IL
d'une sainte Elisabeth de Hongrie, quun riehe baronnet, fidèle aux traditions de sa famille demeurée catholique , destinait à décorer l'oratoire dun de ses châteaux dans le Lancashire. Le jeune artiste avait accepté ee travail avec d'autant plus d'empressement , que sa mère avait porté le nom de celte sainte, et qu'il les confondait toutes deux dans un même sentiment de vénération.Toutefois, malgré le savoir très-réel qu'il devait aux leçons de son père, malgré la dextérité avec laquelle il maniait h', eiseau, au moment d'attaquer le chêne , il se sentit saisi d'une profonde défiance. Lui ((ui jusqu'alors s'était joué de toutes les diflicullés avec une hardiesse qui pouvait passer pour de la présomption, il hésitait, il n'osait entamer le bois , il s'étonnait de sa timidité , car il ne savait pas encore (jue la défiance de soi-même est le signe du vrai talent. Il interrogea le souvenir de toutes les figures sculptées qu'il avait vues dans les églises; aucune d'elles ne réalisait l'idéal d'une reine et d'une sainte , aucune n'avait la noblesse et la chasteté qui convenaient au personnage. Le temps pressait. Il ébaucha d'abord les draperies et les mains. Quand vint l'heure de commencer la tête, son hésitai ion redoubla. Cependant il se mit à l'œuvre , et bientôt le ciseau obéit à l'impidsion dune pensée mystérieuse. Le front s'arrondit sans efforts, les } eux se modelèrent comme par enchantement ; doucement abrités sous l'ombre des orbites , ils exprimèrent le ravissement d'une âme en prière. Les lèvres , pleines d'indulgence et de bonté, s'entr'ouvrircnl comme |)()Mr livrer passage au souille embaumé-; les cbrNruv, dix iséssuric front en dciiv Itandcaiix,
nattés sur les joues et relevés au dessus de l'oreille, encadrèrent l'ovale gracieux du visage. Après quelques instants d'une muette contemplation , 3Iauriee retoucha lentement , avec une secrète complaisance, toutes les parties qui semblaient modelées avec une précision imcomplète. Il amincit les ailes du nez, qu'il ne trouvait pas assez fines; il adoucit la courbe des sourcils , qui ne lui paraissait pas assez majestueuse. Enfin il jeta ses outils et recula de quelques pas pour mieux juger de son ouvrage. Sur ces entrefaites, Madeleine entra et n'eut |)as de peine à se reconnaître. Elle battit des mains, et laissa voir une joie na'ive, tandis que Maurice, confus, embarrassé, ne savait quelle contenance tenir, et rougissait comme une jeune fille dont on vient de surprendre le premier secret. En cherchant le modèle qui devait le guider , il avait aperçu dans son cœur l'image de Madeleine ; à son insu, sans le vouloir ni même y songer, il avait rendu fidèlement les traits charmants de sa cousine. Ce fut pour lui une vive lueur, mais qui s'évanouit presque aussitôt. Que pouvait-il comprendre à ces chastes préludes de l'amour, lui qui n'avait connu jusque-là que l'ivresse grossière et les débordements de la passion?
Cette figure de sainte Elisabeth devait amener dans sa vie un orage bien autrement effrayant, et il ne se doutait guère qu'elle allait décider de sa destinée tout entière.
Cette figure était encore dans son atelier; on eût dit que Maurice ne pouvait se décider à s'en dessaisir. Toutes les fois qu'on s'était présenté de la part du riche baronnet, il avait trouvé quehiue
prétexte pour en ajourner la livraison. A l'entendre, il restait toujours quelque partie imparfaite , qui reclamait le secours du ciseau. Le iait est que iartistc ne retouchait plus à son œuvre, et qu'il se contentait, comme Pygmalii-n, de la regarder. Un matin, ce fut le baronnet lui-même qui se présenta en personne. Grand , mince , élancé , les veux . }j^"s , la peau blanche , les cheveux et la barbe blonde, c'était un homme jeune encore, qui paraissait moins âgé que Maurice , bien qu'en réalité il eut quelques années de plus. Il entra froidement, salua d'un air distrait , puis sans se préoccuper autrement de la présence du maître de céans , il alla droit à la sainte Elisabeth. Il demeura quelque temps à l'examiner en silence, debout, immobile, le corps légèrement incliné, son binocle d'une main, sa canne et son chapeau de l'autre.
— On ne m'avait pas trompé, dit-il enfin sans détourner la tète et comme se parlant à lui-même; c'est l'idéal que j'avais rêvé, c'est en effet l'œuvre d'un grand artiste.
Cela dit, le gentleman ouvrit un petit portefeuille qu'il avait tiré de la poche de sa redingote; il y prit une pincée de bank-notes qu'il déposa négligemment sur l'établi.
— Non, monsieur, non ! s'écria 3faurice. Si vous le permettez , nous nous en tiendrons au j)rix convenu. Reprenez ces i)apiers. Aussi bien , vous feriez là, monsieur, de la générosité en pure perte ; car, si vous vouliez meltre à celte figure le prix auquel je l'estime moi-même , toute votre fortune n'y suffirait pas.
Axîes mots, sir Edward (c'était le nom du gcn-
tleman) s'avisa ;pour la première fois, de lever les yeux sur le sculpteur en bois. Quoique Maurice tut vêtu de sa blouse, à la blancbeur des mains, a la pureté des lignes du visage, à la Hère attitude de ce jeune bomrae sur le front de qui le travail avait rétabli lempreinte effacée de sa race , le baronnet comprit sans efforts que ce n'était pas la un ouvrier ordinaire. Il le comprit d'autant plus lacdement qu'il se distinguait lui-même, par l'élévation de ses facultés, de la foule des ricbes. Un peu contus, un peu troublé, il ne voulut pas se retirer avant de s'être fait pardonner son entrée par trop britannique. Assis familièrement sur le bord de la coucbellc qui servait à la fois de lit et de divan , il «;,"tretmt Maurice avec une grâce bien rare cliez les fils d Albion. Il lui parla de son art avec goût , en bomme qui laimait et savait l'apprécier. Réservé d'abord , froid et silencieux , le jeune artiste se laissa gagner peu à peu par l'exquise simplicité de ce langage et de ces manières. Dans cette petite chambre , près de cet établi , au milieu des blocs de chêne et des éclats de bois qui jonchaient le parquet, ils causèrent tous deux comme dans un salon. Par un calcul involontaire de vanité, tandis que l'un s'efforçait de prouver qu'il n'avait pas toujours vécu du travail de ses mains etqu il n était étranger à aucune des élégances de la vie opulente, l'autre s'évertuait àmontrer que, malgré sa richesse, il sentait toute la valeur du travail et de 1 mtelhgence. Ils abordèrent ainsi de graves sujets d entrelien. En écoutant Maurice, sir Edward ne larda pas •1 sentir que décidément il avait affaire à un de ses naiis. En éroulanl sir Edwaid , Maurice rewHinuf
que la pauvreté n'a pas le privilège de la sagesse, et que toutes les conditions de la vie, depuis la plus élevée jusqu'à la plus humble , ont des enseignements féconds pour les âmes qui savent en profiter. Revenant à la figure de la sainte duchesse de Thuringe,le baronnet raconta que sa mère avait porté le doux nom d'Elisabeth pendant le peu de jours qu'elle avait passés sur la terre. Maurice, à son tour, dit que sa mère , morte jeune , elle aussi , s'était appelée du même nom, et cette coïncidence, si peu importante qu'elle fût. établit entre eux une sorte de sjTîipathie. Bref, au bout de deux heures, ils se séparèrent contents l'un de l'autre et déjà presque amis.
Ce commencement d'intimité ne devait pas en rester là. Riche sans morgue, grave sans roideur, sir Edward était un de ces Anglais comme on en rencontre quelquefois lorsqu'on est né sous une heureuse étoile. Doué d'un vif instinct du beau dans les arts, il honorait le talent, il professait le culte du génie. Depuis plusieurs années, il passait à Paris l'hiver dans Tint imité de quelques artistes de choix. Le monde l'attirait peu; on le rencontrait moins souvent dans les salons que dans les ateliers.
11 retourna fréquemment chez Maurice. Il arrivait dans l'après-midi, s'asseyait sur le bord du lit et fumait, pendant que Maurice, debout devant son établi , fouillait , tout en causant , le noyer ou le chêne. Parfois sir Edward se levait pour donner un coup d'œil à l'ouvrage ; d'autres fois, Maurice interrompait son travail , allumait un cigare et venait s'asseoir près de lui. Ces deux jeunes gens finirent par se prendre d'une sérieuse affection l'un pour
l'autre. Maurice en était arrivé insensiblement k des demi-confidences. S'il se taisait prudemment sur les désordres de sa a ic passée , il parlait avec effusion de sa soiur , qui travaillait sous le même toit. Nature tendre , or£;anisation poétique , sir Edward se plaisait aux récits de cette fraternelle existence; mais, quoiqu'il désirât connaître cette jeune sœur, par discrétion il n'avait pas encore osé prier Maurice de le présenter , et, chose étrange ! malgré le sincère attachement qu'il avait pour lui, Maurice gardait là-dessus le silence le plus absolu, comme s'il eût pressenti qu'il s'agissait de la ruine d<5 son bonheur. Hélas ! nul n'échappe à sa destinée. Un jour (jue le baroimet était chez Maurice, Madeleine entra. Maurice l'avait entretenue plus d'une fois de son nouvel ami , et la jeune fille , qui se réjouissait de voir tous les beaux sentiments refleurir un à un dans un cœur si longtemps dévasté, avait toujours encouragé l'essor de cette amitié naissante. En présence de sir Edward , Madeleine se montra ce qu'elle était naturellement; toutefois, dans l'intention de se rendre agréable à son cousin, comme elle avait d'ailleurs compris d'un seul regard que ce jeune homme était digne de toute sa confiance, clic fit, comme on dit communément, plus de frais que n'en exigeait peut-être une première entrevue. Elle se retira au bout d'une heure, laissant sir Edward dans le ravissement.
— Vous aviez raison, monsieur, s'écria-t-il avec cnlhoiisiasme quand elle se fut retirée, vous aviez j-aison de me vanter le charme de votre sœur ; seulement je (rouve, à cette heure, que vous parliez bien froidement de tant de grâces et de séductions
k virginales. Jamais âme plus pure ne rayonna sur un plus doux visage ! Je comprends qu'il vous soit facile de créer des chefs-d'œuvre ; la beauté du modèle explique le génie de l'artiste. Mon ami, la fortune vous a traité moins durement que je ne l'avais craint , puisqu'elle vous a laissé un trésor si précieux.
A compter de ce jour, sir Edward eut ses entrées chez Madeleine. Courtes et rares d'abord, ses visites devinrent insensiblement de plus en plus longues et fréquentes. Il venait dans la journée, souvent il revenait le soir. 3Iadeleine le recevait avec une bienveillance empressée, et ne cherchait pas à dissimuler le charme qu'elle y trouvait. Maurice l'observait avec inquiétude ; il se surprenait parfois à les épier tous deux d'un œil jaloux. Il y avait des heures où le pauvre enfant ressentait contre son ami une sourde irritation qu'il ne s'expliquait pas. Bientôt il crut remarquer que sa cousine était plus réservée avec lui , plus expansive avec l'étranger. Il avait remarqué déjà que le baronnet ne parlait plus du voyage qu'il avait l'habitude de faire tous les ans à pareille époque. Un soir, il se hasarda à le questionner sur son prochain départ ; le baronnet répondit qu'il ne partirait pas , et Maurice crut voir Madeleine le remercier par un sourire. Ce vague malaise, cette souffrance mystérieuse, finirent par pi'cndre à la longue un caractère sérieux et alarmant. Maurice recherchait la solitude et n'avait plus goût au ti-avail;un mal inconnu le brisait et le consumait. Ce qu'il y avait surtout de bienl)izarre en tout ceci, c'est que Madeleine , si a igilantc autrefois et si
clairvoyante, ne semblait pas s'apercevoir des nouveaux changements qui s'opcraient chez son cousin. On eût dit (}uc 3Iadclcine n'avait jdus <l'yeux que pour sir Edward.
Un matin qu'il était assis sur le bord de son lit , triste , abattu , fiévreux ,s'intcrrogeantavec effroi, jMavu'icc vit entrer le gentleman, plus grave que d'habitude. Sir Edward alla s'asseoir près de lui et , sans ouvrir la bouche, se mit à tracer sur le parquet des ronds invisibles avec le bout de sa canne , de l'air d'un homme qui a quelque chose d'important à dii'c et qui ne saitparoù commencer.
- !\laurice , dit-il enfin avec cet aimable embarj-as ([ui sied si bien à la richesse lorsqu'elle s"a- (h'csse à la pauvreté , j'aimais votre sœur avant de la connaître. En me parlant d'elle, vous m'aviez appris à l'aimer; je me plaisais à la confondre avec vous dans un même sentiment d'affection et de respect. Je l'ai connue , et ce sentiment est bientôt devenu de l'amour. Pouvait-il en être autrement? C'est vous-même que j'en fais juge ; si cette aimable personne n'était pas votre sœur, auriez-vous pu la voir et ne pas l'adorer? Nobles enfants, je ne sais rien de votre famille ni de vos destinées; mais je vous ai vus vivre, et cela me suffit. Par la façon dont vous avez supi)orté l'infortune , votis avez })rouvé que vous êtes dignes de l'opulence ; de mon côté , je crois avoir montré (pie je ne suis pas trop indigne de la pauvreté. Maurice , nous sommes amis; voulez-vous (jue nous soyons frères?
Plus pâle que la mort , IMauricc laissa tomber une main glacée dans celle du baronnet.
— Sir Edward, répliqua-t-il d'une voix altérée
qu'il s'efforça do rendre calme , les paroles que je viens d'entendre nous honorent également tous trois , croyez que j'en suis touché profondément , comme je dois l'être ; mais Madeleine , mais ma sœur... sans doute, elle vous aime? Vous avez son assentiment? vous avez tout au moins surpris le secret de son âme ?
— Non , mon ami, non ; je ne sais pas si je suis aimé, répondit modestement sir Edward, mais je crois fermement à la force d'attraction de Tamour véritahle, et je me dis que peut-être, par une lendresse persévérante, par un dévouement sans hornes , mon cœur finira par gagner la tendresse du cœur qu'il a choisi.
— Mais Madeleine , sir Edward , Madeleine sait que vous Taimez ?
— Je ne crois pas qu'elle me voie avec déplaisir; cependant ni mes lèvres ni mes yeux ne lui ont jamais parlé de mon amour. Avant d'implorer son assentiment , j'ai cru qu'il était de mon devoir et de ma loyauté de venir d'abord solliciter le vôtre.
— C'est bien ! dit Maurice en tendant à son tour la main à sir Edward. Je n'ai pas attendu jusqu'à présent pour savoir ce que vous valez : mon estime et mon amitié vous sont depuis longtemps acquises. Je consulterai Madeleine, et, si vos vœux sont agréés par elle, je puis vous promettre d'avance que rien ne contrariera votre bonheur.
Après avoir reconduit, par un suprême effort , sir Edward jusqu'à la rampe de Tescalier, Maurice était rentré dans sa chambre et s'était affaissé sur son lit , comme terrassé par les paroles qu'il avait entendues. Il ne sentit d'abord qu'une horrible souffrance , sans pouvoir la nommer. Cette tourmente fut suivie d'une espèce d'anéantissement. Le tumulte de ses sens s'était apaisé ; peu à peu ses perceptions se réveillèrent plus nettes et plus lucides. Bientôt son front s'illumina d'une douce lueur , pareille aux premières clartés de l'aube. En effet , c'était laube d'une vie nouvelle. Une flamme céleste brilla dans son regard ; un sourire d'enfant qui s'éveille entr'ouvrit ses lèvres encore pâles et frémissantes. Il resta longtemps dans une muette extase. Enfin son sein ému se gonfla ; tout à coup des larmes jaillirent de ses yeux , un cri j)arlit de sa poitrine, et, comme Lazare ressuscité , il leva ses bras vers le ciel. En regardant au fond
de son cœur, Maurice Tenait d'apercevoir une fleur nouvellement éclose, il en avait respiré le parfum , et cette fleur, c'était l'amour. Il aimait ! Ah! pour comprendre cette ivresse , il faut l'avoir soi-même éprouvée ; au déclin d'un précoce automne, il faut avoir senti germer dans son âme un second printemps , renaître et sépanouir sous un souffle divin cette fleur de l'amour qu'on croyait à jamais flétrie !
Cette ivresse fut courte ; Maurice en sortit par un brusque mouvement de colère et de désespoir. L'infortuné ! il aimait lorsqu'il n'était plus temps.
Jamais Maurice n'avait pleuré avec tant d'amertume sur les fautes de son passé ; jamais, au souvenir de ses égarements, il n'avait répandu de larmes si acres et si brûlantes ; jamais le remords des jours mal employés ne l'avait pressé d'une plus vive étreinte. Il mesurait pour la première fois toute l'étendue de sa ruine ; son âme venait enfin de s'ouvrir au sentiment du bonheur qu'il avait eu sous la main et qu'il n'avait pas su saisir.
— A celte heure, se disait-d, si j'avais toujours suivi, comme sir Edward, la ligne inflexible du devoir, je serais sous le toit de mes pères, près de Madeleine qui m'aimerait peut-être, car je serais resté digne de son amour.
Le véritable amour est humble, résigné, toujours prêt au sacrifice. Que pouvait offrir Maurice à sa cousine? Quoi qu'il pût faire, malgré son courage et sa persévérance , malgré la vogue dont jouissaient ses ouvrages, en supposant que cette v'ogue fut durable, il ne pourrait jamais lui donner qu'une existence chétive et bornée. En épou-
sant sir Edward, Madoloine reprendrait dans la société le ranp; qui lui appartenait et qu'elle n'aurait jamais du quitter. Si elle se sentait attirée vers lui par un sentiment daffection, si faible qu'il iiU, Maurice devait-il le contrarier? Son devoir n'était-il pas, au contraire, de l'encourager de toutes ses forces et de tout sacrifier au bonheur de Madeleine? Il n'y avait pas à hésiter : son parti fut pris sur-le-champ.
Triste et silencieux, mais sans humeur, il passa la soirée avec sa cousine, ainsi qu'il en avait l'habitude. Par un de ces contrastes assez fréquents dans toutes les intimités, la jeune Allemande était ce «oir-là d'une vive gaieté; Maurice l'observait avec mélancolie, d'un air de résignation souriante. Il ne sollicita pas un mot, il ne chercha pas un regard qui pût ébranler sa résolution. Seulement, près de se retirer, il pria Madeleine de se mettre au piano et de chanter l'Adieu, cette mélodie de Schubert, qui l'avait un soir si profondément ému. La jeune fille se prêta de bonne grâce à cette ûnitaisie. Jamais en chantant, elle n'avait été si touchante. Lorsqu'elle eut fini, Maurice se leva, prit dans ses mains les mains de sa cousine, les porta respectueusement à ses lèvres, puis sortit pour décharger son cœur du fardeau qui l'oppressait.
— Vous êtes triste, M. Maurice? Mon jeune maître , qu'avez-vous? dit Ursule en l'arrêtant dans l'antichambre.
— Ce n'est rien , ma bonne Ursule , répondit Maurice en se contenant. Tu sais que depuis quelque temps mes tristesses ne sont pas sérieuses.
Tiens, par exemple, embrasse-moi ; je suis sûr que cela me fera du bien.
Ursule sauta au cou de son frère de lait , qui la pressa dans ses bras. Une fois seul, Maurice ne se contint plus ; il laissa son désespoir s'exhaler en sanglots , se répandz'e en ruisseaux de larmes. Ce fut le dernier tribut quil paya à la faiblesse humaine. Le lendemain, levé au point du jour, il se pencha sur son établi, et là, pour que rien ne manquât à Timmolation de ses espérances , étouffant les cris de son âme , refoulant lamour dans son sein, il écrivit dune main ferme :
' Madeleine, j'ai tenu ma promesse. Vous m'aviez prié de demeurer deux ans auprès de vous. Le terme marqué par vous-même est expiré depuis plusieurs mois. Vous m'aviez demandé deux ans d'abnégation et de dévouement , et c"cst vous qui avez pris mon rôle. Vous avez fait pour moi bien plus que je n'ai fait pour vous. En me faisant connaître le prix du travail , la grandeur et la sainteté du devoir, vous avez presque effacé en moi la trace de mes égarements. Quel que soit lavenir que Dieu me réserve , je n'aurai pour vous quun sentiment d'éternelle reconnaissance et des paroles de bénédiction ; mais je ne veux pas, je ne dois pas accepter plus longtemps le sacrifice auquel vous vous êtes résignée avec tant de courage. Ce serait de ma part un égoïsme grossier que je ne me pardoiuu;rais jamais. Ce n"est plus de moi ([uil s'agit maintenant , c'est de vous et de volrc bonheur. Sir Edward vous aime ; il est digne de voire amour. Il vous as^il.lre^a le rang que vous méritez. Il a poiii' n»oi ,
je n'en doute pas, une affection sincère ; il se chargera d'acquitter ma dette envers vous. Adieu donc, je pars. Soyez sans inquiétude sur jna destinée. En quelque lieu que je me trouve , mon travail vous le savez, peut suffire à tous mes besoins. Ne craignez pas que je retombe dans la nuit profonde d'où vous m"avcz tiré; une étoile mystérieuse me guidera toujours dans la voie que vous m'avez ouverte. Si mes forces faiblissaient, si le découragement venait à me ressaisir, il me suffira, pour me relever, de regarder au fond de mon cœur : j'y trouverai votre image. Je vais revoir le cbàteau de mes pères; c'est une légitime répai'ation que je dois à la mémoire du chevalier. Je veux me montrer pur et régénéré à ces lieux qui m'ont vu flétri et dégradé. Mon i)ère est mort loin de moi, ^ans presser ma main de sa main défaillante ; ce pieux pèlej'inagc achèvera d'apaiser le trouble de ma conscience. Ensuite j'irai d'un pas ferme partout où Dieu me conduira. Adieu encore une fois, Madeleine; soyez heureuse, et, tandis que je bénirai le souvenir des jours que nous avons passés ensemble, puisse ce souvenir ne vous être pas trop amer! 1) Votre frère,
1) Maurice. »
Il plia celte lettre, traça sur l'enveloppe le doux nom (jui devait désormais remplir toute sa vie, et la mit en évidence sur le marbre de la cheminée. En cet instant, il aperçut Marceau et sa femme qui travaillaientdéjà,près du berceau de leurs enfants; il les salua d'un geste affectueux. Après avoir, pendant quelques minutes, contemplé d'un œil d'envie
la paix et le bonheur de ce petit ménage, il s'occupa des pré|)aratifs de son départ. Ce fut laffaire d un quart dheure au plus. Quand tout fut prêt, il serra autour de sa blouse sa ceinture de cuir, mit sur son dos le sac militaire qui renfermait toute sa fortune, saisit d'une main résolue le bâton de Touvrier voyageur ; puis, après avoir promené un regard attendri autour de cette petite chambre où il était entré endurci par Tégoisme, flétri pdr l'oisiveté, vieilli par la débauche, il en sortit régénéré par le travail, rajeuni par l'amour, sanctifié par le sacrifice.
Tant quil fut dans Paris , sa tristesse demeura mêlée dune secrèle irritation. Il sentait chanceler en lui la résignation généreuse qui l'avait poussé à quitter Madeleine. Il semblait qu'il y eût dans l'atmosphère de la grande ville connue un reste des funestes inlluences qu'il avait subies autrefois. Une fois hors de Paris, quand il sentit sa poitrine se dilater dans l'air vivifiant de la campagne, en face de la nature, sa colère s'apaisa, son cœur s'amollit, et il se laissa dominer tout entier par un sentiment unique, son amour pour Madeleine, Il s'éloignait d'elle; son cœur saignaitàcettcséparalion , et cependant il savourait sa douleur avec délices. Dans son isolement volontaire, dans l'exil auquel il se résignait, il ressentait une joie plus vive et plus profonde que dans l'ivresse de ses passions satisfaites. Il n'était pas aimé, mais il se sentait plus digne d'amour, et la conscience de sa valeur nior.ile lui insi>irail tni légitime orgueil. Dans
son pèlerinage à Valtravers , il n'était pas guidé seulement par le désir de s'acquitter envers la mémoire de son père ; il voulait aussi revoir les lieux où il avait rencontré pour la première fois Madeleine , et bénir lempreinte de ses pas. Il voulait respirer lair qu'elle avait embaumé de sa présence, parcoui-ir les sentiers où il avait entendu sa parole ; c'était pour lui une forme dernière et suprême de la reconnaissance. ,
Après quinze jours de marches solitaires, il traversa sans être reconnu la petite ville voisine de Valtravers. Son costume suflisait pour lui assurer lïncognito; d'ailleurs, à ce pas assuré, à ce regard fier et serein , au calme et à la dignité de cette noble et mâle figure , comment eût-on pu reconnaître le jeune homme quon se souvenait avoir vu, trois ans auparavant , passer connue un proscrit?
Oh! qui pourrait dire les émotions qui Tasaillirent , lorsqu'il vil , une hevu'c après, se dérouler a l'horizon les ombrages qui avaient abrité son berceau , lorsqu'il posa le pied sur la lisière de la forêt , lorsqu'il s'enfonça dans les profondeurs mystérieuses qu'il avait si souvent parcourues entre sou père et la marquise , où Madeleine lui était apparue ! En se retrouvant , plein d'amour et de vie, dans ces beaux lieux où, trois ans auparavant , il n'avail apporté que le sentiment de sa déchéance, son premier mouvement futde crie)' à la nature entière (pi'il était jeune, qu'il pouvait aimer, qu'il aimait ; son àmc régénérée s'exalta dans une sain(e ivresse. <i Nalin'e , réjouis-toi , c'est encore ton enfant ! Brises légères, comme autrefois, caressez mon Iront ! Reconnaissez mes pas , mousses des
bois, gazons des clairières ! Tressaillez d'allégresse sur mon passage , arbres qne mes pères ont plantés ! i> Il cbeminait lentement ; les souvenirs se levaient devant lui comme l'alouette dans les sillons. A l'ombre de ce chêne , il s'étyit repose auprès du chevalier; sous le feuillage argenté de ce tremble, il s'était oublié tout un jour , écoutant les premiers murmures, comptant les premiers tressaillements de la jeunesse qui s'agitait en lui. Au détour d'une allée, il reconnut la place où, par un soir d'automne, il avait rencontré sa cousine. Il se rappela tous les détails de cette poétique soirée ; il se souvint aussi qu'un an plus tard , le jour de son premier départ, il avait retrouvé Madeleine assise à cette même place.
— Ah ! malheureux ! (juel démon te poussait ? s'écria-t-il avec tristesse. Elle était là, déjà belle et charmante, comme un avertissement céleste, comme l'image du bonheur que tu allais laisser derrière toi. Que ne l'as-tu prise par la main et que n'es-tu revenu sur tes pas !
Le jour baissait. Accablé i)ar ses émotions, Maurice s'était laissé tomber sur l'herbe. Il se leva et se dirigea vers le château. Comme il ignorait quels \ hôtes l'habitaient , peu curieux, on le comprend , de les voir et de les connaître, il voulait seulement, à travers les barreaux de la grille, plonger un pieux regard dans le paVc ^ il voulait dire un dernier adieu à l'Éden doù il était à jamais exilé.
Il longea le lO'ir de clôture jusqu'à la grille et demeura longtemp J le front collé contre les barreaux. MachinalCinent il ouvrit la porte; poussé par son cœur , il entra. Le parc était désert , les
ombres du soir commençaient à descendre. Maurice n'entciidait que le murmure du vent dans les feuilles, quelques cris d"oiseauxquise blottissaient dans leurs nids, le bruit du sable qui criait sous ses pieds. Rasant les massifs de verdure, il s'avançait d'un pas furtif. Au tournant de Tallce , près de découvrir la façade , il s'arrêta , retint son haleine, et pressa sa poitrine à deux mains, comme pour l'empêcher d'éclater. Enfin il regarda... Devait-il en croire ses yeux? N'était-ce pas un rêve , un mirage, une hallucination de son cerveau surexcité? Il voulut crier; sa voix expira sur ses lèvres. Le bâton quil tenait échappa de ses doigts, ses jambes fléchirent, et, pour ne pas tomber, il fut obligé de s'appuyer contre un arbre. Là , à vingt pas , devant lui, assis sur le perron, éclairés par les dernières lueurs du soleil , tandis que deux enfants bien connus de Maïu'ice se roulaient sur la pelouse, Madeleine, èir Edward, Pierre Marceau, sa femme, conversaient familièrement. Tout à coup Madeleine se leva, et Maurice la vit s'avancer vers lui en souriant, aussi sereine, aussi calme que sil se fût agi de la chose du monde la plus simple et la plus naturelle.
— Mon ami, nous vous attendions, lui dit-elle. Et, saisissant le bras de son cousin, la jeune fille
l'entraina doucement vers le baronnet , Thérèse et Marceau, qui, de leur côté, venaient tous trois à sa rencontre. Us serrèrent ses mains en silence; pas un mot ne fut prononcé. Tous les cœurs étaient émus, toutes les bouches étaient muettes.
— Omes amis! dit enfin Maurice d'une voix tremblante , s'arrétant au pied du perron et pro-
menant autour de lui ses regards éperdus; ô mes amis! que s'est-il passé? que se pas6C-t-il? Parlez, répondez-moi. Ai-je rêvé la douleur et le désespoir, on bien rè\'('-je à ])résent le bonheur?
Les visages qui l'entouraient ne répondireni quepar un aHectiuMix sourire. Soutenu par Madeleine, il monta les degrés du ])erron. Déjà tous les serviteurs étaient réunis dans la salle d'entrée. Maurice les reconnaissait tous ; tous l'avaient vu naître ou graiidir.
— Mes enfants , leur dit Madeleine , voici votre jeune maître (jui revient au milieu de nous.
Ils l'entourèrent avec amour et respect, tandis quTrsuledétachait avec empressement les courroies (lu sac qu'il avait sur le dos. Au même instant, on vint annoncera haute voix qucM. le chevalier était servi. Suivie de sir Kdward et des Marceau , Madeleine le prit par la main , le conduisit dans la salle à manger <u\ rien n'était changé, vi le lit asseoir, dans son costume d'ouvrier , à la place ((n'occupait autrefois son père. Bien que la table fut chargée de tout le luxe héréditaire au sein duquel j\iaurice avait grandi, le repas fut silencieux et court. Maurice gai'da jusqu'à la fin l'attitude d'un honnne (pii, ne sachant s'il dortou s'il veille, craint de faire évanouir, par un geste trop brusque ou par une parole imprudente, l(\s enchantements dont il est témoin. Au bout d'un quart d'heure, Madeleine se leva, c(, (piitlant le grfmpe des convives, se dirigea vers la forêt avec son cousin qui se laissait C0Hduir<; comme un enfant. Arrivée près d'un tertre vert, la jeune fille s'assit la première et fit asseoir Maurice auprès d'elle.
Il faisait une de ces belles soirées qui semblent doubler le prix du bonheur. Pendant qu'une partie du ciel était encore empourprée des feux du couchant , à l'autre bout de l'horizon la lune se levait dans unlacd"azur et monlaitlentement sur la cime des arbres qu'elle argentait de ses pcîies rayons. Le rossignol chantait à plein gosier sous l'épaisse feuillée. Les brisse de la nuit s'éveillaient ; on entendait au fond des bois comme un bruit lointain de cascade.
— Mon ami ! dit enfin Madeleine d'une voix plus mélodieuse que le chant du rossignol, plus fraîche que le vent de la nuit , je vous aime du jour où je vous ai vu ici pour la première fois. Vous aviez besoin, pour vous régénérer, de passer par la pauvreté, par le travail, par l'abnégation. Je l'ai compris, et j'ai voulu partager les épreuves que je vous imposais. Ces épreuves sont terminées ; Maurice, me les pardonnez-vous ?
3îaurice sentit son âme se fondre comme un grain d'encens et s'exhaler vers Madeleine en adoration silencieuse. Il s'était agenouillé au pied du tertre où sa cousine était encore assise. La blanche créature pencha vers lui son doux visage, et, à la clarté des cieux étoiles, leurs lèvres se rencontrèrent dans un chasle baiser.
Est-il besoin de le dire maintenant? la pauvreté de Madeleine n'était qu'un pieux mensonge. Elle n'avait pas perdu son procès. Elle avait trompé Maurice pour le sauver. Je ne veux pas raconter jour pour jour ce qui se passa dans le cœur de Madeleine pendant que Maurice poursuivait l'œuvre de sa réhabilitation. C'est un récit que les âmes
délicates aimeront à faire elles-mêmes ; quant aux âmes vulgaires , elles ne le comprendraient pas. Le jeune chevalier venait de retrouver ses amis de Paris sous le toit de ses pères.
— Ils ont été témoins de vos luttes et de vos efforts ; il est juste, lui dit Madeleine, qu'ils soient présents au moment où vous recevrez la récompense que vous avez si bien méritée. Ce que sir Edward aimait surtout en moi, c'était notre pauvreté ; notre bonheur le consolera.
Un mois plus tard , Maurice et Madeleine se marièrent sans bruit et sans ostentation à Neuvyles-Bois, en présence de leurs fermiers et de leurs serviteurs. Après avoir joui pendant quelques jours du spectacle de leurs douces joies, Pierre Marceau partit pour Paris avec sa femme et ses enfants. Vainement Madeleine essaya de les retenir, vainement Maurice leur offrit de rester au château , où ils trouveraient aisément l'emploi de leur activité et de leur intelligence.
— Vous avez retrouvé votre place , répondit sagement Marceau , laissez-moi garder la mienne. Malgré l'amitié qui nous unit , je sens que malgré moi je générais votre félicité. Je ne crains rien de votre orgueil : le travail que nous avons partagé ensemble a établi entre nous une égalité que rien ne saurait altérer ; mais le monde au milieu duquel vous allez vivre refuserait de la comprendre, et son étonnement serait pour moi un reproche muet que je veux nous épargner à tous deux.
Le petit ménage partit comblé de témoignages d'affection. Au bout d'un mois sir Edward partit à son tour.
— Ibl —
— Veillez bien sur votre bonheur, dit-il à Maurice au moment de s'éloigner , c'est une plante délicate qui a besoin de soins vigilants. Elle a grandi sous un souffle embaumé , sachez la défendre contre les orages qui pourraient la briser.
Puis , se tournant vers Madeleine , il voulut lui adresser quelques paroles d'adieu, mais il se troubla , ses yeux se mouillèrent , et la jeune femme sentit une larme sur sa main qu'il pressait tristement sur ses lèvres.
Ma tâche est terminée. Les existences heureuses ne se racontent pas. Maurice était désormais hors de danger et n'avait même plus besoin de courage. Si le travail n'est plus pour lui une nécessité, cependant il ne demeure pas inactif, il s'occupe à faire le bien, il sème autour de lui sa richesse. Madeleine est payée avec usure de son dévouement. Aucun nuage n'est venu troubler la sérénité de leur tendresse mutuelle. Pour Ursule, quoi qu'ait pu lui dire Madeleine , elle persiste à croire que sa jeune maîtresse a bien réellement perdu son procès, et que Maurice a trouvé dans la sculpture en bois le moyen de racheter le domaine de ses ancêtres. Maurice a gardé poiH* sa jeune femme une reconnaissance exaltée , souvent il lui arrive de la bénir avec ivresse.
— Mon ami , lui répond-elle alors , ce n'est pas moi qu'il faut remercier. Je n'ai fait que vous indiquer la voie où vous deviez marcher. C'est le travail qu'il faut bénir, car c'est par lui que vous avez retrouvé la jeunesse, l'amour et le bonheur.