‹ Madeleine FératChapitre 6 sur 6 · AT · texte numérisé non relu

AT

ayant un mépris souverain pour ce monde qui était plus coupable qu'eux et qui souriait dans la boue.

Un jour, dans une beure de colère, la même pensée vint à Guillaume et à Madeleine. Ils se dirent chacun qu'ils devraient essayer d'aimer ailleurs, pour mieux s'oublier. Mais dès leurs premières tentatives, leurs êtres se révol tèrent. Madeleine, alors dans tout l'éclat de sa beauté, était fort entourée dans les maisons oi!l elle allait. Dea jeunes gens, aux gants de femme, aux cols irréprocliables, lui faisaient une cour assidue. Elle ne trouva parmi eux que des poupées ridicules. De son côté, Guillaume s'élait laissé entraîner dans un souper où ses nouveaux amis avaient comploté de lui faire choisir une matlresse ; il en sortit écœuré du spectacle des filles qui mettaient leurs doigts dans les sauces, et qui traitaient leurs amants c /nme des laquais. Les époux étaient attachés trop étroitement par un lien de douleur, pour jamais pouvoir briser ce lien ; si la rébellion de leurs nerfs ne leur permettait plus de se témoigner leur tendresse, leurs maux eux-mêmes ne leur permettaient pas davantage de s'oublier entièrement ; ils restaient l'un devant l'autre, n'osant se toucher, mais s'appartenant toujours. Les efforts qu'ils faisaient pour amener une séparation violente entre eux, ne parvenaient qu'à leur imposer des souftrances plus intolérables.

Au bout d'un mois, ils renoncèrent à lutter plus longtemps. Leur vie à part , leurs sorties dans la journée et les heures qu'ils passaient le soir au milieu de la foule, ne leur étant plus d'aucun soulagement, ils cessèrent peu k peu celte eTiistence, ils restèrent enfermés au fond du petit hôtel de la rue de Boulogne. La certitude de leur impuissance les y accabla. Guillaume sentitalors combien il était possédé par Madeleine. Dès les prenûers jouis de leur liaison, elle l'avait fatalement dominé, par son tempérament plus fort, plus riche de sang. Comme il le disait auu-efois avec un sourire , il étaii la femme dans le ménage, l'être faible qui obéit, qui subit les influences

de chair et d'esprit. Le même phénomène qui avait empli Madeleine de Jacques, emplissait Guillaume de Madeleine. U se façonnait à elle, prenait de sa voix et de ses gestes. Parfois il se disait avec effroi qu*il portait dans ses membres sa femme et son amant, il croyait les sentir s'agiter, s'étreindre au fond de lui. Il était esclave, il appartenait à cette créature qui elle-même appartenait à un autre. C'était ce double état de possession dont les tortures les enfonçaient tous deux dans une angoisse sans espoir^

Guillaume restait forcément passif. U suivait Madeleine dans ses effarements, il ressentait le contre-xx)up de chaque secousse qui la brisait. Plus calme aux heures où elle se calmait, il roulait de nouveau à la douleur et à l'épouvante, dès que ses frissons la reprenaient. Elle eût fait sa sérénité, comme elle faisait son affolement. Jeté à elle, perdu en elle, sans autre courage que le sien, sans autre volonté que la sienne, il était emporté dans chacune de ses sensations, dans chacun des battements de son cœur. Parfois, Madeleine le regardait d'un air étrange.

— Âhl pensait-elle, s'il était d'une nature plus vigoureuse, nous guéririons peut-être. Je voudrais qu'il me dominât, qu'il s'emportât contre moi jusqu'à me rouer de coups. Je sens que cela me ferait du bien d'être battue. Quand je serais sans force sur le carreau, quand il m'aurait prouvé sa puissance, il me semble que je souffrirais moins, h faudrait qu'il tuât Jacques en moi, de son poing fermé. Et il parviendrait à le tuer, s'il était fort.

Guillaume lisait ces pensées dans les yeux de Madeleine. U comprenait comme elle qu'il aurait sans doute pu la sauver de ses souvenirs^ s'il avait eu la vigueur de la traiter en mattre, de la serrer dans ses bras jusqu'à ce qu'elle oubliât Jacques. Au lieu de frissonner de seâ frissons, il aurait dû rester calme, vivre au-dessus des troubles de la jeune femme, et lui imposer la sérénité de son esprit. Quand ces raisonnements lui venaient, il s'accusait de tout le mal, il s'abandonnait davantage, se traitant de lâche et ne pouvant réagir contre ses lâchetés. Alors, pen*

MADELBIHE FIJmI 279

dant des heures, les époux gardaient un silence mome, Madeleine avait aux lèvres un léger pli de souffrance et dfi dédain; Guillaume se réfugiait dans cette fierté nerveuse, , dans cette certitude des noblesses et des affections de sou cœur, qui était sa dernière retraite.

Quelques jours après la résolution qu'ils prirent de ne plus courir inutilement les salons, ils éprouvf;rent danileur solitude de la rue de Boulogne, un tel malaise, qu'il; songèrent à partirpour la Noiraude. Ils y allaient, d'ailleurs, sans se promettre d'y goûter le moindre apaisement. Un tel espoir leur eût paru ridicule. Depuis la nuit où ils s'étaient enfuis devant Jacques, ils se trouvaient comme poussés par un vent de folle terreur qui ne leur permettait pas de reprendre haleine. Leur répugnance ï choisir un parti, leurs continuels délais les avaient plongés dans une somnolence lourde ofi leur volonté se noyait. Ils s'étaient peu à peu habitués à cet état d'attente anxieuse, ils n'avaient plus la force d'en sortir. Indifférents en apparence, à demi engourdis, ils laissaient passer les journées, vides et mornes. Ils se disaient bien que Jacques reviendrait un matin ou l'autre; ils étaient même inquiets du silence qu'il gardait, ils le croyait de retour à Paris. Mais ils s'oiîbliaieot dans leur stupeur au point de ne plus chercher à lui échapper. Cela aurait duré des années, sans qu'ils eussent l'idée de se soustraire à leurs souffrances par quelque dénouement violent. Il leur fallait une secousse nouvelle pour achever de les briser. En attendant, ils vivaient dans une douleur vague, allant où les menait leur instinct. Ils regagnaient la Noiraude, moins pour fuir Jacques, que pour changer de lieu. Leurs troubles d'esprit leur rendaient insupportable cette vie cloitrée qui, autrefois, les endormait si heureusement. L'idée d'un voyage, d'un déplacement rapide, les tentait. D'autre part, on était déjà au milieu d'avril, les matinées devenaient tièdes, la saison de villégiature commençait. Puisqu'ils n'étaient pas faits pour le monde, ils préféraient retoimw souffrir dans le silence et la paix de la campagne .

280 MADBLSINE FEBAT

La veille de leur départ, le soir, ils firent une visite d'adieux aux de Rieu qu'ils n'avaient pas vus depuis quelque temps. Us apprirent, à leur hôtel, que M. de Rieu était au plus mal. Ils allaient se retirer, lorsqu'un domestique vint leur dire que le vieillard les priait de monter. Ils le trouvèrent couché dans une grande chambre sombre. La maladie de foie dont il souffrait avait pris subitement un caractère aigu qui ne lui laissait aucun doute sur sa fin prochaine. Il avait d'ailleurs exigé de son médecin la vé- i rite complète, afin de mettre, disait-il, certaines affaires en ordre avant de mourir.

Quand Guillaume et Madeleine entrèrent dans la vaste pièce, il aperçurent Tiburce qui se tenait debout au pied de la couche du mourant, d'un air troublé. Au chevet, Hélène, assise dans un fauteuil, semblait être également sous l'émotion d'un coup imprévu. Les yeux du moribond allaient de l'un à l'autre, aigus comme des lames d'acier; sa face jaune, atrocement creusée par la souffrance, gardait son sourire de suprême ironie; ses lèvres avaient ce pli de cruauté qui les relevait légèrement, lorsqu'il jouissait des angoisses de sa femme. Il tendit la main aux jeunes époux ; il leur dit, lorsqu'il eut appris leur départ pour la Noiraude :

— Je suis heureux de pouvoir vous faire mes adieux... Je ne reverrai plus Véteuil...

11 n'y avait, d'ailleurs, aucun accent de regret dans sa voix. Le silence se fit, ce silence lugubre qui traîne autour du lit d'un mourant. Guillaume et Madeleine ne savaient comment se retirer. Tiburce et Hélène restaient immobiles et muets, en proie à une anxiété qu'ils ne cherchaient même pas à cacher. Au bout d'un instant, M. de Rieu qui paraL<(sait goûter des délices profondes dans la yue du jeune homme et de sa femme, reprit brusquement, en s'adressant toujours aux visiteurs :

— J'étais en train d'arranger mes petites affaires' de famille... Vous n'êtes pas de trop, et je vais me permettre de continuer... Je faisais connaître mon testament à notre

HADIUINE ritutt 9'M

ami Tiburce : je l'ai nommé mon légataire universel h la condition qu'il épouserait ma pauvre Hélèno.

Sa voix, en prononçant ces mots, eut un ricanemer.'. attendri. 11 mourait comme il avait vécu, ironique el i'iiplacable. Dans son agonie, il soufQetait une dernier:- luis, avec une volupté amère, ce monde de misère et de honte. Tous ses derniers instants avaient été employés à inventer, à mûrir le tourment auquel il condamnerait Hélène et Tiburce après sa mort, 11 était arrivé à exaspérer icllement ce dernier en lui empêchant d'obtenir la moindre place, que le jeune homme avait Qni pat' rompre avec Hélène, à la suite d'une scène pendant laquelle il l'avait ignoblement battue. Cette rupture délimtivc désespéra M. de.Rieu qui voyait sa vengeance lui écliapper. il était allé trop loin, il lui fallait réconcilier les amants, les attacher si bien l'un à l'autre qu'ils ne puisent dénouer leurs liens. Ce fut alors qu'il eut l'idiic diabolicjue de faire épouser sa veuve au jeune Rouillard. Jamais celui-ci ne laisserait échapper l'occasion d'accepter une fortune, même au prix. d'un écœurement continuel; jamais Hélène ne serait assez prudente poui' refuser son consentement à l'homme dont elle était l'esclave Trisonnante et soumise. Ils se marieraient, ils se bletsseraienl sans cesse. Le mourant voyait Tiburce enchaîné h une femme qui avaitle double de son âge, et dont il traincrait la honte et la laideur comme un boulet ; il voyait Hélène, usée de débauche, sollicitant des baisers avec une humilité de servante, rouée de coups matin et soir par son mari qui se vengerait sur elle, dans l'intimité, des sourires méprisants qu'elle lui attirerait au dehors. La vie d'un pareil ménage serait un enfer, un supplice, un châtiment de toutes les heures. Et M. de Rieu, en s'ims^inant cette existence de saletés et de batteries, raillait au milieu des douleurs épouvantables qui lui déchiraient le dos et la poitriiie.

11 se tourna vers Tiburce; il continua d'un accent f| moquerie indicible : •

282 MADELEINE 'SÉKÂt

-» Mon enfant, je suis habitué à vous regarder comme un fils , je Yeux faire votre bonheur. Je vous demande simplement, en échange de ma fortune, une tendre affection pour ma chère femme. Si elle est plus âgée que vous, vous trouverez en elle un aide et un soutien. Ne voyez dans ma détermination que mon vif désir de laisser deux heureux sur la terre. Vous me remercierez plus tard.

Puis, se tournant vers Hélène :

— Vous serez une mère pour lui , n*est-ce pas ? Vous avez toujours aimé la jeunesse. Faites un homme de cet enfant, empéchez-le de se perdre dans les hontes de Paris, poussez-le aux grandes choses.

Hélène Técoutait avec une véritable terreur. Sa voix avait des inflexions si insultantes, qu'elle se demandait enfin si cet homme ne s*était pas aperçu de sa vie de débauches. Elle se rappelait ses sourires, ses sérénités dédaigneuses ; elle se disait que le sourd avait sans doute tout entendu, tout compris» et que c'était elle qui se trouvait être la dupe. L'étrangeté de son testament lui expliquait sa vie de mépris silencieux. Pqur qu'il la jetât dans les bras de Tiburce, il devait connaître sa liaison et chercher à Peu punir. Ce mariage l'elTrayait maintenant. Le jeune homme s'était montré si dur envers elle, il Pavait maltraitée avec'un telle rage, le jour de leur rupture, que Peffroi de nouveaux coups faisait taire ses appétits charnels. Elle songeait en frissonnant à cette union qui la livrerait pour jamais à ses brutalités. Mais son corps lâche et amolli n'osait seulement pas rêver un instant d'échapper aux volontés de son amant. 11 ferait d'elle ce qu'il voudrait. Passive, morne, elle écoutait le mourant, approuvant de la tête ce qu'il disait. Elle pensait pour se consoler : c Tiburce aura beau me battre, il y aura toujours des heures où je le tiendrai dans mes bras, v Puis elle réfléchit que le jeune homine courrait les filles avec Pargent de son premier mari, et que sans doute il refuserait même de lui apporter le$ regtei de iaa amours. Cette idée acheva de l'accabler. \

lUDILEtNB PriAAT

Quant h Tîburce , il se remettait peu h peu. Il écartait l'image d'Hélène , il calculait mentalement le cbifffre de fortune que produirait l'héritage de M. de Rieu ajouté aux renies que lui avait déjà léguées son père le marchand rlc ■ bœufs. Ce chiffre avait une éloquence qui lui prouva en quelques secondes qu'il devait épouser la vieille femmE , quand même. Là était l'épine. Que ferait-il de celte mégère! 11 ne savait, son effroi le reprenait, sans que sa décision en fût ébranlée. S'il le fallait, il s'enfennerait avec elle dans une cave pour t'y faire mourir i petit feu. Mais il aurait l'argent , dût-il vivre msuite dans un continuel tourment.

M. de ftieu lut sa résolution dans ses yeux cLairs , dans l'expression froide et méchante de ses lèvres. Il laissa retomber sa tête sur l'oreiller. On dernier ricanement courut sur sa face contractée par l'agonie.

— Allons, murmura-t-il, je puis mourir tranquille. Guillaume et Madeleine avaient assisté à cette scène avec

un malaise croissant. Ils comprenaient que le dénouement d'une atroce comédie venait de se jouer devant eux. Ils so hâtèrent de prendre congé du moribond. Hélène, liébélée, tassée au fond de son fauteuil, ne se leva même pas. Ce fut Tiburce qui les accompagna jusque dans le vestibule de l'hAtei. Comme il descendait l'escalier, il se rappela la façon indignée dont il avait parlé de madame de Rieu à Guillaume. Il crut devoir se faire hypocrite.

— J'avais mal jugé cette pauvre femme, dit-il. Elle est très-affectée de la fin prochaine de son mari... C'est un legs sacré qu'il me confie, je ferai tous mes efforts pour la rendre heureuse.

Puis, se croyant assez disculpé, voulant en finir sur ce sujet :

— A propos, reprit-il brusquement en s'adressant i I Guillaume , j'ai rencontré aujourd'hui un de nos ancien* I camarades de collège.

/ UadelelM devint toute pUa.

28& KABILBUfE FÉRAT

— Quel camarade ? demanda Guillaume d'una voix troublée.

— Jacques Bertliier , répondit Tiburce , vous savez, ce grand garçon qui vous protégeait. Vous étiez inséparables... Il parait qu'il est riche maintenant. Voilà huit ou dix jours, parait-il, qu*il est revenu du Midi.

Les époux gardaient le silence. Le vestibule où avait lieu cette conversation, était sombre, et le jeune hommç ne pouvait s'apercevoir de l'altération de leurs traits.

— Oh ! poursuivit-il, c'est un garçon tout à fait bien. Je jurerais qu'il va manger l'héritage de son oncle en quelques années. 11 m'a conduit à son logement, un délicieux entre-sol de la rue Taitbout. Ça sent la femme en diable chez lui.

Il eut un petit rire d'homme fort, incapable de commettre des folies. Guillaume lui tendit la main, comme pour s'en aller. Mais il continua :

— Nous avons parlé de vous. Il ignorait que vous fussiez à Paris et que vous y eussiez un pied à terre. Je lui ai donné votre adresse. Il ira vous voir demain soir.

Guillaume avait ouvert la porte cochère.

— Adieu, dit-il fiévreusement à Tiburce en lui serrant la mam et en faisant quelques pas sur le trottoir.

Madeleine, restée seule avec le jeune homme, lui demanda d'une voix nette et rapide le numéro de la maison (}ue M. Jacques Berthier habitait rue Taitbout. Il le lui inqua. Lorsqu'elle eut rejoint son mari, elle lui donna le bra$, ils firent en silence le court chemin qui les séparail de la rue de Boulogne. En arrivant, ils trouvèrent une lettre de Geneviève; celte lettre, courte et pressante, leur apprenait que la petite Lucie avait eu une rechute , et les appelait en hâte. Tout les pressait de quitter Paris ; pour rien au monde, ils n'y seraient restés jusqu'au lendemain soir. Madeleine ne dormit pas de la nuit. Le lendemain matin, au moment de monter en wagon, elle feignit de s'apercevoir qu'elle avait oublié un paquet, et montra une grande contrariété de cet oubli. Guillaume eut beau dire

WADILli;iHB F^ÀT

que le concierge de la rue de Boulogne leur expédierait ce paquet, etle resta immobile, indécise. Alors il oftrit de relouroer lui-même au pavillon. Mais elle n'aixTpta .pas davantage cet arrangement. Comme la cloche du train sonnait, elle finit par pousser son mari dans la salie d'attente, en lui disant qu'elle serait plus tranquille si elle le savait auprès de sa fille, et en lui promettant de le suivie à quelques heures de distance. Quand elle fut eeulo, elle sortit rapidement de la gare. Au lieu de prendre la rue d'Amsterdam, elle descendit vers les boulevards, à pied.

Il faisait une claire matinée d'avril. Des senteurs de printemps naissant traînaient. L'air, malgré les bouffées chaudBS, les frissons tièdes qui le traversaient, gardait ud fond de vivacité. Un côté des rues restait encore da!is une ombre bleuâtre; l'autre côté, éclairé d'une longue nappe de soleil jaune, flambait d'une teinte d'or et de pourpre. Madeleine marchait au milieu du soleil, sur le trottoir inondé de rayons. Dès qu'elle s'était trouvée hors de la gare, elle avait ralenti le pas. Elle avançait ainsi, lentement, songeuse. Depuis la veille, son projet était arrêté. Toute son énergie lui ^tait revenue, devant la menace d'une visite de Jacques. Tandis qu'elle demandaitl'adrcsse de ce dernier à Tiburce, elle pensait : c Demain, je laisserai partir Guillaume. Lorsque je serai seule, j'irai voir Jacques, je lui dirai tout, je le supplierai de nous épargner. S'il me jure de ne plus chercher h noue voir, il me semble que je te croirai mort de nouveau. Jamais mon mari ne connaîtra cette démarche; il est trop frissonnant pour en accepter la nécessité ; plus tard, il s'imaginera que le hasard nous a protégés, il se calmera comme moi. D'ailleurs je puis inventer avec Jacques un échange de lettres, un prétexte de brouille quelconque. ■ Pendant toute la nuit, ce plan avait roulé dans sa tête; elle en modifiait les détails, apprêtait tes paroles qu'elle dirait à son ancien amant, adoucissait les termes de sa confession. Elle était lasse de terreur, lasse de souffrance, elle voulait en finir.

286 MAI>ELEINE PÉRAT

Le danger réveillait en elle la fille rude et pratique de l'ouvrier Ferai.

Maintenant^ elle avait déjà mis à exécution le conmiencement de son projet. Elle était seule. Huit heures sonnaient à peine. Elle comptait ne se présenter chez le jeune homme que vers midi, ce qui devait la forcer à attendre encore pendant quatre grandes heures. Mais ce retard ne l'irritait pas. Rien ne la pressait. Il n*y avait pas la moindre fièvre dans sa résolution qui était le résultat d'un raisonnement. Elle se dit qu'il faisait bon au soleil et qu'elle 80 promènerait jusqu'à midi. Elle entendait suivre son plan scrupuleusement y sans avancer ni retarder les faits dont elle avait fixé la marche.

Depuis des années , elle ne s'était pas trouvée ainsi , seule, à pied, sur un trottoir. Cela la reportait au temps de ses amours avec Jacques. Ayant du temps à perdre, elle se mit à regarder les étalages, d'un air curieux, allant surtout aux magasins de bijoutiers, de modistes. Elle éprouvait une sorte de bien-être à se sentir perdue dans Paris, au soleil d'avril. Quand elle arriva à la Madeleine, elle fiit heureuse de voir que le marché aux fleurs tenait ce jour-là. Elle s'approcha, elle avança à pas lents entre les deux rangées de pots et de bouquets, s'arrétant longuement devant les touffes de roses épanouies. Quand elle fut au bout de l'allée, elle revint sur ses pas, elle s'oublia de nouveau devant diaque plante. Autour d'elle, dans la nappe jaune de soleil, s'étendaient des carrés de verdure, piqués de notes vives, rouges, violettes, bleues qui prenaient des douceurs de tapis de velours. Un parfum pénétrant flottait à ses pieds, s'élevait le long de ses jupes avec des ivresses molles ; il lui semblait que ce parfum, arrivé à la hauteur de ses lèvres, brûlait sa face doucement, comme une caresse. Pendant près de deux heures, elle resta là, allant et venant dans les senteurs fraîches, le regard perdu sur les carrés de fleurs. Peu à peu, ses joues étaient devenues roses, ses lèvres avaient eu un vague sourire. Le printemps battait dans ses veines , montait à

HADELEtNE FÉRAT 287

sa tête. Elle était loute étourdie, comme si elle se fùi penchée sur une, cuve.

Dans les premiers moments , elle avait songé unique ment à la démarche qu'elle allait tenter. Son cerveau reprenait son travail de la nuit ; elle se voyait entrant chez Jacques, elle répétait les termes dans lesquels elle lui apprendrait qu'elle était la femme de Guillaume, elle rêvait aux conséquences qu'aurait un pareil aveu. Des espérances lui venaient. Elle retournerait à Véteuii, apaisée, presque guérie; elle reprendrait avec son mari leur vie paisible d'autrefois. Puis, lorsque ces pensées d'espoir eurent comme bercé et amolli son être, elle glissa lentement à des songes vagues. Elle oublia la scène pénible qui devait avoir lieu dan» quelques instants, elle ne remua plus les soucis de sa résolution. Ivre du parfum des fleurs, attiédie par le soleil, elle continua à marcher, s'abandonnant à une rêverie douce et fuyante. L'idée de l'existence tranquille qu'elle naènerait avec Guillaume , la reporta aui souvenirs heureux de sa vie. Le passé l'emplit, son passé de joie- et d'amour. L'image de son mari finit par s'évanouir, elle n'aperçut bientôt plus que Jacques. Il cessait de la torturer, il lui souriait comme jadis. Alors eUe revit la chambre de la rue Soufflet, elle se rappela certaines matinées d'avril qu'elle avait passées avec son premier amant dans Ifl bois de Verrières. Elle était heureuse de pouvoir songer atout cela sans souffrir; elle s'y enfonçait davantage, ne voyant plus le présent, ne se demandant même plus pourquoi elle attendait midi. Et elle marchait toujours dans le parfum puissant des roses, envahie par une mollesse croissante.

Comme on finissait par la regarder avec curiosité, elle se décida k aller se promener ailleurs. Elle descendit jusqu'aux Champs-Elysées, emportant son rêve. Les allées étaient presque désertes, elle put y rester dans un silence frissonnant. D'ailleurs, elle ne vit rien autour d'elle. Ma- , chinalement, au bout d'une longue promenade, elle revint à U Madeleine. EUe s'y oubliait de nouveau, au milieu des

soufiles tiëdes et parfumés, retrouvant ses sensations d'évanouissement voluptueux, lorsqu'elle s'aperçut qu'il était midi moins un quart. Elle avait tout juste le temps de courir rue Taitbout. Alors, pressant le pas, elle suivit rapidement les boulevards, encore ivre, la tête bouleversée, ne se rappelant plus nettement les paroles qu'elle s'était proposé de dire. Elle avançait comme poussée par une force fatale. Quand elle arriva, elle était rouge, oppressée.

Elle monta cependant l'escalier sans la moindre hésitation. Ce fut Jacques lui-même qui lui ouvrit. En l'apercevant, il poussa un cri de surprise joyeuse.

— Toi I toi ! s'écria-t-il. Ah bien ! ma fille, je ne t'attendais guère ce matin.

Il avait refermé la porte, il marchait devant elle, lui faisant traverser plusieurs petites pièces très -élégamment meublées. Elle le suivait en silence. Quand il l'eut introduite dans la pièce du fond, qui était sa chambre à coucher, il se retourna et lui prit gaiement les mains.

— Nous ne sommes donc plus fâchés? dit-il. Sais-lu que tu n'étais guère gentille à Mantes?... Tu veux faire la paix, n'est-ce pas?

Elle le regardait, toujours muette. Il venait de se lever. Encore en manches de chemises, il fumait une pipe de terre blanche. Dans sa nouvelle position de jeune homme riche, il gardait le débraillé de l'étudiant et du marin. Madeleine crut le retrouver tel qu'elle l'avait connu, tel que le représentait cette carte photographique sur la • quelle une nuit elle avait versé des larmes. Sa chemise ouverte laissait voir un bout de sa peau nue.

Jacques s'était assis sur le bord du lit défait dont les couvertures pendaient à terre. Il continuait à tenir les mains de la jeune femme debout devant lui.

— Gomment diable as-tu appris mon adresse? reprit^il. M'aimerais-tu encore, m'aurais-tu rencontré et suivi?... Avant tout, signons notre traité.

D'une secousse, il l'attira à lui et la baisa sur le cou. Elle se laissa aller, elle ne se défendit pas. Tombée sur

MADELEINE rËHAT 2g9

les genoux de Jacques, elle y resta dans une sorte de stupeur. Bien qu'elle n'eût monté que quelques marches, elle était tout essoufflée. Elle se sentait comme soûle ; tout tournait altour d'elle, elle examinait la pièce d'un regard trouble. Ayant aperçu sur U cheminée un gros bouquet qui se fanait, elle eut un eourire, elle pensa au marché de la Uadeleine. Puis, elle se souvint qu'elle était venue pour apprendre à Jacques son mariage avec Guillaume. Elle se tourna vers lui, gardant saus le savoir son sourire aux lèvres. Le jeune homme avait passé un bras autour de sa taille.

— Ma chère enfant, dit-il en riant d'un rire gras, lu me croiras si tu veux, mais depuis que tu as refusé de me serrer la main, je rêve de toi toutes les nuits... Dis, te souviens-tu de notre petite chambre de la rue SoufOotî...

Sa voix devenait basse et ardente, ses mains s'égaraient dans les étoffes tiëdes de son ancienne maltresse. Il frissonnait, poussé par les excitations du réveil, pris à la gorge par des désirs cuisants. Madeleine serait venue h tout autre heure de la journée, qu'il ne l'aurait pas attirée si brusquement sur sa poitrine. Quanta elle, depuis qu'elle était sur les genoux de Jacques, elle se sentait défaillir. U lui venait de cet homme une senteur acre et troublante. Des chaleurs coulaient le long de ses membres, une clameur vague emplissait ses oreilles, un besoin invincible de sommeil lui faisait fermer les paupières. Elle pensait toujours : ■ Je suis montée pour tout lui dire, , je vais tout lui dire. * Mais cette pensée se mourait au fond de sonxerveau, comme une voix qui s'éloignait, qui devenait de plus faible,et qu'elle finissait par ne plus entendre.

Ce fut elle dont le corps en l'abandonnant tout à coup contre une épaule du jeune homme, le renversa à demi sur le lit. U la saisit avec emportement, la soulevant du parquet où ses pieds touchaient encore. Elle obéit à son l étreinte comme un cheval qui reconnaît les eenoux puis- J

290 BIADELEINE FÉRÀT

sants d'un maître. Au moment où elle, se livrait, toute pâ\e, fermant les yeux, emportée dans un vemige qui lui ôtait la respiration, il lui sembla qu'elle tombait d'une hauteur énorme, avec de longues et lentes oscillations pleines d'une cruelle volupté. Elle sentait bien qu'elle allait se briser à terre, mais elle n'en goûtait pas moins une jouissance aiguë à être ainsi balancée dans le vide. Tout ce qui l'entourait avait disparu. Dans le vague de sa chute, dans l'évanouissement de tous ses sens, elle entendit le timbre clair d'une pendule sonner midi. Ces douze coups légers lui parurent durer un siècle.

Quand elle revint à elle, elle aperçut Jacques qui allait et venait déjà dans la chambre. Elle se leva, regardant autour d'elle, tâchant de comprendre pourquoi elle était couchée sur le lit de cet homme. Puis elle se souvint. Alors, lentement, elle répara le-désordre de sa toilette, elle s'approcha d'une armoire à glace devant laquelle elle renoua ses cheveux roux qui avaient coulé sur ses épaules. Elle était anéantie, stupide.

— Tu passeras la journée avec moi, lui dit Jacques; nous dînerons ensemble.

Elle fit signe que non, de la tète. Elle remit son chapeau.

— Comment! tu t'en vas déjà? s'écria le jeune homme surpris.

— Je suis pressée, répondit elle d'une voix étrange. On m'attend.

Jacques se prit à rire et n'insista pas. Quand il Teut reconduite sur le palier :

— Un autre jour, lui dit-il en l'embrassant, lorsque tu pourras t'échapper pour venir me voir, tâche d'avoir ta journée libre... Nous irons à Verrières.

Elle le regarda en face, comme souffletée par ces paroles. Un instant ses lèvres s'ouvrirent. Puis elle eut geste fou, et, sans répondre, elle s'échappa, elle descendit rapide- ' ment l'escalier. Elle était au plus restée vingt minutes chez , Jacques.

HADELBIKS ittlkT 291

Lorsqu'elle fut dans la rue, elle se mit à marcher Sévreusement, la tête baissée, ne sachant où elle allait. Le bruit des voitures, les coups de coude des passants, tout e tapage et le mouvement dont elle était entourée se perdait pour elle dans le tourbillon de sensations et de pensées qui l'emportait. Elle s'arrêta, h deux ou trois reprises, devant des étalages, comme toute au spectacle d'objets qu'elle ne voyait seulement pas. Et, chaque fois, elle reprit sa course, d'un pas plus saccadé. Elle avait sur la face le masque hébété de l'ivresse. Les gens se retournaient en l'entendant parler à vois basse. « Quelle femme suis-je donc 1 murmurait-elle. J'étais allée chez cet honimn •(lour me relever à ses yeux, et voilà que je suis tombée dans ses bras comme une SUe publique. 11 lui a suffi de me toucher du bout de son doigt, je n'ai pas eu une révolte, i'ai pris une jouissance ignoble à me sentir défaillir. > Elle se taisait, hâtant le pas; puis elle reprenait avec une sourde violence: i Cependant, j'étais forte, ce matin; j'avais tout calculé; je savaisce que je devais dire. C'est que je suis maudite, comme dit Geneviève. Ma chair •st infâme. Ah ! que de saletésl > Et elle faisait des gestes te dégoAt, elle filait le long des maisons comme une folle.

11 y avait plus d'une heure qu'elle courait ainsi, lorsqu'elle s'arrêta brusquement. La pensée du lendemain, des journées qu'elle allait vivre désormais, venait de se dresser devant elle. Elle leva la tète, regarda le lieu où elle se trouvait. Ses pas l'avaient machinalement ramenée à la Madeleine; elle vit à ses pieds les carrés de (leurs, les touffes de roses épanouies dont les parfums lui étaient montés au cerveau, le matin. Elle traversa de nouveau lu marché, en pensant : a Je vais me tuer, tout sera fini, je ne souffrirai plus. « Alors elle se dirigea vers la rue de Boulogne. Quelques jours auparavant, elle avait remarqué dans im tiroir un grand couteau de chasse. Tout en marchant, elle voyait ce couteau, elle le voyait ouvert devant elle leculant à mesure qu'elle avançait, la fascinant, l'at-

293 IfAfiKLEINB FSRAT

tirant vers le petit hôtel. Et elle songeait : « Je le tiendrai tout à rheure, je le prendrai dans le tiroir, et je m*en frapperai. » Mais comme elle montait la rue de Glichy, un pareil suicide lui répugna. Elle aurait voulu voir Guillaume avant de se tuer, lui expliquer les raisons de sa mort. Sa fièvre se calmait, un coup de tète lui semblait odieux.

Elle revint sur ses pas, elle prit à la gare un train qui partait justement pour Mantes. Pendant les deux heures que duBa le trajet, une seule pensée battit dans son cerveau : c Je me tuerai à la Noiraude, se disait-elle, quand j'aurai prouvé à Guillaume la nécessité de ma mort. » Les secousses régulières et monotones du wagon, les bruits assourdissants du train en marche, berçaient d'une étrange iaçon son idée de suici^P ; elle croyait entendre le grondement des roues répéter en échos : « Je me tuerai, je me tuerai. » A Mantes, elle monta en diligence. Accoudée à une portière, elle regarda la campagne, elle reconnut, au bord de la route, certaines maisons qu'elle avait vues de nuit quelques mois auparavant, lorscyi'elle était passée en cabriolet avec Guillaume. Et la campagne, les maisons, tout lui semblait redire la pensée unique qui tournait au fond de son être : « Je me tuerai, je me tuerai. »

Elle descendit de diligence à quelques minutes de Véteuil. Un chemin de traverse devait la conduire directement à la Noiraude. Le crépuscule tombait, d'une douceur exquise. Les horizons tremblants s'évanouissaient dans la nuit. Les champs devenaient noirs sous le ciel laiteux, frissonnants d'un bruit de prières et de chansons mourantes, qui traînaient au fond (lu jour agonisant. Conome Madeleine s'avançait rapidement dans un sentier bordé de haies d'aubépines , elle entendit les pas d'une personne qui se dirigeait de son côté. Une voix fêlée s'éleva. Cette voix chantait :

n était un riche paoha Que l'on appelait Mnitapha.

Four ion séraU il acheta Mademoiselle Oaiinka.

HADELBINB pAbAT

C'était Vert-dc-Grie. Les « tra la la, ■ i cette heure de sérénité triste, prenaient sur ses lèvr^ un accent de douloureuse ironie. On eût dit les rires d'une folle qui s'attendrissaient et se noyaient dans des larmes. Madeleine s'arrêta, comme clouée. Cette voix, cette chanson entendue ainsi, au milieu des frissons du soir, faisait passer devant elle une vision rapide et poignante. Elle se rappelait ses anciennes promenades à Verrières. A la tombée de la nuit, elle descendait du bois, ayant Vert-de-Gris au bras. Et toutes deux elles chantaient la ballade du pacha Mustapha. Au loin, dans les sentiers ah l'ombre coulait, des voix de femmes leur répondaient par d'autres refrains. Elles apercevaient, à travers les feuilles, des robes blanches rasant le sol comme des vapeurs, se fondant peu à peu dans les ténèbres. Puis tout devenait d'un noir épais. [.es voix lointaines se faisaient plaintives, les gaudrioles, les couplets obscènes, écorchés par des gosiers que l'absinthe avait brûlés, flottaient doucement, avec des tendresses et des mélancolies pénétrantes.

Ces souvenirs serrèrent Madeleine à la gorge. Elle entendait toujours les pas de Vert-de-gris qui avançait; elle s'était mise à reculer pour ne pas se trouver face à face avec cette femme dont elle distinguait déjà la silhouette lamentable. Au bout d'un silence, la foUa éleva de nouveau la voix :

Pour toa idnil il acheta MademoiseUo Catiiik*.

Ceit trente •ans qa'il la pa;* t Elle valait moini oher que fa.

Alors Madeleine, épouvantée par les rires fous de la

1% ICADKLEnnB Ff RAT

chanteuse, secauée]usqu*aux larmes par cette voixrauque et triste qui chantait sa jeunesse dans les fraîcheurs de la nuit naissante, écarta la haie d'aubépines et se sauva à travers champs. Elle arriva ainsi à la Noiraude. Comme elle poussait la grille, elle aperçut la fenêtre du laboratoire toute rouge, qui luisait sinistrement sur la façade sombre du château. Jamais elle n*avait vu cette fenêtre éclairée, et son rayonoement dans h lueur loudie du crépuscule» lui causa un singulier seoSîiDent â*effroL

Un nouveau coup l'atlendait h la Noiraude. La petite Lucie était morte dans la journée. -

Guillaume, en arrivant, avait trouvé l'enfant à l'agonie. Une decesfièvresbrusques, qui reviennent en pleine convalescence, l'emportait. Brûlante, cherchant de ses mains le froid des draps, elle sortait du lit ses pauvres hras frissonnants. Puis des crises de déhre la faisaient se débattre et lutter contre quelque chose d'invisible qu'elle semblait contempler avec des regardsâxes et vides. On eût dit que ses yeux lui tenaient toute la face ; il se voilaient peu à peu, pareils à des sources d'eau limpide que trouble un flot de sable. Quand son père était entré, elle ne l'avait pas reconnu. Penché sur son lit, il la regardait d'un air navré, il sentait son cœur se briser. Au déchirement qu"" éprouvait dans la poitrine à chacun de ses râles, il disait qu'elle lui appartenait entière; un immense regret de l'avoir repoussée le courbait au-dessus d'elle, lui donnait l'envie de la serrer contre sa poitrine et de la disputer à la mort. C'était un réveil d'affection d'une angoisse indicible.

Cependant Luâe se mourait. Il vint un moment où soi délire tomba. Elle eut un joli sourire d'enfant boudeuae^^

a m .it

29^ ^ MADELEINB PiftAT

Puis, regardant autour d'elle, comme si elle s'éveillait, elle parut se souvenir et tout reconnaître. Elle tendit les mains à son père, en répétant ce mot qui lui était familier, et auquel elle donnait une douceur de caresse : — Prends-moi, prends-moi.

Guillaume se baissa, éperdu, la croyant sauvée. Mais, comme il allait la soulever, il sentit son petit corps craquer d'une secousse brusque. Elle était morte. Quand il l'eut recouchée, il s'agenouilla, muet, ne pouvant pleurer. Bientôt, il n'osa plus la contempler : la mort pinçait les lèvres de Tenfant, sa bouche faisait la moue grave de Jacques. Terrifié par cet effet de la rigidité cadavérique qui fixait peu à peu sur le visage de sa fille la ressemblance de cet homme, il s'efforça de prier encore, en ne Regardant plus que les mains de la petite croisées sur sa poitrine. Mais, malgré lui, il remontait toujours à la tête. Il finit par quitter la chambre, laissant Geneviève seule auprès de Lucie.

Lorsque Madeleine entra dans k vestibule, elle eut le pressentiment d'un malheur. La salle à changer était froide et noire, la maison paraissait déserte. Uu chant funèbre de cantique guida la jeune femme au premier étage. Elle arriva ainsi dans la chambre où reposait le corps de Lucie, au chevet duquel Geneviève s'était mise à psalmodier des ^ prières. Le spectacle atroce qui l'attendait là, Tenfant / dont la tête pâle creusait l'oreiller, la fanatique à genoux / priant dans la lueur vacillante d'une bougie, l'arrêta gla- I cée sur le seuil. Elle comprit tout d'un regard. Puis elle s'avança lentement. Depuis le matin, la pensée de sa fille était sortie de sa mémoire. Elle éprouvait une sorte de joie à la retrouver morte. C'était un obstacle de moins à son suicide; elle pouvait se tuer maintenant, sans craindre de laisser derrière elle une pauvre créature que sa naissance devait vouer au malheur. Arrivée au bord de la couche, elle ne versa pas une larme, elle se dit simplement que dans quelques heures elle serait comme cela, raide et froide. Si elle n'avait pas dû mourir elle-même,

lumtBDa viuT elle se serait sans doute jetée sur le cadavre avec des sanglotç déchirants; la certitude qu'elle n'existerait bientôt plus l'empêdiait de sentir la perte de son enfant. Elle âprouva le seul désir de l'embragser une dernière fois. Mais, comme elle se penchait, elle crut vair Jacques devant elle, il lui sembla que Lucie avait les lèvres du jeune homme, ces lèvres qu'elle avait baisées si voluptueusement le matin même. D'un mouvement effaré, elle se rejeta en arrière.

Geneviève, qui venait d'interrompre ses prières, vit ce mouvement d'effroi. Elle regardait Madeleine fixement, de son air implacable.

— Ainsi sont punis les enfants des coupables, murmura-t-elle sans la quitter des yeux. Dieu châtie les pécheurs dans leur descendance, à jamais.

Madeleine eut un accès de rage folle contre cette femme qu'elle rencontrait sous ses pas> à chaque nouveau malheur, et qui lui jetait alors au visage ses monstrueuses croyances.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi? cria-t-elle. Je suis donc Men étrange à voirl... J'avais oublié cela, vous allez m'insulter, vous ! J'aurais dû me dire que je vous trouverais jusqu'à la dernière heure, le bras levé, impitoyable comme le destin... Vous êtes la fatalité, vous êtes le châtiment.

Les regards de la fanatique luisaient. Elle répéta avec une joie farouche, dans une sorte d'exaltation prophétique :

— L'heure vient, l'heure vient.

— Oh ! j'ai assez de souffrance, reprit âprement Madeleine, je veux être punie, je me punirai... Mais ce n'est pas vous qui me condamnez. Vous n'avez pas failli, vous n'avez pas vécu, etvousnesauriezjugerla vie... Pouvezvous me consolerî

— Non, répondit la protestante, il faut que vos larmes coulent, que voua rendiez grâce à la main qui vous châtie.

— Pouvez-vous faire que Guillaume m'aime encore et

293 UADBLEIKS Ffoit

retrouve la paix? pouvez-vous me promettre que je souffrirai seule, le jour où je m'humilirai ?

— Non, si Guillaume souffre, c'est qu'il est coupable. Dieu sait où il frappe.

Madeleine se redressa avec une violence superbe.

— Eh bien! alors, cria-t-elle, si vous ne pouvez rien, que faites-vous là, pourquoi me torturez-vous?... Je n'ai pas besoin de Dieu. Je me juge et me condamne moimême.

Elle s'arrêta épuisée. En baissant la tête, elle aperçut le cadavre de sa fille qui semblait l'écouter, la bouche ouverte. Elle eut honte de son emportement dont les éclats passaient avec des bruits de fouet sur ce pauvre corps endormi. Elle s'abtma un instant dans le spectacle de ce néant, comme attirée, goûtant la folie de la mort. Le calme lourd de Lucie, l'expression de repos figée sur son visage, lui promettaient une éternité de sommeil, un bercement sans fin dans les bras du vide. Il lui vint un désir bizarre, elle voulut savoir combien de temps il lui faudrait pour être ainsi glacée et rigide.

— A quelle heure est-elle morte? demanda-^elle à Geneviève qui avait repris ses prières.

— A midi, répondit la protestante.

Cette courte réponse tomba sur la tête de Madeleine comme un coup de massue. Geneviève aurait-elle raison? serait-ce sa faute qui aurait tué sa fille. A midi elle était 4ans les bras de Jacques, et à midi Lucie mourait. Cette coïncidence lui parut fatale, atroce. Elle entendait ses plaintes d'amour se mêler aux râles d'agonie de son enfant, elle devenait folle en comparant cette scène de volupté à cette scène de mort. Pendant quelques minutes, elle resta écrasée, stupide. Puis elle se demanda ce qu'elle faisait Ih, ce qu'elle était venue chercher à la Noiraude. Elle ne savait plus, sa tête se vidait. Elle s'interrogeait avec angoisse : « Pourquoi suis-je donc accourue si vite de Paris? j'avais un projet. » Et elle faisait des efforts inouis de mémoire. Brusquement la mémoire lui

UADELEIIfB FAIAT

revint, a Je sais, pensa-t-elle, je veux me tuer, je veux rae tuer. »

— Où est Guillaume? demanda-t-elle à Geneviève.

La vieille femme fit un geste d'ignorance, sans cesser de mâcher entre ses dents des paroles vagues. Madeleine se rappela alors ia lueur rouge qu'elle avait vue de la grille et qui éclairait si étrangement la fenêtre du laboratoire. Un instinct la poussa. Elle quitta la cliiimbre, elle monta rapidement l'escalier.

Guillauoae, en effet, se trouvait dans le laboratoire. En s'échappant de la pièce où Lucie venait d'expirer, il s'était enfui dans te parc, et y avait marché jusqu'à la nuil^ fou de douleur. Lorsque le crépuscule tomba comme une cendre fine, donnant à la campagne une teinte grise uniforme d'une mélancolie poignante, il se sentit pris d'un accablement sans bornes, il eut un désir âpre de s'enfouir dans quelque trou lugubre où il pourrait contenter le besoin d'anéantissement qu'il éprouvait. Ce fut alors que, machinalement, obéissant à une force fat.nie, il alln chercher, au fond du tiroir où il l'avait jadis cachée, la clef de la pièce dans laquelle M. de Viargue s'était empoisonné. Depuis l'époque du suicide, il n'y avait plus remis les pieds. Il n'aurait pu expliquer lui-même l'envie irrésistible qui le poussait à y monter ; c'était wmrae une soif d'horreur, une rage d'épuiser à la fois toute épouvante, toute souffrance. Quand il entra, la vaste salle, éclairée vaguement par la bougie qu'il tenait à la main, lui parut encore plus sale, plus délabrée qu'autrefois. Dans les coins, traînaient toujours des tas de débris ignobles, le fourneau et les planches tombaient toujof^ par morceaux. Bien n'avait été touché; mais la pojssii « de cinq années s'accumulait sur ces ruines ; les araignées du plafond filaient des toiles qui descendaient jusque sur le parquet en haillons noirâtres; l'air enfermé dans ce lieu sinistre dormait, épaissi et nauséabond. Guillaume posa ' bougeoir sur la table et se tint debout, regardant devai lui, fixement. Il eut un rapide frisson en apercevant

ses pieds la trace sombre que le sang de son père avait laissée. Puis il écouta. Un pressentiment l'avertissait qu*un coup suprême devait l'abattre là, au milieu de ces saletés. Cette pièce, dans laquelle personne n'était entré et qu'il retrouvait calme et sinistre, semblait l'avoir attendu pendant ses cinq années de rêves menteurs. Et, maintenant, elle s'ouvrait, elle l'attirait comme une proie qui lui était sans doute promise depuis longtemps.

Dans son attente effrayée, Guillaume se rappela sa vie de souffrance, cet écrasement continu qui lui broyait la chair et l'esprit depuis sa jeunesse. Il revit une fois ejicore son enfance terrifiée, ses douloureuses années de collège, les derniers mois de folie et d'angoisse qu'il venait de vivre. Tout s'enchatnait, tout le poussait à quelque terrible dénoûment qui devait être proche. Maintenant que les faits, dont il pouvait suivre la marche logique et implacable, le jetaient au fond de cette pièce tachée du sang de son père, il se voyait mûr pour la mort; il devinait que le destin allait, dans une dernière brutalité, en finir avec lui.

11 y avait près d'une demi-heure qu'il écoutait, averti par une voix intérieure que quelqu'un viendrait lui porter le coup suprême, lorsqu'il entendit dans le corridor un bruit de pas. Ce fut Madeleine qui parut sur le seuil. Elle était encore enveloppée de son châle , n'ayant même pas pris le temps de retirer ses gants ni son chapeau. D'un regard rapide, elle fit le tour du laboratoire dans lequel elle n'était jamais entrée. Parfois on avait parlé devant elle de . cette pièce close ; elle en connaissait la lugubre légende. Quand elle en eut aperçu la malpropreté honteuse , il lui monta aux lèvres un singulier sourire : il était digne d'elle d'en finir au milieu de cette pourriture et de cette désolation. Comme à Guillaume, il lui sembla que cette pièce l'attendait depuis des années.

Elle marcha droit à son mari.

— Je viens causer avec toi, Guillaume, dit-elle.

Elle parlait d'une voix nette et froide. Toute sa fièvre

uADEixnn RnAT

, paraissait tombée. La tête haute, les yeux résolus, elle ^

avait l'attitude inexorable d*an juge. 1

— Il y a quelques mois, reprit-elle, je t'ai demandé une ^ grâce, en quittant l'auberge de Mantes, celle de me laisser

mourir le jour où la vie de tortures que nous menons, deviendrait intolérable. Je n'ai pu calmer ma pensée, apaiser mon cœur ; je viens te rappeler la promesse que tu m'as faite alors.

Guillaume ne répondit pas. Il devinait les raisons que

sa femme allait lui donner, il les attendait, prêt b. les ac-

. cepter, ne songeant plus à la défendre contre elle-même.

— Vois où nous en sommes arrivés, poursuivit Madeleine. Nous nous trouvons acculés tous deux, traqués dans cette pièce où les faits ont fini par nous pousser. Chaque joiu- , nous avons perdu un peu de terrain , nous avons senti le cercle de fer qui noua entoure se resserrer et nous mesurer l'espace. Successivement, tous les lieux sont devenus inhabitables pour nos pauvres cerveaux malades : le pavillon voisin, notre petit hôtel de Paris, jusqu'à la salle à manger de la Noiraude, jusqu'à la chambre ou vient de mourir notre fille. Maintenant , nous sommes enfermés ici, au fond de cette retraite sinistre, de ce dernier asile digne de notre folie. Si nous en sortons tous deux, ce sera pour rouler plus bas, pour mener une vie plus infâme et plus lâche... Est-ce vrai !

— C'est vrai, répondit Guillaume,

— Nous sommes là , face à face , n'échangeant plus un mot, un regard, sans nous blesser. Je ne t'appartiens plus, j'appartiens aux souvenirs qui, la nuit, viennent me secouer de cauchemars horribles. Tu n'ignores

-m'as éveillée une fois, comme je m'abandonnais aux bras d'un songe. Aussi n'oses-tu plus me serrer sur ta poitrine, n'est-ce pasT Guillaume. Je suis trop pleine d'un autre homme. Je te crois jaloux, je te crois d^spéré, poussé à bout comme moi... Est-ce vrait C'est vrai.

— Nos amours seraient donc ignobles à cette heure.

Nous aurions beau nous aveugler; par instants, je pénétrerais tes lassitudes et tes dégoûts , tu lirais en moi mes pensées et mes voluptés honteuses. Nous ne pouvons plus vivre ensemble. . . Est-ce vrai ?

.— C'est vrai.

Guillaume répondait en écho, et chacune de ses réponses tombait claire et tranchante comme une lame d^acier L'attitude haute et calme de sa femme avait éveillé en lui toutes les fiertés de son sang. Il n'avait plus une faiblesse, il voulait racheter ses abandons nerveux, en acceptant avec courage le dénoûment fatal qu'il croyait deviner.

— A moins, continua Madeleine avec amertume, que tu ne veuilles vivre séparé de moi, toi dans une chambre et moi dans une autre , comme certains époux qui s'acceptent seulement devant le monde , pour sauver les apparences. Nous venons de voir quelques-uns de ces ménages à Paris. Voudrais-tu tenter cette vie?

— Non, s'écria le jeune homme, je t'aime encore, Madeleine... Nous nous aimons, et c'est cela qui nous tue, n'est-ce pas ?... Si je te conserve, je veux rester ton mari, ton amant. Tu as bien vu, à Paris, nous n'avons pu nous plier à cette existence d'égoïsme. Nous devons vivre aux bras l'un de l'autre, ou ne plus vivre.

— Eh bien ! alors, soyons logiques, tout est fini. Tu l'as dit, c'est notre amour qui nous tue. Si nous ne nous aimions pas, nous vivrions paisibles. Mais s'aimer toujours et souiller ses tendresses ; désirer s'étreindre à chaque heure et ne plus oser se toucher du bout des doigts ; passer mes nuits à ton côté, sur la poitrine d'une autre, lorsque je donnerais mon sang pour pouvoir t'attirer à moi : cela, vois-tu, finirait par nous rendre fous... Tout est fini.

— Oui, tout est fini, répéta lentement Guillaume.

Il y eut un court silence. Les époux se regardaient dans les yeux, d'un regard assuré. Madeleine, gardant son calme effrayant, cherchait si elle n'avait oublié aucune des causes qui l'obligeaient au suicide. Elle voulait

HADELBINB F^BAT 303

procéder froidement, bien établir que toule espérance était morte, ne pas se jeter dans la mort par folie, y entrer au contraire après avoir prouvé l'impossibilité d'une guérison quelconque. Elle insista encore sur les motifs qui la poussaient.

— Ne faisons rien contre la raison, reprit-elle, r,ippelle-toi bien les faits... Je voulais mourir dans celte auterge. Puis, je ne t'ai pas encore avoué cela, la pensée de ma fille m'a arrêtée. Aujourd'hui, Lucie est nioi'le, je puis m'en aller... J'ai ta promesse.

— Oui, répondit Guillaume, nous allons mourir ensemble.

Elle le regarda d'un air d'étonnement et d'effrni. El, d'une voix rapide :

— Que dia-tu là? s'écria-t-elle. Tu ne dois pas mourir, toi, Guillaume. Cela n'est jamais entré dans mes résolutions. Je ne veux pas que lu meures. Ce serait un crime inutile.

Le jeune bomme eut ut geste désespéré de protestation.

— Tu n'as pas compté, dit-il, que je resterais seul à souffrir.

— Qui te parle de souffrance ! reprit-elle dédaigneusement. Est-ce que tes faiblesses te reprendraient? est-ce que tu aurais peur de pleurer?... S'il ne s'agissait que de douleur, je resterais, je lutterais encore. Mais c'est moi qui suis ton mal, ta plaie vive. Je m'en vais parce que je te gène.

— Tu ne mourras pas seule.

— Je t'en prie, Guillaume, épargne-moi, n'augmenta pas ma faute. Si je t'entraîne dans ma chute, jo serai encore plus coupable, je m'en irai plus désespérée... Me chair est maudite, elle rend amer tout ce qui t'entoure. Quand je n'existerai plus, tu te calmeras, tu pourras tenter de nouveau le bonheur.

Guillaume perdait sa tranquillité froide. L'idée qu'il allait se retrouver seul à souffrir l'épouvantait.

l'augmenta

î serai en- m

lérée... Ma J

I t'entoure. H

ourras ten- ^Ê

ie qu'il al- ^H

304 MADEtEîNB PfeAT

— Et que veux-tu que je fasse sans toi ! cria-t-il. Toi morte, je n'ai qu'à mourir. Je veux me punir d^ailleurs, me punir de ma faiblesse qui n'a pas su te sauver. Tu n'es pas la seule coupable... Tu. le sais, Madeleine, je suis un enfant nerveux que tu dois emporter dans tes bras, si tu ne veux le laisser à de lâches abandons.

Madeleine sentit la vérité de ces paroles. Mais l'idée de frapper une fois de plus son mari, en se frappant ellemême lui éUit insupportable. Elle ne répondit pas, espérant que l'exaltation du jeune homme allait se calmer ei qu'elle le plierait ensuite à ses volontés. Celui-ci, maintenant, ne se montrait plus résigné ; il se débattait contre le projet de suicide.

— Cherchons, cherchons encore, balbutia-t-il. Attendons, par pitié.

Attendons quoi, et combien de temps? dit Madeleine

avec àprelé. Tout n'est-il pas fini? tu en convenais tout à l'heure. Crois-tu donc que je ne lise pas dans tes yeux? Ose donc dire que ma mort ne t'est pas né-

— Cherchons, cherchons un autre moyen, répéta-t-il

fiévreusement.

Pourquoi tes lèvres prononcent-elles ces mots

vides. 11 est inutile de chercher, nous ne trouverions pas de guérison. Et tu sais cela, tu parles poiu* étourdir tes pensées qui te crient la vérité.

Guillaume se tordait les mains.

Non, jamais! s'écria- t-il. Tu ne peux mourir ainsi, je

t'aime, je ne te laisserai pas accomplir ce suicide devant

moi.

Ce n'est pas un suicide, répondit gravement la

jeune femme, c'est une exécution. Je me suis jugée et je

me suis condamnée. Laisse-moi me faire justice.

Elle voyait que son mari s'affaissait, elle continua d'an ion rude de domination.

Je me serais tuée rue de Boulogne, ce matin, comme

j^en ai eu un instant l'envie, si j'avais su te trouver si

HADSLEIHB F^BAT 909

faible. )e croyais ne pas devoir disposer de moi, avant de t'avoir eiipliqué les causes de ma mort. Tu vois que j'ai bien ma raison.

Guillaume eut un cri sublime de désespoir :

— Il fallait te tuer sans rien me dire, je nip serais tué ensuite... Tu es cruelle avec ta raison.

11 s'était assis sur le bord de la table, défa liant Made leine résolut d'en finir. Elle se sentait lasse plie aiait Mte de se reposer dans la mort. Un secret eg isme lui faisait abandonner son mari è sa destinée Maintenant qu'elle avait fait tous ses efforts pour le sauver elle g en dormirait tranquille. Elle ne se sentait pas le courage de . vivre encore pour l'obliger k vivre.

— Ne te débats pas ainsi, lui dit^elle en regardant rapidement autour d'elle. Il faut que je meure, n'est-ce pas? Ne dis pas non... Laisse-moi faire.

Elle venait d'apercevoir le petit meuble marqueté dans lequel M. de Viargue avait enfermé les toxiques nouveaux, découverts par lui. Quelques minutes auparavant, en montant l'escalier, elle s'était dit : « Je me jetterai par la fenêtre; il y a trois étages, je m'écraserai sur les pavés. > Mais la vue de l'étagère, sur les glaces de laquelle un doigt du comte avait écrit le mot : Poisons, en grosses lettres, lui fit clioisir un antre genre de suicide. Elle eut un mouvement de joie, elle s'élança vers la petite armoire.

— Madeleine! Madeleine! s'écria Guillaume épouvanté.

Mais la jeune femme avait déjà cassé une glace de l'armoire d'un coup de poing. Le verre lui coupa profondément les doigts. Elle prit un flacon, le premier venu. Alors, d'un élan, son mari vint lui saisir les poignets, la mettant ainsi dans l'impossibilité de porter le flacon à ses lèvres. Il sentait le sang tiède de ses coupures lui mouiller les mains.

— Je te briserai les poignets plutât que de te laisser •wire, dit-il. Je veux que tu vives.

Madeleine le regarda en face.

— ,Tu sais bien que cela est impossible, répondit-elle Elle luttait sourdement; elle donnait de brusques secousses pour dégager ses mains. Mais son mari les tenait! serrées dans les siennes ; il haletait et répétait :

— Donne- moi ce flacon, donne-moi ce flacon.

— Voyons, dit la jeune femme d'une voix rauque, ne fais pas Tenfant. Lâche-moi.

Il ne répondit plus. Il travaillait à lui écarter les doigt» un à un pour lui arracher la fiole. Ses mains étaient toutes» rouges du sang des coupures de Madeleine. Comme celle-, ci sentait ses forces s'en aller, elle parut prendre un pard* suprême.

— Tout ce que je viens de te dire, reprit-elle, ne t*a donc pas prouvé que j'ai besoin de la mort et qu'il y a cruauté à me la refuser?

11 garda encore le silence.

— Tu ne te rappelles donc pas, continua-t-elle plus> violemment, la chambre d'auberge que j'ai habitée avec mon amant; tu ne te rappel) es pas cette table où j'ai écrit: Taime Jacques, et ces rideaux bleus que j'écartais pendant les nuits étouffantesTi^^'été?

Au nom de Jacques, il eut un frisson; mais il ne mit que plus de rage à vouloir s'emparer du flacon. Alors la jeune femme s'affola.

— Tant pis! cria-t-elle, je voulais t'épargner une dernière angoisse; mais tu me forces à être brutale... Ce matin j'ai menti, je n'avais rien oublié; si je suis restée à Paris, c'était pour aller voir Jacques; je voulais l'éloigner de nous, et je suis tombée sur sa poitrine comme une catin... Entends-tu, Guillaume, je sors des bras de Jacques.

Sous le coup brusque de cet aveu, Guillaume lâcha enfin les mains de Madeleine. Ses bras inertes retombèrent, ses yeux se fixèrent stupidement sur sa femme. Il recula lentement. ^

— Ah! tu vois bien, dit-elle avec un étrange sourire de triomphe, que tu consens à ma mort*

Il reculait toujours. Arrivé à la muraille, il s'y adossa.

UDBunifE fAut 307

sans cesser de regarder Madeleine. Une anxiété béante le courbait à demi vers elle, pour mieux suivre chacun de sns mouvements. Elle éleva le flacon, elle le lui montra.

— Je vais boire, Guillaume, reprit-elle. Tu me le permets, n'est-ce pas?

II resta muet, les yeux sortant des orbites, les dents claquant avec force. 11 se ramassait peu à peu sur luimême, comme pour échapper, en se faisant tout petit, au spectacle atroce qu'il avait devanUui,et dont il ne poûvail détourner les regards.

Alors Madeleine éleva lentement la fiole et la vida d'un trait.En buvant, elle ne quitta pas son mari des yeux. L'effet du poison, pris à cette liaute dose, fut foudroyant. Elle tourna, les bras ouverts, et tomba sur la face. Une seule convulsion la secoua à terre. Son énorme chignon de cheveux roux se dénoua et roula sur le parquet comme une mare de sang.

Guillaume n'avait perdu aucun détail de cette scène rapide. A mesure que sa femme avait bu, il s'était accroupi davantage. Il se trouvait maintenant assis sur ses talons, contre le mur. Lorsqu'elle tomba avec un bruit sourd, pareille à une masse de plomb, il sentit le parquet trembler sous lui;-il lui sembla que la chute de Madeleine, en retentissant dans son cerveau, lui fêlait le crâne. Pendant quelques secondes, il regarda le cadavre par dessous la table. Puis il poussa un éclat de rire déchirant ; il se leva d'un bond et se mit à danser dans le laboratoire, marquant la mesure en frappant l'une contre l'autre ses mains humides de sang, dont il examinait les taches rouges avec des accès nerveux de gaieté. Il fit ainsi, à plusieurs rei»'ises, le tour de la pièce, marchant sur les tessons qui traînaient, poussant tes débris au milieu du plancher. 11 vint enfin sauter à pieds joints par dessuî- le corps de SB femme, ainsi qu'un enfant qui jouerait è saule-mouton. Et il riait plus fort, trouvant sans doute ce jeu fort co-

ique.

A ce moment Geneviève apparut sur le seuil de la porte.

308 MAIOLEINX iHkt

Immobile, rigide, semblable au destin, elle fouilla du regard cette grande salle sinistre, aux exhalaisons fétides, aux coins pleins d'ordures, dont une seule bougie éclairait à peine les ténèbres* Quand elle eut distingué le cadavre aplati à terre, comme piétiné par ce fou qui riait et dansait diaboliquement dans l'ombre vague, elle redressa sa haute taille, elle dit de sa voix sèche :

*- Dieu le Père n'a pas pardonné!

Page 1