I- amener hvgc lui que le malheur, et peut-être le Dieu ven
• geur l'avait-il fait naître pour punir son père de son impiété. Mais quand elle vit la pauvre créature, dans son
[ berceau blanc et rose, elle éprouva une sensation d'une
, douceur inconnue. Cette femme, dont le cœur et la chair
avaient séché dans une virginité ardente de fanatique,
sentit vaguement se réveiller en elle l'épouse et la mère
i qu'il y a au fond de toute vierge. Elle se crut tentée par
le ddmon, elle voulut résister à l'amollissement qui s'em- \ parait de son être. Puis elle se laissa aller, elle embrassa
• Guillaume avec des envies de se recommander à Dieu pour se protéger contre cet enfant du crime que le ciel
^ devait avoir maudit.
. Et peu à peu elle devint une mère pour lui, mais une
I mère étrange dont les caresses gardaient une sorte de
vague Icrrcur. Par instants, elle le repoussait; puiselle
le rcprcn.'iit eritre ses bras avec cette volupté acre des dé-
vots qui croient sentir la «riffe du diable pénétrer leur
IfADELEmË fÉRÂT
chair. Quand il était encore tout petit, elle le regardait fixement' dans les yeux, inquiète, se demandant si éllQ n'allait pas trouver des clartés infernales au fond du regard pur et clair de l'innocente créature. Jamais elle ne put se persuader qu'il n'appartint pas un peu à Satan; mais sa tendresse, toute secouée» brutale et attendrie, li'en fut que plus poignante.
Dès qu'il /ut sevré, elle renvoya la nourrice. Elle seula s'occupa de lui., M. de Viarguele lui avait abandonné, l'autorisant même, avec son ironique sourire de savant, à l'élever dans la religion qu'il lui plairait. L'espérance de sauver Guillaume du feu étemel, en en faisant un protestant zélé, redoubla le dévouement de Geneviève. Jusqu'à l'âge de huit ans, elle le garda avec elle dans l'appartement qu'elle occupait au second étage de la Noiraude,
Guillaume grandit ainsi en pleine exaltation nerveuse. Il respira, dès le berceau, l'air frissonnant, plein d'une religieuse terreur, que la vieille fanatique répandait autour d'elle. Il n'aperçut^ penché sur lui, à son réveil, que ce visage de femna^, ardent et muet ; il n'entendit que cette voix aiguë (î& «Sauteuse de cantiques, qui l'endormait le soir en récitant d'une façon lugubre un des sept psaumes de la pénitence. Les caresses de sa mère d'adoption le brisaient ; elle l'embrassait à l'étouffer, par secousses, avec des larmes qui le jetaient lui-même dans des crises de tendresse maladive. Il acquit fatalement une sensibilité de femme, une délicatesse de nerfs qui changeait ses moindres chagrins d'enfant en véritables souffrances. Souvent ses yeux s'emplissaient de larmes, sans motif apparent, et il pleurait pendant des heures, sans colère, comme une grande personne.
Quand il eut ,sept ans, Geneviève lui apprit ses lettres dans la grande Bible garnie de fer. Cette Bible, au papier jauni, à l'aspect noirâtre, le terrifiait. Il ne comprenait pas le sens des lignes qu'il épelait, mais le ton sinistre dont son institutrice prononçait les mots, le glaçait d'effroi sur sa chaise. Lorsqu'il se trouvait seul, pour rien au monde
Ûft MADELEINE FÉBAT
il n'aurait osé ouvrir la Bible. La vieille protestante lui en parlait comme de Dieu lui-même, avec un respect effrayé. L'enfant, dont l'intelligence s'éveillait, vécut dès lors dans une sorte d'épouvante éierneile. Enfermé avec la fanatique qui l'entretenait sans cesse du diable, de l'enfer.dela colère du ciel, il passait les journées au milieu de craintes cuisantes; la nuit, il sanglotait, s'imaginant que des flammes couraient sous son lit. Ce pauvre être, qui ne demandait qu'Ii jouer et à rire, avait l'imagination bouleversée au point de ne plus descendre dans le parc pour ne pas se damner. Geneviève lui répétait chaque matin, de celle voix perçante dont les éclats le pénétraient comme des lames aiguës, que le monde était un infâme lieu de perdition et qu'il serait préférable pour lui de mourir sans jamais voir la clarté du soleil- Elle croyait, par ces leçons, le sauver de Satan.
Quelquefois, pourtant, dans l'après-midi, Guillaume courait tes longs corridors de la Noiraude et se hasardait sous les arbres rlu parc.
Ce qu'on nommait à Véleuil a la Noiraude » était une grande bâtisse carrée, élevée de trois étages, laide et ni,ire, qui ressemblail beaucoup à une maison de correction. H. de Vlargue la laissait dédaigneusement tomber en ruines. 11 en occupait une faible partie : un app;irtement,au premier étage, et une pièce sous les combles, 'jnt il *vait fait son laboratoire; au rez-de-chaussée, il s'^'-laî' vé
une salle à manger et un salon. Les aur .^o-ode la vaste demeure, sauf celles qu'occupaient Geneviève et les domestiques, se trouvaient complètement abandonnées. Jamais on ne les ouvrait.
Lorsque Guillaume suivait les couloirs silencieux et sombres qui traversaient la Noiraude de toutes parts, il éprouvait de secrètes terreurs. 1! passait en hâtan' 'e pas devant les portes des chambres Inhabitées. Plein â< " " horribles que Geneviève lui mettait dans la tèie, il croyait entendre sortir de ces chambres des plaintes, ,ûv^ sanglots étouffés ; il se demandai: avec efi'roi quf pouvait
Ûadelbiké f^rat kl
habiter ces appartements dont les portes restaient toujours ctoses. 11 préférait les allées du parc, et encore n'osait-il s'éloigner, tantla Vieille prolestante l'avait rendu poltron et frissonnant.
Parfois, il rencontrait son père, dont la vue le faisait trembler. Jusqu'à l'âge de cinq ans, il l'avait à peine aperçu. Le comte oubliait qu'il possédait un âls. 11 ne s'était même pas inquiété des formalités qu'il aurait à remplir un jour s'il désirait l'adopter. L'enfant avait été forcément déclaré comme né de père et de mèreincon-, nus. M. de Viargue savait que le notaire feindrait de toujours ignorer l'existence du bâtard de sa femme, et il se promettait de régulariser plus tard la situation de Guillaume. N'ayant pas d'autre béritier, il comptait lui léguer sa fortune. Ces pensées, d'ailleurs, ne l'occupaient guère; il était tout il ses expériences, plus ironique et plus hautain que jamais ; il écoutait sans répondre les nouvelles que . Geneviève lui donnait de loin en loin de i'enfant.
Un jour, comme il descendait au parc, il le rencontra marchant seul, donnant la main à la vieille femme. U fut'^rèa-étonné de le trouver grandi. Guillaume-, (jui entrait dans sa cinquième année, portait un de ces adorables costumes d'enfant d'étoffes légères et voyantes. Le père, un neu ém-, s'arrêta pour la première fois; il prit son fils et ""'^^leyat à la hauteur de son visage, il le regarda altenti''^"'^ " '"OijiHaume , par un phénomène mystérieux du sang, fCï.iinMilait h la mère du comte. Celte ressemblance frappa celui-ci et le loucha. U mit un baiser sur le front du pauvre petit, qui b'emblait.
A pardr de ce jour, il ne rencontra jamais son fils sans l'embrasser. 11 l'aimait à sa manière, autant qu'il pouvait aimer, rfais son étreinte était froide, le baiser rapide qu' lui ''' Vait à l'occasion, ne suffisait pas pour g. ^ v^A. .:^e l'enfant. Lorsque Guillaume pouvait éviter le ■ jmte, sans que celui-ci s'en aperçût, il était presque iféureux d'écliapper à sa caresse. Cet homme sévère qui parcourait la Noiraude, pareil à une ombre roide et muette,
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lui causait plus d'épouvante que d'iirfection. Geneviève, à laquelle M. de Viargue avait donné l'ordre de l'élever ouvertement comme son Sis, lui présentait toujours son père en maître terrible et tout-puissant, et ce mot de père n'éveillait dans sa pensée qu'uneidée de terreur respectueuse.
Guillaume vécut ainsi pendant ses huit premières an- ■ nées. Tout le poussa à la faiblesse, l'étrange éducation de la vieille prolestante et la crainte que lui inspirait le comte. Il était condamné à garder pendant sa vie entière les frissons, la sensibilité maladive de son enfance. Quand il eut huit ans, H. de Viargue l'envoya comme pensionnaire au collège communal de Véteuil. Il s'était sans doute aperçu de la cruelle façon dont Geneviève relevait, il.voulait le soustraire entièrement ï l'influence de ce cerveau détraqué. Au collège, Guillaume commença dans la douleur l'appren lissasse de la vie; il devait fatalement être blessé è chaque pas.
Les années qu'il passa en pension furent un long martyre, un de ces martyres d'enfant seul et abandonné que tout écrase et qui ne peut savoir ce dont il est coupable. Les habitants de Véteuil nourrissaient contre M. de Viargue une haine sourde, faite de jalousie et de pruderie; ils ne lui pardonnaient pas d'être riche et d'agir à sa guise; le scandale de la naissance de Guillaume servait de thème sans fin à leurs médisances. Ils se vengèrent de rindiiïérence méprisante du père qu'ils continuaient à saluer humblement, sur la faiblesse du fila dont ils pouvaient briser le cœur sans danger. Les enfants de la ville, ceux qui avaient douze et seize ans, connaissaient tous l'histoire de Guillaume pour l'avoir entendu raconter cent fois dans leur famille ; on parlait chez eux de cet enfant adultérin avec une telle indignation, qu'ils se firent un devoifj quand ils l'eurent pour camarade, de torturer le pauvre être honni de Véteuil entier. Leurs parents eux-mêmes les poussèrent à cette lâcheté, en riant sournoisement des persécutions dont ils le poursuivaient.
Dès la première récréatioD> Guillaume sentît à l'attitude
MADELQNE PÉRAT 49
goguenarde de ses nouveaux camarades qu'il se trouvait en pays hostile. Deux grands, des gamins de quinze ans s'approchèrent et lui demandèrent son nom. Quand il eu, répondu, d'une voix timide, qu'il se nommait GuiUaumei toute la bande se moqua.
— ^^Tu t'appelles Bâtard, entends-tu ! cria un collégien au milieu des huées et des sales plaisanteries de ces jeunes drôles qui avaient déjà des vices d'hommes faits.
L'enfant ne comprit pas l'insulte, mais il se mit à pleurer d'angoisse et de terreur au milieu du cercle impitoyable qui l'entourait. 11 reçut quelques bourrades, demanda pardon, ce qui aumusa fiîrt ces messieurs, et lui valut de nouveaux coups de poing.
Le pli était pris, la victime du collège était trouvée. A chaque récréation, il attrapa des taloches, il s'entendit appeler de ce surnom de Bâtard qui lui faisait monter le sang aux joues, sans qu'il sût pourquoi. La crainte des coups le rendit lâche; il vécut dans les coins, n'osaiii bouger, en paria qui a un peuple contre lui et qui n'essaytplus de se révolter. Ses professeurs s'unirent secrètemnii à ses camarades ; ils sentirent qu'il serait habile de fairf cause commune avec les Dis des gros bonnets de Véteuil, et ils accablèrent l'enfant de punitions, goûtant euxmêmes une volypté méchante â torturer un être faible- Guillaume s'abandonna; il fut un élève détestable, abruV; par les coups, par les gros mots et par les pensums. Lent, maladif, hébété, il sanglotait au dortoir pendant des nuitg entières ; c'était là sa seule protestation.
Il souffrit d'autant plus qu'il y avait en lui un cuisant besoin d'aimer et qu'il trouvait uniquement des gens à hair. Sa sensibilité nerveuse le faisait crier d'angoisse à chaqu.nouvelle insulte. « Mon Dieu ! murmurait-il souvent, quellt faute ai-je donc commise? > Et, dans sa justice d'enfant, il cherchait ce qui pouvait lui attirer des châtimenta si rudes; en ne trouvant rien, il lui prenait des épouvanti folles, il se rappelait les leçons menaçantes de Genevièi et se croyait tourmenté par des démons pour des pé( '
enia si j^
vante^^^H leviëM^^^P
50 MUITELPINR FÉRAT
inconnus. À deux reprises, il lui vjnl la pensée de se noyer dans le puits du collège. 11 avait alors douze ans.
Les jours de vacances, il lui semblait sortir d'une tombe. Souvent les gamins le poursuivaient à coups de pierres jusqu'aux portes de la ville. Il aimait maintenant - ie parc désert de la Noiraude où personne ne le battait- Jamais iKo'osa parler k son père des persécutions qu'il avait à endurer. Il se plaignit seulement à Geneviève et lui demanda ce que signifiait ce surnom de Bâtard qui lui produisait la sensation brûlante d'un soufflet. La vieille femme l'écouta d'un air sombre. Elle était irritée qu'on lui eût enlevé son élève. Elle savaifque l'aumônier du collège avait amené M. de Viargue h laisser baptiser l'enfant, et elle le regardait comme voué définitivement aux flammes de l'enfer. Quand Guillaume lui eut confié ses chagrins, 'elle s'écria, sans lui répondre directement : i Tu es un fils du pécbé, tu expies la faute des coupables! > Il ne put comprendre, mais le ton de la fanatique lui parut si plein de colère, qu'il ne la prit jamais plus pour confidente.
Ses désespoirs s'accrurent k mesure qu'il grandissait. Il arriva enfin k un âge où il sut quelle était sa faute. Ses camarades, avec leurs injures ignobles, lui firent son édu cation du vice. Alors, il pleura des larmes de sang. On le frappa dans ses parents, en lui apprenant honteusement l'histoire de sa naissance. Il connut l'existence de sa mère par les noms sales qu'on donnait autour de lui à cette femme. Les enfants, quand ils se jettent dans la boue, s'y vautrent avec une sorte de vanité ; aussi les petits hommes du collège n'épargnèrent-ils au Bâtard aucune des infamies qu'ils purent inventer sur la liaison de la femme du notaire et de M. de Viargue. Guillaume fut pris parfois de ra^'es folles; sous les coups des bourreaux, le martyr se révoltait k la fin, tombait sur le premier venu, le mordait comme une bête fauve; mais le plus souvent il restait mou sous l'injure, il se contentait de pleurer silencieusement.
Comme il allait avoir quinze ans, il se passa un fait—
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BIADELEINE FÉRAT ^51
dont il garda le souvenir toute sa vie» Un jour que le collège allait en promenade et passait dans une rue de la ville , il entendit ses camarades ricaner autour de lui et murmurer de leur voix méchante :
— Eh ! Bâtard, regarde donc : voici ta mère.
Il leva la tête et regarda .
Une femme suivait le trottoir, au bras d'un 4iomme à figure molle et placide. Cette femme examina- GuiHaume d'un air curieux. Elle le frôla presque de ses vêtements en passant. Mais elle n'eut pas un sourire, elle pinça la fooûche dans une sorte de grimace confite et recfaignée. L'homme qui l'accompagnait garda sa sérénité.
Guillaume, défaillant, n'ehtendit pas les railleries de ses camarades qui pouffaient de rire , comme si cette rencontre eût été la drôlerie la plus réjouissante . \ du monde. Il resta farouche et muet. Cette rapide vision venait de le glacer, et il se sentait plus misérable qu'un orphelin. Toute sa vie, quand il songea à sa mère, ilévoqua l'image de cette femme passant avec une moue de dévote, au bras de son mari trompé et content.
Sa grande douleur^ dans ces années mauvaises, fut de n'être aimé par personne. La tendresse farouche de Geneviève l'effrayait presque, et il trouvait bien froide l'affection muette de son père. Il se disait qu'il était seul, que pas un être n'avait pitié de lui. Courbé sous les persécutions qu'il endurait, il se repliait dans des pensées ineffa- ' bles de bonté ; sa nature douce qui. éprouvait de cuisants besoins de caresses, cachait soigneusement, comme un secret ridicule dont on aurait ri, les trésors d'amour qu'elle ne pouvait répandre au dehors. Il se perdait au fond du songe sans fiin d'une passion imaginaire dans laquelle il se jetterait en entier, à jamais. Et il rêvait alors une solitude bénie, un coin de terre où il y avait des arbres et des eaux, où il était seul à seul en compajgnie d'une chère passion; amante ou camarade, il ne distin* guait pas bien; il avait simplement un immense désir de consolation et de paix. Quand on venait de le battre, ^.^
- a HADBLEINE riflAT
ancore toat meurlri, il éviiquait son rêve, les maîns jointes, avec une sorte de frémissement religieux, et il demandait au ciel quand il pourrait se cacher et se reposer dans une affection suprême.
Si sa fîerlé ne l'avait pas soutenu, il se serait peutêtre habitué à la lâcheté. Mais, heureusement, il avait en lui du sang des de Viargue; la faiblesse irrémédiable dont sa naissance de hasard et la sottise bourgeoise de sa mère le frappaient, se redressait par instants aux soufûes d'orgueil qui lui venaient de son père. Il se sentait meilleur, plus digne et plus grand que ses bourreaux; s'il les redoutait, il avait pour eux un tranquille dédain ; il restait fier sous leurs coups, ce qui exaspérait les jeunes brutes auxquelles le mépris de leur victime n'échappait pas.
Guillaume eut cependant un ami au collège. Comme il allait commencer sa seconde, un nouvel élève entra dans la même classe que lui. C'était uu grand garçon solide et vigoureux , qui était son aîné de deux ou trois ans. I! se nommait Jacques Berthier. Orphelin, n'ayant plus qu'un oncle, avocat à Véteuil, il venait achever au collège de cette ville ses humanités qu'il avait commencées a Paris. Son oncle voulait le surveillerde près, ayant appris que le clier garçon était précoce et courait déjà à dix -sept ans les demoiselles du quartier latin.
Jacques supporta gaiement son exil. Il avait le plus heureux caractère du monde. Sans grandes qualités, il était ce qu'on nomme un bon enfant. Il rachetait d'ailleurs ses légèretés de nature par un dévouement rude. Son entrée au collège fut un événement; il venait de Paris, il parlait de U vie en garçon qui a déjà mordu au fruit défendu. Les élèves eurent un subit respect pour lui, quand ils surent qu'il avait couché avec des femmes. Ses manières aisées, sa force, ses bonnes fortunes, en firent le roi du collège. Il riait haut, montrait volontiers ses bras vigou reux et protégeait les faibles avec une bonhomie de prince..
Le jour même de son arrivée, il aperçut un grand coquin d'élève qui bousculait Guillaume. Il accourut, se-
/ MADELEINE RÉRAT 53
coua Vélève d'importance en lui disant qu'il aurait affaire à lui s'il tourmentait ainsi les enfants. Il prit ensuite le bras du persécuté et se promena en sa compagnie pendant toute la récréation, au scandale des collégiens qui ne comprenaient pas comment le Parisien pouvait choisir un pareil ami.
Guillaume fut profondément touché du secours et de l'amitié que Jacques lui offrait. Celui-ci avait été pris d'une soudaine sympathie pour le visage souffrant de son nouveau camarade. Quand il l'eut questionné, il comprit qu'il allait avoir une protection active à exercer. Gela le décida.
— Veux-tu être mon ami? demanda-t-il à Guillaume en llui offrant la main.
Le pauvre enfant pleura presque en serrant cette 4iiain, la première qui se tendait vers lui.
— Je vous aimerai bien, répondit-il de la voix timide d'un amant qui avouerait son amour.
A la récréation suivante, un groupe d'élèves entoura le Parisien pour lui raconter l'histoire de Guillaume. On comptait lui faire rosser le Bâtard en lui parlant du scandale de sa naissance. Jacques écouta tranquillement les plaisanteries sales de ses camarades. Quand ils eurent fini, il haussa les épaules.
— Vous êtes des imbéciles, leur dit-il. Si j'entends un de vous répéter ce que .vous venez de dire, je le giflerai.
Il ne sentit que plus de sympathie pour le parla, en comprenant la profondeur de ses blessures. Il avait déjà eu pour ami, au lycée Charlemagne, un enfant de l'amour, un garçon d'une intelligence rare et charmante, qui remportait tous les prix de sa classe et qui était adoré de ses camarades et de ses maîtres. Cela lui fit accepter comme une chose fort naturelle le récit du scandale qui indignait si fort les jeunes brutes de Véteuil. Il alla re« prendre le bras de Guillaume.
— Quelles oies que ces enfants-là l lui dit-il ; ils sont bètcs et méchants. Je sais tout; mais, va, ne crains rien:
Tii MADELEINE FÉHAT
si un d'eux te donne une chiquenaude, dis-le moi, et jii verras.
A partir de ce jour, on respecta le Bâtard. Uii élève s'étant permis de l'appeler de ce surnom, reçut une telle calotte que le collège entier vit qu'il n'y avait plus h plaisanter et chercha une autre Tictime. Guillaume fit sn seconde et sa rhétorique dans une paix profonde. Il conçut pour son protecteur une amitié ardente. 11 l'aima comme on aime une première maîtresse, avec ime foi absolue, un dévouement aveugle. Sa nature douce trouvait enfin une issue, ses tendresses longtemps contenues allaient toutes à ce dieu dont la main et le cœur l'avaient secouru. Son amitié était mêlée d'une reconnaissance si vive, qu'il considérait un peu Jacques comme un élrc supérieur. 11 ne savait comment payer sa dette, il restait humble et caressant devant lui. Il l'admirait jusque dans ses moindres gestes; ce grand garçon, énergique, bruyant, lui causait une sorte de respect, lorsqu'il le comparait à sa nature chéiive el timide. Ses allures dégagées, les récits qu'il lui faisait de sa vie à Paris, le persuadaient qu'il avait pour ami un homme extraordinaire auquel étaient réservées les destinées les plus hautes. Et il y avait ain^i, dans Bon affection, un singulier mélange d'admiration, d'humilité et d'amour, qui lui laissa toujours pour Jacques une sorte de sentiment tendre et respectueux à la fois.
Celui-ci acci'pta en bon enfant l'adoration de son protégeai aimait à montrersa force età être flatté. D'ailleurs, il fut séduit par les caresses dévouées de cette nature faible et fière, qui écrasait les autres élèves de son mépris. Pend:int les deux années qu'ils restèrent ensemble au collège, ils furent inséparables.
Quand ils eurent terminé leur rhétorique, /aapies partit pour Paris oïl il devait suivre les cours de l'École de médecine . Guillaume, resté seul à Véteuil, demeura longtemps inconsolable du départ de son ami. Il était tombé dans une oisiveté complète, vivant à la Noiraude
comme au fond d'un désert. Il avait alQrs dix-^uit ans. Son père leiit un jour appeler et le reçut dans son laboratoire. C'était la première fois quMl passait le seuil de cette pièce. Il trouva le comte debout au milieu de la vaste salle, la poitrine couverte d'un long tablier bleu de droguiste* Il lui parut terriblement vieilli ; ses tempes s'étaient dénudées, ses yeux caves brillaient d'un feu étrange au milieu de son visage maigre, tout couturé de rides. Il avait toujours éprouvé pour lui un grand respect; ce jour-là, il en eut presque peur.
— Monsieur, lui dit le comte, je vous ai fait demander, afin de vous communiquer mes projets à votre égard. Veuillez d'abord me dire si, par hasard, vous ne vous sentiriez pas de la vocation pour une occupation quel* conque.
Au geste embarrassé et hésitant que fit Guillaume, il reprit ;
— C'est bien, mes ordres vous seront plus faciles à accomplir... Je désire, monsieur, que vous ne soyez absolument rien, ni médecin, ni avocat, ni autre chose.
Et comme le jeune ïàmme le regardait d'un air surpris :
— Vous serez riche, continua-t-il d'un ton légèrement amer, vous pourrez être un sot et un heureux homme, si vous avez la chance de comprendre la vie. Je regrette déjà de vous avoir fait donner quelque instruction. Chassez, mangez, dormez, tels sont mes ordres. Cependant, si vous aviez du goût pour la culture, je vous permettrais de piocher la terre.
Le comte ne raillait pas. Il parlait d'un accent bref, avec la certitude d'être obéi. Il remarqua que son fils jetait un coup d œil dans le laboratoire, comme pour prolester contre la vie oisive qu'il lui imposait. Sa voix se fit menaçante.
— Surtout, dit-il, jurez-moi que vous ne vous occu perez jamais de science. Après ma mort, vous fermerez }.^ cette porte et ne l'ouvrirez plus. C'est assez qu'un de ■'■■
59 UADEttlNE rriSAT
VJRj'giie se soit oublié ici pendant une existence entière... Je compte sur votre parole, monsieur : voua ne ferez rien et vous tâcherez d'être heureux.
Guillaume allait se retirer, lorsque son père, comme poussé par une douleur et une émotion subites, lui prit les poignets et murmura en l'attirant vers lui ;
— Entends-tu, mon enfant, obéis-moi : sois un simple d'esprit, s'il est possible.
Il l'embrassa avec brusquerie et le congédia. Celte , scène émut singulièrement Guillaume; il comprit que le '■ comle devait souffrir d'un mal secret; dans les rares rnpports qu'ils avaient ensemble, il lui témoigna, à partir de ce jour, un respect plus affectueux. D'ailleurs, il se conforma strictement k ses ordres. 11 resta trois années à iû Noiraude, chassant, courant le pays, s'intéressant aux arbres et aux coteaux. Ces trois années, pendant lesquelles il vécut dans l'intimité de la campagne, achevèrent de le prédestiner aux joies et aux souffrances que lui gardait l'avenir. Perdu au fond des solitudes vertes du parc, rafraîchi par ce frisson large qui court sous les feuilles, il se puriËa de sa vie de collège, il grandit en tendresseet en miséricorde. 11 reprit le rêve de sa jeunesse, il espéra de nouveau trouver, au bord de quelque fontaine, une créature qui le prendrait dans ses bras et qui l'emporterait, en le baisant comme un enfant. Ah ! quelles langues rêveries, et comme l'ombre et le silence des chênes tombaient doucement sur son front!
Sans l'inquiétude vague que lui causaient ses désirs inassouvis, il eût été parfaitement heureux. Personne ne le persécutait plus; quand il lui arrivait de traverser Véteuil, il voyait ses anciens camarades le saluer avec plus de lâcheté encore qu'ils ne l'avaient battu ; on savait dans la ville qu'il hériterait du comte. Sa seule crainte, crainte étrange mêlée d'un espoir cuisant, était de se trouver face à face avec sa mère. Il ne la revit pas, et il en fut désolé; la pensée de cette femme lui revenait ^chaque jour, l'oubli ccNuplet dans lequel elle le tenait.
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MÂ0fiLBINE FERAT 57
était pour lui une monstruosité inexplicable dont il aurait voulu trouver le fond. Il demanda même à Geneviève s'il ne devait pas chercher à la voir. La protestante lui répondit rudement qu'il était fou.
— Votre mère est morte, ajouta-t-elle de sa voix inspirée ; priez pour elle.
Geneviève aimait toujours Venfant du péché, malgré les terreurs que lui causait une pareille tendresse. Maintenant que cet enfant était devenu homme, elle se défendait davantage contre son cœur. Au fond, elle était d'un dévouement aveugle et absolu.
 deux reprises, Jacques vint passer ses vacances d'étudiant à Véteuil. Ce furent pour Guillaume des mois de joie folle. Les deux amis ne se quittaient pas ; ils^ chassaient des journées entières, ou péchaient des écrevissses dans le petit ruisseau qui traverse le pays. Souvent, au fond de quelque trou perdu, ils s'asseyaient et causaient de Paris, surtout des femmes. Jacques en parlait légèrement, en homme qui ne les estimait guère, mais qui avait la galanterie de les traiter avec douceur et de ne point dire sur elles sa pensée toute crue. Et Guillaume alors lui reprochait chaleureusement sa sécheresse d'âme; il mettait la femme sur un piédestal, en faisait une idole devant laquelle il chantait un étemel cantique de foi et d'amour.
— Laisse donc, s'écriait l'étudiant impatienté, tu ne sais pas ce que tu dis. Tu ennuieras singulièrement tes maîtresses, si tu restes toujours à genoux devant elles. Mais tu feras comme les autres, tu tromperas et tu seras . trompé. C'est la vie.
— Non, non, répondait-il avec entêtement, je ne ferai pas comme les autres. Je n'aimerai jamais qu'une seule femme, et je l'aimerai tant que je défie le sort de troubler nos tendreses.
— Bah ! nous verrons.
Et Jacques riait de la naïveté de son cher i>rovincial. Il le scandalisait presque par le récit de ses passions d'une
nuit. Les voyages qu'il fit ainsi à Vétenil, resserrerait encore l'amiiié des deux jeunes gens. D'ailleurs, ils s'écrivaicntde longues lettres. Peu à peu,cepÊDdant, les lettres de Jacques devinrent plus rares; la troisième année^ il ne donna pas de signe de vie. Goillaume fut trës-attristé de ce silence. i
Il savait, par l'onde de l'étudiant, que celui-ci devait \ quitter la France, et i! aurait bien voulu lui serrer la main avant son départ. Il commençait à s'ennuyer mortellement à la Noiraude. Son père apprit la cause de ses allures lentes et désolées ; U lui dit un soir en sortant de table :
— Je sais que vous désirez aller à Paris. Je vous autorise à y vivre un an, et je compte que vous y commettrez quelque soitise. Je vous ouvre un crédit illimité... Vous pouvez parlir demain.
Le loiidemnin, Guillaume, eu arrivante Paris, apprit que Jacques n'en était éloigné la veille. Il lui avait écrit à Vétenil une leltre d'adieu que Geneviève lui renvoya. Dans cette lettre, très-gaie et très-affectueuse, son ami lui apprenait qu'on l'avait attaché comme chirurgien à notre corps d'expédition de la Cochinchine, et qu'il resterait sans doute longtemps hors de France. Guillaume revint immédiatement à la Noiraude, afQigé de ce départ brusque et épouvanté par la pensée de se trouver seul dans une ville inconnue. U se replongea au fond de ss chère solitude. Mais, deui mois plus tard, son père l'en tira de nouveau en lui ordonnant de retourner à Paris, où il entendait qu'il vécût pendant un an.
Guilliiume alla habiter, rue de l'Est, il l'hAtel OÙ demeurait déjà Madeleine.
lY
Lorsque Madeleine rencontra Guillaume, elle Bongeait à quitter rtiAtel et à chercher un petit logement qu'elle meublerait. Dans cette maison ouverte à tout venant, peuplée d'étudiants et de filles, eUe n'était point assez chez elle, elle se trouvait exposée à recevoir des déclarations brutales qui lui rappelaient cruellement son abandon. Quand elle aurait déménagé, elle comptait travailler, utiliser son talent de brodeuse. D'ailleurs, ses deux mille francs de rente suffisaient à ses besoins. L'âvenir l'inquiétait vaguement; elle sentait que la solitude à laquelle elle voulait se condamner, serait pleine de périls. Bien qu'elle se fût juré d'être forte, elle passait des journées si vides , si tristes , que , certains soirs , elle surprenait , au fond de son accablement, des pensées indignes de
Le soir de l'arrivée de GuiUaume, elle le vit dans l'escalier. Il se rangea contre le mur d'un air si respectueux, qu'elle fut comme confuse et étonnée de son attitude. D'ordinaire, les locataires de l'hàtel lui marchaient presque sur les pieds, en lui jetant des bouffées de tabac au visage. Le jeune homme entra dans une chambre qui touchait la sienne ; une mince cloison séparait les deux
SB MADELËIHB F^BAT •■
pièces. Madeleine s'endormit en écoutant, [n|ilgré elle, les pas de l'inconau qui prenait possession de son domicile.
Guillaume, tout respectueux qu'il était, avait parfaitement remarqué le teint nacré et les admirables cheveux rou\ de sa voisine. S'il marcha longtemps dans sa chambre, ce soir-là, ce fut que la pensée d'avoir une ff^mnie si près de lui, lui causait une sorte de fièvre. Il entendait craquer son lit, quand elle se retournait.
Le lendemain, les jeunes gens se sourirent, naturellemeni. Leur intimité marcha \ite. Madeleine s'abandonna d'iiuiaut plus aisément à sa sympathie pour ce garçon tranquille et doux, qu'elle se crut en toute sûreté avec lui. Elle le considéra un peu comme un enfant. Elle pensa que, s'il commettait jamais la folie de lui parler d'amour, elle K: sermonnerait et aurait facilement raison de ses dés.ïr^. V.We croyait à sa force, elle voulait garder son serment d(.' vuuvage. Les jours suivants, elle accepta le bras de Guilbuiae, elle consentit à faire un bout de promenade en sa compagnie. Au retour, elle alla dans la chambre du jciuiû homme, et le jeune homme vint dans la sienne. D'ailleurs pas la moindre parole tendre, pas le moindre sourire inquiétant. Ils se traitaient en amis de la veille, avec une réserve pleine d'un charmant délicat.
Au fond, leur être était vaguement troublé. Le soir, lorsqu'ils se trouvaient dans leur chambre, ils s'écoutaient niiircljtr, ils rêvaient, sans pouvoir lire nettement les seijL!'..(:iitsqui les agitaient. Madeleine se sentait aimée, et ello se laissait aller à cette douceur, tout en se disant qu'elle n'aimait pas. A vrai dire, elle ignorait l'amour; sa première liaison avait eu quelque chose de brusque qui lui faisait goûter avec une jouissance infinie les attentions de Guilbume; son cœur allait vers lui, malgré elle, peu à peu, touché par une sympathie qui devenait de la tendresse. S'il lui arrivait encore de songer à ses blessures, elle ilcartait les souvenirs cruels en rêvant à son nouvel ami; la passion d'un tempérament sanguin l'avait épouvantée, l'altection caressante d'une nature nerveuse la
MADiELEINE FÉRAT 61
pénétrait d*une langueur attendrie, amollissait une à une ses volontés. Quant- à Guillaume, il vivait dans le rêve ; il adorait la première femme qu'il rencontrait, et cela était fatal. Dans les commencements, il ne se demanda mémo pas d'où venait cette femme; elle lui souriait la première, ce sourire suffisait pour qu'il s'agenouillât et lui donnât sa vie. Il s'étonnait joyeusement d'avoir rencontré tout de suite une amante ; il avait hâte d'ouvrir son cœur si longtemps fermé, si plein de passion contenue ; s'il n'embrassait pas Madeleine, c'est qu'il n'osait, mais il croyait déjà la posséder.
Les jeunes gens passèrent ainsi une semaine. Guillaume sortait à peine ; Paris lui faisait peur, et il s'était bien gardé d'aller loger dans un des grands hôtels dont son père lui avait donné les adresses. Il s'applaudissait maintenant de s'être cacifé derrière le Luxembourg, au fond de ce quartier paisible où l'amour l'attendait. Il aurait voulu emmener Madeleine aux champs, bien loin, non qu'il eût dessein de la faire tomber plus vite entre ses bras, mais parce qu'il aimait les arbres et qu'il désirait se promener avec elle à leur ombre. Elle résistait, par une sorte de pressentiment. Enfin, eile accepta d'aller dîner avec lui dans un cabaret de la banlieue. Là, au restaurant du bois de Verrières, elle se livra.
Le lendemain, quand ils rentrèrent à Paris, les deux amants étaient si étourdis de leur aventure, qu'ils oubliaient parfois de se tutoyer. Ils éprouvaient même une certaine gène, un malaise qu'ils n'avaient pas ressenti, lorsqu'ils étaient simplement camarades. Par un singulier sentiment de honte, ils ne voulurent pas coucher tous 4eux dans l'hôtel où la veille encore ils se trouvaient presque étrangers l'un à l'autre. Guillaume comprit que Madeleine souffrirait des sourires des garçons de service, si elle venait habiter sa chambre. 11 alla, dès le soir, loger dans un hôtel voisin. D'ailleurs, maintenant qu'elle lui appartenait, il voulait posséder la jeune femme à lui seul, au fond de quelque retraite ignorée.
Q8 M^DELtUNE FËHAT
11 agit conUne s'il était sur le point de eè marier. Le banquier chez lequel son père lui avait ouvert un crédit illimité, lui indiqua eur sa demande un pavillon solitaire, qui clait h vendre, rue de Boulogne, Guillaume courut visiter l'immeuble et l'acheta séance tenante. Il y mit sur- 1e-cli'imp les tapissiers, le meubla en quelques jours. Tout (^ela fut l'affaire d'une semaine au plus. Un »oir, il prii Ips mains de Madeleine, en lui demandant siellft voulait être 68 femme.
nepuis la nuit passée au restaurant du bois de Verrières, il venaitla Voir chaque après-midi, comme un fiancé qui fait sa COUT; puis il se retirait discrètement. Sa demande loucha la jeune femme qui lui répondit en se jetant à son COU . Ils entrèrent dans le pavillon de la rue de Boulogne, ainsi que deux nouveaux mariés, au soir des noces. Ce fui réellement \h qu'eut lieu leur nuit de mariage. Ils paraissaieiit avoir oublié le hasard qui les avait, un soir, jetés bru.^qucment dans les bras l'un de l'autre; ils semblaient croire qu'il leur était permis d'échanger des baisers pour la première fois. Nuit douce et heureuse où les amants purent s'imaginer que le passé était mort à jamais et que leur union avait la pureté et la force d'un lien éternel.
Ils vécurent là pendant six mois, s^arfis du monde, 8ori[int h peine. Ce fut un véritable rêve de bonheur. Endormis dans leur tendresse, ils ne se souvenaient plus des faits qui avaient précédé leurs amours, ils ne s'inquiélaient pas des événements que pouvait garder l'avenir. Ils étaient plus loin et plus haut, dans un contentement complet de cœur, dans une paix de félicité que rien ne troublait. Le pavillon, avec ses chambres étroites garnies de tapis et tendues d'étoffes claires, leur offrait une adorable retraite, close, silencieuse, souriante. Et il y civait encore le jardin, un carré de terre grand coomie la main, bb ils s'oubliaient, malgré le froid, à causer pendant les belles après-midi d'hiver,
Madeleine croyait être née de la veille. Elle ne savait
MADELEINE' PéRAT ~ 63
pas SI elle aimait Guillaume ; elle sjayaît seulement qu'il lui venait une grande douceur de cet homme, et qu'il était bon de sommeiller dans cette douceur. Toutes ses blessures s'étaient fermées ; elle n'éprouvait plus ces secousses ni ces brûlures ardentes qui lui avaient déchiré la poitrine; elle avait chaud, d'une chaleur tiède et égale qui reposait son cœur. Jamais elle ne s'interrogeait. Comme un malade qui sort brisé d'une fièvre aiguë, elle s'abandonnait à la langueur voluptueuse de sa convalescence, en remerciant du fond de l'âme celui qui venait delà tirer de ses angoisses. Ce qui la touchait le plus, ce n'étaient pas les étreintes folles du jeune homme ; ses sens se taisaient d'ordinaire, il y avait dans ses baisers plus de maternité que de passion. C'était l'estime profonde qu'O lui témoignait, la dignité avec laquelle il la traitait, en femme légitime. Cela la relevait à ses propres yeux, elle pouvait croire qu'elle avait passé des bras de sa mère aux bras d'un époux. Ce rêve que sa honte faisait, tlattait son orgueil, la caressait dans toutes les pudeurs de son ^tre. Il lui était ainsi permis d'être fière, et elle puisait surtout ses nouvelles tendresses, son calme et ses espoirs souriants, dans l'oubli complet des plaies qui ne saignaient plus en elle.
Guillaume vivait au ciel. Enfin, sa chère rêverie d'enfant et d'adolescent se réalisait. Quand il était au collège, meurtri de coups par ses camarades, il avait rêvé une solitude heureuse, un coin perdu et caché au fond duquel il passerait de longues journées oisives, sans jamais être battu, caressé au contraire par quelque bonne et douce fée qui resterait toujours près de lui ; et plus tard, à dix-huit ans, lorsque des désirs vagues commençaient à battre dans ses veines, il avait repris ce songe sous les arbres du parc, aux bords des eaux claires, remplaçant la fée par une amoureuse, courant les taillis, avec Tespoir de rencontrer sa chère tendresse à chaque détour des sentiers. Aujourd'hui, Madeleine était la bonne et douce fée , l'amoureuse qu'il cherchait. 11 la possédait
64 HiDilXIHG riRAT
dans la solitude rêvée, loin du bruit, au fond d'une retraite
où pas un être ne pouvait venir troubler son extase. C'éi;tit là pour lui, la félicité suprême : se savoir hors du monde, ne plus craindre d'être blessé par personne, se livrer à toute la paix attendrie de son cœur, n'avoir auprès de lui qu'une créature, et vivrede la beauté et de Vamouf de celte créature. Une pareille existence le consolait de sa jeunesse douloureuse; pas d'affection jusqu'à cette heure, un père hautain et ironique, wne vieilie fanatique dont les caresses l'effrayaient, un ami qui ne suffisait pas à calmer ses fièvres d'adoraUon.Kt des persécutions écrasantes, une enfance de martyr et une adolescence d'exilé, une longue suite d'angoisses qui lui avaient fait désirer ardemment l'ombre et le silence complets, l'anéantissement de son être endolori dans une douceur sans fin. Aussi se reposaitil, se cachait-il entre les bras de Madeleine, en homme las el peureux. Toutes ses jouissances étaient faitM de calme. Jamais une telle paix ne lui semblait devoir finir. Il s'imaginait que l'éternité s'étendait devant lui, 1 éternité que l'on dort sous la terre et qu'il dormait dans les bras de la jeune femme.
Tous deux, ils se donnaient moins d'amour que d apaisemenl. On eût dit qu'un hasard les avait pousses Un vers l'autre pour qu'ils pussent essuyer le sang de leurs blessures. Us éprouvaient un égal besoin de repos,et leurs tendresses étaient comme les remerclmenls quils s'adressaient des heures tranquilles et heureuses qu'ils gofitaient ensemble. Ils jouissaient des jours présents avec un égoïsme d'affamés. Il leur semblait qu'ils existaient seulement depuis leur rencontre; jamais un souvenir ne leur venait dans leurs longues causeries d'amoureux; Guillaume ne s'inquiétait plus des années que Madeleine av;iit vécues avant de le connaître, et la jeune femme ne songeait pas à le questionner, comme font les amantes, sur sa vie d'autrefois. Il leur suffisait d'être côte à côte, de rire, d'être heureux comme des enfants qui n'ont ni le regret de la veille ni le souci du lendemain.
Madeleine àppi^it un jour la mort de Lobrichon. Elle se contenta de dire :
— C'était un vilain homme.
Elle garda son indifférence, et Guillaume ne parut prendre aucun intérêt à cette nouvelle. Quand il recevait des lettres de Véteuil, il les jetait dans un tiroir après les avoir lues; jamais sa maîtresse ne lui demandait ce que contenaient ces lettres. Au bout de six mois d'une pareille vie, ils étaient aussi étrangers Tun à Tautre que le premier jour : ils s'étaient aimés sans chercher à se conattre.,
Ce rêve s'acheva brusquement.
Un matin, comme Guillaume était allé chez son ban* quier, Madeleine ne sachant que faire se mit à feuilleter un album de photographies qui traînait sur un meuble, et qu'elle n'avait pas encore aperçu. Son amant avait retrouvé la veille cet album, au fond d'une malle. 11 ne contenait que trois portraits, ceux de son père, de Geneviève et de son ami Jacques.
Quand la jeune femme aperçut ce dernier portrait, elle poussa un cri sourd. Les mains appuyées sur les feuillets ouverts de l'album, toute droite, frémissante, elle contemplait le visage souriant de Jacques d'un air épouvanté, comme si un fantôme venait se dresser devant elle. C'était lui , l'amant d'une nuit devenu l'amant d'une année , l'homme dont le souvenir endormi dans sa poitrine s'éveillait et la déchirait cruellement, à cette brusque apparition.
Ce fut un coup de foudre dans son ciel tranquille: Elle avait oublié ce garçon, elle était l'épouse fidèle de Guillaume. Pourquoi Jacques se levait-il entre eux? Pourquoi était-il là, dans cette pièce où tout à l'heure encore son amant la tenait entre ses btas? Qui l'avait amené jusqu'à elle pour troubler à' jamais sa-paix? Ces questions faisaient monter la foli« à sa tête éperdue.
Jacques la regardait de son air légèrement railleur. Il semblait la plaisanter sur ses amours attendries; il lui . disait : c Bon Dieu I ma pauvre fille, comme tu dois t*ea-
66 MAÛEMINTE FERAT .
- nuyerici! Allons, viens à Chatou, viens à Rohinson, viens . vite où il y a du monde et du bruit... » Elle croyait en-
. tendre le son de sa voix et son éclat de rire ; elle s'imaginait qu'il allait lui tendre les bras, par uji geste-qui lui était familier. Dans un éclair, elle revit le passé, la chambre de la rue Soufflot, toute cette vie qu'elle croyait si loin, et dont quelques mois la séparaient. Elle avait donc rêvé ; le bonheur d'hier ne lui était pas dû, elle mentait et elle volait. Toute la boue dans laquelle elle avait marché, lui
* montait au cœur et l'étouffait.
La photographie représentait Jacques dans le laisseraller de sa vie d'étudiant. 11 était assis à califourchon sur une chaise retournée, en manches de chemise, le cou et les bras nus^ fumant une pipe de terre blanche. Madeleine distinguait un signe qu'il avait sur le bras gauche, et se rappelait avoir bien souvent baisé ce signe. Ses souvenirs lui causaient une sensation de brûlure vive ; elle retrouvait dans sa souffrance, comme un reste amer des voluptés que cet homme lui avait fait connaître. Il paraissait chez lui, il était demi-nu, et peut-être allait-il la prendre sur sa poitrine. Alors il lui sembla sentir, autour de sa taille, l'étreinte si connue de son premier amant. Défaillante, elle se renversa dans un fauteuil, croyant qu'elle se prostituait, regardant autour d'elle avec le frisson d'effroi d'une femme adultère. Le petit salon gardait son silence ..discret, son oiûbre adoucie; il était plein de cette paix voluptueuse que mettent six mois d'amour dans une
, chainbre close ; sur un panneau, au-dessus du canapé, se trouvait le portrait de Guillaume qui souriait tendrement à Madeleine. EtMadeleine pâlissait sous ce regard d'amour, au milieu de l'air calme, en sentant Jacques la posséder et lui déchirer les entrailles.
Elle se souvenait. Avant son départ, le jeune chirurgien lui avait donné son portrait, une carte pareille à celle que le hasard cruel venait de mettre sous ses yeux. Mais, la veille de son entrée au pavillon, elle s'était fait un devoir de brûler cette carte, ne voulant pas introduire l'image
de son premier amant dans la demeure de Guillaume. Et cete carte ressuscitait, et Jacques pénétrait malgré elle dans sa retraite ! Elle se leva, reprit Talbum. Alors, derrière la photographie, elle lut cette dédicace : A mon vieux camarade, à mon frère Guillaume, Guillaume, le camarade, le frère de Jacques! Madeleine, pâle comme une morte, ferma l'album et revint s'asseoir. Les. yeux fixes, les mains pendantes, elle songea longtemps.
Elle se dit qu'elle devait être coupable de quelque grande faute, pour être punie si cruellement de ses six mois de bonheur. Elle s'était abandonnée entre les bras de deux hommes, et ces deux hommes s'aimaient d'une amitié fraternelle. Elle voyait une sorte d'inceste dans son double amour. Autrefois^ au quartier latin, elle avait connu une fille que deux amis partageaient et qui passait tranquillement de la couche de l'un dans la couche de l'autre. Elle songea tout à coup à cette malheureuse, se disant avec dégoût qu'elle était aussi infâme qu'elle. Maintenant, elle le sentait bien, elle serait possédée par le fantôme de Jacques en se livrant è Guillaume; elle goûterait peut-être un monstrueux plaisir dans les embrassements de ces amants qu'elle confondrait. Son ave« nir d'angoisse lui apparut si nettement alors, qu'elle eut l'idée de fuir, de disparaître à jamais.
Mais des lâchetés la retinrent. La veille encore, elle était si heureuse dans le milieu tiède et calme que lui faisait l'adoration de Guillaume. Ne pouvait-elle pas s'apaiser sous les caresses du jeune homme, oublier de nouveau, se croire digne et fidèle? Puis elle se demar da s'il ne vaudrait pas mieux tout dire à son amant, lui confier 5on passé, s'en faire absoudre. La pensée d'une pareille confidence l'épouvanta. Comment oserait-elle avouer à Guillaume qu'elle était une ancienne maîtresse de son camarade, de son îrbfe ? Il la repousserait, il la chasserait de sjn lit, Il n'accepterait jamais l'infamie d'un pareil partage. Elle raisonnait comme si Jacques l'eût possédée encore, tant elle le sentait vivant en elle. ' ^
M ifAdELEnns férat
Elle ne dirait rien, elle garderait toute la honte pour elle. Mais elle ne put encore s'arrêter à ce parti; sa nature droite se révoltait à l'idée d'un mensonge éternel, elle comprenait qu'elle n'aurait pas longtemps la force de vivre souriante dans son infamie et dans ses angoisses. Il valait mieux qu'elle se confessât sur-le-champ, ou bien qu'elle prît la fuite. Ces pensées tumultueuses passaient dans sa tète vide avec des bruits et des chocs douloureux. Elle s'interrogeait, sans pouvoir prendre une décision. Brusquement, elle entendit ouvrir la porte de la rue. Un pas rapide monta l'escalier. Guillaume entra.
Il avait le visage bouleversé. II se jeta sur le canapé et éclata en sanglots. Madeleine» surprise, terrifiée, eut l'idée qu'il savait tout. Elle se leva en frémissant.
Le jeune homme pleurait toujours, le visage entre les mains, secoué par des crises de désespoir. Enfin, il tendit les bras vers sa maîtresse, il lui dit d'une voix étouffée :
— Console-moi, console-mQi. Ah t que je souffre 1 Madeleine vint s'asseoir à côté de lui, n'osant comprendre, se demandant si c'était elle qui le faisait pleurer ainsi. Elle oubliait ses propres souffrances devant une pareille douleur.
- — Réponds, qu'as-tu? demanda-t-elle à son amant en lui prenant les mains.
Il la regarda comme affolé.
— Je ne voulais pas sangloter dans la rue, balbutia-til au milieu de ses larmes. . . Je courais, j'étouffais. . . J'avais bâte d'être id.. . Laisse-moi, cela me fait du bien, cela me soulage...
11 essuya ses pleurs, puis il étouffa de nouveau et se remit à pleurer.
— Mon Dieu! mon Dieul je ne le verrai plus, murmura-t-il.
La jeune femme crut comprendre et fut prise d'une grande pitié. Elle attira Guillaume dans ses bras, elle le baisa au front, étanchant ses larmes, le consolant de sod! regard navré.
MADELEINE rfBAT 69
, — Tu as perdu ton père? demanda-t-elle de nouveau. Il fit signe que non. Puis il joignit les mains, et, de cettcT voix humble des désespérés :
— Mon pauvre Jacques, dit-il en paraissant s'adresser à une ombre que lui seul aurait vue, mon pauvre Jacques, tu ne m*aimeras plus comme tu savais m*aimer... Je t'oubliais ici, je ne pensais même pas à toi quand tu es mort.
Au nom de Jacques, Madeleine, qui essuyait toujours les larmes de son amant, se leva toute droite, frissonnante. Jacques mort ! Cela tomba dans son être avec un choc sourd. Elle resta hébétée, se demandant si ce n'était pas elle qui, sans le savoir, avait tué ce garçon pour en débarrasser sa vie.
— Tu ne le connaissais pas, reprît Guillaume, je ne t'avais jamais parlé de lui, je crois. J'étais ingrat, notre bonheur me rendait oublieux... C'était un cœur d'or, une nature dévouée. Je ne possédais pas d'autre ami en ce monde. Avant de te rencontrer, je ne connaissais qu^une affection, la sienne. Vous étiez les seuls êtres qui m'ayez donné leur cœur. Et je le perds...
Un sanglot l'interrompit. Il continua :
— Au collège, on me battait, c'est lui qui est venu me défendre. Il m'a sauvé des larmes, il m'a offert son amitié et sa protection, à moi, qui vivais comme un paria dans le mépris, dans la moquerie de tous. Lorsque j'étais enfant, je l'adorais comme un dieu, je me serais mis à genoux devant lui, s'il m*avait demandé des prières. Je lui devais tant, je m'interrogeais avec une telle ardeur pour savoir comment je pourrais lui payer unr jour mu dette de reconnaissance I Et je l'ai laissé mourir loin de moi. Je ne l'ai pas' assez aimé, je le sens bien.
L'émotion l'étouffa de nouveau. Au bout d'un court silence :
— Et plus tard, reprit-il, que de longues joufnées passées ensemble. Nous courrions les, champs, la main dans la main. Je me souviens d'un matin où nous pê-
70 MADEIEINB F^ILAT
. cliîons des écrerisses sous les saules; il me disait: « Guillaume, il n'y a qu'une bonne chose ici-bas, l'aniij lir. \imons-nous bien, cela nous consolera plus tard.»
, CIji r et pauvre mort, il n'est plus là, et je suis seul. Mais
ii vivra toujours en moi... Je n'ai plus que toi, Madeleine. J'ai perdu mon frère.
il sanglota encore, il tendit de nouveau les bras à la
jeune femme, dans un geste de suprême abandon.
I F.lle souffrait. La douleur, les regrets poignants de
î . Guillaume lui causaient un singulier sentiment de ré-
!■. bellion; elle ne pouvait entendre dans sa bouche l'éloge
passionné de Jacques, sans être tentée de lui crier :
E Tais-toi ! cet homme t'a pris ton bonheur, tu ne lui dois
rien. > Il lui manquait cette dernière angoisse : être mise
: face à face avec son passé par celui-là môme dont l'amour
^lui imposait l'oubli. Et elle n'osait lui fermer les lèvres, lui tout confesser, terrifiée par ce qu'elle apprenait, par I ce lien puissant d'amitié et de reconnaissance qui avait
•' uni ses deux amants. Elle écoutait le désespoir de Guit-
' laume, comme elle eût écouté le bruit menaçant d'une
vague qui aurait monté vers elle pour l'engloutir. Immobile, muette, elle gardait une étrange froideur. Elle ne trouvait en elle que de la colère. La mort de Jacques l'irritait. Elle avait d'abord éprouvé une sorte de déchirei^ ment sourd, puis elle s'était révoltée en voyant que cet
huiiMiK: ae pouvait mourir pour elle. De quel droit, puisqu'il était mort, venait-il troubler sa paix ? Guillatime lui tendait toujours les bras, en répétant : — Ma pauvre Madeleine, coDsole-moi... Je n'ai plus que toi en ce monde.
Le consoler de la mort de Jacques ! cela lui paraissait ridicule et cruel. Elle fut obligée de le reprendre dans ^ ses Lras, d'essuyer encore les larmes qu'il répandait
V sur son premier amant. Le rfile étrange qu'elle jouait en
■ ce moment, l'eût fait sangloter k son tour, si elle avait pu
trouver des sanglots. Elle fut vraiment dure et impitoyable : aucun regret, aucun attendrissement sur celui
MADÊJLEINE 'FERAT ': 71
qu'elle avait aimé, rien qu'une secrète irritation contre la douleur de Guillaume. Elle resta fille de l'ouvrier Férat.
— Il Taimait plus que moi^ pensait-elle; il me chasserait si j'avouais ce que je pense.
Puis, pour dire quelque cl^ose, poussée aussi par une curiosité acre :
— Comment est-il mort? demanda-t-elle d'une voix brève.
Alors. Guillaume lui raconta que , forcé d'attendre chez son banquier, il avait pris machinalement un journal. Ses yeux étaient tombés sur un entrefilet qui annonçait le naufrage de la frégate le Prophète^ surprise par un ' coup de tent aux approches du Cap. Le vaisseau s'était brisé sur des récifs, et pas un homme n'avait reparu. Jacques, qui se rendait en Gochinchine sur ce vapeur, ne dormirait même point dans une tombe oh Ton pourrait aller prier. La nouvelle était officielle.
Lorsque l'angoisse des amants fut calmée, pendant la nuit qui suivit, Madeleine songea d'une façon plus paisible aux faits brusques de la journée. Sa colère s'en était allée, elle se sentait abattue et triste. Si elle avait appris la mort de Jacques en d'autres circonstances, nul doute que sa gorge ne se fût serrée et qu'elle n'eût trouvé des larmes. Maintenant, seule au fond de l'alcôve, au bruit de la respiration saccadée de Guillaume qui dormait à son côté du sommeil lourd jdep malheureux, elle pensa au mort^ à ce cadavre que les vagues roulaient et battaient contre les rochers. Peut-être, en tombant à la mer, pait-il pi'ononcé son nom. Elle se rappelait qu'un jour il s'était coupé assez profondément, rue Soufflet, et qu'elle avait failli s'évanouir, à la vue du sang qui ruisselait le long de sa main. Elle l'aimait en ce temps-là, elle eût veillé pendant des mois pour le sauver d'une maladie. Et, maintenant, il se noyait, et elle s'emportait coqftre lui. Il n'avait pu lui devenir à ce point étranger; elle le retrouvait, au contraire, toujours là, dans ' -^ ,^l
72 HADl^LEIHE tÈRi-T
SU pi.iitrine, dans chacun de ses membres, possédée à ce puiiLi qu'elle croyait sentir soq soufÛe lui courir sur ta pu;i). Alors elle frissonna du frisson qui la brCtlait auirf l.ii, quand le jeune homme nouait ses bras autour de soii c-irps. Elle éprouva une secousse indicible, comme si ii;i lui avait arraché un morceau de son être. Elle Si; lû.l it pleurer, en se cachant la tète dans l'oreiller, pour que Guillaume ne l'entendît pas. Toute sa faiblesse (le femme lui était revenue , il lui semblait qu'elle se trouvait un peu plus seule sur la terre.
Celle crise dura longtemps. Madeleine la prolongea iiiv. I lotairement en se rappelant les jours de tendresse de Ja<.. lUs; à chaque délai! touchant qui lui revenait du [lasu., elle était plus désespérée, elle se reprochait comme 1111 Liime son indifférence irritée de la journée, Guillaume lui-uiême, s'il eût connu son histoire, lui aurait dit de se DiGiire à genoux, de pleurer avec lui. Elle joignait les muius, demandait pardon au mort qu'elle évoquait, et doiii elle croyait entendre les cris d'agonie mêlés aux clameurs de la mer.
Un désir violent la prit tout d'un coup. Elle n'essaya pas (le lutter contre cette envie irrésistible.
Elle se leva doucement, avec des précautions infinies. pour ne pas réveiller Guillaume. Lorsqu'elle eut posé les picdâ sur le tapis, elle l'examina avec inquiétude, redoutant qu'il ne lui demandât od elle allait. Mais il dormait, les yeux encore pleins de larmes. Alors, elle alla chercher la VL'IUeuse et passa dans le salon, prise d'anxiété quand h- parquet criait sous ses pieds nus.
laie marcha droit à l'album, l'ouvrit sur un guéridon, et s'av it devant le portrait de Jacques. C'était Jacques q )'( Ile venait chercher. Les épaules couveriesdeseache- \< ux roux dénoués, se serrant avec des frissons dans sa longue chemise, elle regarda longtemps le portrait à la liii.ui' jaune et vacillante de la veilleuse. Un grand silence b-imbait autour d'elle, et, quand elle prétait l'oreille, ser.iTit'^e par des terreurs soudaines et sans cause, elle n'en-
tendait que la respiration fiévreuse de Guillaume, au fond de la pièce voisine,
Jacques ne lui parut pas avoir son air railleur du matin. Son cou et ses bras nus, sa chemise ouverte n'irritèrent plus ses souvenirs. Cet homme était mort ; son image avait pris une indéfinissable expression d*amitié attendrie. Madeleine éprouva une grande douceur à le contempler. 11 lui souriait de son sourire cordial d'autrefois, et il n'y avait pas jusqu'à son attitude libre qui ne la touchât profondément. Le jeune homme, assis à califourchon sur sa chaise, fumant sa pipe de terre blanche, semblait lui pardonner avec bonhomie. 11 était tel qu'elle l'avait connu, bon enfant dans la mort; il lui apparaissait comme si elle eût poussé la porte de leur chambre de la rue Soufflet, gai et sans gène, se faisant pardonner ses amours légères par sa belle humeur.
Elle pleura des larmes plus douces, elle s'oublia dans la contemplation de celui qui n'était plus. Ce portrait devenait une relique désormais, et elle pensait qu'elle n'avait rien à en redouter. Alors, elle se rappela ses luttes de la matinée, son indécision, son anxiété à prendre un parti, x Le pauvre Jacques, au moment où elle se désespérait de le voir se lever entre elle et son amant, avait semblé lui envoyer la nouvelle tle sa mort pour lui dire de vivre tranquille. 11 ne viendrait plus la troubler dans ses nouvelles amours; il paraissait l'autoriser à enfouir au fond de son cœur le secret de leur liaison. A quoi bon faire souffrir Guillaume, et pourquoi ne pas tenter encore le bonheur? Elle devait se taire par pitié, par tendresse. Le portraitde Jacques murmurait : c Va^ tâche d'être heureuse, mon enfant. Je ne suis plus là, jamais je n'apparaîtrai devant vous comme ta honte vivante. Ton amoureux est un enfant, je l'ai secouru, je te prie de le secourir à ton tour. Si tues bonne, pense seulement quelquefois à moi.»
Madeleine fut convaincue. Elle garderait le silence, elle ne serait pas plus cruelle que le sort, qui avait voulu cacher à Guillaume le nom de son premier amant. D'ailleur^r
ne l'avait-il pas dit lui-même? la mémoire de Jacques vivait en lui, et il fallait qu'elle y vécût haute et sereine. Une confession souillerait à jamais cette mémoire. Ce serait une mauvaise action que de parler. Lorsque la jeune femme se fut juré de rester muette, il lui sembla que le portrait la remerciait de ce serment.
Elle baisa l'image.
Le jour se levait lorsqu'elle vint se remettre au lit. Guillaume, accablé, dormait toujours. Elle finit par s'assoupir, apaisée, bercée par un lointain espoir. Ils oublieraient cette journée d'angoisse, ils retrouveraient leur chère paix, leurs chères amours.
Mais leur rêve était fini. Jamais le calme des premières heures ne devait plus les assoupir dans leur retraite de la rue de Boulogne. Pendant les jours qui suivirent, le fantôme lamentable du naufragé habita le pavillon, mettant autour d'eux une tristesse lourde. Ils oubliaient leurs baisers, ils restaient des matinées entières côte à côte, sans presque parler, tout à leurs tristes souvenirs. La mort de Jacques avait passé dans leur tiède solitude comme un souffle glacial ; maintenant ils frissonnaient, il leur semblait que les pièces étroites où ils vivaient la veille sur les genoux l'un de l'autre, étaient grandeis, dé* labrées, ouvertes à tous les vents. Le silence, l'ombre qu'ils avaient ardemment cherchés, leur causaient un vague sentiment de terreur. Ils se trouvaient trop seuls* Un jour, Guillaume ne put retenir une parole cruelle.
— Ce pavillon a vraiment l'air d'une tombe, s'éc^ia-^il; on y étouffe.
11 se repentit aussitôt, et, prenant la main de Made^ leine :
— Pardonne-moi, ajouta-t-il, j'oublierai, je te reviendrai.
Il était de bonne foi, il ne savait pas que l'on fait rare-
nent deux fois le même songe. Quand ils sortirent de
eur accablement, ils avaient perdu leur confiance aveugle
les premiers jours. Madeleine surtout s'éveilla toute
changée. Elle venait d'évoquer le passé, elle ne pouvait plus s'abandonner en ignorante dans les bras de Guillaume. La vie l'avait blessée, elle la blesserait encore, .et il lui fallait, pensait-elle, se mettre en garde contre les blessures qui la menaçaient. Auparavant, elle ne songeait guère à la honte ^de son titre de maîtresse, il lui semblait naturel d'être aimée, elle aimait elle-même, souriante, oubliant le monde. A présent son orgueil souffrait, elle retrouvait ses angoisses de la rue Soufflot, elle considérait son amant comme un ennemi qui lui volait sa propre estime. Un rien lui faisait sentir qu'elle n'était pas chez elle rue de Boulogne. Cette pensée : « Je suis une femme entretenue, » se présenta un jour nettement à elle et la brûla comme un fer rouge ; elle s'enfuit, s'enferma dans une chambre, y pleura amèrement, écœurée d'elle-même.
Souvent Guillaume lui faisait des cadeaux. 11 aimait à donner. Dans les commencements, elle avait reçu ces cadeaux avec la joie d'un enfant auquel on apporte des jouets. La valeur des objets importait peu. Elle était heureuse d'être la pensée constante de son amant. Elle acceptait les bijoux comme de simples souvenirs. Après la secousse qui l'éveilla de son rêve, elle fut singulièrement troublée en se voyant vêtue de robes de soie et parée de diamants qu'elle n'avait pas payés elle-même. Elle vécut dès lors dans une continuelle amertume, blessée par ce luxe qui ne lui appartenait pas. Elle souffrit des dentelles et de la mollesse de son lit, de l'ameublement riche du pavillon. Elle regarda tout ce qui l'entourait comme le prix de sa honte.
— Je me vends, pensait-elle parfois avec un horrible serrement de cœur.
Guillaume, dans leurs jours de tristesse, lui apporta un bracelet. Elle pâlit en apercevant le bijou, et resta silencieuse. Le jeune homme, étonné de ne pas la voir sauter à son cou comme par le passé, lui demanda doucement :
— Ce bracelet ne te platt pas peut-être?
76 MADELEIltt FÉRAT
^Elle gai da encore lesilence; puis, d'une voix tremblante: — Mon ami, dit-elle, tu dépenses beaucoup d'argent pour moi. Tu as tort. Je n'ai pas besoin de tous ces cadeaux. Je t'aimerais autant si tu ne me donnais rien.
Elle retint un sanglot. Guillaume l'attira vivement à lui, surpris et fâché, n'osant comprendre la cause de sa pâleur.
— Qu'as-tu? reprit-il. Ah! Madeleine, voilà de bien vilaines pensées... N'es-tu pas ma femme?
Elle le regarda en face, et son regard droit, presque dur, disait clairement : « Non, je ne suis pas ta femme. » Si elle eût osé, elle aurait proposé alors à son amant de payer sa nourriture et sa toilette sur ses petites rentes. Depuis sa faute, son orgueil était devenu intraitable ; elle sentait que tout la blessait, et cela l'irritait encore davantage.
Quelques jours après, Guillaume lui ayant apporté une robe, elle lui dit avec un rire nerveux :
— Je te remercie; mais, à l'avenir, laisse- moi acheter ces choses-là. Tu n'y entends rien, et l'on te vole.
Dès lors, elle fit elle-même ses emplettes. Quand son amant voulut lui rembourser l'argent qu'elle dépensait, elle joua toute une comédie qui lui permit de le refuser. Elle resta ainsi toujours sur ses gardes, livrant de véritables batailles pour sauvegarder ses fiertés qu'un rien faisait souffrir. La vérité était que la vie commençait à lui devenir insupportable, rue de Boulogne. Elle aimait Guil laume, mais elle parvenait à se rendre si malheureuse elle-même par ses révoltes de chaque jour, que souvent elle croyait ne plus l'aimer, ce qui ne l'empêchait pas d'éprouver une grande épouvante quand il lui venait à la pensée qu'il pouvait l'abandonner à l'exemple de Jacques. ^ Elle pleurait alors pendant des heures, en se demandant à quelle honte nouvelle elle tomberait.
Guillaume s'apercevait parfaitement qu'elle avait parfois les yeux rougis de larmes. 11 devinait en partie les blessures qu'elle se faisait. 11 aurait voulu être doux, la
consoler en se naonlrant plus tendre, et, malgré lui, il devenait plus inquiet, plus fiévreux chaque jour. Pourquoi pleurait-elle ainsi? Se trouvait-elle malheureuse avec lui? Regreiiait-elle un amant? Cette dernière supposition, le rendait très-malheureux. Lui aussi perdait la foi, l'aveuglement de bonheur des premiers jours. Il songeait à ce passé de Madeleine qu'il ne connaissait pas, qu'il ne voulait pas connaître, et auquel cependant il ne pouvait s'empêcher de penser sans cesse. Les doutes cuisants qu'ils avaient eus le soir de leur promenade à Verrières, le reprenaient et le torturaient. Il s'inquiétait des années mortes, il épiait la jeune femme pour lire un aveu dans ses gestes, dans ses regards ; puis, lorsqu'il croyait surprendre en elle une pensée qui lui était étrangère, il se désolait de ne pas lui suffire. Maintenant qu'elle lui appartenait, elle devait être toute à lui. Il se disait qu'il l'aimait assez pour qu'elle se contentât de son amour. Il n'admettait pas ses rêveries, se sentait cruellement blessé par ses indifférences passagères. Souvent, quand il était auprès d'elle, elle ne l'écoutait plus, elle le laissait parler seul, regardant vaguement devant elle, perdue dans de secrètes pensées; alors il se taisait, il se croyait méconnu, et des fiertés subites changeaient presque son amour en mépris. « Mon cœur s'est trompé, songeait-il; cette femme n'est pas digne de moi; elle a déjà trop vécu pour savoir me récompenser de mon affection.:»
Ils n'en arrivèrent jamais à de véritables querelles. Us restèrent dans un état de guerre tacite. Mais les quelques mots amers qu'ils échangeaient parfois, ne les en laissaient pas moins abattus et désespérés.
— Tu as les yeux rouges, disait souvent Guillaume à Madeleine, pourquoi pleures-tu en cachette?
— Je ne pleure pas, tu te trompes, lui répondait la jeune femme en essayant de sourire.
— Non, non, je ne me trompe pas, reprenait-il, je t'entends bien quelquefois la nuit. Te trouves-tu malheureuse avec moi ?
78 MADSLEnfE FliRAT
Elle faisait signe que non de la tôte, elle gardait son rire forcé, son attitude de femme persécutée. Alors le jeune homme lui prenait les mains^ tâchait de les réchauffer dans les siennes, et comme ces mains restaient froides et inertes, il les laissait retomber en s'écriant :
— Je suis un pauvre amoureux, n'est-ce pas? Je ne sais point me faire aimer ... 11 y a des gens qu'on n'oublie pas.
Une pareille allusion atteignait douloureusement Madeleine.
— Tu es cruel, répondait-elle avec amertume. Je n'ignore pas ce que je suis, et c'est pour cela que je pleure. Que t*imagines-tu donc, Guillaume ?
Il baissait la tête, et elle ajoutait avec force.
— Il vaudrait peut-être mieux que tu connusses mon passé. Tu saurais au moins à quoi t'en tenir, tu ne rêverais pas plus de honte qu'il n'y en a... Veux-tu que je te dise tout?
Il refusait violemment, il prenait sa maîtresse sur sa poitrine , la suppliant de lui pardonner. Cette scène, qui se renouvela fréquemment, n'alla jamais plus loin ; mais, une heure après, ils retombaient, lui, dans un désespoir égoïste de ne pas la posséder entièrement, elle, dans les regrets de son orgueil et dans la crainte d'être blessée.
D'autres fois, Madeleine se jetait au cou de Guillaume et y pleurait franchement. Ces crises de larmes, que rien n'expliquait, étaient encore plus pénibles pour le jeune homme. Il n'osait questionner sa maîtresse, il la consolait d'un air impatienté qui arrêtait ses pleurs et lui faisait prendre une attitude dure et implacable. Alors elle refusait de répondre, il fallait que son amant s'attendrit luimême jusqu'à sangloter pour qu'ils se prissent dans les bras l'un de l'autre, se désespérant et se consolant mutuellement. Et ils n'auraient pu dire ce qui les rendait mi-sérables; ils étaient tristes à mourir sans savoir pourquoi; il leur semblait qu'ils respiraient le malheur, qu'un accablement lent et continu les écrasait.
MApELElNE PÉftAT 79
Une telle situation était sans issue. Il eût fallu une exr plication franche. Madeleine reculait, et Guillaume était trop faible. Pendant un mois, ils menèrent cette vie lourde.
Guillaume avait fait richement encadrer le portrait de Jacques. Ce portrait, placé dans la chambre des amants, troublait Madeleine. Quand elle se couchait, il lui semblait que les yeux du mort l» regardaient monter sur le Ut. La nuit, elle le sentait àtus la chambre, elle étouffait ses baisers afin qu'il ne les entendit pas. Lorsqu'elle s'habillait, le matin, elle se hâtait pour ne pas rester nue au grand jour en face de la photographie. D'ailleurs, elle aimait cette image, le trouble qu'elle lui causait n'avait rien de douloureux. Ses souvenirs s'étaient attendris, elle ne songeait plus à Jacques en amante, mais en amie honteuse du passé. Elle était plus pudique pour lui que pour Guillaume, souffrant réellement de le voir assister à ses nouvelles amours. Parfois, elle croyait devoir lui demander pardon, elle s'oubliait devant le portrait, sans éprouver autre chose qu'un grand soulagement. Les jours où elle avait pleuré, où elle venait d'échanger quelques mots amers avec son amant, elle regardait Jacques d'un air plus doux encore. Elle le regrettait vaguement, oublieuse de ses anciennes souffrances.
Peut-être Madeleine aurait-elle fini par pleurer devant l'image comme une veuve inconsolable, si un événement n'était venu les tirer, elle et Guillaume, de la triste existence qu'ils menaient. Encore un mois, et ils se seraient querellés sans doute, ils auraient maudit le jour de leur rencontre. Ils furent sauvée par les faits.
Guillaume reçut une lettre de Véteuil qui l'appelait en toute hâte. Son père était mourant. Madeleine, émue de sa douleur, le serra dans une étreinte chaude d'affection, et, pour une heure, ils se retrouvèrent la main dans la main. 11 partit, bouleversé, en disant à la jeune femme qu'il lui écrirait et qu'elle l'attendît.
M. de Viargue était mort. On avait caché la vérité à' Guillaume pour adoucir le coup de la triste nouvelle.
Les circonstances qui accompagnèrent cette mort firent longtemps frissonner les domestiques de la Noiraude. La veille, le comte s'était enfermé comme d'habitude dans son laboratoire. En ne le voyant pas descendre le soir, Geneviève avait paru surprise ; mais il lui arrivait parfois de travailler tard, il montait alors des provisions, et la vieille femme ne le dérangeait pas pour le diner. Ce soirlà, cependant, elle eut le pressentiment de quelque malheur ; la fenêtre du laboratoire qui, d'ordinaire, luisait sur la campagne, rouge comme une bouche de l'enfer, resta noire toute la nuit.
Le lendemain, Geneviève, inquiète, alla écouter à la porte. Elle n'entendait rien, pas un bruit, pas un souffle^ Effrayée de ce silence, elle appela, et ne reçut pas de réponse. Elle s'aperçut alors que la porte était simplement poussée; ce détail acheva de l'épouvanter, car le comte s'enfermait toujours à double tour. Elle entra. Au milieu de la pièce, le cadavre de M. de Viargue se trouvait étendu sur le dos, les jambes raidies, les bras ouverts et tout convulsionnés; la tète grimaçante, marbrée de plaques livides, était renversée en arrière, découvrant le
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COU sur lequel couraient également dé longues taches jaunâtres. Dans la chute, le crâne avait heurté ie parquet; un mince ûlet de sang coulait jusque souple fourneau, ob il faisait une petite mare. L'agonie paraissait avoir duré quelques secondes à peine.
Devant ce cadavre, Geneviève recula en poussant un cri. Adossée au mur, elle balbutiait une prière vague. Ce qui la terrifiait surtout, c'était les taches que lecorpSpor-' tait àla face et au cou, et qui ressemblaient à des meurtrissures : le diable avait enGn étranglé son maître, la marque . de ses doigts le prouvait de reste. Depuis longtemps, elle s'attendait k ce dénoûment ; quand elle voyait le comte s'enfermer, elle murmurait : « Il va encore invoquer le Maudit; Satan lui jouera quelque mauvais tour; une de ces nuits, il le prendra k la gorge pour avoir son âme tout de suite. » Sa prédiction se réalisait, et elle frissonnait en pensant à la terrible lutte qui avait dû amener la mort de l'hérétique. Son imagination ardente lui montrait le diable, noir et velu, sautant k ta gorge de sa victime, lui arrachant son âme et disparaissant par le trou de la cheminée.
Le cri qu'elle venait de pousser, attira les domestiques. Ces gens que M. de Viargue avait soigneusement choisis .parmi les paysans les plus illettrés de la contrée, furent persuadés comme elle que leur maître était mort en se battant contre le démon. Ils le descendirent et le couchèrent sur un lit, avec des frissons de peur, tremblant de voir sortir quelque animal immonde par la bouche ouverte et noire du cadavre. Il resta acquis à plusieurs lieues h la ronde que le comte était sorcier et que Satan l'avait emporté. Le médecin qui vint constater le dccÈs, l'expliqua d'une autre façon ; il comprit à l'aspect des taches livides marbrantla peau, qu'il y avait eu empoisonnement, et sa curiosité de savant fut même singulièrement piquée par la nature étrange de ces plaques jauiiàtres dont l'action d'aucun toxique connu n'avait pu délerminer l'apparition ; il pensa avec raison que le vieux cht-
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