FIN
L'ne double haine .
Deux siècles et demi ont passé déjà sur les événements qu'on va lire, et cependant leur souvenir vil encore dans plus d'une mémoire à Venise, et, chaque soir, les improvisateurs du Lido, qui rassemblent autour d'eux une foule d'oisifs et de lazzaronni, prennent pour thème favori de leurs chants le drame sombre que nous allons raconter.
Venise, en 1650, était une florissante république, si toutefois ce mot, dont on a fait le synonyme de liberté ou pour mieux dire de licence, peut s'entendre
d'un Étal dont tous les habitants naissaient, vivaient et mouraient esclaves.
La crainte était partout, car partout on trouvait la délation, et la délation c'était ou la mort ou la captivité sous les plombs.
Le père se défiait de son fils, le mari tremblait devant sa femme, le frère soupçonnait son frère! et ces craintes n'avaient rien d'exagéré, car dans presque toutes les familles le conseil des Dix entretenait des espions inconnus.
A voir cet effroi général, on serait tenté de supposer que chacun ne pensait qu'à soi, et qu'enveloppant tout le monde dans une défiance et dans une haine communes on n'avait pour personne une horreur particulière et dominante.
En cela on se tromperait.
Deux hommes de conditions et de fortunes bien diverses accumulaient sur leurs têtes les malédictions de la foule.
L'un de ces hommes, Camillo Cavalcanli, était un noble Vénitien.
L'autre, Beppo Canti, à qui la renommée sanglante de son stylet avait valu le surnom deMammone (démon), était un bravo fameux.
Camillo pouvait passer pour un charmant cavalier; il avait vingt-cinq ans, il était grand, mince et blond. Nul ne portait avec plus d'élégance que lui le pourpoint de velours aux longues manches ouvertes pendantes derrière le bras, nul n'avait un air plus cavalièrement gentilhomme.
Tout enfin séduisait dans son extérieur, tout, jusqu'à rex[)res?ion franche et ouverte de sa physionomie.
El pourtant, de mémo que le fruit du mancenil-
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lier cache le poison sous une apparence aUrayanto, de môme l'extérieur séduisant de Camillo masquait un cœur flétri, une âme corrompue, livrée à tous les vices : la déloyauté, la méchanceté, la bassesse, la peur même, car dans celte Venise où le courage était si commun qu'il passait à peine pour une vertu, Camillo était un lâche!
Cavalcanti tenait par des liens de famille aux plus puissanteg maisons de la république. 11 comptait, un doge parmi ses ancêtres, et lui-même était parent du doge alors vivant.
Son père, mort depuis longtemps, lui avait laissé une immense fortune, qu'il fondit bien vile au feu do ses passions infernales, dès qu'il eut atteint l'âge d'en jouir.
Une partie de cet or fut jeté par lui à l'insatiable avidité des courtisanes vénitiennes, l'autre servit aux profusions des orgies, aux pertes de jeu, au soudoyemcnt des bravi dont il payait les coups, aux mille folies enfin d un luxe insolent el royal.
Au moment où commence cette histoire Camillo était un peu plus que ruiné, mais il comptait rebâtir un jour l'édifice écroulé de sa fortune, en épousant quelque riche héritière séduite par sa charmante figure et ses nobles manières. Il avail même, par prévoyance, jeté les yeux sur la belle el jeune Héléna Fornasari.
Maintenant que nous avons esquissé rapidement les principaux traits du caractère délesté de Camillo, occupons-nous de Ihomme par nous désigné comme son rival dans la haine publique.
Chaque soir, à l'époque où se passaient les faits que nous allons raconter, età l'heure où le soleil venait
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de disparaître derrière les sommets des Alpes tyroliennes, un homme de moyenne taille sortait lentement de la place Saint-Marc, suivait l'un des quais, sarrêlait à rentrée de la cour qui conduit à lintérieurdu palais par l'escalier des Géants sur lequel tomba la tête de Faliero.et la, s'adossant à un pilastre sculpté, passait do longues heures dans un état d'immobilité complète.
Cet homme semblait âgé de trente ans à peu près. Sestraits nobleset réguliers mais singulièrement basanés exprimaient la résolution et l'énergie. Son apparence n'avait rien d'extraordinaire, et pourtant dès qu'il approchait la foule s'ecartail devant lui connue devant un pestiféré, et sitôt qu il avait pris position auprès de l'entrée du palais, le quai devenait désert.
Les joyeux improvisateurs, les citadins, les soldats dalmates, les matelots des galères, les moines, les Juifs du Rialto; les dames de la ville et les femmes de mœurs légères s'éloignaient à la fois, et le silence régnait dans ces lieux, un instant avant si remplis de mouvement et de bruit.
Par intervalles, des cavaliers enveloppés jusqu'aux yeux dans leurs manteaux, et portant pour plus de siireté des demi-masques de velours noir, s'approchaient silencieusement de cet inconnu, lui parlaient à voix basse, mettaient dans sa main une bourse pleine d'or, et se reliraient en regardant autour d'eux si personne n'avait pu les épier et les reconnaître.
Le lendemain, on trouvait dos cadavres flottants sur les lagunes.
Tous portaient la marque bien connue d'un poignard triangulaire, et les pêcheurs se disaient les uns aux autres
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— Il Mammone a gagné do l'argent celte nuit! C'est qu'en etfet, l'inconnu du pont des Soupirs était Renzo Mammone le bravo!
Les deux femmes.
La brise de l'Adriatique faisait succéder une délicieuse fraîcheur aux brûlants rayons du soleil italien.
Des myriades de gondoles glissaient sur les canaux, dans la direction du port de Fusina ou des îles voisines.
Mais c'était surtout le long du grand canal bordé par la place Saint-ilarc, que 1 on voyait passer les barques les plus élégantes, toutes remplies de brunes Vénitiennes.
Les belles signeras se souriaient en passant, répondant par un gracieux regard ou par un coquet mouvement d'éventail aux saluts et aux compliments des galants seigneurs qui faisaient manœuvrer leurs gondoles autour d'elles.
Parmi ces derniers, on remarquait don Camillo.
11 montait une barque noire dont les ciselures merveilleuses étaient encore rehaussées par des dorures d'un goût exquis.
Six rameurs nègres maniaient les avirons. Ils portaient des jaquettes blasonnées à ses couleurs. Des anneaux d'argent massif brillaient a leurs cous, a leurs poignets et aux chevilles de leurs jambes nues.
Camillo n'était point asris.
Deboul, clans une attitude négligée et peut-être un pou prétentieuse, il s'appuyait contre le dais de sa gondole dont les rideaux étaient ouverts.
De la main gauche, il tenait une guitare, et do la droite il jouait avec un petit masque en velours suspendu par un ruban de soie à la boutonnière de sou pourpoint.
Non loin du comte se tenait également debout un jeune homme, qu'à son habillement blasonné comme relui des nègres ou reconnaissait pour un subalterne, mais dont la pose, tout à la fois familière et respectueuse, indiquait un de ces domestiques privilégiés qui sont les favoris du maître.
Ce jeune homme se nommait Grizzo. C'était le valet do chambre, le confident et l'âme damnée de Calvalcanti.
Depuis une heure 'a peu près, la gondole dont nous nous occupons avait parcouru le Giudecca dans tous les sens, quand Camillo, qui semblait absorbé par ses réflexions, releva la tête.
— Grizzo!
— Signore! répondit le valet en portant la main h sa toque.
— Au port!
Grizzo transmit cet ordre aux rameurs, et la gondole t^lissa rapide et silencieuse avec ce mouvement d'oscillation fantastique produit par le va-et-vient continuel des petites vagues qui se brisent contre leschaufsées.
Au moment de sortir du canal, la barque de Camillo passa devant un do ces escaliers qui descendent jusqu'aux flots et près desquels stationnent d'habitude les gondoles de louage. La place était alors déserte;
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mais sur la dernière marche se tenait une jeune fille semblant attendre le retour de l'une des barques destinées au service public.
Quoique mise d'une façon très-simple, cette jeuno fille était cliarmante.
Elle portait une courte jupe de couleur foncée. Un mantelet noir serrait sa taille et se terminait par un capuchon qui pouvait h volonté cacher le visage, mais qui dans ce moment rabattu en arrière découvrait une riche chevelure brune et une délicieuse figure.
Camillo était connaisseur; aussi donna-t-il l'ordre k son valet de faire ralentir le mouvement des rames, et dès que l'escalier fut dépassé il appela Grizzo près de lui :
— As-tu remarqué cette enfant? lui domandat-il.
— Oui, signore.
— Elle est jolie, n'est-ce pas?
— Charmante, signore!
— La connais-tu?
— Oh! signore, je sais par cœur toutes les vierges folle de notre cité; mais quant h celles qui font profession de sagesse et de cruauté, c'est autre chose! du reste, si Votre Seignsuriedésiresavoir quelle est cette enfant, elle n'a qu'à dire un mot, elle le saura ce soir!
—• Cela m'est assez égal, per Bacco! Cependant, fais comme tu voudras!
Grizzo dit quelques paroles aux nègres, qui firent a l'instant virer de bord la gondole et l'amenèrent jusqu'au pied de l'escalier où la jeune fille attendait toujours.