‹ Madeleine (volume 2)Chapitre 1 sur 2 · Madeleine · texte numérisé non relu

Madeleine

Comme presque tous les villages traversés par une route royale , Neu^y-les-Bois est un affreux bourg, sale en hiver, poudreux en été, en toute saison sans poésie et sans mystère. Telle en est d'ailleurs l'importance, qu'avant le jour où commence ce simple récit, les indigènes n'avaient pas souvenir qu'aucune voiture publique se fût jamais arrêtée dans leurs murs. Ce dédain que les postillons et les conducteurs ont de tout temps affecté vis-àvis de Neuvy-les-Bois donne une assez pauvre idée de la qualité de ses vins.

C'était en automne, un dimanche, entre messe et vêpres. Groupés à Tcntrée du hameau , sous un soleil de feu qui tombait d'aplomb sur leurs têtes, les naturels attendaient gravement le passage de la diligence de Paris à Limoges, car c'était là, aux jours de fête, leur unique distraction, courte, il est vrai, mais enivrante comme toutes les joies qui ne durent point. Du plus loin qu'ils l'entendaient

venir, ils se rangeaient solcnnelleracnt de chaque côté du chemin; puis, quand la machine roulante, filant au grand trot des chevaux entre deux haies de nez en l'air, d'yeux hébétés et de houches béantes, avait disparu au détour de la route dans un nuage de poussière , ces braves gens rentraient chez eux , le cœur rempli d'une douce satisfaction. Or, le dimanche où nous sommes, les choses ne paraissaient pas devoir s'accomplir autrement ; mais il était écrit là-haut que Neuvy-les-Bois serait ce jour-là le théâtre d'un prodige sur lequel ce modeste village , profondément découragé par un demi-siècle d'attente , n'osait plus désormais compter. Au lieu de filer comme un trait, ainsi qu'elle en avait l'habitude, la diligence s'arrêta net au milieu du chemin , entre les deux haies vivantes qui s'étaient formées sur son passage. A ce spectacle inattendu, à ce coup imprévu du sort, tout Neuvy-les-Bois iTsta cloué sur place , sans songer seulement à se demander doù lui venait un si rare honneur. Les chiens eux-mêmes, qui avaient coutume de courir en jappant après la voiture et de solliciter les coups de fouet du postillon, semblaient partager Tétonnement de leurs maîtres, et se tenaient, comme eux, immobiles et muets de stupeur. Cependant le conducteur avait mis pied à terre; il ouvrit la rotonde, et sur ce seul mot : « Neuvy-les-Bois, ;• prononcé par lui d'un ton sec et dur , une jeune fille en descendit , ayant pour tout bagage un petit paquet sous le bras. Elle était vêtue de noir et pouvait avoir de quatorze à quinze ans au plus. La palourde son front, ses yeux brûlés de larmes, son air triste et soufi'rant, en disaient plus

encore que ses habits de deuil. Le conducteur était déjà remonté sur son siège, et lajcune fille n'eut que le temps d'échanger un adieu silencieux avec ses eompagnonsde voyage. Ce n'était guère qu'une enfant, plus grave seulement qu'on ne lest à cet âge. Quand elle se vit seule sur cette grande route embrasée , à l'entrée de ce méchant hameau où pas une âme ne la connaissait, seule au milieu de tous ces visages qui l'examinaient avec une expression de curiosité niaise et défiante, elle alla s'asseoir sur un tas de pierres, et là, sentant son cœur défaillir, elle se mit à pleurer, la tète entre ses mains. Les paysans continuaient de la regarder du même air, ne soufilaient mot et ne bougeaient pas davantage. Heureusement, dans le groupe rustique, il y avait quelques femmes , et parmi ces femmes une mère qui berçait sur son sein un petit nouveau-né. Elle s'approcha de la jeune affligée et demeura quelques instants à la considérer avec un sentiment de pitié hésitante , car, bien que tout annonçât chez cette enfant l'abandon, presque la pauvreté, la distinction naturelle de la personne relevait singulièrement la simplicité du costume, et commandait sans effort la déférence et le respect.

— Pauvre demoiselle , dit-elle enfin , puisque vous voici seule , à votre âge , par les grands chemins , il faut donc bien que vous ayez perdu votre mère?

— Oui , madame, j'ai perdu ma mère , répondit la jeune fille d'une voix douce, où perçait un léger accent étranger. Hélas! j'ai tout perdu, tout, jusqu'au coin de terre où je suis née et où reposent les os qui me sont chers. H ne me reste plus rien

sous le ciel, ajouta-t-elle en secouant tristement la tête. '

— Chère demoiselle , que le bon Dieu prenne pitié de votre peine! Je vois bien, à votre façon de parler, que vous n'êtes pas de nos pays. Vous venez de bien loin , sans doute ?

— Oh! oui, madame, de bien loin, de bien loin. J'ai cru souvent que je n'arriverais jamais.

— Et vous allez?...

— Où ma mère, avant de mourir, m'a recommandé de me rendre. Je savais en partant qu'une fois à Neuvy,-les-Bois , je trouverais facilement le chemin de Valtravers.

— Vous allez à Valtravers?

— Oui, madame.

— Au château?

— Précisément.

— Vous avez allongé votre chemin , mademoiselle ; le conducteur aurait dû vous descendre à la ville voisine. C'est égal , vous n'avez plus devant vous que trois petites lieues , et (?ncore pourrezvous, en prenant par les bois , gagner une bonne heure. Si vous le permettez, mon neveu Pierrot vous conduira ; mais la chaleur est accablante , et je jurerais, ma mignonne, que vous n'avez rien pris de la journée. Venez à notre ferme ; vous goûterez le lait de nos vaches , et , pour vous mettre en route, vous attendrez la fraîcheur du soir.

— Merci, madame, merci. Vous êtes bonne; mais je n'ai besoin de rien. Je voudrais partir surle-champ, et si ce n'est pas abuser de la complaisance de M. Pierrot...

— Ici , Pierrot! s'écria la fermière.

A cette invitation, faite d'un ton qui ne souffrait pas de réplique, un petit drôle se détacha de la foule et savança delair piteux d'un chien qui sent que son maître ne lappelle que pour le rouer de coups. Pierrot , qui , depuis le matin , se berçait du charmant espoir de faire, après vêpres, sa partie de bouchon sur la place de l'église , parut médiocrement flatté de la proposition de sa tante. Celle-ci la lui réitéra de telle sorte, quil jugea prudent de se résigner. Elle lui mit sous le bras le petit paquet de l'étrangère ; puis, le poussant par les épaules :

— Prends par le bois , et surtout ne fais pas marcher trop vite cette jeune demoiselle , qui na ni tes pieds ni tes jambes.

Là-dessus, Pierrot partit d'un air boudeur, tandis queNeuvy-les-Bois,qui commençait à revenir de sa stupeur , se perdait en commentaires sur les événements de ce grand jour.

Nous soupçonnons ce village de Neuvy-les-Bois d'avoir été nommé ainsi par antiphrase. Pour Neuvy , tant que l'on voudra ; mais pour les bois , c"est une autre affaire. Je ne sais rien pour ma part de plus perfide ni de plus fallacieux que ces noms de lieux ou de personnes qui ont une signification précise et sont comme autant dengagements formels. Jai remarqué que dans ce cas lieux et personnes tiennent rarement ce qu'ils promettent , et qu'en général ce qui leur manque , c'est précisément la qualité qui leur a servi de marraine. J'ai connu des Angéhques qui n'avaient rien d'un ange et de jeunes Blanches noires comme de petits corbeaux. Quant aux lieux, sans aller plus

loin, Ncuvy-les-Bois, puisque nous y sommes , n'a pas un bouquet d'ormes, do peupliers ou de trembles pour s'abriter contre les vents du nord ou contre les ardeurs du raidi. Les abords en sont nus et plats comme ceux de la mer, et aux alentours , dans un rayon d'une demi-licue , vous ne trouveriez pas l'ombre d'un chêne. Du moins, à Fontenay-aux-Roses, vous montre-t-on quelques maigres rosiers.

Cependant , à mesure que la jeune fille et son guide s'éloignaient de la route poudreuse et s'enfonçaient plus avant dans les terres , le paysage prenait insensiblement des aspects plus riants et plus verts. Après deux heures de marche , ils aperçurent les bois de Valtravers , qui ondulaient à l'horizon. Malgré les recommandations de sa tante , mons Pierrot allait d'un bon pas , sans se soucier de sa compagne. La possibilité qu'il entrevoyait d'être de retour assez tôt pour faire sa partie de bouchon donnait des ailes à ce drôle. Quoiqu'elle eût le pied leste et la jambe fine, de loin en loin la pauvre enfant s'avisait bien de demander grâce, mais l'abominable Pierrot faisait la sourde oreille et poursuivait sans pitié son chemin. Tout en allant d'un train de poste, il regardait dun œil morne l'ombre des arbres que le soleil allongeait démesurément sur l'herbe des prés, et, dans l'amertume de son cœur, il ne se dissimulait pas que, s'il poussait jusqu'à Valtravers, c'en était l'ait des joies de son dimanche. Une fois sur la lisière de la forêt, une idée infernale traversa la tête de ce jeune berger.

— Voilà, dit-il résolument eh déposant sur le

gazon le bagage quïl tenait sous son bras. Vous n'avez plus qu'à suivre cette grande allée qui vous mènera droit au château. Dans un quart d'heure, vous aurez le nez sur la porte.

Là-dessus, ce mécréant se préparait à s'esquiver ; un geste le retint. Après avoir détaché de sa ceinture une petite bourse qui ne paraissait pas bien lourde, la jeune fille en tira une piécette blanche qu'elle offrit gentiment à M. Pierrot, en le remerciant de sa peine. A ce trait de générosité sur lequel il ne comptait pas, Pierrot se sentit troublé. Il hésita, et peut-être allait-il céder au cri de sa conscience, lorsqu'il découvrit au loin, dans la plaine, le clocher de Neuvy-les-]3ois, assez pareil au mât d'un navire échoué sur une grève. Par un effet de mirage que la passion seule peut expliquer, il crut voir, il vit sur la place de l'église une douzaine de polissons jouant au bouchon, à la fossette, et au petit palet. Pour le coup'. Pierrot n"y tint plus. Il prit la pièce d'argent, la fourra dans sa poche et se sauva à toutes jambes , comme si le diable l'eût poursuivi.

A peine entrée sous la ramée , la jeune fille éprouva cette sensation de bien-être qu'on éprouverait, au sortir d'une étuve, à se plonger dans un bain d'eau fraicbe. Son premier mouvement fut de remercier Dieu qui l'avait soutenue et protégée dans le long voyage qu'elle venait d'accomplir, et de le prier de lui rendre hospitalière la porte où elle allait frapper. Comme elle ne doutait pas que le château ne fût tout près, elle s'assit au pied d'un chêne et se laissa bientôt distraire par les enchantements de la forêt ; car, indulgente et bonne na-

f lire, tu es l'amie de tous les âges : tu consoles les vieillards, et les enfants eux-mêmes, quand tu te prends à leur sourire, oublient qu'ils ont perdu leur mère. Tout n'était autour d'elle qu'harmonie, fraîcheur et parfum. Les obliques rayons qu'à Iravers le feuillage le soleil envoyait mourir à ses pieds lui rappelèrent que le soir approchait. Elle se leva et se mit à suivre l'allée, s'attendant à voir, d'un instant à l'autre, apparaître façade et tourelles. Cependant il se trouva que cette allée qui, au dire de Pierrot, servait d'avenue au château, n'aboutissait en réalité qu'à une autre allée transversale. L'enfant prêta l'oreille pour tâcher de saisir quelques bruits d'habitation prochaine; elle n'entendit que les sourdes rumeurs qui courent dans la profondeur des bois à la chute du jour. Elle monta sur un tertre et ne vit autour d'elle qu'un vaste océan de verdure. Elle marcha longtemps encore à la garde de Dieu. Quand, de guerre lasse, elle voulut revenir sur ses pas, il lui fut impossible de reconnaître les sentiers par où elle avait passé, lîien que le soleil n'eût point encore quitté l'horizon, la forêt se remplissait déjà d'ombre et de mystère. Les oiseaux ne chantaient plus, les phalènes battaient l'air de leurs ailes cotonneuses, le sinistre concert des orfraies commençait. C'est surtout à cette heure que l'abandon, la tristesse et la solitude pèsent de tout leur poids sur l'âme des infortunes. Découragée, d'ailleurs n'en pouvant plus, la pauvre petite se laissa tomber sur l'herbe, et ses larmes coulèrent de nouveau. Elle avait dénoué les rubans noirs de son chapeau de paille ; tandis qu'elle pleurait, les folles brises jouaient avec

— dosa blonde chevelure que dorait un^ernier rayon. Elle était là depuis quelques instants , abîmée dans son désespoir , lorsqu'elle aperçut un beau cheval de race limousine qu'elle n'avait pas entendu venir , et qui se tenait à quelques pas, immobile au temps d'arrêt; en selle était un cavalier qui la regardait de l'air surpris d'un homme qui nest pas habitué à de telles rencontres , à cette heure et en pareil lieu. Elle se leva par un brusque mouvement ; puis, rassurée presque aussitôt par la bienveillance souriante du regard attaché sur elle :

— Monsieur, dit-elle , c'est Dieu qui vous envoie à mon aide. Si vous êtes de ce pays, vous devez voir déjà que je sui^une étrangère. Voici plus de deux heures que j'erre à laventure dans cette forêt sans pouvoir en sortir ni savoir où je vais ; peut-être me ferez-vous la grâce de me mettre dans mon chemin.

— Sans aucun doute , mademoiselle , répondit une voix presque aussi douce que celle de la jeune fille; mais encore faut-il que je sache où vous souhaitez d'aller.

— A Valtravers, monsieur.

— Au château ?

— Oui, au château de Valtravers.

— Vous ne pouviez mieux vous adresser, mademoiselle, car j'y vais moi-même de ce pas , et , si vous le voulez bien, j'aurai l'honneur de vous accompagner.

A ces mots , sans attendre la réponse , le cavalier sauta à bas de sa monture. C'était un jeune homme dans tout l'éclat du printemps de la vie , svclte , élégant , à l'œil doux et fier ; par-dessus

tout, il avait une grùce qu'on ne saurait dire. Ses eheveux , luisants comme le jais , foisonnaient et bouclaient naturellement à ses tempes. Nouée négligemment autour du cou , sa cravate de soie grise rayée de bleu, au lieu de le cacher, en dégageait le pur ivoire. Une redingote brune pressait sa taille élancée et flexible ; son pantalon blanc tombait à larges plis sur une botte mince , étroite et cambrée, armée au talon d'un acier brillant et sonore. Il était ainsi à la fois simple et charmant.

— Est-ce que c'est à vous, ceci, mademoiselle? demanda-t-il en indiquant du bout de sa cravache l'humble bagage resté sur le gazon.

— Oui, monsieur, c'est toute ma fortune, répondit l'étrangcre avec un triste sourire.

Le jeune homme releva le paquet et s'occupa de l'attacher solidement à la selle de son cheval ; cela fait, il offrit son bras à l'enfant, et tous deux s'avancèrent dans la direction du château , suivis du bel et docUe animal, qui tondait dedi'oite et de gauche les jeunes pousses de l'automne.

— Ainsi, mademoiselle , quand je vous ai rencontrée , vous étie^égarée, perdue , et ne sachant que devenir? Je remercie le hasard qui m'a conduit par là, car vous couriez le risque de dormir cette nuit à la lueur des étoiles, sur la mousse des bois.

— J'y étais résignée , monsieur.

Et la jeune fdle raconta de quelle manière elle avait été mystifiée par M. Pierrot.

— M. Pierrot est un polisson qui mériterait ([uon lui coupât les deux oreilles. Et vous allez à Valtruv ers? C'est qu'aloifs, mademoiselle, vous eoo-

naissez le chevalier ou tout au moins quelqu'un du château?

— Je n'y connais personne.

— En vérité !

— Personne absolument; mais vous, monsieur, vous le connaissez , M. le chevalier?

— Assurément ; nous sommes de vieux amis.

— On le dit bon , généreux , charitable.

— Oh! très-charitable, répliqua le jeune homme, qui pensa qu'il s'agissait tout simplement de quelque infortune à soulager.

Mais, après un rapide coup d'oeil jeté sur sa jeune compagne, il repoussa loin cette idée , et comprit que décidément ce n'était point là une solliciteuse ordinaire.

— Mademoiselle, ajouta-t-il gravement, je vous donne M. le chevalier comme le plus noble cœur qui ait jamais battu sous le ciel.

— Je le savais , je n'en doutais pas ; cependant, à cette heure , il m'est bien doux de me l'entendre affirmer de nouveau. Et le petit Maurice, monsieur, vous devez aussi le connaître?

— Quel petit Maurice , mademoiselle?

— Eh! mais... le fils du chevalier.

— Ah ! bien , bien , s'écria le jeune homme en riant. Oui, certainement, je le connais, le petit Maurice.

— Est-ce qu'il promet de devenir un jour bon et généreux comme son père?

— Dame ! il passe généralement dans le pays pour un assez bon diabïe. Ce n'est pas moi qui voudrais en dire du mal.

— Je sens que je l'aimerai comme un frère.

— Je puis vous assurer que, de son côté, il sera charmé de vous voir.

En cet instant, ils traversaient une clairière, et, derrière les murs d'un parc dont la grille s'ouvrait sur la forêt, apparut un joli castel dont les feux du couchant incendiaient toutes les fenêtres.

Le même soir , à la même heure , le vieux elievalier de Valtravers était assis sur son perron, en compagnie de la vieille marquise de Fresnes , dont le château voisin s'apercevait au fond de la vallée, à travers le feuillage encore vert des peupliers qui hordent la Vienne. Tous deux s'entretenaient complaisamment des jours écoulés , car , à làge quïls avaient lun et lautre, la vie n'est plus guère éclairée que par ce pâle et doux reflet qui s'appelle le souvenir.

L'intimité de la marquise et du chevalier datait de loin. Aux premiers coups de tocsin sonnés par la monarchie aux abois , le marquis de Fresnes ayant jugé convenahle d'aller faire avec sa femme une tournée de quelques mois sur les bords du Rhin , ne fût-ce que pour protester contre ce qui se passait en France et donner au trône de saint Louis un témoignage authcnthique de respect et de dévouement, M. de Valtravcrs s'était décidé

à les accompagner. On sait ce qu'il avint de ces voyages de quelques mois , et comment ces petiles excursions , qui s'étaient présentées d'abord comme des parties de plaisir , aboutirent pour la plupart à un long et dur exil. Nos trois compagnons comptaient si bien sur un prompt retour, qu'ils avaient à peine emporté de quoi subvenir aux loisirs de plus d'une année. Ces ressources épuisées , les diamants vendus , les bijoux monnayés , on gagna sans bruit Nuremberg , on s'y installa pauvrement ; il ne s'agissait plus que d'y vivre. MM. de Fresncs et de Valtravers avaient bien l'oreille un peu basse. Ainsi qu'il arrive toujours , ce fut la î'emme qui montra l'exemple de la résignation , du courage et de l'énergie.

— Nous travaillerons , répondit simplement madame de Fresnes aux deux amis qui demandaient avec anxiété quel parti leur restait à prendre.

Elle peignait agréablement le pastel et la miniature; elle donna des leçons et fit des portraits. Sa beauté, sa grâce et son infortune , mieux encore que son talent, lui valurent en peu de temps une clientèle nombreuse et cboisie. Les deux gentilsbommes , qui avaient commencé par décréter qu'il y avait dérogeance et par jeter les lîauls cris en voyant la marquise à l'œuvre, finirent, bon gi'é, mal gré, i)ar s'apercevoir qu'ils étaient passablement nourris sans rien faire , et qu'en fin de compte c'était la marquise qui, comme on ditcummunément , amenait l'eau au moulin. Le marquis ne s'en i)réoecupa pas autrement; mais M. de Valtravei's comprit que demeurer ainsi les bras croisés, c'était prendre l'orgueil et la dignité à l'envers.

Seulement, quel emploi trouver à ses facultés? à quelle industrie appliquer ses deu^ bras oisifs? L'idée lui vint d'enseigner le français ; la nécessité préalable où cela leût mis de rapjirendre coupa court à ce beau projet. Après s'être bien éUidié et l'ctourné lui-raémc en tous sens , le chevalier reconnut en toute liumililé qu'il n'étaitbon qu'à aller se faire tuer à l'armée de Condé. Il s'y préparait sérieusement, mais sans enthousiasme, lorsqu'un jour qu'il errait assez tristement par les rues , il s'arrêta machinalement devant un étalage de bimbeloteries où se voyaient , entre auli'cs menus objets de bois faits au tour , force bilboquets trcs-artistement ouvragés et bon nombre de ces toupies ronflantes , délices de l'enfance et gloire de Nuremberg. Il semblerait que pour un gentilhomme émigré , ruiné de fond en comble et depuis longtemps ayant passé la saison des bilboquets et des toupies d'Allemagne , ce spectacle n'eût rien qui pût exalter l'imagination et déterminer un transport au cerveau. Pourtant il arriva qu'après quelques minutes de contemplation silencieuse , ?.!. de Valtravers parut éprouver quelque chose de ce qu'éprouvèrent à coup sûr Christophe Colomb quand il vit surgir du sein de l'Océan les rivages du nouveau monde, et Galilée lorsqu'il sentit noU-e petit globe terraqué, cloué par l'ignorance et scellé depuis six mille ans dans l'espace, se mouvoir et se promener autour du soleil.

M. de Valtravers était né en 1760. Or, grâce à \ Emile de Rousseau, c'était la mode en ce tempslà, parmi les hautes classes de la société française, de compléter toute éducation par l'apprentissage

d'un métier quelconque. L'exemple partait de haut : en 4780, le roi de France, qui était le plus honnête homme de son royaume , en était aussi le meilleur serrurier. Il était de mise pour les grands seigneurs de savoir un art mécanique , ainsi que pour les grandes dames de nourrir ellesmêmes leurs enfants. En général, tout cela se ])raliquait ])ar ton, sans prévoyance et sans gravité, les uns jouant au travail , les autres à la maternité, celles-ci se prêtant au caprice du jour plutôt qu'au vœu de la nature , ceux-là ne se doutant pas, en maniant la lime ou le rabot, que l'heure approchait où les fds de famille seraient mis en demeure de devenir les fils de leurs oeuvres , et que c'était prudemment agir que de songer dès à présent à se créer des titres de roture.

A la vue de tous ces bimbelots, deva^it lesquels venait de le conduire le hasard ou plutôt l'instinct d'une vocation mystérieuse, M. de Valtravers se souvint qu'il avait appris à tourner l'ébène et l'ivoire. Trois mois après , il passait à Nuremberg pour le Benvenuto Cellini de la menuiserie tournée. Le fait est qu'en moins de trois mois il était parvenu à façonner le bois comme pas un. Il excellait dans la confection du bilboquet, ses toupies étaient généralement fort goûtées ; mais que dire de ses casse-noisettes, qui, par la délicatesse et par le fini des détails , étaient tout simplement de petites merveilhîs ! Il en fabriquait en ivoire qu'on tenait pour de vrais bijoux. La mode s'en mêla , et, comme les pastels de madame de Fresnes jouissaient déjà d'une vogue à peu près pareille , il se trouva (juc, pendant deux ans, dans la vieille ci(é

allcnianrf(^ toit(e figure un peu bien nce~dut*]^oser (levant la marquise, et qu'il ne se mangea pas^me aveline sans l'intervention de l'émigré français.

On peut croire que, bien différents de certaines gens , nos deux artistes ne prefiaient pas leur succès au sérieux ; s'ils mettaient en public leurs talents à un assez haut prix, ils en faisaient bon marché dans l'intimité. Après avoir travaillé chacun de son côté, ils se réunissaient le soir, et c'étaient alors entre elle et lai des scènes d'une folle gaieté, quand l'une étalait sur son chevalet la face épanouie de quelque gros Nurembergeois , tandis que l'autre tirait de sa poche une demi-douzaine de casse-noisettes qu'il avait tournés dans sa journée. Ils riaient comme des enfants, et ne s'apercevaient pas que c'était au travail qu'ils devaient leur gaieté charmante, au travail qui déjà les rendait meilleurs et plus heureux qu'ils ne l'avaient jamais été au plus beau temps de leur prospérité. Quant au marquis, il estimait que gagner son pain est le fait de la canaille, et qu'un gentilhomme qui se respecte doit savoir moiirir, comme les sénateurs romains dans leurs chaises eurules, plutôt que de s'abaisser à vivre, comme les gueux, en travaillant. Il en voulait sourdement à sa femme, méprisait souverainement le chevalier, et ne se gênait pas pour le lui témoigner. Ce qui l'exaspérait surtout, c'était de les trouvertout le jour occupés et en belle humeur, tandis qu'Use mourait littéralement de ce morne et profond ennui que l'inaction traîne après elle. Tout en se respectant, il mangeait d'ailleurs de grand appétit , s'accommodait sans scrupule des bénéfices de l'associaMon , et se montrait sur

bien des choses aussi puéril , aussi futile ef plus exigeant que s'il eût été encore dans son ehàteau, sur les bords de la Vienne. C'était à Tbeure du repas, (piand ils étaient rassemblés tous trois, (pie sa bile s'exlialait le plus volontiers.

— Eb! mai'qnis, s'écriait parfois le cbeyalier , faiîi' -.-nous l'amilié de nous dire où vous en seriez sans les pastels de la marquise?...

— - Et sans les casse-noisettes de no're ami? ajoulait la marquise en riant.

M. de Fresnes haussait les épaules , parlait de i>raî ter son blason , demandait grâce pour sa femme aux inàiK's de ses aneêlres, et se j)Iaii>nait de ne point vdir de \!n (b' Bordeaux sur la table.

A la lon;i;ue,(piand ils eurent assuré le bien-èliNde leui' in!(-rieur, madame de Fresnes et >î. d*' \ idtravei's pui-cnt obéir à un sentiment plus désintéressé et plus poéli({ue qui s'était insensiblement d('velop[)é en eux et à leur insu. Ils avaient IVanebi sans s'en douter les degrés qui mènent du nu'tier à l'art comme l'échelle de Jacob qui montait de la terreau ciel. La marquise s'essaya dans la copie réduite des tableaux de vieux maîtres. Elle y ré-ussit, ef Ion se disputa ses miniatm-es d'après îîolbein et Albert Durer. De son côté, le chevalier al)orda séi-icusemcnt la grande sculpture en bois ; il s'y dislingiia i-l devint en ce genre un des artistes 1"- "lus éminents d'outi-e-Rbin. On montre encore aLijourdbui , dans la cathédrale de Nurembei-g,iMie eliaire de sa façon. Exécutés parfaitement, les ornements n'en sont pas tous d'un goût irréprochable ; mais le principal morceau , qui représente saint Jean prêchant dans le désert, est un

des plus hcavix que rAllemagne possède, et pourrait soutenir la comparaison avec les boiseries sculptées qui se voient à Venise dans Téolise de Son Glonjio Mufjgion'.

Outre les jouissances (ufil procure, quekiuelumible et modeste qu'il soil , l'art a cela de sûr et de précieux, qu'il élève le cœur, qu'il agrandit Tes- ]»rit, et qu'il ouvre à la pensée des horizons plus larges et plus sereins, ('/est là du moins ce qui arriva pour la marquise et pour le chevalier. L'un et l'autre en vinrent peu à peu. à briser entièrement le cei'cle des idées )ncsquines où les avaient emprisiunu's leur naissance et leur éducation. II>; reconnurent l'aristocratie du travail et la royauté de l'intelligence; conmie deuv papillons échappés de leur chrvsalide, ils sortirent de leur caste étroite et bornée pour entrer triomplianls dans la grande famille humaine. Pendant ce temps, rongé par l'ennui jusqu'aux os, le maripiis continuait de se consumer en désirs impuissants, en stériles regrets. Un beau jour, il rendit à Dieu ce qu'il avait d'âme; sa lemmc et son ami le pleurèrent comme un enfant.

Quelques mois après, c'était en 1802, sur l'invitation du premier consul, ils repassèrent le Rhin et retournèrent gaiement dans leur patrie régénérée comme eux. Depuis longtemps , tous deux avaient fini par comprendre et par accepter les nouvelles gloires de la France; en touchant ce sol héro'ique, ils sentirent leur cœur tressaillir et de douces larmes humecter leurs yeux. La meilleure partie de leurs domaines étant restée propriété nationale, ils obtinrent aisément de rentrer chacun chez soi, si bien que les années d'exil qui venaient

de s'écouler ne furent plus pour eux que comme un long rêve; seulement, au rebours d'Épiraénidc , ils s'étaient réveillés jeunes après s'être endormis vieux. A peine réintégré dans le castel de ses pères, le chevalier s'empressa d'appeler à lui une belle et chaste créature qu'il avait aimée en Allemagne, qu'il épousa, et qui mourut en lui donnant un fds. Cet enfant grandit entre son père et madame de Fresnes , qui se vouèrent à lui tout entiers, et continuèrent de vivre philosophiquement dans leur retraite, faisant du bien, occupant leurs loisirs, à peu près sourds aux bruits du monde, étrangers à toute ambition. De toutes les habitudes, celle (lu travail est à la fois la plus rare et la plus impérieuse. La marquise peignait comme par le passé, tandis que le chevalier, levé chaque matin avccravd)e, rabotait, fouillait, évidait le poirier, le noyer et le chêne. Il avait pris à tâche de renouveler magnifiquement et de ses propres mains les boiseries vermoulues de son manoir; peut-être aussi, par un retour complaisant vers ses premiers succès , tournait-il par-ci par-là quelques casse-noisettes dont il faisait présent aux filles de ses fermiers. La leclnre, la promenade , les délices d'une intimité dont le charme n'avait point vieilli, et l'édiiealion du jeune Maurice, absorbaient le reste (U's journées, toujours trop courtes lorsqu'on travaille et que Ion s'aime.

Un soir donc , assis l'un près de l'autre , ces vieux compagnons se plaisaient à remonter le courant des jours qu'ils avaient descendu ensemble, quand ils aperçurent , débouchant par une allée du parc, les deux jeunes gens que nous avons laisses à la grille. Arrivée au bas du perron, la jeune fille en monta les degrés lentement , d'un air gravé , quoique visiblement ému. La marquise et le chevalier s'étaient levés pour la recevoir. Elle tira de son sein une lettre qu'elle porta d'abord pieusement à ses lèvres; puis elle la remit à M. de Valtravers , qui examinait avec un sentiment de curiosité bienveillante cette enfant qu'il voyait pour la première fois. Le vieux gentilhomme brisa le cachet et lut. Debout, ses deux bras amaigris posés sur sa poitrine , calme dans sa douleur, digne dans son humilité , l'étrangère se tenait les yeux baissés sous le regard de madame de Fresnes, qui l'observait avec intérêt, tandis qu'à quelques pas de là, le jeune homme qui l'avait ame-

née assistait en témoin discret à cette scène silencieuse.

Munich, 15 juillet 18. .

<i Près de quitter ce monde , en face de l'éternité qui va bientôt commencer pour moi, ce n'est pas vers le ciel, c'est vers la France que mes yeux se tournent avant de se fermer; ce n'est pas vers Dieu, c'est vers vous que je crie, mon frère , et que je tends mes bras suppliants, au nom de celle ({ui fut ma sœur et la femme de votre choix. Ilé'- Jas ! qu'elle a élé cruellement éprouvée, cette maison que vous avez connue si prospère! Où sou! allées; les joies de ce foyer où vous vîntes un joui- ^ous asseoir? La tombe m'a pris tous les miens. Mon mari n'a pu survivre à sa fortune, et moi, malheureuse, à mon tour, voici que je meurs. Je meurs, et je suis mère; c'est mourir deux fois, ô mon Dieu! Quand vous lirez ces lignes, seul trésor, unique héritoijc ({ue j'aurai pu lui laisser en partant, ma fille n'aura plus que vous sur la terre; ([uand vous tiendrez entre vos mains ce papier trempé de mes larmes , mon enfant sera devant vous, seule, arrivant de loin, brisée par la douleur et par la fatigue, sans autre refuge que votre toit, sans autre appui que votre cœur. Oh ! par le doux lien ([ui vous fut cher et que la mort n'a point rompu sans doute, par cette Allemagne qui se montra pour vous hospitalière et qui vous fut longtem})s une patrie, par ma famille devenue la vôtre, par l'adorable créature trop tôt ravie à vo-

tre amour et qui vous adjure ici pnr ma voix, oh ! ; ne repoussez pas ma chère abandonnée ! Recueillez, réchauffez dans votre sein la colombe tombée de son nid. Et toi que je ne connais pas , mais que j'aimais à confondre si souvent avec ma fille dans ' Un même sentiment de tendresse et de sollicitude, fds de ma sœur, si ta mère t'a donné son âme, tu ] seras bon aussi et fraternel pour ma bien-aimée j Madeleine. Protégc-la , veille sur elle quand ton i père ne sera plus, et n'oublie jamais, jeune ami, \ que l'orpheline que le ciel nous envoie dpvient i parfois Tango tutélaire de la maison qui s'e.<t ouverte devant elle. > ;

— Viens , ma fille , viens dans mes bras ! s'écria i

le chevalier ({uand il eut ailicAi' de lire; sois la ]

bienvenue, mon enfant, sous le loi t de ton vieil oncle. i N'était le deuil qui t'amène , je dirais ce jour trois

fsiis lieureux , et ton arrivée nous serait une fcte à j

tous. Marquise , c'est ma nièce , ajoata-t-il en près- ' sant de ses deux mains la tète de l'enfant ; Maurice,

c'est ta cousine , c'est une jeune sœur qui !e vient ]

du pays de ta mère. '

L'orpheline passa des bras de son oncle dans '

ceux de la marquise. Madame de Fresnes avait ;

perdu une fille unique , enlevée , dans sa fleur , i

à ])eu près à l'âge de Madeleine; or, chez tous les j infortunés qui ont eu cet affreux malheur, surtout chez les mères, c'est un penchant irrésistible de

trouver , alors même qu'ils n'existent pas , des rap ! ports visibles et frappants entre l'enfant que la

mort leur a pris et la plupart de ceux qu'ils ren- ;

contrent sur leur chemin : touchantes illusions de i

l'amour et de la douleur qui transforment tous ecs frais visages en autant de portraits vivants de Tctre adoré qui n'est plus ! La marquise s'était donc sentie ])ortée naturellement vers cette blanche créature qui venait de lui apparaître comme une image de sa fille. C'étaient les mêmes yeux et le même regard , le même charme triste et grave , particulier aux êtres éprouvés de bonne heure ou condamnés à mourir avant le temps. Ainsi disposée tout d'abord , on peut juger si madame de Fresnes, esprit vif et prime-sauticr, nature généreuse que n'avaient ])oint appauvrie les années, dut épouser avec enthousiasme le sort de la jeune étrangère. Elle la serra contre son sein , lui prodigua les noms les plus tendres, et la couvrit de caresses et de baisers. Puis ce fut le tour du jeune homme.

— Quoi! mon cousin, c'était vous ! dit-elle en souriant à travers ses pleur^. C'était vous, le petit Bïaurice ! Je m'étais figuré'?|ue vous ne deviez être qu'un enfant comme moi.

Jîaurice l'embrassa cordialement; c'est tout au plus s'il avait soupçonné jusqu'à ce jour l'existence de sa cousine. Cependant le chevalier donnait des ordres, s'empressait, avait lœil à tout, et à chacun (le ses vieux serviteurs il disait avec effusion :

— Nous avons un enfant de plus !

Certes, ce soir-là, si elle put voir l'accueil que sa fille reçut à Valtravers, la mère de notre héro'ine dut être contente là-haut.

L'installation de Madeleine ne changea rien au train du châleau. C'était une fille pieuse, simple , modeste, déjà sérieuse et ré'îcchie, tenant peu de place, ne faisant point de bruit, la plupart du

temps silencieuse et penchée sur quelque ouvrage d'aiguille. En quelques jours, elle avait su se rendre agréable à tous par sa douceur et sa bonté. Quant à sa figure, nous devons n'en rien dire : on sait ce qu'il en est généralement à cet âge ingrat qui n'a déjà plus les grâces de l'enfance et qui n'a point encore celles de la jeunesse. Elle n'était pas précisément belle , et nous noscrions affirmer qu'elle promit de le devenir. Avant de se prononcer sur des questions si délicates, il est toujours prudent d'attendre , d'autant mieux quen cette saison de transition il s'accomplit un mystérieux travail où la laideur se transfigure aussi souvent que se flétrissent les fleurs de beauté trop hâtives. Telle qu'elle était , la marquise et le chevalier l'aimaient d'une vive tendresse, et l'existence de cette enfant "se partageait entre les deux habitations voisines l'une de l'autre, et qui n'en faisaient qu'une à proprement parler. Loin d'avoir été négligée , son éducation avait été poussée assez loin pour qu'acné pût la continuer elle-même et l'achever au besoin sans aucun secours étranger. Elle parlait notre langue avec pureté, presque sans accent. Comme toutes les Allemandes et trop de Françaises, hélas! elle savait à fond la musique , et , chose malheureusement plus rare, elle n'en abusait pas. Le chevalier et la marquise se plaisaient à lui faire chanter les tyroliennes de son pays ; mais ces airs, qui les reportaient délicieusement l'un et l'autre vers leurs jours d'exil et de pauvreté , lui rappelaient cruellement, à elle , sa mère et sa patrie, toutes deux perdues sans retour , et souvent la pauvre petite était intcrrnnq.nie jjar ses pleurs et par ses

sanglots. Pour Maurice, au bout dune ou deux semaines au plus, pendant lesquelles il s'était cru oblige de s'occuper de sa cousine et de lui faire les honneurs dupays, à peineparut-il s'apercevoirde sa présence. Il avait vingt ans et toute la fougue, tous les emportements de son âge; d'autres soins déjà raj>;itai('nt. Ce jeune homme avait grandi en pleine liberté, doublement gâté par son père et par la marquise, (jui ne savaient rien au monde de plus beau que lui ni de plus charmant. Un précepteur lui avait enseigné un peu de grec et de latin ; en même temps M. de Val travers, chez qui l'amour du bois sculpté était devenu une vraie manie, l'avait initié au cuUede son art. Le bon vieu\ chevalier en jdeurait d'orgueil et de joie , lorscjuil voyait près de lui son fils équarrissant, tournant, rabotant , et [)romettant de dépasser son père. Maurice, de son coté, paraissait prendre goût à ce passe-temps inoffensif, lorsqu'un beau jour, voici le malheur, il se demanda si par hasard, après le chevalier, la marquise et la sculjiture en bois, il n'y aurait pas encore ici bas quelque chose. A celte question indiscrète que lui adressait vaguement la jeunesse turbulente, inquiète et près d'éclater, la réponse ne se fit pas attendre : ce fut la jeunesse elle-même qui répondit par une explosion.

Il est de tendres et poétiques natures voilées à leur matin dune brume légère; d'autres, au contraire, plus vivaces et plus énergiques, dont l'aube se lève end)i-asée de tous les feux du milieu du jour. Chez (;elles-là , le premier trouble des sens et de l'imagination qui s'éveillent se révèle sans

bruit et se traduit en rêveuses tristesses; chez celles-ci , violemment , en agitations tumultueuses. Maurice participait à la fois de ces deux natures. On le vit tour à tour triste, préoccupé, rêveur, puis tout d'un coup saisi d'ardeurs sans but et sans nom, ne tenant plus au logis , impétueux, bouillant , même un peu colère , et ne sachant à quel vent jeter l'énergie sauvage qui le consumait : au demeurant, affectueux pour son vieux père, plein de grâce pour sa vieille amie, bon pour tous, adoré de chacun, seulement ayant par-dessus la tète de la sculpture en bois, du manoir héréditaire, des éternelles histoires qu'il subissait depuis tantôt vingt ans, et se demandant avec une sourde irritation si son existence "devait s'écouler tout entière à tourner le buis, à façonner le chêne, et le soir, au coin du feu, à écouter, les pieds sur les chenets, los interminables récits du temps de l'émigration. En attendant mieux, il chassait à toute outrance , battait les environs et crevait des chevaux.

C'est au plus fort de l'explosion qu'était survenue Bladeleinc. On juge de quelle importance dut être, à pareille heure, dans la destinée de ce jeune homme , l'apparition d'une fillette de quatorze à quinze ans, timide, réservée, silencieuse, sans trop de beauté ni de grâce. Il s'occupa d'elle à peu près autant que si elle n'eût point quitté Munich. Il partait au lever du jour, et ne rentrait guère qu'à la nuit tombante; encore lui arrivait-il souvent de passer toute une semaine soit à la ville voisine , soit dans un des châteaux d'alentour. S'il apercevait le matin Madeleine à sa fenêtre, il lui envoyait

un bonjour sans façon, et tout était dit. Pendant les repas, il lui adressait par-ci par-là, sans la regarder, quelque parole insignifiante. Lorsqu'elle chantait ses tyroliennes, comme c'était pour le chevalier et pour la marquise une occasion, qu'ils saisissaient toujours avec empressement, de parler de Nuremberg , et de rappeler, l'un ses casse-noisettes, l'autre ses miniatures, Maurice, qui en avait les oreilles rebattues, ne manquait jamais de s'esquiver dès'la première note. Un soir pourtant qu'il se tenait près d'elle , il ne put s'empêcher d'être l'rappé du luxe de sa chevelure, en effet d'une rare magnificence. Il en fit tout haut la remarque, en soulevant dune main familière la masse luxuriante de cheveux blonds et fins qui chargeait la tête de la petite Allemande. La pauvre enfant était si peu habituée à se voir l'objet des attentions de son cousin, qu'elle rougit, se troubla et devint toute tremblante. Quand elle voulut, par un sourire, exprimer sa reconnaissance , Maurice , pressentant quelque tyrolienne, s'était déjà échappé. Une autre fois, au retour de la chasse, il lui offrit un joli faisan qu'il avait arraché vivant de la gueule d'un de ses chiens.

— Quoi ! mon cousin, vous pensez donc quelquefois à moi? demanda la jeune fille tout émue.

Maurice avait déjà tourné les talons. Ce n'était ])as qu'il vît avec déplaisir la présence de l'orpheline sous le toit paternel. Loin de là ! S'il avait toutes les ardeurs de son âge , il en avait aussi tous les nobles et généreux instincts. Jamais il ne lui serait venu à la pensée de supputer la part qUe pourrait avoir un jour Madeleine dans le testament du chevalier. Disons-le, en passant, à la gloire de la jeu-

nesse, de si honteux calculs entrent rarement dans les cœurs de vingt ans. Maurice était prêt à partager avec sa cousine comme avec une sœur, et, sïl ne se montrait pour elle ni plus assidu ni plus tendre, c'est tout bonnement parce que Madeleine avait oublié de venir au monde quinze ou vingt mois plus tôt.

La marquise et le chevalier n'étaient pas sans avoir remarqué tout d'abord le brusque changement qui venait de s'opérer dans les habitudes de ce Maurice qu'ils avaient connu jusqu'alors de goûts si simples et d'humeur si facile. Tous deux s'en affligeaient sans y trop rien comprendre. Ils avaient été jeunes dans un temps où la jeunesse , s'éparpillant à tort et à travers en menues distractions et en frivolités élégantes, ne soupçonnait guère ce sourd malaise et ce profond ennui qui devaient être plus tard le supplice et le martyre de toute une génération. Bien qu'élevé dans la retraite, au fond des campagnes, Maurice avait subi à son insu l'influence des idées nouvelles. Les idées sont des forces vives mêlées à l'air que nous respirons; le vent les charrie et les sème à tous les points de Ihorizon , et , quoi qu'on puisse faire pour échapper à ces invisibles courants , si loin qu'on se tienne à l'écart, on s'en pénètre, on s'en impi^gne ; xtn est toujours l'enfant de son siècle. Ce qui surprenait surtout bien étrangement le chevalier et la marquise, c'était, non pas ce besoin d'activité dévorante qu'ils s'expliquaient naturellement par la chaleur du sang et par l'impétuosité du jeune âge, mais la sombre mélancolie où s'abîmaient presque toujours ces ardeurs et ces emportements. Que

pouvaient-ils comprendre , en effet , à la maladie d'une époque où la gaieté, exilée des âmes de vingt ans, ne se rencontrait plus que sous les cheveux blancs des vieillards? A force de creuser la iquestion et de se concerter entre eux, ils en arrivèrent pourtant à reconnaître que l'existence qu'avait menée jusqu'ici Maurice n'était ni féconde ni divertissante , et que, malgré le charme incomparable de la sculpture en bois, il ne fallait pas s'étonner qu'un jeune cœur ne s'y fût point absorbé tout entier. C'était l'avis de la marquise ; le chevalier finit par s'y rendre. Que faire cependant? On parla d'abord d'im mariage; mais le remède fut trouvé un peu trop violent. D'ailleurs , la marquise fit observer avec raison qu'on ne se mariait plus à vingt ans, et qu'au rebours de ce qui se pratiquait autrefois , le mariage était devenu moins un commencement qu'une lin. Bref, après de mûres réflexions, il fut décidé qu'on enverrait Maurice courir le monde pendant deux ou trois ans, k Paris d'abord, puis, à son choix , en Allemagne ou en Italie , afin de compléter son éducation par la connaissance approfondie des hommes et des choses. Ce programme n'était pas beaucoup plus vague que la plupart de c<'ux (jue trace tous les ans la province à ses lils, avant de leur mettre la bride sur le cou et de les lâcher dans la vie parisienne.

A quelque temps de là, par une soirée d'automne, un an jour pour jour après l'arrivée de Madeleine, le chevalier, son fils et la marquise étaient, réunis dans le salon du château de Valtravers. Le •hev^l qui devait conduire Maurice à la ville voisine où passait la malle-poste attendait tout sellé

et bridé au pied du perron. On était à l'heure des adieux. Un départ a toujours quelque chose de triste et de solennel , alors même qu'il ne s'agit pas d'une séparation douloureuse. Le chevalier paraissait péniblement affecté; la marquise cachait mal son attendrissement; Maurice lui-même se sentait ému, et , quand son vieux père lui ouvrit ses bras, il s'y jeta tout en pleurs comme s'il l'eût embrassé pour la dernière fois. Madame de Fresnes le serra sur son cœur avec effusion. Enfin les serviteurs de la maison, les plus vieux, ceux qui l'avaient vu naître, l'embrassèrent comme leur enfant.

Le temps pressait. Maurice dut s'arracher à toutes ces étreintes. Ce ne fut qu'au dernier moment et près de mettre le pied à l'étrier, qu'il se souvint de Madeleine. Il la chercha des yeux, et, s'étonnant de ne la point voir, il allait la faire appeler, lorsqu'on lui dit que la jeune fille , sortie depuis quelques heures, n'était pas rentrée au château. Après avoir laissé tomber autour de lui quelques paroles aftectueuses à l'adresse de sa cousine, il s'éloigna au pas mesuré de sa monture, non sans se retourner à plusieurs reprises pour saluer encore une fois d'un geste attendri les êtres excellents qui le suivaient des yeux. Arrivé à la grille du parc , près d'en franchir le pas , il hésita, comme un aiglon sur le lîord de son nid avant de s'élancer dans l'espace. Il se rappela les jours heureux qu'il avait passés à l'ombre de ce joli manoir, entre les soins de la marquise et la tendresse de son père. Il crut voir à travers le feuillage ému le gracieux fantôme de son adolescence qtu' le regardait avec tristesse et s'efforçait de le retenir. Il crut entendre des voix

charmantes qui lui disaient : » Ingrat, où vas-tu? » Son cœur se fondit et ses yeux se mouillèrent ; mais sa destinée l'emportait. Il se jeta dans la forêt qu'il devait traverser pour se rendre à la ville.

Au bout d'un t;*mps de course rapide , à cette même place où il l'avait rencontrée un an auparavant, à pareil jour, à la même heure, Maurice aperçut 31adeleine assise et rêvant. Ainsi que Tan passé, rorpheline n'avait point entendu le bruit du galop sur la mousse : en levant les yeux , elle vit son cousin qui la regardait. C'étaient le même cadre et le même tableau. Rien n'y était changé ; seulement, au lieu d'une enfant à peine développée, grêle, maladive, sans beauté et presque sans grâce, il y avait une blanche ligure autour de laquelle commençait h voltiger le blond essaim des doux songes de la jeunesse. Ce n'était point encore la fleur éclose ; mais le bouton avait entr'ouvort son enveloppe. Ce n'était pas l'aurore , mais l'aube blanchissait , et la nature, près de s'éveiller , frissonnait sous le premier baiser du matin. 31auriec était descendu de cheval. Il se hâta d'embrasser sa cousine et de lui dire adieu; puis, s'étant remis en selle, il poursuivit sa route, sans se douter, hélas! qu'il laissait derrière lui le bonheur.

Après qu'il eut disparu au détour de l'allée, Ma* deleine reprit le chemin du château. Lorsqu'elle entra dans le salon, le chevalier était assis au coin âc son foyer désert. Elle alla s'accouder tristement sur le dos du fauteuil où se tenait le vieillard dans uae attitude affaissée, etdemeura quelques instants à le contenqder en silence.

— Mon père , dit-elle enfin en penchant vers

lui sa blonde tète, mon père, il vous reste une fille. Le chevalier sourit et l'attira doucement sur son cœur.

Après le départ de Maurice , Madeleine devint toute la joie de Valtravers. Ce fut elle qui égaya de sa grâce toujours croissante le toit que n'animait plus la présence de ce jeune homme. On la vit, comme une jeune Anligone, redoubler autour de son vieil oncle de soins pieux et touchants , et, quoique d'un cœur encore triste et d'un esprit plus réfléchi que ne le comportait son âge , elle sut , pour le distraire , s'oublier elle-même , et transformer sa gravité naturelle en sérénité souriante. Elle l'accompagnait dans toutes ses excursions,rôdait autour de lui quand il travaillait dans son atelier, lisait à haute voix ses journaux , ne se lassait point de lui faire répéter les récits de l'érai-

gration , et ne manquait jamais surtout de s'extasier devant toutes les pièces de sculpture dont cet infatigable artiste encombrait tous les coins et recoins du cbàteau.En même temps elle était la fille adorée , et bien vérilableraent adorable , de la marquise, qui lui enseignait la peinture et se plaisait à développer tout ce que Dieu avait mis en elle de charmant. C'est ainsi qu'entre ces deux vieillards celte enfant acheva d'! grandir en talents et en vertus aimables. Trois ans après son arrivée , Madeleine élait une bonne et belle créature, non pas , il est vrai, de cette beauté accomplie et de convention à laquelle semblent vouées irrévocablement toutes les héroïnes échappées du cerveau des romanciers et des poètes. Ni grande ni petite , sa taille n'était pas absolument flexible comme un jonc. Un critique épris du coté plastique de l'art aurait bien trouvé quelque chose à reprendre dans l'ovale du visage. Les cheveux , qui avaient un peu l)runi, n'auraient pu se comparer, avec la meilleure voloulé du monde, ni au noir de l'ébène ni à l'or des épis. Si la peau avait cette mate blancheur du camélia qui défie les morsuras du soleil et de l'air, les yeux n'étaient pas d'un azur bien franc ni bien chaud. Si les dents, rangées comme les perles d'un collier, avaient le limpide éclat de la nacre, la bouche était bien un peu grande, les lèvres étaient bien un peu fortes. Enfin les cils, en s'abaissant, ne tombaient pas sur la joue comme les franges d'un gonfanon , et, pour tout dire, la ligne du nez ne rappelait que vaguement le nez droit des races royales. Toujours est-il qu'ainsi faites, la figure et toute la personHC for-

maient un suave ensemble, où ces imperfections de détail se fondaient et s'harmoniaient si bien, que chacune d'elles paraissait être une séduction et un charme de plus. J'aime ces beautés moins correctes que sympathiques où le cœui' s(î prend avant les yeux, et qui, sans rien avoir perdu de ce <pii éblouit et fascine à la première vue, sont toujours prêtes à révéler à qui sait les comprendre quelque grâce imprévue et quchpie enchantement nouveau. Bien qu'elle s'occupât d'admiuisfr.-'tion domestique et qu'elle se fût chargée de veiller au bon ordre de la maison, la sagesse et la raison précoce qu'elle y apportait n'excluaient chez Madeleine ni la distinction, ni la poésie, ni même un certain tour d'esprit romanesque et rêveur qu'elle tenait à la fois de sa mère, de l'Allemagne et de Dieu. C'était, en résumé, une fille agréable à voir, dans toute la fleur de la jeunesse et de la sanlé, riche nature bien venue et bien épanouie, répandant sans bruit autour d'elle le mouvement, le bonheur et la -^ ie.

On peut se faire aisément une idée de l'attitude de Madeleine entre la marquise et le chevalier. Elle était le sourire de leur vieillesse, et comme un doux rayon qui éclairait la fin de leurs jours. Mêlées et confondues, ces trois existences coulaient à flots lents et paisibles, et rien ne donnait à penser que la limpidité transparente dût jamais en être aliérée. Il avint pourtant que ces flots si purs se troublèrent.

Les lettres de Maurice étaient d'abord arrivées pleines de charme et de poésie, fraîches et parfumées comme autant de bouquets cueillis dans la ro-

LÈ

sée des champs. C'est ainsi qu'on écrit à cet âge heureux, trop vite envolé. A Iheurc pâlissante où la vie déjà commence à décliner , avez-vous parfois retrouvé au fond d'un vieux tiroir de famille quelques-unes des lettres de votre jeunesse? Vous êtesvous surpris à les relire? En les lisant, avez-vous vu passer à travers vos pleurs l'image de vos belles années? Par un retour amer sur l'état présent de votre cœur , vous étes-vous demandé si c'était bien de cette même source, aujourd'hui près de se ta.rir, qu'avaient pu s'épancher tous ces trésors d'eathousiasme et de foi , de grâce et de vertu , d'expansion et d'amour? C'étaient de ces lettres-là qu'écrivait Maurice à vingt ans.

Les jours du courrier étaient donc jours de fête à Valtravers. Du plus loin qu'elle voyait venir le facteur rural, Madeleine courait à sa rencontre, et revenait triomphante au château. Ordinairement, c'était elle qui lisait à haute voix les lettres de son cousin. Lorsqu'elle y trouvait son nom, ce qui n'arrivait pas toujours, on aurait pu voir son sein s'agiter et une teinte rosée presque imperceptible colorer un instant l'albâtre de son visage. S'il n'était pas question de la petite cousine, ce qui arrivait souvent, elle n'en paraissait ni surprise ni attristée; seulement on aurait pu remarquer qu'elle était plus grave et plus silencieuse le reste de la journée. Ces lettres de Maurice faisaient vibrer à la fois toutes les fibres du bon chevalier, qui pouvait y suivre, à travers les élans dune tendresse passionnée, les développements d'un esprit élevé et d'une vive intelligence. D'autre part, quelques vieux amis qu'il avait à Paris écrivaient pour le fé-

liciter, exaltant son fils à Tenvi et contant de lui des merveilles. Tout allait pour le mieux ; on s'entretenait déjà des joies du retour.

Maisvoici qu"au bout d'un an, les lettres de notre jeune ami devinrent de plus en plus rares et courtes, de moins en moins affectueuses et tendres. Vagues dans la pensée, contraintes dans l'expression, elles trahissaient évidemment un grand trouble des sens etdel'àme. La petite coloniecommençapars'enaffliger en silence ; elle finit par s'en alarmer sérieusement et par s'en plaindre . Aux reproches indulgents qu'on lui adressa , Maurice ne sut opposer que des réponses évasives. Le terme fixé à son séjour à Paris était depuis longtemps expiré ; cependant Maurice ne se montrait nullement disposé à partir, ainsi qu'on l'avait décidé , soit p^ nr l'Allemagne, soit pour l'Italie. Au chevalier qui l'en pressait , d'abord il ne répondit pas; puis , poussé à bout par l'insistance qu'y mettait son père , il répondit dans un langage peu contenu où perçait l'impatience du frein. Si les vieux amis écrivaient encore, c'était pour exprimer le regret de ne plus voir Maurice comme par le passé. Enfin quelques obus vinrent de loin en loin éclater sous forme de lettres de change sur Ihonncte manoir , frappé d'une morne épouvante. Ces choses ne s'étaient pas accomplies en une semaine , ni même en un mois. Toutefois il leur avait fallu moins de trois ans pour en venir au point que nous disons.

Ce n'est pas tout. Si , grâce aux prétextes plus ou moins spécieux dont Maurice cherchait encore à colorer ses égarements , M. de Valtravers avait pu garder quelques illusions sur la conduite de

son fils , les bonnes ànics dont les départements foisonnent n'auraient point manqué de les lui enlever. Connne c'étaitnn parfait gentilhomme, dans la belle acception de ce mot devenu si commun depuis que la chose est si rare, généreux, aeeessible à tous , esprit charmant , noble cœur, caraclèce loyal, le chevalier se trouvait avoir naturellement beaucoup (rennemis dans la contrée , non parmi ses paysans, qui le chérissaient, mais, par (;xemple, à la cité voisine, où quelques huissiers et quelques a^ocats, piliers d'estaminet , coryphées du libéralisme et vermine de la province, ne lui pardonnaient pas d'être rentré dans ses domaines et d'avoir pu réussir h s'y faire aimer. Or, toute la ville savait depuis longtemps i\ quoi s'en tenir sur l'existence que le jeune de Vaitravers menait à Paris; car la province est une bojine mère qui n'abandonne point ses fils absents; elle les suit h travers la vie d'un œil avide , curieux et jaloux, toujours prête à accabler ceux (pii tombent pour se venger de ceux qui s'élèvent. En général , si vous voulez jeter le désespoir ethi consternation dans le repaire d'humains qui vous a vu naître ou grandir, arrivez tète haute et par le droit chemin au succès , aux lionneurs ou à la fortune. S'il vous plaît au contraire d'y répandre une douce allégresse, Courvoyczvous, et qu(! vos vertueux concitoyens ])uissent j)leurer sur votre ruine. Quand nos concitoyens pleurent sur nous, c'est qu'ils ont bonne envie de j'ire.

A ce compte , Maurice était , en peu de temps, devenu pour la ville en questron un merveilleux sujet de scandale public et de satisfaction intérieure.

Traîtreusement cachée sous le manteau de la pitié, la haine s'en donna à cœur joie. On ne ménagea au chevalier ni les avertissements charitables , ni les compliments de condoléance hypocrite ; les lettres anonymes firent le reste.

La marquise dévorait ses larmes; le chevalier dépérissait à vue d'oeil. C'en était lait depuis longtemps de tout bonheur sous le toit de ces vieux amis. Madeleine allait de l'un à l'autre comme un ange consolateur. Elle défendait Maurice et parlait encore du prochain retour de l'enfant prodigue , mais elle-même n"y croyait plus , et bien souvent elle se cachait pour pleurer. On vit bien que le bon chevalier était sérieusement atteint , car , après avoir commencé par négliger la sculiiture en bois, il finit par labandonner entièrement. 11 n'avait plus goût à rien ; Madeleine seule avait le secret de dérider son front, et d'amener sur ses lèvres un pâle sourire. Il lui disait parfois :

— Il faut pourtant bien, pauvre enfant, que je m'occupe, avant de mourir, d'assurer ta chère destinée, car, du train dont il y va , ce n'est pas Maurice qui veillera sur toi quand je ne serai plus.

— Allez, allez, mon père, répondait Madeleine; ne vous inquiétez pas de cela. Je ne veux rien que vous aimer; je n'aurai besoin de rien quand vous ne serez plus. Me Aoici bien assez grande pour pouvoir veiller sur moi-même. Jai bon courage, Dieu merci! et ce que vous avez fait dans mon Allemagne, vous et madame la maniuise, eh bien ! mon oncle, je le ferai dans votre France. Je travaillerai : pourquoi non?

Le vieillard souriait en branlant doucement la

tête, l'n jour , la joiinc fille prit sur elle d'écrire en secret à son cousin. Ce dut être une lettre adorable; Maurice n'y répondit pas. Quant au chevalier , il n'écrivait plus ; à peine ])ermettait-il, vers les derniers temps, qu'on parlât devant lui de son fds. Comme il s'affaissait de plus en plus et qu'il sentait sa fin arriver, il se décida poutanl à pousser vers ce malheureux jeune homme un dernier cri d'amour et de désespoir.

La réponse fut lente à venir ; on l'attendit trois mois ; enfin elle arriva. C'est qu'absent de Paris depuis près d'un an, en voyage on ne sait où ni en compagnie de qui, Maurice n'avait pu recevoir qu'à son i-etour les derniers avis de son père. Dieu soit loué ! ce jeune homme revenait à des sentiments meilleurs; sa lettre en faisait foi. On y sentait la détresse d'une àme déchue, mais qui, par un suprême effort , tend à se relever. Il embrassait les genoux de son vieil ami; il couvrait de pleurs et de baisers les mains de la marquise; Madeleine elle-même se trouvait mêlée aux effusions de son repentir. Il ne demandait (pie quelques semaines pour achever de rompre les mauvais liens. Dans quelques semaines , il partait ; il disait un éternel adieu au monde (|ui lavait égaré ; battu par la tempête, il rentrait au port pour ne plus le quitter.

«1 Toit paternel, je vais donc te revoir! Je te reviens donc, doux nid de monenfaiice! Aimables compagnons de mes jeunes ans, je vais donc vous presser sur mon cœur! vous aussi, petite cousine, bien grandie, bien embellie sans doute! »

Exallée i)ar ces vives images, son imagination

avait retrouvé pour un instant la grâce et la fraîcheur de la jeunesse. Malheureusement , quand cette lettre arriva au château, il y avait vingt-quatre heures que le chevalier n'était plus. Il s"était éteint la veille, près de la fenêtre où Ton avait roulé son fauteuil, entre la marquise et Madeleine qui chacune lui tenaient une main.

Le jour même des funérailles, après que la terre eut recouvert tout ce qui restait ici-bas de cet être excellent que le hasard avait fait gentilhomme, et qu'avaient fait homme le travail et la pauvreté, la marquise emmena ^Madeleine , orpheline pour la deuxième fois.

— Mon enfant , lui dit-elle , ton œuvre n'est point accomplie. Tu dois encore nraider à mourir et me fermer les yeux.

Elles se jetèrent dans les bras Tune de l'autre, et demeurèrent longtemps embrassées.

— Ah ! s'écria la marquise , puisque tu m'as rendu ma fille , il est bien juste que je te tienne lieu de mère.

A partir de ce jour, Madeleine vécut au château de Fresnes. Une semaine avant d'expirer, le chevalier avait remis à la m.arquise un bout de testament olographe par lequel il léguait à sa nièce sa métairie du Coudray , d'une valeur de quatre-vingts à cent mille francs. Ce testament était conçu en termes affectueux et touchants : toute l'exquise délicatesse du testateur s'y révélait en quelques lignes adorables. Quand, pour rassurer sans doute Madeleine sur son avenir, madame de Fresnes lui confia ce gage précieux de la tendresse de son oncle, par un mouvement de pieuse reconnaissance, la jeune

fille le pressa sur ses lèvres et contre son cœur ; puis, après l'avoir déchiré, elle en glissa religieusement les débris dans son sein.

— Eh! ma fille, qu'as-tu fait là? s'écria la marquise éperdue en apparence, charmée en réalité.

— C'est vous , noble cœur , qui le demandez ? r('j)ondit en souriant Madeleine. Je ne sais rien de la vie de Maurice; je sens seulement que ce jeune homme doit avoir besoin de toutes ses ressources, et ce serait mal reconnaître les bienfaits du père que de frustrer le fils d'une part de son bien. Soyez sûre, mon amie, que ce que j"ai fait est bien fait. Vous n'eussiez pas agi autrement à ma place.

— Mais , pauvre enfant , tu n'as rien. Je ne te conseille pas défaire grand fond sur le dévouement de Maurice. Moi partie, et je n"ai plus longtemps à rester surla terre, chère enfant, que deviendras-tu ?

— Ce qu'on devient lorsqu'on n'a rien que son courage et sa bonne volonté. Ne suis-je pas, grâce à vos leçons, aussi riche (jue vous Fêtiez vous-même en arrivant à Nuremberg? J'espère que Dieu, qui vous vint en aide , ne m'abandonnera pas , et je ferai mon nid comme vous avez fait le vôtre.

■ — Eli bien ! tu es une brave fille, aussi bonne que beiie, ajouta la marquise en prenant brusquement enti'e ses deux mains blanches et sèches la tète de 31adeleine qu'elle baisa coup sur coup sur le front et sur les cheveux.

On attendait de jour en jour Maurice , que la mort de son père avait frappé comme un coup de Ibudre. E<îs semaines et les mois s'écoulèrent; Maurice ne revint pas. On apprit bientôt qu'il avait envoyé sa procuration , et que son fondé de pou-

voirs s'occupait de régler les affaires que les morts suscitent aux vivants. Il avait tout (Vabord écrit à sa cousine une lettre sans trop d'eiïusion, convenable pourtant, dans laquelle il lui offrait, sans enthousiasme ni mauvaise grâce , une assez large part dans la succession de son père , précisément cette métairie du Coudray à laquelle l'orpheline venait généreusement de renoncer, si bien qu'a son insu Maurice se trouvait offrir à Madeleine ce que celleci lui donnait. La jeune fille répondit simplement que, retirée prèsde madame de Fresnes, elle n'avait besoin de rien absolument. Le jeune homme n'insista pas. Qu"avait-il fait cependant de ses bonnes résolution5?Retcnu parle respectetparle remords, peut-être n'osait-il encore affronter la vue d'une tombe qu'il pouvait, sans trop de rigueur, s'accuser d'avoir lui-même creusée avant l'heure. On lui savait gré de cette réserve; on ne doutait pas qu'il n'apportât à Valtravers fofirande de ses expiations. Pendant qu'à Fresnes on se berçait na'ivement de ce dernier espoir, à quelques pas de là les hypothèques tombaient comme grêle. Un an tout au plus s'était écoulé depuis la mort du chevalier , quand se répandit dans le pays la nouvelle que le domaine et le château de Valtravers allaient être vendus aux enchères. La marquise et Madeleine refusèrent nettement d'y croire et crièrent à la calomnie, comme elles avaient déjà l'ait toutes les fois qu'il s'était agi de défendre Maurice contre les bruits de la province. Un jour, cepende.nt, qu'elles se proiiienaient ensemble dans la îbrêt, causant du ci-iel et cher iJ'Stnt, car, tout en le maudissant , elles ne pouvairjit encore s'empêcher de l'aimer ,

elles aperçurent à travers les barreaux de la grille du parc, groupés çà et là sur les marches du perron , bon nombre de serviteurs et de paysans qui parlaient vivement entre eux et se regardaient d'un air consterné. Moitié par pressentiment , moitié par curiosité , toutes deux s'avancèrent vers le manoir , où elles faisaient d'ailleurs de fréquents pèlerinages.

— Ah ! madame la marquise ! ah ! mademoiselle Madeleine ! s'écrièrent - ils tous ensemble quand elles se furent approchées , ah ! quel grand malheur pour nous tous ! Le tonnerre est tombé sur nos tètes ; c'est la ruine de notre pauvre vie.

— Qu'y a-t-il , mes enfants? qu'est-il arrivé ? qu'avez- vous ? demanda madame de Frcsnes.

— Voyez, voyez, madame la marquise! Qu'en doit penser au ciel notre bon maître , M. le chevalier?

Et d'un geste effaré ils montrèrent la porte et la façade du château déshonorées par d'immenses placards anx écussons du fisc. Le doute n'était plus permis , c'étaient les affiches de vente.

Madeleine baissa la tète , et deux larmes silencieuses roulèrent le long de SCS joues. Jusqu'alors elle n'avait pas compris grand'chose à ce qu'on appelait autour d'elle les désordres et les égarements de Maurice. Aussi, dans son for intérieur, l'avaitelle toujours absous. Cette fois tous ses nobles instincts révoltés lui crièrent impiloyablement que ce jeune homme était perdu. Pour la marquise, elle sentit monter à son front tout le sang de son cœur indigné , de ce cœur que l'âge n'avait pas refroidi , toujours jeune et toujours brûlant.

— Non, mes enfants, non, s"écria-t-elle réso-

Iiiment , tant que je vivrai , ce domaine et ce château ne deviendront pas la proie des loups-cerviers de la bande noire. Je ne permettrai pas qu'une si grande joie soit donnée aux sots et aux méchants. Rassurez-vous donc , mes amis. Vous resterez comme par le passé, vous dans vos fermes où vous êtes nés , vous dans cette maison où vous avez grandi. Rien ne sera changé dans votre existence; recevez-en ma parole et allez bien vite consoler vos femmes et vos enfants.

Là-dessus, sans plus de retard, elle envoya quérir son notaire et lui remit les titres de rentes qui représentaient la meilleure partie de sa fortune , moyennant quoi il devait, au jour de la vente , couvrir toutes les enchères. La marquise se réveilla donc un beau matin propriétaire légitime du domaine de Valtravers , ce qui ne changea rien à ses habitudes, puisqu'elle continua de vivre avec Madeleine dans le château de Frcsnes, où sa fille était morte, où elle voulait mourir.

Hélas ! ce fut le dernier coup de tète de Taimable et bien-aimée marquise. Depuis longtemps déjà elle se sentait doucement, mais irrésistiblement attirée par l'âme impatiente de son vieux compagnon.

— Que veux-tu? disait-elle parfois à 3Iadeleine, nous ne nous étions jamais quittés. Sans parler du marquis que tu n"as point connu, je jurerais que mon pauvre chevalier s'ennuie là-haut de ne pas me voir. C'est mal à moi de lavoir fait attendre si longtemps. Par exemple, ce qui m'embarrasse un ♦ peu, c'est de savoir ce que je lui répondrai lorsqu'il me demandera des nouvelles de son fils.

La veille de sa mort, en se réveillant d'un long assoupissement, madame de Fresnes se tourna vers Madeleine, qui se tenait assise à son chevet, et elle lui dit :

— Je viens de faire un rêve étrange que je veux te raconter. Je voyais Maurice au fond d'un gouffre. De hideux reptiles rampaient et sifflaient à ses pieds, et le malheureux enfant s'épuisait en efforts désespérés pour remonter à la clarté du jour. Je voulais courir à son aide, mais je sentais mes pieds rivés au sol, et je tendais vers lui mes deux bras impuissants, quand tont d'un coup je te vis venir de loin, calme et sereine. Arrivée au bord de l'abîme, après avoir dénoué 1 "écharpe blanche qui entourait ton cou et qui flottait sur tes épaules, tu la jetas en souriant à Maurice qui la saisit, tu le ramenas sans effort, et il m'apparut radieux et transfiguré. Voilà mon rêve : qu'en penses-tu, ma fille ?

Un pâle rayon efllcura les lèvres de Madeleine, qui demeura pensive et ne répondit pas. La marquise mourut le lendemain, ou, pour mieux dire, elle s'éteignit entre les bras de la jeune Allemande, tant sa belle âme passa doucement à travers un dernier sourire.

— Petite, avait-elle dit assez gaiement quelques heures avant d'expirer, je ne t'ai pas oubliée dans mon testament. Puisque tu as du goût pour la miniature, je t'ai légué mes couleurs et mes pinceaux. Tâche avec cela de trouver un mari.

En effet, à l'ouverture du testament, Madeleine •reconnut que madame de Fresnes avait dit vrai. Seulement, à ce petit legs la marquise avait ajouté le domaine et le château de Valtravers , laissant

encore une assez belle part à ses héritiers naturels qui n'en avaient d'ailleurs aucun besoin.

C'est ainsi que cette jeune et belle personne put rentrer en souveraine dans^ cette maison où|, par un soir d'automne, cinq ans auparavant, elle s'était présentée, son petit paquet sous le bras.

Moins enivrée qu'on ne pourrait le croire de sa nouvelle position , Madeleine rentra pieusement dans ce château où tous les serviteurs qui l'avaient vue grandir et qui l'aimaient la reçurent à légal d'une jeune reine. Elle y vécut comme par le passé, modestement, sans ostentation, uniquement préoccupée du bonheur des êtres confiés à ses soins. Son autorité ne se révéla que par la profusion des bienfaits qu'elle répandit autour d'elle ; autrement, il eût été difficile de soupçonner laccroisseraent de sa fortune t ou eut dit encore la

petite orpheline recueillie par la charité de son oncle. Elle avait déclaré tout d'abord qu'elle entendait que rien ne fût changé à l'ancien train de vie de la maison, et que toutes les habitudes du bon chevalier fussent respectées, absolument comme s'il ne fût pas mort et qu'il dût revenir d'un instant à l'autre , Pour sa part, elle n'avait pas voulu d'autre appartement que la chambrette où s'étaient écoulés les derniers jours de son adolescence et les premières années de sa jeunesse. Lorsqu'on venait prendre ses ordres sur quelque chose d'un peu sérieux , elle ne manquait jamais de se consulter avec ses gens pour savoir ce qu'en pareille circonstance aurait décidé M. le chevalier. S'il lui arrivait de conseiller ou de réprimander (ce dernier cas était bien rare) , elle s'y préparait toujours par quelque phrase pareille à celle-ci : <t Je crois, mes enfants, que voici ce qu'aurait dit ou fait votre excellent maître, M. le chevalier. » Elle répétait souvent que la meilleure manière d'honorer la mémoire des êtres que nous avons aimés est de ne rien faire de ce qui aurait pu les alïligcr, et de se demander avant d'agir ce qu'ils en penseraient, s'ils étaient encore présents. Enfin , lorsqu'eHc parlait de Maurice, ce n'était qu'avec respect et comme d'un jeune roi dont elle administrait le royaume pendant sa minorité. Elle était moins reine que régente.

Le bruit de sa prospérité s'étant répandu'dans le pays, Icsépouseurs n'avaient pas tardé à se présenter. Valtravers était devenu comme une Mec- (fue ou comme un Saint-Sépulcre désigné à la l»iété fervente de tous les célibataires du dépar-

tement. Pendant quelques mois , on put voir une longue file de ces pèlerins se dirigeant vers le saint lieu pour y faire leurs dévotions. Petits hobereaux, gentillàtrcs ruinés , fils de famille, garçons jeunes et vieux , qui dans sa carriole d'osier , qui sur ses pattes de héron , qui sur une rosse efflanquée, ils accoururent de tous les points de l'horizon en récitant leurs patenôtres. Quoique sérieuse et réfléchie , Madeleine avait cette bonne et franche gaieté qui procède naturellement d'une conscience pure, d'un cœur droit et dun esprit sain. Elle répondit à ces fidèles que c'était un spectacle édifiant de voir qu'une pauvre orpheline fût devenue tout dun coup l'objet dun culte si pur , d'un empressement si désintéressé. Elle s'était bien laissé dire en Allemagne que la France était la patrie des âmes pieuses et des cœurs généreux, mais elle n'avait pas soupçonné jusqu'ici qu'on y poussât si loin la religion de l'infortune. Touchée jusqu'aux larmes , elle n'avait qu'un regret , c'était de se trouver assez heureuse dans son humble condition pour ne pas vouloir l'échanger contre le rare honneur qu'on venait lui offrir. Ainsi se virent congédiés tour à tour ces dévots et pieux personnages.

Au demeurant , Madeleine avait toujours sérieusement répondu dans le même sens toutes les fois que le chevalier ou la marquise lavaient pressée de se marier. Cette enfant avait décidé qu'elle ne se marierait pas. Si tel était son goût, je l'approuve , n'ayant jamais compris le petit ridicule qui s'attache aux filles vieillies dans le célibat. Ne semblerait-il pas qu'un mari soit une denrée à

la fois si indispensable et si rare qu'on ne puisse s'en passer, et qucn même temps on coure le risque de n'en point trouver? Il nest guère de laide ou pauvre créature qui n'en ait rencontré sur sa route ; mais j'estime celle qui s'est résignée à vieillir dans la solitude plutôt que de consentir à mésallier son cœur ou son esprit.

Débarrassée de ses prétendants, Madeleine continua de vivre dans la retraite , partageant ses jours entre les soins de son petit empire, l'exercice de la bienfaisance et la culture des arts qu'elle aimait. Elle avait exhumé de la bibliothèque de son oncle quelques bons vieux livres qui achevèrent de mûrir son intelligence. Dans sa gravité souriante, dans sa beauté calme et sereine , elle représentait à vingt et un ans la grâce et la raison , le bon sens et la poésie , pareille aux fleurs qui pompent le suc de la terre par les racines de leur tige, et qui boivent en même temps dans leur calice embaumé la rosée du ciel. Elle était pieuse aussi , et chaque dimanche elle allait entendre la messe à Neuvy-les-Bois. Elle visitait volontiers ce méchant village qui l'avait vue si délaissée, où maintenant elle avait ses pauvres et ses orphelins qui la bénissaient. A la sortie de l'église, elle oubliait rarement d'cnti'er chez la bonne fermière qui lui avait charitablement offert de goûter le lait de ses vaches. Quant à M. Pierrot, elle ne put jamais réussir à l'apprivoiser. Soit qu'en sa présence il se sentit bourrelé de remords, soit plutôt dans la crainte qu'elle ne lui réclamât la pièce d'argent qu'il avait si bien gagnée , le drôle se sauvait à toutes jambes du plus loin qu'il l'apercevait.

Quand les teintes funèbres que la mort laisse après elle se furent dissipées autour de Madeleine, quand le temps eut changé en ombres souriantes les spectres de sa douleur, celte jeune fille aurait pu s'estimer heureuse entre toutes, sans une préoccupation incessante qui Tobsédait au sein de son bonheur. Que faisait Maurice? que devenait-il? Depuis la mort de son père, il n'avait donné signe de vie que par Téclat de ses désordres toujours croissants. Avant de prendre possession de Valtravers, cédant à l'entraînement d'une délicatesse adorable, que les esprits élevés n'auront pas de peine à deviner, et que les natures médiocres s'épuiseraient vainement à comprendre, Madeleine lui avait écrit pour s'excuser de sa fortune. Cette lettre qu'il avait dû porter respectueusement à ses lè\Tes, à moins qu'il ne fût déjà mort à tout sentiment de vertu, était demeurée sans réponse. Et cependant, malgré tant de raisons pour le repousser de son cœur, quoi qu'il eût fait et quoi qu'on eût dit, 3Iadeleine cherchait encore ce malheureux jeune homme d'une pensée inquiète et troublée : elle le retrouvait dans ses rêves tel qu'il était le soir d'automne où pour la première fois il lui avait ouvert la porte hospitahère. Elle n'était alors qu'une fillette ; mais , à cet âge où nous autres hommes nous ne faisons qu'échapper aux amusements du bei'ceau , on ne sait pas ce qui germe déjà dans ces cœurs de quinze ans. Les filles n'ont point d'enfance, et, si jeune que soit sa femme, à moins de l'avoir vue naître et grandir, il n'est pas un mari qui doive se flatter d'avoir recueilli le premier parfum de son âme.

Dieu, qui voit le diamant se former dans les entrailles de la terre et la perle éclore dans le gouffre de l'océan , Dieu seul a pu savoir ce qui se passa dans le sein de cette enfant depuis la première rencontre. Madeleine avait longtemps refusé de croire que Maurice fût tombé aussi bas qu'on l'assurait. Longtemps elle l'avait défendu contre tous , même contre son père si indulgent, contre la marquise si bonne.

Enfin , lorsque , après avoir vu les jours du chevalier abrégés et le domaine des aïeux vendu publiquement aux enchères, elle avait dû se rendre à l'évidence, ce jeune homme n'en était pas moins resté la secrète pensée, le roman caché de sa vie. Ces préoccupations avaient redoublé d'intensité depuis que Madeleine, rentrée à Valtravers , retrouvait à chaque pas les traces vives de cette jeunesse qu'elle avait connue déjà si impétueuse, mais si charmante encore en ses ardeurs. Dans l'appartement qu'il avait habité, rien n'était changé depuis son départ. Elle y passait souvent de longues heures , tristes parfois et parfois enchantées. Dans le parc, elle s'asseyait sous les arbres qu'il avait plantés. Traversait-elle la cour du château, les chiens de chasse accouraient lui lécher les mains. Gagnait-elle les bords de la Vienne, pardessus les haies elle apercevait les chevaux qu'il avait montés, et qui paissaient en liberté dans les grasses prairies. La foret entière n'était remplie que de sa seule image. Il avait sculpté lui-même les boiseries de chêne de la salle à manger. Ce n'est pas tout. Il y avait à Valtravers une bonne et brave créature, qui n'avait jamais quitté le manoir,

où elle était née presque en même temps que Maurice. Ils avaient sucé tous deux le même lait, ce qui, dans nos provinces, établit toujours entre enfants une espèce de fraternité. Le chevalier , qui l'aimait, avait fait donner une sorte d'éducation à cette fille, qui avait eu le rare esprit d'en profiter peu et de demeurer tout bonnement ce que la nature l'avait faite, propre, active, alerte, avenante, ayant son franc parler, réjouissant la vue par sa belle santé , et rappelant de loin Dorine et Marinette. On ne lui connaissait guère d'autre défaut que d'être quelquefois trop bruyante dans l'elFusion de ses sentiments, naturellement exaltés. Ce n'était pas de l'amour qu'elle avait pour son frère de lait, c'était une adoration véritable. Elle trouvait tout simple qu'il eût mangé son bien suivant ses goûts, et ne s'étonnait que d'une cbose : c'était qu'on se permit de s'en étonner. Au lieu de le vendre, il eût mis le feu au château de son père, qu'Ursule aurait sans hésiter déclaré le trait admirable. Il eut fait rôtir ses fermiers en manière de distraction, qu'elle eût jugé le cas tout au plus singulier. Elle s'était prise tout d'abord pour Madeleine d'une affection à peu près pareille. Aussitôt qu'elle avait appris qu'une petite Allemande , orpheline, cousine de Maurice, venait d'arriver au château, elle était accourue, s'était jetée sur elle, et avait failli la noyer dans ses larmes. Elle était belle surtout, quand serviteurs ou gens de ferme s'avisaient de paraître douter devant elle des vertus du jeune chevalier. Une lape par-ci, un soufflet par-là , cela ne lui coûtait pas : elle avait le poing ferme -, les plus hardis n'osaient s'y frotter.

31adcleinc se plaisait à causer avec elle. Quel charme l'y poussait? Il n'est pas besoin de le dire. Comme Ursule , de son coté , n'avait pas de plus grand bonheur que de parler de son jeune maitx^e, tout se trouvait aller pour le mieux. Il ne se passait guère de jours où Madeleine ne la fît appeler. Une fois assises toutes deux dans l'embrasure d'une fenêtre, l'une brodant, l'autre faisant des reprises, on en venait vite à Maurice. Ursule racontait d'abord les premières années de ce jeune homme. C'était toujours ïa même chose, mais ce que l'une ne se lassait pas d'entendre , l'autre ne se lassait pas de le répéter. En remontant le cours des souvenirs , insensiblement on arrivait à l'heure présente. Ursule représentait son frère de lait comme un agneau sans tache : elle prédisait son prochain retour. Madeleine secouait la tête. Cependant la métairie du Coudray n'avait pas été mise en vente; Maurice n'avait donc pas dit au pa)^s un éternel adieu.

Ce dernier espoir se brisa. On apprit un jour que le Coudray était en vente, et comme un malheur ne marche jamais seul, le même jour, un événement plus imprévu jeta le trouble et la consternation dans la petite colonie. Un homme de loi vint signifier h Madeleine qu'un neveu de madame de Fresnes , qu'on croyait mort depuis plusieurs années, avait reparu dans la contrée, qu'il attaquait le testament de sa tante , et qu'à partir de ce jour les hostilités commençaient'.

A quelque temps de là ,- Madeleine se promenait un soir dans les allées du parc. Elle marchait

lentement seule et triste , préoccupée. Quoiqu'il fut impossible de prévoir l'issue du procès entamé, bien qu'elle répugnât aux soucis flétrissants qu'entrainent ces sortes d'affaires , ce n'était pourtant pas le soin de sa fortune qui l'agitait ainsi. Son premier mouvement avait été de sortir tète levée de ce château ; si elle s'était résignée à défendre ses droits , ce n'avait été que par respect pour la mémoire de ses bienfaiteurs. Maintenant , quoi qu'il arrivât , elle avait fait son devoir. Le reste ne l'inquiétait pas. Que lui importait désormais ce manoir où Maurice ne reviendrait jamais? Elle ne l'avait jamais considéré que comme la propriété de son cousin -, durant près de trois ans, c'avait été le rêve de sa vie et la joie de son âme de penser qu'un jour viendrait où l'enfant prodigue serait réintégré par elle dans le domaine de ses pères.

Lui, cependant, que faisait-il? Au tournant d'une allée, Madeleine le vit devant elle. C'était bien lui, c'était Maurice, mais si pâle et changé, qu'on eût dit le spectre decejeune homme. Hélas ! il n'était plus, en effet , que le spectre de lui-même. Madeleine , éperdue , voulut se jeter dans ses bras, son émotion échoua contre l'attitude glacée de cette morne figure. Après avoir fait remarquer que la soirée était fraîche , il offrit à sa cousine de la reconduire au château. Tandis qu'à son bras tremblait Madeleine , il marchait d'un pas assuré. Il monta sans hésiter les degrés du perron. Seulement, lorsqu'il entra dans le salon et que Madeleine lai dit : «c C'est ici que votre père est mort! i» ses jambes parurent fléchir, il cacha sa face entre ses mains.

— Ah ! te voilà , toi ! dit-il à Ursule , qui Tétouffait de ses embrassements.

Après quelques compliments banals à l'adresse de sa cousine , il raconta que , près de partir pour un long voyage d'où il espérait ne pas revenir , il avait voulu revoir une dernièiT fois la maison de son père et dire adieu à tout ce qu'il avait aimé. Au bout d'une heure, il se retira dans sa chambre , la jeune fille ayant exigé qu'il ne cherchât pas d'autre gîte.

— Ah ! le malheureux ! ah ! le malheureux ! s'écria-t-elle en fondant en larmes et en éclatant en sanglots.

Pour Ursule, elle était changée en pierre.

3Iaurice , en venant à Valtravers, était décidé à n'y passer que quelques heures ; il devait en repartir aussitôt et retourner à Paris, pour régler ses affaires et achever les préparatifs du long voyage qu'il méditait. Sur l'insistance de sa cousine , il consentit à demeurer quelques jours auprès d'elle. Pendant ce temps , Madeleine put observer les ravages qui s'étaient faits chez ce jeune homme moins encore sur sa figure que dans son cœur et dans son esprit. Elle le vit souvent sombre, morne, railleur, rarement affectueux et bon. Il parut pourtant se préoccuper des intérêts de sa cousine. Un soir , pour l'acquit de sa conscience , il feuilleta du pouce les pièces du procès , estima l'affaire en bon chemin , et déclara , sans en rien savoir, que c'était chose jugée d'avance.

— C'est vous que cela regarde , mon ci)usin, lui dit la jeune fille en souriant.

— Moi ! ma cousine.

— Ignorez-vous que , depuis la mort de votre père , ce domaine n'a pas changé de maître ?

— Oh ! mon Dieu ! ma cousine , répliqua Maurice d'un ton indifférent, vous feriez là de la générosité en pure perte. Il faut bien vous dire que je pourrais avoir tous les châteaux de France sans être pour cela plus heureux.

— Vous êtes donc malheureux , Maurice ? demanda la jeune fille d'une voix si douce et si triste, qu'elle eût amolli un cœur de rocher.

— Moi , ma cousine ! je suis le plus heureux des hommes,

A ces mots il partit de cet éclat de rire strident et sec qui est le cri de l'impuissance et du désespoir.

Le lendemain , Madeleine apprit que Maurice était parti sans lui dire adieu. Il est vrai que , de retour à Paris , il lui écrivit pour s'excuser de ce brusque départ. Deux mois après, il écrivit encore. Ses préparatifs étaient achevés ; dans quinze jours, il partait enfin. Sous une apparence railleuse , ces deux lettres se ressentaient du mauvais état de son âme. La dernière surtout respirait un sombre découragement et de plus sombres espérances. A la première , Madeleine s'était sentie triste jusqu'à la mort; à la seconde, elle fut frappée dépouvante.

Pendant ce temps, la ])rocédure allait son train ; tous les pieux pèlerins dont 3Iadeleine avait repoussé les vœux se réjouissaient déjà du mauvais tour que prenaient les affaires de la petite Allemande. Madeleine était seule à ne pas s'en préoccuper.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, Maurice était prêt à partir pour un bien Ions; voyage en elïet, puisque de tous ceux qui sont partis ])0ur le l'aire, pas un n'est encore revenu, et qu'à Ihcurc du dé])art, les plus intrépides ont senti leur cœur se glacer et leur front pâlir d'épouvante. Toutes ses dispositions étaient prises ; il ne lui restait plus qu'à dire un éternel adieu à ce monde qu'il allait quitter pour un monde meilleur , à ce qu'on assure , et comme il est permis de le croire , sans trop présumer de la bonté de Dieu. Maurice était arrivé là par une pente insensible , mais sûre. C'est une liistoire si connue , si commune , tant de fois déjà racontée par des voix plus éloquentes que la nôtre, qu'il suffira d'en esquisser les principaux traits.

Voyez ce jeune liommc; il a vingt ans au plus. Il entre dans la vie qu'il n'a fait jusqu'ici quentrevoir à travers les sonses encbantés de la solitude

où il. a grandi. Son enfance s'est écoulée à l'ombre du toit paternel , dans la profondeur des vallées. La nature l'a bercé sur son sein : Dieu n'a placé autour de lui que de nobles et pieux exemples. Le voici qui s'avance, escorté de tout le riant cortège que traîne la jeunesse après elle. La grâce réside sur son front ; l'illusion habite dans son sein ; comme une fleur éclose sous le cristal de l'onde , au fond de son regard on voit la beauté de son âme. Il croit naïvement, sans efforts, à toutes les passions honnêtes , aux tendresses sans fin et qui se perpétuent par delà le tombeau , aux serments échangés à la clarté des nuits sereines. Il n'a qu'une ambition, c'est l'amour. Eh bien ! tandis que vous vous demandez sous quel souffle assez embaumé de si précieux trésors achèveront de s'épanouir, tandis que vous cherchez quelle est la Béatrix dont la main assez pure osera cueillir cette virginité cliarmante, tout cela est déjà la proie de quelque cœur vicieux et corrompu. Les Béatrix n'arrivent jamais à temps , et lorsqu'enfm l'ange se présente , il ne lui reste plus qu'à glaner où le démon a moissonné.

Telle fut la première expérience que fit Maurice du monde et de la vie. Quelques femmes , elles sont rares , ont reçu du ciel le don d'ennoblir et de féconder tout ce qui les approche : la douleur même qui nous vient d'elles est bénie. D'autres , au contraire, plus nombreuses , ont la funeste propriété de ces eaux qui pétrifient en peu de temps tous les objets déposés dans leur sein. Malheur ! ah ! trois fois malheur au jeune homme confiant et crédule qui s'est pris au char-

me fatal , trop souvent répandu autour de ces créatures décevantes ! Maurice y perdit la meilleure portion de liii-mcme , et , comme c'est le propre des âmes faibles et ardentes de toucher à tons les extrêmes , il sortit de là en insultant à l'humanité tout entière. S'il est de nobles cœurs qui se retrempent et se purifient dans le sang même de leurs blessures, il en est d'autres qui s'y aigrissent et finissent par s'y corrompre. Maurice n'imagina rien de mieux que de donner tète baissée dans cette sorte de philosophie railleuse qui consiste à persiiïler les sentiments qu'on appelle exaltés, et à considérer comme des chimères tout ce qui ne rentre pas dans le cercle des jouissances uiatérielles : philosophie d'antichambre autrefois réservée aux valets dans les comédies , à l'usage des Frontin et des Gros-René , et dont certains beaux-esprits de nos jours ont eu la prêtent ion de faire la doctrine de la raison , la théol'ic du bon goût et de l'élégance. Ces âmes avortées n'ont d'autre occupation que de rabaisser à tout propos ce qui relève la nature humaine, estimant que les mots d'enthousiasme et de poésie, d'iiéroïsuie et d'amour, de patrie et de liberté, n'ont été créés que pour servir à l'amusement de leur médiocrité. Maurice devint bientôt un des disciples les jjhis fervents de ce scepticisme moqueur. Une fois sur cette pente , on va vite. D'abord on se persuade aisément que ce n'est qu'un jeu, et en effet pendant longtemps ce n'est qu'iui jeu. Quoi qu'on dise pour prouver le contraire, on a toujours en soi, dans toute leur virtualité, ces seuliments dont on fait si bon marché

Oo

d ailleurs. On sait quà l'occasion on les rclrouvera, et qu au premier appel un peu sérieux aucun deux ne fera défaut. On se repose là-dessus, et Ion ne s'aperçoit pas qu"à ces forfanteries de vice , à ces parades d'incrédulité, le sens moral se dégrade ; on découvre un beau matin quà force de scntendre railler et pcrsilller, cessejiliments sur lesquels on comptait comme sur un corps de réserve ont pns le parti de plier bagage et de déloger sans bruit. Ainsi, après avoir "commencé par valoir mieux au fond qu'on ne se jdaisait à le laisser croire, on finit par être en réalité ce qu'on a voulu paraître.

Maurice se tournait encore de temps en temps vers Valtravers ; mais trop de liens l'enlaçaient et e pressaient de toutes parts. Une fois qu'on a mis le pied dans les broussailles de la vie, il n'est pas aisé d'en sortir. Les lettres de son père l'irritaient sourdement ; quoique tendres et bien malernelles, les remontrances de la bonne marquise le faisaient, sourire de pitié ou bondir coommc un lion blessé. C'était fort la mode, parmi la jeunesse d'alors, de tenir en très-mince honneur ce qu'on avait autrefois la faiblesse de vénérer à Lacédémone. La Restauration finissait ; on touchait à cette crise sociale qui s'annonçait comme devant chan-icr la face du monde , et je ne sache pas qu'aucune époque ait poussé plus loin que celle-là le mépris de toute règle et l'absence de tout respect. A son insu , Maurice s'était impri'gné de cet esprit de révolte qui courait dans l'air, et vers lequel le poussaient naturelleraentles ardeurs de son sang et la fougu<' de son caractère. Hélas! qu'il v avait déjà

loin de ce jeune homme à celui que nous avons connu paré de tant de grâces et d'illusions, affectueux, charmant, bon pour tous! C'est qu'il en est de ces poétiques et fragiles organisations comme du verre, doux au toucher tant quïl est intact, mais tranchant dès qu'il est brisé.

Cependant Maurice ne faisait que battre le pavé de Paris , manger son blé en herbe , et cultiver son inteUigence tout juste assez pour n'avoir pas l'air d'être arrivé la veille du Congo. Au rebours des grands cœurs, qui, lorsqu'ils sont blessés profondément, s'enfoncent dans la solitude pour y guérir en silence ou pour achever d'y mourir, il s'était lancé à corps perdu dans le tourbillon des distractions vulgaires. Le désœuvrement et l'ennui qui succède aux orages de la passion l'y plongèrent chaque jour plus avant. Etrange remède aux plaies de l'âme , et qui consiste à les laver avec la fange du ruisseau! Il est à plaindre, le jeune homme qui ne sait pas respecter sa douleur; il montre, en l'outrageant, qu'il ne méritait pas d'être heureux. Beau , généreux , prodigue , celui-ci ne tarda pas à se faire un nom dans ce monde équivoque, où se sont réfugiées les mœurs de la régence, moins l'élégance des manières et le charme du savoir-vivre. On parla de ses duels et de ses chevaux , de ses dettes et de ses succès dans les ruelles. De chute en chute, un jour il se rencontra face à face avec la débauche. Il regarda le monstre sans pâlir , et lui jeta le reste de sa jeunesse à dévorer.

Ce fut au milieu de ces déserdrcs que le surprit a dernière lettre de son père. Cette let^^e était

belle et touchante, sans vaine colère ni puérile déclamation. Maurice, en la lisant, sentit, sous

I aiguillon du remords, se réveiller tousses nobles instincts. A cette voix auguste et chère , ses sanglots éclatèrent , des larmes jaillirent de ses veux un cri d amour sortit enfin de ce cœur depuis longtemps silencieux et fermé. Il allait partir, il partait, il s'arrachait aux funestes étreintes, quand

II apprit que son père était mort. Jeunes et pleins de jours, trop souvent nous oublions au loin que

es jours de notre père sont comptés; nous remettons de mois en mois à nous acquitter en tendresse, et presque toujours c'est sur une tombe que nous apportons avec nos pleurs roffrande diine piete tardive.

Maurice fut atterré. Il eut la fièvre et le délire Sous prétexte de le consoler, ses amis , disons mieux ses complices, se pressèrent à son chevet, si bien que le coup qui semblait devoir achever de rompre les mauvais nœuds ne servit qu"à les resserrer plus étroitement que jamais. Que serait-il allé taire d ailleurs à Valtravers? Après d'inutiles efforts pour le dompter et s'en rendre maître il trouva plus commode de s'abandonner au flot bourbeux qui l'entraînait. C'est qu'il est rude à remonter , ce courant si facile à descendre ; c'est que le gouffre ou il conduit a d'étranges fascinations Ignorées de ceux qui n'ont navigué que dans del eaux pures et paisibles. Cependant, de plus en plus menaçante, la réalité commençait à le harceler. Les embarras se multipliaient autour delui, car le désordre des sentiments mène droit à tous les désordres. Pour apaiser l'hydre de la dette et combler

l'abîme béant sous ses pieds , Maurice dut lorc«;raent se rcsijçner à laisser vendre aux enchères le château où il était né et le domaine de ses pères. Bref , il en vint insensiblement à se mêler à ce groupe de roués éméritcs qu'on voit à Paris , sans patrimoine, sans carrière et sans position , jouant gros jeu , menant grand train , écrasant de leur fortune inexpliquée les honnêtes gens qu'ils méprisent et qui, Dieu merci! le leur rendent bien.

Quoi quon puisse faire pour y échapper, il vient inévitablement une heure où, créancier impitoyable, la destinée frappe à notre porte, son mémoire à la main. Vainement , lorsqu'elle se présente , s'aviserait-on de vouloir renouveler la scène de don Juan a\ec M. Dimanche; il faut , bon gré , mal gré, s'exécuter, et, séance tenante, régler ses comptes avec elle. On a dit , on a répété que l'homme est le jouet du hasard. Je ne connais pas, pour ma part , de logique plus serrée ni plus in- Uexible que celle de la vie humaine. Tout s'y lie , tout s'y enchaîne ; pour qui sait démêler les prémisses et attendre patiemment la conclusion, c'est bien certainement le plus rigoureux des syllogismes. Ainsi, pour Maurice, ce qui devait arriver arriva : l'heure fatale le surprit acculé dans une impasse, sans autre issue que le suicide ou le déshonneur.

C'était une âme pervertie , mais non pas une âme perverse. Au plus fort de ses débordements , on avait jju retrouver en lui le sceau de son origine, et, quoi(}ue singulièrement altérée, l'empreinte d'une grandeur native. Dans un monde où la pauvreté de réducal ion se prélasse au milieu du luxe des ameublements, dans cette tourbe de parvenus

où, comme dans les Précieuses ridicules, on peut voir des palefreniers se donnant des airs de marquis, ce jeune homme avait apporté, lui du moins, des laçons élégantes et chevaleresques, un esprit aventureux et fier. Dans la nuit profonde où il s'était égaré, il avait jeté de magnifiques éclairs. Entre les deux issues qui lui étaient offertes , il n hésita pas. Depuis longtemps d^ailleurs son suicide naoral était accompli : il ne lui restait plus qu a s ensevelir, et le morne ennui qui le consumait, le dégoût qu'il avait de lui-même plus encore que de toutes choses , devaient le pousser tôt ou tard vers ce vulgaire dénoùment , facile à prévoir dans une époque où il n'était pas rare de rencontrer des enfants de vingt ans qui désespéraient de la tie.

Sa résolution une fois prise, trop fier jusque dans son abaissement pour consentir à quitter l'existence comme un débiteur insolvable qui s'enfuit devant les huissiers , il fit vendre sa métairie du Coudray, à laquelle il s'était abstenu de toucher, uniquement en vue de Madeleine; car, bien qu'il n'eût gardé dans son sein qu'une image effacée de sa cousine, il avait pourtant prévu le cas où cette enfant serait tombée dans la pauvreté. Rassuré là-dessus, puisqu'il savait que Madeleine possédait en propriété légitime le domaine de Valtravers, il aliéna, pour acquitter les nouvelles dettes qu il avait contractées , l'unique et dernier débris de l'héritage paternel; puis, par ce vague besoin d émotions qui ne s'éteint jamais en nous, il voulut revoir, avant de mourir, le coin de terre où il était né.

Ce retourau lieu natal, sur lequel il avaitcomplé peut-être pour raviver en lui la jeunesse, ne servit qu'à lui montrer dans lout<' sa stérile nudité Tappauvrissemcnt de son être. A peine reconnut-il les sentiers où tant de fois il avait passé entre la niar- (juise et le chevalier; il revit sans émotion cette belle nature qu'il avait tîint aimée, qui l'avait vu jeune et beau comme elle. Quand il vint s'asseoir sur le seuil de la maison où son père était mort , pas une lai'uie ne tomba de son aride })aupièrc. Juste punition des âmes souillées qui , après avoir outragé tout ce qu'il y a de saint et de respectabb' ici-bas , s'avisent de venir un jour se désaltérer à la source des pures émotions ! Elles n'y trouvent (jue du gravier.

Croire que ce jeune homme allait se régénérer au contact de cette suave créature que nous appelons Madeleine, c'eût été s'abuser étrangement et se préparer d'amères déceptions. Lévite grossier (lu culte de la beauté sensuelle, que pouvait-il comj)rendre à cette beauté virginale? Non-seulement, en la revoyant, il ne l'ut pas touché de tant de grâce ; mais encore, après l'avoir examinée curieusement comme il aurait ])u faire d'un marbre ou d'un tableau, il reconnut que sa cousine manquait décidrmenf. de caractère. Tout ce qu'il é|)rouva près d'elle se réduisit à ce vague sentiment de gêne <'t de coutrainle qu'éprouvent presque toujours les débauchés, loi-squ'ils se rencontrent par hasard avec une femme chaste. Blasé depuis longtemps sur l'atlendi'issemcnt des adieux, il partit un matin comme il était venu, sans en rien dire à personne.

De retour à Paris, il se hâta de mettre ordre à ses affaires. Déjà, avant son départ, il avait réformé sa maison, congédié ses gens, vendu ses équipages. Le prix de la vente du Coudrav acquitta ses dernières dettes. Cela fait, il se trouva à la tête d'un millier déçus; c'était plus qu'il n'en fallait pour arriver au terme du voyage. Libre de tout soin, il se tint à l'écart, décidé à ensevelir dans la retraite le peu de jours qu'il lui restait à passer sur la terre. S"il avait mal vécu, il voulait du moins bien mourir, c'est-à-dire avec dignité, car il ne croyait à rien, et le malheureux ne se préoccupait pas plus de Dieu que des hommes. L'image de Madeleine elle-même n'éclaira pas d'un pâle reflet le soir anticipé de sa vie. Il ne se surprit pas une fois à penser avec mélancolie à cette douce figure. Dans son lâche égoïsmc, il ne se souvint pas qu'un procès remettait sérieusement en question la fortune de sa cousine et sa destinée tout entière.

L'heure approchait. S'il attendait encore, ce n'était pas qu'il faiblît ou qu'il hésitât. Seulement, après tant de fatigues et de vaines agitations, il s'oubliait à goûter le calme et le silence qui se font autour de la pauvre âme humaine, lorsque, près de partir et sa tâche accomplie, elle sait qu'elle n'a plus rien à faire ici-bas. Bientôt tout en lui parut annoncer la résolution arrêtée d'une fin'proehaine. Il avait écrit à Jïadeieine la lettre des derniers adieux. Ses pistolets étaient chargés; plus d'une fois il en avait appuyé sur son front les lèvres de bronze, comme pour s'essayer au baiser glacé de la mort. Enfin, cl c'est là qu'on aurait pu

voir quil touchait au moment suprême, il s'occupa d'anéantir tous les vestiges de son passe, afin de n'avoir à laisser qu'un cadavre aux commentaires de la curiosité.

Sorti le matin de Paris, il y était revenu le soir, ai)rès avoir erré tout le jour dans les bois de Lucienne et de la Celles. Jamais la vie n'avait pesé sur lui d'un poids si lourd ; il n'avait jamais senti si profondément le néant de son cœur, l'épuisement de ses facultés. Rentré chez lui , il prit une cassette et l'ouvrit ; les lettres qu'il avait reçues en des temps meilleurs s'y trouvaient (entassées pêlemêle, sans plus d'ordre et de soin qu'il n'en avait apporté dans rarrangenieutde toute son existence. Lettres de famille et lettres d'amour, fleurs desséchées, rubans fanés, boucles de cheveux, il y avait là tout le poëme de sa jeunesse. Quand il souleva

le couvercle d'une main moins pieuse et moins émue qu'il ne nous plairait de le dire, quoique inaccessible depuis bien des années aux sensations de celte nature, il ne put sempècher de tressaillir au parfum des jours heureux qui s'en échappa comme une bouffée de printemps. Parmi les quelques lettres qu"il relut avant de les offrir une à une à la flamme, le hasard glissa précisément celle que sa cousine lui avait écrite naguère à l'insu du chevalier et de la marquise, et qu'il avait laissée sans réponse. Pour la première fois, il la lut tout entière , en souriant çà et là au charme naïf qu'il y découvrait. Quand le feu eut tout consumé, Maurice retira de la cassette vide un médaillon qu'il regarda longtemps d'un air sombre. En y touchant, il avait frissonné comme au contact d'une vipère. En le reconnaissant, il fut saisi d'un tremblement nerveux ; son front se chargea de tempêtes, et de sinistres éclairs partirent de ses yeux , tout à l'heure éteints au fond de leur orbite. C'était le portrait de la première, de la seule femme qu'il eût aimée. La figure était belle, d'une beauté morne et latale : à l'examiner attentivement, on croyait voir un sphinx mystérieux proposant aux passants son cœur pour énigme , et dévorant les insensés qui se présentent pour le deviner. Après plusieurs minutes de farouche contemjdation, par un mouvement de haine et de colère, Maurice jeta loin de lui le mince et fragile ivoire qui alla se briser contre la plaque du foyer. Epuisé par ce dernier effort , il sétait affaissé sur un divan, son pàlfe visage caché entre ses mains. 11 demeura ainsi près d'une heure. En relevant la tète , il aperçut , de-

bout près de lui, Madeleine qui le regardait avec un triste et doux sourire. Il pensa d'abord que e'étîiitiine liiillucination de ses sens surexcités : un instant il crut voir lange de la mort venu pour 1 assister ; mais il nétait plus homme à s'arrêter longtemps à de si poétiques images.

— Vous! c'est vous, Madeleine! Que me voulezvous? que demandez-vous? Quelle fantaisie ou quel intérêt vous amène? De toute façon, ce n'est pas ici votre place.

— Oui, mon cousin, c'est moi, répondit la jeune fdle, qui ne parut ni troublée ni surprise de ces paroles dites coup sur coup d'un ton bref et presque brutal. C'est moi, ou plutôt c'est nous, ajouta-t-elle, car votre sœur Ursule est ici, à deux pas, dans votre antichambre. Je nai pu décider l'excellente créature à se séparer de moi. Peut-être ne vous déplaira-t-il pas de voir de temps en temps son honnête el bonne figure.

— Quelle idée vous a prises de quitter votre nid ? demanda brusquement le jeune homme. Quêtes-vous venues chercher dans cette ville infâme? Vous ne savez pas que lair qu'on y respire est empesté; vous ignorez qu'on y meurt de dégoût, de tiistesse et d'ennui. Ursule et vous, toutes deux à Paris! Pauvres enfants, j)artez bien vite; retournez à Valtravers, restez .\ l'ombre de vos bois.

—Mais, mon cousin, vous en parlez trop à votre aise, répli(|ua doucement Madeleine. A votre tour, vous ne savez pas que ce procès que je devais si bien gagner, je l'ai perdu en dernier ressort ; vous ignorez (jue Valtravers ne m'appartient plus,

t- rs -

et que j'en suis absolument au même point que le soir où vous m'avez rencontrée au fond de ces bois dont vous me conseillez l'ombrage.

— Vous avez perdu votre procès ! Valtravers ne vous appartient plus ! s'écria Maurice avec un sentiment d'épouvante.

— Mon Dieu ! oui , mon cousin. Ce n'est pas une raison pour insulter à la justice humaine. Ah ! le ciel m'est témoin que je ne regrette pas la richesse. Il m'est pénible seulement de penser qu'on n'a pas respecté la dernière volonté de notre chère et bien-aimée marquise. Je dois vous dire aussi que je m'étais bercée de l'espoir que ce domaine et ce château qui m'étaient échus retourneraient plus tard soit à vous, soit à vos enfants.

-^ Mes enfants n'auront besoin de rien , et ce n'est pas de moi qu'il s'agit, repartit Maurice d'un ton de plus en plus bref et cassant. Pourquoi n'avoir pas accepté cette métairie du Coudray que je vous offrais? Pourquoi me l'avoir laissé vendre? Pourquoi ne m'avoir pas dit alors que vous pourriez un jour vous trouver sans ressources? Ce jour est arrivé : qu'allez-vous devenir?

— Ne me grondez pas, mon cousin. Vous voyez bien que je n'ai pas douté de votre cœur, puisque c'est à lui que je suis venue m'adrcsser. Je vous jure que je n'ai pas un instant hésité. Je me suis dit : «' Mon cousin est désormais le seul appui qu'il me soit permis d'implorer en ce monde. Il sait que j'ai tendrement aimé son vieifx père , et qu'à tout prendre je suis une bonne hlle , digne peut-être de son intérêt. Je le connais, il est gène-

rcux. J'irai me mettre sous sa sauvegarde. Je suis certaine quil ne me repoussera pas. » Là-dessus , j'ai fait mon petit paquet, comme autrefois quand je quittai Munich ; puis, après m'ètre agenouillée sur le seuil qui m'avait été si hospitalier , après avoir dit un bien long , un bien triste adieu à la maison où j'avais achevé de grandir , à ces doux lieux que je ne devais plus revoir , je suis partie , et me voici. Maui'ice,nai-je pas bien fait? Pensezvous que j'aurais dû agir autrement?

Maurice ne répondit pas. Assis sur le divan en face de 3Iedcleine, il la regardait dun air de morne stupeur, comme un homme qui ne sait s'il veille ou sil est endormi. Il n'était pas besoin d'une rare perspicacité pour deviner sur son front ce qui se passait dans son âme. Madeleine ne parut pas s'en apercevoir. Elle ajouta pourtant avec une dignité souriante :

— Surtout ne craignez pas , mon cousin que je sois jamais un embarras sérieux dans votre existence. Je ne prétends gêner en rien vos habitudes ni votre liberté. J'ai des goûts simples et modestes; ma pauvreté ne sera guère lourde à votre fortune. Je vous prierai seulement de renoncer, pour quelque temps du moins, à ce long voyage que vous méditiez. Vous ne voudrez pas m'abandonncr seule et sans protection dans cette grande ville que vous-même vous dites infâme. Vous resterez, vous ne partirez pas. C'est votre noble père, c'est l'aimable marquise , qui vous en prient par ma voix; c'est aussi ma sainte mère qui , avant d'expirer, me confia au fils de sa sœur. Rappelezvous la lettre qu'en mourant elle me laissa pour

unique héritage. Si vous lavez oubliée, tenez, Mau- j rice, la voici, lisez-la. !

Le fait est que Maurice n'avait jamais lu cette | lettre. Comme c'était la seule chose qui lui restât de sa mère, le lendemain de son arrivée à Valtravers , l'orpheline ayant prîé son oncle de la lui rendre, le bon chevalier s'était empressé d'accéder j à ce pieux désir. Au milieu des préoccupations qui lagitaient déjà , il nétait pas surprenant que ce jeune homme ne se fut pas inquiété de vérifier j les titres qui constataient l'identité de Madeleine, j ni de connaître de quelle façon sa tante de Munich écrivait le français. C'avait été naturellement le moindre dé ses soucis. Son père lui avait dit : '( Voici ta cousine. > Maurice avait embrassé l'étrangère sans en demander davantage. Plutôt par embarras que par curiosité, il prit machinalement ! le papier que lui présentait la jeune fille, et, après l'avoir déplié d'une main distraite , il se mit à le parcourir d'un œil indifférent et sec.

Quoi qu'on puisse en penser et quoi qu'il en ! pensât lui-même , ce n'était pas un cœur profon- j dément endurci. Sous les callosités de la surface, il y avait quelques fibres qui n'étaient pas frappées i d'une paralysie complète, et qui pouvaient Aibrer ' encore au souffle d'une émotion puissante. Il avait surtout conservé, non pas, il est vrai , dans toute sa fraîcheur ni dans toute son intégrité , la plus ! précieuse et la plus funeste des facultés que l'homme ait reçues de la colère et de la raiséi'icorde ] divines, celle qui s'éveille en nous la première et I qui ne meurt qu'après toutes les autres, bienfait à j la fois et malédiction, poison et dietame, supplice

infernal, enchantement céleste, force surhumaine ajoutée à nos joies et à nos douleurs : en un mot, l'imagination.

En relisant cette lettre, dont les caractères, usés par les pleurs et par les baisers , avaient passé d'abord sous les yeux de son père, Maurice se rappela peu à peu tous les détails de la soirée d'automne où, pour la première fois, Madeleine lui était apparue. Il revit la forêt ombreuse , la clairière inondée des feux du couchant , la grille du parc , et , sur le perron dont la petite Allemande montait lentement les degrés , le chevalier et la marquise se levant pour lui faire accueil. Il s'émut à ces images ; un maigre filet d'eau vive perça les flancs arides du rocher ; mais, aux dernières lignes, qui ne s'adressaient qu'à lui seul, quand il lut ces mots : « Et toi , que je ne connais pas , mais que je me plaisais à réunir si souvent avec ma fille dans un même sentiment de tendresse et de sollicitude, fils de ma sœur, si ta mère t'a donné son âme, tu seras bon aussi et fraternel pour ma bien-aiméc Madeleine... » le rocher éclata , et pendant un instant la source , si longtemps captive , jaillit à flots abondants et pressés. Tandis que Maurice étouffait SCS sanglots entre les coussins du divan où il était assis, Madeleine le regardait en silence, debout, les bras croisés sur sa poitrine, l'air triste et grave, comme une jeune mère près du berceau de son enfant malade.

— Maurice, mon ami, mon frère, qu'avez-vous? demanda-t-elle enfin d'une voix caressante.

Il la fit asseoir près de lui, et lui prit les mains dans les siennes , et là , sous le coup de l'émotion

encore frémissante , il raconta de sa vie tout ce qu'il pouvait en raconter sans trop effaroucher l'àmc virginale suspendue à ses lèvres. Il dit la perte de ses illusions , les désordres où l'avaient précipité la douleur etTennui, ses égarements, sa ruine complète , son profond dégoût de l'existence , sa ferme résolution d'en finir; il dit tout. On peut se faire aisément une idée de ce que dut être ce récit. Maurice s'y posa, avec une secrète complaisance, en héros du désenchantement et en poétique victime des réalités de la vie , tant est grand l'orgueil de la faiblesse humaine ! Il courait alors par le monde des théories qui représentaient la débauche comme la seule voie qui soit ouverte àTénergie des fortes âmes. Maurice en toucha quelques mots. Il accusa la terre et le ciel, et bref, dans l'immolation qu'il fit de la société tout entière , il n'y eut guère que lui d'épargné.

3Iadeleine l'écoutaitd'un a ir de tristesse rcA^euse et de mélancolique pitié. Lorsqu'il eut achevé de parler , elle demeura longtemps silencieuse , dans une attitude pensive et recueillie.

— C'est une étrange histoire , dit-elle tout à coup assez gaiement en levant vers lui ses beaux yeux, dont les révélations qu'elle venait d'entendre n'avaient pas altéré un seul instant le limpide azur; malheureusement, je dois vous avouer, mon cousin, que je n'y ai pas compris grand'chose. C'est trop fort pour l'intelligence d'une pauvre fille qui arrive de sa province, ruelle a grandi simplement entre des cœurs honnêtes et contents de peu. On ne m'a pas habituée là-bas à des sentiments si extraordinaircB, et, malgré ses vicisaitudea, j'avais

cru jusqu'ici que la vie était encore un assez beau présent de Dieu. Ce que je vois de plus clair dans ce que vous venez de me dire, c'est que vous avez dissipé votre patrimoine , et (pje , si je n'ai rien , vous avez tout autant. Il n'y a pas là sujet à se désespérer. Seulement, à votre tour, qu'allez-vous devenir? que prétendez-vous faire? Vous tuer? vous ne le pouvez plus. Je ne suis pas venue m'adresser seulement à voire fortune. J'ai compté, en l)artant, moins sur votre or que sur votre affection. Quoique ruiné et pauvre comme moi , vous n'en serez p.is moins mon soutien légitime , mon appui naturel. Soyez vous-même votre juge. Nos mères étaient sœurs. Toutes deux sont là-haut qui nous voient et nous écoutent. Quand je parus sur votre seuil, votre père m'ouvrit ses bras, et je devins sa fille bien-aimée. C'est moi qui vous remplaçai près de lui, moi qui fus le dernier sourire de sa vieillesse. Je l'aidai à mourir , et ma main lui ferma les yeux. Cej)cndant, orpheline pour la deuxième fois , racAoici seule, sans ressource?, sans autre protection que la vôtre, dans un monde semé d'écueils et que je ne connais pas. Maurice , répondez : pensez-vous que votre vie vous appartienne?

F.crasé sous le poids des devoirs qui venaient d'éclater comme la foudre sur sa tête , aussi épouvanté de l'obligation de vivre qu'il l'eût été, en des jours plus heureux , de la nécessité de mourir , scellé à rexist<;nce comme un forçat qui , près de voir tomber sa chaîne , sent qu'on la lui rive au })ied |)lus étroitement que jamais , Maurice ne répondit que par une explosion de désespoir. Que

len

pouvait-il pour sa cousine, lui qui ne pouvait iitji pour lui-même ? De quel secours pouvait-il être, lui qui ployait sous le faix de sa destinée?

—Allez-vous-en ! partez 1 laissez-moi ! s'écriat-il avec exaltation. Respectez mon malheur, n'insultez point à ma détresse. Ihi rivage où vous êtes, n'appelez pas à votre aide un infortuné qui se noie; ne demandez pas d'appui au roseau battu par les vents.

—Ami, répondit Madeleine, appuyons-nous l'un sur l'autre , et nous résisterons aux vents contraires. Tendons-nous l'un à l'autre une main secourable , et nous échapperons ensemble au flot qui menace de nous engloutir; nous arriverons , d'un commun effort, au rivage où je ne suis plus , quoi qu'il vous plaise d'en penser. Voyons , Maurice , iïvcz du courage. Au lieu de vous pleurer et de vous ensevelir, relevez-vous. La mort n'est qu'uni; expiation stérile. Vivez , soyez un homme enfin. La réalité seule est féconde ; il ne s'agit que de savoir la comprendre et l'aimer. Nous sommes pauvres ; mais est-ce pour rien que nous avons reçu du ciel l'intelligence , la force et la santé ? Nous ferons, mon cousin, comme tant de gens qui nous valent, comme ont fait autrefois la marquise etJc chevalier. Nous travaillerons comme deux enfants du bon Dieu.

Cette perspective ne parut pas charmer Maurice, qui laissa échapper un geste \ioIent où se trahirent à la fois le dédain et la colère.

— Je ferai des bill»o((iu'ls , n'est-ce pas ? d.-inanda-l-il eu liaussant les épaiiies.

— Pourquoi j)as, mou cousin ? Votre père en a

bien fait. Il était tout aussi bon gentilhomme que vous, j'imagine.

Maurice se leva, fit deux fois le tour de sa cham- i brc, et vint s'arrêter brusquement devant Madeleine. , , .

Allons, Maurice, un bon mouvement ! s ecna

résolument la blanche et douce créature. 1

Eh bien ! ma cousine, soyez satisfaite, dit-il |

d'un ton peu affectueux, poli tout au plus. Je ferai pour vous ce que je n'aurais certes pas fait pour moi : je vivrai.

— Merci, mon cousin! dit Madeleine d'une voix | attendrie. Ah! vous êtes bon, et je savais bien que ; vous ne me repousseriez pas ! ajouta-t-elle en lui | prenant une main qu'elle pressa contre son sein ; ému. Je prierai Dieu matin et soir pour (lu'il ré- , pande sur votre tête la rosée de ses bénédictions.

— Bien, bien, ma cousine, répondit Maurice en retirant d'assez mauvaise grâce sa main, qu'il mit j dans son gousset. Dieu doit avoir fort à faire, et ce n'est vraiment pas la peine de le déranger pour si peu. Je vivrai, mais à la condition que, lorsque i nous aurons assuré votre destinée, je redeviendrai , libre et maître de la mien»e.

— C'est tout simple cela, dit la jeune fdlc. J"ai déjà des projets d'organisation ; nous en causerons l'raternellement. Je suis sûre d'avance que vous les approuverez. Le ciel et vous aidant, je ne demande pas plus de deux ans pour m'asseoir convenablement dans la vie. i'\

— Deux ans! vous demandez deux ans! s'écria le jeune homme avec un mouvement de stupeur qu'il ne chercha pus à dissimuler.

— Est-ce trop exiger de vous? Soyez sûr, mon ami, que je ne négligerai rien pour abréger ce temps d'épreuve, dit Madeleine en souriant tristement.

Maurice termina l'entretien par un geste d'héroïque résignation.

Sur ces entrefaites, Ursule n'y tenant plus, se précipita comme une trombe dans la chambre, et se jela au cou de son jeune maître, qui se déroba avec humeur aux bruyantes effusions d'une tendresse intempestive.

Debout dans l'embrasure d'une fenêtre, pâle, immobile et les poings serrés, il regardait tour à tour ces deux femmes; il se disait, sans périphrase, quïl les avait toutes deux sur 4es bras, et malgré lui, frémissant de haine et de rage, il sentait s'allumer dans son cœur des appétits de bêie fauve prête à se jeter sur sa proie.

Cependant il se faisait tard. On remit au lendemain le soin de régler l'avenir, et Maurice reconduisit Madeleine jusqu'à la porte du petit hôtel où les deux voyageuses étaient descendues. Il dut subir pendant le trajet les questions provinciales et les ébahissements saugrenus d'Ursule, qui, prenant l'éclairage des rues pour un signe non équivoque de publique réjouissance , et ayant vécu de tout temps dans l'intimité des saints du calendrier, demandait naïvement si c'était en l'honneur de saint Babolein qu'on avait illuminé la ville. Ces enfantillages , qui , dans d'autres circonstances , auraient singulièrement diverti Maurice, achevèrent de l'exaspérer. Il revint par les quais déserts, plongeant çh et là un regard avide dans l'eau noire

et profonde du fleuve, qui semblait l'attirer. Rentré dans son appartement, il alla droit à sa boîte de pistolets, qu'il ouvrit; il demeura quelques minutes à les contempler d'un oeil ardent et sombre.

— Dormez , dit-il enfin en abaissant lentement le couvercle; dormez, amis fidèles, jusqu'au jour de la délivrance, où je viendrai vous réveiller.

Le lendemain, après quelques heures d'un sommeil fiévreux, Maurice se leva, honteux de sa faiblesse, furieux contre Madeleine, exaspéré contre lui-même. Que lui importait, après tout , la destinée de sa cousine ? En bonne conscience , que devait-il h cette enfant? De quel droit, à quel titre était-elle venue s'imposer à lui? Etait-ce sti faut(; si elle avait perdu son procès ? Quoi ! parce qu'uni! tante (|uïl n"a jamais connue s'est avisée ,

avant de rendre l'àmc , dexpëdier en France une fillette dont il ne s'est jamais soucié, parce qu'une petite Allemande dont il soupçonnait à peine l'existence a frappé , par un soir d'automne , à la porte de Valtravers , le voici obligé de vivre et de se résigner au rôle de tuteur, au moment d'en finir et de se réfugier dans les bras de la mort ! Depuis quand les cousins avaient-ils mission d'escorter leurs cousines à travers la vie? Que feraiton de plus pour une sœur? Madeleine , d'ailleurs , n'était plus une enfant. Tout compte fait, elle avait bien de vingt-deux à vingt-trois ans ; à cet âge, les orphelines ont cessé d'être intéressantes. Celle-ci abusait décidément de l'avantage d'être sans famille. Et puis, franchement , que pouvait-il pour elle ? Ses ressources étaient épuisées ; il n'avait rien en propre, pas même les meubles de son appartement,qui représentaient le prix de ses loyers. S'il avait résolu de se tuer , c'est que c'était son bon plaisir; le fait est qu'au point où il en était arrivé , toute autre détermination l'eut mis dans un singulier embarras.

Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il vit sa cousine, accompagnée d'Ursule, entrer en souriant dans sa chambre. Madeleine était simplement vêtue d'une robe montante de coutil gris, sans autre ornement qu'une rangée d'olives d'ivoire partant du haut du corsage et se continuant le long de la jupe, qui tombait à plis droits jusqu'à terre. Un châle de crêpe de Chine blanc sans broderies dessinait les contours de sa taille et de ses épaules, qui avaient encore la svelte élégance et la grâce déliée des formes de l'adolescence. Deux nattes sévères

de cheveux descendaient le long de ses joues, dont un chapeau de paille à jour, doublé de taffetas cerise, encadrait la mate blancheur. Elle tenait à la main une ombrelle de moire bleue à manche de bois blanc tout uni ; un petit sac de filet pendait à son bras. Habitué depuis longtemps aux femmes magnifiquement harnachées , Maurice trouva que sa cousine avait l'air d'une grisette.

A peine entrée, comme si elle eût été dans le secret des hésitations de son cousin, Madeleine le fit asseoir près d'elle, et, sans lui laisser le temps de revenir sur ce qui avait été arrêté la veille, elle expliqua de quelle façon elle entendait l'arrangement de leur existence. Ils allaient s'occuper d'abord de trouver, dans un quartier silencieux, sous le mémo toit, deux petits appartements, lun pour Maurice, l'autre pour elle et pour Ursule, où ils s'installeraient simplement, ainsi qu'il convenait désormais à Ihumilité de leur condition. Madeleine avait sauvé de son naufrage quelques diamants qu'elle tenait de la bonne marquise, et qu'elle avait cru pouvoir emporter sans scrupule. Le prix qu'ils en retireraient devait suffire aux frais de leur installation et les mettre en même temps à l'abri des premiers besoins. Pourvu qu'elle se sentît dirigée par une main ferme, abritée sous un cœur fidèle, .Madeleine n'était pas embarrassée d'assurer sa vie ni de se bâtir un nid selon ses goûts. Elle avait, comme on dit communément , plus d'une corde à son arc. Elle brodait comme une fée, et faisait, au crochet, de menus ouvrages tissus d'or et de soie, d'une délicatesse et d'un fini vraiment merveilleux. Elle peignait sur bois des oiseaux et des fleurs qui,

passés au vernis, avaient le vif éclat des fleurs et des oiseaux des tropiques. Elle pouvait donner des leçons de piano et de chant. Enfin, grâce aux soins de madame de Fresncs, elle excellait dans la miniature : soit par respect pour la mémoire de la marquise, soit que ce fût en réalité la plus évidente et la plus sûre de ses ressources, c'était de ce coté qu'elle tournait son espoir. Il était donc à peu près décidé que Madeleine s'essaierait dans la miniature; elle se faisait une joie d'enfant de vivre à Paris comme autrefois l'adorable marquise avait vécu à Nuremberg. C'avait été de tout temps son rêve , on doit s'en souvenir.

Quant à Maurice , il demeurerait libre d'agir à sa guise et d'obéir à ses inspirations; elle ne lui demandait que de soutenir et diriger ses premita's pas dans le monde et dans la carrière où elle allait s'aventurer. Au bout de deux ans, ainsi qu'ils en étaient convenus, il recouvrerait son indépendance et redeviendrait maître de sa destinée. Seulement, jusque-là, Madeleine aurait le droit de s'appuyer sur lui comme s'il était son frère, et, autant pour échapper à la malignité des commentaires que pour donner encore plus de poids et d'autorité à la tutelle qu'il allait exercer, il se poserait en effet comme son frère vis-à-vis du public : pieux mensonge que le ciel verrait sans colère. Tout cela fut dit avec tant de verve et d'entrain, que Maurice ne trouva pas à placer une olijection ; avec tant de grâce et de belle humeur, qu'il ne put, de loin en loin , s'empêcher de sourire. Toutefois , quand la jeune fille eut achevé de parler, il secoua la tète de l'air d'un homme peu touché et peu convaincu ;

mais se levant aussitôt et lui prenant le bras sans hésiter :

— Mon cousin, dès aujourd'hui notre fraternité commence. Souvenez-vous, d'ailleurs, que votre père m'appelait sa fille , et que j'étais sa fille hienaimée. La journée est belle , |)rofîtons-en pour aller chercher sous quelque toit modeste deux gîtes à notre convenance. Vous avez le choix du quartier. Aussi bien, vous devez avoir hâte de sortir de cet apportement-dontle luxe insulte à votre pauvreté. Sortez-en le plus tôt possible, et, croyezmoi, Maurice, ajouta-t-elle gaiement, tachez d'y laisser cet air sombre et maussade qui n'est pas de votre âge , et qui vous va très-mal , je vous en avertis.

— Eh! oui, eh! oui, mon jeune maître, dit à son tour la bonne Ursule , il faut rire, jouer, se divertir. Vous n'avez pas vingt-neuf ans; vous ne les aurez qu'à laSaint-Nicaise.C'est le bel àge,jarnidieu ! Vous verrez quel joli petit ménage nous ferons à nous trois, et quel soin j'aurai de vous deux. Allez , tout n'est pas perdu, puisqu'il vous reste la santé , la jeunesse , et votre sœur de lait pour vous faire , comme à Valtravers, de ces galettes de blé noir et de ces crêpes que vous aimiez tant.

Cependant Madeleine entraînait Maurice , qui montrait, en se laissant condinre, l'empressement d'un condamné qui va se faire trancher la tète. Près de franchir le pas de la porte, il se retourna et vit Ursule qui se préparait à le suivre.

— Ah ça! est-ce que tu sors avec nous, loi? de-

manda-t-il brusquement en l'examinant de la tête aux pieds.

— Comment! si je sors avec vous! s'écria la bonne fille avec un naïf étonnemcnt. Mon jeune maître , pensez-vous que ce soit pour bayer aux corneilles que j'ai pris mes habits de fête?

~ Mais, malheureuse, lui dit Maurice avec une sourde fureur qu'il contenait à peine , tu ne sais donc pas , tu ne veux pas comprendre que tu vas être regardée comme une bête curieuse dans toutes les rues où nous passerons?

— J'y compte bien, mon jeune maître, répondit Ursule en se rengorgeant. Pour ma part , je ne serais pas fâchée de montrer à vos Parisiens de quel bois sont faites les filles de Valtravers. En me voyant, on dira : « Voici la sœur de lait de M. Maurice, » et, sauf votre respect , j'ose croire que ça vous fera quelque honneur , ajouta-t-elle en lui tirant une révérence.

Résigné à vider le calice jusqu'à la lie, Maurice ne répliqua cette fois que par un geste de morne désespoir. Quelques instants après, ils marchaient tous trois le long des boulevards , Madeleine au bras de son cousin, Ursule suivant de près, le corsage en avant, le visage épanoui et le poing sur la hanche, fendant ainsi les flots de la foule comme un navire à toutes voiles et paré de tous ses signaux. C'était précisément une de ces journées splendides où Paris ouvre ses cages dorées et lâche ses plus > jolis oiseaux, un de ces gais soleils qui font éclore sur les pavés éclatants de la grande ville toute une population déjeunes élégants et de femmes sourian-

f«s. Au vif regret d'Ursule , qui obtenait déjà un succès complet , et dont chaque pas était marqué ])ar un véritable triomphe, Maurice s'empressa (h^ (juitter CCS parages qui Tavaient vu tant de l'ois étalant le luxe cfl'réné de ses maîtresses et de ses chevaux. La place, à vrai dire, n'était plus tenable. Sans parler de son costume, qui ameutait la curiosité des passants, Ursule, croyant son jeune maître connu dans Paris comme h Neuvy-lcs-Bois , lui adressait de temps en temps, et à hante voix, quelque question ébouriffante, afin qu'on vît bien clairement ([u'clle était de sa compagnie. D'autres fois, quand la foule devenait trop compacte , elle se cramponnait aux basques de son habit dans la crainte de le perdre et de s'égarer. De loin en loin, Maurice se retournait Ix demi et lui lançait un regard foudroyant auquel la brave fille répondait naïvement par nn bon sourire ou par quelque grosse gentillesse de sa façon. Le malheureux était au supplice. Il avait bien songé tout d'abord à promener sa honte en voiture ; mais sa cousine avait fait observer que de si grandes manières ne convenaient plus à leur humble fortune. Le ciel était pur, les pavés étaient secs, et le simple bon sens (lisait qu'on ne cherche pas des appartements en carrosse. Pour Madeleine, commme une bergeronnette sur le bord d'un étang, elle s'avançait d'un pied léger, sans être ni troublée , ni surprise du bruit et du mouvement qui se faisaient autour d'elle, n'ayant pas lair de s'apercevoir de l'humeur de sanglier que son compagnon ne prenait guère la peine de cacher , uniquement préoccupée de l'existence qu'ils allaient organiser ensemble , et

laissant voir la joie d'une jeune épousée qui court pour monter son ménage.

Ils gagnèrent ainsi la rive gauche. Près du guichet du Louvre , au moment où ils débouchaient sur les quais, ce que Maurice redoutait le plus arriva. S'étant rangé pour laisser passer une calèche découverte qui s'avançait au grand trot de deux chevaux de Mecklembourg, il fut reconnu par une société joyeuse qui se faisait traîner au bois. C'était la plus fine fleur du monde où il avait vécu. Par un mouvement do respect trop profond pour être sincère, quatre ou cinq folles têtes s'inclinèrent gravement devant lui, et, quand la voiture eut passé en lui jetant un parfum pénétrant de cigare et de patchouly , le pauvre garçon, encore immobile à sa place, entendit un long éclat de rire. En cet instant , d éprouva une vive démangeaison de jeter Ursule et Madeleine dans la Seine.

Quoique pâle et tremblant de courroux, Maurice continuait donc de marcher vers le but que lui avait marqué Madeleine. Puisqu'elle voulait se retirer dans un coin de Paris honnête et recueUli, il avait pensé que les environs du Luxembourg pourraient réaliser les vœux de sa cousine. Après avoir cherché vainement, dans les rues adjacentes, un logis qui convînt à la fois aux poétiques instincts et aux modestes ambitions de la jeune Allemande, ils dînèrent sobrement aux alentours de rObservatoire, ce qui ne contribua pas à égayer l'humeur de Maurice, que des ascensions de cinq étages trop répétées avaient disposé à un dénoùment moins fragal. Il but du bout des lèvres, mangea du bout des dents. Urside dévora, c'est le mot;

Madeleine déclara n'avoir fait de sa vie un repas si charmant. Comme ils s'en retournaient, cherchant encore à droite et à gauche s'ils ne découvraient pas une maison qui les attirât, ils s'enfoncèrent d'un commun accord dans une rue dont l'aspect tout agreste avait séduit Madeleine aussitôt : rue solitaire, aboutissant d'un côté au boulevard des Invalides, de l'autre à cette rue du Bac dont madame de Staël a rendu le ruisseau célèbre. C'était la rue de Babylone , ainsi nommée , soit à cause de ses jardins, soit parce qu'elle aurait été habitée autrefois par l'évéquc de l'antique cité de Sémiramis. Madeleine s'écria que ce serait pour elle le bonheur que d'habiter ce village égaré au sein de Paris. Pour Maurice, tout lui était indifférent. Les vœux de la jeune fdle furent exaucés. Elle trouva, dans une des rares maisons qui coupaient çà et là le paysage , deux petits appartements voisins et séparés l'un de l'autre : l'un, pour Maurice , composé de deux pièces ; l'autre , de trois , pour elle et pour Ursule ; le tout un peu haut , sous les toits , mais donnant sur de vastes ombrages. Mon avis est, et c'était celui de Madeleine, qu'il vaut mieux avoir devant ses fenêtres un brin de verdure que la colonnade du Louvre.

Ainsi se termina cette journée, qui pouvait donner à Maurice un avant-goùt des délices qui lui étaient réservées. Le lendemain et les jours suivants furent encore plus rudes et plus laborieux. Ce n'est i)as tout d'avoir choisi le buisson où l'on doit se nicher, il faut encore y aj)porter le crin, le duvet et la mousse. Avec Ursule toujours sur ses talons, Maurice fut obligé d'accompagner Madeleine

dans les magasins, de tout voir et tout examiner, d'entendre discuter et débattre les prix , lui qui n'avait jamais rien marchandé de sa vie , et qui se faisait un point d'honneur de tout payer plus cher que les autres. Bien quelle eût à un haut degré le sentiment de la réalité, quoique naturellement doué d'autant de raison que de grâce , Madeleine mettait à ses diverses emplettes assez d'abandon et de laisser-aller : elle montrait cette joie enfantine qui se soucie peu des chiffres et ne s'arrête guère aux calculs.

Au bout d'une semaine au plus , nos trois compagnons prirent possession de leur petit domaine. Par une belle matinée , un fiacre attelé de deux rosses étiques s'arrêta bruyamment à la porte du somptueux hôtel que Maurice habitait encore. Ursule et Madeleine en descendirent.

— Allons, Maurice, allons, mon frère ! s'écria la jeune fille en entrant dans l'appartement de son cousin , plus vive, plus légère qu'un faon qui joue sur l'herbe d'une clairière ; le grand jour est arrivé. Il ne vous reste plus qu'à dire un dernier adieu à ces meubles, à ces tapis, à ces tentures, à ces plafonds dorés. Vous n'en retrouverez pas l'équivalent où nous allons ; mais la pauvreté a son luxe , elle aussi, et le bonheur n'a pas besoin d'être si magnifiquement logé.

— Pauvre agneau ! dit avec une ineffable expression de tendresse Ursule , qui ne se sentait pas de joie à la pensée de vivre avec son jeune maître. Allons-nous l'aimer et le chérir, le gâter et le dorloter ! 11 se croira encore à Valtravers. El quel plaisir, le dimanche et les jours de fête, quand nous

aurons bien travaillé toute la semaine, d'aller nous promener tous trois ensemble dans les jardins publics! Tenez, M. Maurice , je suis trop heureuse. Ça me suffoque , c'est plus fort que moi; il faut, jarnidieu! que je vous embrasse.

A ces mots, l'excellente créature se jeta, comme une panthère, sur son frère de lait, et, malgré les efforts surhumains qu'il fit pour s'arracher à ces vives étreintes, elle lui appliqua deux bons baisers sur les joues.

Maurice fit porter par Ursule dans la voiture tout ce dont il pouvait disposer; puis, après avoir promené autour de lui un regard morne et sec , il prit sous son bras sa boîte de pistolets, et se jeta hors de Tappartcment , emportant ainsi toute sa fortune et son dernier espoir. En cet instant on eût pu voir briller au front de Madeleine un reflet de la joie céleste qui doit illuminer la figure des anges , lorsqu'ils ramènent à Dieu , en chantant , une âme égarée.

C'étaient deux pauvres réduits que ces appartements où Madeleine et Maurice allaient vivre lun près de l'autre ; mais un poëte en eût été ravi , alors que les poètes habitaient encore des mansardes. Quoique tout y fût d'une excessive simplicité, tout se ressentait pourtant du goût et de lélégance native qui avaient présidé aux détails de l'ameublement. La chambre de la jeune Allemande était tapissée d'un papier gris-de-perle parsemé de petits bouquets d'œillets, de roses et de jacinthes, se réunissant au plafond en forme de tente. Les meubles étaient de noyer, les chaises de jonc tressé. Le lit, mince, étroit, virginal, vraie couchette de pensionnaire, se cachait chastement sous un ample rideau de perse assorti au papier de la tenture. On voyait près de la fenêtre une table couverte fle pinceaux , de boîtes de couleurs et de. godets de porcelaine qui avaient appartenu à Taimablc marquise. Le marbre de la cheminée n'avait d'autre parure

que deux vases de terre au col évasé, échantillons de la poterie de Zicgicr ; en attendant novembre, l'àtrc et le contre-cœur avaient disparu sous un épais coussin de mousse verte. Au chevet du lit, un guéridon servait de support à une lampe glissant à volonté sur sa tige de cuivre. Si les tapis manquaient, on pouvait se mirer dans le parquet, tant il était clair et luisant. Le long de lencadrement de la glace pendaient , d'un côté, plusieurs miniatures de madame de Fresnes, religieusement conservées, entre autres une copie réduite de la Vierge au chardonneret, que neût pas craint de signer madame de Mirbcl ou Maxime David ; de l'autre , quelques rayons mobiles retenus par une torsade de soie bleue et chargés de livres, de fleurs desséchées , de plantes et de minéraux pieusement rapportés de Valtravers. La fenêtre, ainsi que je l'ai dit, s'ouvrait sur un parc au fond duquel un hôtel , grave et triste , paraissait méditer avec mélancolie. La chambre de Maurice présentait à peu près le même arrangement et la même disposition. Seulement rien n'y trahissait des habitudes ou des projets de travail ; vainement eût-on cherché quelque objet auquel se rattachât une espérance ou un souvenir. Les murs étaient nus ; le lit , sans rideaux, avait un aspect dur et froid.

— Dame ! ce n'est pas beau , dit Madeleine en installant Maurice dans son nouveau logis; mais je crois quil ncst si pauvre appartement qu'on ne puisse soi-même embellir mieux qu'aucun tapissier ne pourrait le faire. Nos jiensées et nos rêves, nos joies et nos douleurs, sont un luxe dameublejnent et de décoration que bien (h's riches ne soup-

çonnent pas , et qui vaut, à mon sens , le velours et la soie, le bois de rose ou le palissandre. Les quatre murs qui nous voient aimer, travailler, rêver, espérer, sont toujours les murs d'un palais.

Ces paroles touchèrent médiocrement Maurice , qui, demeuré seul , se prit à marcher autour de sa chambre comme un lion nouvellement mis en cage. Enfin sa colère éclata. Il se tordit les poings , se frappa le front , et se roula sur son lit avec des cris de rage. Il se demandait par quelle lâche condescendance,parquelle incroyable faiblesse il avait laissé les choses en venir là; il s'accusait dimbécillité et blasphémait le nom de sa cousine. Au bout d'une heure, Maurice sortit. La voix de sa sœur de lait, qu'il entendait à travers la cloison , avait mis le comble à ses emportements. Il erra jusqu'au soir par la ville , ne sachant où il allait , ne songeant pas même à se le demander. Vers onze heures , le hasard le ramena à peu près au point d'où il était parti. De vifs éclairs sillonnaient la nue ; le tonnerre grondait; de larges gouttes de pluie commençaient à tomber. Maurice, qui, en réalité, n'avait plus d'autre asile que sa mansarde de la rue de Babylone , prit le parti de s'y réfugier. Ursule guettait son retour. Accourue sur le palier au bruit des pas de son jeune maître , elle fut effrayée de la pâleur de son visage. Les lèvres étaient livides; enfoncés dans leur orbite , les yeux brillaient d'un éclat fébrile. La bonne fille , sérieusement alarmée,voulut l'attirer chezMadeleine, qui avait l'habitude de veiller très-tard; mais, la repoussant avec humeur, il passa outre et se retira dans sa chambre. Assis auprès de la fenêtre ouverte, il resta jus-

qu'au matin à écouter le parc mugir sous les assauts du vent, à regarder le ciel, moins sombre et moins orageux que son âme. Il avait la fièvre en se couchant , et le délire lorsqu'on entra chez lui.

On craignit pour ses jours. Mis en présence de la réalité, le malheureux enfant n'avait pu soutenir le regard de cette rude compagne qu'il ne croyait pas si près; comme don Juan lorsqu'il toucha la main de marbre, Maurice s'était senti foudroyé. Les soins de la science, la jeunesse qui n'était pas morte en lui, mieux encore la sollicitude passionnée de Madeleine et d'Ursule, le rappelèrent peu à peu à la vie. Elles se disputèrent la gloire de le sauver, et je ne pense pas qu'une mère ait jamais prodigué à son fils souffrant plus de dévouement , de tendresse et d'amour que n'en montrèrent ces deux bonnes créatures au chevet de ce jeune homme.

La maladie n'est pas, quoi qu'on dise, une si méchante hôtesse. Elle a ses bons côtés ; ne servît-elle qu'à nous faire mieux apprécier l'affection des êtres qui nous sont chers et qu'elle rassemble autour de nous, il ne faudrait pas trop en médire. En outre, elle a cela d'excellent, qu'elle terrasse les passions mauvaises, amollit les cœurs endurcis et ploie sous son genou , comme une baguette de saule, les plus indomptables natures. Ainsi ce terrible Maurice, si furieux de la nécessité de vivre quand il se portait bien, se laissa soigner comme un mouton bridé. Plus d'une fois il remercia d'un œil attendri Madeleine et Ursule assises auprès de lui; sa main émue chercha plus d'une fois la main (U> sa consiue. Un jour, ayant aperçu au-dessus de

sa tête, contre la muraille, un portrait de son père, peint par la marquise un an avant la mort du chevalier, il le prit et demeura longtemps à le contempler, en lui adressant, d'une voix qu'étouffaient les sanglots, des paroles touchantes de regret et de repentir. Madeleine et Ursule pleuraient aussi ; c'étaient de bien douces larmes. Un autre jour, il découvrit sur un coin de la cheminée une boîte d'acajou qu'il n'avait pas encore remarquée. La convalescence, on le sait, est un état qui ressemble singulièrement à l'enfance. Même faiblesse d'organes, mêmes enchantements naïfs, même curiosité qu'un rien suffit à éveiller ou à distraire; c'est la vie qui recommence, c'est une autre enfance en effet. Maurice se fit apporter cette boite, il en souleva le couvercle, et reconnut, rangés avec symétrie dans leurs compartiments de velours vert, les outils dont il se servait autrefois, avec son père, pour sculpter le noyer, le poirier et le chêne.

—Hélas! dit Madeleine, cest tout ce que j'ai pu sauver de votre patrimoine. J'ai pensé que vous ne seriez pas fâché d'avoir ces objets en votre possession, et que peut-être vous me sauriez gré de ne les avoir pas laissés à la merci des étrangers.

- — Oui, ma cousine, ma sœur, ajouta Maurice, se reprenant aussitôt (c'était la première fois qu'il lui donnait ce nom; la jeune fille pâlit et se troubla); oui, vous avez bien fait. En ouvrant cette boîte, j'ai cru voir s'en échapper l'image de mes jeunes années.

— Quand on pense, ajouta Ursule, que c'est avec ça que M. le chevalier a gagné son pain chez les infidèles! M. le chevalier, un noble, un grand

seigneur, un aristocrate, quoi ! et dire que de ses blanches mains il tournait des bilboquets, comme s'il n'eût fait que ça toute sa vie! dire qu'il n'avait pas honte de travailler comme un enfant du peuple ! En voilà un qui n'était pas fier ! et pourtant c'<'tait un fier homme !

— Oui, dit Madeleine, c'était un grand cœur.

— Et madame la marquise ! s'écria Ursule , qui n'était pas fiilc à s'arrêter en si beau chemin. En voilà encore une qui n'a pas du frapper longtemps à la porte du paradis. Penser qu'une si grande dame, qui avait été à la cour, faisait la portraiture d'un tas de buveurs de bière et de mangeurs de clwucroute , quand il lui eût été si facile de vivre à nieillciir compte et plus richement ! Jarnidieu ! c"('lait une maîtresse femme.

— Oui, dit Madeleine, c'était une belle âme.

— Comme la vôtre, brave demoiselle, repartit Ursule en portant avec respect les doigts de Madeleine à ses lèvres.

Pareil aux gens qui entendent un apologue sans se soucier de la moralité , Maurice écoutait tout cela , et ne pensait guère à se demander s'il n y aA ait pa?; là-dessous , par hasard , quelque conseil à son rdresse. Ce qu'il y a de charmant surtout dr.ns la convalescence, c'est l'oubli profond , c'est l'iiîjscnce complète de toute préoccupation d'avenir. Troj) fiubles encore pour nous élancer au delà de l'heure {-résente, nous nous réfugions tout entiers dans le sentiment de notre conservation. On se sent exister, c'est assez. Malheureusement un éfî't si doux ne saurait durer : on reprend peu à piMi, avec la santé, le fardeau de la vie.

Bien que hors de danger et presque entièrement rétabli, Maurice était pourtant d'une extrême faiblesse, et, soit que sa position réclamât encore (l.\s soins assidus, soit pour Tégayer et le distraire, IVl;ideleineetUrsulepassaientiameilleurepartiedelcur temps près de lui. D'après le désir quïl avait luimême exprimé , la jeune fille avait tranjiporté son atelier dans la chambre de son cousin ; elle y fr.tvaillait le jour, souvent elle veillait la nuit. Eile peignait,brodait ou faisait du crochet, tandis quTrsuleourlaitou tricotait. Mauriceavait d abord trouvé charmant ce petit tableau d'intérieur 5 mais, ies infirmités de son cœur et de son esprit se ravivant à mesure que la guésison physique approchait , il commençait à s'irriter secrètement de la sollicitude de ces deux femmes qui ne quittaient plus soncïie- A^et. Déjà la conscience des charges et des devoirs suspendus sur sa tête l'oppressait à son insu comme une atmosphère orageuse; sans chercher encore à s'en rendre compte , il entendait avec un vague sentiment de terreur le grondement sourd de sa destinée, pareil au bruit lointain de la marée montante.

Un soir qu'il paraissait profondément endormi, assises toutes deux autour de la même table , 3Iadeleine et Ursule causaient à demi-voix , en travaillant à la lueur voilée de la lampe.

— Pauvre chérubin ! disait Ursule en tirant l'aiguille , je ne regrette pas l'argent qu'il nous a coûté. Pour lui , je mettrais en gage ma dernière cornette et mon dernier jupon. Toujours est-il que nos dernières ressources ont passé en frais de ma-

ladie, et qu'il n'y a pas à cette heure deux ccus vaillant dans la maison.

— Ne t'inquiète pas, ma bonne Ursule. Je compte bien achever, dïci à demain , la peinture de cette boîte à thé. Je n'en suis pas trop mécontente. Vois les belles fleurs et les jolis oiseaux ! Nous aurons du malheur si je ne réussis pas à placer cet ouvrage dans le grand magasin où l'on m'a déjà pris deux écrans. Ce n"est pas tout. J'ai fini deux petits sacs qui ne sont vraiment pas mal ; nous irons ensemble les offrir aux marciiands. On assure que ces futilités se vendent très-cher à Paris. Si tout nous manque à la fois , eh bien ! il me reste quelques bagues , quelques bijoux ; nous les enverrons rejoindre mes diamants.

— En compagnie de mes boucles d'oreilles et de ma croix dor, dit Ursule. Ça , c'est tout simple , rien de mieux ; mais, chère demoiselle, vous pas^ sez les nuits à travailler : à ce mauvais jeu, vous perdrez vos beaux yeux bleus , et votre santé, plus précieuse encore.

- Bon , bon ! répliqua Madeleine en souriant ; je suis plus forte que je n'en ai l'air. D'ailleurs, le travail est sain. La marquise me répétait souvent qu'elle ne s'était jamais mieux portée qu'à Nuremberg. Elle avait travaillé nuit et jour ; je puis pourtan ( t'afïirmer que ses yeux étaient encore trèsbe!:iix(|ue](|ucs heures avant sa moit.Etpuis, songe donc , bonne Ursule, que , pour notre cher malade, mon devoir est de redoubler de courage et d'efforts. Sa convalescence sera longue peut-être ; si nousnerentonrionspasdctouslcs soins qu'exige son état , que de reproches n'aurions-nous pas à

nous adresser ! quels remords seraient les nôtres ! que penserait Maurice , qui ne s'est résigné à vivre que pour nous?

— Oui ! sécria Ursule en se tournant vers le lit où reposait son jeune maître un regard plein d'adoration, oui, cest un fait qu'il a été assez bon et assez gentil. Nous n'avons pas à nous plaindre. Dire qu'au moment de se tirer un coup de pistolet dans la tète, il s'en est privé uniquement par amitié pour nous ! Et comme il était fier de se promener avec nous par les rues ! Sans compter qu'une fois guéri, il en abattra, de Touvrage. Il sera si content de travailler pour sa cousine et sa sœur de lait! car c'est un ange, mademoiselle Madeleine, un ange du bon Dieu, je vous l'ai toujours dit.

Elles causèrent ainsi à voix basse jusqu'à Iheure où Ursule contraignit Madeleine à se retirer dans sa chambre pour prendre un peu de repos. Près de s'éloigner, penchées toutes deux au chevetde Maurice, elles restèrent quelques instants à regarder en silence cette pâle figure , à qui la souffrance avait restitué son caractère primitif de grandeur et de ignité.

Maurice ne dormait pas. Il avait tout entendu; le lendemain, il était sur pied. Aussi calme, aussi résolu que no^s l'avons connu incertain , colère , emporté , il a'ceeptait enfin la tâche qui lui était échue. Toutefois les esprits honnêtes auraient tort d'attribuer ce réveil subit de sa volonté à un mouvement de reconnaissance et dattendrissement. Avec la santé, Maurice avait retrouvé Tendurcissement de son âme. Le dévouement de ces deux nobles créatures qui venaient d'épuiser à son chevet

leurs dernières ressources, loin de le toucher, Tirritait; mais Dieu a mis l'orgueil au fond de notre cœur pour y suppléer au besoin la vertu. Cette fois encore l'orgueil fit le rairacife que la vertu seule aurait dû faire.

Il était prêt , sans enthousiasme , il est vrai , mais sans hésitation, comme un galant homme qui va sur le terrain, moins par entraînement que par nécessité. Seulement quel parti prendre? Travailler, c'est bientôt dit; mais encore faut-il savoir que ! faire. Tournerdes bilboquets et des casse-noisettes? " C'était bon à Nuremberg , dans la patrie de la bimbeloterie. Aborder la sculpture en bois? Ici , mille difficultés. Pour les paresseux, les avenues du travail sont toujours encombrées d'obstacles. Il avait d'ailleurs négligé cet art depuis trop longtemps pour ne l'avoir pas désappris. Quant aux travaux de la pensée ,il ne devait pas y songer. Ce n'est pas qu'il n'eût été propre à cette sorte de littérature courante qui se fait de nos jours avec tant de succès; malheureusement, à l'époque dont il s'agit, les lettres avaient encore quelque prestige , et le plus difficile des arts n'était pas encore devenu le plus facile des métiers. Quelques années plus tard, Maurice n'eût pas hésité, nous aurions à cette heure un grand écrivain de plus. Arriveçji propos est un des grands secrets de la vie. De guerre lasse, Maurice consulta sa cousine ; la jeune fille lui répondit avec douceur :

— Pourquoi vous hâter? rien ne presse. Vous êtes encore faible et souffrant. Reprenez vos forces; le reste viendra plus tard. Pourvu que je me sente sous votre sauvegarde, cela me suffit, je

n'en demande pas davantage. Ne vous inquiétez de rien. Je suis forte, j'ai bon courage. Je travaillerai pour vous avec joie, en attendant que vous puissiez travailler pour moi avec bonheur. Dites, mon frère, ne le voulez-vous pas?

On pense bien que de telles paroles ne pouvaient qu'irriter Torgucil de Maurice. Voici de quelle façon s'y prit le hasard, ou plutôt la Providence sous les traits de Madeleine , pour pousser ce jeune homme dans la seule voie qui lui fût ouverte.

Dans une aile de la même maison, vis-à-vis des mansardes où vivaient Maurice et Madeleine , était un modeste appartement composé de trois pièces qu'habitait un ménage de jeunes artisans. Ébéniste de son état , le mari se nommait Pierre Marceau. C'était un brave et beau jeune liomme

qui avait vingtrcinq ans au plus, toujours en belle humeur, à l'air franc et ouvert, charmant dans sa blouse de toile grise qu'une ceinture de cuir verni serrait autour de son corps souple et vigoureux. Celui-là ne faisait pas de vers, et n'avait d'autre lyre que son rabot et son ciseau. Levé tous les jours avec l'aube , il travaillait gaiement du matin au soir, comme s'il eût été convaincu que le travail est en même temps la vraie poésie du peuple, et le meilleur système qu'on ait imaginé jus- i qu'ici pour améliorer la condition des ouvriers, % Aecorte et gentille , sa femme jouait de l'aiguille auprès de lui , tout en ayant l'œil sur deux marmots qui s'ébattaient autour de leur père. Marceau quittait de loin en loin son établi pour venir se pencher sur la broderie de sa compagne , ou prendre dans ses bras les deux petits drôles, puis il se remettait à l'ouvrage avec une nouvelle ardeur.

Accoudé sur l'appui de sa fenêtre, Maurice s'était surpris fréquemment à suivre d'un œil distrait tous les détails de cet intérieur laborieux et honnête. De son côté, Madeleine se plaisait à ob- ^ server le train de vie de cet humble ménage ; seu4|K< lement elle y trouvait un charme mystérieux. ^^ Entre elle et ces deux jeunes gens , il s'était établi peu à peu des relations de bon voisinage. Un matin ayant remarqué que le jeune ébéniste rabotait et fouillait le chêne ainsi qu'autrefois Maurice en compagnie du bon chevalier , la jeune fille se prit à l'examiner d'un regard éum. Courbé sur son établi, auprès de sa croisée ouverte, Marceau paraissait absorbé par quelque; difficulté qu'il s'ef-

forçait en vain de surmonter. Tout d'un coup, par un de ces gestes violents qui trahissent le sentiment de l'impuissance, il jeta ses outils, et se frappa le front avec désespoir ; puis, les deux bras croisés sur sa poitrine , il resta debout , dans l'attitude dun homme profondément découragé. La jeune femme s'étant approchée de lui pour essayer, par des caresses et de douces paroles , de relever son courage abattu , pour la première fois peut-être il la repoussa durement , et des pleurs de rage coulèrent le long de ses joues. La jeune femme se mit à pleurer, tandis que les enfants entraînés par l'exemple , criaient à qui mieux mieux. A cette scène de désolation, Macleleine eut un bon mouvement; elle sortit de sa chambre, et parut, quelques instants après , au milieu du petit ménage, dont elle avait plus d'une fois éveillé la curiosité bienveillante.

— Hélas ! mademoiselle , dit la jeune femme qu'elle avait interrogée la première, voici de quoi il s'agit. Mon mari doit livrer aujourd'hui même une commande au succès de laquelle est attaché tout notre avenir. Soit qu'en l'acceptant il ait trop

^îl^présumé de ses forces , soit que son talent lui ait fait défaut, le pauvre ami sent l'impossibilité de mener à bien le travail important qu'on lui a confié. Mon mari se désole à cause de moi et de nos chers petits ; moi, je pleure , parce que je le vois pleurer.

— Tenez, mademoiselle, dit à son tour le jeune ouvrier, que Dieu me pardonne d'avoir osé penser qu'il avait rais en moi l'étoffe d'un artiste ! Je ne suis qu'un malheureux, bon tout au plus à

raboter des planches et à tourner des bâtons de chaise.

— Vous n'en savez rien, monsieur, répliqua doucement Madeleine ; le talent a ses heures comme la fortune. Il n'y a que la médiocrité qui soit toujours prête et n"hésite jamais. Voyons, monsieur, de quoi s'agit-il?

Il s'agissait d'une pièce de bois sculpté représentant une figure d'archange destinée à l'ornement d'une des églises de Paris. Le l'ait est que la figure était mal venue. Quoique naturellement indulgente, Madeleine lut obligée de reconnaître que, si l'avenir du jeune ménage dépendait sérieusement du mérite de l'œuvre, il y avait en effet tout lieu de se désespérer. En cet instant, elle aperçut à sa fenêtre Maurice, qui , sur un signe de sa cousine , se rendit auprès d'elle sans trop d'empressement.

— Voyez donc, mon frère, lui dit-elle, s'il n'y aurait pas moyen de venir en aide à ces deux aimables jeunes gens et de les tirer d'embarras.

Une fois au courant de la situation , Maurice s'approcha du morceau de sculpture et demeura quelques minutes à l'examiner avec une attention'* dédaigneuse. Ce n'était, à proprement parler, qu'une ébauche qui ne promettait rien de bon. Rangés autour de lui, le jeune ébéniste, sa femme et Madeleine paraissaient attendre avec anxiété ce qu'il allait décider. Maurice ne dit mot ; mais tout d'un coup , moins par bonté d'âme que dans l'intention de se mettre en scène, il se débarrassa de sa redingote, releva sur ses poignets les manchettes de sa chemise de batiste , et, saisissant un des

oulils, il attaqua résolument le bloc de chêne rebelle à la main de Marceau. Madeleine triomphait en secret ; debout , immobiles , dans une muette contemplation, les deux artisans suivaient les progrès du travail.

Maurice jouissait avec une secrète complaisance de l'effet qu'il produisait sur son public. Sous l'aiyuillon de ii'.mo'Ji'-propre , il avait retrouvé par enchantement cette hardiesse et cette précision de ciseau qui faisaient autrefois Torgueil du chevalier. Dégagé des étreintes du chêne, déjà l'archange vainqueur secouait ses ailes frémissantes. Au bout de quelques heures, la figure que Maurice avait prise à l'état débauche apparut aussi nette, aussi pure que s'il leùt taillée dans le marbre.

— Voilà ce que c'est ! dit-il en jetant les outils et en rabattant ses manchettes; ce n'était pas plus difficile que cela.

Qu'on tâche de se représenter la joie du pauvre ménage. La jeune femme et son mari s'empressaient autour de Maurice, le complimentant sur sa belle œuvHî , le bénissant pour sa bonne action. Silencieuse et demi-sonriantc, Madeleine contemplait celte douce ivresse, qu'elle se flattait de voir passer dans Tàme de son cousin ; mais lui, son travail achevé, il s'était hâté de se railler intérieurement du sot plaisir qu'il venait de goûter, et, comme rien ne lui semblait plus niais que les scènes d'attendrissement, il coupa court à celle-ci en remettant sa redingote.

— Ah ! monsieur, vous m'avez sauvé hi vie ! s'écria le jeune ouvrier avec effusion.

— J'aime à croire, monsieur, répliqua sèche-

ment Maurice , que ce n'est de votre part qu'une façon de parler, une pure exagération; autrement , je vous aurais rendu là un fort méchant service, et ce ne serait guère la peine de m'en remercier.

A ces mots, il sortit comme il était entré, et se retira dans sa chambre. Madeleine, cruellement frappée par les dures paroles qu'elle venait d'entendre, se détourna pour essuyer ses pleurs. Cependant elle se dit que cette journée renfermait peut-être le germe de l'avenir.

En effet, comme elle l'avait espéré , à partir de ce jour, Madeleine remarqua que Maurice avait de fréquentes entrevues avec Pierre Marceau. Il se taisait en sa présence; mais, à son air sérieux et préoccupé, elle voyait bien qu'il se préparait quelque chose d'étrange dans sa destinée.

Un matin , comme elle se disposait à pénétrer dans la chambre de son jeune maître, Ursule s'enfuit toute bouleversée en laissant la porte entrebâillée. Qu'avait-elle vu? que se passait-il de si ex.traordinaire dans la mansarde de Maurice? Elle courut à Madeleine, et se jeta sur elle en l'inondant de pleurs et de baisers.

— Venez, venez, ma chère demoiselle!

Et, sans plus d'explication, elle prit Madeleine par la main et la conduisit à pas de loup vers l'appartement du jeune homme.

— Ne faites pas de bruit, dit-elle, et regardez. La jeune lille retint son haleine et regarda par

la porte entrouverte; et, quand elle eut bien regardé, elle tomba tout en larmes entre les bras

d'Ursule, et ces deux bonnes créatures se tinrent longtemps embrassées.

A son tour, qu'avait vu Madeleine? Le plus beau spectacle qu'elle pût contempler : debout, penché sur un établi , Maurice en blouse et travaillant.

Le moment était propite pour faire de la sculpture en bois. Depuis longtemps négligée, à peu près perdue, cette branche de l'art venait de refleurir au souffle capricieux de la mode. Qu'on s'en souvienne, nous étions alors en plein moyen âge. La littérature s'était faite gothique pour se rajeunir. Le goût dominant dans la poésie avait envahi tous les arts du dessin. Peinture , statuaire, architecture, ne relevaient que du moyen âge. Par un entraînement naturel, les ameublements avaient suivi la même pente. On commença par dévaliser

bon nombre de châteaux de province pour satisfaire lengouement parisien ; puis , quand les bahuts, les dressoirs, les crédences, les fauteuils sculptés, armoriés, manquèrent sur la place, quand le vrai moyen âge fit défaut, force fut bien de créer un moyen âge de toutes pièces. Le noyer, le chêne, le poirier, façonnés par des mains habiles, dupèrent heureusement plus d'un connaisseur, et cette ruseinnocenteenrichit quelques artistes privilégiés.

Par l'entremise de Pierre Marceau , Maurice se trouva chargé presque aussitôt de travaux assez importants ; il put, en peu de mois , sinon répandre autour de lui l'aisance etle bien-être , du moins se mettre à l'abri du besoin avec les deux créatures qui s'étaientconfiéesàsa garde. C'étaitla pauvreté, mais cette pauvreté laborieuse (jui nç doit rien à personne , sans remords de la veille et sans souci du lendemain, préférable cent fois au luxe factice et tourmenté au sein duquel Maurice avait vécu. Il est vrai qu(; ce jeune homme ne paraissait ni bien touché ni bien convaincu des avantages de sa nouvelle condition.

Il acceptait sa destinée, mais en la détestant; il travaillait, mais en maudissant le travail. Que de fois, pendant ces premiers mois, il sentit son courage faiblir et sa volonté chanceler ! Que de fois, se livrant à des emportements sans nom, même en présence; de sa cousine, il jeta ses outils avec colère et brisa sous ses pieds louvrage qu'il avait commencé, comme s'il eût ignoré que la grâce double le prix du sacrifice, et que le {)lus beau dévouement veut être accompagné d'un sourire !

Le matin, Maurice déjeunait frugalement dans

sa chambre. Le soir, quand six heures sonnaient aux horloges du voisinage, il quittait sa blouse , s'habillait et sortait, le plus souvent sans avoir vu sa cousine de tout le jour. Il pensait ne lui rien devoir dès qu'il avait pourvu à ses besoins. Il sortait assez calme, la tète reposée, le sang rafraîchi par le travail , le silence et la solitude. Il éprouvait d'abord une sorte d'ivresse à se sentir hors de sa mansarde , perdu dans la foule , libre sur le pavé. Cependant où aller? Il avait rompu violemment avec son passé. Pas un ami ne lui restait; disons mieux, dans le monde où sétait flétrie sa jeunesse, on a des compagnons, jamais d'amis. Il marchait au hasard ; presque toujours un charme fatal le poussait vers les parages où il avait sombré.

De retour au logis, avant de se retirer dans sa chambre, il manquait rarement d'entrer chez Madeleine, qui, je l'ai déjà dit, avait l'habitude de prolonger sa veillée, en compagnie d'Ursule , bien avant dans la nuit. Il ne faudrait pas croire qu'en ceci Maurice cédât à un mouvement de sollicitude, ou qu'il se préoccupât d'un devoir de simple politesse. Le malheureux n'obéissait qu'au lâche I)csoin d'exhaler sa colère et de se venger sur ces deux pauvres créatures du mal cju'il endurait. C'est le propre des égo'i'stes de vouloir, lorsqu'ils soufrent, que tout souffre autour deux.

Maurice trouvait infailliblement Madeleine et Ursule assises et travaillant à la lueur de la lampe, aussi serenies l'une et l'autre que si elles eussent encore été sur les bords de la Vienne , dans le salon de Valtravers. Le chaj)eau sur la tète et la redingote boutonnée jusqu'au menton , il entrait

brusquement, le visnge défait, le regard dur, la bouche dédaigneuse, foules deux se levaient pour le recevoir , Ursule avec une caresse , Madeleine avec un sourire. Jamais un mot blessant , jamais une question indiscrète; rien dans leur accueil qui ne respirât au contraire la plus adorable tendresse, comme s'il se fût agi d'un frère aimable ou d'un ami charmant. Après avoir repoussé brutalement sn sœur de lait et jeté un coup d'œil hautain sur les peintures de la jeune Allemande, il allait s'asseoir à l'extrémité de la chambre, et, tandis que les deux bonnes créatures reprenaient leur ouvrage , il les observait d'un air farouche ou railleur. La placidité de ces deux figures , le calme de ce petit intérieur, l'ordre qui régnait sous cet humble toit, la grâce harmonieuse qui se révélait dans les moindres détails de ce modeste ameublement, tout cela l'exaspérait au lieu de l'apaiser. Bientôt, à propos de rien , sa bile s'épanchait en flots amers. Ordinairement taciturne, il avait alors une gaieté cruelle, agressive, implacable ; morne et silencieux d'habitude, il devenait\spirituel, ingénieux, éloquent, au besoin, dès qu'il s'agissait de torturer le cœur de sa cousine. Ce qui ressortait le plus clairement de ses discours, c'est qu'il avait de Mad(^leine et dUrsule par-dessus les yeux. Madeleine n'opposait à tout ce qu'il disait qu'une douce raison , une inaltérable bonté ; mais Ursule savait ce que celte enfant répandait de larmes après que son cousin était parti.

Sorti dès le matin , un jour que l'ouvrage manquait, Maurice avait erré jusqu'au soir sous un de ces soleils brûlants qui font fermenter la vase des

— lia —

marais et la fange des passions impures. Il dîna , aux alentours de l'ancien Théâtre-Italien, dans une espèce de taverne d'un aspect louche et malhonnête. Assis au fond d'une pièce obscure, sous le bec d'un quinquet huileux , il mangea peu et vida coup sur coup une bouteille d'un de ces vins mêlés d'alcool qui n'ont jamais payé de droits d'entrée à la barrière.

Lorsqu'il entra chez sa cousine, en la voyant seule dans sa chambre, il ne put se défendre d'un mouvement de joie sauvage. Légèrement indisposée depuis la veille; Ursule , cédant , quoique à regret, aux sollicitations de sa maîtresse, s'était couchée ce soir-là de bonne heure. Madeleine lisait quand Maurice entra. Elle ferma son livre, le déposa sur la table, et fit à son cousin l'accueil accoutumé , sans paraître remarquer l'altération de ses traits , le sombre éclat de ses yeux , la pâleur enflammée de son visage. Maurice s'assit auprès d'elle , et là , d'une voix brève, ardente , saccadée, dont l'accent convenait mieux à l'injure qu'à la flatterie , il débuta , sans transitions, par des compliments tellement exagérés , que la jeune fille le regarda d'abord d'un air surpris et partit à la fin d'un frais éclat de rire. Ce ne fut qu'uu aiguillon de plus. Ce rire argentin et perlé, cette vive gaieté de nymphe sans défiance, poursuivie par un satyre et croyant que ce n'est qu'un jeu, achevèrent d'irriter Maurice et de le pousser à bout. Il étouffa dans son cœur un cri de rage, et, se reprenant aussitôt , il parla d'amour avec l'emportement de la haine , de tendresse sur le ton du courroux, langage ténébreux que des propos étranges éclairaient

parfois de sinistres lueurs. Blanche, froide, immobile , pareille à la Chasteté s'étonnant de voir à ses pieds les offrandes destinées aux autels de la Vénus impudique, Madeleine, tandis qu'il parlait, le contemplait d'un air à la fois si fier et si triste, qu'il vint un instant où Maurice , atterré sous le regard de sa cousine , s'arrêta court comme s'il eut pressé entre ses bras un marbre insensible. Toujours dans la même attitude , Madeleine continuait de le regarder du même air triste et grave où rien ne trahissait l'indignation ni la colère, mélange de pitié maternelle et d'étonnement douloureux. Maurice n'y tint pas; il se leva et s'enfuit avec épouvante.

Lorsque , après quelques heures de ce sommeil de plomb qui suit l'ivresse, cet infortuné retrouva le lendemain , à son réveil , le souvenir de ce qui s'était passé, il se sentit mourir de honte et de confusion. Non que sa conscience lui adressât les reproches qu'il méritait ; depuis longtemps il l'avait habituée à une excessive indulgence, mais il ne pouvait supporter la pensée d'avoir à rougir devant Madeleine. Comment oserait-il reparaître devant elle? Il pressentait des récriminations exagérées ; déjà il se voyait en butte aux rancunes implacables d'ime pruderie tracassière , car, lorsque ces jeunes roués sont obligés de reconnaître la vertu chez les femmes , ils se consolent en se la représentant sous un aspect disgracieux ; ils en font un épouvantail , un objet de risée. La journée tirait à sa lin , Maurice était encore en proie à ces réflexions peu réjouissantes, quand sa cousine entra chez lui. 11 rougit, pâlit, se troubla; il eût

vouu sentir le parquet manquer sous ses pieds et e plafond s eerouler sur sa tète. La main tendue , Je regard caressant , la bouche souriante, elle l'appela son Ircrc , si bien quil put croire un instant qu il avait rêve la scène de la veille. Il est rare que les hommes bien nés ne gardent pas un sentiment d affection sincère à la femme près de laquelle ils se sont fourvoyés, et qui, pouvant les humilier dans leur défaite, les a couverts avec grâce de son indulgence et de sa bonté.

Madeleine venait prier Maurice de dîner ce jour même avec elle. Maurice regarda le ciel , qui depuis le matin se fondait en eau. Sortir par un temps pareil pour aller chercher au loin un maigre repas , cette perspective n'avait rien de divertissant. D un autre côté, son estomac se ressentait des e\- ' ces de la veille. Jai lu quelque part que ce sont les lendemains dorgie qui ont fait les anachorètes, lintin Maurice, qui se jugeait coupable vis-à-vis de sa cousine , n'était pas fâché de pouvoir expier ses torts à si peu de frais. A son tour, grand et généreux , il se rendit à la prière de Madeleine.

Le couvert était mis dans une petite salle à manger, tapissée d'un joli papier imitant à s'y jnéprendre les boiseries de chêne. Le poêle étaiinnasqué par des touffes d'asters , de dahlias , de bruyères roses; l'unique fenêtre donnait sur les arbres du parc, dont les brises d'automne avaient déjà rouille le feuillage. La table était \in peu étroite; le luxe du service n'eût guère effarouché les habitudes dun qiuiker ou dun chartreux. Mais sur la nappe, éblouissante de blancheur et d'où s'exhalait le bon parfum du linge de ménage, tout reluisait de propreté, tout avait un air gai, honnête et charmant. En s'asseyant vis-à-vis de la jeune Allemande, qui faisait les honneurs de sa pauvreté avec une grcàce que n'a pas toujours la richesse, Maurice fut obligé de convenir que cela valait, à bien prendre, l'horrible taverne où depuis quelques mois il dînait habituellement. Les mets n'étaient ni nombreux ni recherchés; avantage plus rare, il étaient sains

et exquis. On peut croire qu'Ursule y avait mis toute sa science ; la bonne fille s'était surpassée. Madeleine mangeait à peine et ne s'occupait que de son cousin avec la sollicitude inquiète d'une jeune maîtresse heureuse et fière de senir son amant. Objet de tant de soins , Maurice ne pouvait s'empêcher d'en être touché; il se demandait avec embarras ce qu'il avait fait pour les mériter. Je dois ajouter qu'il n'était pas non plus insensible au talent et au savoir d'Ursule, dont il ne se doutait pas jusqu'ici. Une autre surprise l'attendait au dessert. Ursule s'approcha de lui avec un énorme bouquet, et se mit à réciter un petit compliment qu'elle avait appris d'avance ; mais , l'émotion lui coupant la voix, elle se jeta sur son frère de lait , et lui souhaita tout uniment une bonne fête, en le couvrant de douces larmes et de gros baisers. Madeleine eut son tour ; elle tendit à Jlaurice sa jolie main par-dessus la table , en lui adressant quelques paroles simples et aflectucuses. Cependant la nappe était couverte de crêpes et de galettes comme à Valtravers; un flacon de vieux vin que les deux créatures s'étaient procuré , en vue de ce grand jour, par tout un mois de privations et d'économie rigoureuse, dressait au milieu des fleurs son long col enduit de cire; le ciel venait de s'cclaircir; les oiseaux, avant de se coucher, chantaient dans le parc; les senteurs enivrantes de la feuillée humide entraient par la fenêtre ; enfin , près de disparaître à l'horizon , le soleil envoyait sur la table un joyeux rayon, sous lequel étincelaient les verres comme autant de cristaux précieux. Depuis que Maurice avait quitté le toit paternel, c'était la

première fois qu'on lui souhaitait sa fétc. Depuis plus de dix ans oublié et perdu , cet anniversaire réveilla violemment en lui les meilleurs souvenirs de sa jeunesse. Il se rappela le temps où ce jour était à Valtravers un jour de réjouissance publique. Il se vit entre la marquise et le chevalier, entouré de tous les serviteurs qui lui exprimaient naïvement leurs vœux et leur amour. A ces images, son cœur se fondit. Un frisson électrique courut de ses pieds à la racine de ses cheveux ; son front pâlit et ses yeux se mouillèrent. Madeleine, qui l'observait, se leva et courut à lui, pour s'emparer de ce bon mouvement. Elle s'appuya sur son épaule, pencha sur lui sa tête virginale, et, pareille à cette belle statue du Louvre connue sous le nom de la Polymnie, ou plutôt comme un ange gardien épiant la résurrection de l'enfant commis à sa vigilance, elle demeura quelques instants dans une attitude rêveuse et recueillie. En songeant à ce qu'elle avait été pour lui, à ce qu'il avait été pour elle , Maurice sentit enfin s'amollir son âme endurcie. Cette fois, pris au dépourvu, son orgueil, au lieu de s'irriter, ploya le genou et s'humilia devant tant de vertu. Pas un mot ne troubla cette scène attendrissante. Ursule elle-même se tut. Seulement , lorsque le jeune homme , par un geste trop brusque pour n'être pas involontaire , saisit la main de Madeleine qu'il porta vivement à ses lèvres , Ursule ne put retenir un de ces cris d'adoration qui Jui étaient si familiers, comme si son frère de lait eût accompli la plus belle action du monde. La soirée s'acheva dans la chambre de Madeleine , à la lueur de la lampe , au milieu de doux entretiens. Ils causé-

rent dcValtravers, de la marquise, du bon chevalier, et aussi de ce soir dautomne où , pour la première fois , ils s'étaient rencontrés , Maurice à cheval, Madeleine victime des scélératesses de Pierrot , assise sur la mousse et pleurant. Ils s'oubliaient à écouter tous ces souvenirs qui gazouillaient dans leur mémoire comme des oiseaux dans une volière. Près de se retirer, Maurice fut obligé de s'avouer que la vie a ses bons quarts d'heure , et la pauvreté ses fêtes tout aussi bien que la fortune. Rentré chez lui , il regarda ses outils sans colère , le portrait de son père avec satisfaction , puis il s'endormit dans une paix étrange, en se disant qu'en fin de compte c'étaient deux bonnes filles que sa cousine et sa sœur de lait. Son sommeil fut calme et profond. Réveillé dès l'aube naissante par la voix de Pierre Marceau , qui saluait le jour et priait Dieu en chantant et en travaillant, il sauta à bas de son lit et se mit résolument à l'ouvrage.

xm.

L'automne touchait à sa fin. Déjà novembre s'avançait , grelottant dans son manteau de frimas , ruisselant de pluie, les pieds dans la boue, le front dans la brume. Pour comprendre tout ce que cette saison amène de sombre tristesse, il faut être seul àParis, pauvre, sans famille, oblige de sortir pour prendre ses repas , avec la perspective , au retour, de la solitude accroupie au coin d'un foyer avare. Revenu de sa prévention contre la cuisine d'Ursule, forcé par la rigueur de l'hiver à se réconcilier avec la vie de famille , Maurice avait fini par se résigner à dîner régulièrement avec sa cousine.

Quoique peu somptueux , les repas se passaient encore avec assez d'entrain. Maurice y apportait en général le formidable appétit qu'il devait au travail, et qui le rendait indulgent pour Tordonnance du service. Ursule connaissait les goûts de son jeune maître ; elle mettait sa gloire à confectionner les plats qu'il aimait. De son côté , Madeleine

suppléait au luxe des mets par la grâce de son esprit. Maurice se laissait prendre difficilement à de si poétiques illusions. Pourtant, de loin en loin , il s'émerveillait de cet esprit et de cette grâce à laquelle il était resté si longtemps sans accorder la moindre attention. Ainsi tout allait bien tant qu'on était à table. Malheureusement les soirées se traînaient avec une désespérante lenteur, non pour Ursule ou pour Madeleine, mais pour Maurice, qui ne savait à quoi les employer.

Malgré l'angélique bonté, malgré les prévenanceseinpressées deMadeleine, les soirées semblaient bien longues à Maurice. Souvent la conversation se brisait et se renouait avec peine. La jeune fille, pour combattre l'ennui, avait prié Maurice de lui faire la lecture ; mais, à cette proposition, Maurice s'était révolté. Dans sa vie oisive et dissipée, il lui était arrivé bien rarement d'ouvrir un livre. Repousséc une première fois, Madeleine ne se rebuta pas. Un soir, elle remit à son cousin un des ouvrages les plus charmants de la littérature anglaise, le Vicaire de Wakefield. Maurice, dans sa profonde ignorance, refusait avec humeur de lire les premières pages. Il demandait à sa cousine si elle le prenait pour un enfant qu'on amuse avec des contes. Madeleine insista doucement, et Maurice, plutôt par impatience que par bonté, pour se débarrasser d(^ ses importunités, commença la lecture de cet admirable récit. Maurice, malgré son dédain superbe pour ce qu'il appelait des contes de nourrice, ne put résister à l'attrait de cette épopée domestique. Déjà ses entretiens journaliers avec Madeleine avaient amolli son cœur et l'avaient pré-

parc à recevoir et à féconder ces germes précieux. En voyant à quelles épreuves sont réservées les destinées les plus obscures, il comprit qu'il y a place pour les vertus les plus élevées, pour les plus héroïques dévouements dans les plus humbles conditions. Il acheva d'une haleine, et remercia sa cousine du plaisirqu'elle lui avait procuré. A compter de ce jour, il ne se fit plus prier. Étonné du charme qu'il trouvait dans ses lectures, il admirait, sans l'avouer, la raison supérieure de Madeleine, il se laissait guider par elle et se sentait devenir meilleur.

Pierre Marceau et sa femme venaient de temps en temps passer la veillée chez Madeleine, qui s'était prise d'une amitié sincère pour ce petit ménage. Dans le fond de son cœur, elle voyait en Pierre IMarceau l'instrument providentiel de la réhabilitation de Maurice ; elle ne pouvait oublier que, sans lui, Maurice eût peut-être attendu bien longtemps encore l'occasion de se mettre au travail. De leur côté, les deux artisans n'oubliaient pas que c'était à l'intervention de Madeleine qu'ils avaient dû le secours de Maurice, dans une circonstance épineuse où tout leur avenir se trouvait engagé. Ils en gardaient un pieux souvenir, une reconnaissance exaltée.

Ils venaient quelquefois, le soir, quand les enlants étaient couchés ; de loin en loin, à la prière de Madeleine, qui aimait à les voir autour d'elle, ils amenaient les chers petits.

En voyant leur calme et leur bonheur, Maurice apprit à les aimer. Les enfants qui d'abord avaient excité son impatience et son humeur , éveillèrent

en lui une tendresse inattendue. Il les prit sur ses genoux, les couvrit de caresses, et entrevit, en les embrassant, toutes les joies de la famille.

Ainsi ce jeune homme remontait le flot bourbeux qui l'avait entraîné. Encore quelques efforts , il allait toucher le rivage ; il secouait la fange de ses pieds et s'élevait vers les régions sereines.

Cette existence laborieuse et retirée avait ses distractions et ses plaisirs ; Maurice et Madeleine allaient quelquefois au théâtre. Un soir , ils se trouvaient à lOpéra. On donnait GvUlmnne Tell. 3Iaurice,dans ses jours d'éclat, n'avait jamais passé une soirée à l'Opéra sans éprouver un profond ennui. iMaintenant , assis près de Madeleine , seul avec elle, car personne, dans la foule attentive qui les environnait, ne lui envoyait un regard ami, il écoutait le dernier chant de Rossini comme une langue nouvelle dont le sens se révélait à lui pour la première fois. Les premières mesures l'avaient délicieusement ému ; il se sentit avec étonnement pénétré d'enthousiasme et de sympathie pour ce beau poëme. Les sanglots d'Arnold, au moment où il apprend la mort de son père, réveillèrent en lui le souvenir de son père, mort sans qu'il eût pressé une dernière fois sa main défailliMite. Le serment des cantons conjurés pour la comnuinc délivrance éveilla dans son cœur une fibre jusquelà muette, l'amour de la patrie et de la liberté. Maurice ne put s'empêcher de faire sur lui-même un retour triste et sévère. Il se demanda ce qu'il avait fait pour son pays, ce qu'il avait fait pour sa famille. Il échangeait avec sa cousine quelques ra-

res paroles ; mais , au son de sa voix, à son regard distrait, Madeleine comprenait bien que sa pensée n'était pas sur ses lèvres : elle craignit de le troubler et ne lui parla plus.

En comprenant l'étendue de ses devoirs, Maurice ne s'abusa pas sur la valeur de ses facultés, car Madefeine avait l'art de l'exciter et de le contenir tour à tour. Il ne s'exagéra donc pas l'importance du rôle qu'il avait à jouer. Assez de gens , Dieu merci, se croient appelés à diriger le chardel'Etat; Maurice eut le bon sens de ne pas en vouloir grossir le nombre. Il se tint prudemment à sa place , sentant bien qu'il n'est pas donné à tous de conduire les affaires publiques, mais que le devoir de tous est de s'y intéresser. A partir de ce jour, il suivit avec une ardente sollicitude la marche des événements , et son cœur ne Fnt plus fermé à ces sentiments d'honneur et de gloire qu'autrefois il avait tant raillés.

Grâce à son travail, Maurice jouissait déjà d'une sorte d'aisance. Madeleine , dans des temps plus heureux , avait étudié la musique et savait chanter avec goût. Maurice ne l'avait pas oublié , et comme pour remercier sa cousine des soins qu'elle lui avait prodigués, surtout pour reconnaître la patience angélique avec laquelle elle avait supporté sa colère et sa dureté , il lui donna un piano. Ce fut une grande fête pour Madeleine. Ce présent inattendu donna une vie nouvelle à leurs petites réunions de famille. Souvent Madeleine rassemblait autour d'elle Pierre Marceau , sa femme et ses enfaants , qui l'écoutaient avec ravissement. Maurice aussi se plaisait à l'entendre.

Un soir, il était seul avec elle. Madeleine feuilletait un cahier placé sur le piano ; c'était un recueil de mélodies de Schubert : elle choisit une des plus belles et des plus touchantes, l'Adieu. Ce que j'aime surtout dans ces compositions , c'est qu'elles ne supportent pas la médiocrité. Rendues fidèlement, elles nous ravissent en extase ou nous bercent dans une délicieuse rêverie ; chantées sans intelligence , avec une exactitude purement littérale, elles nous plongent dans un ennui sans fond. C'est une pierre de touche qui trompe rarement ; pour émouvoir et charmer en chantant les mélodies de Schubert , savoir la musique ne suffit pas ; il faut une âme de poëte. Madeleine sentait profondément ce génie divin ; elle savait rendre avec simplicité tout ce qu'elle sentait. Sa voix n'avait pas un grand volume , mais elle était d'un timbre pénétrant ; on ne pouvait l'entendre sans émotion. Elle dit l'Adieu avec une mélancolie si touchante, que Maurice fut attendri.

Il leva les yeux sur elle, et pour la première fois de sa vie, il comprit qu'elle était belle, non pas, je l'ai déjà dit, qu'elle offrit à la statuaire un type complet de perfection, mais son âme charmante rayonnait dans ses yeux, ses lèvres mélodieuses avaient une grâce qu'aucune parole n'aurait pu traduire. Jusqu'alors Maurice n'avait pas séparé la beauté de la volupté; il confondait ladmiration avec le désir ; savait-il seulement ce que c'est qu'admirer? Un sens nouveau venait d'éclore en lui. II contempla Madeleine dans une extase presque religieuse, comme un pèlerin agenouillé devant une madone.

Cependant il arriva que ce jeune homme fut saisi d"nn malnisc étrange. Depuis quelque temps, il éprouvait auprès de Madeleine un trouble inexpliqué. On eût pi le voir tour à tour pâlir et rougir sous un de ses regards, tressaillir au son de sa voix. Le soir, tandis qu'elle brodait, il demeurait des heures entières à la contempler en silence ; ce n"élait plus lair farouche ou railleur qu'il avait autrefois. Quand il entrait chez elle, tout son sang affluait violemment à son cœur. Si Madeleine entrait chez lui, il l'accueillait avec l'embarras et la gaucberie d'un enfant. Parfois il pleurait sans deviner la source de ses larmes. A toute heure, jusque dans son sommeil, il entendait le bruit à peine perceptible d'un travail enchanté qui se faisait en lui. Que se passait-il? Maurice en eut un jour une vague révélation.

Par l'entremise de Marceau , Maurice avait obtenu la commande d'une grande figure. Il s'agissait

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