I.A HIXIIRE. T. u
us LE DOMINO ROrCE.
Grizzo desrendit, s'éloigna, et se mêla aux groupes des promeneurs, sans toutefois perdre de vue la pauvrette qui restait là, tranquille etcalme comme la perdrix qui ne devine point l'approche du limier.
— Au palais Fornasari! dit Camillo, après avoir admiré de nouveau et de plus près les jolis traits de la petite Vénitienne éclairée par les rayons de la lune, qiù faisaient resplendir sa peau blanche et dorée,
La gondole repartit comme une Qèche.
— Chantez! ajouta Camillo.
Ellesbateliersélevant la voixen chœur firent entendre une de ces barcaroles bien-aimées des pêcheurs deslagunes, une de ces barcaroles dont rien ne saurait exprimer la douce et magique harmonie le soir sur les flots tranquilles.
Pendant ces chants, la gondole avait traversé divers canaux à peu près déserts.
Soudain un brusque mouvement rétrograde des avirons l'arrêta en face d'un palais de belle apparence.
Tout dans les alentours était silencieux; une faible lumière brillait seulement au premier étage, à l'une des fenêtres masquées en dehors par une jalousie.
Camillo prit sa guitare, l'accorda et se mit à chanter amoroso une romance de sa composition.
La voix du Vénitien était agréable; aussi, vers le sixième couplet, une ombre intercepta la lumière de l'intérieur, la fenêtre s'ouvrit, une petite main blanche souleva la jalousie; mais dès que le chanteur eut été reconnu, la jalousie- retomba, et la fenêtre fut refermée avec une vivacité qui annonçait, sinon de la colère, au moins un vif mouvement d'impatience.
Camillo chanta deux ou trois couplets encore, puis craignant fpio la fraîcheur du soir ne finît par l'en-
rouer, il fit prendre à ses gondoliers le chemin de sa demeure.
Il était rentré depuis quelques instants, avait échangé ses vêtements d'apparat contre une somptueuse robe de chambre, et, a demi étendu sur un divan, savourait un sorbet au marasquin, quand on frapppa légèrement à la porte.
— Entrez! dit-il, Ali! c'est toi, Grizzo!
— Moi-même, signore.
— Et sais-tu quelque chose?
— Beaucoup de choses, signore.
— Le nom de la jeune fille?
— Pépita.
— Son âge?
— Dix-sept ans.
— Elle demeure?...
— Tout près de l'église de la madone des Fleurs,
— Et, pour me servir de ton expression pittoresque, est-ce une vierge folle?
— Sage comme la bienheureuse Gizelda, vierge et martyre, ma patronne! Elle habite une petite maison soûle avec son père, vieux soldat infirme, paralytique et aveugle. Elle le soigne constamment, et sort si peu que c'est un miracle que nous l'ayons rencontrée ce soir. Elle a d'ailleurs un amoureux qui doit, dit-on, l'épouser.
— Un pêcheur ou un gondolier, sans doute?
— On l'ignore, et c'est la seule chose étrange dans la vie de cette jeune fille. L'amoureux en question, (jujnd il vient chez elle, est toujours masqué.
— Ah!
— Il est vêtu, du reste, comme un homme du peuple, et l'on ne comprend pas celle précaution de ca-
120 LE DOMINO ROLGE.
cher ainsi son visage, du moins pour de semblables rendez-vous.
— Tu piques ma curiosilé, Grizzo! Quel peut être mon rival?
— Yolre rival, signore?
— Oui. Ne comprends- lu pas qu'il faut que celte jeune fille soit à moi?
— Pardon, signore, mais cela me semble impossible!
— Impossible! Allons donc! lu es fou, Grizzo! mipossible à Camillo Cavalcanti...
— Je suis fou, sans contredit, si tel est l'avis de Votre Seigneurie; mais je pense que c'est précisément parce que vous êtes le plus brillant seigneur de Venise que cette conquête offre d'insurmontables difficultés. Votre éclat effrayera l'enfant! Vous ne serez point reçu dans la maison!...
— Il y a une apparence de raison dans ce que lu me dis là; aussi tu auras soin, Grizzo, de me tenir prêt pour demain un costume complet de pêcheur des lagunes!
— Cela sera fait, signore!
Vers le milieu du jour qui succéda à cette soirée, une gondole fort simple, quoique portant à sa proue un écusson surmonté d'une couronne de baron, s'arrêta devant l'escalier du palais Foruasari, et un jeune bomme, francliissant les marches, entra rapidement dans l'intérieur de la cour.
— La signera est-elle visible? demanda- t-il à un valet.
— Oui, signore, répondit ce dernier.
Et après avoir introduit le jeune homme dans un élégant salon, illeauitla pour aller prévenir sa maîtresse.
Ce visiteur était un P'rançais âgé de vingt-huit ans. de moyenne taille, d'une tournure et d'un visage distingués. Ses yeux étaient noirs, ses cheveux de la môme couleur tranchaient avec son teint aussi blanc que celui d'une femme.
Il portait avec goût les modes de la cour de France, était spirituel, beau joueur, aimait singulièrement Paris, l'aurait regagné depuis longtemps si l'amour ne l'avait enlacé et retenu à Venise, où il était venu par curiosité avec une ambassade.
Ayant rencontré dans une fête Héléna Fornasari, toute jeune veuve de dix-neuf ans, Georges, baron de Chivry, tel était le nom du cavalier français, s'était pris de belle passion pour elle, avait risqué bientôt un aveu qu'on avait écouté de la manière la plus indulgente, et enfin, au bout de quelque temps, s'était vu payer de retour.
Héléna ne dépendait que d'elle seule, aussi ne prévoyait-elle nul obstacle à son union avec le baron. Mais elle n'en avait point fixé l'époque, et elle évitait de rendre cette liaison publique, craignant que le desappoinlement.de ses soupirants nombreux n'amenât pour Georges quelques coups d'épée, ou, ce qui était pis, quelques coups de poignard.
— La signera attend Votre Seigneurie , dit le valet en reparaissant et en ouvrant au baron la porte du plus délicieux boudoir qu'il soit possible d'imaginer.
Figurez-vous une pièce ovale, au plafond formant coupole et peint à fresque, et aux murailles revêtues d'une teinture de velours cramoisi à crépines d'or.
De longs rideaux de même couleur interceptaient les rayons du jour et ne laissaient pénétrer dans l'appartement qu'une lumière douce et voilée.
Imaginez, dans de magnifiques bordures, plusieurs de ces hautes glaces qui valurent à Venise une telK; réputation, et sur une table de marbre noir, une foule de ces objets charmants dont s'entourent encore aujourd'hui les femmes à la mode. Les statuettes d'or et d'argent, des ivoires ciselés, des vases de Benvenuto Cellini, etc, etc., et surtout rêvez, si vous le pouvez, la délicieuse jeune femme, qui empruntait un nouveau charme de ce splendide entourage.
Héléna était blanche comme un lis, et pâle do cette pâleur dorée particulière aux Italiennes et aux. Espagnoles. La rougeur éclatante de ses lèvres contrastait d'une façon charmante avec la carnation délicate de son visage.
Si vous voulez avoir une idée exacte de cette ravissante Italienne, allez à Venise, et faites-vous montrer, dans la galerie du palais de Santa-Croce, le portrait d'une jeune femme en deuil.
Sur le cadre de ce tableau, vous remarquerez deux lettres : H. C.
La première de ces lettres, on le devine, veut dire Iléléna.
— Vous voila, mon cher seigneur! dit-elle en tendant la main au jeune homme.
— Oui, ma bien-aimée, répondit Georges en portant cette main k ses lèvres, je viens vous demander quand vous ferez un roi de votre esclave, un bienheureux de celui qui souffre tant de vos rigueurs?
— Ce qui veut dire, n'est-ce pas, en termes moins poétiques : Quand Iléléna Fornasari deviendra- telle baronne de Chivry?
— Comme vous voudrez, mais j'aime mieux ma première idée. Enfin, Héléna, répondez, soit h ma
question, soit a la vôtre, et pourvu que vous disiez : bientôt! jamais mot plus charmant n'aura rempli mon âme de bonheur!
— J'hésite, j'hésite beaucoup! répliqua la jeune femme avec un sourire malicieux.
— Vous hésitez! s'écria Georges en tressaillant.
— Oui.
— Doutez-vous donc de moi?
— Pas le moins du monde!
— Eh bien?
— C'est qu'il me faudra, voyez-vous, cesser d'être Ilalienae.
— Vous deviendrez Française! La Franco y gagnera, et vous n'y perdrez pas.
— Quitter ma belle Venise!
— Pour habiter mon beau Paris!
— Renoncer aux gondoles!
— Vous aurez des chevaux.
— Aux sérénades! Et, tenez, justement hier soir encore...
— Hier soir?...
— Un galant musicien est venu sous celte fenêtre...
— Achevez, Héléna! pour l'amour de Dieu, achevez!
— Me jurer...
— Quoi donc?
— Qu'il m'aimait a en perdre la tête!
— L'insolent! murmura Georges en touchant involontairement la poignée de son épée. Et qui donc a osé...
— Oh! mon Dieu! ne soyez donc pas jaloux pour si peu! Ce n'est que Camillo Cavalcanti!
y2k LE DOMINO ROIGE.
— Lui, ce fat déshonoré, ce débauché perdu de dettes!
— On dit, mio caro, que la beauté est comme le soleil, et quelle brille pour tout le monde! CiimiUo est galant d'ailleurs, plus galant que vous, car il clianle sous mes fenêtres le soir, et depuis que vous prétendez m'aimer...
— Prétendez... le mot est dur!
— Depuis que vous m'aimez, si vous voulez, vous ne m'avez pas donné une pauvre petite sérénade.
— C'est qu'on ne le fait pas en France!
— Nous sommes à Venise.
— Eh bien! demain je réparerai ma faute...
— Et je vous pardonnerai.
— Mais je vous en prie, chère Héléna, fixez le jour de notre union!
— Nous en reparlerons plus tard.
— Pourquoi pas tout de suite?
— Parce que cela ne me convient pas! c'est une excellente raison. Adieu donc, et surtout n'oubliez pas la sérénade!
Et Georges de Chivry quitta sa fiancée.
li'autant de Pépita.
Tandis que se passaient, au palais Fornasari, les fiiits que nous venons de rapporter, une scène presque du même genre avait lieu à la petite maison, voisine de l'église de la Madone.
Un homme vêtu commo un pêcheur, et masqué.
LE DOMINO ROrcE. 125
ouvrit la porte qui donnait sur le quai, entra dans la première pièce qu'il trouva déserte, frappa doucement à une seconde porte qui conduisait aune autre chambre,et une voix de jeune fille demanda de l'intérieur :
— Qui est la?
— Moi, Beppo!
— Entrez, ami, je suis seule avec mon père!
La jeune fille qui venait de parler était debout près d'un vieillard aux longs cheveux blancs, étendu dans un fauteuil à côté de la fenêtre, et dont la tête belle et noble recevait un nouveau caractère de la cicatrice d'un large coup de sabre qui partait du haut du front et se prolongeait jusqu'au bas de la joue.
Ce vieillard était envelo()pé d'un large manteau de laine et ses jambes reposaient sur une chaise placée devant lui.
Le nouveau venu, en se démasquant, montra les traits du bravo Mammone.
Un sourire éclaira la figure du vieux soldat, il essaya de faire a l'arrivant un signe affectueux, et ses lèvres murmurèrent quelques sons inintelligibles. Laparolysie duut il était frappé l'avait rendu sourd et muet.
Beppo s'approcha de lui, prit sa main décharnée et la porta à ses lèvres avec une tendresse respectueuse.
— Comment va-t-il aujourd'hui, Pépita? demandat-il à la jeune fille.
— Comme toujours, Beppo! Il souffre avec courage, et son chapelet ne le quitte pas.
Effectivement on voyait entre les doigts du vieillard un chapelet à gros grains d'ébène, terminé par une petite croix en argent.
— Il y a bien longtemps que nous ne vous avons vu, Beppo!
— Je n ai pu venir hier.
— Heureusement, car vous ne m'auriez pas trouvée.
— Vous êtes sortie!!!
Et le bravo ne put retenir un mouvement de surprise et d'inquiétude en prononçant ces mots.
— Ne vous tourmentez pas, Beppo, personne ne m'a parlé, personne ne m'a même regardée en roule; je suis sortie parce que mon père et le ménage avaient besoin de dilférentes choses.
— Ètes-vous rentrée tard?
— Après la nuit tombée; mais les places et les quais étaient si remplis de monde qu'il n y avait réellementpas plus de danger pour moi qu'en plein jour, j'ai eu cependant une grande frayeur.
— Et pourquoi?
— Parce que j'ai rencontré, à deux ou trois cents pas d'ici, des pécheurs portant un cadavre qu'ils venaient de trouver dans les lagunes. C'était un jeune homme, Beppo, un beau jeune homme! Ce malheureux avait été assassiné la veille, et l'on disait, autour du corps, qu'il portait la marque de cet homme infâme, de cette bête fauve plutôt, qu'on a surnommé : JMammone!
— L'on disait cela, murmura le bravo d'une voix altérée.
— Oui. Mais est-ce-vrai, Beppo, dites-moi, est-ce bien vrai qu'il y ait à Venise des hommes capables do tuer pour de l'argent? Moi je ne puis le croire.
— C'est vrai, c'est bien vrai.
— Et la justice les laisse vivre?
— Oui. La justice! qu'est-ce que la justice humaine?
LE DOMINO ROÛGE. 127
— Et la malédiction du ciel ne s'appesantit pas sur eux?
— Peut-être.
— Oh! je ne suis qu'une faible femme, mais si mes prières sont entendues là-haut! Mon Dieu, maudissez-les!
— Taisez-vous, Pépita, taisez-vous! enfant, votre bouche est pure et ne doit adresser au ciel que des prièrcsde pardon. Ne maudissezjamais! Dieu ne peutil pas faire grâce? Et savez-vous d'ailleurs ce quesouffrent ces hommes? Connaissez-vous leurs remords? N'ignorez-vous pas si une terrible fatalité s'appesantit sur eux et leur dit : Du sang! du sang!
En parlant de lasort»^, Mammone était devenu pâle comme un linceul.
— Vous pouvez avoir raison, Beppo, répliqua la jeune fille après un moment de silence, mais pour de tels crimes, je suis sans pitié! Je comprends qu'on frappe par haine, je suis Italienne! Jecomprends qu'on frappe par vengeance. Et je crois que Dieu peut pardonner. Mais tuer pour de l'or! comprenez-vous cela, Beppo?
— Et si c'est un désir de vengeance qui pousse le bras du bravo, si la haine pour toute la caste des nobles orgueilleux le décide k leur vendre son stylet afin qu'ils se détruisent les uns les autres; s'il révéla liberté; s'il frappe les puissants pour être libre! comprenez-vous cela, Pépita?
— Non, car ces projets de liberté, de haine et de vengeance ne peuvent vivre avec l'amour du gain dans le cœur d'un bravo maudit.
— Peut-être.
Renzo prononça ces mots d'une voix tellement
128 LR T)0MIN0 ROIGE.
(^trange, quePépita ne put s empêcher dejelcr les yeux sur lui.
— Pourquoi vous attrister ptir des paroles sinistres, Pépita? reprit le bravo. Pourquoi, quand nous sommes ensemble, parler de meurtre et de sang? Ne vaut-il pas bien mieux penser à notre amour, dites-moi?
— Oui, Beppo, mais c'est vous qui depuis longtemps ne vous occupez plus de notre mariage.
— Parce que maintenant il est impossible.
— Et pourquoi?
— J'aime votre père, vous le savez, comme si j elais son flis, Pépita, et cependant tantque Dieu n'aura pas mis fin à ses longues souffrances en l'appelant à lui, nous ne pouvons être unis.
— Je ne comprends pas cette nécessité de mêler des larmes à notre boniieur, et de ne pouvoir porter la couronne d'épousée sans une robe de deuil; mais enfin j'attendrai; Beppo! J'attendrai et je prierai.
En ce moment on entendit du bruit dans la premièrepièce, etRenzo se hâta de remettre son masque. C'était une voisine qui venait demander des nouvelles du père de Pépita, et qui sortit presque aussitôt.
Expliquons en quelques mots la liaison du bravo et de la jeune fille, et l'ignorance de cette dernièro sur l'atïreuse industrie de son fiance.
Le véritable nom du redoutable Vénitien était Beppo Canti, son nom de guerre était Lorenzo, dont par une abréviation habituelle en Italie, on avait fait Renzo, et Mammone, nous le savons déjà, son surnom.
La famille dont il Mammone était le dernier rejeton tenait par quelques liens de parenté à celle de Piéfro, le père de Pépita.
Le jeune Beppo avait grandi sous les yeux du sol-
LE DOMINO ROIJGE. 129
dat, qui l'avait pris en tendre affection. Une paralysie, suite de ses longues campagnes et de ses nombreuses blessures, vint clouer Piétro sur son fauteuil et laisser Beppo abandonné a lui-même avec une âme ardente et pleine d énergie, pouvant se porter avec une égale impétuosité, aux bonnes comme aux mauvaisesactions. Une direction sage l'eût fait marcher dans une voie honorable et droite : la fatalité le poussa au crime. Nous disons la fatalité, car ce fui un incident vulgaire qui décida de toute sa vie et voua son avenir au mal.
Un riche seigneur venait de lui succéder dans les bonnes grâces d'une belle fille.
Avec une tête moins bouillante, Beppo aurait remercié tout bas la courtisane de son aumône amoureuse et se serait éloigné sans bruit.
il voulut faire du scandale, et fut honteusement chassé par lesgensde son ex-maîtresse.
Ce jour-là, pour la première fois, Beppo rêva la vengeance, mais la vengeance loyale et franche.
Il tilla le lendemain chez son rival de hasard, et lui proposa un duel.
Le gentilhomme le crut fou, et le fit mettre à la porte par ses laquais.
De ce jour sa haine pour un seul rejaillit sur la caste entière. Une profonde horreur pour toute riciiesse et pour toute aristocratie s'empara de son âme et subjugua sa pensée. De ce jour, il prit place dans les rangs des bravi.
Ses rapports avec Piélro et Pépita ne furent point interrompus. Son affection de frère pour la jeune fiUo devint peu à peu un amour de fiancé, un amour qui remplit son âme, et bien souvent le poursuivit comme un remords au milieu de ses abominables exploits.
Il eut peur de la justice divine!
Il se dit que le ciel ne pouvait permettre l'union de tant d'innocence et de pureté, avec tant de scélératesse et d'infamie!
Il voulut s'arrêter, mais en vain! La pente était rapide, et, comme il le disait tout à l'heure à Pépita, le sang appelait le sang!
Il éloignait donc son mariage et comptait, après la mort de Piétro, jeterson stylet dans la mer et emmener la jeune fille dans quelque pays lointain où son sanglant renom ne serait pas encore parvenu!
Rien n'était plus simple, du reste, que l'ignorance de Pépita à son égard : elle sortait à peine, ne connaissait personne. Renzo venait toujours masqué, et pour expliquer cette circonstance a la jeune fille, il lui avait dit que, s'étant compromis dans une affaire de contrebande, il ne pouvait se montrer à visage découvert!
La naïve enfant ne conçut pas même l'ombre d'un doute ou d'un soupçon.
Un moment interrompue, la conversation des jeunes gens reprit et continua quelque temps encore; puis le bravo dit adieu h sa bien-aimée, et sortit enjetant autour de lui un regard circonspect avant de s'avancer sur le quai.
Il aperçut à peu de distance, et s'adossant à la muraille, un liomme vêtu comme lui, et comme lui masqué, qui semblait examiner avec attention la porte de la maison de Pépita.
Renzo fit quelques pas.
L'homme masqué le suivit.
Renzo s'arrêta.
L'inconnu s'arrêta do même.
I,E DOMINO ROUGE. loi
lise remil à marcher.
L'inconnu reprit aussitôt sa marche.
Le bravo voyant ce manège, revint sur ses pas, sarrêta en face de lindividu qui paraissait s'attacher il lui, et lui dit :
— Que me voulez-vous?
— Pas la moindre chose.
— Vous me suiviez pourtant!
— Moi!!!
— Oui.
— Je ne vous suis pas!
— Alors, passez votre chemin!
— Et de quel droit me parlez-vous ainsi? Le quai ne vous appartient pas plus qu'à moi, je pense!
— Vous êtes un espion!
— Que vous importe?
— Rien, si vous ne vous occupez pas de moi; mais souvenez-vous de ceci ; Ne me suivez pas, ne cherchez pas a savoir qui je suis, d'où je viens, ni où je vais, car il vous arriverait malheur!
Et le bravo s'éloignant rapidement se jeta dans une putite barque amarrée par lui non loin de là, décrivit quelques circuits au milieu des gondoles, ôta son masque, changea de toque, et revint sur le quai sans avoir remarqué qu'il avait été suivi dans tous ses détours par une barque exactement semblable à la sienne et montée par un seul homme.
L'inconnu n était plus là, mais cinq minutes après, Grizzo rejoignait sur la Piazetta son maître encore déguisé, et lui disait :
— Oh! signor, signor, prenez garde à vous!
— Pourquoi?
— Vous ne savez pas quel est l'amant de la Pépita!
132 LE DOMINO ROtJGE.
— Eh bien!
— Eh bien! c'est Renzo Manimonel
Le duel.
Comme on le pense bien, Georges de Chivry n'oublia point le lendemain soir la sérénade promise à la belle Héléna. Il loua donc pour la soirée un certain nombre de musiciens, les fit ranger sur une grande barque, et monté sur une autre gondole, les dirigea du côté du palais Fornasari.
Que l'on juge de sa surprise et de son mécontentement, quand en arrivant il vit la place prise par un gentilhomme vêtu de noir et masqué qui roucoulait de son mieux.
Georges fit manœuvrer de manière à aborder la gondole rivale, et dit au premier arrivé:
— Vous vous trompez sans doule de balcon, cavalier!
— Je ne me trompe nullement, signore!
— En ce cas, comme vous perdez votre temps et vos chansons, faites-moi le plaisir déjouer des rames et de porter ailleurs vos langoureuses mélodies.
— J'allais vous faire la même demande.
— Savez-vous que ceci est une insulte, monsieur?
— Pas le moins du monde, signore!
— Enfin, l'un de nous est de trop ici!
— C'est ce que je pense.
— Alors nous partirons ensemble, ^'ous avez votre é[>ée? »
LE DOMl.NO «OUGE. 133
— Oui, signore.
— Je suis a vous. Une minute cependant, je vousprie.
Les deux barques partirent, et, après quelques minutes dune course rapide, arrivèrent au quai désert dont nous avons parlé déjà à propos du bravo JVFamnione. Les rivaux s'avancèrent jusqu'à un endroitqu'éclairaient les rayons de la lune.
Un homme que l'ombre projetée parlamasse du palais avait caché jusque-là, s'avança silencieusement vers eux, mais quand il les eut vus tirer leurs épées et jeter leurs manteaux à terre, il s'éloigna en murmurant : Ils n'ont pas besoin de moi! C'était Renzo.
Georges se mit en garde. Son adversaire l'imita. Les lames se croisèrent, et la lumière tombant sur leur acier poli sembla faire jaillir des étincelles dont s'illumina la pénombre.
Déjà quelques passes venaient d'être échangées avec une adresse presque égale, quand le Français sentit tout à coup l'épée du Vénitien trembleren frappant la sienne, et le vit rompre d'une semelle.
— Que faites-vous? lui cria-t-il. Êtes-vous gentilhomme? Le Vénitien, à cette parole, sembla reprendre un peu de fermeté; mais bientôt la frayeur l'emporta, il continua de rompre et finit par tourner le dos, laissant son manteau sur le terrain. — Vous n'êtes qu'un lâche! un lâche éhonté! luicria Georges.
L'autre entendit à merveille, mais il n'en courut que plus vite, et sautant dans sa gondole, il s'éloigna comme une flèche.
On a, nous le pensons, deviné Camillo.
— Français damné! disait-il à part lui, spadassin maudit! faut-il que je n'aie pas eu assez de cœur pour l'enfoncer trois pouces de ma dague dans la poitrine!
loi LE UOMINO ROUGE.
Mais patience! patience! il y a des hravi à Venise!
Georges fut achever tranquillement sa sérénade sous les fenêtre s du palais Fornasari.
Laissons un instant de côté le baron de Chivry.Héléna et les amours patriciennes pour nous occuper de la cliarmanle et pauvre Pépita.
Camillo était sans contredit plus habile séducteur que duelliste courageux, aussi ne nég!igea-t-il rien de ce qui pouvait lui rendre plus facile la conquête de la jeune fille.
D'abord, et déjà sans douteon a deviné son plan en 1 entendant demander a Grizzo dans l'un des premiers chapitres do cette histoire un costume complet de pêcheur, d'abord, disons-nous, revêtu de la livrée du peuple, il chercha tous les moyens de se rapprocher delà fiancée du bravo. C'était difficile, mais à quoi ne réussissent pas les roueries d'un Don Juan de profession.
Chaquejour Pépita, si par hasard elle mettait le pied sur le seuil de la porte, apercevait la figure du pêcheur inconnu, et peu à peu elle ne put s'empêcher d'admirer cette beauté délicate et patricienne, plus remarquable peut-être sous les rudes vêtements que sous le velours et la soie.
Et puis ce beau jeune homme rêveur, il était là pour elle. Elle n'en pouvait douter, car il s'éloignait l'air joyeux sitôt qu'il lavait entrevue.
Pépita en arriva bientôt à ne plus pouvoir penser à son fiancé sans évoquer la figure pâle etcharmanledu pécheur mystérieux, à côté du visage bruni de Beppo. Puis les deux images apparurent ensemble, puisinfin celle de Beppo n'arriva plus que la seconde. Elle aima Camillo et elle le lui dit,nuusel(e lui déclara en même
LE DOMINO UOUGE. 135
tempsqu'ellen'apparlifcndrail jamais qu'à l'homme qui la mènerait à l'aulel.
Le genlilliomrae, fort incrédule 'a l'endroit dellionneur des femmes, prit cela pour les derniers efforts d une résistance expirante.
Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi.
Mammone, presque chaque jour, venait passer quelques instants à la petite maison du vieux soldat, Pépita, qui jadis avait pris pour de l'amour le sentiment d'atfection qui l'attirail vers Beppo, sentait se dissiper celte illusion, et chaque fois qu'elle se trouvait en présence de son fiancé, sa fioideur et sou embarras se trahissaient de plus en plus.
Beppo remarquait ce trouble et cette indifl'érence, et s'en affligeait profondément, mais sans en deviner la cause.
Un bruit vague, et qui peu à peu prit de la consistance, se répandit tians l'aristocratie vénitienne. Chacun parla, d'abord comme d'une chose possible, ensuite comme d'une chose certaine, du mariage d'Héléua Fornasari avec le jeune et beau Français.
Ce bruit parvint à Camille qui ne le crut nullement fondé, mais qui pourtant résolut d'oflrir en toute hâte ses hommages et sa personne à la riche patricienne, afin de ne point laisser à quelque rival le temps do prendre les devants.
Donc un beau soir, il dit à Grizzo d'envoyer sa p.'us belle gondole, pavoisée de ses plus riches tentures, stationner dans la Giudecca, tout près de la place Saint-Marc, afin de se rendre au palais Fornasari dès qu'il aurait fait quelques tours <Jans la foule, ainsi que lexigeait la mode.
Ces ordres furent exécutés, et Camille, suivi de son
loC) LE DOMINO nOUGE.
valet, se disposait à gagner sa barque dont tes oisifs promeneurs admiraient depuis le bord du canal l'équipage resplendissant, quand il entendit pousser un cri tout près de lui, et quand une femme, se suspendant à sonbras, s'alTaissa tout à coup. Il se retourna surpris et vit à son côté la pâle Pépita évanouie.
Elle venait de reconnaître, dans le brillant seigneur, le lazzarone qui chaque jour promettait de Tépouser.
— Quel conlre-temps! s'écria Camillo. Maudit soit le sort qui conduit en ce moment cette folle enfant sur mon passage! Qu'en faire? Grizzo! — Signore?
— Mets un masque à cette petite, porte-la dans la gondole et retournons au palais. Voila le peuple qui déjà s'amasse autour de nous!
Grizzo souleva la jeune fille dans ses bras, traversa la foule et' descendit dans la barque dont il ferma les rideaux. Camillo se tint debout près du dais, et les rameurs battant l'eau rapidement et en mesure, arrivèrent bientôt à la demeure du comte.
— Où suis-je? demanda Pépita en reprenant connaissance.— Chez moi, mon ange! répondit Camillo,
— Chez vous! Et qui étes-vous?
La jeune fille, en prononçant ces mots, écarta les cheveux qui voilaient ses yeux, fixa son regard effrayé sur le comte, et s'écria :
— Oh! je vous reconnais! Je me souviens! Vous m'avez trompée, monseigneur! je veux partir! — Pourquoi partir, ma charmante? Pourquoi partir si vite?
— IMon père se meurt, signore! — Attendez du moins un instant, répondit Camillo en la retenant. — No me touchez pas!!! — Mais que vous ai-je fait? — Ce que vous m'avez fait? Santa-Maria, il le demande! Mais vous m'avez indignement trompée (>n vous faisant
passer pour un humble pêcheur, en me disant que vous m'ciimiez, que vous m'épouseriez!... tandis que maintenant!... Oh! que je suis malheureuse! — Voyons, Pépita, apaisez-vous! — Non! non! je veux partir! — Vous serez libre quand vous m'aurez écouté. Tout mon crime est de vous aimer, Pépita. Vous souvenez-vous d'un soir où vous attendiez une barque près du port? C'est en ce moment que je vous remarquai pour la première foi'*, c'est en ce moment que commença mon amour. Je vous fis suivre. Je sus combien vous étiez sage et pure, je sus que je serais infailliblement repoussé par vous si je me présentais comme un noble Vénitien, et pour vous plaire, pour toucher voire cœur, je pris les humbles vêtements d'un homme du peuple.,. Qu'importe mon rang après tout? Le grand seigneur vous aime, Pépita, comme vous aimait le lazzarono! — Oh! mon Dieu! répétait la jeune fille qui pleurait, et n'avait qu'à peine entendu le discours de Camillo. Oh! mon Dieu! et c'est pour cet homme que j'ai méprisé l'affection de mon fiancé, du pauvre Beppo? — Votre fiancé! répliqua Camillo d'un ton railleur, osez-vous parler de votre fiancé? — Et pourquoi donc, n'en parlerais-je point? — Mais savezvous son nom, seulement? Savez-vous son état? — Raillez-vous, signore? Mon fiancé est un gondolier et se nomme l5eppo Canti! — Votre fiancé est un bravo et s'appelle Kenzo le Démon!— Vous mentez!!— Non, Pépiia, et si vous voulez la preuve de ce que j'avance, vous l'aurez dans un instant. — La preuve? — Oui. — Donnez! — Vous savez, n'est-ce pas, que Mammono attend chaque soir près de l'arche du pont des Soupirs ceux qui viennent acheter son stylet? — Je le sais! — Mettez un masque, prenez mon bras et venez!
— Vous êtes donc mon mauvais génie? — Je suis votre adorateur, Pépita!— Parlons!
Camillojeta sur son épaule un manteau de couleur sombre, se masqua et sortit avec la fille de Piétro.
Camillo sentit le brasdePépita trembler violemment sur le sien en passant devant lui.
— Eh bien? demanda-t il, quand ils eurent fait quelques pas encore.
Pépita ne répondit point, mais quittant le bras du noble stupéfait, elle repassa devant le bravo sans lui jeter un regard, et disparut dans la foule.
—Elle m'appartiendra! se dit Camillo en rejoignant sa gondole. — Où va Votre Seigneurie?demandaGrizzo. — Au palais Fornasari!
Li''insulte.
Camillo sauta légèrement de sa barque sur les degrés de marbre, passa sous le portique, monta l'escalier et dit avec un superbe aplomb au laquais qu'il roncontra dans lantichambre :
— La signera Héléna m'attend; annoncez, je vous j)rie, don Camdlo Cavalcanti.
L'instant d'après, il était introduit dans le boudoir de la jeune femme que son arrivée imprévue surprit désagréablement, mais qui cependant sut prendre assez sur elle-même pour sourire à demi, et dire, en faisant au visiteur importun un salut poli, mais froid :
— A quoi dois-je attribuer le plaisir inattendu de recevoir aujourd'hui Votre Seigneurie?
LE DOMINO HOUGE. 1S9
— Vous devez ma visite, signora, au désir de voir enfin cesser mon tourment! Depuis longtemps je vous aime, sans même savoir si je puis conserver l'espérance. Vous savez qui je suis. Mon nom passe pour l'un des plus beaux de Venise. Ma famille lient une place brillante dans toutes les pages de 1 histoire de notre république. Ma fortune pourrait être plus considérable, il est vrai; mais il est bon d'avoirsemédans la jeunesse toutes les jouissances de la vie, et mes dissipations passées vous sont un sûr garant de ma sagesse à venir. — Où voulez-vous en venir? demanda Héléna, d une voix où perçait une ironie mal contenue. — A vous offrir mon cœur, signora, en vous demandant votre amour et votre main.
Et tout en disaot ces paroles, Camillo mit un genou en terre devant la jeune femme.
— Je vous ai laissé parler jusqu'au bout, signor Camillo, répondit cette dernière, parce qu'il me convenait de connaître en une seule fois toutes vos prétentions pour les détruire toutes d'un seul coup. Vous me parlez d'amour et vous me demandez ma main. Mais dites-moi, je vous prie, seigneur, jamais la voix publique n a-t elle prononcé devant vous, à côté de mon nom, le nom du baron deCbivry? — Je ne comprends pas, signora, quel rapport... — Et n a-t-on jamais ajouté qu'il doit m'épouser dans un mois?— Ainsi, c'est un aventurier français que vous préférez, signora, au descendant, à l'héritier des doges? Ainsi ce bonheur que j'espérais, sera le partage d'un inconnu à pL'ine gentilhomme...— Signor Camillo, interrompit Héléna d'une voix sévère, ne parlez pas ainsi! ce que vous venez de dire de Georges de Chivry absent, vous n'oseriez le répéter s'il était la pour se défendre! — Jen'o-
IZlO LE DOMINO ROUGE.
serais, signora! — Non, signer, vous n'oseriez! — Joie répéterais au baron de Chivry lui-même. — Répétezle donc, car le voici!
Héléna et le Vénitien tournèrent en même temps la tête vers la porte d'où partaient ces paroles, et tous deux virent la tapisserie s'écarter pour laisser passer Georges de Cliivry souriant et calme.
— Salut, Héléna, salut, ma belle souveraine, dit-il en prenant avec une exquise galanterie la main de la Vénitienne, et en la portant à ses lèvres. Salut aussi, signer Camille, ot permettez à l'aventurier français, à l'inconnu à peine gentilhomme, de complimenter l'Iiéri'ier des doges sur l'heureuse et non sanglante issue de son duel du pont des Soupirs. — Que voulez-vous dire? demanda Camille dune voix agitée, tandis qu'un trouble extraordinaire se peignait sur sa figure. -^ Je veux dire, monsieur, répondit Georges de Chivry en se posant en face de lui, la tête haute et les bras croisés sur la poitrine, je veux dire que l'autre jour j'ai trouvé sur les canaux, juste en face de ce palais, un homme queje croyais brave, et qui n'était qu'un lâche. J'ai fait l'honneur à ce lâche de croiser mon épée avec la sienne, et ce lâche s'est enfui. — Quel était cet homme? murmura Camillo. — Cet homme était masqué, et pourtant je l'ai reconnu, et tout en le reconnaissant j'hésitais à publier son nom, parce que ce nom est illustre, parce qu'il porte un blason, jusqu'h lui sans tache, sur une poitrine où ne bat pas de cœur. Cet homme, ce noble, ce lâche, c'est vous.
Camillo pâlit atTreusement et mit la main sur la garde de son épée. Georges vit ce mouvement et sourit.
— Pas de comédies, monsieur, continua-t-il, à quoi bon toucher cette arme, vous n'oserez pas la tirer.
Votre main manie sans doute la guitare avec plus de succès que Tépée. Bornez-vous à faire des conquêtes, et ne chantez plus nos galantes gazonnettes aux belles fiancées des gentilshommes de France. Si vous le permettez, Héléna, ajouta Georges en se tournant vers sa maîtresse, j'accompagnerai monsieur jusqu'à la porte de vos appartements.
Héléna fit un signe approbatif, Georges souleva la portière, et, saluant avec grâce, fit passer devant lui Camillo, qui sortit sans prononcer une seule parole.
— J'ai peur, Georges, j'ai bien peur! dit Héléna quand M. de Chivry fut de retour auprès d'elle. — Peur de quoi, ma belle fiancée? — De cet homme. Vous l'avez cruellement blessé dans son amour et dans son orgueil. Il est lâche, c'est vrai; mais il est adroit, ruié, vindicatif. Ce n'est pas son épée, c'est son poignard que je crains. Écoutez, Georges, avançons le jour de notre mariage, et sitôt après, je vous en prie, quittons Venise pour votre France. Le voulez-vous, diles-moi, Georges? — Si je le veux, Héléna! quand vous allez au-devant de mes plus ardents désirs, quand vous hâtez l'heure de vous posséder et de revoir mon pays! — Alors, monsieur mon mari, 'a huit jours, s'il vous plaît, la fête de mes noces, et qu'elle soit brillante, entendez-vous, car je veux qu'on en parle bien longtemps a Venise. — Elle sera brillante, et l'on en parlera.
Camillo était sorti du palais Fornasari sans prononcer une parole, mais dans son âme grondait le tonnerre de la vengeance. Il s'élança dans sa gondole, se fit conduire à l'escalier du pont des Soupirs et courut jusqu'à l'endroit où le bravo RIammone se tenait d'ordinaire. Il trouva cette place déserte. Voici ce qui s'était passé :
Tandis que Camillo subissait au palais Fornasari un échec humiliant, Beppo quittant son poste funèbre, gagnait la petite maison du quai de la Madone.
Comme d'habitude, le loquet de la première porto céda facilement sous sa main; comme d'habitude, il pénétra dans la seconde pièce, mais là, ce ne fut pas comme d'habitude, par un doux regard, par un sourire qu'il fut accueilli.
Le père de Pépita dormait dans son fauteuil, mais la pâleur livide de son front, ses bras roidis et tombant de chaque côté, sans se reposer sur les appuis du vieux meuble, son chapelet échappé de sa main, disaient qu'il dormait du sommeil de la mort.
Pépita, agenouillée auprès de lui, la tète renversée et cachée dans ses deux mains, sanglotait convulsivement. 4,»
Au moment où Beppo entra, elle passa les mains sur son front comme pour en écarter les cheveux qui le voilaient. Elle se releva vivement, la colère, en une seconde, remplaça la douleur dans ses yeux, et, sans dire un seul mot, elle montra la porte à Beppo d'un geste plein de mépris.
— Qu'avez vous, l'épita? demanda le jeune homme. Ou est-il arrivé à votre père? Pourquoi me chassezvous? — Pourquoi je vous chasse? Devant le cadavre de mon père^vous osez demander pourquoi je vous chasse, Mammonel
En entendant Pépita prononcer ce nom, qui prouvait quelle savait tout, le bravo tressaillit; un cri comprimé s'échappa de sa poitrine, et il murmura :
— Qui m'a trahi? — Un homme qui m aime, entendez-vous, IMammone? un homme à qui je disais : .le ne puis vous appartenir, je suis fiancée à Beppo
LE DOMINO ROUGE. l/l3
Canti, un noble cœur, un noble cœur, vous!!! comme vous deviez rire de moi, Mammone! — Pépita! Pépita! — Et ce seigneur, car c'est un seigneur, m'a répondu : Beppo Canti, votre fiancé, ce noble cœur, ne porte pas le même nom pour tous : la foule l'appelle Renzo le Démon, regardez plutôt, le voilà. — Cet homme, Pépita? dites-moi le nom de cet homme! — Vous irez le tuer, n est-ce pas? me prenez-vous donc maintenant pour la pourvoyeuse d'un bravo? — Son nom! répéta Beppo d'une voix sourde et haletante, et, prenant dans sa main droite lavant-bras de la jeune fille, il le serra si violemment, qu'elle ne put contenir une exclamation de douleur. — Tous ne le saurez pas, et si vous voulez me tuer, tuez-moi vite, assassin!
A ce dernier mot, Beppo lâcha la main de Pépita, et s'enfuit comme une bète fauve frappée par Tépieu du chasseur.
lies trois dominos.
Il courut ainsi pendant longtemps, ne sachant où il allait et coudoyant les passants sans les voir.
Enfin, il arriva sur la place Saint-Marc, brillamment éclairée par cent fanaux, caria nuit était venue.
Bientôt il eut gagnéles quais, il passa devant la place où chaque soir son poignard était aux enchères, et monta sur le pont des Soupirs.
Sous la molle clarté de la lune, apparaissaient au loin les dômes des églises, les balcons des palais.
Beppo jetait sur tout cela le triste et dernier regard du mourant, quand une main se posa sur son épaule, et une voix lui dit :
1/ji LE DOMINO ROUGE.
-^ Rcnzo llaniinone a donc bien du temps à perdre, que ceux qui veulent lui parler le cherchent en vain y sa place ordinaire, et le rencontrent, par hasard, plongé dans quelque amoureuse rêverie, ets"oubliant sur le pont des Soupirs? — Que me veut Votre Seigneurie? demanda Mammone en reconnaissant Camillo. — Te proposer cent sequins pour un coup de poignard. — Mon poignard nest plus à vendre, et le bras qui s'en servait sera glacé dans dix minutes. — Le tribunal des Dix t'aurait-il condamné? — Un tribunal plus inexorable a prononcé ma mort, et c'est moi qui suis tout à la fois et le juge et l'exécuteur. — Et quoi donc te pousse à cet acte de désespoir? Ce n'est pas la misère, l'orne t'a jamais manqué, et d'ailleurs tu refuses celui que je viens de t'offrir. Tu os jeune, tu es beau, et tes amours doivent être heureuses... — Assez, seigneur Camillo, ne cherchez pas h savoir mon secret. Passez votre chemin, et dites aux Vénitiens que Renzo Mammone n'est plus, car vous êtes le dernier homme qui l'aurez vu vivant. — Peut-être! — Que voulez-vous dire? — Écoute cette histoire, et nous verrons après si tu veux toujours mourir. — Une histoire... à moi... en ce moment... ' raillez-vous? — Écoute. Il y avait dans Venise un bravo redouté; ce bravo aimait une jeune fille qui, ne sachant ni son véritable nom, ni son véritable état, semblait aussi l'aimer. Un beau seigneur se mit un jour en tête do plaire à la fiancée du bravo. 11 y parvint facilement, et dans les derniers efforts d'une résistance expirante, la jeune fille lui dit : Je ne puis être à vous, un terrible serment me lie à mon fiancé. Viens avec moi, dit le beau seigneur à la naïve enfant, tu jugeras ce qu'est ton fiancé, et tu sauras si lu peux briser le serment
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qui te lie au bravo maudit. La jeune fille ne voulait pas croire, d'abord, mais elle vit enfin la vérité et no résista plus...
Pendant ce récit une sueur froide coulait sur le visage contracté de Beppo, et quand Camillo se tut, c'est à peine s'il put demander d'une voix strangulée par la colère et l'émotion :
— El comment savcz-vous cela? — Je sais cela, parce qu'il y a cinq minutes, l'homme qui t'a pris Pépita, et qui m'enlève, à moi aussi, celle que j'aime, se vantait liautement.sur le coursdu Lido, d'avoir séduit la maîtresse de Mammone le bravo. Cet homme est notre ennemi commun, c'est contre lui que je voulais t'armer. — Je suis à vouscorps et âme. Mais son nom! dites-moi son nom. — Le baron Georges de Cliivry, un Français. — Dans une heure il aura vécu! — Non, Renzo! du calme, laisse-moi te guider aujourd'hui. 11 nousfautune vengeance, mais ilnouslafautplusterrible!
Une semaine s'était écoulée. On avait célébré le malin le mariage de Georges et d'Héléna, et c'était grande fête le soir au palais Fornasari.
Les préparatifs ordonnés pour le bal surpassaient tout ce dont on se rappelait de mémoire d homme à Venise.
Les seigneurs et les belles dames avaient employé les huit jours qui précédaient la fêle à se procurer de riches et brillantes parures, car dona lîéléna avait décidé que le bal de ses noces serait un bal masqué.
Les gondoles se pressaient au débarcadère du palais, et sur les marches de marbre blanc se posaient, incessamment les jolis pieds des belles Vénitiennes.
Héléna et Georges de Chivry seuls n'étaient pas masqués.
146 LE DOMIiXO r.OUGE.
Iléléna était vêtue de blanc avec des nœuds rouges dans ses beaux clieveux.
Georges portail le costume de mode alors à la cour de France.
Minuit allait bientôt sonner.
Une gondole noire, conduite par quatre rameurs, s'arrêta devant le palais.
Deux hommes en sortirent revêtus de dominos noirs, soutenant chacun par le bras un troisième personnage enveloppé dans les larges plis d'un amiîle domino rouge.
Tous trois étaient masqués.
Arrivés à la porte du premier salon, là où un huissier faisait démasquer pendant une seconde tous les arrivants aûn d'empêcher Tinlroduction de quelque intrus, l'un des dominos noirs glissa dans la main de l'huissier une bourse remplie d or, et en vertu de cette maxime: Quipaye bien n'est pas suspect, sul se soustraire,lui et ses compagnons, a la formalité de rigueur.
L'entrée des trois masques fit sensation. On s'empressa autour d'eux, on les accabla des mille questions et des mille lazzis ordinaires. Un seul d'eniro eux répondit d'una voix évidemment contrefaite, en repoussant toutes les attaques par des sarcasmes souvent amers.
Ils firent ainsi le tour des salons, et parvinrent jusqu'à Héléna.
Après un salut profond ils passèrent, et cherchèrent Georges de Ghivry, autour duquel se pressait la foule des invités.
— Daigncrcz-vous, seigneur, dit alors celui des dominos qui prenait habituellonicnt la parole, daigncrez-vous nous accorder un instant d'audience?
11 s'agit de faire passer joyeusement une heure aux nobles cavaliers réunis dans ce noble palais!
— Je suis à vous, répondit Georges de Chivry, quoiquà vrai dire la joie ne me paraisse point habiter sous vos déguisements lugubres.
Le Français et les trois masques quittèrent alors les salons, et entrèrent dans un petit boudoir dont la porte se referma sur eux.
Au bout de cinq minutes la porte du boudoir s'ouvrit et le trio reparut.
Les deux dominos noirs assirent la figure rouge dans un fauteuil blasonné qu'ils portèrent ensuite au milieu de l'un des salons, puis ils se mêlèrent a la foule.
Un cercle se forma presque aussitôt autour du domino rouge.
Chacun prévoyait quelque folle iniprovisation, quelque grotesque intermède.
Mais, trompant l'attente et la curiosité générales, la figure rouge restait immobile et muette.
En ce moment Iléléna s'approcha du groupe qui s'ouvrit respectueusement devant elle.
Elle arriva jusqu'au fauteuil.
— Beau domino, dit-elle, ne seriez-vous point, par aventure, quelque savant magicien venu dans notre palais pour nous révéler aujourd'hui notre fortune à venir?
Le domino ne répondit pas.
— Peut-être, poursuivit la jeune femme, peut-être, conmie à la Sybille de Cum.es, faut-il vous faire violence pour vous arracher des oracles?
Même silence.
— Voici ma main, lisez.-y l'avenir; je le veux! je l'ordonne!
IZfS LE DO',;i.\0 ROUGE.
Et totil en riant joyeusement, Héltna souleva la manche rouge et flottante qui tombait jusque sur les genoux du masque.
Elle recula soudain en poussant un cri de terreur,
La main qu elle venait de toucher était inerte et glacée comme celle d'un mort.
On arracha le capuchon du domino sinistre, et on vit la pâle figure de Georges assassiné.
Une main habile avait porté le coup. Le stylet était entré de haut en bas, et pas une goutte de sang n'avait jailli au dehors.
Il était facile du reste de reconnaître dans la blessure la trace triangulaire du stylet de Renzo Mammone.
Héléna devint folle de désespoir, mais sa folie fut un bonheur, car elle lui fit tout oublier.
Elle resta belle. Allez voir son portrait couronné de cyprès dans la galerie du palais Santa-Croce.
Renzo voulait mourir; il mourut, portant un crime de plus sur sa tête déjà si coupable.
Pépita chercha dans la religion un asile contre les séductions des beaux Vénitiens, et referma sur elle les portes d'un couvent.
Don Camillo no fut point puni par la justice humaine.
La justice de Dieu, sans doute, se le réservait tout entier.