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contradictions de sa nature. Au fond de son être, vaguement, elle sentait s'agiter la vérité; naais elje reculait devant le caractère étrange des sensations qu'elle éproùvdit.
Lorsque Madeleine s'était oubliée dans les bras de Jacques, sa chair vierge avait pris l'empreinte ineffaçable du jeune homme. Il y eut alors mariage intime, inde«^lructible. Elle se trouvait en pleine sève, à cet âge où l'organisme de la femme se mûrit et se féconde au contact de l'homme ; son corps puissant, son tempérament mesuré se laissa pénétrer d'autant plus profondément qu'il était riche de sang et sain d'humeurs; elle s'abandonna avec toiit squ calme, toute sa franchise, à cette transmission charnelle établie entre son amant et elle, si bien que sa nature froide devint ainsi une cause nouvelle qui rendit' plus complète et plus durable la possession de son être entier. On eût dit que Jacques, en la serrant contre sa poitrine, la moulait à son image, lui donnait de ses muscles et de' ses os, la faisait sienne pour la vie. Un hasard l'avait jetée à cet homme, un hasard la retenait dans son étreinte, et, pendant "qu'elle était là, par aventure, toujours sur le point de devenir veuve, des fatalités physiologiques la liaient étroitement à lui, l'emplissaient de lui. Lorsque, après une année de ce travail secret du sang et des nerfs, le chirurgien s'éloigna, il laissa la jeune femme éternellement frappée à la marque de ses baisers, possédée à ce point qu'elle n'était plus seule maîtresse de son corps : elle avait en elle un autre être, des éléments virils qui la complétaient et l'asseyaient dans sa force. C'était là un phénomène purement physique.
Aujourd'hui, le lien de tendresse était rompu, mais le lien de chair restait tout aussi profondément noué. Si son cœur n'aimait plus Jacques, son corps se souvenait fatatement, lui appartenait toujours. Le sentiment d'affection avait eu beau s'effacer, l'effet charnel de la possession n'en gardait pas moins sa force ; les traces de la liaison qui l'avait rendue fwnme, survivaient à son amour. Elle
demeurait Tépouse de Jacques, bien qu'elle n^éprouvât plus pour lui qu'une sorte de haine sourde. Les caresses de Guillaume, cinq années d'autres erobrassements, h'avalent pu chasser dé ses membres Tôtre qui y était entré, a l'heure de sa puberté. Elle se trouvait formée, rendue virile à jamais, et les baisers d'une foule auraient vainement essayé de faire disparaître les premiers baisers qu'elle avait reçus. Son mari ne possédait réellenaent que son cœur ; quand elle s'offrait à ses lèvres, elle ne pouvait plus se donner, elle se prétait.
Elle s'était simplement prêtée depuis son mariage. Elle en avait une preuve vivante, irrécusable. La petite Lucie ressemblait à Jacques. Guillaume, même en ayant une fille de Madeleine, ne pouvait l'avoir à son image. Fécondé par lui, le sein de la jeune femme donnait à l'enfant les traits de l'homme dont il gardait l'empreinte. La paternité semblait sauter par-dessus le mari pour remonter à l'amant. A coup sûr le sang de Jacques entrait pour beaucoup dans la fécondation de Madeleine ; il restait le premier père, celui» qui avait fait une épouse de la vierge.
La jeune femme sentit bien son servage, le jour où Guillaume lui offrit de l'épouser. Elle n'était pas libre, des répugnances instinctives révoltaient sa chair à la pensée d'un nouveau mariage dans lequel elle ne pouvait plus se livrer entière. Un refus net monta malgré elle à sa gorge. Ses tendresses s'étonnèrent de ce refus. N'aimait-elle pas Guillaume, ne vivait^elle pas avec lui depuis une année ? Elle ne voulut point écouter le cri de son être, la rébellion de son sang qui l'avertissait : s'il lui avait été permis de prendre un second amant, il lui était défendu de se lier pour toujours à un autre homme que Jacques. Et, pour ne pas avoir obéi à ce cri de son corps esclave, elle pleurait à cette heure des larmes de sang.
Il y avait là un phénomène si intime, si profond d'étrangeté et de terreur, que Madeleine écartait encore une pareille explication de ses révoltes. La certitude d'être «possédée à Jamais par un homme qu'elle n'aimait plus
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l'aurait affolée; elle se serait plutât jetée tou! '' sous les roues de la voiture, terrifiée à l'idée de^ i souffrances qui l'attendaient : elle traînerait ( i ' blemeut son corps esclave; elle sentirait ton] t. Bile le sang détesté de Jacques; elle ne pourr -. l'oublier entre les bras aimés de Guillaume, sans c: 'l- [trostituer. D'ailleurs, elle ignorait les fatalités de '. . |ui lient parfois une vierge à son premier amant, ù ' 'i Jaçon si étroite, qu'elle ne saurait ensuite rompre ce iiiailage de hasard, et qu'il lui faut accepter pour la \'-: l'époux d'une heure, sous peine de ne plus (Commettre qu'un long adultère. Afin de se tranquilliser, elle songeait aux quatre années de tendresse paisible qu'elle venait de vivre. Mais elle comprenait que Jacques n'était jamais sorti d'elle , il dormait simplement au fond de sa poitrine, une seconde avait suffi pour l'y réveiller vivant et fort. Là se trouvait la cause du soudain effarement de Madeleine, de cette créature calme et énergique. Jacques seul pouvait troubler sa raison droite, ses sens qui se taisaient d'ordinaire; il lui tenait aux entrailles ; le son de sa voix, son simple souvenir la jetaient dans une vive surexcitation. Quand il s'était dressé devant elle, elle avait perdu la tête ; elle devait la perdre de nouveau chaque fois qu'elle le sentirait s'agiter dans sa chair. Cette intuition, que sa paix ne lui appartenait plus, l'effrayait singulièrement ; elle qui se plaisait dans la tranquillité de sa nature froide, songeait avec effroi et dégoCit li ses frissons An la veille, et se désespérait en pensant que ces frissons la ijrùleraient peut-être encore, si jamais elle rencontrait Jacques. Les épileptiques n'éprouvent pas une épouvante plus l'cœurée ï l'idée des crises qui les menacent. Elle était comme eux, morne , glacée , toujours sous le coup de convulsions ignobles.
Madeleine, affaissée dans le coin du cabriolet, rei^ardant courir sur la route blanche leslueursjaunes des lanternes, ne se disait pas ces pensées crûment. Elle évitait traire de se faire une certitude. Son esprit s'égarait dant.
lé
'' MADFXEINE FERAT
Josdons qu'elle ne voulait pas résoudre. Elle était
; elle remettait à plus tard son examen de conscience;
s elle prendrait des mesures énergiques, elle lutterait.
te songeait uniquement à ces choses parce qu'elle ne
luvait s'empêcher d'y songer. C'était une rêverie vague, irusque, que berçaient rudement les cahots de la voiture. La jeune femme avait chaud aux pieds et aux mains; elle s'enfonçait, à son insu, dans les tiédeurs de la couverture de laine grise et dans la mollesse des coussins du cabriolet. Elle se serait heureusement endormie, sans lair vif qui lui piquait les lèvres et les yeux. Et quand elle regardait devant elle, au-dessus des oreilles du cheval, elle apercevait la campagne rigide et glacée qui s'allongeait avec des sécheresses de cadavre sous le suaire blanc de la lune. Ces roideurs des horizons morts lui faisaient rêver alors les douceurs d'une immobilité éternelle.
Guillaume croyait que Madeleine dormait. 11 conduisait machinalement, écoutant le silence de la nuit, heureux de se trouver sur cette route déserte, dans ce froid sec qui calmait sa fièvre. Depuis Véteuil, il songeait à la phrase de Jacques : « On ne doit jamais épouser sa maîtresse. » Cette phrase s'était réveillée au fond de sa mémoire, sans qu'il sût pourquoi, et elle s'imposait a lui avec une singulière ténacité. 11 la discutait, la retournait, s'en trouvait secrètement effrayé, tout en refusant de la considérer comme une règle nécessaire de conduite.
Jamais il n'avait eu l'idée sotte de travailler à la rédemption d'une pécheresse. En épousant Madeleine, il- ne rêvait nullement de la réhabiliter, de lui refaire, comme on dit, une virginité à l'aide de son estime et de son amour. Il l'épousait parce qu'il l'aimait, simplement. Il était d'une nature trop nerveuse, il obéissait k ses affections avec trop de jouissance exquise, pour s'égarer dans des considérations ridicules de moraliste. Son cœur le poussait, sa raison ne lui créait pas une tâche que ses abandons complets de chair et d'esprit lui auraient d'ailleurs empêché d'accomplir. Certes, il regrettait le passé de son
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amante, il désirait qu'elle l'oubHât, mais cela par une pensée d'égoïsme, par une rébellion de tempérament . qui lui rendait intolérable l'idée de ne pas la posséder à lui seul. Ce sont uniquecnent les. jeunes niai» ou les vieillards blasés qui forment parfois le projet de racheter une âme. GuUlaucne ignorait la vie, et ne se perdait cepenliant dans aucun ciel d'idéal menteur. 11 n'avait cru en iiucun temps que Madeleine eût besoin d'être sauvée, il cherchait seulement à se faire aimer, voyant en ce monde la seule nécessité d'une tendresse absolue, éternelle. Si même le rêve d'une réhabilitation se fût présenté à lui, il ne s'y serait pas arrêté, il aurait pensé que l'amour lavait de lui-même toute souillure.
Aussi n'entendait-il pas bien ces mots : « On ne doit jamais épouser sa maltresse, n Pourquoi? Il lui semblait au contraire qu'il était sain de s'endormir entre les bras d'une femme connue et adorée. Ses cauchemars de l'autre nuit n'avaient même pu lui Ater cette croyance. S'il avait souffert, c'était par une cruauté du hasard. Il tentait que Madeleine l'aimait toujours, il ne regrettait pas de l'avoir épousée. Un seul désir le tenait, celui de se montrer meilleur pour elle, plus tendre et plus délicat, maintenant qu'elle pleurait. Il ne la jugeait pas plus coupable qu'il ne se jugeait imprudent. Le malheur les frappait, ils devaient s'unir davantage, se consoler dans les bras l'un de l'autre. Leur tendresse les sauverait.
Peu à peu, son être roidi de souffrance se détendait ainsi dans de nouveaux espoirs. L'extrême douleur amenait une réaction qui le rejetait sur le sein de Madeleine. îvec des désirs de s'y cacher, d'y demander un abri contre les blessures du dehors. Il ne trouvait encore, à son ^ySté, que cette femme dont tes étreintes pussent lui faire iiublier les maux de la vie. Oubliant qu'elle était la cause de ses dernières angoisses, il rêvait de chercher en elle lies joies suprêmes, assez poignantes pour l'absorber tout entier et mettre à néant le reste du monde. Que leirt" faUBifr-ilî un coin perdu où il leur fût permis de â'cufuuir -^
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tous les deux dans leur affection. Et il se laissait aller à ee songe d*une existence solitaire, caressé depuis sa jeunesse, et qui lui paraissait de plus en plus doux, à mesure qu'il se sentait plus cruellement frappé par sa destinée. Ses besoins de calme croissaient, son désir de conserver Tamour de Madeleine devenait de la lâcheté : elle Teûf battu, à certains moments, qu'il se serait pendu à son cou pour la supplier d'essuyer ses larmes. Cependant il avait toujours des réveils de fierté qui l'isolaient et lui faisaient songer avec épouvante à la solitude de son cœur ; ses tendresses nerveuses le condamnaient à vivre à part, dans un désir inassouvi de noblesse sereine et d'amour absolu.
Tout en rêvant à la vie nouvelle qu'ils allaient mener à Paris, Guillaume sentait le corps de Madeleine le pénétrer d'une chaleur croissante. Leurs pieds s'étaient mêlés sous la couverture grise, le contact tiède de la jeune femme entrait beaucoup dans le rêve de tranquillité et de tendresse qu'il se remettait à faire. A son insu, son espoir venait de sa jouissance à la retrouver si voisine de lai. Elle lui tenait chaud. Et le cabriolet roulait toujours dans la nuit glacée, au milieu de la grande paix du froid.
Les voyageurs approchaient de. Mantes. Ils n'avaient pas ouvert la bouche depuis Véteuil, perdus chacun dans sa rêverie, regardant au loin les nappes de clarté blanche que la lune étalait sur les pièces de terre labourée. Comme ils passaient devant une maison bâtie au bord de la route, un chien se mit à hurler d'une façon lamentable. Madeleine tressaillit.
— Tu dormais? demanda Guillaume.
— Oui, répondit-elle en sentant combien ses longs silences rêveurs devaient peser à son mari. Cette bête m'a réveillée... Où sommes-nous?
Il lui montra de la main quelques toits que la lune bleuissait à l'horizon.
— Voici Mantes, dit-il.
Il fouetta le cheval. A ce moment, une femme qui se trouvait cachée derrière une haie, descendit sur la r^ute
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et courut après le cabriolet. Lorsqu'elle l'eut atteint , "elle s'accrocha à une des lanternes, elle accompigna ainsi la voiture en courant toujours. Elle prononçait (es paroles confuses que le bruit des roues empêchait d'ent indre.
— C'est quelque mendiante, dit Madeleine, i'.n se penchant et en apercevant le costume misérabl'i de celte femme.
Guillaume lui jeta une pièce de cinq francs. Itlle la reçut au vol, mais elle ne lâcha pas tout de suite h lanterne. Quand Madeleine s'était penchée, elle avait pou isé un cri élouffé. Maintenant elle la regardait avec une étrange fixité.
— Belirez-vous, lui cria Guillaume, qui sentait sa femme frissonner sous le regard de la pauvresse.
Lorsqu'elle se fut enfin décidée à lâcher prise, il rassura sa compagne.
— Oh ! je n'ai pas eu peur, dit Madeleine encore toule tremblante... Mais pourquoi me regardait-elle ainsi? Le mouchoir noué autour de son visage m'a empêché de distinguer ses traits. Elle avait l'air vieux, n'est-ce pas?
— Oui, répondit son mari. J'ai enteSdu «parler d'une fille de la contrée, qui s'était sauvée àTâris, et qui en est revenue amollie folle... C'est peut-être elle.
— Quel âge peut-elle avoir?
— Ma foi, je ne sais pas... T'imaginerais-tu qu'elle nous connaît?... Elle demandait simplement une autre pièce de cinq francs.
Madeleine garda le silence. Elle éprouvait un vag je malaise en songeant aux regards fixes que la rocndiante avait attachés sur elle. Elle pencha la lète hors de la voiture, et la vit qui courait toujours h quelques pas des roues. Cela lui causa une véritable terreur, mais elle u'o&n reparli de cette femme à son mari.
Le cabriolet entrait dans les rues de Mantes. Guillaume caressait un projet qui lui était subitement vnnu à l'esprit; Onze heuresatlaientsonner, il songeait qu'ils n'arriveraieiï guère à Paris avant le jour. Ce long voyage de nuit con».^
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mençâit à TBlfrayer ; peut-être serait-il plus sage de coucher à Mantes, dans une auberge. Quand cette idée se fut présentée à lui, il s'y complut, poussé par son secret désir de posséder Madeleine au fond de quelque retraite ignorée. La nuit dernière, lorsque leurs souvenirs les torturaient dans la petite maison voisine de la Noiraude, il avait souhaité d'habiter une chambre inconnue où ils ne retrouveraient rien du passé. Ce rêve, qu'il venait de faire de nouveau sur la route déserte, lui était facile à réaliser en ce moment. 11 n'avait qu'à frapper à la porte du premier hôtel qu'il rencontrerait : il trouverait là la chambre banale, la pièce de hasard où il pourrait tenter l'oubli. L'idée de coucher à Mantes dictée d^abord par la prudmce devenait ainsi un de ses souhaits les plus chers.
— Veux-tu que nous nous arrêtions ici? demanda-t-il à Madeleine. Tu dois être fatiguée. Nous repartirions demain matin.
La jeune femme croyait toujours entendre derrière le cabriolet les pas de la pauvresse. Elle accepta le projet de Guillaume avec une grande vivacité.
— Oui, oui, répondit-elle, couchons ici. Je tombe de sommeil.
Alors Guillaume chercha à s'orienter. Il connaissait « aux portes de Mantes, une vaste auberge où il était certain de trouver de la place. Cette auberge, à l'enseigne du Grandr-Cerf^ avait eu ses jours de célébrité parmi les rouliers et les commis voyageurs, avant l'établissement du chemin de fer. Elle se composait d'un véritable village, avec ses écuries, ses hangars, ses cours, ses trois corpg de bâtiment de hauteur inégale. Traversée par des corridors sans fin, coupée par d'innombrables escaliers ralliant au hasard les étages, elle s'emplissait autrefois de la vie d'un monde de voyageurs. Aujourd'hui, elle irestait presque toujours vide. Son propriétaire avait bien essayé d'en faire un hôtel accommodé à la façon moderne; mais il n'était parvenu qu'à rendre l'ameublement de ses chambres et de ses salons profondément ridicule. Il voyait tous
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ses anciens clients le quitter pour aller loger chez un de ses confrères qui venait de faire bâtir, près de la gare, une sorte de oiaison meublée, ornée de glaces et de pendules de zinc, à l'instar de Paris.
Guillaume aimait d'instinct les maisons modestes et solitaires. Il se rendit au Grand-Cerf. Le lendemain devait être un jour de marché, les gens de l'auberge étaient encore debout. Un gari;on vint ouvrir toute grande la porte cochère qui conduisait dans la cour principale. Guillaume descendit de voiture pour faire entrer lui-même le cheval en le tenant par la bride. Le garçon était allé chercher une. bougie et ta clef d'une chambre, les nouveaux venus lui ayant témoigné le désir de se coucher immédiatement.
Madeleine ne mit pied à terre qile dans la cour. Elle y resta à peine deux minutes. Encore secouée par les cahots du cabriolet , toute frissonnante de la rencontre qu'ils avaient faite, elle regardait autour d'elle d'un air d'inquiétude. Elle pensait recûnnattre cette maison inconnue où l'amenait son mari. En face d'elle se dressait un pigeonnier de briques rouges qu'elle devait avoir vu quelque part; il y avait là aussi une porte d'écurie peinte en jaune qui lui semblait une vieille connaissance. Hais sa lassitude, sa vague terreur rendaient ses souvenirs trèsconfus. Il lui aurait été impossible de faire un appel énergique à sa mémoire. Ces murs noirs, ces masses sombres de bâtiments éclairées par des nappes de lune, prenaient dans la nuit un air d'étrange tristesse, et elle se croyait certaine de les voir pour la première fois. La porte de récurie et le pigeonnier seuls l'étonnaient, l'effrayaient même, en se trouvant là, dans un lieu où elle ne se convenait pas d'être venue. D'ailleurs, ce ne fut qu'un échir, une sensation rapide d'anxiété qui redoubla son malaise , et ses craintes sourdes.
Le garçon revint en courant. Il guida les voyageurs dans un dédale de petits escaliers dont les marches usées penchaient d'une façon inquiétante. 11 s'excusait, il disait que si monsieur et madame étaient entrés du câté des
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cuisines, ils auraient pu gagner leur chambre parle grand escalier. Madeleine regardait toujours autour d'elle, mais elle ne reconnaissait plus rien dans ce labyrinthe d'étages et de couloirs.
Enfin le garçon ouvrit une porte. Il crut devoir s'excuser encore.
— Celte chambre donne sur la couf, dit-il; mais elle iinil toute prèle, et monsieur m'a paru si pressé... D'ailleurs, le lit est bon.
— C'est bien, répondit Guillaume. Veuillez allumer du feu; on gèle ici.
i.<; garçon mit quelques bûches sur les chenets de fer qui garnissaient la cheminée. Il y avait dans un coin uni! petite provision'de bois. Madeleine et Guillaume se promenaient de long en large avec quelque impatience, en attendant d'ëlre seuls. La jeune femme s'était débarrassée de sa capeline et du foulard qu'elle avait noué à son cou. Quand le garçon , courbé devant le foyer, se redressa après avoir bruyamment soufflé la flamme de la bouche, il s'arrêta net devant elle, examinant avec surprise son visage éclairé en plein par la bougie. Madeleine, les yeux fixés sur le bout de ses bottines qu'elle était, venue présenter au feu, ne vit pas son étonnement. Il eut un sourire discret, il regarda Guillaume d'un air malin.
— Soignez bien mon cheval, lui dit celui-ci en le congf'diant. Je descendrai sans doute avant de me mettre au lit pour voir s'il a tout ce qu'il lui faut.
I.a chambre où allaient coucher les époux, était une vaste pièce carrée. Le papier qui tapissait les murs, paraissait déteint depuis longtemps ; il tournait au gris saie, sans qu'il fût possible de retrouver les anciennes rosaces dont il avait dû être semé. One crevasse traversiiii le plafond; cette crevasse, suintant d'humidité, se bordait de Uches couleur de rouille, et le plâtre, nu et froid, se trouvait ainsi coupé, d'un bout à un autre, par une bande jaunâtre. La pièce éuit carrelée de larges carreaux peints en rouge sang. Quant k l'ameublement, il
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consistait en une commode ventrue, garnie de poiffnen de cuivre, une armoire immense, un lit singulièrement étroit, pour deux personnes , une table ronde et4es chaises. Au lit et aux fenêtres pendaient des rideaux de. cotonnade bleue , bordés d'une guirlande de fleurs blanches. Sur le marbre nu de la commode, il y avait une pendule de verre filé, une de ces merveilles puériles que les paysans se lèguent, précieusement de père en fils ; cette pendule représentait un château, percé de fenêtres, orné de galeries et de balcons; par les fenêtres on apercevait, à l'intérieur, des boudoirs et des salons, dans lesquels de petites poupées étaient couchées sur des divans. Mais tout le luxe avait été réservé pour garnir la cheminée ; on voyait là deux bouquets de fleurs artificielles, soigneusement placés sous globe, puis une douzaine de lasses à thé dépareillées, rangées sur le bord de la tablette de plâtre, dans un ordre parfait ; entre les bouquets, au milieu, s'élevait un échafaudage singulier, une sorte de monument fait ^ l'aide de ces bottes que l'on gagne dans les foires, et qui ont, sur leur couvercle, desbergères et des bergers roses ; on en comptait bien une douzaine, de formes et de grandeurs différentes, les petites sur les grandes, très-habilement superposées, de façon à former une espèce de tombeau d'architecture bizarre. Les arts étaient encore représentés dans la chambre par une série d'images racontant l'histoire de Pyrame et de Thisbé ; encadrées de minces baguettes noires, recouvertes de vitres criblées de nœuds verdâtres, ces images s'alignaient, au nombre de huit, le long des murailles, qu'elles tachaient de plaques jaunes, bleues et rouges ; les teintes, mises à plat, violentes et crues, relevaient singulièrement les tons blafards du papier; la naïveté eufantine du dessin avait une saveur toute campagnarde bas de chaque tableau se trouvait une longue légf-nde et il eût bien fallu une bonne heure si l'on avait voulu lire l'histoire entière.
Cette chambre, que l'aubergiste avait cru rendre tout i
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fait confortable en étalant un tapis de carpette sous la lable ronde, exhalait cette odeur indéfinissable que Ton retrouve dans tous les hôtels meublés. Elle sentait le renfermé, le moisi, un vague parfum de vieux linge, d'étoffes usées, de poussière humide. Grande, délabrée, glaciale, elle ressemblait à une salle commune où tout le monde serait venu sans que personne y laissât un peu de son cœur et de ses habitudes ; elle avait la banalité vide, la nudité béte d'un dortoir de caserne. Jeunes et vieux, hoaimes et femmes s'étaient couchés pour une nuit dans ce lit étroit qui restait froid comme une banquette d'antichao^bre. Bien des cliagrins^ bien des joies avaient peut-être vécu là pendant quelques heures, mais la pièce n'avait rien gardé des larmes et des rires qui devaient l'avoir traversée. Sa vulgarité, son ombre, son silence étaient pleins d'une sorte de tristesse honteuse, de cette tristesse écœurée qu'ont les alcôves des filles misérables dans lesquelles passent les baisers de tout un quartier. En cherchant, oq eût trouvé, au fond d'une tasse de la cheminée, un bâton de cosmétique oublié.par un commis voyageur joli garçon, et, derrière une autre tasse, quelques épingles à cheveux qui avaient attaché le chignon d'une dame du quartier Latin égarée à Mantes.
Guillaume rêvait une solitude plus tiède, une retraite plus digne. Il fut navré un moment à la vue de cette chambre ignoble ; mais il n'avait pas le choix, et^ d'ailleurs, il trouvait ce qu'il désirait : une pièce inconnue, un trou où personne ne pouvait venir troubler sa paix. Il se re< mit peu à peu, et finit même par sourire en songeant qu'ilt> avaient quitté la Noiraiide pour venir coucher dans un pareil taudis. 11 s'était assis devant le feu. Il attira sur ses genoux Madeleine, qui tendait toujours ses pieds k b flamme, absorbée, ne voyant rien autour d'elle.
— Tu es lasse, ma pauvre Madeleine ? lui demanda-t-il d'une voix caressante.
" — Non, répondit-elle... J'ai pris froid en montant ici... Je vais me chauffer les pieds avant de me coucher.
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Etle frissonnait. Elle songeait, toujours, malgré elle, à cette pauvresse qui avait suivi leur voiture.
— Tu ne m'en veux pas trop de l'avoir amenée ici ? demanda de nouveau Guillaume. Nous dormirons sans doiiie fort mal, mais nous partirons de bon matin... Moi, jesuis bien dans cette ciiambre, N'es-lu pasjieureuse du graiitf calme et du grand silence qui nous environnent?
Elle ne répondit pas , elle murmura :
— Cette femme m'a effrayée tout à l'heure, sur li . route... Elle me regardait d'un air mauvais.
— Bon Dieu! que tu es enfant, s'écria son mari. Ta avais peur de Geneviève, maintenant c'est une mendiante qui t'effraye. D'ordinaire, lu n'es pas poltronne cependant... Va , cette femme dort bien tranquillement au fond de quelque fossé.
— Tu te trompes, Guillaume. Elis nous a suivis, et je crois l'avoir vue entrer en même temps que nous dans cette auberge.
— Eh bien, c'est qu'elle venait demander à coucher dans l'écurie... Allons, calme-toi, Madeleine, dis-toi que nous sommes seuls, séparés du monde, au bras l'un de l'autre.
Il avait noué ses mains autour de sa taille et la tenait étroitement serrée contre sa poitrine. Elle restait morne et inerte sous son 4$reinte , regardant brûler les bûches d'un air soucieux , ne répondant pas au regard d'adoration qu'il levait sur elle. La flamme les éclairait tous deux d'un reflet rougeâtre. La bougie, posée sur uci coin d.; la commode, ne faisait dans la grande pièœ humide qu'une taciie de lumière trouble.
— Comme tout est paisible ici, reprit doucemfim Guillaume. On n'entend pas un bruit; on peut se croire fond de quelque solitude heureuse... N'est-ce pas 7 dirait un de ces anciens cloîtres où l'on s'oubliait pendant des vies entières, dans la monotonie du raiirae son de cloche. Cette maison naorte doit apaiser les ffèvreu du cœur.
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19Û MADELEINE FKRAT
Ne te sens'tu pas plus tranquille, Madeleine , depuis que tu respires l'air glacé de cette chambre?
La jeune femme pensait au pigeonnier de briques rouges et à la porte jaune de l'écurie.
— Il me semble , murmura-t-elle , que j'ai vu autrefois une cour semblable à celle de cette auberge... Je ne sais plus... 11 doit y avoir longtemps.
Elle s'arrêta, anxieuse, comme si elle eût redouté de fouiller ses souvenirs. Son mari eut un léger sourire.
— Tu dors et tu rêves, Madeleine, dit-il de sa voix tendre. Va, nous sommes dans l'inconnu. Depuis hier, je révais de nous exiler ainsi, de nous mettre hors du monde. Cette chambre est triste, mais elle a pour nous un grand charme : elle ne nous parle que de l'heure présente , elle nous calme de son vide et de sa banalité. Je m'applaudis d'avoir eu l'idée de nous arrêter en chemin. Demain, nous aurons retrouvé notre bonheur... Espère, Madeleine.
Elle hochait la téte^ sans quitter les flammes des yeux, elle balbutiait :
— Je ne sais ce que j'ai... j'étouffe, j'éprouve un vague malaise... j'ai eu peur, vois- tu, et je crois encore être menacée d^un danger...
Guillaume mit plus de tendresse dans son étreinte; le regard qu'il levait sur le visage effrayé de sa femme, devint d'une douceur exquise.
— Que crains-tu? continua-t-il. N'es -tu pas dans mes bras? Personne ici ne peut venir nous affoler. Ah^ quelle joie je goûte à me dire que pas un être sur la terre ne sait que nous sommes dans cette chambre ! Être ignoré de tous, vivre ainsi au fond d'une retraite cachée, se dire qu'aucune créature, amie ou ennemie, ne peut venir frapper à votre porte, n'est-ce pas la suprême paix dont nous avons besoin? J'ai toujours fait le songe de vivre au désert, et bien des fois j'ai cherché dans la campagne quelque trou perdu pour m'y enfouir. Lorsque je ne voyais plus les paysans ni les fermes, lorsque je me trouvais seul en face du ciel, certain de n'être aperçu par aucun
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passant , je me sentais triste , triste à mourir , mais d'une tristesse qui me plaisait, qui me retenait là pendant des heures. Et je sois ici avec toi , Madeleine , comme j'étais autrefois seul au milieu des champs... Retrouve ton sourire, Ion bon sourire.
Elle hocha de nouveau la tête, passant la main sur son front , comme pour écarter les inquiétudes sourdes qui la tenaient ainsi froide et abattue. Guillaume poursuivit :
— J'ai toujours eu la haine et l'effroi du monde. Le monde ne peut que nous blesser. En partant de Véteuil, j'avais l'intention d'aller étourdir nos souffrances dans le tapage de Paris ; mais combien le calme de cette solitude est plus salutaire 1... IL n'y a que deux êtres qui s'aiment, dans cette chambre .Vois, je te tiens entre mes bras, jepuis tout oublier, tout pardonner. Personne n'est là dont les regards moqueurs m'empêchent de te serrer sur ma poitrine, personne qui raille l'abandon que je te fais de mon être entier. Je veux que nous nous adorions plus loin et plus haut, au-dessus des amours vulgaires et convenues de la foule, dans'une tendresse absolue qui n'ait point le souci des misères et des hontes d'ici-bas. Que nous importe le passé, et pourquoi nous inquiéter des blessures du dehors*. Il suffit que nous nous aimions, que nous demeurions au cou l'un de l'autre, perdus en nous-mêmes, sans jamais voir ce qui se passe autour de nous. Tant qu'il restera un coin où nous puissions nous cacher, il nous sera permis de chercher et de trouver le bonheur. Disons-nous ■ que nous ne connaissons plus un être , que nous sommes seuls sur la terre, sans famille, sans enfant, sans amis, et abtmons-nous dans la pensée de notre affection solitaire. Il n'y a plus que nous au monde, Madeleine, et je me livre à toi ; je suis heureux d'être faible , de le dire qui; je t'aime encore... Tu aa désolé ma vie, et je t'aime, Madeleine...
Il s'animait peu à peu en parlant. Sa voix, basse cl ardente, avait des ferveurs de prière; elle se traînait .-iveo des humilités subites, puis vibrait d'une façon douce,
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pénétrante. Il était dans une de cçs heures de réaction où le cœur se vide après être resté longtemps fermé. Comme il le disait, il aimait la solitude, parce qu'il pouvait y être faible à son aise. Si Madeleine lui avait alors rendu son regard d'adoration, il eût poussé peut-être ses lâchetés d'amour jusqu'à s'agenouiller devant elle. Il goûtait une jouissance étrange, après ses angoisses de la veille, à s'abandonner aux bras de cette femme^ loin de tous les yeux. Ce rêve qu'il faisait, de s'absorber à jamais dans elle, d'oublier le reste du monde sur son sein, ce songe d'une existence d'affection et de sommeil était le cri éternel de ses délicatesses nerveuses blessées à chaque instant par les rudesses de la vie.
Lentement, Madeleine se sentait soulagée par le murmure de tendresse, par les étreintes chaudes de Guillaume. Ses yeux gris s'éclairaient, ses lèvres s'ouvraient et devenaient roses. Elle ne souriait pas encore. Elle éprouvait simplement une grande douceur à se voir aimée d'une façon si absolue. Elle cessa de contempler le feu. Elle tourna la tête du côté de son mari.
Quand celui-ci eut rencontré ses regards, il reprit avec un attendrissement plus grand :
— Si tu voulais, Madeleine, nous nous en irions ainsi par les chemins, voyageant au jour le jour, couchant où le hasard nous pousserait, et repartant le lendemain pour l'inconnu. Nous quitterions la France, nous gagnerions à petites journées les pays de soleil et d'air pur. Et, dans ce renouvellement continuel des horizons, nous nous sentirions plus seuls, plus unis. Personne ne nous connaîtrait^ pas un être n'aurait le droit de nous adresser la parole. Nous ne dormirions jamais qu'une nuit dans les auberges trouvées au bord des routes; nos amours ne pourraient s'y fixer, nous nous détacherions bientôt du monde entier pour ne plus nous attacher que l'un à l'autre. Je rêve l'exil, Madeleine, l'exil qu'il me serait permis de vivre sur ton sein ; je désirerais n'emporter que toi, me sentir battu par le vent, ma faire un oreiller de ta poitrine, là où la tem*
MADELKINfe FÉRAT 197
pôte m'aurait jeté. Rien n'existerait pour moi' que cette poitrine bfenche dans laquelle j'écouterais battre ton cœur. Puis, quand nous serions perdus au milieu d'un peuple dont nous ignorerions la langue, nous n'entendrions plus que nos causeries, nous pourrions regarder les passants comme des bêtes muettes et sourdes; alors nous serions vraiment isolés, nous traverserions les foules sans nous soucier de ces troupeaux, du pas indifférent dont nous traversions autrefois, pendant nos promenades, les bandes de moutons qui broutaient les chaumes. Et nous marcherions ainsi à jamais... Veux-tu, Madeleine?
Un sourire était peu à peu monté aux lèvres de la jeune femme. Son être roidi se détendait. Elle s'abandonnait sur répaule de Guillaume. Elle avait passé un bras autour de son cou, le regardant d'un air apaisé.
— Que tu es enfant! murmura-t-elle. Tu rêves éveillé, mon ami, tu m'offres là un voyage dont nous aurions assez au bout de huit jours... Pourquoi pas tout de suite noui faire construire une de ces maisons ambulantes, comme en ont les bohémiens?
Et elle trouva même un petit rire de moquerie légère et tendre. Guillaume se fût peut-être chagriné, si elle n'avait accompagné son rire d'un baiser. Il hocha doucement la tête.
— C'est vrai, je suis un enfant, dit-il, mais les enfants savent aimer, Madeleine. Je sens que maintenant la solitude est nécessaire à notre bonheur. Tu parles des bohémiens, ce sont des gens heureux qui vivent au soleil, et que j'ai enviés plus d'une fois, quand j'étais au collège. Les jours de sortie, j'en voyais presque toujours des bandes à la porte de la ville, campées dans un terrain vague où les charrons du voisinage tenaient leurs chantiers de bois. Je m'amusais à courir sur les longues poutres étendues sur le sol, en regardant les bohémiens qui faisaient bouillir leur marmite. Les enfants se roulaient à terre, les hommes et les femmes avaient des figures étranges, l'intérieur des voilures, que je cherchais à apercevoir, m'ap-
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paraissait comme un monde d'objets bizarres. Et je restaisi là, tournant autour ide ces gens, ouvrant des yeux curieux et effrayés. Je sentais encore sur mes épaules les meurtrissures des coups de poing que mes camarades m'avaient dormes la veille, je rêvais parfois de m*en aller bien loin, dans une de ces maisons roulantes. Je me disais : Si Ton -me bat encore cette semaine, je m'en irai dimanche prochain avec les bohémiens, je les supplierai de m'eramener au fond de quelque pays où Ton ne me frappera pas. Mon imagination d'enfant se plaisait au rêvé de cet éternel voyage en plein air. Mais je n'ai jamais osé... Ne te moque pas, Madeleine.
Elle souriait toujours, elle encourageait du regard les confidences de son mari. Ces puérilités la calmaient^ lui cachaient un instant le drame qui les torturait tous deux.
— Il faut dire, continua Guillaume gaiement, que j'étais un en^^ant singulièrement sauvage. Les coups m'avaient rendu sombre, insociable. La nuit, au dortoir, lorsque je ne pouvais dormir, je voyais, en fermant les yeux, des coins de paysages, d'étranges solitudes, qui se bâtissaient brusquement dans ma tête, et que j'arrangeais ensuite peu à peu, tels que les désirait ma nature farouche et tendre. C'étaient le plus souvent des gouffres de rochers; en bas, au fond des gorges noires, grondaient des tortents ; puis les flancs des collines montaient, roides, grisâtres, dans un ciel d'un bleu implacable, où tournaient lentement des aigles; et, parmi les blocs énormes, au bord de l'abtme, je mettais une dalle blanche où je me voyais en pensée, assis et comme mort, au milieu de la désolation et de la nudité de l'horizon. D'autre fois, mes rêveries se faisaient plus douces : je créais une île grande comme la main, jetée au sein d'un large fleuvo tranquille; je distinguais à peine les rives lointaines, pareilles à deux bandes verdâtres perdues au milieu du brouillard ; le ciel était d'un gris pâle, les peupliers de mon île montaient droit dans les vapeurs blanches de l'eau; alors je m'aper- '"'^vais couché sur Therbe molle, bercé par la grande voix
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sourde et continue du fleuve, rafraîchi par les soiifUes gras de cette nature humide. Ces paysages que j'évoquais et que Je me plaisais à modiner sans cesse, Atant une roche, ajoutant un arbre, m'a pparaiss aient avec une netteté singulière; ils me consolaient, ils m'emportaient dans des pays inconnus où je croyais vivre des vies entières de silence et de paix. Lorsque j'ouvrais les yeux, lorsque tout s'effaçail et que je me retrouvais au fond du dortoir morne, éclairé d'une lueur blafarde par une lampe de nuit, mon cœur se serrait d'angoisse, j'écoutais la respiration de mes camarades, redoutant de les entendre se lever et de les voir venir me ballre pour me punir d'avoir essayé de leur échapper dans mes rêves.
11 s'arrêta, rendant à Madeleine les baisers qu'elle lui inettait sur le front. Elle était émue par le récit qu'il lui faisait des souffrances de sa jeunesse. Dans cette heure d'épanchement , elle pénétrait les délicatesses de ce tempérament nerveux , elle se jurait d'aimer Guillaume comme il le méritait, avec des tendresses raffinées et absolues.
— Plus tard, reprit-il, lorsque la pensée me prit de me sauveren compagnie des bohémiens, je cédaisuniquement i l'espérance de retrouver le long des routes les paysages que j'avais vus en rêve. Je croyais fermement que je les rencontrerais quelque part, je m'imaginais les avoir devinés tels qu'ils devaient être. C'était sans doute un bon ange qui me les avait révélés, car j'écartais l'idée d'avoir pu les créer de toutes pièces, et j'aurais véritablement re^ senti un grand chagrin, si l'on m'e&t prouvé qu'ils n'existaient qu'au fond de mon cerveau, lis m'appelaient, ils me disaient d'aller me reposer parmi eux, ils me prumeitaîent une vie d'étemelle paix.
Il s'arrêta de nouveau, hésitant, n'osant continuer. Puis, avec un sourire timide, de l'air embarrassé d'un iiouime . fait qui avoue un enfantillage :
— Et te le dirai-je, Madeleine! murmura-t-il ; j'' crois toujours qu'ils existent, ces horizons où j'ai vécu bieu iie>
nuits de mon enfance. Le jour, on me martyrisait; je regardais les murailles froides du. collège avec des désespoirs de prisonnier enfermé dans une salle de torture ; la nuit, je courais les champs, je me soûlais d'air libre, goûtant une joie profonde à ne plus voir de poing levé sur ma tète. Je menais deux vies, d'une réalité aussi poignante. Va, mes rêves ne peuvent m*a voir trompé. Si nous cherchions, nous trouverions, quelque part sur la terre, mon gouffre de rochers, mon île jetée au milieu d'un large fleuve tranquille. Et c'est pour cela, Madeleine, que je veux m'en aller au hasard, persuadé de rencontrer un jour mes solitudes rêvées. Si tu savais combien elles étaient douces et calmes dans mes songes! Nous y dormirions d'un bon sommeil, nous y vivrions à jamais loin du monde, loin de tout ce qui nous a blessé. Ce serait la vie devenue rêvé... Veux-tu que nous nous mettions en quête de ces coins heureux? Je les reconnaîtrai, je te dirai : C'est là qu'il faut nous aimer. Et ne ris pas, Madeleine : ils existent, je les ai vus.
La jeune femme ne riait plus. Des larmes montaient à» ses yeux, ses lèvres tremblaient d'émotion. Les paroles de Guillaume, le chant léger qu'il murmurait à son oreille la faisaient pleurer. Combien il l'aimait, et quelle profondeur d'ineffable tendresse elle trouvait en lui! A son insu, le regret de ne pouvoir se donner à lui entière et sans arrière-pensée, redoublait son attendrissement; mais elle ne croyait alors ressentir dans tout son être que la caresse djB ces paroles tombant une à une sur son cœur. Elle baisait de temps à autre son mari au visage, tandis qu'il parlait ; elle se laissait aller sur sa poitrine, ployant sous son étreinte, le tenant elle-même étroitement par le cou. Les bûches embrasées, qui jetaient de grandes flammes jaunes, les éclairaient d'une lumière. tiède. Et, derrière eux, la vaste chambre inconnue dormait.
— Enfant, enfant, répéta Madeleine. Va, si nous ne pouvons réaliser ton rêve, nous saurons toujours bien noua aimer.
— Pourquoi ne pas fuir? reprit Guillaume avec in- .
sis tance.
Elle eut de nouveau un léger sourire.
-r Parce que nous ne pouvons aller habiter tes châteaux en Espagne, mon cher poète, répondît-elle. Le bonheur doit être en nous, il est inutile de nous en remettre au hasard pour le trouver. Je vois que tu as tout oublié. Je senB que j'oublie à mon tour : il nous reste encore de bonnes heures à vivre ensemble.
Et, comme son mari s'attristait, elle ajouta gaiement :
— A présent, nous serons heureux partout. Je déHe le malheur.... Je ne sais quel frisson m'avait prise sur la route. Je dormais à moitié, le froid devait m'avoir saisie. Puis, cette auberge m'a produit un étrange sentiment de répugnance,.,. Mais, depuis que nous sommes li, a nous chauffer et à causer, je trouve que tu as raison : on est bien ici, dans ce grand silence qui nous environne. C'est que tes paroles ont calmé mes angoisses.... J'espère.
Guillaume se consola vite en l'entendant parler de la sorte.
— Oui, espère, Madeleine, dit-il. Vois comme nous sommes unis l'un à l'autre. Bien ne nous séparera plus.
— Rien, reprit la jeune femme, si nous nous aimons toujotu*» ainsi. Nous pouvons retourner h Véleuil, aller à Paris, nous nous retrouverons en tous lieux avec notre amour.... Aime-moi sans ceEse comme tu viens de m'aimer, et je guérirai, je te le jure.... Je suis à toi, entendstu, à toi tout entière.
Ils se serrèrent dans une étreinte plus étroite. Pendant quelques minutes, ils échangèrent des baisers mufts. Minuit sonna à la pendule.
— Déjà minuit ! s'écria Madeleine. 11 faut nous coucher pourtant, si nous voulons nous éveiller de bonne heure.
Elle quitta les genoux de Guillaume, qui se leva en disant:
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— Je vais descendre un instant à l'écurie. Je veux voir comment ce garçon a soigné mon cheval.... Tu n*auras pas peur seule dans ma chambre?
— Peur de quoi? reprit la jeune femme en riant Tu sais bien que je ne suis pas poltronne.... Tu me retrouveras sans doute couchée. Dépêche-toi.
Us se donnèrent un dernier baiser. Guillaume descendit, laissant la clef sur la porte.
Quand Madeleine fut seule, elle resta un moment absorbée, contemplant le feu avec le vague sourire que les paroles tendres de son mari avaient mis sur ses lèvres. Gomme elle venait de le dire, elle éprouvait un grand apaisement, elle se sentait bercée par de nouveaux espoirs. Jusque-là, elle n*avait pas jeté un regard dans la chambre; elle était venue, en entrant, droit à la cheminée pour se chauffer les pieds, et y était demeurée, assise sur les genoux de Guillaume. Lorsqu'elle sortit de son immobilité, elle voulut ranger, avant de se coucher, les quelques paquets que le garçon avait montés et jetés au hasard. Elle leva les yeux, elle regarda autour d'elle.
Tout son malaise lui revint alors, sans qu'elle pût d'abord s'expliquer la terreur vague qui la reprenait. Elle était secouée par la même sensation de répugnance et d'anxiété qu'elle avait déjà ressentie dans la cour de l'auberge. Il lui semblait reconnaître la chambre; mais la bougie éclairait si faiblement les murs qu'elle ne distinguait rien nettement. Elle se traita de folle, de peureuse, pensant qu'elle rêvait debout. Tout en raisonnant pour se rassurer, elle poussait les paquets dans un coin. Il manquait un sac de nuit. Elle le chercha des yeux et l'aperçut sur le marbre de la commode, où le garçon l'avait déposé. Il masquait entièrement la pendule de verre filé. Quand Madeleine eut pris le sac et qu'elle eut découvert cetif pendule, elle resta clouée devant .elle, horriblement pâle.
Elle ne s'était pas trompée : elle connaissait l'aiiberge, elle connaissait la chambre. Elle y avait couché autrefois avec Jacques. L'étudiant était un canotier enragé; souvent
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il allait par eau jusqu'à îtouen, avec des amis qui emmenaient leurs maltresses. Madeleine avait fait un de ces voyages". Arrivée i> Mantes, elle s'était trouvée indisposée, et toute la bande avait envahi l'auberge du Grand-Cerf.
Immobile, hébétée, la jeune femme examina la pendule. Un pareil objet ne pouvait lui laisser aucun doute ; les châteaux de verre filésont rares; elle reconnaissait, d'ailleurs, les galeries légères, les fenêtres omertes par lesquelles on apercevait ieè chambres et les salons de l'intérieur. Elle se souvenait d'avoir longtemps ri avec Jacques des petites poupées qui habitaient ces pièces. Ils avaient même retiré le globe et s'étaieut amusés à changer les poi^ pées d'appartement. Il lui semblait que ces faits dataient de la veille, qu'elle revoyait la pendule après une absence de quelques heures. La bougie, placée à coté de celte verrerie frôle, pénétrait de ses rayons les minces colonnades, les salles étroites aux murailles transparentes, mettant une pointe de lumière dans chaque goutte de verre qui avait coulé, changeant en aiguilles de feu les rampes des balcons. On eût dit un palais féerique, un palais que des millions de lampions imperceptibles illuminaient de feux jaunes et verts. Et Madeleine regardait ce scintillement d'étoiles d'un air terrifié, comme si ce joujou fragile eût renfermé une arme terrible et menaçante.
Elle recula, elle prit le bougeoir et fit le tour de la chambre. A chaque pas, elle trouva un souvenir. Elle reconnut une à une les images coloriées qui racontaient l'histoire de Pyrame et de Thisbé. Certaines taches du papier peint attirèrent ses regards, chaque meuble lui parla du passé. Quand elle arriva devant le lit, elle s'imagina que les draps n'avaient pas même été changés et qu'elle allait coucher avec Guillaume dans ces toiles encore chaudes du corps de Jacques.
Ce fut cette pensée qui la brisa. Elle avait marché dans la pièce d'un pas de somnambule, les yeux grands ouverts, les lèvres pincées, examinant chaque cbo^ avec une minulle de folle, paraissant attacher un immense- inléiét '
laisser échapper aucun détail. Mais lorsqu'elle eut touché les rideaux de cotonnade bleue à bordure de fleurs pâles, qu'un bâton tenait suspendus au-dessus du lit, elle sentit ses jambes fléchir tout à coup, elle dut s'asseoir. Maintenant sa pensée se fixait à cette couche étroite, bombée au milieu comme une pierre blanche de tombe. Elle se disait que jamais elle ne consentirait à coucher là avec Guillaume.
Elle se prit le front entre les mains, croyant que son cerveau allait éclater. Une rage sourde montait en elle. L'acharnement que les souvenirs mettaient à la poursuivre et à la frapper, l'exaspérait. Ne pourrait-elle donc plus dormir une nuit tranquille, ne lui serait-il plus permis d'oublier? Jacques l'atteignait jusque dans l'inconnu, jusque dans cette chambre d'auberge o le hasard venait de la pousser. Et elle avait eu la sottise d'espérer, de prétendre qu'elle se sentait apaisée et guérie. Elle auraitplutôt dû écouter son épouvante, son malaise qui l'avertissait du coup'dont elle était menacée. Cette fois, elle en sortirait folle. Qu'allait-elle dire à son mari, à cet homme dont les paroles tendres la berçaient d'un rêve menteur, quelques minutes auparavant? Aurait-elle le courage de lui crier : « Viens, tu t'es trompe, cette chambre est maudite, je l'ar habitée avec mon premier amant! » Ou bien se tairait-elle, accepterait-elle de se prostituer entre les bras de Guillaume, en songeant à Jacques? Dans son anxiété, elle regardait la porte, elle écoutait les bruits vagues de la maison, redoutant d'entendre les pas de son mari, frissonnant à l'idée de le voir entrer et de ne savoir que lui dire.
Comme elle prétait Toreille il lui sembla que quelqu'un marchait doucement dans le couloir et s'arrêtait à sa porte. On frappa d'une façon discrète.
— Entrez, cria-t-elle machinalement, troublée, ne sachant ce qu'elle disait.
Ce fut Jacques qui entra.
Lorsque Jacques s'éveilla h la Noiraude, it fut très-surpris àa brusque départ de Guillaume et de sa femme. Il n'eut, d'ailleurs, pas le moindre soupçon du terrible drame qu'amenait sa présence. Geneviève lui coûta, en quelques inots, l'histoire de la mort subite d'un parent, qui avait obligé ses maîtres à partir dans la nuit. Il ne pouvait songer un moment à discuter la véracité de cette histoire, ï Bah ! se dit-il, je verrai mes tourtereaux à mon retour de Toulon. » Et il ne pensa plus qu'à tuer la journée le plus gaiement possible.
Il alla promener son ennui dans les petites rues silencieuses de Véteuil, où il eut la mauvaise chance de ne pas rencontrer un seul de ses anciens camarades de collège. L'heure de son départ menaçait de ne jamais arriver. Vers le soir, comme il lui restait à peine quelques minules pour prendre la diligence, il fut accosté par un brave homme qui s'exclama en le reconnaissant, et se mit à lui lacoiiter longuement les derniers instants de son oncle. Quand il la lâcha, la voiture était partie. Jacques perdit une heure à chercher un cabriolet de louage; il entra tout juste à Mantes pour entendre le sifdet du train qui s'éloignait. Ce retard le contraria beaucoup Ayant appris qu'il pourrait
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prendre le lendemain, de bonne heure^ un train qui lui' permettrait, en arrivant à Paris, d'aller s'embarquer immédiatement à la gare de Lyon, il résolut de coucher au Grand Cerf^ où il avait jadis fait quelques parties fines.
11 s'y retrouva en pays de connaissance; le personne] était resté presque le même, et le domestique qui le cod*duisit à sa chambre se permit de lui rappeler, avec la familiarité des garçons d'hôtel, le court séjour qu'il avaif fait à l'auberge en compagnW de Madeleine ; il se souvenait fort bien de cette damc^, une belle fille, disait-il, et dont la bourse était toujours ouverte.
11 pouvait être alors dix heures. Jacques s'oublia à fumer devant son feu jusqu'à onze heures passées. Gomme il allait se coucher, il entendit gratter à sa porte. Il alla ouvrir. Le garçon de service entra d'un air singulier. 11 avait, balbutia-t-il, quelque chose à dire à monsieur, mais il n'osait pas, il fallait que monsieur promtt à l'avance de lui pardonner sou indiscrétion; d'ailleurs, s'il se mêlait des affaires des autres, c'était qu'il pensait faire plaisir à monsieur, dont il connaissait le récent retour en France, et qui ne serait sans doute pas fâché d'avoir des nouvelles d'une certaine personne. Jacques impatienté le pria de s'expliquer.
Alors, avec autant de crudité qu'il avait mis jusque-là de ménagement , le garçon lui apprit la présence de madame Madeleine dans l'auberge où elle venait d'arriver en compagnie, d'un homme. 11 eut un petit rire malin en ajoutant qu'il avait donné aux voyageurs la chambre n** 7, dont monsieur devait bien se souvenir. L'ancien chirurgien ne put s'empêcher de sourire également. Ses délicatesses étaient trop émoussées par ses amours de hasard, pour qu'il songeât à se blesser d'une pareille confidence. 11 adressa même deux ou trois questions au garçon , lui demanda si Madeleine était toujours belle , si son compagnon paraissait vieux, et finit par le congédie!* en lui faisant entendre que le voisinage de la jeune femme n'allait
'\ l'empêcher de dormir à poings fermés.
MADELEINE riHAV 907
II ee vantait. Quand le garçon ne fut plus 1^, il se mit i ' marcher de long ealarge dans sa chambre, songeant malgré lui à ses vieilles amours. Il n'était pas d'un naturel rêveur; pendant sa longue absence, le souvenir de son ancienne maîtresse, ne l'avait guère troublé. Cependant i) n'apprenait pas sans une certaine émotion qu'elle se Irouvait là, dans une pièce voisine, en compagnie d'un autre homme. Elle était la seule femme avec laquelle il eût vécu maritalement durant une année, et la certitude de l'avoir possédée vierge , la distinguait \ ses yeux des - nombreuses créatures aimées une nuit et jetées k la porte le lendemain. D'ailleurs, il se disait philosophiquement que c'était la vie, qu'il aurait dû s'attendre à revoir Madeleine au bras d'un autre. 11 n'eut pas un instant l'idée de s'acnuser d'avoir jeié la jeune femme dans une vie de hasards ; elle voyageait, elle devait avoir trouvé un amant riche. Sa rêverie aboutit k un vif désir de lui serrer la main en vieux camarade ; il ne l'aimait plus, seulement il aurait goûté une véritable joie à s'entretenir quelques minutes avec elle. Quand la pensée de cette poignée de main cordiale lui fut venue, il oublia le léger déchirement de cceur qu'il venait d'éprouver, il songea uniquement à inventer un moyen pour pénétrer un instant auprès de Madeleine. Cette entrevue lui paraissait toute simple, elle plaisait à son caractère bon enfant. 11 s'attendait, d'ailleurs, à ce que son ancienne maîtresse lui sautât su cou. La supposition qu'elle pouvait être mariée, si elle lui était venue , lui eût paru fort comique , car il la revoyait toujours chez lui, rue Soufflot, au milieu de ses amis fumant leur pipe de terre blanche. Il résolut simplement d'agir avec prudence, pour ne pas Lui nuire dans l'esprit de son nouvel amant.
Sa chambre se trouvait au bout du couloir ; Uois pièces la séparaient du n* 7. Il avait entre-baillé sa porte, écou- Unt, réfléchissant à la difficulté de mettre son projet \ exécution. Devant partir le lendemain de bonne heure, il désespérait d'arriver à son but, lorsqu'il entendit un bruit
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de porte qui s'ouvrait. Il allongea la tête ; il vit alors raguement dans l'ombre un homme sortir du n* 7 et s'éloigner du côté de l'escalier. Quand le bruit des pas de cet homme se fut perdu, il eut un rire silencieux.
— Monsieur n'est plus là, pensa-l-il, c'est l'instarit d'aller présenter mes amitiés à madame.
Et il vint à pas de loup frapper à la porte de Madeleint^. Lorsqu'il fut entré, lorsque celle-ci l'aperçut devant elle, elle se leva d'un mouvement brusque. D'ailleurs, celte apparition ne lui porta pas le coup rude dont l'aurait écrasée la vue soudaine de Jacques en d'autres circonstances. Elle s'y attendait presque. Depuis qu'elle avait reconnu la chambre, depuis que les souvenirs du passé l'affolaient de nouveau, elle s'imaginait avoir devant elle son ancien amant. Il venait, et cela lui semblait nature], il était là chez lui. Elle ne se demanda même pas comment il se faisait qu'il se trouvât au Grand-Cerf et qu'il y eût apprit sa présence. Elle sentit simplement tout son être se glacer. Droite, rigide, les yeux fixés sur Jacques, elle attendit qu'il parlât le premier, dans un calme étrange.
— Eh! oui, c'est bien Madeleine, dit-il enfin en baissant la voix.
Il souriait, il la regardait d'un air heureux.
— Ce Joseph a une excellente mémoire... Tu te rappelles, ce garçon qui nous a servis, lorsque nous nous i^ommes arrêtés dans cette auberge.. Il vient de me dire que tu étais ici et qu'il t'avait reconnue... J'ai voulu te serrer la main, ma chère enfant.
Et il s'avança \efs elle, les mains tendues, cordialement, souriant toujours. La jeune femme recula.
— Non, non, murmura-t-elle.
Il parut surpris de ce refus, mais il ne perdit pas sa belle humeur,
— Tu ne veux pas que je te serre la main? reprit-il. Et pourquoi? Tu ne t'imagines pas au moins que je viens Uoubler tes nouvelles amours. Je suis un ami, Madeleine,
MADELEINE FÉKAT 20d
un vieux camarade, rien déplus... J'ai attendu que monsieur ne fût plus là, et je me retirerai avant qu'il ne revienne... Est-ce le gros Raoul?
Le gros Raoul élait cet étudiant qui avait offert à Madeleine de se mettre en ménage avec lui, quelques minutes après le départ du chirurgien. Elle frissonna au nom de cet bomme. La supposition que faisait Jacques, la possibilité d'une liaison entre elle et un de ses anciens amis la blessait profondément, a Si je lui disait tout? > pensaitelle. Acculée, saignante, elle retrouvait l'énergie et la décision de son caracière; elle allait, en quelques mois brefs, avouer la vérité k son premier amant, le suppliet de ne jamais chercher à la revoir, lorsque celui-ci continua de sa voix joyeuse :
— Tu ne réponds pas?.,. Bon Dieu 1 comme tu ea discrète!,.. Est-ce toi qui as choisi cette chambre?... Tu te souviens de cette chambre, n'est-ce pas?-.. Ah! m.i pauvre enfant, les belles et bonnes journéesl... Sais-tu que tu joues un mauvais tour à ce monsieur en l'amenant ici ? ,
Il eut un gros rire. Madeleine, écrasée, le regardait d'un air de stupeur profonde.
— Je n'ai jamais été fat, ajouta til ; je crois que tu m'as parfaitement oublié... Cependant, je ne voudrais pas être à la place de ce monsieur... Là, entre nous, pourquoi diable as-tu choisi cette chambre?... Tu ne réponds pas? Notiff nous sommes donc quittés fâchés?
— Non, dit-elle d'un ton sourd.
Elle chancelait, elle s'appuyait à la cheminée pour ne pas tomber. Elle sentait qu'elle n'aurait plus le courage déparier; jamais elle n'oserait nommer Guillaume, maintenant que Jacques avait ri de l'homme qui devait p.t^scr la nuit avec elle dans la chambre où ils s'étaient j.'^dis aimés, Et il fallait encore qu'il la soupçonnât, par une brutale plaisanterie de viveur, d'avoir choisi cette chambre avec intention. Il lui semblait que son premier amant la rejetait d un mot dans la boue dont elle n'aurait pas dA
sortir; elle se croyait salie d'une tache si ineffaçable, qu'elle baissait la tête honteusement, comme une coupable. D'ailleurs, la présence de Jacques produisait sur elle l'effet d*effarement qui, la veille, l'avait déjà tirée de sa froideur et de son énergie ordinaires ; il lui venait de ce tempérament sanguin des secousses profondes; ce garçon puissant auquel elle appartenait toujours par des liens intimes de chair, brisait ses volontés du son seul de sa voix, la rendait d'un regard toute pantelante, faible et vaincue. Quand elle éprouva dans son être cet amollissement de femme soumise, elle eut peur de ses pensées premières de lutte, elle s'abandonna. Jacques ignorait tout, c'était le hasard qui le poussait sur son passage ; elle boirait sa honte jusqu'au bout , elle attendrait qu'il s'éloignât.
Le jeune homme ne pouvait deviner les pensées qui la faisaient pâlir et frissonner. 11 s'imagina qu'elle le supposait capable d'attendre l'homme avec lequel elle se trouvait, et de se livrer alors à une scène ridicule.
— Mais ne tremble donc pas! lui dit-il en continuant à rire. Me prends-tu pour un ogre? Je t*ai déjà dit que je voulais te serrer simplement la main. Je parais et je disparais... Va, je n'ai pas envie de voir ce monsieur. Sa vue ne m'intéresserait nullement. Au moindre bruit, je me sauve...
Il alla écouter à la porte qu'il avait laissée ouverte. Puis il revint, sans que l'attitude de Madeleine lui fît rien perdre de sa gaieté. Cette entrevue originale l'amusait. Il n'en sentait nullement le côté cruel et grossier.
— Sais-tu, reprit-il, que j'ai failli rester là-bas, couché proprementau fond de la mer. Mais les poissons n'ontpas voulu de moi.,. Je reviens vivre à Paris. Ohl je t'y rencontrerai bien , et je suis sûr que tu ne me feras pas cette mine épouvantée... Et toi, que deviens-tu? que faistu?
— Rien, répondit Madeleine.
Elle était sans force, l'écoutant et répondant machinale-
ment. Elle se disait qu'il allait s'en aller et qu'elle réfléchirait ensuite. Dans son effarement, la pensée qne son mari pouvait remonter d'un moment à l'autre, ne lui venait même plus à l'esprit.
— Ah î dit-il un peu décontenancé, tu ne fais rien. Mon Dieu ! que tu es froide ! Moi qui croyais que tu allais me sauter au cou... Tu l'aimes donc?
— Oui.
— Tant mieux 1 Je déteste les gens qui ont le cœur vide... Et il y a longtemps que tu es avec lui?
— Cinq ans.
— Diable! voilà un amour sérieux... Ce n'est pas le gros Raoul, bien sùrt... Georges alors? Nonî... Ah I peutêtre le petit blond, Julien Durand? Pas davantage?...C'est donc quelqu'un que je ne connais pas ?
W\e pâlit encore , elle eut un frémissement qui flt passer sur sa face une expression d'indicible souffrance. Jacques pensa qu'elle croyait entendre les pas de son amant.
— Eh ! ne frissonne pas ainsi, reprit-il, je t'ai promis de me sauver dès qu'il reviendrait. Cela me fait plaisir de causer un peu avec toi... Alors tu ne vois plus du tout les garçons que je viens de nommer?
— Non.
— C'étaient de bons enfants, des camarades d'un jour auxquelsj'ai parfois songé, loin de la France... Te rappellestu les joyeuses journées que nous avons passées avec eux ? Nous partions le matin pour le bois de Verrières, nous en revenions le soir, chargés de branches de lilas. Je me souviens encore des énormes saladiers de fraises que nous mangions, surtout de la petite chambre où nous avons couché si souvent : dès cinq heures, j'ouvrais les volets, elle soleil t'éveillait en te frappant sur les yeux... J'avais toujours pensé qu'un de mes excellents amis devait avoir pris ma place dans ton cœur.
Madeleine fit un geste suppliant. Mais Jacques finissait
212 IttUIMIlrt FÉRAT
par être un peu piqué de son atUtude froide; il continua brulalement :
— Va, lu peux m'avouer la vérité, je ne m'en fâciierai pas... Cela a dû être, ne dis pas non... Eh! c'est la vie : on se prend, on se quitte, on ae retrouve. Il n'y a pas de semaine oCije ne rencontre quelque ancienne... Tu as ton de prendre la chose au tragique et de me traiter en ennemi... Tu étais si gaie, si insouciantel
Il la contemplait, il s'émerveillait de ta revoir grasse et bien portante , dans l'épanouissement large de sa L eau lé.
— Tu as beau me faire la moue, dit-il en plaisantant, je te trouve embellie. Tu es devenue femme, Madeleine, et tu as dû être heureuse. .. Là, regardi^-moi un peu : ah! mes beaux cheveux roux, ma douce peau nacrée!
11 s'était rapproché, uae lueur de désir passa dans ses yeux.
— Voyons, tu ae veux pas m'embrasser avant que je ne m'en aillée
Madeleine se renversa pour échapper à ses mains qui se tendaient vers elle.
— Non, laissez-moi, je vous en prie, balbutia-l-elle d'une voix mourante.
Jacques fut frappé du désespoir qu'il y avait dans son accent. Il devint subitement sérieux; le fond bonenfantde son caractère s'émut , il eut vaguement conscience qu'il venait d'être sans le vouloir brutal et cruel. U fit en silence quelques pas vers la porte. Puis s'arrèlant et se' retournant :
— Tu as raison, Madeleine, dit-il. Je suis un sol, j'ai en tort de venir ici... Pardonne-moi mes rires comme je te pardonne ta froideur. Mais j'ai bien peur que tu-n'aies ni cœur ni mémoire. Si tu aimes réellement cet homme, ne reste pas avec lui dans cette chambre.
Il parlait d'une voix grave, et elle retint des sanglota qunnd il lui montra les murs de la pièce d'un geste énergiqu9.
MADELEINE PÉRAT 218
— Je suis un farceur, moi, continua-t-il, j'aime un peu partout, san» grande délicatesse. Et cependant j'entends encore ce lit, ces meubles, cette chambre entière me parler de toi... Souviens- toi, Madeleine.
Les pensées qu'il évoquait, firent de nouveau luire un désir dans ses regards.
— Voyons, dit-il en se rapprochant, une seule poignée de main, et je m'en vais.
— Non, non, répéta la jeune femme affolée.
Il la tint quelques secondes frissonnante devant lui, haussa les épaules et sortit. Il s'en alla en la traitant de sotte. Son court regret d'être venu et de s'être montré peut-être un peu brutal, s'était noyé dans une sourde irritation contre cette ancienne maîtresse qui refusait même de lui serrer la main. S'il avait eu un éclair de sensiblerie, en montrant la chambre, cette émotion tendre venait d'une jalousie vague qu'il eût rougi d'avouer franchement.
Madeleine, restée seule, se mit à tourner dans la pièce, machinalement, changeant les paquets de place, sans trop savoir ce qu'elle faisait. Il y avait en elle une sorte de clameur assourdissante qui lui empêchait d'entendre ses pensées. Elle eut un instant l'idée de courir après Jacques pour lui conter son mariage avec Guillaume ; elle croyait, maintenant qu'elle ne le voyait plus devant elle, se sentir la force d'un pareil aveu. D'ailleurs, elle n'était pas poussée à cet acte de courage par la pensée de venir en aide h son mari, de lui assurer un avenir paisible; elle ne songeait qu'à elle, elle se révoltait à la fin sous le mépris familier et rieur de son premier amant, elle voulait lui montrer qu'elle vivait en honnête femme et qu'on devait la respecter. Cette rébellion de son orgueil lui cachait la situation vraie ; elle ne se demandait plus ce qu'elle allait dire à Guillaume quand il remonterait. Exaspérée par l'acharnement des faits à la frapper, elle trouvait simplement en elle de la colère, un besoin égoïste de se soula^ ger d'une façon immédiate et violente.
^ Comme elle allait et venait avec des gestes brosques, elle entendit derrière elle crier la porte que Jacques avait laissée entre-bâillée. Elle se retourna, croyant que c'était son mari qui rentrait. Alors elle aperçut sur le seuil la mendiante de la route, la femme en haillons qui avait suivi le cabriolet jusqu'au Grand-Cerf.
Cette femme s'approcha d'elle, la regardant avec attention.
— Je ne m'étais pas trompée, dit-elle. Je t'avais reconnue, Madeleine, bien que ton visage fût dans Tombre. Me reconnais-tu, toi?
Madeleine avait eu un mouvement de vive surprise en apercevant en pleine lumière la figure de la pauvresse. Elle se roidit encore, se fit implacable.
— Oui, je vous reconnais, Louise, répondit-elle, d'une voix où grondait toutes les colères, toutes les révoltes de son être.
Une lui manquait plus que l'apparition de cette femme pour la rendre folle. Louise était cette ancienne camarade qui l'avait emmenée voir sa fille, à. quelques lieues de Paris, la veille du départ de Jacques. On la connaissait dans le quartier Latin sous le surnom de Vert-de-Gris, que lui avaient fait donner ses soûleries d'absinthe et les teintes verdâtres de ses joues devenues moUes et malsaines. On se montrait alors Vert- de-Gris comme une célébrité dont les échappés de collège se disputaient les faveurs. Effarée, frappée d'hystérie par la boisson, elle se pendait, dans les bals publics, au cou de tous les hommes ; c'était la débauche ivre , avachie, n'ayant plus même conscience des puanteurs du ruisseau au milieu duquel elle se vautrait, Un instant, lorsqu'elle eut une fille, elle parut se désoùler un peu. Jacques, qui aimait son esprit poissard, ne se fit aucun scrupule de la donner pour compagne à Madeleine, d'autant plus qu'elle était à ce moment la maîtresse d'un de ses amis ; elle voulait se ranger, disait-elle, vivre avec un seul homme. Puis elle avait roulé de nouveau dans la boue, ne pouvant prendre longtemps sa maternité au
MAPELSINE FBIUT 215
si^rieux, se plaisantant elle-même d'avoir cru bcesbètises* [à pendant quelques mois. Madeleine, lorsqu'elle logeait rue de l'Est, l'avait vue une nuit se traîner sur untrotloir, ivre -morte, entre deux étudiants qui la battaient, et cette créature sale était demeurée dans sa mémoire comme le souvenir te plus écœurant de sa vie d'autrefois.
Aujourd'hui, Veit-de-Gris paraissait tombée aux der^ nières hontes. Elle devait avoir trente et quelques années, mais on lui en e&t donné aisément cinquante. Elle portait une misérable robe en lambeaux, dont la jupe décbique- .ée et trop courte, montrait ses pieds chaussés de vieux souliers d'homme ; un cbàle de tartan était noué autour de son corps, et ses bras sortaient de ce châle, demi-nus, violets de froid. Son visage, entouré d'un mouchoir attaché BOUS le menton, avait une expression d'ignoble hébétement; la boisson en avait faitun masque crapuleux, aux lèvr«s décolorées et pendantes, aux yeux clignotants et rougis. Elle balbutiait d'une voix rauque, avec des hoquets, accompagnant ses paroles de gestes vagues qui gardaient un reste des grâces ordurières de ses anciennes danses échevelées. Mais ce qui rendait surtout lamentable et immonde cette créature dissoute par la débauche, c'était son air d'égarement, le frisson continuel qui la secouait; l'absinthe avait rongé sa chair et son esprit, elle agissait et parlait dans une sorte de stupeur que traversaient des ricanements nerveux, des exaltations soudaines: Madeleine se rappela ce que lui avait dit son cette femme qui courait les routes comme une échappée de Cbarenten. Elle la crut tout à lait folle, elle n'en fut que plus dégoûtée.
— Oui, je vous reconnais, répéta-t-elie d'un ton rude. Que me vouIez-vousT
Louise la regardait toujours de ses yeux troubles. Ella, eut un rire d'idiot.
—Tu nemetuteiesplus, tufaislafière.,. Est-ce parce que je n'ai pas une robe de soie comme toi ?..■ Mais tu sais biCDi ma fille, qu'il y a des hauts et des bus ii,i]is la vie>
MADELCI^E FSRAT
Demain tu peux être aussi misérable que je le sds &ok jourd'liui.
Chacune de ces paroles blessait Madeleine, Tirritait davantage. Tout son passé se dressait devant elle, elle se disait que cette femme avait raison, qu'elle aurait pu tomber à ce degré d'infamie.
— Vous vous trompez, reprit-elle violemment. Je sais marine... Laissez-moi.
Mais la folle continuait à s'exclamer :
— Tu as une vraie chance. Ce n'est pas à moi que ces choses-là arrivent... Quand je t'ai vue en voiture avec un homme, j'ai cru que tu avais mis la main sur un millionnaire... Alors c'est ton mari, ce monsieur qui m'a jeté une pièce de cent sous?
Madeleine ne répondit pas; elle souffrait horriblement. Cependant Vert-de-Gris faisait des efforts pour réfléchir et discuter un scrupule qui venait de la prendre. Elle fouilla enfin dans une de ses poches
— Attends, balbutia-t-elle, je vais te rendre tes cent sous... L'argent d'un mari, c'est sacré... Je pensais que ce monsieur était ton amant, et il n'y avait pas de mal, n'est-ce pas? à accepter cent sous de l'amant d'une ancienne amie.
La jeune femme fit un geste de refus.
— Gardez cet argent, dit-elle, c'est moi qui vous )€ donne... Que me voulez-vous encore?
— Moi, rien, répondit Louise d'un air hébété. Puis elle se souvint, elle se remit à ricaner.
— Ah! si, cria-t-elle, je me rappelle maintenant... Mais, vraiment, tu n'es pas gentille, Madeleine. Je n'ai pas la tète forte, et tu me troubles avec tes grands airs. Je voulais causer, rire un peu, parler du bon temps... Cela m'a fait bien plaisir, lorsque je t'ai reconnue dans cette voiture. Je t'ai suivie, parce que je n'osais te serrer la main devant le monsieur qui était là. Et j'avais une envie d'être seule avec toi, tu penses l Car, ici, ie ha vois plus
personne de notre aocien monde. Je suis contente de savoir que tu es heureuse.
Elle s'était assise, elle geignait de sa voix rauque, bavardant avec une familiarité qui froissait toutes les délicatesses de Madeleine. Elle avait des gestes mous, se lassait dans ses haillons, enveloppait son ancienne amie de regards ternesoù passaient des attendrissements d'ivrogne. Son accent canaille, qu'elle cherchait k rendre caressant, l'attitude cordiale de son corps amolli, en faisaient un spectacle infâme, insoutenable,
— Tu vois, continua-t-elle, moi je n'ai pas eu de bonheur... Je suis tombée malade à Paris, j'avais trop bu d'absinthe, paraît-il : ma tôte me semblait vide, tout mon corps tremblait comme une feuille. Regarde mes mains, eues tremblent toujours... A l'hâpital j'ai eu peur des carabins; je les entendais dire autour de moi que c'était fini, que je n'en avais pas pour longtemps dans le ventre. Alors j'ai demandé à m'en aller, et l'onm'a laissée partir. Je voulais revenir à Forgues, un petit village qui est à une lieue d'ici, et où mon père était charron. Un de mes anciensamants m'a payé ma place au chemin de fer...
Elle reprit haleine, elle ne pouvait plus parler que par phrases courtes.
— Imagine-toi, poursuivit-elle, que mou père était mort. 11 avait fait de mauvaises affaires. Je trouvai k sa place un autre charron qui me jeta h la porte. Voilà bien- Ut six mois de cela. J'aurais bien désiré retourner à Paris, mais je n'avais plus un sou, mes vêlements ne tenaient plus sur moi... J'étais finie, comme ils disaient à l'bùpitai. Les bonunes ne m'auraient pas ramassée avec des pincettes. Alors je suis restée dans le pays. Les paysatis ne sont pas méchants, ils me donnent k manger... Quelquefois, sur les routes, les gamins me poursuivent à coups de pierre.
Sa voiz était devenue sombre. Madeleine, glacée, l'écoutait, n'ayant plus le courage de la chasser. Vert-de- Gris finit par secouer la tôte d'un air d'insouciance ; elle
218 MADELEINE FEhAT
retrouva le ricanement qui d'habitude découvrait ses dents jaunes.
— Bah! dit-elle^ j'ai eu mon temps, ma petite... Te rappelles-tu comme les hommes couraient après moi! Nous avons fait de bonnes parties ensemble à Verrières. Je t'aimais beaucoup, parce que tu ne me disais jamais de sottises. Je me souviens pourtant d'un jour où je te boudai à la campagne : mon amant t'avait embrassée, et je faisais semblant d'être jalouse. Tu sais, je m'en moquais pas mal.
Madeleine pâlit affreusement. Les souvenirs évoqués par cette créature Tétouffaîent.
— A propos, demanda l'autre tout à coup, et le tien d'amant, ce grand garçon, Pierre, Jacques, je ne sais plus, qu'en as- tu fait? Voilà un homme qui était gai! Il faut que je te dise une chose : il me faisait la cour, il me trouvait drôle. Maintenant ça ne peut plus te fâcher de savoir cela... Est-ce que tu le revois quelquefois?
La jeune femme, à bout de forces, ne put supporter davantage l'angoisse que lui causait la présence de Vert-degris. La colère lui remontait à la gorge, tout son être s'exaspérait.
— Je vous ai dit que j'étais mariée, répondit-elle. Aliei^ vous en, allez-vous en.
La folle eut peur. Elle se leva comme si elle eût entendu les clameurs des gamins qui la poursuivaient à coups de pierres dans les champs.
—, Pourquoi me dis-tu de m'en aller? balbutia-t-elle. Je ne t'^i jamais fait de mal; j'ai été ton amie; nous ne nous sommes pas quittées fâchées.
— Allez-vous en, répétait toujours Madeleine. Je ne suis plus celle que vous avez connue. J'ai une petite fiUe.
— Moi aussi, j'avais une petite fille... Je ne sais plus... J'ai oublié de payer les mois de nourrice, et on me l'a prise... Tu n'es pas gentille, tu me reçois comme un chien. Je disais bien autrefois que tu étais une inmbêcdiey avec tes airs sucrés.
£t conmie Madeleine en marchant vers elle la poussail
lentement vers la porta, elle s'affola tout à fait, elle cria d'une voix aigre :
— Ce n'est pas parce que tu as eu d^ la chance qu'il faut mépriser les autres. Tu n'étais pas plus princesse que moi, entends-tu? lorsque nous vivions toutes les deux au quartier. Si ton monsieur m'avait rencontrée, ce serait moi qui porterais tes robes de soie aujourd'hui, et toi qui courrais pieds nus les chemins... Dis-toi cela, ma fille.
A ce moment, Madeleine entendit dans le couloir les pas cle Guillaume qui revenait. Une rage la prit. Elle saisît Louise par un poignet et la ramena violemment au milieu de la chambre en lui criant :
— Tenez, vous avez raison. Voici mon mari qui monte. Restez pour lui dire que je suis infâme.
— Eh ! non, répondit l'autre en se dégageant. C'est qu'à la fin tu m'as mise en colère. Tu es trop fière, voistu... Je m'en vais. Je ne veux pas te faire arriver du mal.
Mais comme elle allait sortir, Guillaume entra. Il s'arrêta surpris devant la mendiante, il adressa un regard d'interrogation à sa femme. Celle-ci s'était appuyée contre la grande armoire. L'exaspération la roidissait ; elle n'avait pas une rougeur au front, pas un trouble de honte dans le regard ; froide, résolue, le visage crispé par une énergie mauvaise, elle semblait s'apprêter à une lutte.
— C'est une de mes anciennes amies, Guillaume, ditelle d'une voix brève. Elle est montée pour causer avec moi... Invite-la donc à venir nous voir à la Noiraude.
Ces paroles frappèrent douloureusement le jeune homme. 11 devina, au son de la voix de Madeleine, que leur paix était morte de nouveau. Sa figure douce exprima une angoisse muette. S'avançant vers Louise, il lui de-^ manda d'un ton bas et ému :
— Vous avez connu Madeleine?
— Oui, monsieur, répondit la malheureuse... Mais ne l'écoutez pas. Si j'avais su, je ne serais pas montée.
-^ Voulez-vous de l'argent î
Elle eut un geste superbe de refus.
220 MADELEINE FJSRAT
— Non, merci. Si vous étiez mon amant, je ne dis pas. .« Je m'en vais, bonsoir.
Quand elle eut refermé la porte, les époux se regardèrent un instant en silence. Ils sentaient qu'un cbociaévitablç devait les heurter, qu'ils ne sauraient ouvrir les lèvres sans .se blesser fatalement ; ils auraient voulu ne point parler, et, malgré eux, ils étaient poussés à aller au devant des nouvelles souffrances qui les menaçaient. Ce fut une minute cruelle de méfiance et d'anxiété. Guillaume, dans la surprise désespérée que lui causait cette attaque imprévue du malheur, attendait avec une résignation pleine d*effroi. Il avait laissé Madeleine paisible, souriante, rév^int un avenir de tendresse, et il la revoyait frémissante, irritée, les yeux fixés sur lui d'un air dur et implacable ; la difficulté qu'il éprouvait à s'expliquer ce brusque changement, redoublait ses inquiétudes, lui laissait entrevoir quelque terrible secousse dont allait forcément recevoir le contre-coup. Il s'était approché de sa femme, tâchant de la détendre, mettant dans ses regards toute la douceur miséricordieuse qull avait encore en lui, Mais, elle restait exaspérée par les deux scènes rapides qui venaient coup sur coup de l'écraser; dix minutes avaient suffi pour lui faire revivre tout son passé ; maintenant elle gardait en elle l'épouvante et le froid des apparitions de Jacques et de Vert-de-Gris. Depuis la sortie de son ancien amant, elle ne s'inquiétait plus des maux que son mari endurerait, elle cherchait simplement une issue aux révoltes de son être entier. La venue de Louise avait achevé de lui donner l'égoïsme féroce de la souffrance. Une seule pensée battait dans le tumulte de sa colère : c Puisque je suis infâme, puisqu'il n'y a pas de pardon pour moi, que tout m'écrase, je serai ce que le ciel veut que je sois. » j Ce fiit elle qui parla la première.
— Nous avons été lâches, dit-elle brusquement à Guillaume.
— Pourquoi me dis-tu cela? demanda celui<-èi«
MADEtEINB FÉRAT ' 221
Elle secoua la tête d'un air méprisant.
— Il ne fallait pas fuir comme des coupables. Nous aurions été forts de notre droit, de nos cinq années d'affection... Maintenant il n*est plus temps de lutter, nous éommes vaincus, notre paix est morte.
Guillaume voulut tout savoir. Il reprit :
— Que s'est-il donc passé, Madeleine ?
— Ne le devines-tu pas ? s'écria la jeune femme ; n'as* tu pas vu cette malheureuse ? Elle m'a rappelé ce passé qui m'étouffe et que je cherche vainement à oublier.
— Eh bien! elle est partie; calme- toi. Il n'y a rien de commun entre toi et cette créature. Je t*aime.
Madeleine eut un rire bref. Elle haussa les épaules en répondant :
— Rien de commun! J'aurais voulu que tu fusses là. Elle t'aurait dit que je me traînerais à cette heure sur le pavé de Paris, si tii ne m*y avais pas ramassée.
— Tais-toi, Madeleine, ne parle pas ainsi. Tu es mauvaise; tu ne dois pas salir nos tendresses.
Mais la jeune femme s'excitait elle-même par les mots grossiers qu'elle sentait monter à ses lèvres. Elle s'irritait de voir son mari défendre leurs amours, elle cherchait avec colère des preuves accablantes de son infamie, pour les lui jeter à la face et l'empêcher d'essayer encore de la calmer. Elle ne trouva qu'un mot.
— J'ai vu Jacques, dit-elle.
Guillaume ne comprit pas. Il la regarda d'un air hébété.
— Il était là tout à l'heure, continua-t-elle ; il m'a tutoyée; il a voulu m'embrasser.
Et elle fixait un regard droit sur son mari qui pâlissait. Il s'assit sur la table. Il balbutia :
— Jacques était parti.
— Ehl non, il dort dans une chambre voisine. Je l'ai vu.
— Cet homme est donc partout? dit alors Guillaume dans un élan de colère et d'épouvante.
— Parbleu 1 répondit Madeleine avec un geste superbe
de certitude... Est-ce que tu espères tuer le passé? Ah I vraiment, cette chambre te semblait un coin perdu, une' solitude reculée où personne ne pouvait venir se dresser entre nous ; tu me disais qne nous étions seuls, hors du monde, plus haut et plus loin, et que nous allions passer ici une nuit d*amour paisible. Eh bieni Tombreetle silence de cette chambre étaient menteurs, Tangoisse nous attendait dans ce logis inconnu où nous ne devions rester que quelques heures.
Son mari Técoutait, abattu, les yeux à terre, désespérant d'arrêter le flot furieux de ses paroles.
— Et moi, continua-t-elle, j'étais assez niaise pour croire qu'il y a des lieux où Ton oublie. Je me berçais de tes rêves... Vois-tu, Guillaume, il n*y a plus de lieux où nous puissions être seuls. Nous aurions beau fuir, nous cacher au fond des retraites les plus closes, le destin saurait nous y atteindre, nous y trouverions ma honte qui nous affolerait. C'est que je porte la souffrance en moi : il suffira maintenant d'un souffle d'air pour aviver mes plaies. Dis-toi que nous sommes traqués comme des bêtes blessées qui cherchent vainement un abri de buisson en buisson, et qui finissent par mourir dans quelque fossé.
Elle s'arrêta un instant, puis elle reprit d'un ton plus irrité :
— C'est notre faute, je le répète. Nous ne devions pas avoir la lâcheté de fuir. En quittant la Noiraude, le soir où cet homme est venu, souviens- toi, je te disais que les souvenirs étaient lâchés et qu'ils me poursuivaient. C'est là la meute hurlante qui nous traque. Je les entendais courir furieusement derrière moi, je les sens à cette heure me mordre, entrer leurs ongles dans ma chair. Ah.' que je souffre ! les souvenirs me déchirent.
En poussant ce cri, elle porta les mains à sa poitrine, comme si elle eût réellement senti des dents de chien s'y enfoncer. -Guillaume était las de souffrir ; les paroles cruelles de sa femme commençaient à lui causer une sorte <i'impatience nerveuse. La volupté âpre qu'elle prenait à
MADELEINE, FÉBAT 223
se révolter, blessait ses faiblesses, ses besoins de tranquillité. Il sHrritait lui-même. Il aurait voulu lui imposer silence. 11 crut cependant devoir tenter une fois encore de la calmer ; mais il le fit mollement.
— Nous oublierons, dit-il, nous irons chercher le bon heur plus loin.
Maiïeleine se mit à rire. Elle nouait ses mains, elle avançait sa face pâle.
— Ah ! tu crois, cria-t-elle, que je vais pouvoir me heurter k chaque pas et conserver ma tête calme et saine. Je ne me sens pas cette force. Il me faut de la paix ou je ne réponde plus de ma raison,
— Voyons, ne te débats pas ainsi, reprit son mari, qui vint k elle et chercha à lui prendre les mains. Tu vois combien je soufl're. Épargne-moi. Cessons cette scène cruelle... Demain, quand nous serons apaisés, nous trouverons peut-être une guérison... Il est tard, couchonsnous.
11 n'espérait plus, il voulait simplement s'isoler dans le noir et le silence de la nuit; il lui semblait qu'il souffrirait moins, lorsqu'il serait étendu entre les draps, et que, la bougie éteinte, il n'entendrait plus la voix brève de Madeleine. Il s'approcha du lit, écarta les rideaux, rejeta un coin des couvertures. La jeune femme, toujours adossée contre la grande armoire, le regardait faire d'un air étrange. Quand la couche fut découverte et qu'elle aperçut la blancheur éblouissante de la toile :
— Je ne me coucherai pas, dit-elle... Jamais Je ne m« mettrai avec toi dans ce Ht.
Il se retourna, surpris, ne comprenant pas la raison de cette nouvelle révolte.
— Je ne t'ai pas dit, continua-t-elle, j'ai déjà habité cette chambre avec Jacques... J'ai dormi là, dans ses bras.
Et elle montrait le lit d'un geste significatif. Guillaume recula, revint s'asseoir sur la table. Il y garda le silence,
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22& HADELEINB FEEAT
anéanti. Cette fois, îl s'abandonnait au bon plaisir du des* tin : tout l'accablait d*une façon par trop cruelle.
— Il ne faut pas m'en vouloir si je te dis la vérité, reprit âprement Madeleine. Je t'évite une honte. Tu refuses, n'est-ce pas? de m'étreindre dans le lit où Jacques m'a déjà possédée... Nous y ferions d'horribles rêves, et j'y mourrais peut-être d'écœurement. •
Le nom de son premier amant, qu'elle venait de prononcer pour la seconde fois, ramena ses idées sur l'entrevue récente. Sa tête s'égarait ; elle ne pensait plus que par sauts brusques.
— 11 était devant moi tout à l'heure, dit-elle. Il raillait, il m'insultait. Je suis une pauvre fille pour lui, une fille qu'il a le droit d'injurier. Il ignore qu'on me respecte maintenant, il ne m'a jamais vue à ton bras... Un instant, j'ai voulu lui avouer la vérité. Et je n'ai pas pu... Veux-tu savoir pourquoi je n'ai pas pu, pourquoi je l'ai laissé rire et me tutoyer? Non, je ne puis te dire cela... Eh! qu'ai-je besoin de le cacher ! Tu dois tout savoir, tu ne me parleras plus de guérison... Cet homme m'a soupçonnée d'avoir tratné un. nouvel amant dans cette chambre, pour y goûter un sale plaisir à évoquer le passé.
Guillaume n'eut pas un frisson ; il mollissait sous les coups. Après un court silence :
— Cette chambre, murmura Madeleine, je la connais bien, va...
Elle quitta enfin l'armoire où elle s'adossait depuis le commencement de la scène, elle vint au milieu de la pièce. Là, violente et muette, le cou gonflé du grondement qu'elle retenait, elle se mit à regarder autour d'elle, lentement, avec une terrible fixité. Guillaume, qui avait levé la tête en l'entendant marcher, fut épouvanté par l'expression de ses yeux ; il ne put s'empêcher de dire :
— Tu m'effraies, Madeleine... Ne regarde pas ainsi ces murs.
Elle secoua la tête. Elle continua à tourner sur ellemême, à examiner de loin chaque objet.
UADELBINK FÉRAT 2S5
— le les connais, je les connais, répéta-t-elle d'une voix basse et chantante. Ah! ma pauvre lâte éclate, il (aut me pardonner, vois-tu. Les paroles montent malgré moi à mes lèvres; je voudrais les retenir, et je sens qu'elles vont m'échapper. Le passé m'emplit... C'est une effroyable chose que de se souvenir... Par piUé, tue, tuema pensée I
Klle avait haussé la voix, elle criait maintenant :
— Je voudrais ne plus penser, être morte, ou vivre encore et être folle... Ohl perdre la mémoire, exister comme une chose, ne plus écouter dans mon cerveau le bruit affreux des souvenirs!... Cela échappe à ma volonté; mes pensées me tenaillent sans relâcbe, elles coulent en moi avec le sang de mes veines, et je les entends qui battent au bout de chacun de mes doigte... Pardonne-moi, Guillaume, je ne puis me taire.
Elle fit quelques pas d'un air si hagard que son mari crut qu'elle devenait réellement folle. Il tendit les mains, l'appelant, essayant de l'arrêter.
— Madeleine, Madeleine, dit-il d'une voix suppliante. Hais elle ne l'écouta pas. Elle était arrivée près du
mur qui faisait face à !a cheminée, elle répétait toujours :
— Non, je voudrais ne plus penser, car ce que je pense est horrible, et je pense tout haut... Je reconnais tout ici.
Et elle levaitles yeux, elle contemplait la muraille qu'elle avait devant-elle. L'apparition de Jacques, de cet homme dont la vue la troublait d'une émotion si profonde, avait déterminé en elle une crise de cbair et d'esprit; cette crise était allée en croissant; maintenant elle l'exaltait, la poussait à une singulière hallucination. La jeune femme, oubliant la présence de son mari, emplie du passé, se croyait revenue aux jours d'autrefois; une fièvre chaude détraquait son être calme d'ordinaire ; elle recevait des moindres objets qui l'entouraient, une sensation aiguë, intolérable, qui l'énervait au point de lui arracher «n paroles et en crî« chacune de ses inipji-sijiona.
Elle revivait les heures vécues avec Jacques dans ce lieu, et, ainsi qu'elle le disait, elle les revivait tout haut, malgré elle, comme si elle se fût trouvée seule.
Le feu qui flambait jetait sur les murs de larges clartés rougeàtres. L'ombre seule de Guillaume^ toujours assis sur la table, montait jusqu'au plafond, noire, colossale ; le reste, les plus petits coins de la chambre se trouvaient vivement éclairés. Le lit, à demi découvert, blanchissait ; les meublçs avaient sur leurs arêtes des filets de lumière, et des foyers en flammes dansaient dans leurs panneaux luisants; les images prenaient des tons crus, les vêtements rouges et jaunes de Pyrame et de Thisbé tachaient le papier peint d'éclaboussures de sang et d'or ; la pendule de verre filé, le château frêle s'illuminait des caves aux greniers, comme si les poupées couchées dans les appartements y eussent donné quelque gala.
Et Madeleine, dans cette clarté vive, égratignant aux meubles sa robe brune de voyage, la face d'une blancheur mate et les cheveux d'un roux ardent, allait d'un pas saccadé le long des murs de la chambre. Elle regardait un à un les tableaux qui racontaient les malheureuses amours de Pyrame et de Thisbé.
— Il doit y en avoir huit, dit-elle , je les ai comptés avec Jacques. Je montais sur une chaise, je lui lisais les récits qui accompagnent les images. Cette histoire lui semblait drôle, il riait des fautes de français, des tournures ridicules des phrases... Je me souviens que je me suis fâchée de ses rires. Je trouvais ces amours naïves, pleines d'une bêtise adorable... Ah! voilà le mur qui séparait les amants et par une fente duquel ils se confiaient leurs tendresses. N'est-ce pas charmant, ce mur crevassé, cet obstacle qui ne peut arrêter deux cœurs!... Et puis le dénoûment est terrible. Voici la gravure où Thisbé trouve Pyrame baigné dans son sang ; le jeune homme a cru que son amante venait d'être dévorée par une lionne ; il s'est poignardé, et Thisbé, en le voyant sans vie, se tue à son tour, se jette sur son corps pour y mou-
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rir... Je voudrais mourir ainsi... Jacques se moquait.
« Si lu me trouvais morte, lui demandai-Je, que feraistu? » 11 est venu me prendre dans ses bras, il m'a donnfi un baiser en riant plus fort et en me répondant : « Jo t'embrasserais comme cela, sur les lèvres, pour te ressusciter. »
Guillaume se leva, fiévreux, sourdement irrité. Les pensées, les spectacles que sa femme étalait, lui causaient une angoisse insupportable. Il aurait voulu la bâillonner. 11 la prit par les poignets, la ramena au milieu cU^ la pièce.
— Tais-toi, tais-toi I lui cria-t-il. Tu oublies donc qi Je suis là? Tu e^ trop cruelle, Madeleine.
Mais elle s'échappa, elle courut, vers la fenêtre.
— Je me souviens, dit-elle eu écartant un des petits rideaux de mousseline, cette fenêtre donne sur la cour. Ob! je reconnais tout, un rayon de lune me suffit... Voilà le pigeonnier de briques rouges ; le soir, je regardais avec Jacques rentrer les vols de pigeons qui s'arrêtaient un instant, sur les bords des toits, k se lustrer les plumes, avant de disparaître un à un par les étroites portes rondes ; ils avaient de petits cris plaintifs, ils se becquetaient... Et voilà la porte jaune de l'écurie qui restait grande ouverte; nous entendions souffler les chevaux; des bandes de poules arrivaient en caquetant, et grattaient la paille dont elles amenaient des brins au dehors... Il me semble que c'était hier. J'avais dû garder le lit, les deux premiers jours; je grelotais de fièvre. Puis, quand j'ai pu me lever, je suis venue à cette fenêtre. Je trouvais bien triste cet horizon de murs et de toits; mais j'adore les bêtes, je m'amusais des heures entières de la gloutonnerie des poules et des grâces amoureuses des pigeons... Jacques fumait, se promenant de long en largo dans la chambre. Quand je l'appelais avec des éclats de rire pour voir un poussin qui se sauvait, un ver au bec, et que tous les autres poulets poursuivaient afin de partager la friandise, il venait, se penchait, me serrait à la taille... Il
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avait inventé de me baiser sur le cou, par petits baisers légers et rapides, de façon à produire avec ses lèvres, à peine posées sur ma peau, une sorte de caquèteinent continu, assez semblable à celui des poussins, a Je vais faire le petit poulet, » disait-il en plaisantant...
— Tais-toi, tais-toi, Madeleine ! cria violemment Guillaume.
Elle avait quitté la fenêtre. Elle se trouvait devant le lit qu'elle contemplait d'un air étrange.
— C'était en été, reprit-elle d'une voix plus basse. Les nuits étaient brûlantes. Les deux premiers jours, Jacques a couché à terre sur un matelas. Lorsque je n'ai plus eu la fièvre, nous avons ajouté ce matelas à ceux sur lesquels j'avais dormi. Le soir, en nous couchant, nous trouvions le lit plein de bosses. Jacques prétendait, par moquerie, que nous mettrions vingt paillasses les unes sur les autres, sans parvenir à rendre notre couche plus molle... Nous laissions la fenêtre entr'ouverte, et, pour avoir un souffle d'air, nous écartions ces rideaux de cotonnade bleue. Ce sont toujours les mêmes, je vois là un accroc que j'ai fait avec une épingle à cheveux... J'étais déjà forte, Jacques n'était pas mince, et le lit nous semblait bien étroit...
Guillaume, exaspéré, vint se mettre entre le lit et Madeleine. Il la poussait vers la cheminée, il avait des envies terribles de la serrer à la gorge, de lui appuyer ses poings sur les lèvres, pour la réduire au silence.
— Elle devient folle, balbutia-t«il, je ne puis pourtant pas la battre.
Là jeune femme arriva à reculons jusqu'à la table, en regardant le visage pâle de son mari d'un air hébété. Quand elle se fut heurtée, elle se tourna vivement et se mit à chercher ; elle promenait sur le bois graisseux la lueur de la bougie, interrogeant chaque tache qu^elle apercevait.
— Attends, attends, murmura-t-eiie, je dois avoir écrit quelque chose Ui... C'était la veille de noire départ.
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Jacques lisait, et je m'ennayais i penser toute seule. Alors j'ai trempé le bout de mon petit doigt dans un encrier qui était devant moi, j'ai écrit quelque chose sui' le bois... Oh! je vais trouver, c'était très-bien marqué, ça n'a pu s'effacer...
Elle tournait, se ployait à demi pour mieux voir. Au. iiout de quelques secondes de recherches, elle poussa ua cri de triomphe.
— Je le savais bien, dit-elle. Tieiu, lis : Tainui Jaeqittt.
Guillaume, pendant qu'elle cherchait, essayait de réfléchir au moyen le plus doux qu'il pourrait employer pour la faire taire. Ses fiertés, ses égoïsmes d'amour étaient si profondément blessés, qu'il sentait lui venir des besoins invincibles de brutalité. Ses poings se fermaient malgré lui, ses bras se levaient. S'il ne frappait pas, c'est qu'il n'avait pas encore complètement perdu la tête, et que le peu de raiscm qui lui restait, se révoltait à la pensée de battre une femme. Mais quand il entendit Madeleine lire : Taime Jaeque* , et rendre à ces mots l'accent qu'elle avait dO leur donner autrefois, il se dressa derrière elle, les deux poings en l'air, comme pour l'assommer.
Ce fut un éclair. La jeune femme vaguement avertie, se tourna brusquement.
— C'est cela, cria-t-elle, bats-moi... je veux que tu me battes.
Si elle ne s'était pas retournée, nul doute que Guillaume n'eût laissé retomber ses poings. Cet énorme chignon de cheveux roux, cette nuque impudique où il croyait retrouver les rougeurs des baisers de Jacques, l'irritaient , le rendaient impitoyable. Hais quand il vit devant lui le visage blanc et délicat de Madeleine, il eut une pitié soudaine, il recula en faisant un geste de suprême découragement.
— Pourquoi te retiens-tu? lui dit sa femme, tu vois bien que je suit folle et que tu doia me traiter comme une béte.
Elle éclata en sanglots. Cette crise de larmes abattit subitement sa surexcitation. Depuis le commencement de cette étrange hallucination qui lui faisait revivre les jours d'autrefois,' elle sentait sa gorge pleine d'un flot de pleurs.
Elle n'eût pas parlé, si elle avait pu pleurer à son aise. Maintenant que son angoisse et sa colère s'en allaieni en larmes chaudes, elle revenait peu à peu à elle; elle sentait son être se détendre, elle comprenait toute la cruauté de sa folie. Il lui semblait qu'elle sortait d'un cauchemar pendant lequel elle aurait raconté tout haut les spectacles affreux dont s'emplissait son cerveau détraqué Et elle s'étonnait, elle s'accusait des paroles qui venaient de lui échapper. Jamais elle ne pourrait reprendre ces paroles, jamais son mari ne les oublierait. Désormais il y aurait, entre elle et lui, les souvenirs de cette chambre, la réalité vivante d'un épisode de ses amours avec Jacques.
Désespérée, terrifiée par l'idée que c'était elle qui avait fatalement tout avoué, sans que Guillaume lui eût demandé sa confession, elle s'approcha de lui, les mains jointes, suppliante. Il venait de se laisser tomber sur une chaise, baissant la tête, se cachant la face dans ses mains ouvertes.
— Tu souffres, balbutia-t-elle. Je t'ai dit des choses qui te font saigner le cœur... Je ne sais pourquoi je t'ai conté tout cela. J'étais folle... Je ne suis pas méchante pourtant. Tu te rappelles nos bonnes soirées. J'avais oublié, je me croyais digne de toi. Ah ! comme je t'aimais, Guillaume I... Je t'aime encore. Je n'ose tejurer queje t'aime toujours, parce que je sens bien que tu ne me croirais pas. C'est la vérité cependant... Ici mes souvenirs m'ont repris à la gorge, et j'aurais étouffé si je n'avais parlé.
Il ne disait rien. Il restait abtmé dans un désespoir sans bornes.
— Allons, reprit Madeleine, je le vois, tout est bien
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fini entre nous. Je n'ai plus qu'à disprrsttre... La mort doit être doiice. Guillaume releva la tête.
— La mort, murmura-t-il, déjà la mort... Non, tout ne peut être fini,
IL ref^ardait sa femme, ému par la pensée de la voir morte. Il n'espérait plus, il se sentait à jamais blessé, mais toutes ses faiblesses nerveuses s'effrayaient devant un dénouaient immédiat et brutal. S'il voulait vivre encore, ce n'était pas qu'il rêvât de tenter de nouveau le bonheur ; c'était qu'il trouvait à son insu une sorte de volupté amëre à souffrir de cet amour qui avait fait la joie de sa vie. Sous la terre, U ne sentirait même plus les coups de Madeleine.
— Eh 1 sois franc , dit celie-d en retrouvant sa voix rude. Ne crains pas d'être cruel. Est-ce que je t'ai épargné, moiî... U y a désormais un homme entre nous... Oserais-tu m'embrasser, Guillaume?
Il y eut un silence.
— Tu vois, tu ne réponds pas, continua-t-olle... La fuite est impossible. Je ne veux plus m'exposer à rencontrer sur les routes des femmes en haillons qui rae tutoient, je ne veux plus m'arrêter dans des aubergss où je courrais le risque de ressusciter les jours morts. .. U vaul mieux en finir tout de suite.
Elle marchait d'un pas saccadé, cherchant vaguement autour d'elle un moyen de suicide. Guillaume la suivait des yeux , ne trouvant rien à lui dire. Si elle s'étnit tuée en ce moment>là, il l'aurait laissé faire. Mais elle s'imita brusquement; la pensée de sa fille venait de se prrsetiter à son esprit ; elle ne voulut pas avouer à son mari ce qui l'arrêtait, elle dit simplement :
— Écoute, promets-moi de ne pas chercher à m'empêcher de mourir, le jour où notre vie sera devenue iniolérable... Tu me le promets?
11 promit d'un mouvement de tête. Puis ii se leva, il mit son chapeau.
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— Tu ne veux pas rester dans cette chambre jusqu'à demaiti? demanda Madeleine.
— Non , répondit-il avec un léger frisson , nous allons partir.
Quand ils eurent pris leurs effets, ils jetèrent dans la chambre un dernier regard : le feu se mourait ; les draps du lit à demi découvert étaient tout roses ; les images des amours de Pyrame et de Thisbé ne faisaient plus sur les murs que des taches noires; la pendule de verre filé bleuissait dans fombre. Et les époux se disaient qu*ils étaient entrés là l'espérance au cœur, et qu*ils en sor« taient désespérés. Dès qu'ils se trouvèrent dans le couloir, ils étouffèrent malgré eux le bruit de leurs pas. Jacques pouvait les entendre se retirer. Madeleine tourna même la tète, regarda au fond du corridor, d'un mouve* ment instinctif.
Quand ils furent arrivés dans la cour , il leur fallut réveiller le garçon de service. Celui-ci se leva de fort mauvaise humeur. Il était deux heures du matin» ce brusque départ lui semblait des plus singuliers. Puis il s*imagina qu'il avait dû se passer quelque scène de jalousie entre les deux messieurs de madame Madeleine. Cela lui fit oublier sa mauvaise humeur. Quand les époux furent montés en cabriolet :
— Bon voyage, leur cria-t-il d'une voix goguenarde.. • Au revoir, madame Madeleine.
La jeune femme se mit à pleurer silencieusement. Guillaume laissa aller les guides sur le cou du cheval* qui reprit de lui-même le chemin de Véteuil. Ils ne songeaient plus qu'ils étaient partis pour se rendre à Paris, ils préféraient maintenant aller panser leurs blessures vives dans le calme et le silence de la Noiraude. Et ils refirent machinalement la route qu'ils avaient déjà faite, comme des bètes frappées à mort se traînant jusqu'à leur terrier pour y mourir en paix. Ce retour fut navrant. La campagne s'étendait plus sinistre, sous les clartés obliques delà lune,
u allongeaient des ombres colossales le long de la routa
KADLLUHB tinti 233
Manche de getée. Guillaume jetait de temps à autre au clieval un léger claquement de langue, sans en avoir conscience. Madeleine s'était remise à regarder stupidement tes lueurs jaunes des lanternes courir dans les fosses- Vers le matin , le froid devint si vif que ses mains eitreuL L'onglée sous la couverture de laine grise.
A la Noiraude, les époux reprirent leur existence morte. Ils s'enfermèrent de nouveau dans l'ombre silencieuse de la vaste salle à manger. Mais leur solitude n'avait plus la paix souriante d'autrefois. Elle était morne, pleine de désespérance. Il y avait quelques jours à peine, ils passaient leurs journées au coin du feu, ne parlant guère plus, se contentant d'échanger des regards heureux ; aujourd'hui, leurs longs tëte-à-téte muets les accablaient d'un ennui écrasant, d'une vague épouvante. Rien ne semblait changé à leur vie : c'était le même calme, la même régularité d'horloge, le même sommeil solitaire. Seulement, leur cœur restait fermé, leurs regards ne se rencontraient plus avec des douceurs exquises, et cela suffisait pour tout glacer autour d'eux. La grande pièce noire leur paraissait funèbre maintenant; ils y vivaient dans un continuel frisson, attristés par le jour sale d'hiver, se croyant au fond d'une fosse. Us se levaient parfois, allaient à la fenêtre , jetaient un coup d'œil désolé sur les arbres nus du parc, puis revenaient, avec des frémissements subits, présenter leurs mains froides à la flamme.
Jamais ils ne parlaient du drame qui venait de les bri*
ser. Les rares paroles qu'ils échangeaient, demeuraient banales et vides. Ils s'affaissaient dans l'ennui , ils ne se sentaient même plus la force de penser tout haut à leurs, souffrances. La crise qui les avait secoués au Grand-Cerf, semblait les avoir frappés de stupeur et de lâcheté ; ils en étaient sortis le cerveau endolori, les membres las, et ils se laissaient aller à un assoupissement, dans la tranquillité noire qui les entourait. Quand un souvenir cuisant déchirait brusquement leur être endormi , ils se disaient qu'ils avaient un mois devant eux. Jacques leur accordait trente jours de paix, ils pouvaient sommeiller jusqu'à son retour. Et ils se rendormaient, cherchant à s'hébéier, rêvant vaguement du matin au soir à des puérilités, au feu qui ne brûlait pas, au temps qu'il fiiisnit, à ce qu'ils mangeraient à dîner.
Ils s'enfonçaient en pleine vie animale. Us se portaient fort bien, d'ailleurs. Madeleine engraissait; son visage qui s'empâtait, prenait des blancheurs molles de nonne. Elle devenait gourmande, goûtait profondément toutes les jouissances physiques. Guillaume s'abandonnait comme elle à l'abrutissement de la douleur; il passait des lieures à' trier avec les pincettes et à mettre derrière les bûches les petits morceaux de braise ardente qui tombaient sur les cendres.
Le mois de sommeil que les époux avaient devant eux, leur semblait ne devoir jamais unir. Ils auraient accepté d'achever leur vie dans l'imbécillité dont ils étaifiiu frappés. Les premiers jours surtout, ils jouirent d'un grand calme. Mais cette stupeur ne pouvait durer ; elle fut bientôt traversée par des élancements brusques et aigus. Le moindre fait qui les tirait de leur accablement leur causait desangoisses intolérables. Geneviève ne taidii pas à les martyriser ; ce fut elle qui les rejeta la première à Ipurs souffrances. Elle se dressa devant Madeleine, elle l'écrasa de sa présence.
La vieille fanatique , forte de sa vie de verlu cl de travail, se montra impitoyable pour la pécheresse. L'idée des
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joies charnelles Texaspérait, elle qui avait vécu dans Aine virginité rude. Aussi ne pouvait-elle pardonner à la jeune femme sa vie â*amour, les frissons voluptueux dont le duvet de sa peau nacrée frémissait encore. Elle la voyait toujours passer des bras de Jacques aux bras de Guillaume^ et ce double abandon lui paraissait une prostitution diabolique, un besoin de sales débauches. Elle n'avait jamais aimé Madeleine, elle se mit à la détester avec un mépris mêlé d'épouvante. Cette forte fille, blan^ che et rousse, l'effrayait, comme une goule avide du sang des jeunes hommes; si elle l'accablait de sa haine, elle tremblait devant elle , elle se tenait sur la défensive, par crainte de la voir sauter à sa gorge. Elle n'eût pas haï le diable davantage, ni pris contre lui des précautions plus grandes.
Elle continua à vivre dans l'intimité des époux. Elle prenait toujours ses repas avec eux, passait les soirées en leur compagnie. Son attitude rigide et menaçante était une éternelle protestation; elle les traitait en coupables» les regardait avec des yeux de juge implacable, leur témoignait à toute heure le dégoût et la colère que lui causait leur union. Elle s'efforçait surtout de faire sentir à Madeleine combien elle la méprisait. Quand la jeune femme avait touché un objet, elle évitait de s'en servir, voulant montrer par là qu'elle le considérait comme souillé. Chaque soir, elle se remettait à psalmodier les versets de sa grande Bible. Guillaume l'ayant prié d'aller lire dans sa chambre, elle lui avait fait entendre que ses lectures saintes purifiaient h . :4alle à manger, eii chassaient le démon. Et elle s'était entêtée à demeurer là jusqu'à rheure du coucher, emplissant l'ombre de sa voix bourdonnante. De jour en jour, elle lisait plus haut, elle choisissait des passages plus sanglants ; les histoires où des femmes coupables se trouvaient châtiées, l'incendie de Sodome, la meute de chiens dévorant les entrailles de Jézabel, revenaient à chaque instant sur ses lèvres. Alors elle jetait à Madeleine des regards luisants d'une joio
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cruelle. Parfois même elle ajoutait des réflexions au texte, elle menaçait de tourments horribles une criminelle qu'elle ne nommait pas, mais que ses yeux désignaient. Dans ces soites d'improvisations , murmurées à voix basse, elle étalait les supplices de l'enfer , les cbaudiëres d'buile bouillante, les longs crocs des démons retournant sur la braise les corps grillés des damnés, les pluies de feu tombant pendant l'éternité, lentes et continues, et dont chaque goutte marque d'une brûlure les épaules des foules hurlantes de l'abîme. Puis elle demandait à Dieu une prompte justice, elle le suppliait de ne pas laisser - échapper un seul coupable, de débarrasser au plus t6t la terre de ses souillures.
Madeleine voulait ne pas entendre, mais les paroles basses et sifflantes lui entraient dans les oreilles malgré elle. Elle finit par devenir superstitieuse , elle qui n'avait pu se faire une croyance. A certaines heures de trouble, elle s'imagina que cet enfer, cette chambre de torture dont la fanatique lui offrait sans cesse l'affreux spectacle, existait réellement. Dès lors elle vécut dans des sueurs d'angoisse qui lui mouillaient le dos, lorsque la pensée de la mort se présentait à elle. Elle se crut coupable et à jamais condamnée. Cette vieille femme, qui employait tes Journées à lui faire sentir l'horreur de son crime et la cruauté du châtiment que le ciel lui réservait, détraqua sa raison au point de lut donner des poltronneries d'enfant ; elle ne se reconnaissait plus, elle pensait au diable comme elle avait pensé h Croquemitaine, quand elle était petite hlle. Et elle se disait : c Je suis infâme , Geneviève a raiiion de me traiter en pécheresse ; je souille cette maison de ma présence, je mérite tes plus grands tourments. > Alors, le soir, elle entendait les lectures de la protestante avec des épouvantes folles ; il lui semblait saisir des chocs de fer, des sifflements de flamme, dans le murmure qui tiatuait autour d'elle. Elle pensait que si elle venait à mourir pendant la nuit, elle s'éveillerait le lendemain au milieu d'un brasier antent.
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Mais elle n'acceptait pas toujours sans révolte les cauchemars que lui donnait Tattitude de Geneviève. Parfois, elle s'irritait de la retrouver sans cesse impitoyable devant elle ; quand elle la voyait repousser le pain qu'elle venait de couper, quand elle rencontrait le regard dur dont elle la poursuivait, elle finissait par entrer dans des colères aveugles. 11 lui restait des élans d'orgueil qui la redressaient sous les continuelles blessures de la protestante. Alors elle disait qu'elle entendait être maîtresse chez elle, elle s'emportait jusqu'à la rage.
— Je vous chasse, criait-elle à la vieille femme. Quittez cette maison sur l'heure. .. Je ne veux pas ici d'une folle.
Et, comme Guillaume baissait la tète, n'osant souffler mot, elle se tournait vers lui, elle ajoutait violemment :
— Tu es donc lâche, toi I... Tu ne peux seulement pas faire respecter ta femme... Débarrasse-moi de cette folle, si tu m'aimes encore.
Geneviève souriait étrangement. Elle se levait , grande et roide ; elle fixait sur Madeleine ses yeux ronds, brûlés 4'un feu sombre.
— Il n'est pas lâche, disait-elle de sa voix sèche, il sait bien que je n'insulte personne... Pourquoi vous révoltezvous, quand c'est Dieu qui parle I
Elle montrait sa Bible, elle avait sur la face. une joie diabolique. Puis des fureurs la prenaient à son tour, elle continuait en élevant le ton :
— C'est toujours ainsi... L'impure veut lever la tête et mordre les femmes honnêtes. Il serait beau, vraiment, que vous me chassiez de cette maison où je travaille depuis trente ans, vous qui y êtes entrée pour y amener le péché et les larmes... Regardez-moï donc, et regardezvous. J'ai cent ans bientôt; j'ai vieilli dans le dévouement et la prière, je n'ai pas une faute à me reprocher, lorsque je songe à ma longue vie. Et vous voudriez que jt? faiblisse devant vous, que je fusse assez niaise pour vous céder la
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place 1 D'où venez-vous et qui ètes-vous? vous êtes toute jeune et vous suez déjà la mort ; vous venez du mal et vous allez au châtiment... Je puis vous juger en face, je ne dois pas vous obéir.
Elle prononçait ces paroles avec un orgueil indomptable, une conviction profonde, car elle considérait Made- '«ine comme une voleuse qui se serait introduite par surprise à la Noiraude et qui aurait cherché à y voler l'estime et la paix. La jeune femme s'exaspérait à chacune de ses attaques.
— Vous sortirez, reprenait-elle avec force. Suis-je ou ncm la maîtresse icit... Ce serait risibte, queje fusse obligée d'abandonner ma demeure à une servante.
— Non, je ne sortirai pas, répondait nettement Geneviève. Dieu m'a mise dans cette maison pour veiller sur mon fils Guillaume et pour vous punir de vos fautes... Je resterai jusqu'au jour où il sera délivré de vos bras, et où je vous verrai écrasée sous la colère du ciel.
Cet entêtement, cette voix perçante de vieille femme brisaient les volontés de Madeleine. Elle faiblissait, n'osant sauter à la gorge de h centenaire, ne sachant comment se débarrasser de sa présence. Elle retombait assise, elle répétait d'un ton déchirant :
— Que je souffre ! que je souffre !... Vous ne comprenez donc pas que vous me tuez lentement avec vos persécutions. Croyez-vous que je ne sente pas le froid de vos regards toujours attachés sur moiî Et, chaque soir, quand vous lisez, j'entends bien que vous vous adressez a moi seule... Vous voulez que je me repenteî
— Le repentir est inuiiîe, Dieu ne pardonne pas les crimes de ta chair.
— Ëb bieni alors, laissez-moi en paix; ne me parleï^ plus de votre diable et de votre Dieu; ne «le donnez plu^, .chaque soir, uncauchemarqui me tient haletanleju^qu'au lendemain... Vous pouvez rester, cela m'est indifférent; mais je ne veux plus vous voir, je vous supplie de vivit ailleurs, dans une autre pièce... Hier encore vous pariic:
MADBLKIMS FÉRAT
de l'enfer avec des voluptés sinistres; j'ai passé une nuit affreuse. . .
Elle frissonnait, et Geneviève la regardait pâlir d'un air singulier de contentement.
— Ce n'est pas moi, disait-elle, qui vous donne des cauchemars. Si vous ne pouvez dormir, c'est que le démon est dans votre corps et qu'il vous tourmente, dès que vous avez éteint votre bougie.
— Vous êtes folle, criait Madeleine plus blanche qu'un linge, vous cherchez à m'ef frayer comme si j'étais un enfant... Mais je ne suis pas poltronne, je ne crois pas à vos contes de nourrice.
— Si, si, répétait la fanatique avec une conviction d'hallucinée, vous êtes possédée... Quand vous pleurez, je vois Satan qui gonfle votre cou. 11 est dans vos bras agités de gestes fous, dans la chair de vos joues contractées par de rapides crispations... Eh ! tenez, regardez votre main gauche en ce moment; voyez-vous les convulsions qui eo tordent les doigts : Satan est là, Satan est là !
Elle jetait un cri, elle reculait comme devant une béte immonde. La jeune femme regardait sa main dont un frémissement nerveux agitait en effet les doigts. Elle se taisait, elle ne trouvait plus une seule parole de colère et de protestation, c Geneviève a raison, pensait-elle. Ce n'est pas elle qui m'effraye, l'effroi est en moi, dans ma chair coupable. La nuit , lorsque j'ai des cauchemars , ce sont mes souvenirs qui m'étouffent. • Alors elle s'abandonnait, elle acceptait la présence de la vieille servante Toutes leurs querelles finissaient ainsi. Madeleine en sortait plus épouvantée. Dans son effarement, elle confondait Jacques qu'elle sentait toujours en elle , avec le démon que la protestante prétendait voir s'agiter sous sa peau. Le mépris dont l'accablait cette dernière , l'horreur sainte qu'elle paraissait éprouver à sa vue , l'enfonçaient dans des rêveries amères : « Je suis donc bien inf&me, se disaitelle, que cette femme refuse de toucher les objets dont je me suis servie. Elle frissonne à mon aspect, comme si elle
apercevait un crapaud; elle m'écraserait volontiers la tète d'un coup de talon. Il faut vraiment que je sois une misé»rable créature. » Et elle s'écœurait d'elle-même, elle considérait avec des nausées sa peau blanche, s'imaginant la voir fumer d'une odeur acre. Il lui semblait que sa beauté était un masque derrière lequel se cachait quelque animal monstrueux. Quand la folie religieuse de la fanatique avait détraqué sa tète à ce point, n'ayant plus nettement conscience de son être, elle passait des heures entières à écouter si elle n'entendrait pas réellement Satan au fond de sa poitrine.
Guillaume était trop frissonnant pour la sauver des mains de Geneviève. Cette dernière les dominait étrangement tous deux, par son âge, par son attitude exaltée de prophétesse. Le jeune homme aurait bien voulu avoir le courage de renvoyer vivre seule dans le pavillon qui se trouvait au bout du parc. Mais il n'osait l'y contraindre; elle avaitbercé son père, elle l'avait élevé lui-môme, il ne pouvait la chasser. Quand elle se querellait avec Madeleine, il se faisait tout petit, il cherchait à ne pas être écrasé entre ces deux femmes courroucées. Mais il avait beau faire, il arrivait toujours un moment où chacune d'elles le meurtrissait : Madeleine lui reprochait de tolérer l'incroyable liberté de langage de Geneviève, et celle-ci l'accusait de se damner volontairement en vivant avec le péché. Frappé des deux côtés, trop faible ^our prendre une décision violente, il les suppliait de se taire, de ne pas désoler si cruellement sa vie. Dès qu'il les voyait en face l'une de l'autre, la crainte de les entendre s'attaquer lui donnait de vives inquiétudes, et si elles venaient à échanger quelques mots aigres, il se levait, il allait battre les vitres du bout de ses doigts, anxieux, sentant l'orage se former sur sa tête.
Ce qui acheva d'affoler les époux , fut l'idée qu'avait Geneviève de travailler au salut de Guillaume. Elle voulait l'arracher des bras de Madeleine, le puriûer pour qu'il n'allât pas en enfer. Elle s'employait à cette conversion,
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avec tout l'entêtement de sa nature. A chaque heure, elle trouvait moyen de revenir à son idée fixe; le moindre incident lui servait de transition.
— Écoute, mon fils, disait-elle alors, tu devrais, le soir, venir faire tes prières dans ma chambre, comme lorsque tu étais petit. Tu te souviens : tu joignais les mains, tu répétais une à une les paroles que je prononçais... Cela te sauverait des pièges du démon.
Le jenne homme faisait la sourde oreille , mais la protestante n*en devenait que plus âpre. Elle s'expliquait nettement.
-^ Toi, reprenait-elle, tu peux encore échapper aux griffes de Satan. Tu n*es pas à jamais souillé et condamné. Mais, prends garde I si tu restes entre les bras de l'impure, elle t'emportera une de ces nuits dans Tabime... Une prière rachèterait ton âme. Quand tu es sur la poitrine de cette femme , si tu vouUis répéter trois fois une oraison que je vais t'apprendre » elle pousserait un grand cri et tomberait en poussière. Essaye, tu verras.
Madeleine était toujours là; elle écoutait la vieille folle avec effarement.
Alors Geneviève récitait lentement l'oraison qui devait faire tomber la jeune femme en poussière : < Lubrica, fille de l'enfer, retourne dans les flammes dont tu es sortie pour la damnation des hommes. Que ta peau noircisse, que tes cheveux roux coulent sur ton corps entier et le couvrent d'un poil de bête ! Va-t-en au nom de Celui dont la pensée te brûle, au nom de Dieu le Père, j»
Cette adjuration avait sans doute été composée par la fanatique elle-même. Elle l'accompagnait de certaines re< commandations ; il fallait la prononcer à trois reprises, et faire chaque fois un signe cabalistique sur le corps de l'impure, la première fois sur le sein gauche, la seconde sur le sein droit, la troisième sur le nombril. C'était après >ce troisième signe, que ce corps de neige devait se changer en une fange ignoble.
Les époux, en entendant les divagations atroces de Ge-
neviève, croyaient avoir tout éveillés un cauchemar sans cesse renaissant. Ce mélange de religion et de sorcellerie finissait par leur faire perdre le sens réel des choses. Madeleine se sentait entraînée dans une sorte de tourbillon diabolique; sa raison droite, sous les coups de là vieille femme, chancelait chaque jour d'avantage. Guillaume menait, comme e le , une vie atroce de secousses nei'veuses, de peurs bêtecî. Pendant un mois, ils vécurent dans ce milieu d'épouvante, ta Noiraude s'emplissait des exorcismes de Geneviève. La chanteuse de cantiques suivait les longs corridors en murmurant des prières, et sou* vent, la nuit, elle chantait des psaumes, dont les versets se traînaient lugubrement dans le silence. On eût dit qu'elle prenait à tâché de rendre ses maîtres fous à lier. Les époux avaient un autre sujet d'angoisse. La petite Lucie les frappait cruellement aussi par sa moue de fillette grave qui la faisait ressembler à Jacques. Elle restait forcément à la Noiraude, sa nourrice venant d'entrer en condition chez un bourgeois de Véteuil. Guillaume n'osait avouer qu'elle l'effrayait et qu'il fallait l'envoyer au loin. Il s'efforçait d'oublier sa présence , pendant les longues journées qu'elle passait à son côté, dans la vaste salle. Lucie ne jouait presque plus; elle restait assise par terre, immobile» muette, comme une grande personne qui réfléchit. Avec cet instinct de tendresse des enfants, elle comprenait que son père la reniait; elle n'avait guère que trois ans et demi, elle ne pouvait raisonner son abandon, mais elle sentait une affection moins tiède autour d'elle, elle s'attristait de ne plus recevoir de caresses. Madeleine» en voyant que ses jeux turbulents faisaient souffrir son mari, lui avait si souvent répété de se tenir tranquille, d'une voix sévère, qu'elle en était devenue toute timide. Elle marchait doucement, en évitant de faire du bruit; ses joies bruyantes avaient disparu pour faire place à une sorte de recueillement effrayé. Sa position favorite était de demeurer accroupie devant le feu ; elle prenait ses petits pieds dans ses mains, et se balançait lentement sur ?x)n
derrière, pendant des heures. Puis elle tombait dans des immobilités complètes, regardant la flamme. Elle devait rêver à ce froid qui la glaçait maintenant; sa pensée à peine formée se perdait sans doute dans les gros chagrins que lui causaient ses malheurs imméritéis. Parfois, sans cause apparente^ elle sortait brusquement de sa rêverie, elle levait la tête et regar lait Guillaume en face. Elle pinçait les lèvres, elle fronçait les sourcils, examinant son père d'un air fixe, comme pour lire sur son visage ce qu'il pouvait avoir à lui reprocher. Le jeune homme* croyait voir Jacques. Il quittait le coin de la cheminéei marchait fiévreusement de long en large.
Et, pendant qu'il allait et venait, il sentait les regards de l'enfant attachés sur lui. Lucie, au sortir de ses longues immobilités, avait des airs de petite vieille; sa figure pâle se ridait, devenait d'un sérieux étrange; elle semblait songer à des choses hors de son âge. Guillaume s'imaginait qu'elle comprenait tout, qu'elle devinait ce qui Téloignait d'elle. Ses attitudes de grande personne, ses yeux pleins de pensées tristes lui causaient une émotion indéfinissable, comme s'il se fût toujours attendu à l'entendre raisonner en femme faite et lui parler de sa ressemblance avec Jacques.
Souvent Lucie ne se contentait pas de regarder son père. Elle se levait doucement, elle s'approchait et lui tardait les bras. Alors elle répétait son mot favori : « Prendsmoi, prends-moi, » d'une voix suppliante, poussée par cet irrésistible besoin de caresses qu'éprouvent parfois les enfants. Et, eomme Guillaume ne se baissait pas, elle insistait, des colères nerveuses contractaient son visage. Lorsque son père avait réussi à échapper au contact de ses mains, elle allait se jeter en pleurant dans les bras de Madeleine. Celle-ci souffrait des tristesses de sa fille; elle n'Qsait, quand elle la voyait songeuse, la prendre sur sa poitrine, jouer avec elle, pour la tirer de son immobilité résignée de petite martyre; elle craignait d'irriter son mari. Mais chaque fois que l'enfant, repoussée par son
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père, venait lui demander de la consoler, ellene pouvait résister à l'envie folle qu'elle avait de la serrer contre elle. Elle essuyait sous des baisers les grosses larmes silenjCieuses dont ses yeux s'emplissaient, elle la pron.eniiilun instant, lui parlant bas, cherchant à lui donner en quel- . qués secondes l'affection dont elle la privait.
Un jour, Lucie, que Guillaume avait écartée d'un geste brusque, courut vers sa mère en sanglotant. Dès qu'elle fut sur ses genoux :
— Papa m'a battue, balbutia-t-elle. C'est un méchant, je ne veux plus de lui.
Le jeune homme s'était approché, regrettant sa brutalité.
— Tiens, regarde, dit Madeleine à la petite fille qu'elle berçait pour la calmer, ton père est là. U t'embrassera si tu es sage.
Mais l'enfant jeta ses bras au cou de la j€u[ie femme, d'un mouvement effrayé. Quand elle se crut en sLirelé, elle leva les yeux vers GuiÛaume, elle le regarda de son air grave.
— Non, non, murmura-t-elle, je ne le connais plus. Et elle accompagna cette parole d'une moue de répugnance qui fit échanger aux époux un singulier regard. Les
■"^ yeux de Guillaume disaient clairement à Madeleine : «Tu le vois, elle refuse d'être ma fille, elle a dans les veines UD sang qui n'est pas le mien. > La présence de ce pauvre être était ainsi pour eux un continuel sujet d'angoisse; il leur semblait que Jacques fût toujours Ik, à leur côtri. Ils se martyrisaienteux-mêmes,donnantà des puénlilés des sens gros de terreur et de souffrance. Le jeune homme surtout paraissait prendre un horrible plaisir à s'imaginer des monstruosités. U aimait encore sa ûlle d'une affeclion étrange, pleine de soudaines épouvantes. Parfois, il avait des envies de la serrer contre aa poitrine, d'écraser ses traits sous des baisers, pour ta faire toute sienne. Il la considérait attentivement, cherchant sur son visng(^ une place frappée à sa ressemblance, afin d'y coller ses lèvres. Puis
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il s'effarait peu à peu, en voyant Tenfant, troublée par cet examen, pincer les lèvres et froncer les sourcils. Et il se perdait alors dans ses anciennes pensées: il n'était pas le seul père de cette petite, il s'était donné entier et n'avait pu obtenir de Madeleine qu'une fille déjà ébauchée dans les étreintes d'un autre homme. La vue de Lucie, qui le regardait avec des yeux songeurs de grande personne, l'idée qu'un hasard avait fait de lui un simple instrument aidant à la naissance de l'enfant de Jacques, son ancienne affection pour cet homme et la haine jalouse dont maintenant il se sentait envahi, tout le poussait à des angoisses intolérables, à des révoltes déchirantes de chair et d'esprit.
— Je suis une dupe de la vie, songeait-il avec amertume. On m'a tout volé : ma chair, mon cœur, ma raison. Sans cesse les faits et les hommes m'ont torturé. J'ai aimé deux étres^ Jacques et Madeleine, et ces deux êtres me soufflettent à cette heure. Il ne me restait plus qu'à subir cette misère incroyable : être volé dans mon enfant... Mes baisers ont ressuscité Jacques; j'ai mis Lucie, j'ai mis cet homme entre Madeleine et moi.
Un événement vint encore redoubler ses maux. Un soir, Lucie, accroupie devant le feu comme à son habitude, s'endormit, la tète appuyée contre les jambes de sa mère. Son sommeil était frissonnant, coupé de sourdes plaintes. Quand Madeleine la prit dans ses bras pour aller la coucher, elle s'aperçut qu'elle avait la face toute rouge. Cela l'effraya, elle pensa que l'enfant se trouvait menacée de quelque fièvre , et voulut absolument qu'on portât et qu'on dressât son petit lit dans sa chambre. Elle s'établit auprès d'elle, disant à Guillaume de se coucher. Celui-ci ne dormit pas de la nuit. Il ne put détacher ses regards de sa femme qui veillait avec une sollicitude inquiète. La chambre, éclairée d'une lueur pâle de veilleuse, lui apparaissait vague et voilée, comme dans un rêve. Il ne sentait pas son corps ; affaissé, les yeux grands ouverts, il lui semblait faire un songe funèbre. Chaque fois que Made-
leîne se penchait sur la couche de la petite malade, U croyait voir une onrïbre se dresser au chevet de sa fille morte. Puis, lorsque Lucie se débattait au milieu du délire de la fièvre, il s'étonnait de l'entendre se plaindre encore, il s'imaginait assister à une agonie sans fin. Ce spectacle, sa femme vêtue d'un peignoir blanc, anxieuse et muette, courbée au-dessus de l'enfant frissonnante, dont il apercevait la face rouge, prenait, dans le grand silence de la nuit et dans la lueur indécise de la veilleuse, un air de poignante désolation. Il en resta accablé, terrifié jusqu'au matin.
Quand le médecin arriva, vers les neuf heures, il trouva Lucie dans un état très-alarmant. La maladie s'était déclarée^ l'enfant avait la petite vérole. Dès ce moment, sa mère ne la quitta plus ; elle passa les journées à côté de son lit, se faisant monter ses repas, auxquels elle touchait à peine: la nuit, elle sommeillait, une ou deux heures, sur une chaise longue. Pendant une semaine, Guillaume vécut dans une sorte d'hébétement; il allait et venait de la chambre à la salle à manger, s'arrétant au milieu des corridors pour réfléchir, sans pouvoir trouver une seule pensée au fond de son crâne vide. Mais ses nuits surtout étaient terribles : il se retournait vainement dans son lit, il parvenait seulement à s'assoupir, vers le matin, d'un sommeil fiévreux, dont le tirait la moindre plainte de Lucie. Chaque soir, en se couchant, il craignait de lu voir agoniser sous ses yeux. L'air de la chambre, où trakiaient des odeurs de pharmacie, l'étouffait; la pensée qu'une pauvre créature souffrait à son côté lui causait une continuelle angoisse en excitant ses sensibilités nerveuses. S'il avait pu lire nettement au fond de son trouble, il aurait pleuré de honte et de rage. A son insu, il s'irritait contre Madeleine qui semblait ne plus savoir qu'il existât, il lui en voulait de s'absorber dans le salut de cette enfant dont le visage les affolait. Peut-être la soignait-elle uniquement parce qu'elle ressemblait à Jacques; elle voulait conserver sans cesse devant elle le portrait vivant de son .
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premier amant. Si. la petite lui avait ressemblé, à lai Guillaume, sa femme se serait moins désespérée. Il ne s*avouait pas ces suppositions atroces, elles le torturaient vaguement. Un jour, comme il était seul dans la salle à manger, il se demanda tout à coup ce qu'il éprouverait, si Madeleine descendait lui donner la nouvelle brusque de la mort de Lucie. Tout son être lui répondit que cette nouvelle lui apporterait un grand soulagement. Alors, il ne se reconnut plus, il crut découvrir en lui des cruautés d'assassin. Aujourd'hui il souhaitait la mort de sa fille} demain il la tuerait sans doute. Sa stupeur était ainsi traversée par des crises folles.
Geneviève, avec son attitude de juge implacable, redoublait ses angoisses. Dès les premiers jours de la maladie de Lucie, elle s'était entêtée à pénétrer dans la chambre où râlait la pauvre petite. Là, elle prédisait sa mort, elle murmurait que le ciel Tarracherait à ses parents pour les punir de leurs fautes. Elle ne pouvait aider Madeleine à la soigner, lui remettre une potion ou rehausser la tête de la malade, sans trouver quelque parole de menace. La jeune femme, exaspérée par ces continuelles pensées de mort et de châtiment qui lui défendaient tout espoir, la chassa bientôt de la chambre en lui défendant d'y rentrer jamais. Alors la vieille protestante rôda lugubremunt autour de Guillaume; dès qu'elle parvenait à s'emparer de lui, dans un corridor ou dans la salle à manger, elle le tenait pendant une heure sous le coup de ses divagations; elle lui montrait la main de Dieu écrasant sa fille et lui réservant à lui-même une punition prochaine. Il sortait brisé de ses mains.
N'osant rester dans la chambre et craignant de rencontrer la fanatique s'il s'en éloignait, il ne savait plus o& passer ses journées. Dans son délire, Lucie appelait toujours : « Papa, papa, » d'un accent étrange qui lui remuait les entrailles. « Est-ce bien moi qu'elle appelle? » se demandait-il. 11 s'approchait^ il se penchait sur le lit de la malade. Celle-ci, les yeux agrandis, brûlés par la
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fièvre, le regardait avec une fixité effrayante. Ses rcpnrds semblaient ne pas le voir, se perdre dans le vide, l'ui^, elle tournait brusquement la tête, elle fixait ses yeux sur un autre point de la chambre, en continuant à crier : ■ Papa, papa, i d'une voix plus haletante. Et Guillaume se disait : « Elle ne me tend point ses bras, ce n'est pas moi qu'elle appelle. >> D'autres fois, Lucie souriait dans s.-i fièvre; son délire n'avait plus rien de saccadé, elle divaguait doucement, jasant avec de petites plaintes étoiifrpps; elle sortait de dessous le drap ses mains fluettes de poupée, elle les agitait faiblement, comme pour demanda r lics jouets invisibles. C'éuit navrant. Madeleine plair.nt '^n cherchant à la recouvrir. Mais l'enfantne voulait pi in i, ^n recoucher; elle demeurait sur son séant, babillant loujuiir^;, murmurant des paroles décousues, Guillaume, éneivc', se dirigeait vers la porte.
— Reste, je t'en prie, lui disait Madeleine. Elle l'apprlla souvent, il vaut mieux que tu sois toujours lli.
Il restait, il écoutait avec des révoltes nerveuses le b.ibîllage doux et poignant de Lucie. Depuis le jour où la petite vérole s'était déclarée, il prenait un étrange inléiût i suivre sur le visage de l'enfant les ravages du mal . Les Doutons qui le couvraient envahirent d'abord le hom et les joues, qu'ils tuméfièrent presque entièrement; puis une sorte de caprice arrêta le flot des pustules autour dnia bouche et des yeux. On eût dit un masque hideux, par les trousduquelapparaissaient une bouche délicate etdes yeux tendres d'enfant. Guillaume, malgré lui, cherchait à savoir si les boulons n'effaçaient pas la ressemblance de Jacqufs sur cette face bouleversée. Mais, toujours, par les tnius du masque, dans le pli des lèvres et dans le jeu des paupières, il croyait retrouver le portrait du premier -miaiit de Madeleine. Cependant, au fort de la maladie, il coii'^l^ila avec une joie inconsciente que la ressemblance dispiiraissait. Cela le calma, lui permi», de rester auprès de l.ucio.
Un matin, le médecin déclara qu'il pouvait enfin répondre de l'enfar.l. Madeleine l"i aurait baisé les mains;
il y avait une semaine qu'elle ne se sentait plus viyre. La convalescence fut longue. Guillaume fut repris d'une inquiétude sourde; il se remit à étudier le visage de sa fille, éprouvant un léger serrement de cœur à chaque pustule qui s'en allait. Peu à peu, la bouche et les yeux, attaqués dans les derniers temps, se dégagèrent, et le jeune homme se dit qu'il allait voir ressusciter Jacques une fois de plus. Un espoir lui restait. Comme il reconduisait un jour le médecin, il lui demanda sur le seuil de la porte :
— Pensez-vous que le visage de Tenfant garde des marques?
Madeleine entendit cette question, bien qu'il eût parlé à voix basse. Elle se leva, très-pâle, et s'approcha de la porte.
— Tranquillisez-vous, répondit le médecin, je crois pouvoir vous promettre que les boutons ne laisseronl aucune trace.
Guillaume fit un mouvement si marqué de regret et de découragement, que sa femme, le regarda en face, d'un air de profond reproche. Son regard disait : a Tu défigurerais donc ta fille pour souffrir moins! » Il baissa la tète, il eut un de ces désespoirs muets qui l'abattaient, lorsqu'il surprpiiait en lui des pensées cruelles d'égoïsme. Plus il allait, et plus il se sentait lâche devant la souffrance.
Le lit de la petite malade resta dans la chambre des époux près de quinze jours encore. Peu à peu, Lucie se rétablissait. Les espérances du médecin s'étaient réalisées : les boutons avaient entièrement disparu. Guillaume n'osait plus regarder sa fille. Depuis quelque temps, d'ailleurs, il se créait un nouveau sujet d'angoisse ; son esprit inquiet semblait prendre une joie cruelle à se torturer lui-même, en exagérant les moindres faits. Ayant surpris, un jour, un geste de Madeleine qui lui rappelait un mouvement ' que Jacques, quand il causait, faisait à toutes minutes, en avançant la main, il se mit à observer sa femme, à étudier chacune de ses attitudes, chacune des inflexions de sa
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TiHX. n ne tarda pas Ji se convaincre qu'elle avait gardé quelque chose des allures de son ancien amant. Cette di^couverte lui portg un coup terrible.
Il ne rêvait pas. En effet, Madeleine avait, par momenis, des airs de ressemblance avec Jacques. Autrefois, partageant la vie du jeune homme, vivant dans son contact, elle s'était laissée aller à avoir ses goûts, ses façons d'être. Pendant une année, elle avait reçu de lui une sorte d'éducation physique qui la formait h son image: elle répétait les mots qu'il prononçait d'ordinaire, elle reproduisait à son insu ses gestes familiers, même les intonations de sa voix. Ce penchant k l'imitation, qui donne à toule fenune, au bout dequelque temps, une parenté de manières avec l'homme dans les bras duquel elle vit, la mena jusqu'à modifier certains de ses traits, jusqu'à prendre l'expression habituelle du visage de Jacques. C'élail là, d'ailleurs, une conséquence des fatalités physiologiques qui la liaient à lui : tandis qu'il mûrissait sa virginité, qu'il la faisait sienne pour la vie, il dégageait de la vierge une femme, marquait cette femme à son empreinte. Madeleine, à cette époque, s'étalait en pleine puberté épanouie ; ses membres, sa face, jusqu'à son regard et à son souEÎre se transformaient, s'tiargissaient sous l'action du sang nouveau que le jeune homme mettait en elle ; elle entrait forcément dans sa famille, dans sa ressemblance. Plus lard, lorsqu'il s'éloigna, elle désapprit ses gestes, les infleitions de sa voix, tout en restant son épouse, sa parente à jamais conquise. Puis tes baisers de Guillaume eOacèrent presque sur son visage les traits de Jacques ; cinq années d'oubli et de paix endormirent dans son être le sang de cet homme. Mais depuis qu'il était de retour, ce sang se réveillait; Madeleine, vivant continuellement dans la pensée et dans la terreur de son premier amant, retrouvait malgré elle, poussée par son idée fixe, ses attitudes, ses accents, son visage de jadis. On eât dit que toute son ancienne liaison reparaissait sur sa peau. Elle se remettait à marcher, à parler, à vivre à la Noiraude,
comme elle avait vécu rue SoufQot, en mattresse soumise de Jacques
Guillaume tressaillait parfois en l'entendant prononcer une parole. Il levait la tète avec effroi, il regardait devant lui, comme s*il se fût attendu à apercevoir son ancien ami.. Et il voyait sa femme dont les jeux de physionomie lui rappelaient la figure du chirurgien. Elle avait des tours de cou, des mouvements d'épaules qu'il reconnaissait. Certains mots particuliers qu'elle répétait à tout propos, le secouaient douloureusement: il se souvenait d'avoir entendu ces mots dans la bouche de Jacques. Maintenant, elle ne pouvait plus ouvrir les lèvres, plus remuer un membre, sans qu'il la trouvât pleine et vibrante de son premier amour. Il devinait à quel point cet amour était en elle. Elle aurait voulu nier la possession de son être entier, que son corps lui-même, les moindres actes de sa personne eussent dit combien elle était esclave. Elle ne pensait plus seulement à Jacques, elle vivait avec lui, dans son étreinte, matériellement; elle avouait à chaque instant qu'il la possédait toujours, qu'elle garderait toujours la marque de ses baisers. Pour rien au monde, Guillaume ne l'aurait serrée dans ses bras, lorsqu'il voyait en elle son camarade, son frère ; il finissait par la confondre avec ce garçon , il se serait cru coupable d'un désir monstrueux, s'il l'avait prise alors sur sa poitrine. Quand il eut acquis la certitude que Madeleine redevenait l'épouse soumise de Jacques, il se perdit dans l'étude de cet étrange changement; malgré lui, bien qu'un pareil examen lui causât d'atroces souffrances, il ne quitta plus sa femme des yeux, il assista au réveil de l'ancien amour, notant chaque ressemblance nouvelle qui se révélait. Ses observations de chaque heure faillirent le rendre fou. Non-seulement sa fille était le portrait de cet bonmae dont la pensée le brûlait, mais il fallait encore que sa femme lui parlât de lui, par sa voix, par ses gestes.
Madeleine, dans la transformation de son être, retrouvait aussi ses allures de fille. La sérénité douce et grave
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que cinq années d'estime et d'affection avaient mise en elle, s'en allait sous les frissons de sa vie d'autre- ' fois. Elle perdait le calme rose de son visage, les pudeurs, les grâces discrètes de sa démarche, tout cet air d'honnêteté qui en faisait une femme du meilleur monde. Maintenant, elle restait dépeignée des matinées entières, comme au temps où elle logeait me SoofTlot; ses cheveux roux tombaient sur sa nuque, ses peignoirs s'ouvraient, montrant son cou, gras et blanc, gonflé de volupté. Elle s'abandonnait, mêlant à sa conversation des mots qu'elle n'avait jamais prononcés à la Noiraude, hasardant des gestes appris de ses anciennes amies, s'encanaillant à son insu dansses souvenirs. Guillaume assistait, avec un effroi écœuré, à cet avilissement de Madeleine; quand il la regardait marcher, balançant ses hanches^ épaiaùe, alourdie sor ses jambes, il ne reconnaissait plus la créature saine et forte qu'il avait eue pour femme pendant quatre ans. II se trouvait, à cette heure, marié k une fille pleine de la boue de son passé. Des fatalités de cbair venaient de frapper Madeleine entre ses bras, comme pour lui montrer que ses baisers impuissants ne pouvaient la sauver des conséquences de sa vie première. Elle avait eu beau s'endormir dans un rêve de paix, elle s'éveillait k la première secousse de son sang, et retombait aux hontes qu'elle avait jadis acceptées et qu'elle devait à présent achever de boire.
Madeleine ne se voyait plus nettement, La conscience de ses abandons lui échappait. Elle souHrait simplement de la possession de Jacques qu'elle ne pouvait chasser de ses membres. Elle n'aimait plus cet homme, elle aurait voulu le mettre hors de sa poitrine, et toujours elle le sentait qui l'étreignait et la domptait. C'était comme un viol continuel, contre lequel son esprit se révoltait, et auquel son corps se livrait, sans que ses efforts de volonté parvinssent jamais à le délivrer. Cette lutte établie entre sa chair esclave et ses désirs d'appartenir entière à Guillaume, était pour elle une cause éternelle de fièvre et
d*épouvante. Quand elle avait tendu toutes ses énergieS) quand elle croyait s*étre débarrassée du souvenir de son amant, et qu'elle entendait, au moment où elle pensait pouvoir enfin s'offrir en paix aux baisers de son mari, ce souvenir crier en elle d*une voix plus tyrannique, elle était prise d'un désespoir sans bornes, cessant tout combat, laissant le passé la prostituer dans le présent. L*idée d'être ainsi sans cesse à la disposition d'un homme pour lequel elle n'éprouvait plus aucune affection, la certitude qu'elle aimait Guillaume et qu'elle le trompait à toute heure, malgré «lie, lui inspiraient un {profond dégoût d'elle-même. Elle ne s'expliquait pas les fafalités physiologiques qui soustrayaient son corps à l'action de sa volonté; elle ne pénétrait pas ce travail secret de son sang et de ses nerfs qui l'avait rendue pour la vie la femme de Jacques ; lorsqu'elle voulait raisonner l'étrangeté de ses sensations, elle finissait par s'accuser de goûts monstrueux en voyant son impuissance à oublier son amant et à aimer son mari. Puisqu'elle détestait l'un, puisqu'elle adorait l'autre, pourquoi éprouvait-elle de si cuisantes joies dans les caresses imaginaires de Jacques, pourquoi ne pouvait-elle témoigner librement ses tendresses à Guillaume? Quand elle se posait cette question inso. lubie pour elle, qui renfermait le malheur de son existence, le cas particulier dont elle souffrait, elle s'imaginait être en proie à quelque maladie horrible et inconnue; elle se disait que Geneviève avait raison, qu'elle devait avoir l'enfer dans les entrailles.
Pendant le jour, elle se défendait encore, elle parvenait à oublier Jacques. Elle ne restait plus affaissée au coin de la cheminée; elle allait et venait, se créant des occupations; lorsqu'elle ne trouvait rien à faire, elle causait avec fièvre, sur n'importe quoi, pour étourdir sa mémoire par le bruit de ses paroles. Mais, la nuit, elle appartenait tout entière à son amant. Dès qu'elle glissait au sommeil, dès que sa volonté se détendait dans le vague des songes, son corps s'abandonnai^^ revivait ses an-
U ADELE IN E PEBAt
cieiines amours. Chaque soir, elle sentait le cauchemar venir ; à peine un léger assoupissement prenait-il sa chair lasse, qu'elle croyait déjà tomber entre les bias de Jac- I ques ; elle ne dormait point tout à fait, elle aurait voulu ' ouvrir les paupières, remuer les membres, pour chasser la vision ; mais elle n'avait plus assez de force ; la tiédeur . des draps lui donaait des lâchetés de sens qui la livrajenl javjQtage aux caresses qu'elle s'imaginait recevoir. Kl Mie s'endormait peu à peu, d'un sommeil fiévreux, gardant des révoltes au milieu de ses voluptés, faisant des efforts inouis pour se dégager de l'étreinte de Jacques, ei goAtant, après chacune de ses luttes vaines, une joie -^
molle à se laisser aller vaincue sur la poitrine de cet I
homme. Depuis qu'elle ne veillait plus au chevet de Lu- '
de, il ne se passait point de nuit qu'elle ne fit ce mauvais 'i
rêve. Au réveil, des rougeurs ardentes lui montaient aux , J
joues quand son mari la regardait, de profonds dégoûts i
la serraient à la gorge. Elle jurait de ne plus dormir, de «
tenir toiqours les yeux ouverts, pour ne plus commettre, -t
au câté même de Guillaume, cet adultère auquel son som- i
meil la jetait, ^
Une nuit, Guillaume l'entendit se plaindre. Il la cmi J
souffrante, il se mit sur son séant, s'écartant un peu pour 4
voir son visage à ta lueur de la veilleuse. Les époux se trouvaient seuls dans leur chambre, ils avaient fait reporter le lit de Lucie dans un cabinet voisin. Madeleine ne se plaignait plas. Son mari, penché sur elle, examiniiît sa face avec inquiétude. En se soulevant, il avait tiré les couvertures et découvert à demi ses épaules blanches; des frissons couraient sur la peau nacrée, un sourire tendre enlr'ouvrait les lèvres rouges de la jeune femme. Elle dormait profondément. Tout k coup elle eut comme une secousse nerveuse; elle se plaignit de nouveau, d'unu plainte douce et poignante. Le sang s'était porté à son cou, elle étouffait, elle murmurait : ■ Jacques, Jacques, • k voix basse, avec de vagues soupirs.
Guillaume, pâle, glacé, avait sauté sur le tapis. Les
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pieds nus dans la haute laine, les mains appuyées au bord du lit, il se courbait, regardant s'agiter Madeleine dans l'ombre des rideaux, comme s'il eût assisté à quelque spectacle monstrueux qui Taurait cloué là d'horreur. Pendant près de deux minutes, il resta béant, ne pouvant détourner les yeux , écoutant malgré lui le murmure étouffé de la jeune femme. Elle avait rejeté la couverture, elle s'étirait les bras, gardant son sourire, répétant tou« jours : « Jacques, Jacques, » d'un ton de caresse qui allait en se mourant.
Enfin Guillaume s'irrita. Il éprouva un instant le besoin d'étrangler cette créature dont le cou, plein du nom d'un autre homme, s'enflait de volupté. Il mit la main sur une de ses épaules nues, et la secoua brutalement.
— Madeleine, Madeleine ! gronda-t-il. Éveille-toi ! Elle s'éveilla en sursaut, haletante, inondée de sueur.
— Quoi? qu'y a-t-il? balbutia-t-elle, en se mettant sur son séant et en regardant autour d'elle d'un air effaré.
Puis elle se vit demi-nue, elle aperçut son mari debout sur le tapis. Les regards fixes qu'il attachait sur sa poitrine encore secouée, lui apprirent tout. Elle éclata en sanglots.
Ils n'échangèrent pas une parole. Qu'auraient-ils pu se dire? Guillaume avait une envie folle de s'emporter, de traiter sa femme comme la dernière des misérables, comme une prostituée qui salissait leur couche ; mais il se retenait, il sentait qu'il ne pouvait l'accuser de ses rêves. Quant à Madeleine, elle se serait battue elle-même ; elle aurait voulu se défendre des fautes dont son sommeil seul était coupable, et ne trouvant pas les mots convenables, comprenant que rien, tout innocente qu'elle était, ne pourrait la purifier aux yeux de Guillaume, elle entrait dans une véritable rage de désespoir. Les moindres détails de son cauchemar lui revenaient à l'esprit; elle s'était entendue appeler Jacques en dormant, elle se souvenait d'avoif eu des soupirs et des frissons d'amour. Et
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son mari était Ih qui l'écoutait, qui la regardait! Quelle honte, quelle infamie !
. Guillaume s'était recouché, s'allongeant sur le bord du lit, évitant tout conlact. Les mains croisées sous la tête, les yeux au plafond, il paraissait abtmé dans une rêverie implacable. Madeleine, restée sur son séant, sanglotait ' toujours. Elle avait couvert ses épaules, renoué ses che.. veux roiix, par un besoin instinctif de pudeur. Son mari lui devenait étranger, elle éuit honteuse de son désordre, des frémissements qui couraieat sur sa psau nue. Le silence et l'immobilité du jeune homme l'accablaient. Elle finit par s'épouvanter de le voir rêver ainsi. Elle aurait préféré une querelle qui les aurait peut-être jelés encore, éplorés et miséricordieux, dans les bras l'un de l'autre. S'ils ne disaient rien, s'ils acceptaient tacitement l'angoisse de leur situation, tout désormais serait fini entre eux. Et elle grelottait dans sa chemise, ramenée sur ses genoux ; elle poussait des soupirs profonds, sans que Guillaume parût s'apercevoir qu'elle souffrait à son côté. A ce moment, un chant de cantique descendit de l'étage supérieur. Ce chant, assourdi par l'épaisseur du plafond, traînait dans la nuit calme comme une plainte de mort. C'était GeneniÈve qui, ne pouvant dormir sans doute, travaillait à son salut et k celui de ses maîtres. Cette nuitlà, sa voix se mourait en lamentations étrangement sinistres. Madeleine prôtaToreilIe, prise de terreur : elle s'imagina qu'un enterrement défilait dans les corridors do la Noiraude, que des prêtres venaient la prendre en psalmodiant pour l'enterrer vive. Puis elle reconnut la voix aigre de la protestante, elle fit un cauchemar plus fou encore. En voyant Guillaume toujours muet, les lèvres serrées, les yeux fixes, elle se dit que les cantiques de Geneviève allaient peut-être lui rappeler la prière d'exorcisme dont cette femme lui avait enseigné l'usage. Il se pencherait sur elle, il lui ferait un signe cabalistique sur le sein gauche, un autre sur le sein droit, un iroisièma sur le nombril, en répétant trois fois : i Lubrica, lille de
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Tenfer, retourne dans les flammes dont tu es sortie pour la damnation des hommes. Que ta peau noircisse, que tes cheveux roux coulent sur ton corps entier et le couvrent d'un poil de bête ! Va-t-en, au nom de Celui dont la pen^ sée te brûle, au nom de Dieu le Père. » Et, qui sait peut-être alors tomberait-elle en poussière. Dans son effarement, à celte heure trouble de la nuit, elle acceptait, encore frissonnante de ses mauvais rêves, les diyaga-| tions de la fanatique, se demandant si une prière ne suffirait pas en effet pour la tuer. Une terreur d*enfant la prit.; Elle se recoucha doucement, se fît toute petite. Ses dents claquaient, elle craignait à chaque instant de sentir les doigts de Guillaume tracer des signes sur sa peau. S'il restait ainsi muet et les yeux ouverts, c'est qu'il attendait sans doute qu'elle fût endormie, pour s'assurer si elle était une femme ou un démon. Cette peur bête, écrasante, la tint éveillée jusqu'au matin.
Le lendemain soir, les époux firent deux lits, d'un accord tacite. A partir de ce moment, il y eut divorce entre eux. La scène de la nuit précédente avait comme brisé leur mariage. Depuis la résurrection de Jacques, tout les poussait peu à peu à cette séparation. Ils s'étaient entêtés à vouloir s'étreindre pour chasser le souvenir de cet homme, ils ne se déclaraient vaincus que devant Timpossi-' bilité de lutter d'avantage : Guillaume ne se sentait plus la force de dormir au côté de Madeleine secouée par ses cauchemars, et celle-ci ne savait plus quel moyen em« ployer pour se tenir éveillée. Leur divorce leur apporta quelque soulagement. Le plus étrange était qu'ils s'aimaient toujours d'une affection profonde; ils se plaignaient, ils se désiraient même. L'abtme, que des forces fatales avait creusé entre eux, ne les séparait que matériellement ; ils restaient sur les bords du gouffre, à s'adorer de loin. Leurs colères^ leurs dégoûts étaient ainsi pleins d'une tendresse impuissante. Ils sentaient bien qu'ils se trouvaient séparés à jamais; mais, s'ils désespéraient de se rejoindre et de reprendre leur tranquille vie d'amour, ils éprouvaiwit
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encore une sorte de joie amère ï vivre sous le même toit, et cette joie les empëthaitde chercher la guérisondiiiis un dénouement violent et immédiat.
Ils évitaient toujours de décider ce qu'ils leraient, lorsque Jacques reviendrait. Ils avaient d'abord i-eniis au lendemain le souci de prendre une résolutioii, El, chaque jour, ils renvoyaient au jour suivant la convt.rsation qu'ils voulaient avoir à ce sujet. La difficulté de cJjOisir un parti raisonnable, la souffrance qu'une pareille dwcussion devait leur causer, les effrayaient, les poussalijnt à des délais sans fin. A mesure que les semaines s'feeoulaient, ils se sentaient plus lâches, plus incapables de franchise et d'énergie. Vers la fin du premier mois, ils passèrent des journées atroces, s'imaginant sans cesse ententire Jacques sonner à la grille. Ils n'avaient pas même le courage de se confier leurs craintes, de se calmer en causant de ce qui les épouvantait tous deux ; ils se contentaient de pâlir, d'échanger des regards terrifiés, à chaque coup de sonnette. Enfin, dans les derniers jours de février, Guillaume reçut une lettre de l'ancien chirurgien. Celui-ci y racontait d'abord l'agonie de son pauvre camarude, h l'iiûpital de Toulon; puis il finissait gaiement en expliquant comme quoi une jeune dame qu'il avait rencoiitn'^e sur le port et suivie ensuite juaqu'i Nice, l'empécbaii de revenir & Paris aussi vite qu'il l'aurait désiré. Il resterait daus le Midi, peut-être quinze jours, peut-être un mois de plus. Guillaume tendit silencieusement cette lettre à Madeleine, épiant sur sa physionomie l'émotion qu'elle lui produirait. Elle resta froide ; ses lèvres seules eurent une légère crispation. Les époux, échappés à un danger immédiat, se dirent qu'ils avaient encore du temps devant eux, et remirent de nouveau k plus urd l'angoisse de prendre une décision.
Cependant le séjour de la Noiraude leur devenait insupportable. Tout semblait les y traquer. Par une matinée de soleil, comme ils étaient descendus dans le parc, ils aperçurent, collée k une grille qui longeait la route
i de Mante», ^J^
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la face hideuse de Vert-de-Gris, qui les suivait de ses yeux troubles. Un hasard avait sans doute poussé jusqu'à Véteuil cette rôdeuse de grands chemins. Elle parut reconnaître Madeleine, un sourire découvrit ses dents jaunes, et elle se mit à chanter le premier couplet d'une chanson que les deux jeunes femmes avaient jadis jetés ensemble aux échos du bois^de Verrières, dans le crépuscule frissonnant, au retour de leurs parties de plaisir. Sa voix rauque glapissait :
Il était un riche paoba Que Ton appelait Mosiapiift.
Pour ion sérail il acheta Mademoiselle Catinka.
£t tra la la, tra la la la, Tra la la la, la la, la la.
Le refrain prenait sur ses lèvres une navrante ironie. Les a tra la la, » qu'elle répétait avec une volubilité croissanté, se perdaient dans un rire nerveux de folle. Madeleine et Guillaume se hâtèrent de rentrer, comme poursuivis par ce chant ignoble. Mais, à partir de ce jour, la jeune femme ne put mettre les pieds dehors sans rencontrer Vert-de-Gris pendue à quelque barreau de la grille. La pauvresse rôdait toujours autour de la Noiraude, par un entêtement de brute; elle avait sans doute reconnu son ancienne amie, elle venait pour la revoir, machinalement, sans songer à mal. Pendant des heures^ elle marchait, ' comme font les enfants, sur le parapet de pierre, dans lequel la grille était fixée; elle allait ainsi, se tenant aux barreaux, puis brusquement s'arrêtait, les bras levés, regardant dans le parc, curieuse et béante. Souvent on l'entendait chanter sur la route, derrière un mur, l'histoire de mademoiselle Catinka; elle en répétait les couplets à plus de dix reprises, avec l'obstination d'une mémoire détraquée qui se plait à redire sans cesse les quelquer phrases dont elle se souvient. Chaque fois que
HiDRLStNE VÉnAT Ml
Madeleine apercevait.Vert-de-Gris, des fenêtres du rez-dechaussëe, elle éprouvait un frisson de répugnance; c'était comme sa vie passée qui maintenant r6dait autour d'elle. Cette femme en haillons, courant derrière la grille et collant sa face aux barreaux, lui faisait l'effet d'un animal immonde qui aurait cherché k briser sa cage pour l'approcher et la salir de sa bave. Un instant, elle eut l'envie de demander qu'on chassât la folle de la contrée ; mais elle craignit un scandale, elle préféra se condamner h ne plus sortir, à ne plus même se mettre aux fenêtres.
Quand les époux se trouvèrent ainsi acculés diins la Noiraude, ils songèrent à s'enfair à Paris. Ils y seraient à l'abri des chansons de Louise, des cantiques de Geneviève, des regards graves de leur fille. Les deux mois d'angoisse qu'ils venaient de passer, leur avaient rendu leur solitude intolérable. Puisque Jacques leur laissait encore trois h quatre semaines de paix, ils voulaient les employer à s'étourdir, à chercher quelque cliar.ce heureuse. Dès que Lucie fut rétablie, vers le milieu de mars, ils partirent.
Depuis près de cinq ans, le pavillon de la rue de Boulogne se trouvait inhabité. Guillaume n'avait jamais voulu le louer, comptant toujours y venir passer quelques mois d'hiver. Vers les commencement de son mariage, il s'était contenté d'y envoyer un vieux domestique de la Noiraude, à titre de concierge. Le bonhomme logeait dans une sorte de grande guérite de briques rouges , bâtie à côté de la grille, sur la rue. Toute sa besogne consistait à ouvrir, chaque semaine, pendant une matinée^ les fenêtres des appartements, afin de leur faire prendre Tair. Ce poste était pour cet ancien serviteur comme une retraite* gagnée par ses longs services.
Averti la veille de la venue de ses mattres, il avait employé une partie de la nuit à épousseter les meubles. Quand Guillaume et Madeleine arrivèrent, ils trouvèrent du feu dans toutes les cheminées. Us furent heureux de ces foyers ardents qui donnaient à leur ancienne solitude les tiédeurs de jadis. Pendant le trajet de Véteuil à Paris, leur cœur s'était serré secrètement, à l'idée de rentrer dans cette petite maison où étaient enfermés quelques mois de leur passé ; ils se rappelaient les dernières semaines de leur séjour, les sourdes inquiétudes qu'ils y
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avaient éprouvées, et craignaient d'y venir éveiller l'amertume de leurs souvenirs, comme 11^ l'avaient déjà fait dans le pavillon voisin de la Noiraude. Aussi parurent-ils surpris et charmés de la gaieté du logis, que leur imagination fiévreuse s'était plu k revoir plus morne , plus désolé, à mesure qu'ils approchaient de Paris. Guillaume eut une seule angoisse : en entrant dans la chambre à coucher, il aperçut, pendu au mur, le portrail de Jacques que le concierge avait dû découvrir dans quelque coin. 1! le décrocha vivement, ie jeta au fond d'une armoire, avant que Madeleine ne l'eût rejoint.
D'ailleurs, les époux ne comptaient pas s'isoler dans la petite maison. Ces chambres closes, ce nid discret qu'ils avaient autrefois choisi, afin d'y bercer leurs amours naissantes, leur semblait maintenant trop étroit pour les contenir tous deux. Ils y auraient vécu danï^ un contact continuel, presque aux bras l'un de l'autre. Leur être sa révoltait aujourd'hui à la vue de ces petits caoapés où ils s'asseyaient jadis, heureux de se serrer. Hs venaient à Paris, avec l'intention bien arrêtée de ne jamais rester chez eux et de s'étourdir au dehors; ils désiraient se mêler aux foules, se sentir séparés le plus possible. Dès le lendemain de leur arrivée, ils se rendirent chez les de Rieu, dont l'hôtel était situé dans le voisinage, rue ia Bruyère. Ils ne les trouvèrent pas. Le soir même, les de Rieu leur rendirent leur visite.
Le ménage à trois entra comme i son habitude, Hélène au bras de Tiburce, et le mari à leur suite. M. de Kieu paraissait souffrant; depuis longtemps une maladie de foie le martyrisait; mais son visage, jauni et crispé par le mal, gardait sa hauteur dédaigneuse, son ironique clignement de paupières. Tiburce, entièrement débarbouillé de sa crasse provinciale, avait l'air ennuyé et irrité d'un homme qui accomplit une corvée accablante ; sa face, aux lèvrea minces, ne cherchait pas même à cacher une sorte de rage, un besoin secret de brutalité. Quant à Hélène, elle létait tellement changée, que les époux ne purent, à sa vue.
retenir un mouvement de surprise. Elle diBvait s'abandonner, négliger de se teindre et de se maquiller. Ce n*était plus la poupée d'enfant devenue vieille, aux joues luisantes de fard, aux sourires puérils ; c'était une pauvre femme dont les cheveux gris et la face ridée exprimaient une tristesse sale et honteuse. L'abus des pommades et des huiles de toilette avait rongé sa peau qui pendait par larges boursouflures ; ses paupières lourdes lui couvraient à demi les yeux; ses lèvres mollissaient comme écrasées. On eût dit que le masque dont elle cachait son visage. Tenait de tomber, et qu'on apercevait, sous les traits d'emprunt, la figure réelle. Et le pis était que cette figure gardait encore quelques-unes des grâces écœurantes du masque : les rides mal essuyées retenaient dans leurs plis des teintes roses d'onguent, les cheveux à demi déteints se nuançaient de couleurs malpropres. Hélène n'avait guère que quarante-cinq ans, elle en paraissait bien soixante. Elle semblait aussi avoir perdu ses allures évaporées, ses gentillesses de petite fille; craintive, abrutie, elle regardait humblement autour d'elle, comme si elle eût toujours redouté d'être battue.
En entrant dans le salon, Tiburce, qui se précipitait vers Guillaume, avec cette fausse effusion d'amitié qu'il lui témoignait d'ordinaire, trouva qu'Hélène, dont il venait de quitter le bras, ne se dérangeait pas assez vite pour lui livrer passage. Il marcha sur sa robe, la bouscula assez rudement, en lui jetant un regard de colère. Hélène, qui présentait ses compliments à Madeleine, en lui faisant une de ses anciennes révérences- enfantines, se blottit vite contre le mur, d'un air effrayé, oubliant d'achever sa révérence et reprenant sa physionomie hébétée. M. de Kieu vit parfaitement cette scène rapide, le coup de coude que Tiburce donnait à sa femme, et le mouvement épouvanté de celle-ci ; mais il resta le regard demi-clos, conune s'il n'avait rien vu, gardant sur les lèvres un sourire aimable.
On s'assit. Au bout de quelques minutes, après une
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conversation banale où il fut queRlion des tristesBes de la campagne en hiver et des plaisirs que Paris offre pendant cette saison, Guillaume proposa à Tiburce d'aller fumer un cigare dans une pièce voisine. La vue d'Hélène l'écœurait. Quand les dames furent seules, en face de M. de Hieu, elles ne trouvèrent plus rien à se dire. Le vieillard, assis dans un large fauteuil, les mains croisées sur les cuisses, regardait devant lui, de cet air vague des sourds dont aucun bruit ne trouble les pensées ; il semblait ignorer même où il était. Par moments, ses paupières se baissaienl doucement, un regard mince et aigu s'échappait du coin de ses yeux, avec une singulière ironie, et allait fouiller le visage des deux femmes qui ne se doutaient nullement de cet examen.
Il y eut un silence. Puis, Hélène, malgré elle, parla de Tiburce. Elle ne pouvait plus causer que de ce garçon dont la domination l'emplissait. Tout la ramenait à lui ; elle avait vite épuisé les autres sujets; elle revenait toujours, au bout d'un certain nombre de phrases, à l'existencB de volupté et de terreur que lui faisait vivre son amant. Dans ses abandons de chair, elle perdait peu à peu ce respect humain, cette sorte de pudeur dernière, faite de prudence et d'orgueil, qui empêche une femmed'avouer ses hontes tout haut. Elle, au contraire, prenait plaisir à étaler son amour; elle se confiait aux premiers venus, n'ayant plus conscience de ses infamies, satisfaite, pourvu qu'elle s'occupât de celui qui était devenu tout pour elle. 11 sufSsait, d'ailleurs, qu'on la laissât se confesser sans trop l'interrompre; ^ors elle se plongeait avec des délices cuisantes dans le récit de ses débauches, elle arrivait d'elle-même à des aveux monstrueux, elle semblait se vautrer dans ses propres paroles, oubliant qu'elle B'adressaitâ quelqu'un. La vérité était qu'elle parlait pour elle seule, pour revivre les saletés qu'elle racontait.
Elle dit tout à Madeleine. Une simple phrase lui servit de transition pour passer de leur causerie banale confession de son adultère. Elle fit cela si natiirelleuient.
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que Madeleine put recueillir son aveu ^ans sourciller. Quand elle eût nommé Tiburce comme un amant que la jeune femme devait lui connaître depuis des années, elle ajouta d'un ton pleureur :
— Ahl chère dame, je suis cruellement punie. Cet homme, qui était si doux, si caressant jadis, est devenu cruel, impitoyable... Il me bat. Je sais bien que cela est honteux à avouer ; mais je suis si misérable, j*ai tant besoin de consolation!... Que vous êtes heureuse, vous^ de n'avoir jamais failli, de pouvoir vivre en paix 1 Moi, j'endure tous les tourments de l'enfer... Vous avez vu, Tiburce m'a encore bousculée tout à l'heure. Il me tuera peut-être un de ces jours.
Elle jouissait profondément de ses souffrances. Sa voix prenait des inflexions voluptueuses en parlant des coups qu'elle recevait. On devinait que, pour rien au monde, elle n'eût changé sa vie de martyre contre Texistence de calme chaste dont elle feignait de désirer les joies. C'était une simple façon de s'exprimer ; ses faux repentirs lui per« mettaient de raconter tout au long son histoire ; elle y trouvait d'étranges excitations, des secousses nerveuses qui lui faisaient sentir plus profondément les plaisirs amers de sa vie. Peu lui importait de montrer ses plaies, pourvu qu'elle causât de son sujet favori ; elle se plaisait même à rendre sa situation plus horrible, à se poser en victime, ce qui l'amenait à s'attendrir sur elle-même. Pendant des heures, lorsqu'on voulait bien l'écouter, elle geignait ainsi, regrettant ses jours d'innocence qui étaient trop loin pour répondre à son appel, se plongeant dans sa fange avec des satisfactions de brute léchant la main qui la frappe.
Bien qu'elle parlât à voix basse, Madeleine craignait que M. de Rieu ne l'entendit. Elle regardait le vieillard d'un air inquiet. Hélène surprit son regard.
-^ Oh! n'ayez pas peur, reprit-elle d'une voix plus nette, avec un cynisme tranquille ; mon mari joe m'entend pas... Je suis bien plus à plaindre que lui. U ignore tout,
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il ne ToH pas mes larmes, que je lui cache avec soin. .ïe souris toujours devantlui, même lorsque Tiburce me traite ' en sa présence comme la dernière des femmes. Hier cet liomme m'a donné un soufflet dans mon salon, parce que je lui reprochais de courir les filles. Ce soufflet m'a déchiré la joue avec un bruit sec. M. de ftieu, qui était penché devant la cheminée , ne s'est retourné que quelques secondes après. Il est resté impassible, il n'avait rien entendu. Moi, je souriais, la joue toute brûlante... Nous pouvons causer. Regardez-le, il dort à moitié.
En effet, H. de Rieu semblait dormir, mais ses regards pointus passaient toujours entre ses paupières h demi closes. De petits tressaillements, qui agitaient ses doigts croisés, eussent fait deviner li des yeux plus clairvoyants qu'il devait se délecter dans de secrètes et exquises jouissances. A coup sur, il lisait l'histoire du soufflet sur les lèvres de sa femme.
Madeleine crut devoir plaindre son amie par politesse. Elle s'étonna que l'amour de Tiburce se fût évanoui si vite.
— Je ne comprends rien i, ses brutalités, répondit Hé lène. 11 m'aime toujours, j'en suis sAre. Mais il a des heures mauvaises... Je lui suis pourtant bien dévouée; j'ai déjà tenté plusieurs démarches en sa faveur, pour lui faire avoir à Paris la position qu'il mérite; il est vrai qu'une mauvaise chance incompréhensible m'a partout fait échouer jusqu'à ce jour... Je suis vieille. Pensez-vous qu'il ne m'aime que par intérétï
Madeleine dit naturellement qu'elle ne le pensait pas.
— Cette pensée me fait beaucoup de mal, repril hypocritement madame de Bièu qui savait parfaitement à quoi t'en tenir.
Tiburce ne lui avait point épargné la vériLé. Elle n'igno- 'ait pas qu'il entendait se servir d'elle comme d'un échelon. Peu lui imporuit, d'ailleurs, pourvu qu'elle se payai sur lui de ses services. Hais elle n'en était pas encore venue au point d'avouer tout haut qu'elle consentait à ache-
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ter Tamour du jeune homme plutôt que de n*en pas joair. Elle s*attachâit à ce garçon avec une fureur de femme qui en est à son retour d*âge, et qui retrouve, dans ce moment critique, les excitations de la puberté. 11 lui était devenu indispensable. Sans doute, s'il la quittait, ne rencontreraitelle plus un amant de sa complaisance. Elle Teût payé au prix des dernières infamies.
— Je voudrais lui être utile, continua-t-elle, en suivant malgré elle le fil de ses pensées. Peut-être se montreraitil reconnaissant. J*espère encore... Vous m'avez trouvée bien changée, n'est-ce pas? Je n'ai même plus la force d'être coquette. Je souffre tant!
Elle se tassait dans son fauteuil, molle et dissoute. La vérité était que la débauché l'avait usée au point de la plonger dans une sorte de somnolence continuelle. Tout lui devenait indifférent, même les soins de sa toilette. Elle, qui avait lutté âprement contre Tâge, ne se lavait plus les mains qu'avec une extrême fatigue. Elle restait des journées entières oisive , hébétée, ruminant comme une béte ses voluptés de la veille, rêvant à celles qu'elle goûterait le lendemain. La brute lubrique seule restait,la femme se mourait en elle, avec ses désirs de plaire, ses besoins de parattre toujours jeune et d*être toujours aimée. Pourvu que Tiburce contentât ses appétits enragés de vieille femme, elle ne lui demandait ni affection ni compliments. Elle n'avait plus qu'une idée fixe, le garder sans cesse dans ses bras, sans songer même à le rendre esclave par ses sourires, par les grâces de sa figure peinte; elle comptait que ses saletés, ses abandons orduriers suffiraient pour l'attacher à elle.
^ Madeleine la regardait avec une pitié écœurée. Elle ne descendait pas au fond de cette pourriture, elle s'imaginait que les brutalités de Tiburce amenaient seules cet anéantissement de chair et d'esprit. Aussi ne put-elle retenir un cri d'indignation.
— Mais on chasse un tel homme ! dit-elle.
Hélène leva la tète d'un air effaré.
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— Le chasser, le chasser... balbutia-t-elle avec une sourde épouvante, comme si la jeune femme eùl parîé de lui couper un membre.
Puis elle se remit, elle ajouta rapidement :
— Mais, chère dame , jamais Tiburce ne consentirait h s'en aller. Ah ! vous ne le connaissez pas! Si ]('. lui parlais de séparation, il sérail capable de m'assonimer... Non, non, je lui appartiens, je dois souffrir jusqu'au bout.
Elle mentait effrontément. L'aprë^midi mfin:ie, son amant l'avait menacée de ne plus remettre les pieds dans sa chambre, si elle ne lui trouvait pas immcdiatemeni quelque poste honorable.
— Ah ! que je vous envie, dit-elle encore, que cela doit être bon d'être vertueuse !
Et elle recommença à geindre. Elle parlait seule, elle coupait ses lamentations de sourires étranges, au souvenir de ses voluptés. Pendant près d'une heure, ce fut un radotage ignoble, de ridicules regrets et de soudaines espérances dedébauches, des aveux d'un cynisme tranquille et des supplications qui demandaient aide et pitié aux honnêtes gens. Madeleine finit par éprouver un malaise croissant 3 écouter ses plaintes; cette confession crue l'erabarrassait; elle ne disait rien, se contentait de répondre d'uu signe de tête. Par moments, elle jetait un regard inquiet sur M. de Rieu; mais le vieillard avait toujours sur ses lèvres son vague sourire, son air d'ironique confiance. Alors, tandis qu'Hélène répétait dix fois la mému histoire sale, la jeune femme fil un retour sur elie-même; elle songea au drame qui les brisait, elle et Guillaume; elle souhaita presque de voir son mari, sourd et imbécile, cloue dans un fauteuil, et d'être elle-même pourrie au point de n'avoir plus aucune révolte, de s'endormir voluptueusement dans sa honte.
Pendant que les deux femmes causaient de la sortBi. Guillaume et Tiburce s'étaient retirés dans un petit satoii' voisin dont on avait fait un fumoir. Guillaume, qui rechi chait avidement les conversations banales, demanda à
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ancien caroaradfi de collège s'il se trouvait satisfait de son séjour à Paris. Cela lui importait peu, il détestait ce garçon, mais il était heureux de l'avoir avec lui pour s'étourdir. Tiburce répondit d'une voix sourdement irritée que rien ne lui avait encore réussi. La question innocente du jeune homme l'atteignait au vif de ses plaies.
Il.se mit à fumer fiévreusement; puis, au bout d'un court silence, il se laissa aller à la rage qui couvait en lui. Il se confessa à Guillaume comme sa maîtresse se « confessait à Madeleine, mais avec une crudité de paroles autrement énergique. Il parla de madame de Rieu en employant le langage dont on se sert entre hommes pour parler des filles publiques. Cette femme, disait-il avec un aplomb écrasant, avait abusé de sa jeunesse; mais il n'entendait point que sa vie fût brisée par un amour ridicule; il était bien résolu à s'arracher des bras de cette mégère dont les baisers le dégoûtaient. Ce qu'il n'avouait pas, c'était la colère de son ambition déçue. Tout son écœurement venait du peu de profit qu'il avait tiré jusque-là de ses baisers. Cela lui permettait de jouer le rôle d'un pauvre jeune homme égaré par son inexpérience dans la couche d'une vieille femme. Si Hélène l'eût fait nomaier auditeur au conseil d'État ou attaché d'une ambassade quelconque, il n'aurait eu que des éloges doucereux ; il se serait appliqué à justifier sa situation auprès d'elle. Mais, comprenez-vous cela, ses caresses ne lui étaient pas même payées! Tiburce Rouillard n'était pas un garçon à donner quelque chose pour rien.
Il n'ignorait pas cependant que la pauvre femme n'avait point épargné ses pas ni ses démarches. Son désir ardent de lui être utile le touchait peu; il voulait des résultats, et sa maîtresse n'en obtenait aucun par une sorte de fatalité» Cette fatalité n'était autre que M. de Rieu; le vieillard^ comprenant que la comédie serait moins drôle si Tiburce recevait le prix de ses baisers, allait sournoisement^ à chaque nouvelle tentative de sa femme, combattre derrière elle sa protection et faire échouer ses plus habiles
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quêtes. C'était une excellente façon d'exaspérer les amants luu contre l'autre, de les pousser à des scènes terribles dont il jouissait en gourmet. Quand il avait machiné une bonne déception, il se régalait, pendant des journées entières, des épouvantes humbles d'Hélène et de l'altitude irritée de Tiburce. Celui-ci arrivait, les lèvres serrées, la face pâle, fermant les poings, tâchant d'attirer sa maîtresse dans quelque coin pour la brutaliser. Mais, ces jours-là, elle s'entêtait à ne pas s'élo^er de son mari ; frissonnante, les yeux rougis, elle implorait son amant du regard. Et le sourd se faisait plus dur d'oreille, il prenait un air d'imbédle heureux. Puis, quand Tiburce avait réussi à entraîner Hélène au bout de la pièce, quand il s'emportait jus- 'qu'à la secouer rudement, le sourd, bien qu'il affectât de loumer le dos, semblait tout entendre, les paroles et les coups. On ne le voyait pas, sa face prenait une expression de cruauté diabolique.
Aussi Tiburce commençait-il à croire que sa maîtresse jetait sans aucune puissance et ne pouvait le servir en rien. Cela le rendait impitoyable pour elle; une idée seule le tenait, celle de se venger de ses quatre années de service inutile, de la planter là, en lui jetant une dernière injure. Jusqu'à ce jour, il n'avait pas osé la quitter complètement, ne pouvant se décider à ubandonner les bénéfices d'une affaire qui lui coûtait déjà tant de soins pénibles. Il finissait toujours par reprendre ses corvéesil mettait le ciel dans sa cause, se disait que la providence serait déloyale si elle ne la récompensait pas de sa constance. Mais aujourd'hui toute espi^rance avait disparu; il était fermement résolu h rompre .
Guillaume écouta d'un air compatissant les paroles furieuses de Tiburce. H était bien un peu dégoûté par les amours du jeune homme, mais il se laissait prendre à sa . comédie de regrets et d'indignation. L'autre se confessait uniquement pour se soulager, et aussi pour expérimenter sur son ami, qu'il savait délicat et prude, la façon dont il , devrait s'excuser, auprès du monde, de sa liaison ridicule
avec madame de Rieu. Il sentait que, si cette femme ne parvenait pas à faire de lui un personnage, il serait raillé et méprisé pour avoir partagé sa couche : le succès Taurait changé en homme habile, digne de toutes les faveurs; l'insuccès, au contraire» le coulait à jamais. Aussi désiraitil aller au devant des mépris et des railleries, se poser en victime qui a droit au pardon. Il manœuvra avec une habileté incroyable. Guillaume en vint à lui offrir de luimême ses services, Tappuide son nom et de sa fortune. S*il voulait, lui dit-il, il le recommanderait k un ancien ami de son père. Il approuva fort son projet de rupture. D'ailleurs, il jouait un rôle de son côté : il s'efforçait de s'intéresser à cette histoire, qui lui était parfaitement indifférente, espérant sortir de son être en s'occupant des autres.
Leur cigare achevé, Guillaume et Tiburce revinrent dans le salon. Hélène, interrompue au milieu de ses doléances, s'arrêta net, en jetant un coup d'oeil craintif sur son amant, comme si elle eût redouté d'être maltraitée par lui pour avoir osé se plaindre. Elle resta troublée, hasardant à peine de loin en loin un mot que le jeune homme relevait avec aigreur; il lui coupait la parole, lui faisait entendre qu'elle ne savait pas ce qu'elle disait^ sans même chercher à cacher son irritation devant le monde. On eût dit qu'il prenait à tâche de montrer à Guillaume combien peu il se souciait d'elle. La soirée se termina froidement. Quand les visiteurs se retirèrent, M. de Rieu, qui avait prononcé quelques rares monosyllabes, fit de sa voix sèche un éloge complet de Tiburce, de ce brave jeune homme dont l'amitié leur était si précieuse, à sa femme et à lui; il n'était pas comme ces écervelés qui courent les plaisirs^ il aimait et respectait la vieillesse. Le mari finit en le priant d'aller chercher une voiture. D'ordinaire, il se servait de lui comme d*un domestique, négligeant à des^ sein, lorsqu'il sortait, de donner à ses gens l'ordre de venir le prendre. Il pleuvait. Tiburce revint crotté jusqu'aux genoux. M. de Rieu s'aida de son épaule pour entrer dans la voiture. Puis il lui envoya chercher sa femoie restée
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tous la oaarquise du perron. Peu s'en fallut qu'il ne la priât de monter à c6té du cocher.
Guillaume et Madeleine comprirent que de pareilles vi- Bttes ne sufiiraienl pas pour les distraire de leurs angoisseg. Ils ne pouvaient songer i recevoir chez eux : la pavillon de la rue de Boulogne était trop étroit, h peine leur serait-il permis d'y inviter les de Rieu a -les réunions intimes. Aussi prirent-ils la résolution d'aller ctiaqLic .soit vivre chez les autres, dans la banalité bruyante de ces s» Ions où se réunissent quelques douzaines de personne^ quine se connaissent pas, et qui se souriait de neuf heures à minuit. Dès le lendemain, H. de Bieu leur ouvrit la porte de sept k huit maisons enchantées de faire un bon accueil au nom de de Viargue. Du lundi au dimanche, les époux eurent bientât toutes leurs soirées prises, lis sortaient ensemble à la tombée du jour, mangeaient dehors comme ées étrangers en voyage, et ne rentraient que pour se coucher.
Dans les commencements, ils se sentirent soulagés. Le vide de cette existence les calmait. Peu leur importait la maison où ils se rendaient. Tous les salons étaient les mêmes pour eux. Madeleine prenait place sur le bout de quelque canapé, gardant aux lèvres ce sourire vague des femmes qui n'ont pas une idée dans la cervelle; si l'on faisait de la musique, elle regardait le piano comnne en extase, bien qu'elle n'écoutât pas; si l'on danïiait, elle acceptait la première invitation venuCi puis retournait à sa ptacCj sans pouvoir dire si son cavalier était blond ou brun. Pourvu qu'il y eût beaucoup de lumière, beaucoup de bruit autour d'elle, elle se trouvait contente. (Juant à Guillaume, il se perdait parmi les habits noirs; il restait des soirées entières dans l'embrasure d'une fenêtre, suivatit du regard, avec une gravité roide, la file d'épaules nues qui s'étendait, frissonnante et lustrée, sous la clarté o'ue des bougies; ou bien il se plantait derrière uue table de jeu, paraissant s'intéresser énormément à certains coups de cartes, auxquels il u'edteadaii riao. 11 avait tou-
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ours détesté le monde; il y venait de désespoir, pour perdre Madeleine dans la foule durant quelques heures. Puis, quand les salons ^e vidaient, les époux se retiraient cérémonieusement. En descendant Tescalier, ils s'imaginaient être un peu plus étrangers Tun à Tautre qu'à leur arrivée.
Si leurs soirées étaient occupées, leurs journées res« taient vides. Alors Madeleine se jeta avec fièvre dans la vie parisienne ; elle courut les magasins , les couturières et les modistes, se fit coquette, essaya de s'intéresser aux nouvelles inventions de la mode. Elle prit pour amie une écervelée qui venait de se marier au sortir du couvent, et qui était en train de ruiner son mari avec toute l'avidité <i'une lorette. Cette petite personne la traîna jusque dans ' les églises , pour y entendre les conférences des prédicateurs en renom ; de là, elles allaient au Bois où elles passaient en revue les toilettes des filles. Cette existence tourbillonnante, toute de niaiserie et de secousses nerveuses, procurait à Madeleine une sorte de griserie qui lui donnait le sourire hébété des ivrognes. De son côté, Guillaume menait la vie d'un garçon riche et blasé ; il déjeûnait au café, montait à cheval l'après-midi, tâchait de prendre à cœur les mille riens que l'on commente dés jours entiers dans les clubs. Il avait réussi à n'entrevoir sa femme que la nuit, lorsqu'il la conduisait en soirée.
Pendant un mois, les époux vécurent de la sorte. Ils s'efforçaient d'entendre le mariage à la façon des gens du monde qui se marient par convenance, pour arrondir leur fortune et ne- pas laisser périr leur nom. Le jeune homme asseoit sa position, la jeune fille conquiert sa liberté. Puis, après une nuit passée dans la même alcôve, ils font chambre à part, ils échangent plus de saints que de paroles. Monsieur reprend sa vie de garçon, madame commence sa vie de femme adultère. Souvent tous rapports cessent entre eux. Quelques-uns, les plus amoureux, ont un couloir qui relie leurs chambres. De temps a autre, le mari va dans la chambre de sa femme, quand il en sent
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le besoin, comme il irait dans une maison de tolërance.
Mais Guillaume et Madeleine étaient trop secoués de passion pour accepter longtemps une pareille existence. Ils n'avaient pas grandi dans les égoïsmes du inonde, ils ne pouvaient apprendre cette politesse froide, ce détacliement du cœur et des sens qui permettent ù deux époux de vivre cûte à côte comme des étrangers. La façon dont ils s'étaient connus, leurs cinq années de solitude et de tendresse, les souffrances mêmes qu'ils s'imposaient l'un a l'autre, tout les empÈchait de s'oublier, de se créer une vie à part. Leurs efforts avaient beau tendre à une sépation complète de leur existence, de leurs joies et de leurs - chagrins, ils se retrouvaient toujours dans les mêmes sen- - sations, dans les mêmes pensées. Leur vie se mêlait en tout, partout, fatalement.
Dès la troisième semaine, l'angoisse les reprit. Leur changement d'habitudes avait pu les distraire un moment de leurs idées fixes. Ils s'étaient laissé surprendre par la fièvre d'une existence nouvelle pour eux. Ces salons, où ils se perdaient l'un l'autre, leur avaient, dans les commencements, causé une sorte de stupeur heureuse ; l'éclat des bougies les aveuglait, le murmure des voix les empêchait d'écouter le tumulte de leur être. Mais quand leur première surprise se fut dissipée, quand ils se furent habitués à ces lumières, i cette foule souriante et parée, ils se replièrent sur eux-mêmes, il leur sembla que le monde disparaissait et qu'ils retombaient dans leur solitude. Alors, chaque soir, ib emportèrent leurs souffrances avec eux. Ils continuèrent à aller de salons en salons, hébétés, passant des heures au milieu de trente ou quarante personnes, sans rien voir, sans rien entendre, tout à l'anxiété de leur chair et de leur esprit. Et si, pour sortir de leur malaise, ils tâchaient de s'intéresser à ce qui les entourait, ils voyaient trouble; ils s'imaf^inuient qu'une fumée grise emplissait l'air, et que chaque objet se ternissait, fané et sali. Dans les mouvements cadencés desdan-'J «eura, dans les accords du piano, ils retrouvaient Iw
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secousses nerveuses qui les brisaient. Les visages fardés leur paraissaient rougis de larmes, la gravité des hommes les épouvantait, les épaules nues des femmes devenaient à leurs yeux une sorte d*étalage cynique. Le milieu où ils vivaient n'était plus assez puissant pour les étourdir de sa richesse souriante, et c*était eux, au contraire, qui lui donnaient de leur accablement et de leur désespoir.
D'ailleurs , n'étant plus sous le coup de la surprise , ils pouvaient juger les gens dont les paroles douces les avaient d'abord soulagés. La nullité, la niaiserie de ce monde les fatigua. Us perdirent toute espérance de se guérir dans la compagnie de pareils pantins. Il leur semblait être venus au spectacle: aux premiers actes, ils s'étaient laissés prendre par l'éclat du lustre, la richesse des costumes , la politesse exquise et le langage pur des personnages; puis, l'illusion s'en était allée, ils s'apercevaient , aux actes suivants , que tout se trouvait sacrifié aux décors , que les personnages avaient la tête vide et récitaient des leçons apprises. Ce fut cette déception qui les rejeta à leurs pensées. Ils se remirent à souffrir avec une sorte d'orgueil. Ils préféraient leurs angoisses, leur vie déchirée par la passion , à ce vide qu'ils découvraient dans les tètes et les cœurs. Bientôt ils furent au courant des petits scandales du coin parisien qu'ils fréquentaient. Us surent que telle dame était l'amante de tel monsieur, et que le mari connaissait et tolérait cette liaison ; ils apprirent qu'un autre mari vivait avec sa maîtresse chez sa femme, ce qui permettait à celle-ci d'aimer ^h bon lui semblait. Ces histoires les étonnèrent profondément. Comment ces gens-là pouvaient-ils vivre tran- |uilles au milieu de semblables Infamies? Eux, ils s'afToaient pour un simple souvenir. Us se mouraient d'angoisse à la seule pensée qu'ils n'avaient pas grandi dans les bras l'un de l'autre. Il fallait qu'ils fussent de nature plus délicate, de cœur plus haut et plus fier que les époux dont rien ne troublait la quiétude égoïste, pas môme la honte. Dès lors, ils se vengèrent de leur souffrance en