plus d'âmes que Salan.
Une fois dans sa dépendance, par un crédit, par un emprunt ou par une commandite, accordé d'ailleurs
LA LUXURK. ZjS
avec une parfaite bonhomie et souvent même offert avec un perfide seniblanl de générosilé ( mais toujours sur de solides garanties morales ou malérielle-i), l'on ne s'appartenait plus, on avait, comme on dit, vendu son âme à Satan-Pascal.
Il procédait h ces marchés avec une infernale habileté.
Un moment de crise commerciale arrivait-il, lescapitaux devenaient, ou introuvables, ou d'un intérêt si exorbitant, que des commerçants très-solvables, trèsprobes d'ailleurs, se voyaient dans un embarras extrême, souvent à la veille d'une faillite. M. Pascal, parfaitement renseigné, certain d'être couvert de ses avances par les marchandises ou le matériel de l'exploitation, accordait ou proposait ses services à un intérêt d'une modération incroyable pour la circonstance, mais déjà fort lucratif pour lui; seulement il mettait à ce prêt la condition expresse d'un remboursement à sa volonté, se hâtant d'ajouter : qu'il n'userait pas de ce droit; son avantage éîant de n'en pas user, puisque le placement lui ofi'rait évidemment des bénéfices; sa grande fortune garantissait, d'ailleurs, le peu de besoin qu'il avait dune rentrée immédiate de cinquante ou do cent mille écus; mais, par habitude, par bizarrerie si Ton voulait, ajoutait-il, il tenaitexpressément à ne prêter qu'à cette condition : de rembourser à sa volonté.
L'alternative était cruelle pour les malheureux que tentait Satan-Pascal : d'un côté, la ruine d'une industrie jusqu'alors prospère; de l'autre, un secoursinespérê et si peu onéreux, qu'il pouvait passer pour un généreux service, la presque impossibilité de trouver ailleurs des capitaux, même à un taux ruineux, et puis
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la confiance que savait inspirer M. Pascal, rendaient la tentation bien puissante; elle était achevée par la bonlioinie insinuante de rarchimillionnaire, si jaloux, disail-il, de venir, en manière de providenco financière, à laide de gens laborieux et honnêtes.
Tout concourait, en un mot, à étourdir ces imprudents; ils acceptaient...
Pascal, dès lors, les possédait.
Une fois sous le coup d'un remboursement considérable, qui pouvait à chaque instant les rejeter dans la position désespérée dont ils étaient sortis, ils n'avaient plus qu'un but, complaire k M. Pascal... qu'une crainte, déplaire à M. Pascal, qui ainsi disposait en maître de leur sort.
Souvent notre Satan n'usait pas tout d'abord de son pouvoir, et, par un raffinement de méchanceté sardonique, il commençait par jouer au bonhomme, au bienfaiteur, se complaisant, avec une satisfuclion ironique, au milieu des bénédictions dont on le comblait, laissant ainsi longtemps ses victimes s'habituer b leur erreur; puis, peu à peu, selon son humeur, son caprice (kl moment, il se révélait progressivement, n'employant jamais les menaces, la rudesse ou lemporlement, affectant au contraire une doucereuse perfidie, qui parfois, en raison même du contraste, devenait effrayante.
Les circonstances en apparence les plus insignifiantes, les plus puériles, lui offraient mille moyens de tourmenter les personnes qu'il tenait dans sa redoutable dépendance.
Ainsi, par exemple, il arrivait chez un de ses vassaux; celui-ci allait partir ave(; sa femmo et ses en-
fants, pour se rendre gaiement à quelque fêle de famille longtemps préparée à l'avance.
— Je viens dîner sans façon avec vous, mes bons amis, disait Satan.
— Mon Dieu, monsieur Pascal, quels regrets nous avons! C'est aujourd'hui la fête de ma mère, et, vous le voyez, nous partons pour aller dîner chez elle, c'est un anniversaire que jamais nous ne manquons de célébrer.
— Ah! c'est très-contrariant, moi qui espérais passer ma soirée avec vous.
— Et pour nous donc, monsieur Pascal, croyez-vous que la contrariété soit moins vive?
— Bah!... vous me sacrifierez bien votre fête de famille! Après tout... votre mère ne mourra point do n'être pas fêtée...
— Oh! mon bon monsieur Pascal, c'est impossible; ce serait la première fois, depuis notre mariage, que nous manquerions à cette petite solennité de faniille.
— Allons, vous ferez bien cela pour moi?
— Mais, monsieur Pascal...
— Je vous dis, moi, que vous ferez cela pour volro bon M. Pascal, n'est-ce pas.'
— Nous le voudrions de tout cœur... mais...
— Comment?... vous me refusez cela... à moi... Et M. Pascal mettait une tille expression dans co
mot à moi, que toute cette famille tressaillait soudain; elle sentait, comme on dit vulgairement, .'on ma(^7"e,et,tout en ne concevant rien à l'étrange caprico du capitaliste, elle s'y soumettait tristement, afin de no pas indisposer l'homme redoutable dont elle dépendait . On se résignait donc, on improvisait un dîner. On tâchait de sourire, d'avoir l'air joyeux, et de no
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pas regretter cette fête de famille à laquelle on renon- (,'iiit; mais bientôt une crainte vague commençait do resserrer les cœurs; le dîner devenait de plus en plus triste, contraint. M. Pascal s'étonnait doucereusement de cet embarras et s'en plaignait en soupirant:
— Allons, disait-il, je vous aurai contrariés; vous me gardez rancune, hélas! je le vois.
— Ah ! monsieur Pascal! s'écriaient les malheureux de plus on plus inquiets; pouvez-Vous concevoir une pareille pmsée?
— Oh! je ne me trompe pas, je le vois., je \esens... car mon cœur me le dit... Eh! mon Dieu! ce que c'est! C'est toujours un grand tort de mettre les amilies à l'épreuve, même pour les plus petites choses... car elles servent quelquefois à mesurer les grandes... Moi... moi... qui comptais sur vous comme sur de vrais et bons amis!... Encore une déception peutêtre!
Et Salan-Pascal passait sa main sur ses yeux, se levait de table, et sortait de la maison d'un air contrit, aflligé, laissant ces malheureux dans de terribles angoisses... car s'il ne croit pas à leur amitié, s'il les croit ingrats, il peut, d'un moment à l'autre, les replonger dans l'abîme, en leur redemandant un argent si généreusement otTert... La reconnaissance qu'il attendait deux pouvait seule leur assurer son appui continu.
Nous avons insisté sur ces circonstances, qui sembleront puériles peut-être, et dont le résultat est pourtant si cruel, parce que nous avons voulu montrer pour ainsi dire, le premier échelon des tourments quo M. Pascal faisait subir à ses victimes...
Oue l'on juge d'après cela, de tous les degrés do
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torture auxquels il était capable de les exposer, lorsqu'un fait si insignifiant en soi qu'une fôte de famille manquée, offrait tant de pâture à sa barbarie raf- (inée.
C'élnit un monstre... soit.
Il est malheureusomentdes Nérons de tout étage et de toute époque; mais qui oserait dire que Pascal eût jamais atuint ce degré de perversité sans des exemples pcrnieieux, sans les terribles ressenliments depuis fei longtemps amassés dans son âme irritée par la débendance la plus dégradante?
Le mot représailles n'excuse pas la féroci'.é de cet bonime; elle l'explique. L'homme ne devient presque amais méchant sans cause... le mal a toujours son gélérateur dans le mal.
M. Pascal ainsi posé, vous le précéderons d'uno leure environ chez M. Charles Dutertre.
L'usine de M. Dutertre, destinée à la fabrication ies machines pour les chemins de fer, occupait un immense emplacement dans le faubourg Sainl-Marceau, ît les hautes cheminées de brique, incessamment fuïiantes, la désignaient au loin.
M. Dutertre et sa famille habitaient un petit pavilon séparé des bâtiments d'exploitation par un vaste ardin.
Au moment où nous introduisons lo lecteur dr.ns
celle moderne demeure, un air di- fêle y réenait, l'un semblait s'y occuper do préparatifs hospilalier-:; uni' jeune elaclive servante achevait de dresser le couvert au milieu de la petite salle à manger dont la fenêtre ouvrait sur le jardin et qui avoisinait une cour a^sez exiguë séparée seulement du palier par un vitrage de carreaux dépolis; une vieille cuisinière allait et venait d'un air affairé, au milieu de ce laboratoire culinaire, d où s'échap[)aient des bouffées de vapeurs appétissantes qui se répandaient parfois jusque dans la sa'Ue à manger.
Au salon, garni de meubles de noyer recouverts do velours dUtrecht jaune, et derideaux de calicot blanc, l'on faisait d'autres préparatifs : deux vases de porcelaine blanche, ornant la cheminée, venaient d'être remplis de fleurs fraîches; entre ces deux vases, et remplaçant la pendule, on apercevait sous un globe de verre, une petite locomotive en miniature, véritable chef-d'œuvre de mécanique et de serrurerie; sur le socle noir de ce bijou de fer, de cuivre et d'acier, on voyait ces mots gravés :