‹ Madeleine FératChapitre 4 sur 6 · VT · texte numérisé non relu

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miste avait dû S'empoisonner à Taide d*un agent nouveau découvert par lui dans ses longues recherches. Ce méde^ cin était un homme prudent : il dessina les taches par amour de la science, et garda pour lui le secret de cette mort violente. Il attribua le décès à un cas d'apoplexie foudroyante, voulant éviter le scandale que n'aurait pas manqué de soulever l'aveu du suicide de M. de Viargue. On a toujours intérêt à ménager la mémoire des riches et des puissants.

. Guillaume arriva une heure avant l'enterrement. Sa douleur fut grande. Le comte l'avait toujours traité avec froideur ; en le perdant, il ne pouvait sentir se déchirer en lui une affection que rien n'avait nouée fortement; mais le pauvre garçon était alors dans un état d'esprit si fiévreux qu'il versa des larmes abondantes. Au sortir des jours inquiets et pénibles qu'il venait de passer avec Madeleine, le moindre chagrin devait le pousser aux larmes. Peut-être n'eût-il pas trouvé un sanglot deux mois auparavant.

Au retour de l'enterrement, Geneviève le fit monter dans sa chambre. Là, avec sa cruauté tranquille de fanatique, elle lui dit qu'elle s'était rendue coupable de sacrilège en laissant ensevelir son père en terre sainte. Brutalement, elle lui conta à sa façon l'histoire de cette mort qu'elle attribuait au diable. Elle ne lui aurait peut-être pas donné ces détails sur la tombe à peine fermée du comte, si elle n'avait désiré en tirer une morale; elle sermonna le jeune homme, lui demanda le serment de ne jamais conclure de pacte avec l'enfer. Guillaume jura tout ce qu'elle voulut. Il l'écoutait d'un air hébété, tout secoué par sa douleur, ne pouvant comprendre pourquoi elle lui parlait de Satan, se sentant devenir fou au récit que sa voix perçante lui faisait de la lutte de son père avec le démon. Il entendit simplement ce qu'elle lui dit des taches que le cadavre portait à la face et au cou. Il devint très-pàle, n'osant encore accepter la pensée qui lui venait.

On le prévint, à ce moment même, qu'une personne désirait lui parler. Guillaume trouva dans le vestibule le médecin qui avait constaté le décès. Alors, celui-ci, aveu mille ménagements, lui apprit la sinistre vérité ; il ajouta que, s'il s'était permis de cacher le suicide au public, il avait cru devoir tout dire au fils du défunt. Le jeune homme, glacé par une pareille confidence, le remercia de son mensonge. Il ne pleurait plus, il regardait devant lui d'un regard terne et fixe : il lui seiublait qu'un abîme s'ouvrait à ses pieds, insondable.

il se retirait du pas chancelant des hommes ivres, lorsque le médecin le retint. Ce personnage a'était nullement venu, comme il le disait, pour lui faire connaître la vérité. Poussé par une envie irrésistible de pénétrer dans le laboratoire du comte, il avait compris que jamais meilleure occasion ne se présenterait ; le fils allait l'introduire dans ce sanctuaire, dont le père, de son vîvant, lui avait toujours fermé la porte.

— Pardonnez-moi, dit-il à Guillaume, si je vous entretiens de ces choses dans un pareil moment. Mais je crains qu'il ne soit plus temps, demain, de nous livrer à certaines recherdies. Les taches observées par moi sur M. de Viargue étaient d'une nature si particulière, que j'ignore absolument le poison qui a pu les produire... Je vous prie de vouloir bien m'autoriser à visiter la pièce dans laquelle on a trouvé le cadavre ; cela me permettra sans doute de vous donner des renseignements plus précis.

Guillaume demanda la clef du laboratoire et monta avec le médecin. S'il l'en avait prié, il l'aurait conduit n'importe où, aux écuries ou dans les caves, sans témoigner la moindre surprise, sans savoir seulement ce qu'il faisait.

Mais quand il entra dans le laboratoire, l'aspect de cette pièce l'étonna tellement, qu'il fut tiré de sa stupeur par une sorte de secousse. La vaste salle était singulièrement changée, il la reconnaissait à peine. Lorsqu'il y était venu, il y avait environ trois ans, le jour où son père lui avait défendu tout travail, toute science, elle se

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trouvait dans un état parfait d'ordre et de propreté : les carreaux du fourneau luisaient ; le cuivre et la verrerie des appareils reflétaient la grande fenêtre claire ; autour des- murs, s'allongeaient des planches couvertes de bocaux, de fioles, de récipients de toutes sortes; sur la table, au milieu, s'étalaient d'énormes livres ouverts, des paquets de feuilles manuscrites. Il se souvenait encore de l'impression de surprise respectueuse produite sur lui par la vue de cet atelier d'étude, encombré, méthodiquement, pour ainsi dire, de tout un monde d'objets. Là dormaient les fruits d'une longue vie de labeur, les secrets précieux d'un âavant qui avait interrogé la nature pendant plus d'un demi-siècle, sans vouloir confier à personne les résultats de son ardente curiosité. Guillaume, en pénétrant dans le laboratoire, s'attendait à retrouver à leur place les appareils et les planches,- les livres et les manuscrits. 11 entra dans une véritable ruine. Un vent d'orage semblait avoir traversé la pièce, souillant et brisant tout : le fourneau, noir de fumée, paraissait éteint depuis de longs mois, et Tamas de cendre froide qui l'emplissait, avait coulé en partie sur le parquet ; le cuivre des appareils était tordu, la verrerie, brisée; les fioles et les bocaux des planches, cassés en mille éclats, s'empilaient dans un coin, pareils. à ces tessons de bouteilles que l'on voit au fond de certaines ruelles ; les planches elles-mêmes pendaient, comme arrachées de leurs tasseaux par une main furieuse ; quant aux livres et aux manuscrits, déchirés, à demi-brûlés, ils faisaient un tas dans un autre coin. Et ces ruines ne dataient pas de la veille , depuis longtemps le laboratoire devait être ravagé: de grandes toiles d'araignées tombaient du plafond, une couche épaisse de poussière couvrait les débris qui traînaient partout.

Guillaume, à la vue d'un pareil délabrement, sentit son cœur se serrer. Il croyait comprendre. Son père lui avait jadis parlé de la science avec une jalousie sourde, une ironie amère. Il devait la considérer comme une maîtresse lubrique et cruelle qui le brisait de ses voluptés; il ne

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voulait pas, par tendresse pour elle et par mépris pour la foule, qu'on ia possédât après lui. Et le jeune hommi; s'imaginait douloureusement cette journée où le vieux savant, pris de rage, avait dévasté son laboratoire, il ie voyait jetaot à coups de pied les appareils contre les murs, brisant les floles sur le parquet, arrachant les planches, déchirant et brûlant ses manuscrits. Une heure, quelques minutes peut-être, avaient suffi pour anéantir les recherches âpres d'une existence entière. Puis, qitand, pas une de" ses découvertes, pas une de ses observations n'avait subsisté; quand il s'était trouvé seul debout au milieu de son laboratoire en ruine, il avait dd s'asseoir et s'essuyer le front avec un étrange et terrible souiire.

Ce qui glaçait surtout Guillaume , c'était l'idée des atroces journées que cet homme avait passées ensuite au fond de cette pièce, de celte tombe où dormaient sa vie, ses travaux, ses amours. Pendant des mois, il s'y était enfermé comme jadis, ne touchant plus à rien, marchant de long en large, perdu dans le néant qu'il avait cru trouver. 11 écrasait sous ses pieds les morceaux de ses chers instruments, il repoussait dédaigneusement les fragments de ses manuscrits, les tessons des fioles contenant encore quelques parcelles des corps analysés ou découverts par lui; ou bien il achevait l'œuvre de destruction, renversait un pot^resté plein, donnait un dernier coup de taion sur un appareil. Quelles pensées de suprême dédain, quelles FfliUeries acres, quel amour de la mort étaient montés à sa tête puissante, pendant les longues heures qu'il avait vécu oisif et songeur sur les ruines volontaires de son œuvre !

Rien ne restait. Guillaume, en faisant le tour de la pièce, finit cependant par apercevoir un objet que la main de son père avait respecté : c'était une sorte d'étagère accrochée au mur, une petite bibliothèque vitrée contenant des flacons pleins de liquides de couleurs diverses. Le comte, qui s'occupait beaucoup de toxicologie, avail enfermé 1^ des poisons violents encore inconnus et trouvés par lui. La

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petite bibliothèque provenait d'un salon du rez-de-chaussée où Guillaume se soavenait de l'avoir vue dans son enfance; elle était en bois des îles, garnie aux angles d'ornemf^nts de cuivre, et marquetée très-délicatement sur les côios. Ge meuble précieux, d'une exécution riche et merveilleuse, n'aurait pas déparé le boudoir d'une jolie femme. Le comte, de son doigt trempé dans l'encre, avait écrit le mot : Poisons f sur chaque glace, en grosses lettres noires. Le jeune homme fut navré de l'ironie atroce que son père avait mise dans \^ conservation parfaite de cette armoire et de son contenu. Toute la vie, toute la science du comte aboutissaient là : à quelques flacons de poisons nouveaux. Il avait détruit ses autres découvertes, celles qui auraient pu être utiles, et ne léguait à l'humanité, de ses i^astes recherches, des travaux de son puissant esprit, que des agents de souffrance et de mort. Ge soufflet donné au savoir, cette moquerie sinistre, ce mépris des hommes, cet aveu suprême de douleur, disait clairement quelle avait dû être l'agonie de cet homme qui, après cinquante ans d'études, semblait n'avoir trouvé, au fond de ses cornues, que les quelques gouttes de la drogue dont il s'était empoisonné.

X .' Guillaume recula jusqu'à la porte. L'épouvante et le dégoût le poussaient dehors. Gette pièc6 sale, pleine de débris sans nom, avec ses toiles d'araighée et sa poussière épaisse, exhalait une odeur fétide qi^i le prenait à la gorge. Les tas immondes de tessons et vde vieux papiers traînant dans les coins, lui semblaient les ordures de cette science dont le comte l'avait écarté, et qu'il paraissait . avoir dédaigneusement balayées avant de mourir, comme on jette à la porte une vile créature que l'on aime, avec an mépris plein encore de cuisants désirs. Et il croyait entendre, lorsqu'il regardait l'armoire aux poisons, l'éclat de rire douloureux du vieux chimiste rêvant pendant des mois à son suicide. Puis là, au milieu du laboratoire, il apercevait en frissonnant le mince ûlet de sang qni s'était échappé du crâne de son père et qui avait coulé

jusque sous le fourneau. Ce sang commençait à se cailler. Cependant le médecin furetait. Dès le seuil, il avait tout compris, il était entré dans une véritable colère.

— Quel homme! quel homme! murmurait-il. Il a tout détruit, tout saccagé,.. Ah! si j'avais été là, je Taurais attaché comme un fou furieux.

Et se tournant vers Guillaume :

— Votre père était une grande intelligence. 11 devait avoir fait d'admirables découvertes. Et voyez ce qu'il en a laissé 1 C^est de la folie, de la pyire folie... Comprenezvous cela? Un savant qui aurait pu être de l'Institut et qui a préféré garder pour lui le résultat de ses travaux!... Encore si je dénichais un de ses manuscrits, je le publierais, et cela nous ferait honneur, à lui et à moi.

Il alla fouiller le tas de papiers, sans songer à la poussière. Il se lamentait.

— Rien, pas une page entière. Jamais je n'ai vu un fou pareil.

Quand il eut visité le tas de papiers, il passa au tas de tessons, et là continua à se plaindre et à s'exclamer. Il approchait de son nez les culs brisés des fioles^ flairant, tâchant de surprendre les secrets du chimiste. Il se décida enfin à revenir au milieu de la pièce, furieux de n'avoir rien pu apprendre. C'est alors qu'il aperçut l'armoire aux poisons. Il y courut en jetant un cri de joie. Mais la cl^ n'était pas sur la serrure, il dut se contenter d'examiner . les flacons au travers des glaces.

— Monsieur, dit-il gravement en s'adressant à Guillaume, je vous prie en grâce de vouloir me laisser ana-* lyser ces matières, . . Je vous adresse cette demande au V ^î*^ nom de la science, au nom même de la mémoire de M. de Viargue.. :

Le jeune homme secoua la tête, et, montrant les ù^ bris qui couvraient le parquet :

— Vous le voyez, répondit-il, mon père a d< ne laisser aucune trace de ses travaux. Ces flacons r< ront là.

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Le médecin insista, mais il ne put ébranler sa résolu-» tion. Il se remît à tourner dans le laboratoire, plus exas* péré que jamais. Arrivé devant le filet de sa&g, il s'arrêta et demanda si ce sang avait appartenu à M. de Viargue. Sur la réponse affirmative de Guillaume, son visage parut s*éclairer. 11 s'agenouilla devant la mare qui s'était formée sous le fourneau ; là, délicatement, du bout des ongles» il essaya de détacher un caillot déjà presque sec. Il espérait, en soumettant ce sang à une minutieuse analyse, découvrir quel agent toxique avait employé le comte^

Lorsque Guillaume eut compris le but du travail auquel Use livrait, il s'avança vers lui, les lèvres tremblantes, et, le prenant par le bras :

— Venez, monsieur, lui dit-il d'une voix brève. Vous voyez bien que j'étouffe ici. . . Il ne faut pas troubler la paix des morts. Laissez ce sang, je vous l'ordonne.

Le médecin laissa le caillot de très-mauvaise grâce. Poussé par le jeune homme, il sortit en protestant. Guillaume, qui l'attendait depuis un instant avec une impatience fiévreuse, respira enfin, quand il fut dans le corridor. Il ferma la porte du laboratoire, tout disposé à tenir le serment qu'il avait fait à son père de ne jamais y mettre les pieds.

Lorsqu'il (ut descendu, il trouva dans le salon du rezde-chaussée un juge de paix de Véteuil. Ce personnage lui expliqua, d'un ton courtois d^ailleurs, qu'il venait poser les scellés sur les papiers du mort, au cas où l'on ne pourrait lui présenter un testament en règle. Il eut même la délicatesse de faire entendre au jeune homme qu'il connaissait son lien de parenté avec le défunt, son titre de fils adoptif, et qu'il ne doutait pas de l'existence d'un testament entièrement en sa faveur. Il termina son petit discours par un gracieux sourire : ce testament se trouverait certainement au fond de quelque tiroir, mais la loi était la loi, il pouvait y avoir des legs d'une nature particulière, et il fallait attendre. Guillaume ferma la bouche à cet homme en lui montrant un testament qui l'instituait léga-

taire universel. Le comte avait dû attendre la majorité de

sonfils pour pouvoir Tadopter et lui transmettre son nom ;

Tadoption entraînant la nécessité de léguer, il lui avait

été permis de traiter l'enfant naturel en enfant légitime.

{ Le juge de paix se confondit en excuses; il répéta que la

: loi était la loi, et se retira, en donnant, avec force sa-

I luts, le nom de M. de Viargue à celui qu'il nommait légè-

' rement M. Guillaume quelques minutes auparavant, bien

qu'il ne pût ignorer le droit qu'il avait de porter le titre de *

son père adoptif .

Les jours qui suivirent, Guillaume fut accablé d'occupations. On ne lui laissa pas une heure pour songer à sa position nouvelle. De tous côtés, on le tracassa de condoléances, de requêtes, d'offres de service. Il finit par s'enfermer dans sa chambre, après avoir pri^ Geneviève de répondre à la foule qui l'importunait. 11 se déchargea entièrement sur elle du soin de ses affaires. Le comte, dans son testa n.jnt, avait laissé à la vieille femme une rente qui lui eût permis d'achever paisiblement sa vie. Mais elle s'était presque fâchée, refusant l'argent, disant qu'elle mourrait debout et qu'elle entendait ne pas abandonner sa besogne. Au fond, le jeune homme fut très-satisfait de trouver quelqu'un qui lui évitât les soucis matériels de la vie. Son esprit lent et faible détestait l'activité; les plus petites misères de l'existence devenaient pour lui des obstacles gros de colère et de dégoût.

Quand il put enfin rentrer dans sa solitude, il fut pris d'une grande tristesse. La fièvre ne le soutenait plus, il se sentit écrasé par un morne accablement. Il avait pu oublier pendant quelques jours le suicide de son père ; il y songea de nouveau ; il revit, dans ses pensées de chaque heure, le laboratoire dévasté, taché de sang, et le souvenir implacable de cette pièce sinistre amena avec lui, un à un, les souvenirs cruels de sa vie. Ce drame récent lui paraissait se rattacher fatalement à la longue série de maux qui l'avaient déjà torturé. Il se rappelait avec angoisse le hasard de sa naissance, sa jeunesse fiévreuse

et terrifiée, son enfance de martyr, son existence entière vouée à la douleur. Et il fallait encore que son père lui jetât l'horreur de sa mort violente et l'ironie de ses négations ! Tous ces faits lamentables tombant dans la douceur de cette nature nerveuse, en écrasaient les délicatesses, en épouvantaient les besoins d'affection et de paix. Guil- \ laume étouffait au milieu de cet air lourd de malheur qu'il respirait depuis le berceau; il se repliait sur luimême, il devenait plus frissonnant, plus faible à mesure que les événements s'acharnaient à le frapper. Il finissait par se considérer comme une victime du sort, et il aurait acheté les tranquillités mornes de l'oubli au prix de n'importe quel abandon. Lorsqu'il se vit maître d'une fortune, lorsqu'il dut commencer à jouer son rôle d'homme, ses hésitations et ses craintes s'accrurent encore; il ignorait le monde, il tremblait devant l'avenir en se demandant quelles nouvelles blessures l'attendaient. Pendant ses heures de rêveries, il sentait vaguement que ses façons d'être, les circonstances et le milieu dans lesquels il avait grandi, allaient forcément le pousser au fond de quelque trou, dès les premiers pas qu'il hasarderait.

11 s'estima très-malheureux» et cela doubla son amour pour Madeleine. Il se remit à songer à elle avec une sorte de dévotion religieuse. Elle seule, pensait-il, savait ce qu'il valait et l'aimait selon ses mérites. S'il s'était mieux interrogé, il eût cependant trouvé en lui une peur secrète de cette liaison avec une femme dont il ignorait le passé ;

I se userait dit que c'était encore là une des fatalités de sa vie, une des conséquences des faits qui le menaient. Peut-être même aurait-il reculé en se rappelant l'histoire de sa propre mère. Mais il avait un tel besoin d'être aimé, qu'il se jetait en aveugle dans Tamour du seul être qui lui eut encore donné quelques mois de tendresse et de calme.

II écrivait chaque jour à Madeleine de longues lettres, se plaignant de son isolement, lui jurant que leur séparation cesserait bientôt. Un instant, il résolut d'aller de nouveau s'enfermer avec sa inaîtresse dans le petit pavillon de la

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rue de Boulogne; puis il se souvint des mauvais jours qu'ils y avaient passés, il craignit de n*y plus trouver leur félicité première. Le lendemain ^ il écrivit à la jeune femme en la priant instamment de venir le rejoindre à Véteuil.

Madeleine fut heureuse de cet arrangement. Elle aussi craignait la solitude du pavillon, toute peuplée du souvenir de Jacques. Depuis quinze jours qu'elle y vivait isolée, elle s*y désespérait. Dès le premier soir, elle avait caché le portrait de l'homme dont le souvenir la possédait toujours; en le g:;rdantsans cesse sous les yeux, dans sa chambre à coucher, maintenant qu'elle était libre, elle aurait cru chaque n iiJ; se livrer à un fantôme. Il lui arrivait même de s'emporter contre Guillaume qui la laissait ainsi dan^né ipaison habitée par son ancien amant. Elle éprouva une véritable joie en fermant la porte du petit hôtel ; il lui sembla qu'elle y emprisonnait le spectre de Jacques.

Guillaume l'attendait à Mantes. U la mena à quelques pas de la gare pour lui exposer le plan de leur vie nouvelle. Elle paraîtrait venir en villégiature dans le pays, et il feindrait de lui louer le pavillon situé au bout du parc; là, il la verrait quand il voudrait. Madeleine hocha la tète; il lui répugnait d'habiter encore chez son amant, elle cherchait de bonnes raisons pour refuser l'hospitalité 'qu'il lui offrait. Elle finit par lui dire qu'ils seraient moins libres en vivant tous les deux presque dans le même logis, que cela ferait jaser et qu'il valait mille fois mieux lui laisser habiter quelque petite maison voisine de la Noiraude. Le jeune homme comprit la sagesse de ces réflexions, en songeant au scandale produit jadis dans la contrée par la liaison du comte avec la femme du notaire. Il fut alors décidé entre eux qu'il allait retourner seul dans le cabriolet qui l'avait amené, et qu'elle prendrait la diligence pour arriver à Véteuil en étrangère. Dès qu'elle aurait arrêté une demeure, elle avertirait Guillaume.

Madeleine eut la bonne fortune de trouver sur-le-champ

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ce qu'elle cherchait. Le mattre de Thôtel dans lequel elle descendit, possédait à un quart de lieue de la Noiraude une sorte de ferme; il y avait fait construire une habitation bourgeoise, ce dont il éprouvait.un vif regret ; il n'habitait presque jamais cette habitation et pleurait l'argent qu'elle lui avait coûté. Lorsque la jeune femme , le soir même de son arrivée, parl^4e son désir de rester dans le pays, si ellp trouvait ZX3^ environs de la ville un logis qui lui convint, il offrit aussitôt de lui louer sa maison. Le lendemain matin, il la lui fit visiter. C'était un pavillon élevé d'un étage, contenant quatre pièces; les pluies du dernier hiver en avaient à peine jauni les murailles blanches, sur lesquelles se rabattaient les persiennes grises des fenêtres; les tuiles rouges du toit paraissaient toutes gaies au milieu des arbres; une haie viv§ eiUourait les quelques mètres de jardin réservé; plus Join, à une portée de fusil, se trouvait la ferme, un tas de bâtisses longues et noires d'où sortaient des chants de coq et des bêlements de troupeau. Madeleine fut enchantée de sa trouvaille, d'autant plus qu'on lui louait le pavillon tout meublé, ce qui lui permettait de l'occuper immédiatement. Elle l'arrêta au prix de cinq cents francs pour les six mois de la belle saison, calculant qu'elle aurait encore de quoi payer elle-même ses dépenses journalières. Le soir, elle était installée. Elle fredonnait en vidant ses malles, elle avait des envies de rire et de courir comme un enfant. Depuis qu'elle avait aperçu la petite maison au toit rouge, aux persiennes grises, blanche et souriante au qn|ieu des feuillages verts, elle se disait : t Je sens que je sera heureuse iqi, dans ce coin perdu. »

Vers neuf heures, elle reçut la visite de Guillaume auquel elle avait écrit le matin. Elle lui fît les honneurs de sa maison avec une sorte de gaminerie joyeuse, le promenant dans tous les coins, n'oubliant pas une armoire. Elle voulut même qu'il visitât le jardin, bien que la nuit fût très-sombre. « Là, disait-elle d'un air d'orgueil, il y a des fraisiers; là, des violettes; ici, je crois avoir aperçu

des radis. » Guillaume ne distinguait rien; mais, dans l'ombre, il tenait la taille de Madeleine, il baisait ses-bras nus, il riait de ses rires. Arrivée au fond du jardin, la jeune femme reprit d'une voix grave : « A cet endroit, j'ai vu un grand trou dans la haie; c'est par ce trou, monsieur, que vous entreref chaque jour, pour ne pas me compromettre. » Et il fallut absolument que le jeune homme essayât s'il pouvait passer par le trou. Depuis longtemps les amants n'avaient goûté ensemble des heures aussi douces.

Madeleine ne s'était pas trompée : elle devait être heu* reuse dans ce coin perdu. Il lui sembla qu'un nouvel amour lui montait au cœur, un amour franc et rieur d'écolier. Le portrait de Jacques dormait au fond de Thôtel delà rue de Boulogne, où elle l'avait enfermé avec tous les pénibles souvenirs des années mortes. Par moments, elle croyait sortir à peine du pensionnat, tant elle se sentait le rire facile et l'esprit insouciant. Ce qui la charmait, c'était d'être enfin chez elle; elle disait : « Ma maison, ma chambre, • avec une joie enfantine; elle faisait la ménagère, calculait le prix des plats qu'elle mangeait, s'inquiétait de la hausse des œufs et du beurre. Jamais Guillaume ne la rendait si contente que les jours où il acceptait ses invitations à dîner; ces jours-là, elle lui défendait d'apporter même des fruits de la Noiraude, elle voulait prendre à sa charge tous les frais, elle était ravie de ne plus recevoir et de donner à son tour. Elle put dès lors aimer son amu^d'égal à égale, d'une affection libre: cette idée honteuse , qu'elle était une femme entretenue , ne venait plus révolter les fiertés de sa nature, et son cœur s'épanchait franchement, sans se serrer, à la pensée brusque de sa situation. Quand Guillaume entrait, elle se jetait à son cou; son sourire, ses regards, tout son abandon disait: ft Je me livre, je ne me vends pas. »

Là était l'explication des tendresses nouvelles des amou reux. Guillaume fut surpris et charmé de découvrir ainsi dans Madeleine une femme qu'il ne connaissait point. Jus-

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qu*à ce jour, elle avait été sa maîtresse; elle devint son amante. Cest-à-dire que, jusqu'à ce jour, il l'avait aimée chez lui, et que, dès lors, il alla Taimer chez elle. Cette différence décida de leur bonheur. Â son insu, il était moins libre dans la petite maison de Véteuil que dans le pavillon de la rue de Boulogne ; il ne se sentait pas maître du logis, il se montrait plus reconnaissant des baissrs que Madeleine lui laissait prendre. Leur liaison avait moins de brutalité; il éprouvait une sorte de gène délicieuse qui doublait ses plaisirs, en leur donnant un charme nouveau et délicat. Son esprit, porté aux affections respectueuses goûtait d'une façon exquise les nuances de leur nouvelle situation. Il lui plaisait de pénétrer chez une femme en amant librement choisi; il trouvait dans cette maison un parfum inconnu d'élégance et de grâce^ un air tiède qu'il ne respirait pas à la Noiraude. Puis il lui fallait y pénétrer en se cachant, par crainte des méchantes langues; il venait à travers champs, marchant en pleines terres labourées, se mouillant les pieds dans la rosée des prés, heu* reux comme un écolier qui fait l'école buissonnière ; quand il se croyait regardé, il feignait d'herboriser, cueillant des fleurs et des herbes; il reprenait sa course^ inquiet, haletant, heureux déjà de ses joies prochaines ; et, lorsqu'il arrivait, lorsqu'il s'était ghssé comme un maraudeur par le trou de la haie d'aubépines, il jetait son bouquet dénoué dans la jupe de Madeleine, qui le guettait et qui l'entratnait vite au fond de la maison* où elle lui dtfrait enfin ses lèvres et ses joues, loin des curieux. Cette escapade, cette course et ce baiser de bienvenue le charmaient chaque jour davantage. S'il eût été plus libre, il se serait peut-être lassé plus vite.

Et, lorsqu'ils s'étaient enfermés, Guillaume prenait une volupté singulière à se dire que son bonheur était ignoré de tous. 11 regardait chaque visite comme une aventure charmante, comme un rendez-vous qu'une jeune fille sage lui aurait donné. 11 oubliait parfaitement les mois passés rue de Boulogne. D'ailleurs, Madeleine était une autre

femme : elle ne rêvait plus, elie vivait éveille, et elle Taimait cependant; elle Taimait en cachette, ainsi qa'une dame qui a des considérations à garder; elle le recevait avec des rougeurs subites dans sa chambre à coucher, dans cette chambre où il ne faisait que passer maintenant, et dont l'odeur particulière lui causait à chaque visite une émotion profonde. Il n'avait rien à lui dans cette piècc^ pas même des pantoufles.

Cette douce vie dura toute la belle saison. Les jours s'écoulèrent au milieu d'une paix heureuse. Les amants se remerciaient l'un l'autre par leur amour de la félicité qu'ils se donnaient, comme autrefois ils avaient failli se quereller en sentant qu'ils se rendaient malheureux mutuellement.

Madeleine avait loué la petite maison vers le milieu d'avril. Elle ne connaissait de la campagne que quelques coins de la banlieue de Paris. Vivre en pleins champs, toute une saison, fut pour elle une joie forte et saine. Elle vit fleurir les arbres et mûrir les fruits, assistant avec une surprise souriante au travail de la terre. Quand elle ar- riva, les feuilles étaient tendres, d'un vert clair, la plaine s'éveillait sous les premiers rayons^ humide encore des pluies d'hiver, ayant la grâce puérile d'une enfant; il lui vint au cœur, du fond des horizons pâles, comme un souffle frais et virginal. Puis, le ciel eut des caresses plus brûlantes, les feuillages noircirent, la terre devint femme, femme amoureuse et fécondée dont les entrailles tressaillaient d'une puissante volupté dans le labeur de l'enfantement. Madeleine, rafraîchie et apaisée par les tiédeurs du printemps, sentit les ardeurs de l'ét^ la pénétrer d'énergie et donner au sang de ses veines un battement calme et fort. Elle trouva ainsi, au grand soleil, la paix et la vigueur ; elle fut pareille à un de ces arbustes que l'hiver a frappés et qui renaissent, qui redeviennent enfants pour croître de nouveau et s'épanouir dans la puissance de leurs feuillages. . , ...'

Elle avait un besoin de grand air, un amour du ciei . ,<Ja

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libre qui lui faisaient adorer les longues promenades. Presque chaque jour, elle sortait, marchait des lieues entières, sans jamais se plaindre de la fatigue. D'habitude, elle donnait rendez-vous à Guillaume dans un petit bois que traversait le ruisseau où son amant jadis péchait des écrevisses. Dès qu'ils se trouvaient réunis, ils s'en allaient doucement sur rherbe molle, cachés par les arbres des deux rives, remontant cette sorte de vallée couverte de feuilles et toute frissonnante de fratcheur. A leurs pieds coulait le ruisseau, un filet d'argent qui fuyait silencieusement sur le sable ; il y avait, de loin en loin, de petites chutes dont les bruits de cristal semblaient sortir d'une flûte champêtre. Et, des deux côtés, les grands troncs s'élevaient, pareils à des fûts de colonnes bizarres, mangés d'une lèpre de mousse et de lierre; des ronces avaient poussé entre ces troncs^ jetant de l'un à l'autre leurs longs bras épineux, bâtissant là des murailles vertes qui fermaient l'allée et en faisaient une rue interminable de feuillage. Au-dessus, la voûte était peuplée de roitelets, semblables à de grosses mouches bourdonnantes ; par endroits, Içs branches s'écartaient et laissaient voir, au fond de toute cette verdure, un coin de ciel bleu. Guillaume et Madeleine aimaient ce désert étroit, ce berceau naturel dont ils ne trouvaient jamais le bout; pendant des heures ils s'oubliaient à en suivre les détours; le froid de Teau, le silence des arbres les pénétraient d'une volupté exquise. Les bras à la taille, il se serraient davantage dans les coins où l'ombre était plus épaisse. Parfois ils jouaient ^ comme des enfants ; ils se poursuivaient, s'accrochant aux ronces, glissant sur l'herbe. Brusquement la jeune femme disparaissait; elle s'était cachée derrière quelque buisson; son amant, qui voyait parfaitement un coin de sa jupe claire, feignait de la chercher d'un air très-inquiet; puis» d'un saut, il venait la saisir et la tenait là, renversée à terre, toute secouée de rires, dans ses bras.

D'autrefois, Madeleine déclarait qu'elle était glacée et qu'elle voulait marcher au soleil; l'ombre finissait tou-

|ours par peser à cette nature puissante. Ils allaient au âoleil, au grand soleil de juillet. Ils écartaient la muraille de ronces et se trouvaient au bord d'immenses champs de blé dont les vagues blondes ondulaient jusqu'à l'horizon, endormies de chaleur sous le ciel de midi. L'air brûlait. Madeleine marchait à l'aise dans cette fournaise ardente ; elle laissait voluptueusement le soleil mordre son cou et ses bras nus; un peu pâle, le front couvert de petites gouttes de sueur, elle s'abandonnait aux caresses de l'astre. Cela, disait-elle, lui donnait de nouvelles forces quand elle était lasse; elle se sentait mieux vivre sous le poids écrasant du ciel en flammes, que ses fortes'épaules portaient légèrement. Mais Guillaume souffrait beaucoup de la chaleur ; lorsqu'elle le voyait haleter, elle l'entraînait de nouveau dans l'allée ombreuse, au bord du ruisseau clair et froid.

Et ils reprenaient alors leur promenade attendrie, goû,. tant un nouveau charme dans ce silence et cette fraîcheur qu'ils avaient un moment quittés. Ils arrivaient ainsi à une sorte de rotonde où ils s'arrêtaient et se reposaient d'habitude. L'allée s'élargissait, le ruisseau formait un petit lac à la surface nette comme de l'acier, la ligne des arbres s'arrondissait mollement, découvrant une large nappe de' ciel. On eût dit une salle de verdure. Au bord de la flaque d'eau poussaient de grands joncs flexibles; puis un tapis d'herbe courte s'étalait, montant de l'eau au pied des arbres, et là se perdait dans de hautes broussailles qui entouraient la clairière d'un mur impénétrable. Mais la joie de cette retraite sauvage et douce était une source qui s'échappait d'un rocher; le bloc énorme, couvert au sommet de ronces pendantes, surplombait un peu, se creusait dans une ombre bleuâtre ; le mince filet sortait, avec des souplesses de couleuvre, du fond de cette grotte pleine de plantes grimpantes, et dont les parois suintaient d'humidité. Guillaume et Madeleine s'asseyaient là, écou- [ tant le bruit régulier des gouttes qui tombaient une à une , ^j| de la voûte; il y avait dans ce bruit un bercement sans fin,' " "^

98 madeleénK férat

une sensation vague de sommeil et d'éternité qui plai-^ saient à leurs amours heureuses. Peu à peu, ils cessaîeat de parler, gagnés par la inonotonie delà chanson continue des gouttes d'eau, rroyant entendre les battements de leur cœur, rêvant et souriant, la main dans la main.

La jeune femme apportait toujours quelques fruits. Elle sortait de son rêve, et mangeait ses provisions à belles dents, faisant mordre son amant dans ses pèches et ses poires. Guillaume s'émerveillait à la voir devant lui; chaque jour, elle lui semblait d'une beauté plus éclatante ; 11 suivait, avec des surprises d'admiration, l'épanouissement de santé et de force que l'air libre amenait en elle. La campagne en faisait véritablement une autre femme. Elle paraissait avoir grandi encore. Saine, vigoureuse, les membres solides, elle était devenue une puissante fille, à la poitrine large, au rire clair. Sa peau, légèrement brunie, avait gardé sa transparence. Ses cheveux roux , à peine noués, tombaient sur sa nuque en un seul flot épais et ardent. Tout son être prenait des attitudes d'une vigueur superbe. .

Guillaume ne pouvait se lasser de regarder cette créature bien portante dont les baisers, calmes et forts, apai^ saient ses propres, fièvres. Il sentait qu'une sérénité suprême se faisait en elle; elle avait retrouvé ses volontés, elle vivait sans secousse, obéissant à la simplicité native de son être ; ce milieu de solitude et de grand soleil lui convenait, elle s'y épanouissait dans sa grâce et dans sa puissance, se montrait telle que la satisfaction de ses besoins d'estime et de paix l'aurait toujours faite. Pendant les longues heures qu'ils passaient à la Source, nom don^ ils avaient baptisé leur retraite, le jeune homme contemplait Madeleine, allongée sur l'herbe, la nuque rougie pat la reflet de ses cheveux; il suivait, sous la robe légère, les lignes fermes de ses membres, et, par moments, il se soulevait pour la prendre dans une étreinte, à bras le corps, avec un soudain orgueil de possession. Rien de sale d'ailleurs; c'étaient de saines et paisibles amours.

Les jours où les amants ne se rendaient pas à la Source, i]s allaient en cabriolet à quelques kilomètres, puis lais* saient leur voiture dans une auberge et battaient la campagne au hasard des routes. Ils choisissaient simplement les chemins les plus étroits, ceux qui devaient les conduire à Tinconnu. Lorsqu'ils avaient marché pendant des heures, entre deux haies de pommiers, sans rencontrer âme qui vive, ils étaient heureux comme des maraudeurs qui auraient échappé à Tœil du garde champêtre. Ces larges plaines normandes,- grasses et mori<!itones, leur semblaient être Timage de leurs tendresses tranquilles; jamais ils ne se fatiguaient des mômes horizpns de prairies et de cultures. Souvent ils s'égaraient dans les terres, ils couraient les fermes. Madeleine adorait les animaux domestiques ; une couvée de poussins qui picoraient autour de leur mère gloussant et gonflant ses ailes, la faisait rire des après-midi entiers; elle entrait dans les étables pour caresser les vaches; les jeunes chevreaux bondissants la ravissaient; tout le petit monde d'une basse cour la retenait, lui donnait des envies folles d'avoir chez elle des poules, des canards, des pigeons, des oies, et si le sourire de Guillaume ne l'avait retenue, elle ne serait jamais rentrée à Véteuil sans rapporter quelque béte dans ses jupes. Elle avait encore une passion, celle des enfants : dès qu'elle en apercevait un se roulant dans la cour d'une ferme, sur le fumier, au mi lieu des volailles, elle le regardait en silence, un peu pensive, avec un sourire attendri; puis^ comme attirée, elle s'approchait et prenait le marmot entre ses bras, sans se soucier de son visage barbouillé de terre et de confitures. Elle demandait du lait, gardant l'enfant jusqu'à ce qu'on l'eût servie, le faisant sauter, appelant son amant pour qu'il admirât les grands yeux de la chère Ciéature. Quand elle avait bu, elle se retirait à regre^, elle se retournait, regardait une dernière fois.

L'autoiTine vint. Des nuées sombres couraient dans le ciel mort, poussées par des vents glacés; la campagnn

8'enàormait. Les anants voulurent aller une dernière fois à la Source. Ils trouvèrent leur solitude bien désolée. Une pluie de feuilles jaunes jonchait l'herbe; les murailles de verdure tombaient ; la rotonde, ouverte à tous les yeux, n'était plus formée que parles troncs maigres des arbres dont les branches liautes détachaient leur lamentable nudité sur le ciel gris. Le petit lac, la source elle-même se ternissaient, salis par les derniers orages. Guillaume comprit que l'hiver approchait, et qu'il leur fallait cesser leurs promenades. Il rayait tristement à cette mort de l'été en regardant Madeleine. La jeune femme, assise en face de lui, songeuse, cassait les bouts de bois mort dont le gazon était semé.

Depuis la veille, Guillaume voulait offrir à sa maîtresse de l'épouser. Cette idée de mariage immédiat lui était venue dans une ferme, en voyant Madeleine caresser un de ces bambins qu'elle adorait. Il avait songé que si jamais •elle devenait enceinte, il aurait un bâtard pour fils. Ses souvenirs d'enfance l'épouvantaient toujours à ce mot de bâtard.

D'ailleurs, tout le poussait fatalement au mariage. Comme il le disait autrefois à Jacques, il devait aimer une seule femme, la première qu'il renontrerait; il devait l'aimer de. son être entier, et s'en ten ir à cet amour, par haine du changement, par terreur de l'inconnu. Il s'était endormi dans la tendresse de Madeleiae; maintenant qu'il avait chaud, qu'il se trouvait bien d^ns cette tendresse, il comptait y rester à jamais. Son esprit lent, sa douceur se plaisaient à penser : « J'ai un gi'^e où je me suis réfugié pour la Vie. » Le mariage légitirnerait simplement une union qu'il regardait déjà comme éternelle.

L'idée qu'il pouvait avoir un fils, lui fit seulement désirer de hâter un dénouement prévu. Puis, l'hiver venait, il aurait froid, seul au fond de son grand château désert, il ne vivrait plus ses journées dans l'haleine chaude de son amante. Pendant ces longs mois glacés, il lui faudrait courir sous la pluie pour aller frapper à la porte de Made-

MADELEINE PIÉRAT 101

leine. Quelle joie tiède, au contraire, s'ils habitaient le "même logis! Ils passera\ent les mauvais jours au coin du foyer ; ils auraient une lune de miel frileuse dans une alcôve bien close, d'où ils ne sortiraient, au printemps suivant, que pour retourner au soleil. Et il y avait encore, dans sa résolution, l'envie d'aimer Madeleine au grand jour, de lui donner une marque d'estime qui la toucherait. Il croyait deviner qu'ils ne souffriraient pas de leur intimité, qu'ils ne se blesseraient plus, lorsqu'ils se seraient engagés Fun envers l'autre.

Cependant, au fond du projet que caressait Guillaume, dormait un vague sentimentde crainte qui le tenait inquiet et hésitant. Pendant les mois d'oubli qu'il venait de passer, il ne s'était jamais abandonné aux terreurs de l'avenir que le suicide de son père avait éveillées en lui ; les faits ne l'écrasaient plus; son amour, après tant de secousses, lui semblait un repos souverain, un apaissement de ses souffrances et de ses appréhensions. C'est qu'il vivait alors du présent, des heures qui s'écoulaient, apportant chacune leur joie. Mais depuis qu'il pensait au lendemain, Tinconnu de ce lendemain lui donnait une fièvre sourde. Peut-être, à son insu, tremblait-il devant un engagement éternel avec une femme dont il ignorait encore l'histoire. En tous cas, il n'y avait que du trouble en lui, ses hésita* lions ne se formulaient pas, son cœur le poussait.

Il était venu à la Source, bien décidé à parler. Mais les arbres étaient si nus, le ciel si triste, qu'il se taisait, frfssonnant sous les premiers souffles de l'hiver. Madeleine elle aussi avait froid; un foulard au cou, les pieds ramenés sous ses jupes, elle continuait à casser les bouts de bois mort du gazon, sans savoir ce qu'elle faisait, regardant avec mélancolie les nuages chargés de pluie qui couraient silencieusement. Enfin, à l'heure du retour, Guillaume lui dit son projet; sa voix tremblait un peu, il semblait solliciter une grâce.

La jeune femme l'écouta d'un air surpris, presque effrayée. Quand il eut uni :

«- Pourquoi ne pas rester comme nous sommes» ditelle. Je ne me plains pas, je suis heureuse.... Nous ne nous aimerions pas d'avantage si nous étions. mariés.... Peut-être même dérangerions-nous notre bonheur.

Et, comme il ouvrait la bouche pour insister, elle ajouta d'une voix brève :

— Non, vraiment. Cela me fait peur.

Elle se prit à rire, afin d'atténuer la dureté et l'étraogeté de ses paroles. Elle-même restait étonnée de les avoir prononcées et d'y avoir mis un tel accent. La vérité était que la proposition de Guillaume lui causait une singulière révolte; il lui semblait qu'il sollicitait quelque chose d'impossible, comme si elle ne se fût pas appartenue et qu'elle se fût déjà trouvée en la possession d'un autre homme. Elle avait eu la voix et le geste d'une femme mariée auquel un amant demanderait de vivre maritalement avec lui.

Le jeune homme, presque blessé, aurait peut-être retiré son offre, s'il ne s'était cru maintenant obligé de plaider la cause de leurs amours. Il s'échauffa en parlant, il oublia peu à peu le serrement de cœur qu'il avait éprouvé au refus net de sa maîtresse , il se répandit en paroles douces et caressantes, faisant le tableau de la belle vie calme qu'ils mèneraient, quand ils seraient mariés. Pendant longtemps, il laissa ainsi couler son cœur de ses lèvres, demi-courbé, dans une attitude de prière et d'adoration.

— Je suis orphelin, disait-ii, je n'ai au monde que toi. Ne me refuse pas d'engager ta vie à la mienne, sinon je croirai que le ciel continue à me poursuivre de sa colère, je me dirai que tu ne m'aimes pas assez pour voulpii assurer ma félicité. Situ savais combien j'ai besoin de ton affection ! Toi seule m'as calmé, toi seule m'as ouvert un refuge dans tes bras. Et aujourd'hui je ne sais comment te remercier, je t'offre tout ce que j'ai, rien en comparaison des bonnes heures que tu m'as données et que tu me donneras encore. Va, je le sens bien, je resterai toujours

ton obligé, Madeleine. Nous nous aimons^ le mariage ne saurait accroître notre amour ; mais il nous permettra de nous adorer ouvertement. Et quelle existence sera la nôtre ! une existence de paix et d*orgueil^ une confiance sans bornes pour l'avenir , une affection de tous les instants... Je t'en prie, Madeleine.

La jeune femme écoutait, comme prise de malaise, avec une impatience contenue qui mettait sur ses lèvres un singulier sourire. Quand son amant ne trouva plus de paroles et s'arrêta, la gorge serrée par l'émotion. qui le gagnait, elle garda un moment le silence. Puis, de sa voix mauvaise :

— Tu ne peux cependant pas, s'écria-t-elie, épouser une femme dont tu ignores l'histoire... Il faut que je te dise qui je suis, d'où je viens, ce que j'ai fait avant de te connaître.

Guillaume «'était levé et lui avait déjà mis la main sur

la bouciie.

— Tais-toi! reprit-il avec une sorte de terreur. Je t'aime, je ne veux pas en savoir davantage... Va, je te connais bien. Tu es peut-être meilleure que moi ; tu as, à coup sûr, plus de volonté et plus de force. Tu ne saurais avoir fait le mal. Le passé est mort; je te parle d'avenir.

Madeleine se débattait dans son étreinte de suprême tendresse et de foi absolue. Quand elle put parler :

— Ecoute, dit-elle, tu es un enfant, il faut que je raisonne pour toi... Tu es riche, tu es jeune, un jour tu me reprocherais d'avoir accepté trop vite ton offre... Moi, je n ai rien, je suis une pauvre fille ; mais je tiens à garder mon orgueil, je ne voudrais pas que tu vinsses m'accuserplus tard d'être entrée chez toi en intrigante... Tu vois, je suis franche... Je puis être pour toi une adorable mattresse ; si je devenais ta femme, le lendemain tu te dirais que tu aurais dû épouser une fille mieux dotée et plus

digne que moi. . .;

Si Madeleine avait voulu pousser le jeune homme, elle ^ ^^

n'aurait pu trouver de meilleure façon. Les suppositions U^tM

qu'elle faisait, le mirent presque en larmes. Mainttenant it avait une colère d*enfant, il se jurait de vaincre quand même les résistances de sa maîtresse.

— Tu ne me connais pas, cria-t-il, tu me fais beaucoup de mal, Madeleine... Pourquoi me parles-tu ainsi? Ignores-tu ce que je pense, ce que je rêve, depuis un an que nous vivons ensemble ? Je voudrais m'endormir sur ton sein et ne m*éveiiler jamais. Tu sais bien que c^est là le désir de tout mon être ; tu as tort de me prêter les idées des autres hommes... Je suis un enfant, dis-tu; eh bien, tant mieux ! tu ne peux avoir peur d'un enfant qui se confie à toi.

Il continua d'un ton plus doux, il reprit sa prière attendrie. Il parla tant que son cœur fut plein. Madeleine faiblissait. Elle était touchée par cette voix tremblante qui lui offrait si humblement le pardon, Testime du monde. Cependant il y avait toujours, au fond d'elle , une vague révolte. Quand son amant termina en disant : c Tu es libre, pourquoi me refuses-tu le bonheur ? » elle fit un brusque mouvement.

— Libre ! répondit-elle d'une voix étrange, oui, je suis libre...

^ Eh bien ! ajouta Guillaume, ne parle donc plus du passé. S'il y a eu un autre amour dans ta vie, cet amour est mort, j'épouse une veuve.

Ce mot de veuve frappa la jeune femme. Elle pâlit légèrement. Son front dur, ses yeux gris exprimaient une anxiété douloureuse.

— Rentrons, dit-elle, la nuit vient... Je te répondrai demain.

Ils rentrèrent. Le ciel était devenu noir, le vent souffiait lugubrement dans les arbres de l'allée. Lorsque GuiU laume quitta la jeune femme , il la serra sur sa poitrine , en silence, ne trouvant plus rien à lui dire, et voulant déjà prendre possession de son être par cette dernière étreinte.

Madeleine passa une nuit d'insomnie. Quand elle fut

MADELEmS FÉRÀT 1(^5

seule, elte réfléchit à la proposition de son amant. L'idée d'un mariage la flattait, tout en lui causant une sorte de surprise effrayée. Jamais cette idée ne lui était venue. Elle n'aurait osé faire un pareil rêve. Alors , en songeant à la vie calme et digne que lui offrait Guillaume, elle s'étonna beaucoup de s'être révoltée. Au souvenir des paroles caressantes du jeune homme, elle eut honte d'à* voir montré tant de dureté; elle se demanda quel sentiment secret l'avait poussée à refuser une union qu'elle aurait dû accepter avec humilité et reconnaissance. Pourquoi ses craintes, ses hésitations? N*était-elle pas libre, commeGuillaumeravaitdit? Quelle nécessitélui faisaitdédaigner le bonheur inespéré qui venait à elle ? Elle se perdit dans ces questions, elle ne découvrit dans sa chair qu'un malaise vague. Elle se serait bien fait une réponse, qui lui semblait sotte, ridicule, et qu'elle évitait. La vérité était qu'elle songeait à Jacques. Elle avait senti le souvenir de cet homme s'éveiller confusément dans son èlre, tandis que son amant lui parlait. Mais ce ne pouvait être ce souvenir qui la troublait. Jacques était mort , elle ne lui devait rien, pas même un regret. De quel droit serait-il resssuscité en elle pour lui rappeler qu'elle lui appartenait ? Les doutes qui, à cette heure, lui venaient sur $9t: liberté, l'irritaient profondément. Maintenant que le fantôme de son premier amour s'était drcssé, elle luttait corps à corps avec lui, elle voulait le vaincre pour se prouver qu'il ne la possédait pas. Et elle avait conscience, en dépit de ses rires de dédain, que Jacques seul-avait pu la rendre dure pour Guillaume. Cela était monstreux, inexplicable. Quand ces idées lui apparurent nettement , dans les cauchemars de son insomnie, elle décida, avec toute la violence de sa nature, qu'elle ferait taire le mort en épousant le vivant. Elle s'endormit an petit jour. Elle rêva que le naufragé sortait des vagues livides de la mer et venait l'arracher des bras de son mari.

Lorsque Guillaume arriva le matin, tremblant et inquiet, il trouva Madeleine encore endormie, il la prit

lOA HADELEIIfl risAT

doucement dans ses bras. La jeune femme s'éveilla en Bursaut etsejeta sur sa pmtrine, comme pour s'y réfugier et lui dire : « Je suis k toi. > Ce furent de longs baisers, des étreintes passionnées. Ils semblaient tous deux avoir besoin de se livrer, de se posséder, pour croire à la force de leur union.

Dès l'après-midi, Guillaume s'occupa des formalités du mariage. Lorsque, le soir, il annonça à Geneviève qu'il allait épouser une jeune dame des environs, la protestante le regarda de ses yeux méchants.

— Cela vaudra mieux, lui dit-elle.

11 comprit qu'elle savait tout. On l'avait sans doute • - aperçu avec Madeleine, et les bavardages devaient aller

bon train dans le pays. Le mot de Geneviève lui fit encore ■ presser le jour des noces. Quelques semaines suffirent.

L Les amants se marièrent au commencement de l'hiver,

1 presque secrètement. Cinq ou six curieux de Véteuil les

E regardèrent seuls monter en voiture à la sortie de la mai-

l rie et de l'église. Lorsqu'ils furent rentrés à la Noiraude,

f ils s'enfermèrent après avoir remercié leurs témoins. Ils

élaiciit chez eui, liés à jamais.

Les quatre années qui suivirent furent calmes et heu* • reuses. Les époux les passèrent à la Noiraude. Us eurent, la première année, des projets de voyage ; ils voulaient aller promener leurs amours en Italie ou sur les bords du ! Rhin, comme il est d'usage. Mais toujours, au moment du départ, ils reculèrent, ils trouvèrent inutile de chercher si loin un bonheur qu'ils avaient sous la main. Ils ne se rendirent même pas une seule fois à Paris. Les souvenirs qu'ils avaient laissés dans leur petit hôtel de la rue de Boulogne, les inquiétaient. Enfermés au fond de leur chère solitude, ils se croyaient protégés contre les misères de ce monde^ ils défiaient la souffrance.

Guillaume était en pleine félicité. Le mariage réalisait le rêve de son adolescence. Il vivait une vie unie, sans secousse, toute de paix et de tendresse. Depuis que Ma** deleine habitait la Noiraude, il espérait, il songeait à l'avenir sans frisson. L'avenir serait ce qu'était le présent, un long sommeil d'affection, une suite de jours pareils et également heureux. Il fallait à son esprit inquiet cette as^ surance de tranquillité continue ; son souhait le plus cher était d'arriver ainsi à la mort, après une existence morte^ exempte d'événements, faite d'un sentiment unique. 11 0e reposait et il comptait ne jamais sortir de son repo^.

108 «ADELEINB PERAT

Madeleine, elle aussi, se reposait. Ëlle^se reposait délicieusement des troubles de sa vie d'autrefois dans le calme de sa vie présente. Bien ne la blessait plus. Elle pouvait s'estimer, oublier la horitede son passé. Maintenant, elle partageait la fortune de son mari sans.scrupule, elle régnait en femme légitime. La solitude de la Noirau^de, de ce grand bâtiment noir et délabré, lui plaisait. Elle ne voulut pas que Guillaume fit accommoder le vieux logis à la façon moderne. Elle laissa simplement réparer un appartement au premier étage, ainsi que la salle à manger et le salon du rez-de-chaussée. Les autres pièces restèrent closes. En quatre ans, les époux ne montèrent pas une fois l'escalier jusqu'aux greniers. La jeune femme aimait à sentir tout ce vide autour d'elle ; cela semblait Tisoler davantage, la protéger -contre les blessures du dehors. Elle s'oubliait volontiers' dans la vaste salle du bas; il lui tombait du haut plafond un silence qui la calmait; les coins pleins d'ombre de cette pièce la faisaient rêver à dés immensités de ténèbres paisibles. Le soir, quand la lampe était allumée, elle éprouvait un apaisement profond à se trouver toute petite au milieu de cet infini. Pas un bruit ne venait de la campagne ; un recueillement de cloître, ce recueillement de la province endormie, s'emparait de la Noiraude. Alors Madeleine songeait parfois à une des soirées bruyantes qu'elle avait jadis passées chez Jacques, rue Soufflet; elle entendait le bruit étourdissant des voitures sur le pavé de Paris, elle voyait les clartés crues des becs de gaz; elle vivait de nouveau, pendant une seconde, dans la petite chambre d'hôtel pleine de fumée de tabac, de chocs de verres, d'éclats de rire et de baisers. Ce n'était qu'un éclair, comme une bouffée d'air chaud et nauséabond qui la frappait à la face. Elle regardait autour d'elle, épouvantée, étouffant déjà. Et elle respirait en se retrouvant dans la grande salle sombre et déserte; elle s'éveillait du mauvais rêve, confiante et attendrie , se replongeant , avec une volupté plus grande, au fond de l'ombre et du silence traînant au-

MADELEINE FSRAT 109

tour d'elle. Que cette vie morte était douce pour sa nature droite et froide, après les secousses de chair dans les quelles le hasard l'avait jetée ! Elle remerciait le plafond glacial, les murailles muettes, toute cette demeure qui l'enveloppait d*un suaire; elle tendait ses mains à Guil-' iaume comme pour lui rendre grâce : il l'avait guérie en lui redonnant sa dignité perdue, il était son sauveur bien aimé.

Les époux passèrent ainsi leurs hivers dans une solitude presque complète. Us ne quittèrent pas la salle du rez-de-chaussée ; un grand feu, des quartiers d'arbres brûlaient sur les briques de l'immense cheminée, et ils restaient Ih des journées entières, faisant le jour ce qu'ils avaient fait la veille. Us menaient une vie d'horloge, te« nant à leurs habitudes avec un entêtement de gens parfaitement heureux qui redoutent la moindre secousse. A peine s'occupaient -ils; ils ne s'ennuyaient jamais, ou du moins le sentiment d'ennui morne qui les berçait, leur semblait être leur félicité elle-même. D'aiUeurs, pas de caresses passionnées, pas de voluptés pour oublier la marche lente des heures. Deux amants s'enferment parfois, demeurent une saison dans les bras l'un de Vautre, à contenter leurs désirs, changeant les journées en nuits d'amour. Guillaume et Madeleine se souriaient simplement; leur solitude restait chaste ; s'ils s'emprisonnaient, Ce n'était pas qu'ils eussent des baisers à cacher, c'était qu'ils aimaient le grand sUence de l'hiver, la paix du froid. 11 leur suffisait de vivre seuls, face à face, et de se donner le calme de leur présence.

Puis, dès que venaient les beaux jours, ils ouvraient les fenêtres. Us descendaient au parc. Au lieu de s'isoler dans la vaste salle, ils se cachaient au fond de quelque taillis. Rien n'était changé. Us vécurent de la sorte leurs belles saisons, sauvages et retirés, fuyant le bruit. Guillaume préférait l'hiver, l'air tiède et moitedu foyer ; mais Madeleine adorait toujours le soleil, le grand soleil qui lui mordait la nuque et qui donnait à son sang des batte-

ments tranquilles et forts. Souvent «lie entraînait son mari dans la campagne ; ils allaient revoir la Source» ils suivaient Tallée du ruisseau en se rappelant leurs courses d'autrefois ; ou bien ils couraient de nouveau les fermes, s'égarant, s'enfonçant dans les terres, loin des villages. Mais leur pèlerinage le plus cher était d'aller passer l'après-midi à la petite maison que Madeleine avait habitée. Quelques mois après leur mariage, ils avaient acheté cette maison. Us ne pouvaient s'imaginer qu'elle ne leur appartint pas, ils éprouvaient un invincible besoin d'y entrer, chaque fois qu'ils passaient devant elle. Quand elle fut à eux, ils se calmèrent, se disant que personne n'irait y chasser les souvenirs de leurs tendresses. Et, lorsque l'air devenait doux, ils s'y rendaient presque chaque jour, pour quelques heures. C'était comme leur maison de campagne, bien qu'elle se trouvât à dix minutes seulement de la Noiraude. Ils y vivaient encore plus solitaires, ayant défendu qu'on vint jamais les y déranger. Parfois même ils y cotichaient. Ces nuits-là, ils oubliaient le monde entier. Souvent Guillaume disait :

— Si quelque malheur nous frappe un jour, nous vien* drons oublier ici ; nous y serons forts contre la souffrance.

Les mois s'écoulaient ainsi, les saisons succédaient aux faisons. Dès la première année de leur union, ils avaient eu une grande joie. Madeleine était accouchée d'une fille, Guillaume accueillit avec une profonde gratitude cette enfant qu'il aurait pu avoir de sa maîtresse et que lui donnait sa femme légitime. U vit dans ce retard de la maternité de Madeleine une bonne pensée du ciel. La petite Lucie peupla à elle seule leur solitude. Sa mère, toute forte qu'elle était, ne put la nourrir. Elle lui choisit pour nourrice une jeune femme qui l'avait servie avant son mariage. Cette femme, dont le père dirigeait la ferme voisine de la petite maison , allaita l'enfant aux portes de la Noiraude. Les parents allaient prendre des nouvelles chaque jour. Plus tard, lorsque Lucie eut grandi, ils la laissèrent souvent des semaines entières à , la ferme

MADELEINE FERAI ill

OÙ elle se plaisait et vivait saiBemont. Ils la voyaient toutes les après-midi, quand ils venaient s^enfermer dans le pavillon. Hs la prenaient avec eux, goûtant une jouissance exquise à mettre cette tête blonde au milieu de leurs souvenirs. La chère fille donnait un parfum d^enfance^aux chambres étroites où ils s'étaient aimés, et ils écoutaient, attendris, son babil, dans le recueillement du passé. Lorsqu'ils étaient tous trois réunis au fond de leur retraite, Guillaume prenait sur ses genoux Lucie qui riait de ses lèvres roses et de ses yeux bleus.

— Madeleine, disait-il doucement voilli 1$ présent, voilà l'avenir.

Et Madeleine avait des sourires calmes. La maternité achevait d'équilibrer son tempérament. Jusque-là, il lui était resté des brusqueries de fille, des gestes fous d'amoureuse ; ses cheveux roux tombaient sur sa nuque avec une libre impudeur; ses hanches accusaient leurs balancements, et dans ses yeux gris, sur sa bouche rouge, passaient des hardiesses de désir. Maintenant, tout son être s'était apaisé, le mariage avait mis en elle une sorte de maturité précoce ; son corps prenait un léger embonpoint, il avait des mouvements plus doux, plus mesurés; ses cheveux roux, soigneusement noués, n'étaient plus*qu'un admirable signe de force, que de puissants bandeaux encadrant sa face devenue placide. La fille fai« sait place à la mère, à la femme féconde, assise dans la plénitude de sa beauté. Ce qui donnait surtout à Madeleine sa démarche mesurée, son grand air de paix et de santé, son teint clair et uni comme une eau tranquille, c'était la satisfaction intérieure de son être. Elle se sentait libre, elle vivait fière, satisfaite d'elle-même ; sa nouvelle existence était un milieu favorable dans lequel elle se développait largement. Déjà, pendant les premiers mois qu'elle avait passés à la campagne, elle s'était épanouie en joie et en vigueur ; mais elle avait alors gardé quelque chose de brutal qui maintenant devenait de la sérénité.

ils MADELEINE FERAI

Guillaume trouvait un^rand repos dans la force souriante de Madeleine. Lorsqu'elle le prenait contre sa poitrine, elle lui donnait de sa puissance. II aimait à poser la tète sur son sein, à écouter les battements réguliers de son cœur. C'étaient ces battements qui réglaient sa vie. Une femme ardente et nerveuse l'eût jeté dans des angoisses cruelles, lui dont le corps et l'esprit frissonnaient au moindre heurt. Le souffle mesuré de Madeleine le fortifiait au contraire. Il devenait homme. Sa faiblesse n'était plus que de la douceur, La jeune femme l'avait absorbé ; elle le portait en elle maintenant. Ainsi qu'il arrive dans toute union, l'être fort avait pris fatalement possession de l'être faible, et désormais Guillaume appartenait à celle qui le dominait. Il lui appartenait d'une façon étrange et profonde. Il en recevait une influence continuelle, ayant ses tristesses et ses joies, la suivant dans chaque changement de sa nature. Lui, il disparaissait, il ne s'imposait jamais. Il aurait voulu se révolter qu'il se serait trouvé comme emporté dans la volonté de Madeleine A l'avenir, sa tranquillité dépendait de cette femme, dont l'existence devait forcément devenir la sienne. Si elle gardait sa paix, il vivrait paisiblement de son côté ; si elle s'affolait, il se sentirait fou comme elle. C'était une pénétration complète de chair et de cœur. . ^

D'ailleurs, la vie s'ouvrait large et tranquille, les époux regardaient sans crainte devant eux. Quatre années de félicité les rassuraient contre toute secousse. Guillaume était heureux de s'abandonner, de se sentir respirer et grandir dans les volontés de sa femme ; il lui disait parfois avec un sourire : « C'est toi qui es l'homme, Madeleine. » Elle l'embrassait alors, confuse de ce pouvoir qu'elle prenait malgré elle, par la force de son tempérament. A les voir descendre au parc, ayant au milieu d'eux la petite Lucie dont ils tenaient chacun une main, on eût deviné les joies sereines de leur union. L'enfant était comme un lien qui les attachait. Quand la fillette ne les accompa* gnait pas, Guillaume paraissait fréle à côté de Madeleine;

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mais il -y avait tant d'affection dans leur démarche lente, que la pensée d'un heurt entre ces deux êtres souriants ne serait venue à personne.

Pendant ces premières années, ils ne reçurent que de rares visiteurs. Ils connaissaient peu de monde et se liaient difficilement, n'aimant point les visages nouveaux. Leurs hôtes les plus assidus furent des voisins de campa-» gne, M. de Rieu et sa femme, qui habitaient Paris Thiver et venaient passer la belle saison à Véteuil. M. de Rleu avait jadis été Tami le plus intime du père de Guillaume. C'était un grand vieillard, d'allure aristocratique, roideet ironique ; ses lèvres pâles s'éclairaient par instants de fins sourires, aigus comme des lames d'acier. Frappé d'une surdité presque complète, il avait reporté dans son regard toute l'acuité du sens qui lui manquait. Il voyait les plus minces choses, même celles qui se passaient derrière lui. D'ailleurs, il semblait ne rien voir, il gardait sa hauteur ; à peine un pli de ses lèvres témoignait-il qu'il avait vu, qu'il avait entendu. Quand il entrait quelque part, il s'asseyait dans un fauteuil, et là restait des heures entières, comme perdu au fond de son éternel silence., Il renversait la tête sur le dossier, gardait une parfaite* rigidité de traits, fermait les yeux à demi, paraissait dormir; la vérité était qu'il suivait la conversation, qu'il étudiait les moindres jeux de physionomie des causeurs. Cela l'amusait singulièrement; ilprenatt à cette distraction une joie féroce, notant les sales et méchantes pensées qu'il croyait surprendre sur le front de ces gens qui le considéraient comme une borne devant laquelle on pouvait sans crainte se confier les plus graves secrets. Pour lui, il n'y avait pas de sourires, pas d'expressions délicates et jolies ; il n'y avait que des grimaces. N'entendant pas les sons, il trquvait grotesques les contractions brusques, les airs fous des figures. Lorsque deux personnes parlaient en sa présence, il les examinait curieusement, ainsi que deux bêtes qui se seraient montré les dents. « Laquelle des deux mangera l'autre? » pensait-il. Cette étude continuelle

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cette observation et cette science de ce qu'il nommait les grimaces des visages, lui avait donné un mépris souverain pour les hommes. Aigri par sa surdité, ce dont il ne voulait pas convenir, il se disait parfois qu'il était heureux d'être sourd et de pouvoir s*isoler dans un coin. Son orgueil de race se tournait en raillerie impitoyable ; il avait Tair de croire qu'il vivait au milieu d'un peuple de misérables pantins, pataugeant dans la boue comme des chiens errants, rampant lâchement devant le fouet et se dévorant pour un os trouvé parmi des ordures. Sa face morte et hautaine protestait contre la turbulence des autres faces, ses rires pointus étaient les ricanements d'un homme que l'infamie amuse et qui dédaigne de se ficher contre des brutes privées de raison.

Il éprouvait cependant quelque amitié pour le jeune ménage; mais cela n'allait pas jusqu'à désarmer sa curiosité moqueuse. Quand il venait à la Noiraude, il regardait son jeune ami Guillaume avec quelque pitié ; il s'apercevait parfaitement de ses airs d'adoration devant Madeleine, et ce spectacle d'un homme aux genoux d'une femme lui avait toujours paru monstrueux. D'ailleurs, les époux qui causaient peu et dont les visages gardaient une placidité relative, lui semblaient être les créatures les plus raisonnables qu'il eût encore rencontrées. Il les visitait avec plaisir. Sa victime, son sujet éternel d observation et de moquerie amères, était sa propre femme.

Hélène de Rieu^ qui l'accompagnait le plus souvent à la Noiraude, avait dépassé la quarantaine. C'était une petite personne ronde, d'un blond fade, qui prenait de l'embonpoint, à son grand désespoir. Imaginez une poupée d'enfant qui serait devenue vieille. Maniérée, adorant la puérilité, elle avait tout un arsenal de moues, de coups d'œil, de sourires; elle jouait de son visage comme d'un instrument exquis dont l'harmonie céleste devait séduire tout le monde ; jamais elle ne laissait sa physionomie tranquille, baissant la tête d'une façon languissante, la relevant au del avec des feintes subites de passion et de poé*

sie» la tournant, la dodelinant, selon ses besoins d'attaque ou de défense. Elle luttait âprement contré Tâge qui l'engraissait et la ridait ; frottée d'onguents et d'huiles de toilette, sanglée dans des corsets qui l'étouffaient, elle s'imaginait rajeunir. Ce n'était encore là que des ridicules; mais, la chère daine avait des vices. Elle considérait son mari comme un bonhomme de bois avec lequel elle^ s'était mariée pour se poser dans le monde. Elle se croyait très- excusable de ne l'avoir jamais aimé. « Allez donc parler d'amour à un homme qui ne vous entend pas! » disait-elle parfois à ses intimes. Et elle prenait alors des airs de femme malheureuse et incomprise. La vérité était qu'elle se consolait largement. Ne voulant pas perdre les phrases amoureuses qu'elle ne pouvait réciter à M. de Rieu, elle les portait à des gens qui avaient de bonnes oreilles. Elle choisissait toujours des amants d'un âge tendre et délicat, dix-huit à vingt ans au plus. Il fallait à ses goûts de petite fille des jouvenceaux aux joues roses, sentant encore le lait de leur nourrice. Si elle eût osé, elle aurait débauché les collégiens qu'elle rencontrait, car il entrait dans sa passion pour les enfants un appétit de voluptés honteuses, un besoin d'enseigner le vice et de goûter d'étranges plaisirs dans les molles étreintes de. bras faibles encore. Elle était douillette; elle aimait les baisers timides qui chatouillent sans appuyer. Aussi la trouvait^on toujours en compagnie de cinq ou six adolescents ; elle en cachait sous son lit, dans ses armoires, partout où elle pouvait en placer. Son bonheur consistait à avoir une demi-douzaine d'amants dociles attachés à ses jupes. Elle les mettait vite sur les dents, en changeait tous les quinze jours, vivait dans un perpétuel renouvellement d'amou*reux. On eûtydit une maîtresse de pension traînant avea elle ses élèves. Jamais elle ne manquait d'adorateurs^ en prenait n'importe où, parmi cette foule de jeunes imbéciles dont le rêve est d'avoir pour maîtresse une femme âgée et mariée. Ses quarante ans, ses airs ridicules de fillette, sa graisse blanche et fade qui faisaient reculer les

116 MADELBINE FERA?

hommes mûrs, étaient un attrait invincible pour les drôles de seize ans.

Aux yeux de son mari, Hélène était une petite machine singulièrement curieuse. Il l'avait épousée dans un jour d'ennui. 11 l'aurait chassée le lendemain de sa maison, s'il avait pensé qu'elle valût sa colère. Le travail laborieux de la physionomie de cette coquette lui causait de vives jouissances ; il cherchait les rouages secrets qui faisaient aller les yeux et les lèvres de la petite machine. Ce visage pâle, enduit de fard, qui ne restait jamais en repos, lui paraissait d'un comique lugubre, avec ses clignements de paupières, ses pincements de bouche, tout son jeu rapide et muet pour lui. C'était en contemplant longuement sa femme, qu'il avait fini par se convaincre que l'humanité se trouvait composée de marionnettes stupides et méchantes. Quand il fouillait les rides dé la poupée vi^lie, il découvrait, sous ses grimaces, des infamies et des sottises qui la lui faisaient considérer comme une bête qu'il aurait fallu fouailler. Il préférait se distraire à l'étudier et à la mépriser. Il la traitait en animal domestique; ses vices le laissaient aussi indifférent que les miaulements d'une chatte en ^ut; mettant son honneur bien au-dessus des hontes d'une pareille créature, il assistait, avec un dédain superbe et une froide ironie, au spectacle de la procession d'adolescents déPlant dans la chambre de sa femme. On eût dit qu'il se plaisait à étaler son mépris des hommes, ses négations de toutes vertus, en tolérant ainsi les saletés qui se passaient sous son propre toit, en paraissant accepter la débauche et l'adultère comme des choses générales et naturelles. Son silence, son sourire cruellement moqueur disaient : « Le monde est un ignoble trou de fange; j'y suis tombé et je dois y vivre. »

Hélène ne se gênait guère avec son mari. Elle tutoyait ses amants devant lui, persuadée qu'il ne l'entendait pas. M, de Rîeu lisait lé tutoiement sur ses lèvres, et il montrait alor» 4ane exquise politesse pour les jeunes gens,,

MADELEINE -FJÎRAT 117

s*amusant de leur trouble, les forçant à lui crier dans les oreilles des choses gracieuses. Jamais il ne témoignait le moindre étonnemeat de voir son salon s*emplir chaque mois de visages nouveaux ; il accueillait les pensionnaire^ d'Hélène avec une bonhommie paternelle qui cachait de terribles sarcasmes. Il leur demandait leur âge, s'informait de leurs études. « Nous aimons les enfants, » disaitil souvent d'un ton d'amitié goguenarde. Quand le salon se vidait, il se plaignait de l'abandon où la jeunesse laisse les vieillards. Un jour même, la cour de sa femme se trouvant peu nombreuse, il lui amena un garçon de dix-sept ans; mais il était bossu, et Hélène s'empressa de le congédier. Parfois, M. de Rieu se montrait plus cruel ; il pénétrait brusquement un matin chez Hélène, il la tenait haletante pendant une heure à lui parler du beau temps et de la pluie, tandis que quelque innocent étouffait sous les couvertures vivement tirées à l'entrée imprévue du mari. On lui prétait à Véteuil un mot de mari trompé qui court toutes les petites villes; surprenant sa femme en flagrant délit avec un échappé de collège, il se serait contenté de dire à l'amant, de sa voix froide et polie : « Ah ! monsieur, si jeune, et sans y être forcé! il faut avoir bien du courage. » Mais M. de Rieu n'était pas homme à mettre le nez dans un flagrant délit; il tenait à paraître aussi aveugle qu'il était sourd ; cela lui permettait de garder sa hauteur, son attitude terriblement calme. Ce qui rendait ses jouissances plus délicates, c'était la sottise de sa femme qui le supposait assez niais pour ne se douter de rien. Il faisait le bonhomme, régratignàitau sang avec une exquise politesse, goûtait en gourmet l'amertume des paroles à double sens qu'il lui adressait et dont lui seul comprenait la fine cruauté. Il jouait à toute heure de cette femme, et se serait véritablement ennuyésielles'étaitrepentie. Aufond, M. de Rieu voulait savoir jusqu'où le mépris peut aller.

Il y avait eu entre cette nature ironique et l'esprit détrar que de M. de Viargue, une sorte de sympathie qui expliquait l'ancienne amitié des jvieillards. Tous deux étaient

118 IfÀDBLfelNE FËRAT

arrivés au même degré de àé et de négation : le savant, en croyant toucher le i lu doigt ; ie sourd, en s'imaginant découvrir sous le me humain la gueule d'une bêle lubrique. Lorsque le comte vivait, M. de Rieu était la seule personne qui pénétrât dans son laboratoire. Ils y passaient des journées entières. Le suicide du chimiste ne parut pas surprendre son vieil ami. Il revint la saison suivante à la Noiraude, sans plus d'émotion ; seulement, il se permit d'y conduire sa femme, accompagnée de ses jeunes gens.

Il y avait quelques mois alors que Madeleine et Guillaume étaient mariés. Hélène leur amena sa dernière conquête, un garçon de Véteuil qu'elle avait pris en pension pour charmer les loisirs de sa villégiature. Ce garçon se nommait Tiburce Rouillard; il était un peu honteux de son nom et très-fier de son prénom. Fils d'un ancien marchand de bestiaux qui devait lui laisser une fortune assez ronde, le sieur Tiburce avait une ambition démesurée ; il végétait à Véteuil, et comptait aller faire son chemin à Paris. Plat, r^isé^ capable de toutes les lâchetés utiles, il sentait sa force. C'était un de ces coquins qui se disent : « Je sera dix fois millionnaire , > et qui finissent toujours par gagner leurs dix millions. Madame de Rieu, en le prenant en sevrage, avait cru, comme d'habitude, avoir affaire à un enfant. La vérité était que l'enfant se trouvait déjà pourri de vices; s'il jouait l'ignorance et la tiinidité, c'était qu'il avait intérêt à se montrer ignorant et timide. Hélène venait enfin de se donner un maître. Tiburce, qui avait semblé se jeter étourdiment sur son passage, calculait son étourderie depuis longtemps. Il se disait qu'une liaison avec une pareille femme, habilement exploitée, le conduirait à Paris, où elle lui ouvrirait toutes les portes ; il se rendrait indispensable aux appétits débauchés de sa maîtresse; de gré ou de force, il en ferait l'instrument de sa fortune, le jour où il la tiendrait sous sa main en esclave soumise. Si ce calcul ne l'eût pas poussé, il aurait éclaté de rire au nez d'Hélène dès leur premiei' rendôz-vous. Cette vieille

' MADELEINE FÉRAT ll9

femme, de goûls très-orduriers et parlant d'idéal, lui paraissait grotesque ; il sortait de ses bras écœuré, mais c'était Un garçon de courage qui se serait vautré dans un ruisseau pour y ramasser une pièce de vingt francs. .

Madame de Rieu se montrait enchantée de son jeune ami. Il la nourrissait encore de ses plus délicates flatteries, il était d'une docilité rare. Jamais elle n'avait trouvé une candeur plus épicée de vices naissants. Elle adorait le drôle au point que son mari devait prendre mille précautions pour ne pas les surprendre à tout instant au cou Tun de l'autre. Elle promenait Tiburce ainsi qu'un jeune chien, l'appelant, le cajolant du regard et de la voix. Lorsqu'elle Tintroduisit à la Noiraude, 'il regarda cela comme un premier service qu'elle lui rendait. Il avait jadis été au collège en même temps que Guillaume, et il s'était montré un de ses bourreaux les plus acharnés ; moins âgé que lui de deux ou trois ans; il profitait de ses épouvantes de paria pour goûter la joie méchante de battre un enfant plus grand que lui. Aujourd'hui, il se repentait de cette erreur de jeunesse ; il avait pris pour précepte qu'on doit seulement assommer les pauvres, ceux dont on ne saurait avoir besoin plus tard. Avant de connaître Hélène, il s'était vainement ingénié à pénétrer à la Noiraude. Guillaume lui rendait à peine ses salats. Quand sa maîtresse l'eut fait entrer dans les plis de sa jupe, il se mit à plat ventre devant son ancienne victime; il l'appela « de Viargue » tout court, en appuyant sur la particule nobiliaire, comme jadis il appuyait sur le surnom de Bâtard qu'il lui jetait si volontiers à la face. Son plan ëtait de se poser dans Véteuil, en vivant familièrement avec les riches et les nobles de la contrée. Il ne lui eût pas déplu d'ailleurs d'employer Guillaume et Madeleine à sa fortune future. Il essaya même de courtiser la jeune femme; il connaissait vaguement l'histoire de ses secrètes amours, ce qui la lui faisait juger de vertu facile. S'il avait pu la séduire, il aurait eu deux femmes au lieu d'une à^ son service. Il rêvait déjà de jouei: habilement de leur ri-

•v£ài

120 lUDBtBINB FÉRAT

vnlité pour simuler leur zèle et mettre son amour i l'enchère. Mais Madeleine reçut ses déclarations avec un

tel mépris qu'il dot abandonner son projet.

Le jeune ménage voyait avec répugnance Tiburce Rouillard s'installer à la Noiraude. Il y avait encore, au fond de cette nature rusée, une sottise provinciale, un orgueil bëte qui s'étalait et que Guillaume supportait difficilement. Quand le fat l'appelait son ami, avec une sorte de contentement personnel, il lui prenait des envies de le jeter à la porte. I! aurait certainement fini par Ik, s'il n'avait redouté d'amener un scandale dont les éclats auraient atteint M. de Rieu. Madeleine et lui supportaient donc l'intrus le plus patiemment possible. Us étaient d'ailleurs perdus tous deux dans ^ paix de leur tendresse, s'occupant fort peu des visiteurs qu'ils oubliaient dès que la porte se refermait sur eux.

Une fois par semaine, le dimanche, ils étaient certains de voir arriver le ménagea trois qui venailpasser la soirée àla Noiraude. Hélène, au bras de Tiburce, entrait la première ; M. de Rieu suivait, d'un air grave et désintéressé. Toute la société descendait au parc, et il fallait voir alofs, sous le berceau de verdure où l'on s'asseyait, les mines languissantes de la dame et les empressements respccrtueux du jeune homme. Le mari, placé en lace d'eux, les examinait, les yeux demi-clos. A certains sourires bas et cruels qui plissaient les lèvres imberbes de Tiburce, il avait deviné le caractère vil, les volontés mauvaises de ce garçon. Sa science d'observateur lui disait que sa femme était tombée entre les mains d'un maître qui ta battrait un jour. Le drame promettait d'éire curieux, et il jouissait à l'avance du heurt futur de ces deux pantins; il croyait voir des griffes aux doigts encore caressants de l'auiant; il attendait l'heure où Hélène pousserait un cri d'angoisse en sentant ces griffes^ntrer dans son coa. Elle ser.iit châtiée par le vice; elle tremblerait et s'iiumilierait aux pieds d'un enfant, elle qui avait tant mangé de jeune chair. M. de Rieu, silencieux et railleur, levait .à cette

▼engeance que le hasard lui envoyait. Par moments/ le visage glacé et grimaçant la tendresée du flls de l'ancien marchand de bestiaux, l'épouvantait presque lui-même. Il le traitait avec une grande cordialité, et paraissait le soigner comme un dogue qu'il aurait dressé à mordre les gens.

Madeleine, qui connaissait les amours de madame de Rîeu, la regardait toujours avec une sorte d'étonnement. Comment cette femme pouvait-elle vivre paisible dans ses débauches? Quand elle se posait cette question, elle * croyait véritablement avoir affaire à un monstre, à une créature malade et exceptionnelle. C'est que Madeleine était un de ces tempéraments sains et froids qui ne sauraient accepter que les situations nettes. Si elle avait un instant mis les pieds dans la boue, c'était par hasard, et ^ longtemps elle avait souffert de sa chute. Son orgueil n'aurait pu s'accommoder des secousses, des blessures de râdultère; il lui fallait un milieu d'estime et de paix, un air où elle marchât le front haut. Tandis qu'elle contemplait Hélène, elle songeait aux peurs qui devaient Tagiter, lorsqu'elle cachait un amant dans son lit. N'étant point passionnée, elle ne s'expliquait pas les charmes cuisants de la passion; elle n'en voyait que les souffrances : l'effroi et la honte devant le mari, les baisers souvent cruels de ramant, la vie troublée à chaque heure par les tendresses " et les colères de ces deux hommes. Jamais sa nature franche n'aurait accepté une pareille existence de lâcheté et de mensonge; elle se serait révoltée à la première an-< goisse. Les caractères mous, les corps faibles plient seuls sous les coups et finissent par .se creuser dans l'anxiété elle-même un trou voluptueux où ils s'endorment volontiers. En regardant la face grasse et luisante d'Hélène, Madeleine pensait : « Si jamais je me livre à un autre homme que Guillaume, je me tuerai. »

Pendant quatre saisons, les visiteurs vinrent à la Noiraude, le père de Tiburce retenait brutalement son fils à YétevOtigOÙ il l'avait placé chez un avocat, et le jeune ^^gj

12Î -MADELEINE FÉBAT

homme se rongeait les poings de ne pouvoir suivre sa maîtresse à Paris. Hélène fut si touchée de sa douleur, qu'elle passa à deux reprises plusieurs mois d'hiver à la campagne; d'ailleurs, chaque printemps, elle le reprenait avec un empressement plus vif; elle s'acoquinait, elle ne trouvaitplus d'autre amant qui la contentât. Tiburcecommençait à !a détester singulièrement. Quand elle arriva, en plein mois de décembre, il eut envie de faire la sourde oreille; il se souciait bien de ses baisers écœurants ; il se désespérait parce qu'il ne pouvait l'utiliser. Quatre saisons d'amour inutile avec cette femme qui aurait pu être sa mère, l'avaient irrité au point qu'il se serait soulagé, un jour, en la quittant, après l'avoir injuriée et battue, si l'ancien marchand de bestiaux n'avait eu la bonne pensée de mourir d'un coup de sang. Quinze jours plus tard, le jeune Rouillard allait à Paris dans le même wagon qu'Hélène, plus respectueux, plus tendre que jamais. M. de Rieu couvait le couple de son regard demi-clos.

Quand les de Rieu étaient absents, surtout pendant les longues soirées d'hiver, Guillaume et Madeleine se trou- . valent seuls en face de Geneviève. Elle vivait avec eux sur un pied d'égalité, s'asseyant à la même table, habitant les mêmes pièces. Elle avait alors quatre-vingt-dix ans; toujours droite, plus sèche et plus anguleuse, elle gardait toute l'ardeur sombre de son esprit; son nez aminci, ses lèvres rentrées, les rides qui lui couturaient la face, donnaient à son visage les raideurs et les ombres liiofuiides d'un masque sinistre. Le soir, lorsque la beso^'iji' dii joir était achevée, elle venait s'asseoir dans la salle DLi se trouvaient les jeunes époux ; elle apportait sa Bibli,* garnie de fer, l'ouvrait toute grande, et, sous les clartés jaunes de la lampe, psalmodiait k voix basse les versets. Elle lisait ainsi des heures entières, avec un murmure sourd et continu, coupé par le bruit sec des feuillets qu'elle tournait. Dans le silence, sa voix bourdonnante semblait réciter l'office des morts; elle se traînait en lamentations sourdes, pareille à la plainte monotone

«ADELEINI TÉRAT 123

d*un flot. La vaste pièce était toute frissonnante de ce murmure qui paraissait sortir de bouches invisibles, cachées au fond des ténèbres du plafond.

Certains soirs, Madeleine éprouvait de secrètes épouvantes, en saisissant au passage quelques lambeaux des lectures de Geneviève. Celle-ci choisissait de préférence les pages- les plus sombres de TAncien-Testament, dea récits de sang et d'horreur qui l'exaltaient et donnaient à ses accents une sorte de fureur contenue. Elle parlait avec une implacable joie de la colère et de la jalousie du Dieu terrible, de ce Dieu des Prophètes, le seul qu'elle connût; elle le montrait écrasant la terre de ses volontés, châtiant de son bras cruel les êtres et les choses. Quand elle arrivait à des versets de meurtre et d'incendie, elle ralentissait la voix, pour mieux goûter les terreurs de l'enfer, les éclats de la justice impitoyable du ciel. Sa grande Bible lui montrait toujours Israël prosterné et frissonnant aux pieds de son juge, et elle sentait courir dans sa chair le frémissement sacré qui secouait les Juifs, elle s'oubliait à pousser des sanglots étouffés, croyant recevoir sur les épaules des gouttes ardentes de la pluie de Sodome. Parfois, elle résumait ses lectures dans une parole sinistre; elle condamnait ainsi que Jehova; son fanatisme sans miséricorde jetait voluptueusement les pécheurs à l'abîme. Frapper les coupables, les tuer, les brûler, lui semblait une besogne sainte, car elle regardait Dieu comme un bourreau qui s'était donné la mission de fouailler le monde impie.

Cet esprit dur accablait Madeleine. Elle devenait. toute pâle, elle qui avait une année de son existence à se faii*e pardonner. Le pardon était venu, elle se croyait absoute par Tamour et l'estime de Guillaume, et voilà qu'elle entendait au milieu de sa paix des paroles inexorables de châtiment. Dieu n'oubliait-il donc jamais les fautes? devait-elle rester écrasée jusqu'à la mort sous le péché de sa jeunesse ? Aurait-elle à payer un jour sa dette de repentir ! Ces pensées tombant dans sa vie calme, lui fai-

au HADBLSIHE FÉRAT

' saient songer à l'avenir avec de j iaquiéludessourdes; elle s'épouvantait alors àe ses tranquillités présentes, de cette eau dormante qui la berçait; des abtmes se creusaientpeutêtre sous la nappe claire et unie, un souffle suffirait pour la jûler en plein ouragan, pour l'étouffer dans Iss flots amers. Le ciel que Geneviève lui ouvrait, ce tribunal sombre d'inquisiteurs, cette sorte de chambre de torture 011 i! y avait des cris d'agonie et des odeurs de chair brûlée, lui apparaissait comme une vision sanglante. Ja< dis, au pensionnat, lors de sa première communion, on lui avait enseigné que le paradis était une délicieuse boutique de confiserie, pleine de gourmandises distribuées aux élus par des anges blonds et roses; elle avait souri plus tard de sa foi de petite fille, et elle n'était plus jamais entrée dans une église. Aujourd'hui, elle voyait la boutique de confiserie se changer en cour d'assises; elle ne pouvait pas plus croire aux étemels bonbons qu'aux éternels fers rouges des chérubins; mais les lamentables tableaux qu'évoquait l'esprit détraqué de la fanatique, s'ils ne lut donnaient pas la peur de Dieu, la troublaient étrangement en lui faisant songer à sa vie d'autrefois. Elle comprenait que le jour où Geneviève connaîtrait son péché, elle la condamnerait à un de ces supplices dont elle parlait avec tant de volupté; forte et orgueilleuse de sa viepiiriî, elle se montrerait implacable. Parfois, Madeleine s'imaginait que ia vieille femme la regardait d'une façon rude; alors elle baissait la tête, elle rougissait presque, elle tremblait comme une coupable qui n'a pas de pardon à espérer. Tout en ne pouvant croire k Dieu, elle croyait à des puissances, à des nécessités fatales. GeneviÈve se dressait, sèche et roide, impitoyable et cruelle, pour lui crier : «Tu portes en toi l'angoisse de ton existence passée; un jour cette angoisse te remontera à la gorge et t'étranglera. > 11 lui semblait que la fatalité habitait la Noiraude, et marchait autour d'elle, en récitant de lugubres versets de pénitence,

Lorsqu'elle se trouvait seule avec Guillaume, dans

leur chambre à coucher, elle songeait à ses irissons secrets de la soirée, elle parlait malgré elle du vague effroi que lui causait la protestante.

— Je suis un enfant, disait-elle à «on mari avec un , sourire contraint, Geneviève m'a effrayée aujourd'hui... Elle murmurait à côté de nous des choses horribles... Ne pourrais-tu pas lui dire d'aller lire sa Bible autre part?

— Bah! répondait Guillaume en riant franchement, cela l'irriterait peut-être.- Elle croit faire notre salut en nous mettant de moitié dans ses lectures. D'ailleurs, je la prierai demain de lire à voix plus basse.

Madeleine, assise sur le bord du lit, le regard perdu, paraissait revoir les visions évoquées par la fanatique. De légers mouvements agitaient ses lèvres.

— Elle parlait de sang et de colère, reprenait-elle d'une voix lente... Elle n'a pas la bonté indulgente de la vieil- ^ lesse, elle serait inexorable... Comment peut-elle être si rude en vivant avec nous, dans notre bonheur, dans notre * calme?... Vraiment, Guillaume, il y a des moments où cette femme me fait peur.

Le jeune homme continuait à rire. '

— Ma pauvre Madeleine, disait-il en prenant sa femme entre ses bras, tu es nerveuse ce soir. Allons, couchetoi, et ne fais pas de mauvais rêves... Geneviève est une vieille folle, tu as grand tort de t'arrêter à ses litanies funèbres. C'est une habitude à prendre : autrefois, je ne pouvais lui voir ouvrir sa Bible sans être terrifié ; aujourd'hui, il me manquerait quelque chose si elle ne me berçait pas de son murmure monotone... Ne goùtes-tu pas une grande douceur, le soir, à nous aimer dans ce si^ lence frissonnant de plaintes ?

— Si, parfois, répondait la jeune femme, lorsque je ne ^ distingue pas les mots et que la voix se traîne comme un souffle de vent... Mais quels récits d'horreur! que do crimes et que de châtiments !

— Geneviève, poursuivait Guillaume, est une nature dévouée; elle nous évite bien des ennuis en dirigeani . ^

136 HADEUINÉ FERAT '

tout au cMteau ; elle m'a vu naître, elle a vu naître mon père... Sais-tu qu'elle doit avoir plus de quatre-vingt-dix ans, et qu'elle est encore ferme et droite ? elle travaillera îi cent ans passés... lifaut l'aimer, Madeleine; c'est une vieille servante de la famille.

Madeleine ne l'écoutait pas. Elle était plongée dans une fôvf.Tie inquiète. Puis, avec une anxiété soudaine :

— Crois-tu, demandait-elle, que le ciel ne pardonne jamais?

Son mari, surpris et attristé, l'embrassait alors en lui demandant d'une vois émue pourquoi elle doutait du pardon. Elle ne répondait pas directement, elle murmurait :

— Geneviève dit qu'il faut au ciel son compte de sanglots... [1 n'y apas depardon.

Cette scène se renouvela plusieurs fois. C'était d'ailleurs la seule secousse qui tirât par moments les jeunes époux de leur sérénité. Ils passèrent ainsi les quatre premières années de leur mariage, dans une solitude à peine troublée par les visites des de Rieu,dans un bonheur que les Uimentationsde Geneviève nepou valent ébranler sérieusciiii Tii. il leur fallait un coup plus rude pour les jeter de nouvfauà la douleur,

C<: fut au commencement de la cinquième année, vers les premiers jours de novembre, que Tiburce accompagna Hélène îi Paris. Guillaume et Madeleine, certains de n'être plus dérangés, s'apprêtèrent h passer leur hiver dans la grande salle paisible où ils avaient vécu si tranquillement déjà quatre mauvaises saisons, Un^stant, ils parlèrent d'aller habiter à Paris leur petite maison de la rue de Boulogne; mais ils remirent ce voyage à l'année suivante, comme ils faisaient chaque année; ils ne voyaient plus la nécessité de quitter Véleuil. Pendant deux mois, jusqu'en janvier, ils menèrent leur existence close, égayée par le babil de leur fille qui grandissait. Une paix souverfline les endormait, et ils comptaient bien ne s'éveiller jamais,

Vers le milieu de janvier, Guillaume dut se rendre h Mantes. Une affaire d'intérêt dont ils n'avaient pu confier le soin à personne, devait l'y retenir toute la soirée. II partit en cabriolet, et dit à Madeleine qu'il rentrerait vers les onze heures. La jeune femme l'attendit en compagnie de Geneviève.

Après le dîner, quand la table fut desservie, la protes-. tante étala sa grande Bible, comme d'habitude. Elle lut ç3i et là les pages qui lui tombèrent sous les yeux. Vers la fin de la soirée , le livre s'ouvrit à ce touchant poème de la pécheresse versant des parfums sur les pieds de Jésus , qui lui pardonne ses péchés et lui dit d'aller en paix. La fanatique choisissait rarement un passage du Nouveau- Testament ; ces réoits de rédemption, ces paraboles d'une poésie tendre et exquise ne contentaient pas les ardeurs sombres de son esprit. Ce soir-1^, soit qu'elle obéit <ili hasard qui avait ouvert la Bible ^ un passage de miséricorde, soit qu'elle fût émue par une pensée vague et inconsciente, elle psalmodia l'histoire de Marie-Madeleine d'une voix recueillie, presque douce.

Elle murmurait dans le silence de la salle : « Et une ' . fei^ime de la ville, qui avait été de mauvaise vie, ayant suj

128 HACtllINB FiRM

qu'il était h table dans la maison du Pharisien, y apporta , ' ' un vase d'albâtre, plein d'une huile odoriférante. Et se tenant derrière, aux pieds de Jésus, elle se mit à pleurer; elle lui arrosait les pieds de ses larmes, et les essuyait avec ses cheveux; elle lui baisait les pieds, et elle les oignait avec cette huile... »

Elle continua ainsi, élevant le ton , Mssant tomber un i un les versets, lentement, comme des pleurs étouffés.

Madeleine, jusque-là, avait fait son possible pour ne pas l'entendre. Une soirée en tête-à-téte avec elle, l'e'frayait. Elle lisait elle-même un livre, au coin de la cheminée, s'enfonçant dans sa lecture, attendant Guillaume " avec impatience. Les quelques mots qu'elle saisissait mal-

gré elle de la psalmodie de Geneviève, lui causait uni! sorte de malaise. Mais quand celle-ci commença l'histoir.^ de la pécheresse repentante etpardonnée, elle leva la tète, elle écoula, prise d'une émotion poignante.

Les versets tombaient un à un, et Madeleine croyait • que la grande Bible parlait d'elle, de sa honte, de ses

, pleurs, de ses parfums de tendresse. Ce poëme de dou-

leur et d'adoration n'était-il pas le sien ? Elle s'était agenouillée, et Guillaume lui avait pardonné. Une douceur . ineffable la pénétrait peu k peu, à mesure que le récit se

' déroulait, comme coupé par des soupirs profonds, des

f soupirs de remords et d'espérimce. Elle suivit phrase à

phrase, attendant avec ferveur ta dernière parole de Jésus. S '■ Enfin le ciellui disait qu'il suffisait d'avoir beaucoup aimé,

d'avoir beaucouppleurépourgoùterlajoie de la rédemption. Elle songea h sa vie passée, à sa liaison avec Jacques; le souvenir de cet homme qui la brûlait encore parfois, ne lui causa plus qu'un attendrissement de repentir. Toutes les cendres de cet amour étaient froides, et un souffle de tnisiTicorde venait de les emporter. Comme la Madeleine, dont elle portait le nom, elle pouvait vivre au désert, se purifiant dans son amour. C'était une suprême absolution qu'elle recevait. Si parfois, lorsque Geneviève lisait, il lui avaitsemblé entendre des bouches invisibks, cachées dans

MADELEINE , FÉBAT 129

l'ombre de la vaste salte, la menacer d'un châtiment ter-

nble, elle croyait, (n ce moment, saisir des voix caressantes qui lui donnaient des assurances d'oubli et de félicité.

Quand la protestante arriva à ce verset : « Puis, Jésus dit à ta femme : Tes péchés le sont pardonnes , > Madeleine eut un sourire de céleste joie. Elle sentait des larmes de remerciement lui monter aux. yeux. Elle ne put s'empÊcher de témoigner tout le bonLeur qu'elle venait (d'éprouver.,

— C'est une belle histoire, dit-elle à Geneviève;' je suis heureuse de l'avoir entendue... Vous me la lirei quelquefois.

La fanatique avait levé la tèle; elle regardait la jeune femme de son regard dur, sans répondre. Elle paraissait surprise et mécontente de son goût pour les poèmes tendres du Nouveau-Testament,

— Que je préfère ce récit, continua Madeleine, aux pages cruelles que vous lisez le plus souvent ! Allez, le pardon est doux à accorder, doux à recevoir. La pécheresse et Jésus vous le disent.

Geneviève s'était levée. Elle'se révolta aux accents émus de la jeune femme ; ses yeux prirenlunéclat sombre ; puis, fermant la Bible bruyamment, elle cria de sa voix fatale :

— Dieu le Père n'aurait pas pardonné.

Celte parole terrible, pleine d'un fanatisme farouche, ce blasphème qui niait toute bonté, glaça Madeleine. Il lui sembla qu'un manteau de plomb lui retombait sur les épaules. Geneviève la repoussait brutalement dans l'abtme dont elle venait de sortir; le ciel n'avait pas de pardon, elle était une sotte d'avoir rêvé la douceur de Jésus. Elle fut prise, à ce moment, d'un véritable désespoir. • Qu'ai-je à redouter! pensait-elle, cette femme est folle. » Et , malgré elle , le pressentiment d'un coup qui l'aurait menacée, la faisait regarder autour d'elle d'un air inquiet. La vaste salle dormait dans la lueur jaune de la lampe, le feu luisait sur les briques de la cheminée. Tout ce qui

tâO MADELEINB ^RAT -

entourait la jeune femme, ce grand silence d'une nuit d'hiver, cette lumière voilée qui traînait autour d'elle, lui paraissait cacher un malheur insondable.

Geneviève était allée à la fenêtre.

— Voici Guillaume, dit-elle en revenant au milieu de la pièce.

Une clarté rouge avait couru sur les vitres, le bruit d'une voiture s'arrétant devant le perron, s'était fait entendre. Madeleine, qui attendait son mari avec impatience quelques minutes auparavant, resta assise au lieu de courir à sa rencontre, regardant la porte avec une étrange anxiété. Son cœur battait douloureusement sans qu'elle pût dire pourquoi.

Guillaume entra vivement. Il avait Tair fou, mais d'une folie de joie. 11 jeta son chapeau au loin, sur un meuble^ et s'essuya le front, bien quïl fit grand froid au dehors. Il allait, il venait; enfin, il s'arrêta devant Madeleine; dès qu'il eut retrouvé la voix :

— Devine qui j'ai retrouvé à Mantes? lui demanda-t-il avec une terrible envie de lui dire tout de suite son secret.

La jeune femme, toujours assise, ne répondit pas. Le bonheur bruyant de son mari la surprenait, l'effrayait presque.

— Voyons, répéta-t-il, devine..» cherche... Je te le donne en mille.

— Mais je ne sais, dit-elle enfin, nous n'avons p^ c^wni dont la rencontre puisse te rendre si joyeux. ^

— C'est ce qui te trompe, j'ai rencontré un aad^ le seul, le meilleur...

— Un ami, reprit-elle, vaguement épouvantée.

Guillaume ne put garder sa bonne nouvelle plus longtemps. Il prit les mains de sa femme, et, brusquement :

— J'ai retrouvé Jacques, s'écria-t-il avec une explosion de triomphe.

Madeleine ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste. £lle devint affreusement pâle.

MADELEINE FÉRAT " t31

^— Ce n'est pas vrai, murmura-t-elle; Jacques est mort.

— Ehl non, il n est pas mort. C'est, toute une histoire; je te la conterai...* Quand je Tai aperça à la station de Mantes, j'ai eu peur de lui. Je le prenais pour un revenant.

* Et il se mit à rire, d'un rire d'enfant heureux. Il avait laissé aller les mains de Madeleine qui étaient retombées inertes sur les genoux de la jeune femme. Elle restait écrasée sous le coup, sans voix, morte. Elle aurait voulu se lever pour fuir, qu'elle n'aurait pu remuer un membre. Dans rhébétement de son être, elle n'entendait que les paroles atroces de Geneviève : « Dieu le Père n'aurait pas pardonné. » Dieu le Père, en effet, ne pardonnait pas. Elle avait bien senti que le malheur rôdait autour d'elle, près de l'étreindre à la gorge. Stupide, elle regardait les murs, comme si elle n'eût point connu la vaste salle; la paix de cette pièce lui semblait terrible, maintenant que l'épouvante battait dans son cerveau avec un bruit assour< dissant. Elle finit par fixer ses regards sur la protestante; elle se disait: « C'est cette femme qui est la fatalité, c'est elle qui est allée ressusciter Jacques pour le mettre entre mon mari et moi. »

Guillaume, que la joie aveuglait, s'était approché de Geneviève,

— Il faudra préparer la chambre bleue, lui dit-il.

— Jacques vient demain? demanda la vieille femme qui traitait toujours le chirurgien en petit garçon.

A cette question, qui retentit dans son accablement, Hadeleine se leva enfin. Appuyée sur le dossier de son siège, chancelante :

.— Pourquoi viendrait-il demain! dit-elle rapidement d'une voix fiévreuse. Il ne viendra pas... Il a vu Guillaume à Btantes, c'est tout ce qu'il voulait... Il est allé à Paris, n'est-ce pas II.. Il doit avoir des affaires, des gens à visiter... ;,

Elle balbutiait, ell^ ne savait plus ce qu'elle disait. Guillaume partit d'un joyeux éclat de rire.

•7- Mais Jacques est 1^, dit-il, il sera ici dans une seconde... Tu penses bien que je ne Tai pas lâché... Il aide à dételer le cheval qui s'est blessé... Les chemins sont atroces, et la nuit est d'un noir 1

Puis il alla ouvrir la fenêtre et cria :

— Eh ! Jacques, dépêche-toi ?

Une voix forte, qui venait des ténèbres de la cour, répondit :

— Oui, oui.

Cette voix frafipiîWadeleine en pleine poitrine, comme une masse d^ fer* Elle se laissa glisser de nouveau sur son siège en poussant un soupir étouffé, un râle d'agonie. Oh ! qu'elle aurait voulu mourir ! Qu'allait-elle dire quand Jacques entrerait, quelle serait son attitude entre ces deux frères, son mari d'aujourd'hui et son amant d'autrefois? Elle devenait folle à l'idée de la scène qui allait se passer. Elle pleurerait de rage et de douleur, elle se cacherait le visage entre les mains, tandis que Jacques et Guillaume s'écarteraient avec dégoût; elle se traînerait à leurs pieds, follement, n'osant plus se réfugier dans les bras de son mari, désespérée d'avoir jeté sa honte comme un abtme entre ces amis d'enfance. Et elle se répétait ces paroles : « Jacques est là, il sera ici dans une seconde. » Chaque seconde qui s'écoulait était pour elle un siècle d'angoisse. Les yeux fixés sur la porte, elle baissait les paupières au moindre bruit, pour ne pas voir. Cette situation, cette attente qui dura au plus une minute, renferma toutes les souffrances d'une vie.

Guillaume continuait à marcher joyeusement de long en large. Il finit cependant par s'apercevoir de la pâleur de Madeleine.

— Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il en s'approchant.

— Je ne sais, balbutia-t-elle, j'ai été souffrante toute la soirée.

Puis faisant un effort, elle se souleva, elle appela tout ce qui lui restait d'énergie pour fuir pour retarder U terrible explication.

— Je vais me retirer, dit-elle d'une voix un peu plus fierme. Ton ami nous retiendrait longtemps à causer, et . j'ai vraiment besoin de 'sommeil. Ma tête éclate... Tu me le présenteras demain.

Guillaume, qui se faisait une fête de mettre face à face . les deux seules affections de sa vie, fut contrarié du malaise subit de sa femme. Depuis Mantes, il avait fouetté rudement son cheval ; la pauvre bête s'était même luxé ^ ' une jambe en glissant dans une ornière. Il éprouvait une envie d'enfant d'être à la Noiraude ; il aurait voulu pousser déjà la porte de la salle à manger, s'ima-. ginant, avec des attendrissements de joie, la scène émue qui s'y passerait. Un instant, il eut la fantaisie puérile de jouer une petite comédie ; il présenterait Jacques comme un étranger, et jouirait de î'étonnement de Madeleine^ quand elle apprendrait le nom de Tinconnu. C'est qu'il était en réalité fou de contentement; son cœur allait être plein désormais, plein d'un amour et d'une amitié qui feraient de son existence un long bonheur. Il se voyait unissant les mains de Madeleine et de Jacques, disant à l'une et disant à l'autre : « Voici ton frère, voici ta soeur; aimez-vous, aimons-nous tous les trois jusqu'au dernier souffle. » Ses tendresses nerveuses se plaisaient dans ce rêve.

11 insista pour retenir sa femme. Il lui était dur de re» mettre au lendemain les jouissances de cœur qu'il se pro^ mettait depuis Mantes. Mais Madeleine paraissait si souffrante, qu'il la laissa se retirer. Elle allait sortir par la * pol'te qui donnait sur le vestibule, lorsqu'elle crut entendre un bruit de pas. Elle se rejeta en arrière, d'un moument brusque et effaré, comme si elle eût voulu échapper à une agression subite; puis elle se hâta de disparaître par une porte qui conduisait au salon. Elle avait à peine refermé cette porte, que Jacques entra.

— Ton cheval est fort mal arrangé, dit-il à Guillaume.

Je suis un peu vétérinaire, je crois la bête perdue. ; •

11 disait cela simplement pour parler, regardant, cher- 'rJÉ

- chant dans la pièce, d'un air curieux. Lui qui coDaprenait un peu Tamour en garnement, il était très-intrigué de savoir quelle femme avait pu épouser son ami, ce cœur délicat et faible dont les enthousiasmes amoureux le fai* saient biefi;'ni^ autrefois. Guillaume comprit Tinterrogation muette de son regard.

'— Ma-femifae est souffrante, dit-il, tu la verras demain.

Puis, se tournant vers Geneviève qui n'avait pas encore quitté la salle :

— Vite, reprit-il, fais préparer la chambre bleue. Jacques doit- être brisé de fatigue.

La protestante s'était aperçue de l'émotion poignante de Madeleine. Une. curiosité âpre l'avait seule retenue dans la pièce. Depuis longtemps, son esprit d'inquisiteur flairait le péché chez la jeune femme. Cette belle et forte créature, aux cheveux roux, aux lèvres rouges, exhalait pour elle une odeur charnelle, infernale. Malgré les répugnances de sa religion pour les images, la fanatique possédait dans sa chambre une gravure de la tentation de saint Antoine dont le tohu-bohu démoniaque plaisait à sa nature visionnaire. Geç diablotins qui tourmeataient le pauvre saint avec d'atroces grimaces, cette bouche de l'enfer qui s'ouvrait pour engloutir la vertu à la moindre défaillance, étaient un symbole fidèle de ses croyances religieuses. Dans un coin, des femmes étalaient lascivement leur gorge nue devant le vertueux ermite, et le hasard avait voulu qu'une de ces femmes eut une lointaine ressemblance avec Madeleine. Cette ressemblance frappait singulièrement Timagination ardente de Geneviève; elle s'épouvantait en retrouvant dans la jeune épouse de Guillaume, le sourire gras, la chevelure insolente de la courtisane, du monstre vomi par Tabîme. Souvent même elle l'appelait, dans sa pensée, avec une exaltation d'exorciste, dé l'épithète latine : Lùbrica^ qui. se trouvait écrite sur la marge de la gravure, au-dessous de la diablesse. Tout le bas de cette image, grossièrement imprimée, était ainsi couvert de noms figurés personni-

MAI>ELEINE FERAT 139

fiant un vice dans chaque démon. Lorsque, h la nouvelle de la résurrection de Jacques, le visage de Madeleine eut de brusques contractions, Geneviève fut convaincue que c'était le diable dont elle se trouvait possédée, qui là forçait à faire malgré elle ces grimaces de douleur. Elie crut apercevoir enfin la bête immonde cachée sous cette peau nacrée, dans cette c^air de perdition, et n'aurait pas été trop étonnée de voir le corps superbe et voluptueux de la jeune femme se changer en un monstrueux crapaud. Si elle ne comprit pas le drame qui secouait la malheureuse, elle eut conscience que le péché l'étouffait. Aussi se promit-elle de la surveiller pour la mettre hors d'état de nuire, dans le cas où elle tenterait de faire rentrer, à la Noiraude, Satan qui en était sorti avec Tâme de M. de Viargue, par la cheminée du laboratoire.

Elle se décidait à monter pour préparer la chambre bleue, lorsque Jacques prit gaiement ses mains sèches. Il s'excusa de ne pas l'avoir aperçue en entrant, et renouvela connaissance avec elle. Il lui fit compliment sur sa bonne mine, lui dit qu'elle rajeunissait, finit même par amener un sourire à ses lèvres pâles. Il avait Tentrain un peu lourd d'un garçon bien portant qui a vécu libre et joyeux, sans secousse de cœur. Quand Geneviève se fut retirée, les deux amis s'assirent devant le foyer à demiéteint. Un brasier rose luisait sur les cendres. La grande salle reprenait sa paix endormie.

—Tu dors debout, dit Guillaume en souriant ; mais je ne te garderai pas longtemps. Ta chambre sera vite prête... Ah! mon pauvre Jacques qu'il est bonde se retrouver! Causons, veux-tu? Causons comme autrefois devant cette cheminée où nous réchauffions nos mains glacées, au retour de nos fameuses pêches. En avons-nous pris de ces écrevisses !

Jacques souriait, lui aussi. Ils causèrent des jours écoulés, du présent, de l'avehir ; leurs souvenirs et leurs espé* rances allaient au hasard de la conversation.

Déjà, pendant le trajet de Mantes à Véteuil, Guillaume

avait accablé son ami de questions, sur la façon dont îl s'était sauvé des flots, sur son long silence, sur ce qu'il comptait faire désormais. Il connaissait Thistoire de Jacques, et se la faisait répéter, avec de nouvelles expansions et de nouveaux étonnements.

Le journal que Guillaume avait lu, se trompait. Deux hommes sortirent vivants des débris du Prophète, le chirurgien et un matelot, qui eurent la bonne fortune de s'accrocher à une chaloupe qu'emportaient les vagues. Us seraient morts de faim, si le vent ne les avait poussés à la côte. Là, ils furent jetés avec une telle violence sur des galets, que le matelot s'y écrasa net et que Jacques y resta évanoui, les côtes à demi rompues. Transporté dans une maison voisine, ce dernier demeura mourant près d'une année; le médecin ignare qui le soignait, faillit le tuer plus de dix fois. Quand il fut guéri, au lieu de retourner en France, il continua son voyage et alla tranquillement en Cochinchine, où il reprit son service. Il écrivît une seule fois à son oncle; l'enveloppe contenait une seconde lettre, adressée à Guillaume, que l'avocat de Véteuil devait porter à la Noiraude. Mais le digne homme était mort en laissant à son neveu une dizaine de mille francs de rente; la correspondance de Jacques fut égarée, et jamais il n'eut le courage de reprendre la plume; il avait pour l'encre et le papier l'horreur des gens d'action. Il n'oublia pas précisément son ami, il remit de jour en jour les quelques mots qu'il voulait lui adresser, puis finit par se dire, avec sa belle insouciance de bon vivant, qu'il serait toujours temps de lui donner des nouvelles quand il rentrerait en France. L'annonce de son héritage le laissa assez froid; il était alors l'amant d'une femme indigène dont l'étrange beauté le charmait. Plus tard, cette femme le lassa. Dégoûté du service, il résolut alors de revenir manger ses "entes à Paris. Il était débarqué la veille à Brest. D'ailleurs, il comptait rester un seul jour à Véteuil; il se rendait en toute hâte à Toulon où se mourait un de ses camarades decampagne, qu'un autre vaisseau venaitde ramener

daos ce port; ce garçon Tayaut sauvé d'un mauvais pas, il se faisait un devoir d'aller veiller à son ch^ivet.

Ces détails surprirent beaucoup Guillaume, qui croyait écouter une histoire des Mille et une Nuits. 11 ne se serait jamais imaginé que tant de faits pussent se passer en si peu de temps, lui dont la vie s'était endormie dans une seule pensée de calme et d'affection. Sa nature douce et oisive s'effrayait même un peu de cette multiplicité d'événements.

La causerie des deux amis continuait, joyeuse et cordiale.

r- Comment l s'écria Guillaume, pour la vingtième fois peut-être, tu ne me restes qu'un jour, tu arrives et tu pars de nouveau?. . . Voyons, donne-moi une semaine.

— C'est impossible, répondit Jacques ; je me ferais un crime de laisser mon pauvre camarade seul à Toulon.

— Mais tu reviendras ?

— Certes, dans un mois, dans quinze jours, peut-être.

— Et pour ne plus repartir?

— Pour ne plus repartir, mon cher Guillaume. Je serai à toi, tout à toi. Si tu le désires, je passerai ici la prochaine belle saison... En attendant, je reprendrai le chemin de fer demain soir. Tu as une journée, fais de moi ce qu'il te plaira.

Guillaume n'entendait pas ; il regardait son ami avec attendrissement, et paraissait caresser une rêverie heureuse.

— Ecoute, Jacques, dit-il enfin, je fais un songe que tu peux réaliser : viens vivre avec nous. Cette maison est si vaste, que parfois nous y frissonnons de froid; la moitié des chand[)res sont inhabitées, et ces pièces vides, qui m'épouvantaient jadis, me causent encore un vague malaise. Quand tu seras là, je sens que la Noiraude se trouvera toute peuplée. Tu prendras un étage entier si tu veux; tu y vivras à ta guise, en garçon. Ce que je te demande, c'est ta présence, ce sont tes bons rires et tes franches poignées de maki; ce que je t'offre, c'est notre tranquille

félicité, notre paix de toutes les heures. Si tu savais comme il fait tiède et bon dans les coins oi!i se cachent deux amants ! N*es-tu pas temé de le reposer au fond de notre trou perdu? Habite cette demeure, je t'en prie; consens à y passer des années, loin du bruit, loin du monde ; apprends à goûter notre sommeil, et tu verras que tune voudras jamais plus te réveiller. Tu nous apporteras ta gaieté, nous le donnerons de notre rêverie. Je resterai ton frère, et ma femme deviendra ta sœur.

Jacques écoutait en souriant les paroles émues de Guillaume. Toute son attitude raillait doucement.

— Mais, regarde-moi donc! s'écria-t-il pour toute réponse.

11 prit la lampe et s'éclaira la face. Son visage s'était comme épaissi et durci; les vents de. la mer, le grand soleil l'avaient couvert d'un hâle couleur de brique ; les traits s'en trouvaient empâtés par l'existence rude que le chirurgien avait menée. Il paraissait avoir grandi, être devenu plus gros ; ses épaules carrées, sa poitrine large, ses membres solides en faisaient une sorte de lutteur, aux poings énormes, à la tête bestiale. Il revenait légèrement brute; les quelques délicatesses de son enfance s'étaient émoussées dans son métier de coupeur de membres; il avait tant mangé, tant ri, si bien vécu de la vie animale, pendant ses années de service, qu'il n'éprouvait plus de besoins de cœur, et qu'il lui suffisait de contenter sa chair. Au fond, il restait bon enfant, mais il était inca* pable de comprendre l'amitié à la façon passionnée, absolue de Guillaume. Il rêvait une vie de plaisirs positifs, une vie exempte de tout lien, passée ici et là, au fond des alcôves les plus tièdes, autour des meilleures tables. Son ami qui ne l'avait pas encore examiné attentivement, fut surpris de le retrouver si mûr, si enfoncé dans sa graisse; il n'était plus qu'un enfant débile à c6lé de lui.

— Eh bien ! je te regarde, répondit-il d'un air inquiet, prévoyant où il voulait en venir.

— £t tu ne me renouvelles plus ton offre, n'est-ce past

RADELKINE FÉB^T 139

mon cher Guillaume, reprit Jacques avec un gros rire. Je mourrais dans ton air calme, j'aurais certainement un coup de sang avant la lin de la première année.

— Non, non, le bonheur fait vivre.

— Hais Ion bonheurne sera jamais le mien, enfant que tuesl Cette demeure serait une tombe pour moi, ton amitié ne me sauverait pas de l'ennui écrasant de ces grandes pièces vides dont tu me parles... Je suis franc, je sais que nous ne pouvons nous fâcher.

Et comme il voyait Guillaume tout désolé de son refus : ■ — Je ne dis pas, continua-t-il, que je n'accepterai jamais (on hospitalité. Je viendrai vous voir, passer un mois avec vous de temps à autre. Je t'ai déjà demandé à m'installer chez toi l'été prochain. Mais, dès les premiers froids, j'irai me chauffer à Paris... M'enterrer ici sous la neige, ah! mais non, mon brave!

Sa voix forte, sa gaieté sanguine blessaient le pauvre Guillaume qui ne pouvait se consoler de voir son cher rêve évanoui.

— Et que comptes-tu faire à Paris? demanda-t-il,

— Je ne sais pas, répondit Jacques. Rien sans doute. Il y a assez longtemps que je travaille. Puisque mon oncle a eu l'excellente idée de me laisser des rentes, je vais vivre joyeusement au soleil. Oh I je ne serai pas embarrassé de mon temps. Je mangerai bien, je boirai sec, j'aurai pour me désennuyer plus de belles fiUes que je n'en voudrais,.. Et voili, mon cher garijonl

Il eut un nouvel éclatde rire. Guillaume hochait la tête.

— Tu ne seras pas heureux, dit-il. A ta place, je me marierais, je viendrai» ici, dans cette retraite palisiLle où le bonheur est sur. Entends ce grand silence qui nous environne, regarde la lueur paisible de cette lampe : c'est là ma vie. Dis- toi quelle existence douce tu mènerais dans ce calme parfait, si lu avais au cœur une tendresse, et que tu eusses devant toi, pour contenter cette terulresse, des jours, des mois, des années semblables, également tranquilles... Marie-loi et viens.

Cette idée de mariage et de retraite dans une chartreuse d'amour, finit par paraître singulièrement comique à l'ancien chirurgien.

Ah! quel tempérament d'amoureux! s'écria-t-iL II

ne veut pas croire qu'il n'y a que lui sur la terre bâti de ceite façon... Mais, mon pauvre ami, on n'en fait plus des maris comme toi. Si je me mariais, je battrais peut-être ma femme au bout de huit jours, bien que je ne sois pas méchant. Comprends donc que nous n'avons pas le môme sang dans les veines. Tu as pour la femme un respect ridicule; moi, je la considère comme un régal exquis, mais dont il ne faut pas se donner chez soi fles indigestions. Si je me mariais et si je me retirais ici, je plaindrais sincèrement la triste créature que j'y enfermerais en ma compagnie.

Guillaume haussa les épaules.

— Tu te fais plus noir que tu n'es, dit-il. Tu adorerais ta femme,, tu la regarderais comme une idole le jour où elle te donnerait un enfant. Ne te moque pas de mon respect ridicule ; ce sera tant pis pour toi si tu ne l'as jamais. On ne doit aimer qu'une femme en sa vie, celle qui vous aime, et vivre tous deux de ce mutuel amour.

Voilà une phrase que je reconnais, répondit Jacques

avec quelque ironie; tu me l'as dite déjà sous les saules du ruisseau. Allons, lu n'a pas changé, je retrouve mon enthousiaste d'autrefois... Que veux-tu, je n'ai pas changé davantage, je comprends l'amour autrement. Une liaison éternelle me ferait peur, j'ai toujours évité de m'acoquiner à une jupe, et je m'arrange de façon à désirer toutes les femmes pour n'en aimer aucune. Le plaisir à sa douceur, mon cher trappiste...

Il s'arrêta un instant, puis il demanda tout à coup^ de sa voix brutale et joyeuse :

— Es-tu heureux, toi, avec ta femme?

Guillaume qui s'apprêtait à plaider en faveur de ses sentiments d'éternelle tendresse, fut calnié par cette

UADELBIMB pdRAT 1^1

question personnelle qm éveillait en lui la sensaCion délicieuse de ses quatre dernières années de bonheur.

— Oh! oui, heareuï, bien heureux, répondit il d'une voix attendrie. Tu ne peux l'imaginer une telle félicité, toi qui refuses de la goûter. C'est un bercement sans (in : il me semble que je suis redevenu enfant et que j'ai trouvé une mère. Depuis quatre ans, nous vivons dans une pure joie. J'aurais voulu que tu fusses là pour apprendre à aimer. Ce silence, cette ombre qui t'effrayent, nous ont endormis dans un rêve divin. Et jamais nous ne nous réveillerons, mon ami ; j'ai la certitude et l'avanl-goùt d'une éternité de paix.

Jacques, tandis qu'il parlait, le regardait avec curiosité. 11 avait un vif désir de l'interroger sur sa femme, sur la bonne âme qui consentait à se noyer dans un pareil fleuve de lait.

— Ta femme est jolie ï demanda-t-il crûment.

— Je ne sais pas, répondit Guillaume, je l'aime beaucoup... Tu la verras demain.

— Est-ce à Véteuil que tu l'as connue!

— Non. Je l'ai rencontrée à Paris, Noos nous sommes aimés, et je l'ai épousée.

II sembla à Jacques qu'une légère rougeur montait aux joues de son ami. Il eut vaguement conscience de la vérité. Il n'était pas homme à s'arrêter dans son interrogatoire.

— Est-ce qu'elle a été ta maîtresse avant d'éire ta femme? demanda-t-il encore.

— Oui, pendant un an, répondit simplement Guillaume. Jacques se leva, fit quelques pas en silence. Puis il revint se planter devant son ami, et, d'une voix grave :

— Autrefois, dit-il, tu m'écoulais quand je te grond; Laisse-moi reprendre pour un instant mon ancien rôle de prolecteur... Tu as fait une sottise, mon brave : on n'épouse jamais sa maîtresse. Tu ignores la vie; un )our tu comprendras ta faute, tu te souviendras de mes paroles. Ces sortes de mariages sont exqtiis, mais

tournent toujours mal : on s'adore pendant quelques années et Ton se déteste le restant de ses jours.

A son tour, Guillaume s'était levé vivement.

-— Tais-toi ! s'écria-t-il avec une soudaine fermeté. Je t'aime bien comme tu es, mais je ne veux pas que tu nous juges à l'exemple des autres ménages. Quand tu auras vu ma femme, tu te repentiras de les paroles.

— Je m'en repens déjà, si tu le désires, dit rancien chirurgien en gardant son air grave. Mettons que l'expérience m'ait rendu sceptique et que je ne comprenne rien à tes raffinements de tendresse. J'ai' parlé comme je pense. Il est un peu tard pour te donner des conseils; mais, à l'occasion, tu pourras tirer quelque profit de mon avertissement.

Il y eut un silence pénible. A ce moment, un domestique vint annoncer que la chambre bleue était prête. Guillaume retrouva son bon sourire ; il tendit la main à son ami, dans un geste cordial et caressant.

— Monte te coucher, reprit-il. Demain il fera jour, tu verras ma femme et ma petite Lucie... Va, je te convertirai ; je te ferai épouser quelque brave fille, et tu finiras par venir t'enterrer dans cette vieille maison. Le bonheur est patient, il t'y attendra.

Les deux jeunes gens marchaient en causant. Quand ils furent dans le vestibule, au pied de l'escalier, Jacques prit à son tour la main de son vieux camarade.

— Ne m'en veux pas de mes paroles, dit-il en montrant une grande effusion ; je ne désire que ton bonheur.... Tu es heureux, n'est-ce pas?

Il montait déjà les marches du premier étage.

— Ehl oui, répondit Guillaume avec un dernier sourire, tout le monde est heureux ici... A demain.

Comme il rentrait dans la salle à manger, il aperçut Madeleine droite au milieu de la pièce. La jeune femme avait entendu toute la conversation des deux amis. Elle était restée derrière la porte du salon, clouée là par la voix de Jacques. Celte voix, dont elle retrouvait les

MiDELElNE FERAT 143

moindres inflexions, la secouait étrangemeiit. Elle suivait les phrases, se rappelant les .gestes et les mouvements de tête dont le causeur devait les accompagner. La porte qui la séparait de son ancien amant, n'existait pas pour elle; elle s'imaginait Ta voir devant les yeux, vivant, agissant, comme au temps où il la prenait sur sa poitrine dans la chambre de la rue Soufflet. La présence, le voisinage de cet homme lui causait une volupté amère; sa gorge se serrait d'angoisse à ses gros rires, sa chair brûlait des fièvres qu'il lui avait fait connaître le premier. Elle était, avec une secrète horreur, attirée vers lui; elle aurait voulu fuir, elle ne pouvait, elle goûtait une jouissance involontaire à le voir ressusciter. Plusieurs fois elle se baissa, d'un mouvement instinctif, cherchant à l'apercevoir par le trou de la serrure, pour le mieux reconnaître. Les quelques minutes qu'elle demeura ainsi, défaillante, appuyant les mains contre la porte, lui parurent une éternité de tourments. « Si je tombe, pensait-elle, ils viendront, et je mourrai de honte. » Certaines phrases de Jacques la frappèrent au cœur; quand il déclara qu'on ne devait jamais épouser sa maîtresse, elle se mit à sangloter, étouffant ses larmes, craignant d'être entendue. Cette causerie, ces projets de bonheur qu'elle allait fouler aux pieds, ces confidences qui la blessaient au pjus profond de son être, furent pour elle un supplice indicible. Elle saisissait à peine la voix douce de Guillaume ; elle n'avait dans les oreilles que cette voix gron«« dante de Jacques qui éclatait terriblement au milieu de son ciel calme. Elle se sentait foudroyée.

Quand les deux amis allèrent jusqu'au pied de l'escalier, elle fit un suprême effort, en se disant qu'il fallait en finir. Après ce qu'elle venait d'entendre, il lui était impossible d'accepter jusqu'au lendemain une pareUle situa- , tion. Sa nature droite se révoltait. Elle revint dans la salle k manger. Ses cheveux roux s'étaient dénoués; son visage, horriblement pâle, avait de brusques contractions; ses yeux dilatés semblaient des yeux ternes et fixes de

femme folle. Guillaume, surpris de la retrouver là, fut effrayé de son désordre. Il courut à elle.

— Qu'as-tu, Madeleine? lui demanda-t-il ; tu ne t'es pas couchée ?

Elle répondit d'une voix sourde, en montrant la porte du salon :

— Non, j'étais là.

Elle fit un pas vers son mari, lui posa les mains sur les épaules, et, le regardant de ses yeux froids :

— Jacques est ton ami? demanda-t-elie d'un ton bref»

— Oui, répondit Guillaume étonné, tu le sais bien,, je t'ai dit quel lien puissant nous attachait Tun à l'autre.... Jacques est mon frère, et je désire que tu l'aimes conâme une sœur.

A ce mot de sœur, elle eut un étrange sourire. Elle ferma les yeux un instant; puis levant les paupières, plus pâle et plus résolue :

— Tu rêves de lui faire partager notre vie, reprit-elle ; tu voudrais qu'il vint habiter avec nous pour l'avoir toujours à ton côté?

— Certes, dit le jeune homme, c'est là mon plus cher désir... Je serais si heureux avec toi et lui, je m'appuierais sur vous, je vivrais entre les seuls êtres qui m'aiment au monde... Dans notre jeunesse, nous avions juré, Jacques et moi, d'avoir tout en commun.

— Ah I vous aviez fait ce serment, murmura Madeleine, frappée au cœur par la phrase innocente de son mari.

Jamais l'idée de partage entre Jacques et Guillaume ne l'avait tant écœurée. Elle dut garder le silence; sa gorge se séchait, elle n'aurait plus trouvé que des cris pour confesser la vérité. A ce moment, Geneviève entra dans la pièce, sans que les époux fissent attention à elle ; elle vit leur trouble, elle se tint droite au fond de l'ombre ; ses jeux («rdents luisaient, ses lèvres remuaient silencieusement, comme si elle eût prononcé à voix basse des paroles de conjuration.

Pciidaai toute la confession de Madeleine, elle re^ta

là, immobile, implacable, pareille à la figure roide et muette du Destin,

— Pourquoi me fais-tu ces questions ? demanda enfin Guillaume, vaguement épouvanté par l'attitude de sa femme.

Cette dernière ne répondit pas sur-le-champ. Elle continuait à peser de ses mains sur les épaules de son mari, à le regarder de près, dans les yeux, avec une fixité cruelle. Elle espérait qu'il lirait la vérité sur son visage et qu'elle n'aurait pas ainsi à avouer sa honte tout haut. Un aveu immédiat lui coûtait horriblement. Elle ne savait quels mots employer. Il fallait cependant qu'elle se décidât.

— J'ai connu Jacques à Paris, dit-elle lentement.

— N'c^t-ce que cela? s'écria Guillaume, qui ne comprit pas. Tu m*as fait une peur!... Eh bien! si tu as connu Jacques à Paris, il sera pour nous deux une vieille connaissance, voilà tout.... Crois-tu que je songe à rougir de loi? J'ai déjà conté notre histoire à mon ami, je suis fier de nos amours.

— J'ai connu Jacques, répéta la jeune femme, d'une voix plus rauque.

— Eh bien?...

L'aveuglement, la confiance absolue de son mari torturaient Madeleine. Il ne voulait pas comprendre, il la forçait à être brutale. Elle eut un élan de rage.

— Écoute, s'écria-t-elle violemment, tu m'as suppliée de ne jamais te parler de mon passé. Je t'ai obéi, j'ai presque oublié. Mais voilà que le passé ressuscite et m'écrase, moi qui vivais tranquille ici. Je ne puis pourtant pas me taire ; il faut que je te parle de cela, pour que tu empêches Jacques de me voir.... Je l'ai connu, comprends-tu?

Guillaume s'affaissa sur une chaise, au coin de la che-< minée. Il crut qu'il recevait un coup sur le crâne, il tendit les mains en avant comme pour s'accrocher dans sa chute. Tout son corps se glaçait. Le tremblement nerveux qui lui avait fait fléchir les jambes, le secouait des pieds

\lii MADELEINE ÉÉMT

à la tête, et donnait à ses dents un petit claquement sec et régulier.

— Lui!... ohl malheureuse 1 malheureuse! répéta- 1 -il d'une voix brisée.

Il joignit les mains, dans une attitude de prière. Ses cheveux légèrement dressés sur ses tempes, ses prunelles agrandies, ses lèvres blanches et fiévreuses, toute sa face bouleversée par une angoisse poignante, semblait prier le ciel de ne point le frapper avec tant de cruauté. H y avait en lui plus d'épouvante que de colère. Jadis il prenait cette attitude au collège quand ses camarades venaient de le rouer de coups, et qu'Use désespérait dans un coin, en se demandant quelle faute il avait pu commettre. Il ne trouvait, au fond de son cœur saignant, pas un reproche, pas une insulte qu'il pût jeter à Madeleine pour soulager sa douleur ; il se contentait de la regarder en silence de ses grands yeux d'enfant suppliants et terrifiés.

La jeune femme souhaitait qu'il la battît. Elle se serait révoltée sous sa main, elle aurait retrouvé son énergie. Ses regards désespérés, sa pose de victime la jetèrent toute pantelante à ses pieds.

— Pardon, balbutia-t-elle en se traînant à terre, pleurante, les cheveux sur la face, secouée par des crises de sanglots, pardon, Guillaume. Tu souffres, mon ami. Ah ! Dieu est sans pitié. 11 châtie ses créatures en maître jaloux et implacable. Geneviève avait raison de frissonner devant lui et de m'épouvanter de sa colère. Je ne croyais pas cette femme, j'espérais que le ciel pardonnait quelquefois. Il ne pardonne jamais. Je disais : Le passé est mort, je puis vivre en paix. Le passé, c'était cet homme que la mer avait englouti. Il était enseveli avec ma honte au fond des vagues, roulé dans les profondeurs de l'Océan, battu contre les rochers, disparu pour toujours. Eh bien ! non, il ressuscite, il revient du gouffre avec ses gros rires; la fatalité le jette à la côte et l'envoie nous voler notre bonheur.... Comprends-tu cela, toi, .Guillaume? Il était mort, ex il n'est plus mort.... C'est bête et cruel à en mourir. . ..

lUDHEINB rtRkt 147

Va, le del ne fait que de ces luiracles-lâ. Il se serait bien gardé de tuer Jacques tout à fait. It avait besoin de ce revenant pour me châtier.... Quelle faute avons-nous donc commise? Nous nous sommes aimés, nous avons été heureux. C'est de notre félicité que nous sommes punis. Dieu ne veut pas que sa créature vive paisible. Cela me soulagerait de blasphémer.... Greneviève a raison.... Le passé, la faute ne meurt pas.

— Malheureuse 1 toalbeureuse I répétait Guillaume.

— Bappelle-toi, je ne voulais pas accepter le mariage que tu m'offrais. Lorsque tu m'as suppliée dem'unir à toi, *.u te souviens, ce triste soir d'automne, au bord de la source que les pluies avaient rendue fangeuse, une voix me criait de ne pas compter sur la clémence du ciel. Je te disais : Restons comme nous sommes; nous nous aimons, cela suffit; nous nous aimerions peut-être moins si nous étions maHés. £t toi tu insistais, disant que tu désirais me posséder tout entière, ouvertement; tu me parlais d'une vie de paix, tu prononçais les mots d'estime, de tendresse éternelle, d(C foyer commun. Ah! que ne me suis-je montrée impitoyable, que n'ai-je écouté la terreur secrète qui m'avertissait! Tu m'aurais accusée alors de ne point t'aimer, mais aujourd'hui je fuirais devant Jacques, je disparaîtrais de ton existence, sans salir tes affections d'enfant,, sans t'entralner avec moi dans la boue. Je pensais qu'en restant ta maltresse, si jamais je devenais infâme à les yeux, si jamais nous nous rencontrions face S face avec ma boute, tu pourrais me chasser comme une Fille et employer ton dégoût à m'oublier. Je serais encore une créature perdue qui passe d'un lit dans un autre, et que ses amants jettent à la porte, à la première rougeiir que son ignominie leur fait monter au front. Et voilii que naus avons une petite fille.... Obi pardonne, mon ami. J'ai été bien lâche de te céder.

— Malheureuse 1 malheureuse ! répétait toujouis Guillaume.

— Obi oui, j'ai étélàche,maisU faut tout comprendra

l&S 1IAD1SLEINE fÈÊULt

Si tu savais combien j*étais laese, combien j^avais besoin de repos!... Va, je ne me fais pas meilleure que les autres; seulement, je sais que j'ai gardé mes fiertés, j'ai cédé par besoin d'estime, par envie de guérir les blessures de mon orgueil. Quand tu m'as donné ton nom, il m'a semblé que tu me lavais de toute souillure. Il parait que la boue fait des taches ineffaçables.... D'ailleurs, j'ai lutté, n'est-ce pas? J'ai passé toute une nuit à me demander si je ne commettrais pas une mauvaise action en acceptant ton offre. Le matin, je devais refuser, Tu es arrivé .comme je dormais encore, ettu<m'asprise dans tes bras; je me souviens, tes vêtements sentaient l'air frais du matin ; tu avais marché au milieu des herbes humides pour accourir plus vite, et tout mon courage s'en est allé. Cependant j'avais vu Jacques dans mon insomnie. Le spectre médisait que je lui appartenais toujours, qu'il assisterait à notre mariage, qu'il habiterait notre alcôve.... Je me suis révoltée, j*ai voulu me prouver que j'étais libre, et j'ai été lâche, lâche, lâche.... Ahl que je dois t'écœurer, et que tu fais bien de me haïr.

— Malheureuse! malheureuse! disait la voix basse et monotone de Guillaume.

— * Plus tard, j'ai été sotte, je me suis applaudie avec impudence d'avoir commis une lâcheté. Pendant quatre ans, le ciel a eu la raillerie cruelle de me récompenser de mon action mauvaise. Il voulait me frapper en plein calme pour rendre le coup mortel.... Je vivais tranquille dans cette pièce, je me persuadais par moments que j'y avais toujours vécu. Je me croyais honnête quand j'embrassais notre petite Lucie.... Quelles tièdes journées, quelles caresses bienfaisantes, que de tendresse folle et de bonheur volé! Oui, je volais tout cela: ton amour, ton estime, ion nom, la sérénité de notre vie, les baisers de ma fille. Je ; ne méritais rien de bon, rien de digne. Comment ai-je pu ' ne pas comprendre que la destinée s'amusait de moi, et qu'elle devait un jo :r ou l'autre m'arracher ces joies qui n'étaient pas faites pour une créature de mon espèce? Non»

MADELEINE PÉRAT 149

je m'étalais stupidement dans ma félicité, dans mon vol ; je finissais par m'imaginer que ces jours heureux m'é-^ taient dus; j'avais la naïveté de me dire que ces jours seraient éternels. Et puis tout a croulé!... Eh bieni ce n'est que justice- Je suis une misérable. Mais toi, Guillaume, lu ne dois pas souffrir. Je ne veux pas que lu souffres, entends'lu.... Je vais m'en aller, tu m'oublieras, tu n'entendras jamais plus parler de moi....

Et elle sanglotait, affaissée au milieu de ses jupes, écartant ses cheveux que les larmes lui collaient aux joues. Le désespoir de cette puissante créature, dont un coup brusque brisait l'énergie habituelle, était plein d'un sourd grondement de colère. Elle se faisait humble, mais des rages soudaines la prenaient, et alors elle aurait voulu injurier le destin. Elle se serait calmée plus vite si son orgueil eût moins souffert. Une seule pensée douce l'attendrissait réellement : elle avait pitié de Guillaume. Ses genoux ayant glissé, elle se trouvait assise à terre ; tandis qu'elle parlait avec l'accent saccadé d'un moribond qui a le délire, elle levait les yeux vers son mari d'une façon suppliante, comme pour le prier de ne pas s'abandonner ainsi à l'angoisse.

Guillaume, hébété, stupide, la regardait d'un air morne se tratner sur le carreau. Il s'était pris la tète entre les mains, il répétait : La malheureuse! la malheureuse! avec le balancement de cou d'un idiot qui n'aurait trouvé que celte parole au fond de son crâne vide. Il n'y avait, en effet, rien que cette plainte dans son pauvre être endolori. Il ne savait plus même pourquoi il souffrait; il se berçait de ces litanies lamentables, de ce mot dont le sens avait fini par lui échapper. Quand sa femme cessa de parler, la voix étranglée par la douleur, il parut tout surpris du grand silence qui régna. Il se souvint alors, il eut un geste de souffrance indicible.

— Tu savais pourtant que Jacques était mon ami, mon frère, dit-il d'une voix étrange, d'une vOix qui n'était plus la sienne.

MADELEINE PÉBAT

Madeîeine secoua îa tête d'un air de souverain mépris.

-^ Je savais tout, reprit-elle. J*ai été lâche, te drs-je, lâche et infâme. Tu le souviens du jour où tu es revenu en larmes, rue de Boulogne? Tu apportais la nouvelle de la mort de Jacques, Eh bien ! avant ton arrivée, j'avais, découvert le portrait de cet homme. Dieu m'est témoin que, ce jjour-là, j'ai voulu fuir pour t'épargner la douleur de m'avoir partagée avec ton frère... C'est le destin qui m'a tentée. Notre aventure est une sinistre plaisanterie du ciel.... Quand j'ai cru que le passé n'était plus, quand j'ai appris que Jacques ne pouvait se lever entre nous, j'ai faibli, je n'ai pas eu le courage de sacrifier mes tendresses, je me suis dit pour m'excuser que je ne devais point te désoler en me séparant de toi. Et, à partir de cette heure, j'ai menti, j'ai menti par mon silence..*. La honte ne m'étouffait pas. J'aurais gardé ce secret à jamais; tu serais mort peut-être dans mes bras sans savoir qu'avant toi j'avais serré ton frère «ur ma poitrine.... Mes étreintes te glaceraient aujourd'hui, et tu songes avec dégoût à nos cinq années d'amour. Moi, j'ai accepté tranquillement toute cette infamie. C'est que je suis mauvaise.

Elle s'arrêta brusquement, haletante, prêtant l'oreille ; son visage anxieux exprimait un effroi subit. La porte de la salle donnant sur le vestibule était demeurée à demi ouverte, et il lui avait semblé entendre un bruit de pas dans l'escalier.

— Écoute, murmura-t-elle, Jacques descend.... Sais-tu bien qu'il pourrait venir d'un moment à l'autre ?

Guillaume fut comme éveillé en sursaut. Pris de la même anxiété, il tendit également l'oreille. Ils restèrent ainsi un instant, tous deux demi-courbés, assourdis et étouffés par les battements de leur cœur. On eût dit qu'un assassin était là, dans les ténèbres du vestibule, et qu'à chaque seconde ils s'attendaient à le voir pousser violemment la porte et se précipiter sur eux, un couteau au poing. Guillaume frissonnait plus encore que Madeleine. Maintenant qu'il connaissait la vérité,i! ne pouvait supporter

MADELEINE FERAIT l51

l'idée de se retrouver face à face avec Jacques; une explication immédiate révoltait son esprit délicat et faible. La supposition que sa femme faisait, la pensée qi e son ami allait peut-être redescendre, achevait de Taffc 1er, après la crise qui venait de le briser. Quand il eut vainement écouté, il reporta ses regards sur Madeleine, il la contempla à ses pieds avec un abattement, un abç adon poignants. Tout son être éprouvait un besoin si prême de consolation.

D'un mouvement instinctif, il se laissa glisser entre les bras de la jeune femme, qui le reçut et le serra contre sa poitrine.

Longtemps, ils pleurèrent. Ils semblaient vouloir se lier à jamais d'une étreinte, s'attacher si fortement Tunà l'autre que Jacques ne pût les séparer. Guillaume avait noué ses mains derrière le dos de Madeleine, et il sanglotait, le front appuyé sur son épaule, comme un enfant. Il lui pardonnait par ses larmes, par cet abandon subit qui venait de le jeter là. Sa faiblesse disait : « Tu n'es pas coupable ; c'est le hasard qui a tout fait. Tu le vois, je t'aime encore, je ne te juge pas indigne de ma tendresse. Ne parle plus de séparation. » Et sa faiblesse disait aussi : « Console-moi, console-moi ; prends-moi sur ton sein et berce-moi pour soulager mes souffrances. Ah! que je pleure et que j'ai besoin de trouver un refuge dans tes bras! Ne me quitte pas, je t'en prie. Je mourrais si j'étais seul, je ne pourrais supporter le poids de ma douleur. J'aime mieux encore saigner sous tes coups que de te perdre. Panse les blessures que tu m'a faites» sois bonne maintenant, sois caressante. » Madeleine entendait parfaitement ces paroles dans le silence, dans les soupirs étouffés de son mari. Elle dut avoir pitié de cette nature nerveuse et la consoler. D'ailleurs, une grande douceur lui venait de ce pardon absolu, de cette miséricorde muette, toute de larmes et de baisers. Son mari lui aurait dit : « Je te pardonne, » elle eût hoché tristement la tête; mais il ne lui disait rien, il s'abandonnait, il se

152 HADELEINE FÉRAT

mcfaait sur sa poitrine, il frissonnait de peur en lui demandant Taide de son affection, et elle se calmait peu à peu, elle/se soulageait à le sentir si perdu en elle, si reconnaissant de ses étreintes.

Elle se dégagea là première. IL était déjà une heure du matin. Il fallait prendre un parti.

— Nous ne pouvons attendre son réveil, dit-elle en évitant de nommer Jacques. Que comptes-tu faire?

- Guillaume la regarda d*un air si bouleversé qu'elle désespéra de tirer de son trouble une décision énergique. Elle ajouta cependant :

— Si nous lui disions tout, il s'en irait, il nous laisserait tranquilles. Tu pourrais monter.

— Non^-non, balbutia le jeune homme, pas maintenant, plus tard.

— Veux-tu que je monte auprès de lui, moiî

— Toi!

Guillaume prononça ce mot avec un étonnement épouvanté. Madeleine s'était offerte, poussée par sa nature nette et courageuse. Mais il ne comprenait point la logique de son offre, il la regardait comme une véritable monstruosité. La pensée de sa femme se retrouvant seul à seule avec son ancien amant, blessait ses délicatesses, le torturait d'une vague jalousie.

— Que faire alors? demanda Madeleine.

Une répondit pas sur-le-champ. Il lui avait semblé entendre de nouveau un bruit de pas dans l'escalier, et il écoutait pâle d'anxiété, comme lors de leur première panique. Le voisinage de Jacques, l'idée de cet homme venant Si lui et lui tendant la main, lui causait une angoisse de plus en plus cuisante. Une seule pensée battait dans sa tète, celle de fuir, de se soustraire à une explication, de se réfugier au fond de quelque solitude où il pourrait se calmer. Toujours sa nature, dans les situations pénibles, cherchait à gagner du temps et à aller reprendre plus loin son rêve de paix. Quand il reteva la tête :

— Allons-nous-en, dit-il d'une voix basse ; mon cer-

'- XADSLRIKB FÉIUT > 1?3

ireau éclate, Je suis incapable en ce moment de prendre un parti... Il ne doit passer ici qu'une journée. Quand il sera parti, nous aurons un mois devant nous pour retrouver et assurer notre bonheur.

Cette fuite qu'il lui proposait répugnait au sens droit de Madeleine. Elle comprenait que cela n'arrangerait rien et les laisserait tout aussi frissonnants.

— Il vaudrait mieux en finir, reprit-elle.

— Non, viens, je t'en prie, murmura Guillaume avec insistance... Nous irons coucher dans notre petite maison; demain nous y passerons la journée, nous y attendrons son départ... Tu sais combien nous avons été heureux dans ce coin perdu; l'air tiède de cette retraite nous apaisera; nous oublierons, nous nous aimerons comme au temps oii j'allais te voir en cacnette... Si l'un de nous le revoit, je sens que notre félicité est morte.

Madeleine fit un geste de résignation. Elle était toute secouée elle-même, et elle sentait son mari si affolé qu'elle n'osait plus exiger de lui une décision héroïque.

— Soit, dit-elle, partons. Allons où tu voudras.

Les époux regardèrent autour d'eux. Le feu était mort, la lampe ne répandait plus qu'une lueur vacillante et jaunâtre. Cette vaste salle, où ils avaient passé tant de chaudes soirées, s'étendait sombre, glaciale, lugubre^ Au dehors, un grand vent s'était élevé, heurtant les fenêtres qui gémissaient. Il semblait que l'ouragan d'hiver passait dans la pièce, emportant avec lui toute la joie, toute la paix de la vieille demeure. Comme Guillaume et llaÉeleine se dirigeaient vers la porte, ils aperçurent dans l'ombre Geneviève, droite, immobile, qui les suivait de ses yeux luisants.

Pendant la longue scène de désespoir à laquelle elle venait d'assister, la vieille femme avait gardé son attitude rigide et implacable. Elle goûtait une volupté farouche à écouter ces sanglots et ces cris de la chair. La confe^ion de Madeleine lui ouvrait un monde de désirs et de regrets, de jouissances et de douleurs qui n'avaient

jamais secoué son corps vierge, et dont le tableau lui faisait songer aux joies cruelles des damnés. Elle se disait qu'ils devaient rirejBt pleurer ainsi, ceux que les flammes lèchent et caressent de leurs langues ardentes. Dans son horreur, il y avait une curiosité poignante, la curiosité d*une femme qui a vieilli au milieu de besognes grossières, sans connaître d*homme, et qui entend brusquement le récit d'une vie de passion. Peut-être même enviat^elle un instant les plaisirs amers du péché, les brûlures infernales dont la poitrine de Madeleine se trouvait déchirée. Elle ne s'était pas trompée : cette créature venait de Satan, le ciel l'avait mise sur la terre pour la damnation des hommes. Elle la regardait se tordre et s'écheveler, comme elle eût regardé les tronçons d'un serpent remuer dans la poussière : les larmes qu'elle répandait lui paraissaient être les larmes de rage d'un démon qui se voit démasqué; ses cheveux roux dénoués, son cou gras et blanc gonflé de soupirs, tous ses membres vautrés à terre lui semblaient fumer d*une odeur charnelle et nauséabonde. Elle retrouva Lubrica, le monstre au^ seins larges, aux bras tentateurs, l'infâme courtisane cachant un tas de boue infecte sous le satin de sa peau nacrée et voluptueuse.

Quand Madeleine s'avança vers la porte, elle fit un pas en arrière pour éviter son contact.

X — Lubrica, Lubrica, murmurait-elle entre ses dents... L'enfer t'a vomie, et tu tentes le saint en découvrant ton impure nudité. Ta chevelure rouge, tes lèvres rouges brûlent encore du feu éternel. Tu as blanchi ton corps et tes dents dans les brasiers du gouffre. Tu t'es engraissée du sang de tes victimes. Tu es belle, tu es forte, tu es impudique parce que tu te nourris de chair... Mais un souffle de Dieu te fera tomber en poussière, Lubrica, fille 'maudite, et tu pourriras comme une chienne crevée sur le bord d'un chemin...

Les époux ne purent saisir que quelques-unes de ces '^'^roles qu'elle màchonfuût fiévreusement, comme une

Jr

prière d'exorcisme qui l^evait la protéger contre les attaques du démon. Ils croyaient tous les gens du- château couchés, ils furent surpris et effrayés de la trouver là.

Elle devait avoir tout entendu. Guillaume allait la prier de garder le silence, lorsqu'elle le devança en lui demandant de sa voix sèche de sermoneuse :

— Que dirai-je demain k ton ami? lui avouerai-je ta, bonté?

— Tais-toi, folle, cria le jeune homme avec une sourde irratiou.

— Cette femme a raison, dit Madeleine, il faut expliquer notre absence.

— Eh! qu'elledisecequ'elle voudrai... Je ne sais plus, moi... Qu'elle prétexte la mort d'un de tes parents, une, mauvaise nouvelle subite qui nous a obligés h partir surle-champ.

Geneviève le regardait avec une grande tristesse. Elle reprit :

— Je mentirai pour toi, mon enfant. Mais mon mensonge ne te sauvera pas des tourments que tu te prépares. Prends garde! l'enfer s'ouvre, je viens de voir l'abtme se creuser devant toi, et tu y tomberas si tu te livres à l'impure...

— Tais-toi, folle, eria de nouveau Guillaume. Madeleine reculait sous le regard ardent de la fanatique.

— Elle n'est point folle, balbutia-t-elle , et tu ferais bien d'écouter sa voix, Guillaume... Laisse-moi partir seule; c'est moi qui dois courir les chemins par cette nuit d'hiver. Entends souffler le vent... Reste, oublie-moi, na fâche pas le ciel en voulant partager mon infamie.

— Non, je ne veux pas te quitter, répondit le jeune homme avec une énergie subite. Nous souffrirons en- Bemble, si nous devons souffrir. Mais j'espère, je t'aime. Viens, nous nous apaiserons, nous serons pardonnes.

Alors la voix de Geneviève s'éleva, brève et fatale :

— Dieu le Père ne pardonne pas 1 dit-elle.

15ft - MADELBINB f£rAT

Cette parole qu'elle avait entendue avant l'arrivée de Jacques, comme une prophétie de malheur, et qu'elle entendait de nouveau, au moment où elle allait chercher l'oubli, glaça Madeleine d'un frisson d'épouvante. Toute la force qui la tenait encore debout, s'en alla. Elle chancela, elle s'appuya sur l'épaule de son mari.

— Entends-tu î murmura-t-elle , Dieu ne pardonne jamais, jamais... Nous n'échapperons pas au châtiment.

— N'écoute pas cette femme, lui dît Guillaume qui l'entraînait ; elle ment, le ciel est bon, il a des pardons pour ceux qui aiment et qui pleurent.

Elle hochait la tête, elle répétait :

— Jamais, jamais...

Puis elle poussa ce cri profond d'anf;oisse :

— Ah ! les souvenirs sont lâchés, je les sens qui me poursuivent.

lis traversèrent le vestibule, ils sortirent de la Noiraude. Vaguement ils comprenaient le ridicule cruel d'une pareille fuite. Mais dans l'effarement du coup brusque qui venait de les écraser, ils ne pouvaient résister à ce mouvement instinctif des animaux blessés, courant se cacher au fond de quelque trou. Us ne raisonnaient pas. Ils se sauvaient devant Jacques et lui abandonnaient leur deueure.

La nuit était d'un noir d'encre. H faisait un froid huoiide, sale. Le vent, qui s'était élevé, poussait par ondées des flots de pluie ; au loin , dans l'obscurité sinistre , il se plaignait lugubrement en secouant les arbres du parc, et ces plaintes ressemblaient à des lamentations de voix humaines, aux râles d'une foule agonisante. La terre détrempée, couverte de flaques d'eau, mollissait sous les pas comme un tapis d'immonde pourriture.

Guillaume et Madeleine, se serrant l'un près de l'autre, avançant contre le vent qui leur soufflait au visage son haleine glacée, glissaient au milieu des mares, tombaient dans les trous. Quand ils furent sortis du parc, ils tournèrent instinctivement la tête, ils regardèrent tous deux du côté de la Noiraude ; une môme pensée les poussait à s'assurer si Jacques dormait, si les. fenêtres de la chambre bleue n'étaient pas éclairées. Ils ne virent que les ténèbres, que la masse noire et opaque de la nuit; la Noiraude paraissait avoir été emportée derrière eux par l'ouragan. Alors ils se mirent à marcher, péniblement, en ùlence. Ils ne distinguaient pas le sol, ils cuiraient dans les terres oùils enfonçaient jusqu'il lacbeviile. Le cbemin de la petite maison leur était bien connu , mais l'obscurité

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se trouvait si complète qu'il leur fallut près d'une demiheure pour parcourir ce chemin long au plus d'un quart de lieue. A deux reprises, ils se perdirent. Comme ils allaient arriver, une ondée les surprit, qui les mouilla et acheva de les aveugler. Ce fut ainsi qu'ils entrèrent dans leur retraite, fangeux, grelottants, écœurés par l'odeur de cette mer de boue qu'ils venaient de traverser.

Ils eurent toutes les peines du monde à allumer une bougie. Ils s'enfermèrent, ils montèrent dans la chambre à coucher, au premier étage. C'était là qu'ils avaient passé tant de nuits heureuses , là qu'ils comptaient retrouver le calme tiède de leurs amours. Quand ils eurent ouvert ia porte de cette pièce. Us s'arrêtèrent navrés; ils avaient oublié, la veille, de fermer la fenêtre, et la pluie était entrée poussée par le vent ; au milieu , sur le par- ' quet, s'étendait une grande mare d'eau. Ils durent éponger cette eau , mais le bois resta mouillé. L'hiver habitait cette chambre dans laquelle il pénétrait librement depuis la veille ; les murs, les meubles, les objets qui traînaient suaient l'humidité. Guillaume descendit chercher du bois, f.orsqu'un grand feu brûla sur les chenets, les époux espérèrent qu'ils allaient se réchauffer et s'apaiser dans l'air chaud et silencieux de leur solitude..

Ils laissaient toujours là quelques vêtements. Ils changèrent de linge , ils s'assirent devant la cheminée. L'idée âc se coucher côte à cMe, encore frémissants et terrifiés d,ms la couche froide où ils avaient passé jadis des nuits si brûlantes de passion, leur causait une répugnance secrète. Quand trois heures sonnèrent :

— Je sens quejene pourrais dormir, ditGuillaume.J'at tpndrai le jour dans ce fauteuil... Tu dois être lasse, coucîie-toi, Madeleine.

La jeune femme fit signe que non, d'un léger mouvement de tète. Ils retombèrent dans leur silence.

Au dehors la tempête soufflait, plus violente et plus ilpre. Des coups de vent s'abattaient sur la maison avec ilos hurlements de bête, ébranlant les fenêtres et les por-

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tes; on eût dit qu'une bande de loups assiégeait le pavillon et le secouait tout entier de seg griffes furieuses, A chaque nouvelle bourrasque, le frêle logis semblait devoir être emporté. Puis des ondées crevaient, qui apaisaient pour un instant les clameurs du vent , et qui battaient sur le toit un roulement sourd et continu de tambours menant des funérailles. Los époux souffraient des éclats de l'ouragan ;;chaque secousse, chaque lamentation les agitaient d'un malaise vague ; des inquiétudes subites les prenaient , ils prêtaient Toreille comme si des voix humaines se fussent plaintes en bas, sur la route. Quand un souffle plus brusque faisait craquer toutes les boiseries de la maison, ils levaient la tête en sursaut, ils regardaient autour d'eux avec des surprises d'effroi, Btail-ce bien là leur chère retr'aite si tiède, si parfumée! Il leur semblait qu'on avait changé les meubles, changé les tentures, changé la demeure elle-même. Ils^ promenaient sur chaque chose des regards de défiance^ ne reconnaissant rien. S'il leur venait un souvenir, ce souvenir les blessait ; ils songeaient qu'ils avaient goûté là des jouissances exquises, et la sensation lointaine de ces jouissances prenait une amertume écœurante. Guillaume disait autrefois, en parlant du pavillon : « Si quelque malheur nous frappe un jour, nous irons oublier dans cette solitude. Nous y serons forts contre la souffrance. • Et aujourd'hui, qu'un coup terrible les écrasait et qu'ils accouraient s'y réfugier, ils n'y trouvaient que le spectre lamentable de leurs amours, ils y restaient accablés sous le poids des heures présentes et sous le regret cuisant des années mortes.

Peu à peu, une prostration morne s'emparait de leur être. La course qu'ils venaient de faire dans la boue, sous le vent et sous la pluie, avait calmé leur fièvre, dégagé leur tête du flot de sang qui s'y était porté. Leurs cheveux trempés d'eau mettaient comme des glaçons sur leur front brûlant. Maintenant, la chaleur du feu alourdissait leurs membres, brisés de fatigue. A mesure que la flamme du

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foyer pénétrait leur dï^r, tout à l'heure glacée, îl leur semblait que leur sang devenait plus épais, coulait avec une difficulté plus grande. Leurs souffrances, moins aiguës, tournaient en eux comme des meules lentes. Ils n'éprouvaient plus qu'une espèce d'écrasement continu ; les brûlures vives, les déchirements secs s'étaient apaisés, et tis s'abandonnaient à cet étoufCement de leur être, comme une personne lasse qui selaisse aller au sommeil. D'ailleurs, ils ue dormaient point; leurs pensées se noyaient dans leur hébétement, mais elles flottaient toujours, confuses et pesantes, tournant sur eUes-mémes, avec des souffrances vagues, au fond de leur cerveau endolori.

Ils n'auraient pu prononcer une parole sans une incroyable fatigue. Assis devant le feu, ils s'aQaissalent dans leur fauteuil, muets, comme à mille lieues l'un de l'autre.

Madeleine, en changeant de vêtements, avait retiré ses Jupons et ses bas couverts de boue. Elle avait ensuite mis une chemise sèche et s'était simplement enveloppée dans un long peignoir de cachemire bleu. Les pans de ce peigooii-, en retombant sur les bras du fauteuil où elle se trouvait assise, découvraient ses jambes nues que la flamme dorait. Ses pieds, & peine enb'és duns de petites pantoufles, prenaient des tons roses sous les reûeu ardentsduhrasier. Plus haut, le peignoir â'ccartait encore, montrant la gorge que la chemise ouverte cachait à peine, La jeune femme râvait en regardant les bûches embraséee. On eût dit qu'elle ignorail sa nudité et qu'elle ne sentait pas sur sa peau les caiesi^es cuisantes du feu.

Guillaume la contemplait. Peu à peu, il laissa aller sa tête sur le dosser du fauteuil, et là ferma les yeux à demi, paraissant sommeiller, mais ne quittant pas Madeleine du regard. 11 s'absorba dans le spectacle de celte créature demi-nue, dont les formas grasses et fermes 'éveillaient en lui qu'une inquiétude douloureuse ; il trouvait aucun désir, il lui trouvait une attitude de

MADELEmE FÉRAT 161

courtisane, une face dure et épaisse de femme rassasiée. La flamme qui frappait de biais sur son visage, y creusair de fortes ombres, rendues plus noires par les arêtes luisantes du nez et du front; les traits 5*accusaient rudement, toute la physionomie, muette et comme figée, prenait un air de cruauté. Et, le long des joues jusqu'au menton , la chevelure rousse , encore roide d*eau de pluie , tombait par masses lourdes , encadrant la figure 4e lignes rigides. Ce masque froid, ce front de morte, ces yeux gris et ces lèvres rouges que le sourire n'éclairait pas, causaient au jeune homme un étonnemenc plein de malaise. Il ne reconnaissait plus cette face qu'il avait vue si riante et si puérile. C'était comme un nouvel être qui se montrait à lui, et il interrogeait chaque trait pour y lire les pensées qui transformaient ainsi la jeune femme. Lorsque ses regards s'égaraient plus bas, sur la poitrine et sur les jambes nues, il y regardait danser la lueur jaune du foyer avec une sorte d'effroi. La peau blondissait; par moments, on eût dit qu'elle se couvrait de taches de sang qui coulaient rapidement sur les rondeurs des seins et des genoux, disparaissant, puis revenant encore marbrer Tépiderme tendre et délicat.

Madeleine se pencha vers le foyer et se mit à tisonner, toujours songeuse, sans trop savoir ce qu'elle faisait. Elle resta ainsi courbée, le visage presque dans la flamme. Son large peignoir que rien n'attachait, avait glissé le long de ses épaules, jusqu'au milieu du dos.

Et Guillaume sentit alors son cœur se serrer à la vue de cette puissante nudité. Il suivait le mouvement souple et fort du buste découvert, les lignes flexibles du col penché et des épaule^ tombantes; il allait ainsi, en descendant le long du renflement de l'échiné et en tournant autour du corps, jusque sous le bras, à cet endroit où un bout de sein rose apparaissait dans l'ombre de Taisselle. La blancheur de la peau, cette blancheur laiteuse des femmes rousses, faisait ressortir le noir d'un signe que Madeleine avait au bas du cou. Et il s'arrêtait douloureu-

ftv-

sèment- à ce signe qu'il avait baisé tant de fois. Tout ce buste adorable, cette chair nacrée qui s'arrondissait mollement avec des douceurs de tdntes exquises, lui torturait le cœur d'une angoisse indicible. C'est qu'au fond de sa stupeur, des souvenirs s'éveillaient, non comme des éclairs brusques de mémoire, mais comme des masses qui se mouvaient avec lenteur dans son cerveau. L'état de demi-sommeil où il se trouvait, lui faisait cent fois répéter mentalement la même phrase. 11 rêvait éveillé un (cauchemar écrasant dont il ne pouvait se débarrasser. H songeait aux cinq années d'amoiir qu'il avait passées- dans la possession ^e Madeleine, aux nuits tièdes qu'il avait dormies sur sa poitrine blanche; il se rappelait la douceur des étreintes et des baisers échangés. Jadis il se livrait entier, il était d'une tendresse et d'une foi absolues ; jamais la pensée ne lui venait qu'il pouvait ne pas être tout pour cette femme, car elle lui suffisait k lui-même, le monde disparaissait quand elle l'endormait contre son sein. Et maintenant un doute atroce le rongeait; il se revoyait baisant ces épaules soyeuses, il sentait sous ses lèvres les frissons de cette peau, et il se demandait avec angoisse si ses lèvres seules la faisaient frissonner, si elle n'était pas toute chaude, toute frémissante encore des caresses d'un autre. Lui, il se donnait vierge, il ne pouvait mêler à ses voluptés présentes la sensation toujours vivante de voluptés passées ; mais Madeleine n'avait point son ignorance; elle retrouvait sans doute, à son contact, les fièvres qu'un premier amant lui avait fait connaître. Certes, elle devait songer à cet homme dans ses bras, et il allait jusqu'à se dire qu'elle goûtait peut-être un plaisir monstrueux à évoquer les jouissances du passé pour doubler ceîh's du présent. Quelle duperie infâme et cruelle I Tandis qu'il croyait être l'époux, le seul être aimé, il n'était sans doute qu'un passant dont la bouche avivait simplement la brûlure douce des anciens baisers à peine refroidis. Qui sait? cette femme le trompsfit à toute heure avec un fantôme.

MADELWNE FÉRÀT 163

elle se servait de lui comme d*un instrument dont les soupirs amoureux lui rappelaient des mélodies connues; il disparaissait pour elle, c'était avec l'absent qu'elle s'unissait en. pensée, c'était envers lui qu'elle se montrait reconnaissante de tant d'heures voluptueuses. Cette comédie ignoble avait duré pendant quatre ans. Pendant quatre aas, il avait joué sans le savoir un rôle odieux; il s'était laissé voler son cœur, voler sa chair. A ces pensées, à cette rêverie honteuse que le cauchemar faisait battre dans son crâne, il contemplait la nudité de la jeune femme avec un suprême dégoût ; il lui semblait apercevoir sur la gorge et sur les épaules blanches des taches immondes, des meurtrissures ineffaçables et toutes saignantes.

Madeleine tisonnait toujours. Sa face gardait sa rigidité impénétrable. Peu à peu, à chaque mouvement de son bras remuant la braise, le peignoir glissait davantage.

Guillaume ne pouvait détacher les yeux de ce corps qui se dépouillait par petites secousses, et qui se montrait dans son ampleur insolente et superbe. Il lui apparaissait largement impur. Chacun des mouvements du bras qui dessinaient les muscles gras de l'épaule, lui faisait l'effet d'un spasme lubrique. Jamais il n'avait tant souffert. 11 pensait : « Je ne suis pas le seul à connaître ces fossettes qui se creusent au bas de son cou quand elle avance les mains, b L'idée d'avoir partagé cette femme avec un autre, et de n'être venu que le second, lui était insupportable. Comme tous les tempéraments délicats et nerveux, il avait une jalousie raffinée qu'un rien blessait. Il exigeait une possession complète. Le passé l'épouvantait parce qu'il redoutait de trouver des rivaux dans les souvenirs, des rivaux secrets, insaisissables, contre lesquels il ne pouvait lutter. Son imagination l'emportait, rêvait alors des choses horribles. Four comble de misère il fallait que le premier amant de Madeleine fût Jacîjues, son ami, son frère. C'était là ce qui le torturait. Il eût été simplement irrité contre un

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autre homme; contre Jacques, il éprouvait un sentiment indéfinissable de révolte douloureuse et impuissante. L'ancienne liaison de sa femme avec celui qu'il avait regardé comme un dieu dans sa jeunesse, lui semblait une de ces grandes ignominies dont l'horreur confond la raison humaine. Il voyait là un inceste, un sacrilège. Il pardonnait à Jacques, tout en pleurant des larmes de sang; il pensait à lui avec une terreur vague, comme à un être Abrs de sa portée qui l'avait blessé à mort sans le savoir, et auquel il ne rendrait jamais blessure pour blessure. Quant à Madeleine, au milieu de la surexcitation de ses mauvais rêves qui exagérait ses sensations les plus fugitives, elle lui semblait à jamais morte pour lui ; par un étrange déplacement de la réalité, il se disait qu'elle était la femme de Jacques et qu'il ne devait plus la toucher de ses lèvres. La seule pensée d'un baiser Técœurait ; celte chair lui répugnait, elle lui paraissait appartenir à une créature qu'un désir de débauche pouvait seul jeter dans ses bras. Si la jeune femme Teût appelé à elle, il aurait reculé comme pour éviter un crime. Et il continuait à s'oublier dans le spectacle poignant de sa nudité- Madeleine laissa tomber le tisonnier. Elle se renversa dans le fauteuil, cachant son dos, découvrant sa poitrine. Elle garda son silence, sa face morne, et se mit à regarder, sans la voir, une coupe de bronze qui se trouvait sur un coin de la cheminée.

Mais, si Guillaume pardonnait à Jacques, ses blessures n'en restaient pas moins vives. Ses deux seules affections l'avaient trahi; le hasard s'était plu à rendre ses cruautés plus aiguës en le souffletant à la fois dans toutes ses tendresses, en préparant de longue main, avec un rafânement inouï, le drame qui, à cette heure, lui broyait la chair et le cerveau. Maintenant il n'avait plus personne h aimer ; le lien fatal qui s'était noué jadis entre Jacques et Madeleine, lui paraissait si solide, si vivant^ qu'il les accusait d'adultère, comme s'ils se fussent, la veille encore, livrés l'un à l'autre. 11 les chassait avec indignation de sa

HADELEINE PÉRAT 165

mémoire, et tl se retrouvait seul «u inonde, dans la soli^ lude froide de sa jeunesse. Alors toutes les souffrances de sa vie lui revenaient au cœur ; il senlait le soutle terrifiant de Geneviève passer sur son berceau, il se revoyait au collège, meurtri de coups, il songeait à la mort violente de son père. Comment avait-il pu s'abuser au point de croire que le ciel se faisait miséricordieux! Le ciel s'était moqué de lui en le caressant pendant une heure d'un rêve de paix. Puis, quand il commençait à s'apaiser, quand il comptait sur une existence ciiaude de tendresse, le ciel l'avait brusquement poussé dans un abîme noir et glacé, rendant ainsi sa cbute plus atroce. Il le sentait bien à présent, cela était fatal : tout le vouait à l'angoisse. Son histoire, qui lui semblait criante d'injustice, ne devait être qu'un enchaînement logique défaits. Mais il n'acceptait passans révolte l'écrasement continu des événements. Ses fiertés s'exaspéraient. Puisqu'il retombait toujours seul au fond de sa solitude, c'est qu'il était meilleur, de nature plus sensible et plus déUcate que les autres hommes. 1 1 savait aimer, et la foule ne savait que le blesser. Cette pensée d'orgueil le consolait; il y trouvait une vént'\ble énergie qui le tenait debout, prêt à lutter encore contre le destin. Lorsque la certitude de sa noblesse lui revint, il se calma un peu, il regardâtes épaules de Madeleine avec l^a reste de mépris mêlé d'une pitié attendrie.

La jeune femme songeait toujours. Guillaume se demandait à quoi elle pouvait songer ainsi. A Jacques sans doute. Cette pensée le torturait; il cherchait vainement à lire sur son visage les pensées qui la tenaient affaissé^ et muette. La vérité était que Madeleine ne songeait à rien; elle dormait à moitié, les yeux ouverts, accablée, n'entendant au fond de son être que le bourdonnement confus de ses angoisses qui se calmaient. Les époux restèrent ii jusqu'au matin, dans leur silence, dans leur immobilité. Ils n'échangèrent pas une parole. Un sentiment d'immense abandon rendait écrasante d'ennui la solitude qu'ils liUient venus chercher, llalgré le feu qui leur brùi.;'^

166 MADELEINS PËRAt

les jambes, ils sentaient des souffles glacés leur coilrir sui les épaules. Au dehors, Toûragan s'apaisait avec des la« mentâtions adoucies et prolongées, pareilles à des hurle* ments plaintifs de béte souffrante. Ce fut une nuit sans fin, une de ces nuits de mauvais rêves où Ton souhaite àprement une aube qui semble ne jamais devoir s6 lever.

Le jour vint, un jour sale^ ei^ulcvx. Il grandit avec une lenteur morne. Les vitres de la fenêtre se tachèrent d'abord d'une lueur fumeuse de brouillard; puis la chambre s'emplit peu à peu comme d'une vapeur jaunâtre, qui enveloppa les meubles sans les éclairer; cette vapeur décoloraitj ternissait les tentures bleues de la pièce, et Ton eût dit qu'un flot de boue coulait sur le tapis. La bougie, presque terminée^ pâlissait au milieu de cette buée épaisse.

Guillaume se leva, s'approcha de la fenêtre. La campagne s*étendait, ignoble, écœurante. Le vent était complètement tombé, la pluie elle-même cessait. La plaine se trouvait transformée en un véritable lac de fange, et le ciel, couvert de nuages bas et rampants, avait la même teinte grise que la plaine. C'était comme mi immense trou blafard dans lequel les arbres souillés, les maisons noircies, les coteaux amollis, creusés par les eaux^ traînaient, pareils à des débris sans nom. Il semblait qu'une main furieuse eût pétri l'horizon entier, en eût fait un izhmonde mélange d'eau pourrie et d'argile brune. Le jour terne qui agonisait sur cette immensité boueuse, avait une clarté louche, sans reflet, dont la teinte sale faisait monter le dégoût à la gorge.

Cette heure trouble d'une matinée d'hiver est poignante pour les gens qui ont veillé toute la nuit. Guillaume regardait l'horizon sale avec un hébétement douloureux. U avait froid, il s'éveillait, il éprouvait un malaise de chair et d'esprit. H lui semblait qu'on venait de le rouer de poups et qu'il reprenait à peine connaissance. Madeleine, frissonnante comme lui, lasse et brisée, vint aussi regar*

der la campagne. Elle laissa échapper un geste d'écœuie-

ment, en la voyant si fangeuse.

— Que de boue 1 murmura-t-elle.

— Il 3 beaucoup plu, fît remarquer Guillaume sans trop savoir ce qu'il disait.

Au bout d'un silence, comme, ils restaient toujours devant la fenêtre :

— Vois donc, reprit la jeune femme, le vent a brisé un arbre de notre jardin... La terre des plates-bandes acoulé dans les allées... On dirait un cimetière.

— C'est la pluie qui a tout dévasté, répéta son mari de sa voix monotone.

Ils laissèrent retomber les petits rideaux de mousseline qu'ils tenaient soulevés, ne pouvant supporter davantage la vue d'un pareil cloaque. Ils eurent un brusque frisson et se rapprochèrent du feu. Le jour avait grandi, leur chambre leur apparut désolée, toute salie par les clartés louchesdu dehors. Jamais ils ne l'avaient vue pleine d'une telle tristesse. Leur cœur se serra, ils comprirent que ce sentiment de dégoAt et d'ennui qui traînait autour d'eux, ne venait pas seulement du ciel morne, mais aussi de leur propre misère, de l'écroulement brusque de leur bonheur. L'avenir sombre rendait amer le présent et gâtait les douceurs du passé. Ils pensèrent : « Nous avons eu tort de venir ici ; nous aurions dû nous réfugier d>na quelque chambre inconnue oit nous n'aurions pas trodfé, vivant et cruel, le souvenir de nos anciennes amours. Si cette couche où nous avons dormi, si ces fauteuils où nous nous sommes assis, ne nous paraissent plus avoir les tiédeurs dejadis, c'est que nos corps eux-mêmes les glacent. Tout est mort en nous. »

Cependant ils se calmaient. Madeleine s'était couvert les épaules. Guillaume sortait de ses cauchemars pour revenir à une appréciation plus calme de la vie rt^ella. Dans ses mauvais rêves, secoué par la fièvre de ce demisommeil qui halluciné les moindres souffrances, il s'éluit perdu au fond de pensées monstrueuses, dépassant le

16% MADKLEliNB FÉRAT

possible, allant jusqu^au bout des suppositions infâmes qu'il faisait. Maintenant, le froid du matin le tirait de sa stupeur, son esprit allégé se débarrassait dé ses visions Il était repris par la banalité ordinaire des faits. Il ne voyait plus Madeleine entre les bras de Jacques, il ne se torturait plus en évoquant le spectacle de cet étrange adultère qui unissait d'une étreinte chaude sa femme et son ami. Chaque détail se remettait à son plan, le drame perdait son actualité poignante. Il apercevait les amants d'une façon vague, dans un passé lointain, sans que sa chair eût des révoltes trop cuisantes. Dès lors, sa position lui parut acceptable; il rentra dans le cours commun de l'existence, il se retrouva marié avec Madeleine, aimé d'elle, prêt à lutter pour la conserver toujours. 11 souffrait bien encore du coup brutal qui venait de les affoler tous deux, mais la douleur première de ce coup s'apaisait elle-même. Tout son être refroidi s'amollissait, passait aisément sur les obstacles qui lui avaient d'abord semblé odieux et insurmontables.

C'est ainsi qu'il se remit à espérer. Il regarda avec dos sourires tristes Madeleine, chez laquelle un travail presque semblable s'accomplissait. Il y avait en elle cependant une masse lourde qui l 'étouffait et dont elle ne pouvait se débarrasser. Elle s'excitait à l'espérance, mais toujours elle se brisait contre cette masse. C'était cooime un poids fatal qui devait rester dans sa poitrine jusqu'à ce qu'elle en mourût. Les sourires qu'elle rendait à Guillaume ressemblaient à ceux d'une moribonde sentant déjà sur sa face le froid de la mort et ne voulant désoler personne.

Ils restèrent une partie de la matinée devant le feu à causer tranquillement de choses et d'autres. Ils évitèrent de toucher à leurs blessures encore vives, remettant à plus tard le souci de prendre une décision. Pour l'instant, ils désiraient endormir simplement leurs souffrances. Au milieu de leur causerie, Guillaume eut une soudaine inspiralion, La veille, la nourrice de Lucie était venue cher-

MADELEINE PÉRAT 169

cher lonfant à \é Noiraude; elle devait mettre au four le pain de la ferme, ce qui amusait fort la petite fille, gourmande de galette. D'ordinaire, elle ne manquait pas une des cuissons. Son père, songeant qu'elle était sans doute encore là, à côté d'eux,. éprouva un vif désir de la voir, de la mettre entre Madeleine et lui, comme une espérance de paix. 11 avait, dans son angoisse, oublié leur enfant; il goûta un grand soulagement à la retrouver ainsi qu'un lien vivant qui les attachait l'un à l'autre. N'était-elle pas un gage de l'éternité de leur union? Un de ses sourires sufflrait pour les guérir, pour leur prouver que rien au monde ne saurait les séparer.

— Madeleine, dit Guillaume, tu devrais aller chercher Lucie à la ferme... Elle passerait la journée avec nous.

La jeune femme comprit son intention. Elle aussi n'avait plus songé à sa fille, et son nom seul venait de lui causer une sensation de joie profonde. Elle était mère, elle oublierait tout, même ce poids qui Tétouffait.

— Tu as raison, répondit-elle... D'ailleurs, nous ne pouvons passer la journée sans manger... Nous déjeunerons avec des œufs et du laitage.

Elle riait, comme au projet d'une partie fine. Elle était sauvée, pensait-elle. Deux minutes lui suffirent pour se vêtir plus chaudement ; elle passa une jupe, jeta un châle sur ses épaules, et courut à la ferme. Pendant ce temps, Guillaume poussa devant le feu un guéridon qu'il couvrit d'une serviette. Ces préparatifs d'un déjeuner en tète-àtète avec sa femme, le reportèrent aux jours heureux^de leurs amours, lorsqu'elle lui offrait quelque repas dans sa petite maison. La chambre lui parut reprendre ses charmes discrets d'autrefois ; elle était close, tiède, parfumée. Il oubliait toute la boue du dehors, en se disant qu'ils allaient avoir bien chaud, et qu'ils passeraient une délicieuse journée, loin du monde, seuls avec leur chère Lucie. Le jour gris et morne lui semblait même une douceur déplus.

Madeleine resta longtemps. Elle revint enfin Guillaume

descendit à sa rencontre pour la débarrasser des bottes à lait et du pain dont elle était chargée. La petite Lucie portait elle-même un large morceau de galette qu'elle serrait de toutes ses forces sur sa jç^oitrine.

L'enfant avait alors trois ans et demi. Elle était trèsgrande pour son âge ; ses membres gros et courts en faisaient une fille des champs, poussée librement en plein aipj^londe çomineia mère , eue souriait avec des grâces IMiéiiies, et son sourire acfoucissait sa face un peu forte. D'une intelligence précoce, elle babillait des journées entières, singeant déjà les grandes personnes, trouvant dei demandes et des questions qui faisaient rire aux lannes ses parents. Quand elle aperçut son père au bas de l'escalier, elle lui cria :

— Prends-moi, monte-moi.

Elle ne voulait pas lâcher sa galette, et n'osait s'aventurer à gravir les marches sans se tenir à la rampe. Guillaume la prit sur un de ses bras, heureux de la porter» lui souriant, la couvant des yeux. Ce petit corps tiède qui s'appuyait contre son épaule» le réchauffait jusqu'au cœur.

— Imagine-toi que cette demoiselle n'était pas levée, dit Madeleine, et qu'il a fallu un grand quart d'heure pour la décider à me suivre. On lui avait promis, disaitelle, de lui faire cuire des pommes, ce matin. J'ai dû en mettre deux dans ma poche, en lui jurant de les lui faire cuire ici devant le brasier du foyer.

— C'est moi qui les ferai rôtir, reprit Lucie ; je sais très-bien comment on s'y prend.

Dès que son père l'eut posée sur le tapis, dans la chambre, elle tourna autour de Madeleine jusqu'à ce qu'elle eût réussi à fourrer la main au fond d c^Ja poche de sa jupe. Quand elle tint les deux pommes, elle les piqua avec la pointe d'un couteau et s'accroupit gravement devant le feu. Elle écarta la cendre, plaça les fruits sur la plaque de marbre, puis se recueillit, ne les quittant plus des yeux. Elle avait posé son grand morceau de galette sur aes genoux.

MADFXEÎNE Féli4^ 171

Guillaume et Madeleine souriaient en la regardant, Elle faisait des mines de ménagère press/»e qui les amusaient. Ils avaient tant besoin de se reposer de leurs secousses de chair dans la puérilité innocente de cette enfant ! Ils auraient joué avec elle pour oublier, pour se croire encore petits et naïfs eux-mêmes. I e calme enfantin de Lucie, la senteur fraîche qui s'échappait d'elle, les attendrissaient, mettaient autour d'eux uh calme souver . rain. Et ils espéraient, ils se disaient que l'avenir serait paisible et pur ; l'avenir, c'était cette chère créature, ce bon ange de paix et de pureté.

Ils s'étaient assis devant le guéridon. Ils mangèrent de fort bon appétit, lis osèrent même parler du lendemain, faisant des projets, voyant déjà leur fille grandie, mariée, heureuse. Le souvenir de Jacques avait été chassé par l'enfant.

— Tes pommes brûlent^ dit Madeleine en riant.

— Oh ! que non ! répond Lucie. .. Je vais faire chauffer ma galette.

Elle avait levé la tête, elle regardait sa mère d'un air sérieux qui vieillissait sa physionomie. Quand elle ne souriait pas, ses lèvres devenaient fermes, presque dures, ses sourcils se fronçaient légèrement. Guillaume la contemplait. Peu à peu, il pâlit, il ^examina avec une terreur croissante.

— Qu'as-tu donc? lui demanda Madeleine d'une voix inquiète.

— Rien, répondit-il.

Et il contemplait toujours Lucie, ne pouvant en détacher ses regards, se penchant en arrière dans son fauteuil, comme pour échapper à un spectacle qui l'épouvantait. Son visage exprimait une souffrance contenue, atroce. Il eut même un geste vague de la main, un geste qui cherchait à écarter l'enfant. Madeleine, effrayée de sa pâleur, ne pouvant comprendre ce qui le secouait ainsi, repoussa le guéridon et vint s'asseoir sur le bras de son fauteuil.

-^ Répohds-mdi, dit-elle. Qu'as-lu? Nous étions si tranquilles... Tu souriais tout à Theure... Voyous, Guillaume, je croyais que notre bonheur était revenu, que nous recommencions une nouvelle existence... -Avouemoi les mauvaises pensées qui te viennent à Tesprît. Je les dissiperai, je te guérirai. Je veux que tu sois heureux.

Il hocha la tête, il frissonna.

— Regarde donc Lucie, dit-il d'une voix très-basse, comme s'il avait eu peur que quelqu'un ne l'entendît.

L'enfant, toujours assise sur le tapis, devant la cheminée, présentait gravement à la flamme sa galette piquée au bout d'une fourchette. Ses lèvres se pinçaient, ses sourcils se fronçaient ; elle était toute à l'importance de sa besogne.

— Eh bien? demanda Madeleine.

— Tu ne vois pas? reprit Guillaume d'un accent de plus en plus altéré.

— Je ne vois rien.

Alors le jeune homme se cacha le visage entre les mains. Il pleurait. Puis il parut faire un effort et balbutia :

— Elle ressemble à Jacques.

Madeleine tressaillit. Ses yeux, grands de folie, se fixèrent sur sa fille avec une anxiété qui faisait tremblei tout son corps. Guillaume avait raison : Lucie ressemblait vaguement à Jacques, et cette ressemblance devenait frappante lorsque l'enfant plissait la bouche et le front. L'ancien chirurgien avait d'ordinaire cette moue d'homme positif. La jeune femme ne voulut pas convenir sur le moment de cette terrible vérité.

— Tu te trompes, murmura-t-elle. Lucie me ressemble. Nous nous serions déjà aperçu de ce que tu dis, si cela existait réellement.

Elle évitait de nommer Jacques. Mais Guillaume la seo^ tait frissonner à côté de lui. Il reprit :

— Non, non, je ne me trompe pas. Tu le sais bien...

HAlrâXINB FÉRAT 173

L'enfant grandit, elle sera bienlAt tout son portrait. Jamais je ne lui avais vu cet air grave... Je deviens fou.

Il perdait réellement la tële, essuyant de la main la Eueur froide qui coulait de ses tempes, se serrant le front comme pour l'empâcher d'éclater. Sa femme n'osait plus parler ; elle se soutenait sur son épaule, défaillante, continuant i regarder Lucie qui ne s'occupait en aucune fa^n de ce qui se passait autour d'elle. Ses pommes chaulaient, sa galette fumante prenait une belle couleur brune.

— Tu pensais donc à lui î demanda sourdement Guillaume.

— Moi, moi... balbutia Madeleine.

Elle comprenait ce qu'il voulait dire. 11 croyait qu'elle avait évoqué le souvenir de Jacques, au moment où eile concevait Lucie entre ses bras. Les cauchemars du jeune homme renaissaient dans son cerveau éperdu; il pensait de nouveau à cet étrange adultère moral dont sa femme avait dû se rendre coupable en laissant son imagination prendre les baisers de son mari pour les baisers de son amant. De là, la ressemblance de sa fille avec cet amant. A cette heure, il possédait une preuve; il ne pouvait plus douter du rôle odieux qu'il avait joué. Son enfant aq lui appartenait pas; elle était le fruit de l'union honteuse de Madeleine avec un fantôme. Quand la jeune femme eut deviné ces accusations dans son regard affolé :

— Hais c'est monstrueux, ce que tu penses lli, ipprit^ elle. Reviens k la raison; ne me fais pas plus infùme que je ne suis... Jamais je n'ai songé à cet homme, lorsque j'étais avec toi.

— Lucie lui ressemble, répéta impitoyablement GuiU laume.

Madeleine se tordait les mains.

— Je ne sais pas comment cela se fait, disait-elie. C'est le hasard qui me tue... Ohl non, jamais, jamais je n'ai commis ce que tu f imagines. Gela est ignoble.

Guillaume haussait les épaules. Il avait l'entêtement

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brutal de la souffrance. L'idée que la ressemblance de îucîe avec le premier amant de &a mère était un cas assez fréquent, tenant à certaines lois physiologiques inconnues encore, ne pouvait lui venir, en un pareil moment d'angoisse. Il en restait à rexpliqatîon cruelle ijui le torturait Toute la personne de Madeleine s'indignait. Elle aurait voulu le persuader de son innocence, mais elle voyait avec désespoir qu*il lui était impossible de donner une preuve. Il accusait ses pensées; elle n'avait que des protestations et des serments pour se défendre. Pendant quelques minutes, ils gardèrent tous deux un silence plein de sanglots et de cris contenus.

— Ahl mes pommes sont cuites! dit tout à coup la petite Lucie.

Elle était restée jusque-là dans une extase recueillie, rendue muette par le spectacle de ses pommes et de sa galette. Elle se leva alors en battant des mains, prit une assiette sur le guéridon, et revint y poser proprement les fruits. Mais ils étaient si chauds qu'elle fut obligée d'attendre. Elle s'assit de nouveau sur le tapis, les regardant fumer avec une convoitise qui les lui faisait- de temps à autre toucher du bout des doigts. Quand ils lui parurent bons à manger, il lui prit un scrupule. Elle refléchit qu'il serait peut-être convenable d'en offrir à ses parents. Il y eut en elle une courte lutte entre sa gourmandise et son bon cœur; puis elle accourut tendre l'assiette à son père.

— En veux- tu, papa? demanda-t-elle d'une voix hési«tante qui sollicitait un refus.

Depuis qu'elle faisait sa cuisine, de l'air affairé d'une femme accablée de besogne, elle n'avait plus levé les yeux. Lorsqu'elle vit son père qui pleurait et qui la regardait d'une façon désespérée, elle devint toute sérieuse. Elle remit par terre son assiette.

— Tu pleures, tu n'as pas été sage? reprit-elle.

. Et elle s'approcha de Guillaume, sur les genoux duquel elle posa ses petites mains. Elle se haussait sur la pointe des pieds, avec des envies de s'aider d'un bras du

HAItELFJNE PÉBaT 175

fauteuil pour arriva* A son visage. La vue dg groupe douloureux que formaient ses parents, l'effrayait un peu; elle ne savait trop si elle devait rire ou éclater en sanglots. Elle demeura un instant inquiète, la face levée, contemplant son père d'un air de pitié attendrie. Puis elle lui tendit les mains.

— Prends-moi, lui dit-elle en donnant une inflexion cairessante à ce mot, qui lui était familier.

Il la regardait toujours, se renversant en arrière, plus pâle et plus frissonnant. Comme elle ressemblait à Jacques, surtout lorsqu'elle faisait sa moue de petite fille grave! 11 sentait ses mains d'enfant lui brûler les genoux, il aurait voulu l'éloigner pour ne plus se torturer en étudiant chacun de ses traits. Mais Lucie avait un projet ; . elle désirait se pendre à son cou et le consoler. D'ailleurs elle commençait à avoir une peur véritable, elle n'aurait pas été fâchée de se réfugier dans ses bras. Quand elle lui eut répété à plusieurs reprises : ■ Prends-moi, prendsmoi, » sans qu'elle le vit se pencher vers elle, elle se décida ï grimper sur lui. Elle était déjà parvenue à se dresser sur les coudes, lorsque Guillaume, perdant la tête, )a repoussa assez violemment.

Elle recula eu chancelant et tomba sur son derrière. Le tapis amortit sa chute. Elle ne pleura pas tout de suite. La surprise fut telle qu'elle regarda simplement son père avec un étonnement effrayé. Elle pinçait les lèvres, elle fronçait les sourcils, comme l'ancien chirurgien.

Madeleine s'était élancée vers elle, en la voyant tomber. La tête de l'enfant avait passé à quelques lignes du gué-' ridon où elle aurait pu se fracasser.

— Ah! Guillaume, s'écrialajeunefemme, tues cruel... Je ne te savais pas méchant... Bats-moi, mais ne hum pas cette pauvre créature.

Elle prit Lucie sur sa poitrine. L'enfant éclata alors en sanglots, comme si l'on venait de la rouer de coup? ne s'était fait aucun mal, mais il sufSsait qu'on la plaignit pour qu'elle crAt devoir verser un torrent de larmea.

Sa mère la promena de long en large: Elle chercha à Tapaiser, lui disant que ce n'était rien, que c'était guéri, et elle l'embrassait bruyamment sur les joues.

Guillaume éprouvait un regret cuisant de sa brutalité. Dès qu'il avait vu chanceler Lucie, il s'était mis lui-même à sangloter de honte et de douleur. Voilà qu'il tuait les enfants maintenant ! Sa nature douce s'indignait, il sentait plus vivement les souffrances qui le rendaient ainsi brusque et violent. Quand il songeait que la tête de la petite dlle aurait pu se heurter au guéridon, il restait glacé du frisson froid des assassins. Et cependant les pleurs de Lucie l'irritaient, les baisers de Madeleine lui semblaient monstrueux. L'idée lui vint qu'elle devait croire embrasser Jacques en embrassant sa fille. Alors, défaillant, Dnsé par cette dernière supposition, il alla se jeter sur le ht: il cacha sa tète dans un oreiller, pour ne plus voir» pour ne plus entendre, il resta la immoone. écrase.

Mais il ne dormait pas. Malgré lui, il entenaait xes pas de Madeleine. Dans la nuit pleine d^éclairs de ses paupières closes, il apercevait toujours la moue de Lucie, ses lèvres fermes et ses sourcils froncés. Jamais il n'oserait plus embrasser cette face d'enfant, qui avait par moments une gravité d'homme ; jamais il ne pourrait, sans souffrir horriblement, voir sa femme caresser cette tète blonde. Il n'avait plus de fille , plus de lien vivant qui l'attachât à Madeleine. Son dernier espoir de salut se changeait en une douleur suprême. Désormais il serait ridieule de tenter encore le bonheur. Ces pensées battaient comme un glas de mort dans son cerveau, détraqué par l'angoisse. Le désespoir fatigua sa chair. Il s'endormit.

Quand il se réveilla, il faisait nuit noire. 11 se souleva, endolori, ne sachant plus ce qui avait pu lui briser ainsi le corps. Puis il se souvint. Il souffrit de nouveau, mais d'une souffrance lourde. La crise était passée, il n'éprouvait plus qu'un accablement muet et sans espoir. Il n'y avait pas de bougie allumée, les clartés jaunes du foyer éclairaient seules la chambre où traînaient de larges ombres.

MADELEINE PÉRAT 177

Il aperçut Madeleine étendue dans un fauteuil, devant le feû ; elle le regardait tie ses yeux grands .ouverts, fixement. Lucie n'était plus là; sa mère avait dû la reconduire à la ferme, et Guillaume ne s'informa pas de ce qu'elle était devenue. Il paraissait avoir oublié qu'elle existât.

— Quelle heure est-il? demanda- t-il à sa femme.

— Huit heures, répondit-elle d'une voix calme. Il y eut un court silence.

— As-tu dormi? demanda de nouveau le jeune homme.

— Oui, un peu.

Madeleine, en effet, s'était assoupie pendant quelques minutes. Mais quelle longue après-midi d'accablements ! Elle venait de passer des heures poignantes, dans cette chambre où elle avait dormi si paisible jadis. Maintenant elle s'abandonnait, ne sachant comment lutter contre sa destinée. < Je me tuerai demain, s'il le faut, » pensaitelle, et la certitude de pouvoir échapper à la honte et à la souffrance quand elle le voudrait, lui avait presque fait retrouver toute sa paix. Elle parlait d'une voix douce, comme une mourante résignée qui se livre au bon plaisir de la mort et dont rien ne peut accroître les maux.

Guillaume fît quelques pas dans la chambre. 11 alla écarter les rideaux des vitres. Le temps était devenu clair, il aperçut, au milieu des champs, la masse sombre de la Noiraude ; les fenêtres du rez-de-chaussée étaient seules éclairées. Jacques devait être parti.

Alors le jeune homme se rapprocha de sa femme, toujours assise devant le feu. 11 parut réfléchir et hésiter un moment.

— Nous allons passer un mois à Paris, lui dit-il enfin. Elle n'eut pas uihgeste de surprise, elle leva à peine la

tète.

— Nous partirons dans une heure, continua-t-il.

— C'est bien, répondit-elle simplement.

Que lui importait d'aller à Paris ou de rester à Véteuilt

178 MAOEtKlNE FÉBAT

Ne devaîMlIe p88 souffrir partout de sa blessure? Elle comprenait que Guillaume voûtait éviter de voir Lucie pendant quelque temps, et elle l'approuvait de chercher l'oubli. Môme, au bout d'un instant, cette pensée de voyage éveilla en elle un vague espoir de guérisoo; elle l'avali acceptée d'abord d'une façon passive, elle s'y attacha ensuite comme à une dernière tentative de salut.

Les époux, en refermant la porte de la petite maison, éprouvèrent un grand serrement de cœur. Ils étaient accourus pour y trouver la paix de leurs anciennes tendres ses, et ils en sortaient meurtris, plus bouleversés Qu'auparavant. Ils y avaient sali leurs souvenirs, jamais ils ne pdurraient revenir y passer une journée heureuse. Et ils se rlpmandaient où allait les jeter ce vent de malheur qui lo^ Hageilait.

A la Noiraude, ils apprirent que Jacques était parti depuis une demi-heure au plus. Ils dînèrent rapidement, touchant à peine aux plats. Geneviève ne leur adressa pas un mot; elle regardait Madeleine d'un air snmbre. Comme neuf heures sonnaient, Guillaume fit atteler le cabriolet. Il était trop tard pour prendre le chemin de fer, et, le jeune homme, par une fantaisie de cerveau malade, voulait aller de nuit à Paris, dans sa propre voiture. Le silence des routes noires et désertes les calmerait, pensait-il. Il dit à Madeleine de se couvrir chaudement. Quelques minutes plus tard, ils se trouvaient but la route de Mantesn

11 faisait un froid vif. Le vent de Tautre nuit avait eoH porté les nuages, et il gelait de nouveau à pierre fendre. La lune, dans son plein, éclairait tout le ciel d*un reflet bleuâtre d*acier poli. Les terrains, sous cette clarté, limpide comme une eau froide de source, s*étendaient jusqu'à l'horizon avec une singulière netteté de détails. Surpris au milieu du dégel, ils paraissaient s'être roidis pendant les secousses suprêmes de l'ouragan ; ils avaient des arêtes aiguës, des flots de boue figée, des rigidités de cadavre glacé par la mort dans les dernières convulsions de l'agonie. Les moindres branches noires, les plus petites pierres blanches des murailles, se détachaient ' avec une grande vigueur, comme des découpages de cou< leur appliqués sur la vaste teinte grise uniforme.

Le cabriolet choisi par Guillaume était une voiture à '1

deux places, couverte d'une capote de cuir qui se baissait à volonté, n l'avait achetée autrefois pour courir la cam- « pagne avec Madeleine ; dans ces excursions, il lui déplaisait d'emmener un cocher, il préférait conduire lui-même U n'y avait, sur l'étroite banquette, d'espace que pour lui et sa maltresse, et pendant qu'il excitait le cheval de légers coups de langue, il sentait les jambes tièdes de !a

jeune femme se mêler aux siennes. Que de prannenades joyeuses ils avaient faites dans ce cabriolet dont les cahots les amusaient fort en les jetant Tun contre l'autre ! Cette nuit-là, la voiture roulait sur la route avec des chocs monotones ; dans le grand silence des champs glacés, les époux n'entendaient que le trot régulier du cheval frappant de ses sabots la terre durcie, avec des bruits métalliques. Sur le sol, blanc d'une poussière de gelée, les lanternes allongeaient deux rayons jaunes qui couraient en avant avec des sauts brusques, le long des fossés, et ces rayons, traversant la campagne claire, pâlissaient sous la lune comme des lueurs de bougies allumées dans le crépuscule.

Guillaume et Madeleine avaient tiré sur leurs genoux une grosse couverture de laine grise. Lui, conduisait sans parler, jetant seulement de temps à autre une petite exclamation qui faisait dresser les oreilles au cheval. Elle, paraissait dormir dans son coin. Enveloppée de fourrures, les pieds tenus chauds par la couverture de laine, les mains cachées, elle n'avait froid qu'au visage ; d'ailleurs, l'air vif qui lui piquait les yeux et les lèvres, ne lui déplaisait pas ; il la tenait éveillée et rafraîchissait son front brûlant. Elle regardait machinalement les clartés des lanternes courant rapidement sur la route. Son esprit s'égarait dans une rêverie qui avait les sauts brusques de ces clartés. Elle s'étonnait profondément des scènes qui venaient de se passer. Comment avait-elle pu s'a£foler ainsi ? Elle vivait d'ordinaire avec des volontés droites et fortes, son imagination restait froide, ses sens la laissaient paisible. Une minute de raison aurait peut-être suffi pour tout arranger^ et elle était devenue folle tout d'un coup^ elle si raisonnable. Certes, Jacques devait être la cause de son effarement soudain ; mais elle n'aimait plus Jacques ; elle ne pouvait comprendre pourquoi elle le retrouvait si vivant dans sa chair, pourquoi sa résurrection l'avait détraquée à ce point. Elle cherchait des explications, allant d'un fait à un autre, se perdant-dans les apparentes

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