‹ MadeleineChapitre 2 sur 7 · A. M. CHARLES DUTERTRE · texte numérisé non relu

A. M. CHARLES DUTERTRE

Ses ouvriers reconnaissants.

Téniers ou Gérard Dow aurait fait un charmant tableau d'un groupe de figures alors réunies dans co salon.

Un vieillard aveugle, à figure vénérable et mélancolique, encadrée par de longs cheveux blancs, tombant sur ses épaules, était assis dans un fauteuil, et tenait deux enfants sur ses genoux : un petit garçon de trois ans et une petite fille de cinq ans, deux anges de gentillesse et de grâco.

L\ LIXURE. 49

Le petit garçon, brun et rose, avec de grands yeux noirs veloutés, n'était pas sans jeter de temps à autre un regard satisfait et méditatif sur sa jolie blouse de Casimir bleu clair, sur son frais pantalon blanc; mais il semblait surtout se délecter dans la contemplation de certains bas de soie blancs rayés de cramoisi, et encadrés par des souliers de maroquin noir à bouffettes.

La petite fille, nommée Madeleine, en souvenir d'une amie intime de sa mère, qui avait servi de marraine à l'enfant, la petite fille, disons-nous, blonde et rose, avait de charmants yeux bleus, et portait unejolio robe blanche; ses épaules, ses bras étaient nus; ses jambes seulement à demi couvertes par de mignonnes chaussettes écossaises. Dire combien il y avait de fossettes sur ces épaules, sur ces bras, sur ces joues potelées, d'une carnation si fraîche et si satinée, une mère seule en saurait le compte, a force de les baiser souvent, de ces fossettes, et la mère de ces deux charmants enfants devait le savoir.

Debout et apj)uyée au dossier du fauteuil du vieillard aveugle, madame Dutertre écoutait avec la gravité qu'une mère apporte toujours en pareil cas, le ramage desdeux oiseaux gazouilleursque le grand père tenait sur ses genoux, et qui, sans doute, l'entretenaient de quelque chose de bien intéressant, car ils parlaient tous deux k la fois, dans ce jargon enfantin que les mères traduisent avec une rare sagacité.

Madame Sophie Dutertre avait au plus vingt-cinq ans; quoiqu'elle fiât légèrement marquée de petite vérole, que Ion pijt rencontrer des traits plus réguliers et beaucoup plus beaux que les siens, il était impossible d'imaginer une physionomie plus gracieusement ouverte et plus attrayante.., un sourire plus avenant

50 LES SEPT PÉCllÉS CAPITAUX.

et plus fin; celait l'idéal du charme et de la bienveillance. De superbes cheveux, des dents de perles, une peau éblouissante, une taille élégante, complétaient cet aimable ensemble, et lorsqu'elle levait ses grands yeux bruns limpides et brilhmts vers son mari, alors debout de l'autre côté du fauteuil du vieillardaveugle, lamour et la maternité donnaient à ce beau regard une expression a la fois touclumte et passionnée, car le mariage de Sophie et de Charles Dulertre avait été un mariage d'amour.

Le seul reproche... est-ce un reproche que l'on aurait pu adresser à Sophie Dutertre, car elle n'avait de coquetterie que pour la mise de ses enfants? c'était la complète inintelligence de sa toilette. Une robe d'étoffe mal choisie et mal faite déparait sa taille élégante; son petit pied n'était pas irréprochablement chaussé, et ses superbes cheveux bruns auraient pu être disposés avec plus de goût et de soin.

Franchise et résolution, intelligence et bonté, tel était le caractère des traits de M. Dutertre, alors âgé de vingt-huit ans environ; son œil vif et plein de feu, sa stature robuste et svelte, annonçaient une nature active, énergique. Ancieningénieur civil, homme de haute science et d'application, aussi capable do résoudie avec la plume les problèmes les plus ardus, que de nianier dextrement la hme, le tour et le marteau de fer, sachant commander, parce qu'il savait exécuter, honorant, rehaussant le travail manuel, en le pratiquint parfois, soit conmie exemple, soit comme encouragement, probe jusqu'au scrupule, loyal et confiant jusqu'à la témérité, paternel, ferme et juste avec ses nombreux ouvriers; de mœurs d'une simplicité antique, ardent au labeur, amoureux de ses cr^a/«re5 de fer,

de cuivre et d'acier, sa vie s'était jusqu'alors partagée outre les trois plus grands bonheurs de l'homme, l'amour, la famille, le travail.

Charles Dulertre n'avait qu'un cliagrin: la cécité de son père, et encore cette infirmité était le prétexte de dévouements si tendres, de soins si délicats et si variés que Dutertre et sa femme tâchaient de se consoler en disant : qu'au moins il leur était donné de prouver doublement leur tendresse au vieillard. Malgré les apprêts de fête, Charles Dutertre a\ ait remis au lendemain io soin de se raser, et avait gardé son habit de travail, blouse de tode grise, ça et là noircie, brûlée ou maculée par les accidents de la forge. Son front noble et élevé, ses mains à la fois blanches et nerveuses, étaient quelque peu noircis par la fumée des ateliers. Il oubliait enfin, dans sa laborieuse et incessante activité, ou dans les moments de repos réparateur qui succédaient, ce soin, sinon cette recherche de soi auquel certains hommes, et avec raison, ne renoncent jamais.

Tels étaient les personnages rassemblés dans le modeste salon de la fabrique.

Les deux enfants gazouillaient toujours, tous deux h la fois, lâchant de se faire com[>renilre dugrand-pèrc; il y mettait d'ailleurs la meilleure volonté du monde, et leur demandait, en souriant doucement :

— Voyons, que dis-tu... mon petit Auguste... et toi, ma petite Madeleine?

— Madame l'interprète veut-elle nous faire la grâce de nous traduire ce gentil ramage en langue vulgain? dit gaiement Charles Dutertre à sa femme.

— Comment, Charles, tu ne comprends [ias?

— Pas du tout.

— Ni vous, mon bon pt^rc? (k'myiicla la jeune femme au vieilliircl.

— J'avais bien cru d'abord entendre quelque chose comme dimanche et habit, répondit le vieillard en t-ouriant , mais cela s'est tellement compliqué, que j'ai renoncé... k comprendre, ou plutôt... à deviner...

— C'était pourtant a pou près cela; allons, il n'y a que les mères et grands-pères pour comprendre les petits enfants, dit Sophie d'un air triomphant.

Puis ^'adressant aux deux enfants :

— N'est-ce pas, cliers petits, que vous dites à votre grand-père... « C'est aujourdhui dimanche, puisque nous avons nos beaux habits neufs? »

Madeleine, la blondinette, ouvrit ses grands yeux bleus tout grands, et baissa sa tète frisée d'un air affirmatif.

— Tu es leChampollion des mères! s'écria Charles Dulertre, lundis que le vieillard disait aux deux enfants :

— Non... ce n'est pas aujourdhui dimanche, mes enfants... mais c'est un jour de fête...

Ici Sophie fut obligée d'intervenir de nouveau, et de traduire encore :

— Ils demandent pourquoi c'est fête, mon bon père.

— Parce que nous allons voir un ami... reprit le vieillard avec un sourire un peu contraint... et, quand un ami vient, c'est toujours fête... mes enfants.

— A propos, et la bourse? dit Putertre à sa femme.

— Tenez, monsieur, répondit gaiement Sophie à

LA LUXURE r3

son mari, en lui indiquant du geste sur la table une petite boîte de carton, entourée dune faveur rose, croyez-vous que j'oublie plus que vous notre bon M. Pascal, notre digne bienfaiteur?

Le grand-père, s"adre?sanl à la petite Made!ein'\ lui dit en la baisant au front :

— On attend M. Pascal.., tu sais... M. Pascal. Madeleine ouvrit de nouveau ses grands yeux; sa

figure prit une expression presque craintive, et, secouant tristement sa petite tête bouclée, elle dit :

— Il est méchant...

— M. Pascal!... dit Sophie.

— Oh... oui... bien méchant! répondit l'enfant.

— Mais, reprit la jeune mère, pourquoi... pensestu, ma petite Madeleine, queM. Pascal... est méchant?

— Allons, Sophie, dit Charles Dutertre en souriant, ne vas-tu pas t'arrêter à ces enfantillages au sujet de notre digne ami?

Chose assez singulière, la physionomie du vieillard prit une vague expression d inquiétude, et, soit qu'il crût 'a la sûreté de l'instinct ou de la pénétration des enfants, soit qu'il obéît à une autre pensée, loin de plaisanter, comme son fils, des paroles de Madeleine, il lui dit, en se penchant vers elle :

— Dis-nous, mon enfant, pourquoi M. Pascal est méchant?

La blondinette secoua la tête, et répondit naïvement :

— Sais pas... l^lais, bien sûr, il est méchant . Sophie, qui pensait un peu comme le grand-pèrn

u sujet de la singulière sagacité des enfants, ne pu i s'empêcher de tressaillir légèremon! ; car il tsî des rap-

lU LES SEFT PÉCHÉS CAPITAUX.

polis secrets, myslérieux, entre la mère et les créatures de son sang; un indéfinissable pressentiment contre lequel Sophie lutta pourtant de toutes ses forces, car elle le trouvait injustifiable, insensé, lui disait quelinstinct de sa petite fille ne la trompait peutêtre pas à l'endroit de M. Pascal, quoique jusqu alors la jeune mère, loin d'avoir le moindre soupçon sur cet homme, le rei2;<irdût, au contraire, en le jugeant d'après ses actes, conmie un homme d'un caractère rempli de noblesse et de générosité.

Charles Dutertre, ne se doutant pas des impressions de sa femme et de son père, reprit en riant :

— C'est moi qui vais faire à mon tour la leçon à co grand-père et à celte mère qui se prétendent si entendus au jargon et aux sentiments des enfants... Notre excellent ami a Técorce rude, les sourcils épais, la barbe noire, la figure brune, la parole brusque... c'est, en un mot, une sorte de bourru bienfaisant. Il n'en hiut pas davantage pour lui mériter le titre de méchani de par 1 autorité du jugement de cette blondinette.

A ce moment la jeune servante entra et dit à sa maîtresse :

— Madame. ..IMademoiselleHubert est la avec sadomestique, et...

— Anlonine?... quel bonheur!... dit Sophie en se levant vivement pour aller au-devant de la jeune fille.

— Madame... ajouta mystérieusement la servante, Agathe demandes! M. Pascal aime les pois au sucre ( u au lard?

— Charles! dit gaiement Sophie a son mari, c'est j.;iavc... (ju'en penses- lu?

— Il faut faire un plal de pois au sucre et un plat do pois au lard, répondit Charles, duri air médilatif.

— Il n'y a que les nialliématicicns pour résoudre les problèmes, reprit Sophie; puis, emmenant ses deux enfants par la main, elle ajouta :

— Je veux faire voir a Antonine comme ils sont embellis et grandis.

— iMais j'espère bien, dit M. Dutertre, que tu prieras mademoiselle Hubert démonter ici... sinon j'irais la chercher!

— Je vais conduire les enfants à leur Iponne et je remonte avec Antonine.

— Charles, dit le vieillard en se levant lorsque la jeune femme eut disparu, donne-moi ton bras, je te prie.

— Volontiers, mon père; mais M. Pascal ne peut tardera arriver.

— Et tu Liens... k ce que je sois là, mon ami?...

— Vous savez, mon père, tout le respect que noire ami a pour vous, et combien il est heureux de vous; le témoigner.

Après un moment de silence, le vieillard reprit :

— Sais-tu que, depuis que lu 1 aschassé, ton ancien caissier Marcelange est souvent allé voir M. Pascal?

— Voilà, mon père, la première nouvelle que j'en apprends.

— Cela ne te paraît pas singulier?

— En effet...

— Écoute-moi... Charles... je...

— Pardon, mon père, reprit Dutertre en interrompant le vieillard, maintenant, j'y songe : rien de plus naturel, je n'ai pas vu notre ami depuis que j'ai renvoyé Marcelange; celui-ci n'ignore pas mon amitié

pour M. Pascal, et il sera peut-être allé le voir pour le prier d'intercéder auprès de moi.

— Cela peut s expliquer ainsi, dit le vieillard en réfléchissant. Cependant. ..

— Eh bien! mon père...

— L'impression de ta petite fille... m'a tout à l'heure frappé.

— Allons, mon père, reprit Dutertre en souriant, vous dites cela pour faire votre cour à ma femme .. Malheureusement elle ne peut pas vous entendre. Mais je lui rapporterai votre coquetterie pour elle...

— Je dis cela, Charles, reprit le vieillard d'un ton triste, parce que si puérile qu elle le paraisse, 1 impression de ta petite fille... me semble d'une certaine gravité, et quand je la rapproche de quehpies circonstances qui me viennent à cette heure à l'esprit, quand je songe enfin aux fréquentes entrevues de Âlarcelange et de M. Pascal, malgré moi, je te l'avoue, je ressens à son égard une vague défiance.

— Mon père... mon père... reprit Charles Dutertre avec émotion, sans le vouloir... et par tendresse pour moi... vous m'afiligez beaucoup... Douter de M. Pascal... douter de notre généreux bienfaiteur... Ahl tenez, mon père... vrai... voilà le premier chagrin que j'ai ressenti depuis longtemps... Se défier sans preuves... subir l'influence de la fugitive impression d'un enfant, ajouta Dutertre avecla chaleur de son généreux naturel, cela est injuste... aussi...

— Charles... dit le vieillard blessé de la vivacité de son fils.

— Pardon... pardon, mon bon et excellent père, s'écria Dutertre, en prenant les mains du vieillard entre les siennes. J'ai été vif... excusez-moi... mais un

nionienl l'amitié a parlé plus haut que mon respect pour vous...

— Mou pauvr e Charles, répondit aifectueusement le vieillard, fasse le ciel que tu aies raison contre moi, et loin de me plaindre de ta vivacité, j'en suis heureux. Maisj entends quelqu'un. ..viens, reconduis-moi.

Au moment où 1\I. Dutertre refermait h porte de la chambre où il avait ramené l'aveugle, mademoiselle Antonine Hubert entrait dans le salon, accompagnée de madame Dutertre.

Que l'on nous pardonne la mythologie de cette comparaison surannée, mais IHcbé qui servait d'échansona l'olympe païen, n'a pu réunir plus do fraîcheur, d'éclat dans sa beauté irurhumaiue que n'en réunissait dans sa modeste beauté terrestre, mademoiselle Hubert, dont M. Pascal avait surpris le secret et amoureux accord avec Frantz.

Ce qui charmait le plus dans cette jeune fille, c'était surtout cette beauté de quinze ans et demi, a peine épanouie, qui tient de l'enfant par la candeur, par la grâce ingénue, et de la jeune fille par les charmes voluptueusement naissants; âge enchanteur encore plein de mystères et de chastes ignorances, aube encore pure, transparente et blanche, que les premières palpitations d'un cœur innocent vont nuancer d'un coloris vermeil...

58 LES SEPT PÉCHÉS Capitaux.

Tel était l'âge d'Antonine : et elle avait le cTiarmo cl tousk'S ( luiriiu s de cet âge.

Afin û liiimaniseï' noire Hébé, nous la ferons descendre de «on piédestal antique, et voilant modestement son joli corps de marbre rosé, aux formes si délicates, si virginales, nous la vêtirons d'une éléganto robe d'été; unmantelet de soie noire cachera son busio dune finesse de contours toute juvénile, tandis qu'un chapeau de paille, doublé de tafletas rose comme ses joues, laissant apercevoir ses bandeaux de cheveuxd'un châtain très-clair, encadrera l'ovalede cette ravissante petite tête, d'une carnation aussi fraîche, aussi blanche, aussi satinée, que celle des enfants que la jeune fille venait d'embrasser.

En entrant dans le salon avec Sophie, mademoiselle Hubert rougit légèrement, car elle avait la timidité de ses quinze ans; puis, mise à l'aise par le cordial accueil de Duterlre et de sa femme, elle dit 'a celle-ci avec une sorte de déférence puisée dans leurs anciennes relations de pea7e et de mè7'e, ainsi qu'on disait au pensionnat où elles avaient été élevées ensemble, malgré leur différence d'âge :

— Vous ne savez pas la bonne fortune qui m'amène, ma chère Sophie? — Une bonne fortune ! . . . tant mieux , ma petite Antonine .

— Une lettre de Sainte-Madeleine... reprit la jeune fille en tirant une enveloppe de sa poche.

— Vraiment! s'écria Sophie, rougissant de surprise et de joie, en tendant impatiemment la main vers la lettre. — Comment, mademoiselle Antonine, repritgaiement Charles Dutertre, vous êtes en correspondance avec le paradis?... cela, il est vrai, ne doit pas m'étonner. .. cependant.

— Taisez-vous, monsieur le railleur, reprit Soplii , et ne plaisantez pas de notre meilleure amie... à Aiitonine et à moi...

— Je m'en garderai bien... Pourtant, ce nom do Sainte-Madeleine?

— Comment! Charles? est-ce que je ne t'ai pas mille fois parlé de mon amie de pension... mademoiselle Madeleine Silveyra, qui, vu son absence, a été, par procuration, marraine de notre chère petite? A quoi songes-tu donc?

— J"ai très-bonne mémoire, au contraire, ma chère Sophie, reprit Dutertre; car je n'ai pas oublié que celle jeune iMexicaine était d'une beauté si singulière, si étrange, disais-tu, quelle inspirait, au moins, autant de surprise et d'attrait que d'admiration.

— C'est d'elle-même qu'il sagit, mon ami; après moi, Madeleine a servi de petite mère à Anionine, ainsi que nous disions à la pension, où l'on confiait aux soins de chaque grande, un enfant de dix ou onze ans... Aussi, en quittant notre maison déducation, j'ai légué cette chère Antonine à l'affection de Sainte- Madeleine.

— C'est justement le surnom qui a causé mon erreur, reprit Dutertre, surnom qui, je l'avoue, me semble très-ambitieux ou très-humble pour une si jolie personne, car elle doit être à peu près de ton âge.

— On a donné a Madeleine le surnom de sainte à la pension, parce qu'ellele méritait, monsieur Dutertre, reprit Antomne avec son grand sérieux de quinze ans; et pendant les deux années qu'elle a été ma petite mère, on a continué de l'appeler Sainte -Madeleine comme du temps de Sophie.

— C'était donc une bien austère dévote, que made-

60 MS SEPT l'ÉCIIÉS CAPITAUX.

moiselle Sainte-Madeleine^ demanda Dulertre.

— Madeleine, comme presque toutes les personnes de son pays ( nous avions francisé son nom de Magdalena) s'adonnait à une dévotion particulière. Elle avait choisi le Christ; et son adoration pour le Sauveur allait parfois jusqu'à l'extase, reprit Sophie. Du reste, elle alliait à celte dévotion ardente, le caractère le plus afiectueux, le cœur le plus chaleureux, et l'esprit, le plus piquant, le plus enjoué du monde ..Mais, je t'en prie, Charles, laisse-moi lire sa lettre... je suis d'une impatience!... tu juges? la première lettre après deux ans de séparation! Nous voulions, Antonine et moi, lui garder rancune de son long silence; mais, au premier souvenir de cette méchante Sainte-Madeleine, nous voici, tu le vois, désarmées...

Et prenant la lettre que mademoiselle Hubert venait de lui remettre, Sophie reprit avec émotion, à mesure qu'elle lisait :

— Chère Madeleine... toujours affectueuse et tendre... toujours spirituelle et gaie, toujours sensible aux chers souvenirs du passé... Après quelques jours do repos a Bîarseille, à son arrivée de Venise... d'où elle vient, elle part pour Paris, presque en même temps que sa lettre... et elle ne penso qu'au bonheur de revoir Sophie. son amie. ..et Antonine, notrepefîVe fille... a qui elle écrit en hilte pour nous deux : et elle signe comme à la pension :

Sainte-Madeleine.

— Elle n'est donc pas encore mariée? demanda Charles Dutertre.

— Je n'en sais rien, mon ami, reprit sa femme, puisqu'elle signe seulement son nom de baptême.

— Au fait, reprit Charles en souriant, pouvais-je

i.A L(XU«E. 61

faire une pareille question ? une iainie... î^o nicirier ! A cet instant la jeune servante entra, et, restant au seuil de la porte, fit un signe d intelligence à sa maîtresse; mais celle-ci répondit :

— Vous pouvez parler, Julie, mademoiselle Antonine n'est-elle pas de la famille?

— Jiadame, dit la servante, Agathe demande si elle ])f'ut toujours mettre le poulet à la broche, quoique M. Pascal n'arrive pas?

— Certainement, dit madame Dutertre, M. Pascal est un peu en retard, mais, je n'en doute pas, il sera ici d'un instant à l'autre.

— Vous attendez donc quelqu'un, Sophie? dit Antonine lorsque la servante se retira, alors, au revoir... iijoula h) jeune fille avec un léger soupir, je ne venais pas seulement pour vous apporter la lettre de Sainte- /l/flrfe/ei?ie... je desirais longuement causer avec vous... je reviendrai demain, ma chère Sophie.

— Mais pas du tout, ma petite Antonine, j'use do mon autorité d'ancienne mère pour retenir ma chère fille à déjeuner avec nous... C'est une espèce de fête de famille... Est-ce que ta place n'y est pas marquée, mon enfant?

— Allons, mademoiselle Antonine, dit Charles, faites-nous ce sacrifice.

— Vous êtes mille fois bon, monsieur Dutertre; mais, en vérité, je ne puis accepter.

— Alors, reprit-il, je vais employer les grands moyens de séduction, en un mot, mademoiselle Antonine, si vous nous faites le plaisir de rester, vous verrez l'homme généreux qui, de lui-même, est venu à notre secours il y a aujourd'hui un an; car c'est l'anniversaire de cette noLle action que nous fêtons.

Sophie, ayant oublié l'espèce de pressent iment éveillé en elle par les paroles de sa petite fdle, ajouta :

— Oui, ma petite Aiilonine, lors de ce moment de crise désastreuse et de si pénible gêne dans les allaires, M. Pascal a dit a Charles ; monsieur, je ne vous connais pas pefifonnellemeiit, mais je; sais que vous êtes aussi probe quinlelliii;ent et laborieux. Vous avez besoin de cinquante mille écus pour faire face à vos affaires; je vous les offre en ami... acceptez-les... en ami; quant aux conditions d'intérêts, nous les réglerons plus lard et encore... en ami.

— En cliel, dit Antonine, c'était noblement agir.

— Oui, reprit M. Dulertre avec une émotion profonde, car ce n'est pas seulement mon industrie qu'il sauvait, qu'il assurait, c'était le travail des nombreux ouvriers que j'emploie. .. c était le repos de la vieillesse de mon père, le bonheur de ma femme, l'avenir de mes enfants. ..Oh! restez, mademoiselle Antonine... C'est si rare, c'est si doux, la contemplation d'un homme de bien... Mais, tenez... tenez, le voilà, ajouta ]M. Dutertre en voyant passer M. Pascal devant la fenêtre du salon.

— Je suis bien touchée de ce que Sophie et vous venez de m'apprendre, monsieur Dutertre, et je regrette de ne pouvoir me trouver avec Ihomme généreux à qui vous devez autant... mais le déjeuner me mènerait trop loin... il faut que je rentre de bonne heure... JMon oncle m'attend, il a été celte nuit encore très-souffrant; dans ses moments de crise douloureuse, il désire toujours que je sois près de lui... et cette crise peut revenir d'un moment à l'autre.

Puis, tendant la main 'a Sophie, lajeune filleajoula :

— Je pourrai bientôt vous revoir, n'est-ce pas?

— Demain ou après-demain, ma chère pclife Anlonine, j'u'ai chez toi, et nous causerons aussi longuement que tu le désireras.

La porte s'ouvrit : M. Pascal entra.

Anlonine embrassa son amie, et celle-ci dit au financier avec une affectueuse cordialité :

— Vous me permettez, n'est-ce pas, monsieur Pascal, de reconduire mademoiselle?... Je n'ai pas besoin de vous dire combien j'ai liâte de revenir...

— Pas de façons, je vous prie, ma chère madame Dutertre, balbutia M. Pascal, malgré son assurance, stupéfait qu'il était de rencontrer encore Anlonine qu'il suivit d un sombre et ardent regard jusqu'à co qu'elle eût quitté la cbambre.

M. Pascal, à l'aspect d'Anlonine, qu'il voyait pour la seconde fois dans la matinée, était, nous l'avons dit, resté un instant stupéfait de surprise et d'admiration devant cette beauté si candide, si pure.

— Enfin! vous voiFa donc! dit Charles Dutertre avfc expansion, en tendant ses deux mains à 31. Pascal, lorsqu'il se trouva seul avec lui. Savez-vous que nous commencions à douter de votre exactitude?... Toute la semaine, ma femme et moi nous nous faisions une joie de cette matinée... car, après l'anniversaire delà naissance de nos enfants... le jour que nous fêtons avec le plus de bonheur, est celui d'où a daté, grâce à vous, la sécurité de leur avenir. C'est si bon, si doux

G'i LES SF.PT l'ÉCHÉS CAPITAUX.

de se sentir, par la reconnaissance et par le cœur, k la hauleurd'unde ces actes généreux qui honorent autant celui qui offre que celui qui accepte!

31. Pascal ne parut pas avoir entendu ces paroles de M. Dutertre, et lui dit :

— Quelle est donc celte toute jeune fille qui sort d'ici?

— Mademoiselle Antonine Hubert.

— Est-ce qu'elle serait parente du président Hubert qui a été dernièrement si malade?

— C'est sa nièce...

— Ah! fit Pascal en réfléchissant.

■ — Vous savez que si mon père n'était pas des nôtres, reprit M. Dutertre en souriant, notre petite fête ne serait pas complète. Je Vais l'avertir de votre arrivée, mon bon monsieur Pascal...

Et comme il faisait un pas vers la porte de la chambre du vieillard, M. Pascal l'arrêta d'un geste, et lui dit :

— Le président Hubert ne demeure-t-il pas... Et comme il hésitait, Dutertre ajouta :

— Rue du Faubourg-Saint-Honoré; le jardin touche h celui de l'Élysée-Bourbon.

— Et y a-t-il longtemps que cette jeune fille habite chez son oncle?

Dutertre, assez surpris de l'insistance de M. Pascal au sujet d'Antonine, reprit :

— Il y a trois mois environ que M. Hubert est allé chercher mademoiselle Antonine à Nice, où elle était restée après la mort d'une de ses parentes.

— Et madame Dutertre est fort liée avec cette jeune personne?

— A la pension,, où elles étaient ensemble, Sophie

Li LUxunE. 65

lui servait de mère, et elles sont restées dans les termes de la plus tendre aS'ection.

— Ah!... fit encore Pascal, et de nouveau il parut réfléchir profondément pendant quelques instants.

Cet homme possédait une grande et rare faculté qui avait contribué à sa prodigieuse fortune : ainsi que Ton ouvre et que Ion ferme à volonté certains casiers, M. Pascal pouvait momentanément se détachera son gré des plus profondes préoccupations pour entier froidement dansunordn^ d'idées complètement opposé k celles quil venait de quitter. Ainsi, après l'entrevue de Frantz et d'Antonine qu'il avait surpris et dont il s'était trouvé si terriblement ému, il retrouvait toute sa liberté d'esprit pour causer d'affaires avec l'archiduc et le torturer.

De même, après cette dernière rencontre avec An- (onine chez Dutertre, il ajourna, pour ainsi dire, ses violents ressentiments, ses projets, au sujet de la jeune fille, et, s'occupant de toute autre chose, il dit au mari de Sophie avec bonhomie :

— En attendant le retour de votre chère femme, mon ami, j'ai à vous demander un petit service.

— Enfin, s'écria Dutertre radieux en so frottant joj'eusement les mains; enfin... vaut mieux tard que jamais!

— Vous avez eu pour caissier... un nommé Marcelange!

— Malheureusement pour moi...

— Malheureusement?

— Il a commis ici, non pas un acte d'improbité, à aucun prix je ne lui aurais épargné la punition de sa faute; mais il a commis un acte d'indélicatesse dans des circonstances telles qu'il m'a été démontré que cet

homme était un misérable... je et l'ai chassé...

— Marcelange m'a dit qu'en ell'et vous l'aviez renvoyé.

• — Vous le connaissez? reprit Dutertre Irès-surpris et se rappelant les paroles de son père.

— 11 y a quelques jours... il est venu chez moi... il désirait entrer dans la maison Durand...

— Lui, cliez des gens si honorables?

— Pourquoi pas? il a bien été employé chez vous!

— IMais, ainsi que je vous l'ai dit, mon bon monsieur Pascal, je l'ai chassé dès que sa conduite m'a été connue...

— Bien entendu! seulement comme il se trouve sans place, il faudrait, pour entrer dans la maison Durand, qui est prêle à accepter ses services, il faudrait à ce pauvre garçon, une lettre de recommandation de votre part; avec cette garantie, il est accepté d'emblée : or, cette lettre, mon cher Dutertre, je venais tout bonnement vous la demander.

Après un moment de brusque étonnemcnt, Dutertre ajouta en souriant :

— Après tout, cela ne doit pas m'étonner... vous êtes si bon!... Cet homme est rempli de finesse et de fausseté. . il aura surpris votre bonne foi...

— Jecrois, en effet, Marcelange très-fin, très-madré; mais cela ne peut vous empêcher de me donner la lettre dont je vous parle.

Dutertre crut avoir mal entendu ou s'être fait mal comprendre de M. Pascal; il reprit :

— Pardon.., je vous ai dit que...

— Vous av(^z a vous plaindre d'un acte d'indélicatesse de la part de ce garçon; mais bah! qu'est-ce que cela fait?

LA i.i'xcaE. G7

— Comment, monsieur Pascal... qu'est-ce que cela fail?Sachez donc qu'à mes yeux,raclion decel homme était plus condamnable encore peut-être qu'un détournement de fonds!

— Je vous crois, mon brave Dutertre, je vous crois; il n'est pas de meilleur juge que vous en matière d'honneur; le Marcelange me semble, il est vrai, un rusé compère... et, s'il faut tout vous dire, c'est à cause de cela que je tiens, je tiens beaucoup "a ce quil soit recommandé par vous.

— Franchement, monsieur Pascal... je croirais agir en malhonnête homme en favorisant l'entrée de Marcelange dans une maison respectable à tous égards.

— Allons! faites cela pour moi... voyons!

— Ce n'est pas sérieusement que vous me parlez ainsi, monsieur Pascal?

— C'est très-sérieusement!

— Après ce que je viens do vous confii:!r tout à l'heure?

— Eh! mon Dieu, oui!

— Vous! vous! 1 honneur et la loyauté même!

— Moi! l'honneur et la loyauté en personne, je vous demande celte lettre.

Dutertre regarda d'abord IVI, Pascal avec stupeur; puis, en suite d"un moment de réflexion, il reprit d'un ton d'affectueux reproche :

— Ah ! monsieur, après une année écoulée.... cette épreuve était-elle nécessaire?

— Quelle épreuve?

— Me proposer une action indigne afin de vous assurer si je méritais toujours votre confiance.

— Mon cher Dutertre, je vous répèle qu'il me faut

r>8 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAIX.

cette lettre.,. II s'agit pour moi d'une affaire fort déiicale et fort importante.

M. Pascal parlait sérieusement. Dutertre ne pouvait plus en douter ; il se souvint alors des paroles de son père, des pressentiments de sa petite fille, et, saisi d'un vague effroi, il reprit d'une voix contrainte :

— Ainsi, monsieur, vous oubliez la grave respon- Scibilité qui pèserait sur moi si je faisais ce que vous désirez.

— Eh! mon Dieu, mon brave Dutertre, si l'on ne demandait à ses amis que des choses faciles!

— C'est une chose impossible que vous me demandez, monsieur...

— Allons donc... vous me refuserez cela!... 'a moi?

— ^Fonsieur Pascal, dit Dutertre d'un accent à la fois ferme, et pénétré, je vous dois tout... il n'est pas de jour où mon père, ma femme et moi, nous ne nous rappelions qu'il y a un an, sans votre secours inespéré, notre ruine et celle de tant de gens que nous faisons vivre étaient immanquables. Tout ce que la reconnaissance peut inspirer d'affection, de respect, nous le ressentons pour vous... toutes les preuves de dévouement possibles, nous sommes prêts à vous les donner avec joie... avec bonheur... mais...

— Un mol encore... et vous me comprendrez, reprit M. Pascal, en interrompant Dutertre. Puisqu'il faut vous le dire... j'ai un intérêt puissant... à avoir quelqu'un 'a moi... tout à moi, vous entendez bien?... tout à moi, dans la nnaison Durand... or, vous concevez, en tenant ce Marcelange par la lettre que vous me donnerez pour lui, et parce que je sais de ses

anlécédenis, je me fais de lui une créature, un instrument aveugle. Ceci est tout à fait entre nous, mon cher Dutertre... et, comptant sur votre discrétion absolue., j'irai même plus loin, je vous dirai que...

— Pas un mol de plus à ce sujet, monsieur, je vous en conjure, sécria Dutertre, avec une surprise et une douleur croissantes; car il avait cru jusqu'alors M. Pascal un homme d'une extrême droiture. Pas un mot de plus... il est des secrets dont on n'accepte pas la confidence.

— Pourquoi?

— Parce qu'ils peuvent devenir t rès-embarrassants. . . monsieur.

— Vraiment? les confidences d'un vieil ami peuvent devenir gênantes!soit,je les garderai... Alors donnezmoi cette lettre, sans plus d'explications.

— Je vous répète que cela m'est impossible, monsieur.

M. Pascal brida ses lèvres et plissa imperceptiblement ses sourcils; aussi surpris que courroucé du refus de Dutertre, il avait peine à croire, dans 1 ingénuité de son cynisme, qu'un homme qu'il tenait en sa dépendance eût l'audace de contrarier sa volonté ou le courage de sacrifier le présent et l'avenir a un scrupule honorable.

Cependant, comme 5Î. Pascal avait \m intérêt véritablement puissant à obtenir la lettre qu'il demandait il reprit avec un accent d'affectueux reproche :

— Comment... vous me refusez cela... mon cher Dutertre... a moi, votre ami?

— Je vous le refuse surtout 'a vous, monsieur, qu avez eu assez de foi dans ma sévère probité... pour

Page 1