‹ MadeleineChapitre 1 sur 5 · A MA FEMME · texte numérisé non relu

A MA FEMME

Comme presque tous les villages traversés par une route royale, Neuvy-lcs-Bojs est un affront bourg, sale en hiver, poudreux en été, en loulu. saison sans poésie et sans mystère. Telle en i t d'ailleurs l'importance, qu'avant le jour où commence ce simple récit, les indigènes n'avaient pas souvenir qu'aucune voiture publique se lut jamais arrêtée 4ans leurs murs. Ce dédain que les postillons et les conducteurs ont de tout temps affecté vis-à-vis de Neuvy-lcs-Bois donne une assez pauvre idée de la qualité de ses vin*.

C'était en automne, un dimanche, entre messe et vêpres. Groupés à l'entrée du hameau, sous un soleil de feu qui tombait d'aplomb sur leurs têtes, les naturels attendaient gravement le passage de la diligence de Paris à Limoges ; car c'était là, aux jours de fête, leur unique distraction, courte, il est vrai, mais enivrante comme toutes les joies qui ne durent point J Du plus loin qu'ils l'entendaient venir, ils se rangeaient solennellement de chaque côté du chemin ; puis, quand la machine roulante, filant au grand trot des chevaux entre deux haies de nez en l'air, d'yeux hébétés et de bouches béantes, avait disparu au détour de la route dans un nuage de poussière, ces braves gens rentraient chez eux, le cœur rempli d'une douce satisfaction.

Or, le dimanche où nous sommes, les choses ne paraissaient pas devoir s'accomplir autrement; mais il était écrit là-haut que Neuvy-lcs-Bois serait ce jour-là le théâtre d'un «prodige sur lequel ce modeste village, profondément découragé par un demi-siècle d'attente, n'osait plus désormais compter. Au lieu de filer comme un

trait, ainsi qu'elle en avait l'habitude, la diligence s'arrêta net au milieu du chemin, entre les deux haies vivantes qui s'étaient formées sur son passage. À ce spectacle inattendu, à ce coup imprévu du sort, tout Neuvy-les-Bois resta sur place, sans songer seulement à se demander d'où lui -vehait un si rare honneur. Les chiens eux-mêmes, qui avaient l'habitude de courir en jappant après la voiture et de solliciter les coups de fouet du postillon, semblaient partager l'étonnement de leurs maîtres, et se tenaient, comme eux, immobiles et muets de stupeur. Cependant le conducteur avait mis pied à terre ; il ouvrit la rotonde, et sur ce seul mot : Neuvyles-Bois! prononcé par lui d'un ton sec, une jeune fille en descendit, ayant pour tout bagage un petit paquet sous le bras. Elle était vêtue de noir et pouvait avoir de quatorze à quinze ans au plus. La pâleur de son front, ses yeux brûlés de larmes, son air triste et souffrant, en disaient plus encore que ses habits de deuil. Le conduc- ^ teur était déjà remonté sur son siège, et la jeune t *y fille n'eut que le temps d'échanger un adieu si-

lencicux avec ses compagnons de voyage. Ce n'était guère qu'un enfant, plus grave seulement qu'on ne Test à cet âge. Quand elle se vit seule sur cette grande route embrasée, à l'entrée de ce méchant hameau où pas une âme ne la connaissait, seule au milieu de tous ces visages qui l'examinaient avec une expression- de curiosité niaise et défiante, elle alla s'asseoir sur un tas de pierres, et là, sentant son cœur défaillir, elle se prit à pleurer la tête entre ses mains. Les paysans continuaient de la regarder du même air, ne soufflaient mot et ne bougeaient pas davantage. Heureusement, dans le groupe rustique, il y avait quelques femmes, et parmi ces femmes une mère qui berçait sur son sein un petit nouveau-né. Elle s'approcha de la jeune affligée et demeura quelques instants à la considérer avec une pitié hésitante ; car, bien que tout annonçât chez cet enfant l'abandon, presque la pauvreté, la distinction naturelle de la personne relevait singulièrement la simplicité du costume, et commandait sans efforts la déférence et le respect.

— Pauvre demoiselle, dit-elle enfin, puisque vous voici seule, à votre âge, par les grands chemins, il faut donc bien que vous ayez perdu votre mère?

— Oui, madame, j'ai perdu ma mère, répondit la jeune fille d'une voix douce, où perçait un léger accent étranger. Hélas ! j'ai tout perdu, tout, jusqu'au coin de terre où je suis née et où reposent les os qui me sont chers.

D ne me reste plus rien sous le ciel, ajoutât-elle en secouant la tête.

— Chère demoiselle, que le bon Dieu prenne pitié de votre peine ! Je vois bien, à votre façon de parler, que vous n'êtes pas de nos pays.

Vous venez de bien loin, sans doute?

— Oh! oui, madame, de bien loin, de bien loin. J'ai cru souvent que je n'arriverais jamais.

— Et vous allez?...

— Où ma mère, avant de mourir, m'a recommandé de me rendre. Je savais, en partant, qu'une f ois à Neuvy-les-Bois, je trouverais facilement le chemin de Valtravers.

— Vous allez à Valtravers?

— Oui, madame.

— Au château ?

— Précisément.

- Vous avez allongé votre chemin, mademoiselle : le conducteur aurait dû vous descende à 1.1 ville voisine. C'est égal, vous n'avez devant vous que trois petites lieues, et encore pmmrz-vous, en prenant par les bois, gagner une bonne heure. Si vous le permettez, mon neveu Tin rot vous conduira; mais la chaleur estai Tablante, et je jurerais, ma mignonne, que vous n'avez rien pris de la journée. Venez à notrr Tonne ; vous goûterez le lait de nos vaches, et» [Mjur vous mettre en route, vous attendrez l ■ fraîcheur du soir. \

- Merci, madame, merci. Vous êtes bonne; mais je n'ai besoin de rien. Je voudrais partir sur-le-champ, et si ce n'est pas abuser de la complaisance de M. Pierrot...

— Ici, Pierrot ! s'écria la fermière.

À celle invitation, faite d'un ton qui ne souffrait pas dû réplique, unpetit drôle se détacha de la foule et s'avança de l'air piteux d'un chien qui

sent que son maître ne l'appelle que pour le rouer de coups. Pierrot, qui, depuis le matin, se berçait du charmant espoir de faire, après vêpres, sa partie de bouchon sur la place de l'église, parut médiocrement flatté de la proposition de sa tante. Celle-ci la lui réitéra de telle sorte, qu'il, jugea prudent de se résigner. Elle lui mit sous le bras le petit paquet de l'étrangère; puis, le poussant par les épaules : « Prends par les bois, et surtout ne fais pas marcher trop vite cette jeune demoiselle, qui n'a ni tes pieds ni tes jambes.» Là-dessus Pierrot partit d'un air boudeur, tandis que Neuvy-les-Bois, qui commençait à revenir de sa stupeur, se pcrtlaît. en commentaires sur les événements de ce grand jour.

Nous soupçonnons ce village de Neuvy-lcs- Bois d'avoir été nommé ainsi par antiphrase.

Pour Neuvy, tant que l'on voudra ; mais pour les bois, c'est une autre affaire. Je ne sau rien, pour ma part, de plus perfide ni de pins fallacieux que ces noms de lieux ou de personnes qui ont une signification précise et sont comme

S VADELEI3E.

autant d'engagements formels. J'ai remarqué qu % , dans ce cas, lieux et personnes tiennent rarement ce qu'ils promettent, et qu'en général ce qui /eur manque, c'est précisément la qualité qui leur a servi de marraine. J'ai connu des Angélique qui n'avaient rien d'un ange, et déjeunes Blanche noires comme de- petits corbeaux. Quant aux lieux, sans aller plus loin, Neuvy-les-Bois, puisque nous y sommes, n'a pas un bouquet d'ormes, de peupliers ou de trembles pour s'abriter contre les vents du nord ou contre les ardeurs du midi. Les abords en sont nus et plats comme ceux de la mer, et, aux alentours, dans un rayon d'une dcmi-lieuc, vous ne trouveriez pas l'ombre d'un chêne. Du moins, à Fontenay-aux-Roses, vous montre-t-on quelques maigres rosiers.

Cependant, à mesure que la jeune fille et son guide s'éloignaient de la route poudreuse et s'enfonçaient plus avant dans les terres, le paysage prenait insensiblement des aspects plus riants et plus verts. Après deux heures de marche, ils aperçurent les bois de Valtravcrs, qui

ondulaient à l'horizon. Malgré les re;om/nandations de sa tante, mon Pierrot allait d'un bon pas, sans se soucier de sa compagne. La possibilité qu'il entrevoyait d'être de retour pour faire sa partie de bouchon donnait des ailes à ce drôle. Quoiqu'elle eût le pied leste et la jambe fine, de loin en loin la pauvre enfant s'avisait bien de demander grâce, mais l'abominable Pierrot faisait la sourde oreille et poursuivait sans pitié son chemin. Tout en allant d'un train de poste, il regardait d'un œil morne l'ombre des arbres que le soleil allongeait démesurément sur l'herbe des prés ; dans l'amertume de son cœur, il ne se dissimulait pas que, s'il poussait jusqu'à Valtravers, c'en était fait des joies de son dimanche. Une fois sur la lisière de la forêt, une idée infernale traversa la tête de ce jeune berger.

— Voilà ! dit-il résolument en déposant sur le gazon le bagage qu'il tenait sous son bras. Vous n'avez plus qu'à suivre cette grande allée, qui vous mènera droit au château. Dans un quart d'heure, vous aurez le nez sur la porte.

Là -dessus, te roéeréant se préparait à s'esquiver; un geste le retint. Après avoir détaché de sa ceinture une petite bourse qui ne paraissait pas bien lourde, la jeune fille en tira une piécette blanchi 1 qu'elle offrit gentiment à M. Pierrot, en le remerciant de sa peine. A ce liait de générosité sur lequel il ne comptait pas, Pin rot se sentit Imu blé. Il hésita; et peut-être a Hait- il réder nu rri de sa conscience, lorsqu'il découvrit au loin, dans la plaine, le clocher de Neuvy-lrs-lïois, assez pareil au mât d'un navire t'-Htmié sur une grève, Par un effet de mirage que la passion seule peut expliquer, il crut voir, il vit sur h plaee de l'église une douzaine de polissons jouant au bouchon, à la fossette et an petit palet, Tour le coup, Pierrot n'y tint plus. H prit la pièce * l'argent, la fourra dans sa poche et se sauva à toutes jambes, comme si le diable Y eût poursuivi.

À peine entrée sous la ramée, la jeune fille éprmrvaceUe sensation de bien-être qu'on éprouverait, nu sortir d'une étuve, à se plonger dans un bain d'eau traie ho. Son premier mouvement

fut de remercier Dieu qui l'avait soutenue et protégée dans le long voyage qu'elle venait d'accomplir, et de le prier de lui rendre hospitalière la porte où elle allait frapper. Comme elle ne doutait pas que le château ne fut tout près, elle s'assit au pied d'un chêne et se laissa bientôt distraire par les enchantements de la forêt ; car, indulgente et bonne nature, tu es l'amie de tous les âges : tu consoles les vieillards ; les enfants eux-mêmes, quand tu te prends à leur sourire, oublient qu'ils ont perdu leur mère. Tout n'était autour d'elle qu'harmonie, fraîcheur et parfum. Les obliques rayons qu'à travers le feuillage le soleil envoyait mourir à ses pieds, lui rappelèrent que le soir approchait. Elle se leva et se mit à suivre l'allée, s'attendant à voir d'un instant à l'autre apparaître façade et tourelles. Cependant il se Imuva que cette allée qui, au dire de Pierrot, servait d'avenue au château, n'aboutissait en milhô qu'à une autre allée transversale. L'£nfant prêta l'oreille pour tâcher de saisir quelques bruits d'habitation prochaine ; elle n'entendit

qufc les sourdes rumeurs qui courent dans la profondeur des bois à la chute du jour. Elle monta sur un tertre et ne vit autour d'elle qu'un vaste océan de verdure. Elle marcha longtemps meure k la garde de Dieu. Quand, de guerre lasse, elle voulut revenir sur ses pas, il lui fut impossible de reconnaître les sentiers par où elle avait passé. Bien que le soleil n'eût point encore quitté l'horizon, la forêt se remplissait déjà d'ombre et de mystère. Les oiseaux ira chantaient plus, les phalènes battaient l'air dv leurs ailes cotonneuses ; le sinistre concert des orfraies commençait. C'est surtout à cette heure ijue l'abandon, la tristesse et la solitude pèsent de tout leur poids sur l'âme des infortunés. Découragée, d'ailleurs n'en pouvant plus, la pauvre petite se laissa tomber sur l'herbe et ses lamies coulèrent de nouveau. Elle avait déni iué les rubans noirs de son chapeau de paille : tandis qu'elle pleurait, les folles brises jouaient a ver si blonde chevelure que dorait un dernier rayon.

Elle était là depuis quelques instants, abî-

. mée dans son désespoir, lorsqu'elle aperçut un beau cheval de race limousine qu'elle n'avait pas entendu venir, et qui se tenait à quelques pas, immobile au temps d'arrêt : en selle rhit un cavalier qui la regardait de l'air surfins d'un homme qui n'est pas habitué à de telles rencontres, à cette heure et en pareil lieu.

Elle se leva par un brusque mouvement; puis, rassurée presque aussitôt par la bienveillance souriante du regard attaché sur elle.

— Monsieur, dit-elle, c'est Dieu qui s< us envoie à mon aide. Si vous êtes de ce pays, \mis devez voir déjà que je suis une étrangère. Vnilâ plus de deux heures que j'erre à l'aventure dans cette forêt sans pouvoir en sortir ni savoir uiï je vais; peut-être me ferez-vous la grâce de nie mettre dans mon chemin.

— Sans aucun doute, mademoiselle, rqiuudit une voix presque aussi douce que cclli.- do la jeune fille ; mais encore faut-il que je sache où vous souhaitez aller.

— A Valtravers, monsieur.

— Au château?

— Oui, au château de Valtravcrs.

— Vous uc pouviez mieux vous adresser, mademoiselle, car j'y vais moi-même de ce pas; et, si vous le voulez bien, j'aurai l'honneur de vous accompagner.

À ces mois, sans attendre la réponse, le cavalier sauta à bas de sa monture. C'était un jeune homme dans tout l'éclat du printemps de Ui vie, sveltc, élégant, à l'œil doux et fier; pardessus (oui, il avait une grâce qu'on ne saurait dire. Ses cheveux, luisants comme le jais, foisonnaient cl bouclaient naturellement à ses tempes. Nouée négligemment autour du cou, s. cravate de soie grise rayée de bleu, au lieu •le ic cacher, en dégageait le pur ivoire. Une redingote brune pressait sa taille élancée et flexible; sou pantalon blanc tombait à larges plis sur une botte mince, étroite et cambrée, armée au talon d'un acier brillant et sonore. 11 était ainsi h la fois simple et charmant.

- Est-ce que c'est à vous, ceci, mademoiselle? demanda-t-il, en indiquant du bout de sa cravache l'humble bagage resté sur le gazon.

— Oui, monsieur, c'est toute ma fortune, répondit l'étrangère avec un triste sourire.

Le jeune homme releva le paquet et s'occupa de l'attacher solidement à la selle de son cheval; cela fait, il offrit son bras à l'enfant, et tous deux s'avancèrent dans la direction du château, suivis du bel et docile animal, qui tondait de droite et de gauche les jeunes pousses de l'automne.

— Ainsi, mademoiselle, quand je vous ai rencontrée, vous étiez égarée, perdue, et ne sachant que devenir? Je remercie le hasard qui m'a conduit par là, car vous couriez le risque de dormir cette nuit à la lueur des étoiles, sur la mousse des bois.

— J'y étais résignée, monsieur.

Et la jeune fille raconta de quelle manière elle avait été mystifiée par M. Pierrot.

— M. Pierrot est un polisson qui mériterait qu'on lui coupât les deux oreilles. Et vous allez à Valtravers ? C'est qu'alors, mademoiselle, vous connaissez le chevalier ou tout au moins quelqu'un du château ?

— Je n'y connais personne.

— En vérité !

— Personne absolument, mais vous, monsieur, vous le connaissez, M. le chevalier?

— Assurément : nous sommes de vieux amis.

— On le dit bon, généreux, charitable,

— Oh! très-charitable, répliqua le jeune homme, qui pensa qu'il s'agissait tout simplement de quelque infortune à soulager; niais, après un rapide coup d'œil jeté sur sa jeune compagne, il repoussa loin cette idée, et comprit que décidément ce n'était point là une solliciteuse ordinaire.

— Mademoiselle, ajouta-t-il gravement, je vous donne M. le chevalier comme le plus noble cœur qui ait jamais battu sous le ciel.

— Je le savais, je n'en doutais pas; cependant, à cetie heure, il m'est bien doux de me l'entendre affirmer de nouveau. Et le petit Maurice, monsieur, vous devez aussi le connaître ?

— Quel petit Maurice, mademoiselle?

— Eh ! mais, le fils du chevalier.

— Ah ! bien, bien ! s'écria le jeune homme en riant. Oui, certainement, je le connais, le petit Maurice.

— Est-ce qu'il promet de devenir un jour bon et généreux comme son père?

— Dame ! il passe généralement dans le pays pour un assez bon diable. Ce n'est pas moi qui voudrais en dire du mal.

— Je sens que je l'aimerai comme un frère.

— Je puis vous assurer que, de son côté, il sera charmé de vous voir.

En cet instant, ils traversaient une clairière, et, derrière le mur d'un parc dont la grille s'ouvrait sur la forêt, apparut un joli castel dont les feux du couchant incendiaient toutes les fenêtres.

Le même soir, à la même heutc, le viciu chevalier de Valtravcrs était assis sur son perron, en compagnie de la vieille marquise de Fresnes, dont le château voisin s'apercevait au fond de la vallée, à travers le feuillage encore vert des peupliers qui bordent la Vienne. Tous deux s'entretenaient complaisammcnt des jours écoulés, car, à l'âge qu'ils avaient l'un et l'autre, la vie n'est plus guère éclairée que par ce pâle et doux reflet qui s'appelle le souvenir.

L'intimité de la marquise et du chevalier datait de loin. Aux premiers coups de tocsin sonnés par la monarchie aux abois, le marquis de Fresnes ayant jugé convenable d'aller faire avec sa femme une tournée de quelques mois sur les

bords du Rhin, ne fût-ce que pour protester contre ec qui se passait en France et donner au trône de saint Louis un témoignage authentique de respect et de dévouement, M. de Valtravers détail décidé à les accompagner. On sait ce qu'il advînt de ces voyages de quelques mois, et cumulent ces petites excursions, qui s'étaient présentées d'abord comme des parties de plaisir, aboutirent pour la plupart à un long et dur exil. Nos trois compagnons comptaient si bien sur un prompt retour, qu'ils avaient à peine emporté de quoi subvenir aux loisirs de plus d'une année. Ces ressources épuisées, les diamants Vendus, les bijoux monnoyés, on gagna sans bruit Nuremberg ; on s'y installa pauvrement ; il ne s'agissait plus que d'y vivre. MM. de Fresnes et de Valtravers avaient bien l'oreille un peu basse. Ainsi qu'il arrive toujours, ce fut la femme qui montra l'exemple de la résignation T du courage et de l'énergie. Nous travaillerons, répondit simplement madame de Fresnes aux deux arnîs qui demandaient avec anxiété quel parti leur restait à prendre. Elle peignait

agréablement le pastel et la miniature; elle donna des leçons et fit des portraits. Sa beauté, sa grâce et son infortune, mieux encore que son talent, lui valurent en peu de temps une clientèle nombreuse et choisie. Les deux gentilshommes, qui avaient commencé par décréter qu'il y avait dérogeance et par jeter les hauts cris en voyant la marquise à l'œuvre, finirent, bon gré mal gré, par s'apercevoir qu'ils étaient passablement nourris sans rien faire, et qu'en fin de compte c'était la marquise qui, comme on dit communément, amenait l'eau au moulin.

Le marquis ne s'en préoccupa pas autrement ; mais M. de Valtravers comprit que demeurer ainsi les bras croisés, c'était prendre l'orgueil et la dignité à l'envers. Seulement, quel emploi trouver à ses facultés ? à quelle industrie appliquer ses deux bras oisifs ? L'idée lui vint d'enseigner le français ; la nécessité préalable où cela l'eût mis de l'apprendre coupa court à ce beau projet. Après s'être bien étudié et retourné lui-même en tous sens, le chevalier reconnut en toute humilité qu'il n'était bon qu'à aller se

faire tuer à l'armée de Condé. Il s'y préparait sérieusement, mais sans enthousiasme, lorsqu'un jour qu'il errait assez tristement par les rues, il s'arrêta machinalement devant un étalage de bimbeloteries où se voyaient, entre autrès menus objets de bois faits au tour, force bilboquets très-artistement ouvragés et bon nombre de ces toupies ronflantes, délices de l'enfance et gloire de Nuremberg. Il semblerait que pour un gentilhommeémigré, ruiné de fond en comble et depuis longtemps ayant passé la sa ison des bilboquets et des toupies d'Allemagne , ce spectacle n'eût rien qui pût exalter l'imagination et déterminer un transport au cerveau. Pourtant il arriva qu'après quelques minutes de contemplation silencieuse, M. de Valtravcrs parut éprouver quelque chose de ce qu'éprouvèrent à coup sûr Christophe Colomb quand il vit surgir du sein de l'Océan les rivages du nouveau monde, et Galilée lorsqu'il sentit notre petit globe terraqué, cloué par l'ignorance et scellé depuis six mille ans dans l'espace, se mouvoir et se promener autour du soleil.

HADfcLEINE. 25

M. de Valtravcrs était né en 1760. Or, grâce à YÊrnil e de Rousseau, c'était la mode en ce temps-là, parmi les hautes classes de la société française, de compléter toute éducation par l'apprentissage d'un métier quelconque. L'exemple partait de haut : en 1780, le roi de France, qui était le plus honnête homme de son royaume, en était aussi le meilleur serrurier. 11 était de mise pour les grands seigneurs de savoir un art mécanique, ainsi que pour les grandes dames de nourrir elles-mêmes leurs enfants. En général, tout cela se pratiquait par ton, sans prévoyance et sans gravité : les uns jouant au travail, les autres à la maternité ; celles-ci se prêtant au caprice du jour plutôt qu'au vœu de la nature ; ceux-là ne se doutant pas, en maniant la lime ou le rabot, que l'heure approchait où les fils de famille seraient mis en demeure de devenir les fils de leurs œuvres, et que c'était prudemment agir que de songer dès à présent à se créer des titres de roture.

A. la vue de tous ces bimbclots, devant lesquels venait de le conduire le hasard ou plutôt

l'instinct d'une vocation mystérieuse, M. de Valtravers se souvint qu'il avait appris à tourner Pébènc et l'ivoire. Trois mois après, il passait à Nuremberg pour le Benvenuto Ccllini de la menuiserie tournée. Le fait est qu'en moins de trois mois il était parvenu à façonner le bois comme pas un. Il excellait dans la confection du bilboquet, ses toupies étaient généralement fort goûtées ; mais que dire de ses casse-noisettes, qui, par la délicatesse et le fini des détails, étaient tout simplement de petites merveilles ! Il en fabriquait en ivoire qu'on tenait pour de vrais bijoux. La mode s'en mêla, et, comme les pastels de madame de Fresnesjouissaient déjà d'une vogue à peu près pareille, il se trouva que, pendant deux ans, dans la vieille cité allemande, toute figure un peu bien née dut poser devant la marquise, et qu'il ne se mangea pas une aveline sans l'intervention de l'émigré français.

On peut croire que, bien différents de certaines gens, nos deux artistes ne prenaient pas leur succès au sérieux; s'ils mettaient en public leurs talents à un assez haut prix, ils en faisaient bon

marché dans l'intimité. Après avoir travaillé chacun de son côté, ils se réunissaient le soir,ct c'étaient alors entre elle et lui des scènes d'une folle gaieté, quand Tune étalait sur son chevalet la face épanouie de quelque gros Nurembergeois, tandis que l'autre tirait de sa poche une demidouzaine de casse-noisettes qu'il avait tournés dans sa journée. Ils riaient comme des enfants, et ne s'apercevaient pas que c'était au travail qu'ils devaient leur gaieté charmante, au travail qui déjà les rendait meilleurs et plus heureux qu'ils ne l'avaient jamais été au plus beau temps de leur prospérité. Quant au marquis, il estimait que gagner son pain est le fait de la canaille, et qu'un gentilhomme qui se respecte doit savoir mourir comme les sénateurs romains dans leurs chaises curules, plutôt que de s'abaisser à vivre comme les gueux, en travaillant. Il en voulait sourdement à sa femme, méprisait souverainement le chevalier, et ne se gênait pas pour le lui témoigner. Ce qui l'exaspérait surtout, c'était de les trouver tout le jour occupés et en belle humeur, tandis qu'il se mourait littérale-

MADELEINE, nient de ce munie et profond ennui que l'inaction traîne aprei elle. Tout en se respectant, il mangeait d'ailleurs de grand appétit, s'accomodait sans scrupule des bénéfices de l'association, et se ii mi il ii ai t sur bien des choses aussi puéril, aussi f utjk et plus exigeant que s'il eût été encore dans son château, sur les bords de la Vienne. C'était à l'heure du repas, quand ils étaient rassembles tous trois, que sa bile s'exhalait le plus volontiers, u Eh ! marquis, s'écriait parfois le chevalier, faîtes-nous l'amitié de nous dire où vous eu seriez sans les pastels de la marquise?. . — Et sans les casse-noisettes de notre ami? » ajoutait la marquise en riant. M. de Fresnes haussait les épaules , parlait de gratter son blasun, demandait grâce pour sa femme aux mânes de ses ancêtres, et se plaignait de ne puinl voir de vin de Bordeaux sur sa table.

A la longue, quand ils eurent assuré le bienêtre de leur intérieur, madame de Fresnes et M. de Va i ira vers purent obéir à un sentiment plus désintéresse et plus poétique, quis'était insensiblement développé en eux età leur insu. Ils

avaient franchi, sans s'en douter, les degrés qui mènrnt du métier à l'art, comme l'échelle de Jacob montait de la terre au ciel. La marquise s'essaya dans la copie réduite des tableaux de vieux maîtres. Elle y réussit, et l'on se disputa ses miniatures d'après Holbein et Albert Durer. De son côté, le chevalier aborda sérieusement la grande sculpture en bois ; il s'y distingua et devint en ce genre un des artistes lesplusémincnts d'outre-Rhin. On montre encore aujourd'hui, dans la cathédrale de Nuremberg, une chaire de sa façon. Exécutés parfaitement, les ornements n'en sont pas tous d'un goût irréprochable ; mais le principal morceau, qui représente saint Jean prêchant dans le désert, est un des plus beaux que rAllemagne possède, et pourrait soutenir la comparaison avec les boiseries sculptées qui se voient à Venise, dans l'église de San Giorgio Maggiore. y

Outre les jouissances qu'il procure, quelque humble et modeste qu'il soit, l'art a cela de sûr etdc précieux, qu'il élève lecœur, qu'il agrandit l'esprit, qu'il ouvre à la pensée des horizonsplus

larges et plus sereins. C'est là du moins ce qui arriva pour la marquise et pour le chevalier. 1/im ri huître en vinrent peu à peu à briser enlièremcnt le cerclé des idées mesquines où les avalent emprisonnés leur naissance et leurédui al ii m. Ils reconnurent l'aristocratie du travail et la ni) au Lé de l'intelligence ; comme deux papillons ikftuppcta ■ 1+t leur chrysalide, ils sortirent de leur vnsiv étroite et bornée pour entrer triompha n bilan s la grande famille humaine. Pendant ce temps, ronge par l'ennui jusqu'aux os, le [iianpiiseouliniinitde se consumer en désirs impuissants, en s h" ri les regrets. Un beau jour, il rendil à Dîcnt ce qu'il avait d'âme; sa femme et son ami le pleurèrent comme un enfant.

Quelques mois après, c'étaiten \ 802, sur l'invitation du Premier consul, ils repassèrent le Rhin et retournèrent gaiement dans leur patrie, régénérée nuume eux. Depuis longtemps, tous deux avaient fiai pur comprendre et par accepter les nouvelles gloires de la France ; en touchant rv sol héroïque, ils sentirent leur cœur tressaillir et de douces larmes humecter leurs

MADELEINE. 2ff

yeux. La meilleure partie de leurs domaines étant restée propriété nationale, ils obtinrent aisément de rentrer chacun chez soi, si bien que les années d'exil qui venaient de s'écouler ne furent plus pour eux qu'un long rêve ; seulement, au rebours d'Épiménide, ils s'étaient réveillés jeunes après s'être endormis vieux. A peine réintégré dans le castel de ses pères, le chevalier s'empressa d'appeler à lui une belle et chaste créature qu'il avait aimée en Allemagne, qu'il épousa, et qui mourut en lui donnant un fils. Cet enfant grandit entre sonpère et madame de Fresnes,qui sevouèrentà lui tout entiers, et continuèrent de vivre philosophiquement dans leur retraite, faisant du bien, occupant leurs loisirs, à peu près sourds aux bruits du monde, étrangers à toute ambition. De toutes les habitudes, celle du travail est à la fois la plus rare vi la plus impérieuse. Lamarquise peignait comme par le passé, tandis que le chevalier, levé chu* que matin avec l'aube, rabotait, fouillait, évîdait le poirier, le noyer et le chêne. 11 avait pris à tâche de renouveler magnifiquement et

de ses propres mains les boiseries vermoulues de son manoir ; peut-être aussi, par un retour complaisant vers ses premiers succès, tournaitil par-ci par-là quelques casse-noisettes dont il faisait présent aux filles de ses fermiers. La lecture, la promenade, les délices d'une intimité dont le charme n'avait point vieilli, et l'éducation du jeune Maurice, absorbaient le reste des journées, toujours trop courtes lorsqu'on travaille et que Ton s'aime.

Un soir donc, assis l'un près de l'autre, ces vieux compagnons se plaisaient à remonter le courant des jours qu'ils avaient descendus ensemble, quand ils aperçurent, débouchant par une allée du parc, les deux jeunes gens que nous avons laissés à la grille. Arrivés au bas du perron, la jeune filleenmonta lesdegrés lentement, d'un air grave, quoique visiblement émue. La marquise et le chevalier s'étaient levés pour la recevoir. Elle tira de son sein une lettre qu'elle porta d'abord pieusement à ses lèvres; puis elle la remit à M. de Valtravcrs, qui examinait avec un sentiment de curiosité bienveillante cette enfant qu'il voyait pour la première fois. Le vieux gentilhomme brisa le cachet et lut. Debout, ses

deux bras amaigris posés sur sa poitrine, calme dans sa douleur, digne dans son humilité, l'étrangèrc sa tenu il, les jeux baissés, sous le regard de madame dis t'reanes, qui l'observait avec intérêt, tandis qu'à quelques pas de là, le jeune homme qui l'avait amenée assistait en témoin discret à cette scène silencieuse.

« Munkh, 43 juillet 18..

« Près de quitter ne monde, en face de l'éternité qui va bientôt commencer pour moi, ce n'est pas vers le ciel, c'est vers la France que mes yeux se Uniment avant de se fermer ; ce n'est pas vers Dieu, c'est vers vous que je crie, mon frère, et que je tends nies bras suppt iants, au nom de celle qui fut ma sœur et la femme de votre choix.

Hélas ! qu'elle a été cruellement éprouvée, cette maison que vous avez connue si prospère ! Où sont allées les joies de ee foyer où vous vîntes un Jour \ous asseoir? La tomhe m'a pris tous les miens. Mon mari n a pu survivre à sa fortune, et moi, malheureuse, àmon tour voici quejemeurs. Je meurs, et je suis mère ; c'est mourir deux

fois, ô mon Dieu! Quand vous lirez ces lignes, seul trésor, unique héritage que j'aurai pu lui laisser en partant, ma fille n'aura plus que vous sur la terre; quand vous tiendrez entre vos mains ce papier trempé de mes larmes , mon enfant sera devant vous, seule, arrivant de loin, brisée par la douleur et par la fatigue, sans autre refuge que votre toit, sans autre appui que votre cœur. Oh ! par le doux lien qui vous fut cher et que la mort n'a point rompu sans doute, par cette Allemagne qui se montra pour vous hospitalière et qui vous fut longtemps une patrie, par ma famille devenue la vôtre, par l'adorable créature trop tôt ravie à votre amour et qui vous adjure ici par ma voix, oh ! ne repoussez pas ma chère abandonnée ! Recueillez, réchauffez dans votre sein la colombe tombée de son nid. Et toi que je ne connais pas, mais que j'aimais à confondre si souvent avec ma fille dans un même sentiment de tendresse et de sollicitude, fils de ma sœur, si ta mère t'a donné son âme, tu seras bon aussi et fraternel pour ma bien-aimée Madeleine. Protégc-la, veille sur elle quand ton père ne sera

plus, et n'oublie, jamais, jeune ami, que l'orpheline que le ciel nous envoie devient parfois l'ange tutélaire de la maison qui s'est ouverte devant elle. »

— Viens, ma fille, viens dans mes bras ! s'écria le chevalier, quand il eut achevé de lire ; sois la bienvenue, mon enfant, sous le toit de ton vieil oncle. N'était le deuil qui t'amène, je dirais ce jour trois fois heureux, et ton arrivée nous serait une fête à tous. Marquise, c'est ma nièce, ajouta-t-il, en pressant de ses deux mains la tête de l'enfant ; Maurice, c'est ta cousine, c'est une jeune sœur qui te vient du pays de ta mère.

L'orpheline passa des bras de son oncle dans ceux de la marquise. Madame de Fresnes avait perdu une fille unique, enlevée, dans sa fleur, à peu près à l'âge de Madeleine ; or, chez tous les infortunés qui ont eu cet affreux malheur, surtout chez les mères, c'est un penchant irrésistible de trouver, alors même qu'ils n'existent pas, des rapports visibles et frappants entre l'enfant que la mort leur a pris et la plupart de ceux

qu'ils rencontrent sur leur chemin : touchantes illusions de l'amour et de la douleur qui transforment tous ces frais visages en autant de portraits vivants de l'être adoré qui n'est plus ! La marquise s'était donc sentie portée naturellement vers cette blanche créature qui venait de lui apparaître comme une image de sa fille. C'étaient les mêmes yeux et le même regard, le même charme triste et grave , particulier a ux êtres éprouvés de bonne heure ou condamnés à mourir avant le temps. Ainsi disposée tout d'abord, on peut juger si madame de Fresnes, esprit vif et prime-sautier, nature généreuse que n'avaient point appauvrie les années, dut épouser avec enthousiasme le sort de la jeune étrangère. Elle la serra contre son sein, lui prodigua les noms les plus tendres, la couvrit de caresses et de baisers. Puis ce fut le tour du jeune homme.

« Quoi! mon cousin, c'était vous! dit-elle en souriant à travers ses pleurs. C'était vous, le petit Maurice ! Je m'étais figuré que vous ne deviez être qu'un enfant comme moi.» Maurice l'embrassa cordialement : c'est tout au plus

s'il avait soupçonné jusqu'à ce jour l'existence de sa cousine. Cependant le chevalier donnait des ordres, s"empressait, avait l'œil à tout, et à chacun de ses vieux serviteurs, il disait avec effusion? « Nous avons un enfant de plus! »

Certes, ce soir-là, si elle put voir l'accueil que sa fille reçut à Valtravcrs, la mère de notre héroïne dut être contente là-haut.

L'installation de Madeleine ne changea rien au train du château. C'était une fille pieuse, simple, modeste, déjà sérieuse et réfléchie, tenant peu de place, ne faisant point de bruit, la plupart du temps silencieuse et penchée sur quelque ouvrage d'aiguille. En quelques jours, elle avait su se rendre agréable à tous par sa douceur et sa bonté. Quant à sa figure, nous devons n'en rien dire : on sait ce qu'il en est généralement à cet âge ingrat qui n'a déjà plus les grâces de l'enfance et qui n'a point encore celles de la jeunesse. Elle n'était pas précisément belle, et nous n'oserions affirmer qu'elle promît de le devenir. Avant de se prononcer sur des questions si délicates, il est toujours prudent d'attendre, d'au-

tant mieux qu'en cette saison de transition il s'accomplit un mystérieux travail où la laideur se transfigure aussi souvent que se flétrissent les fleurs de beauté trop hâtive. Telle qu'elle était, la marquise et le chevalier l'aimaient d'une vive tendresse, et l'existence de cette enfant se partageait entre les deux habitations voisines l'une de l'autre, et qui n'en faisaient qu'une à proprement parler. Loin d'avoir été négligée, son éducation avait été poussée assezloinpour qu'elle pût la continuer elle-même, et l'achever au besoin sans aucun secours étranger. Elle parlait notre langue avec pureté, presque sans accent. Comme toutes les Allemandes, et trop de Françaises, hélas ! elle savait à fond la musique, et, chose malheureusement plus rare, elle n'en abusait pas. Le chevalier et la marquise se plaisaient à lui faire chanter des tyroliennes de son pays; mais ces airs qui les reportaient délicieusement l'un et l'autre vers leurs jours d'exil et de pauvreté, lui rappelaient cruellement, à elle, sa mère et sa patrie, toutes deux perdues sans retour, et souvent la pauvre petite était interrom-

pue par ses pleurs et par ses sanglots. Pour Maurice, au bout d'une ou deux semaines au plus, pondant lesquelles il s'était cru obligé de s'occuper de sa cousine et de lui faire les honneurs du pays, ii peine parut-il s'apercevoir de sa présence. 11 avait vingt ans et toute la fougue, tous ~ les emportements de son âge; d'autres soins déjà T agitaient. Ce jeune homme avait grandi en pleine liberté, doublement gâté par son père et par la marquise, qui ne savaient rien au monde de plus beau que lui ni de plus charmant. Un précepteur lui avait enseigné un peu de grec et de latin ; ftn même temps M. de Valtravers, chez qui l'amour du bois sculpté était devenu une vraie manie , l'avait initié au culte de son art. Le bon vieux chevalier en pleurait d'orgueil et de joie, lorsqu'il voyait près de lui son fils équarris- ' saut, tourna nt, rabottant, et promettant de dépasser son père. Maurice, de son côté, paraissait prendre goût à ce passe-temps inoffensif, lorsqu'un beau jour, voilà le malheur! il se demanda si par hasard, après le chevalier, la marquise et la sculpture en bois, il n'y aurait pas encore ici-

bas quelque chose. A cette question indiscrète que lui adressait vaguement la jeunesse turbulente, inquiète et près d'éclater, la réponse ne se fît pas attendre : ce fut la jeunesse elle-même qui répondit par une explosion.

Il est de tendres et poétiques natures voilées à leur matin d'une brume légère ; d'autres, au contraire, plus vîvaces et plus énergiques, dont l'aube se lève embrasée de tous les feux du milieu du jour. Chez celles-là, le premier trouble des sens et de l'imagination qui s'éveillent, se révèle sans bruit et se traduit en rêveuses tristesses ; chez celles-ci, violcmment,en agitations tumultueuses. Maurice participait à la fois de ces deux natures. On le vit tour à tour triste, préoccupé, rêveur, puis tout d'un coup saisi d'ardeurs sans but et sans nom, ne tenant plus au logis, impétueux, bouillant, même un peu colère, et ne sachant à quel vent jeter l'énergie sauvage qui le consumait : au demeurant, affectueux pour son vieux père, plein de grâce pour sa vieille amie, bon pour tous, adoré de chacun, seulement ayant par-dessus la tête de la sculpture en bois, du

manoir héréditaire, des éternelles histoires qu'il subissait depuis tantôt vingt ans, et se demandant avec une sourde irritation si son existence devait s'écouler tout entière à tourner le buis, à façonner le chêne, et le soir, au coin du feu, à écouter, les pieds sur les chenets, les interminables récits du temps de l'émigration. En attendant mieux, il chassait à toute outrance, battait les environs et crevait des chevaux.

C'était au plus fort de l'explosion qu'était survenue Madeleine. On juge de quelle importance dut être, à pareille heure, dans la destinée de ce jeune homme, l'apparition d'une fillette de quatorze à quinzeans, timide, réservée, silencieuse, sans trop de beauté ni de grâce. Il s'occupa d'elle à peu près autant que si elle n'eût pas quitté Munich. Il partait au lever du jour, et ne rentrait guère qu'à la nuit tombante ; encore lui arrivait-il souvent de passer toute une semaine, soit à la ville voisine , soit dans un des châteaux d'alentour. S'il apercevait le matin Madeleine à sa fenêtre, il lui envoyait un bonjour sans façon, et tout était dit. Pendant les repas, il lui adressait

par-ci par-là, sans la regarder, quelque parole insignifiante. Lorsqu'elle chantait ses tyroliennes, comme c'était pour le chevalier et pour la marquise une occasion, qu'ils saisissaient toujours avec empressement, de parler de Nuremberg et de rappeler,runses casse-noisettcs,l'autre ses miniatures. Mauricequi en avaitlcs oreilles rebattues, ne manquait jamais de s'esquiver dès lapremière note. Un soir pourtant qu'il se tenait près d'elle , il ne pu t s'empêcher d'être frappé du luxe de sa chevelure, en effet, d'une rare magnificence. Il en fit tout haut la remarque, en soulevant d'une main familière la masse luxuriante de cheveux blonds et fins qui chargeait la tête de la petite Allemande. La pauvre enfant était si peu habituée à se voir l'objet des attentions de son cousin, qu'elle rougit, se troubla, et devint toute tremblante. Quand elle voulut par un sourire, exprimer sa reconnaissance, Maurice, pressentant quelque tyrolienne, s'était déjà échappé. Une autre fois, au retour de la chasse, il lui offrit un joli faisan qu'il avait arraché vivant de la gueule d'un de ses chiens.

« Quoi ! mon cousin, vous pensez quelquefois À moi? » demanda la jeune fille tout émue.

Maurice avait déjà tourné les talons. Ce n'est pas qu'il vît avec déplaisir la présence de l'orpheline sous le toit paternel. Loin de là ! S'il avait toutes les ardeurs de son âge, il en avait aussi tous les nobles et généreux instincts. Jamais il ne lui serait venu à la pensée de supputer la part que pourrait avoir un jour Madeleine dans le testament du chevalier. Disonsle, en passant, à la gloire de la jeunesse, de si honteux calculs entrent rarement dans les cœurs de vingt ans. Maurice était prêt à partager avec sa cousine comme avec une sœur ; et, s'il ne se montrait pour elle ni plus assidu ni plus tendre, c'est tout bonnement parce que Madeleine avait oublié de venir au monde quinze ou vingt mois plus tôt. V

La marquise et le chevalier n'étaient pas sans avoir remarqué tout d'abord le brusque changement qui venait de s'opérer dans les habitudes de ce Maurice qu'ils avaient connu jusqu'alors de goûts si simples et d'humeur si facile. Tous

Sù.-.*\

deux s'en affligeaient sans y trop rien comprendre. Ils avaient été jeunes dans un temps où la jeunesse, s'éparpillant à tort et à travers, en menues distractions, en frivolités élégantes, ne soupçonnait guère ce sourd malaise et ce profond ennui qui devaient être plus tard le supplice et le martyre de toute une génération. Bien qu'élevé dans la retraite, au fond des campagnes, Maurice avait subi à son insu l'influence des idées nouvelles. Les idées sont des forces vives mêlées à l'air que nous respirons : le vent les charrie et les sème à tous les points de l'horizon ; et, quoi qu'on puisse faire pour échapper à ces invisibles courants, si loin qu'on se tienne à l'écart, on s'en pénètre, on s'en imprègne ; on est toujours l'enfant de son siècle. Ce qui surprenait surtout bien étrangement le chevalier et. la marquise, c'était non pas ce besoin d'activité dévorante qu'ils s'expliquaient naturellement par la chaleur du sang et par l'impétuosité du jeune âge, mais la sombre mélancolie où s'abîmaient presque toujours ces ardeurs et ces emportements. Que pou-

Page 1