MA LM- LEINE
vaient-ils comprendre, en effet, à la maladie (1*11110 époque oiï la gaieté, exilée des âmes de vingt MIS) rte 6c renron trait plus que sous les cheveux blancs Jêjs vieillards? A force de creuser la question et de se concerter entre eux, ils en minèrent pourtant à reconnaître que l'existence qu'avait menée jusqu'ici Maurice n'était, ni fécondé ni divertissante, et que, malgré le charme incomparable de la sculpture en bois, il ne fallait pus s'étonner qu'un jeune cœur ne s'y fut point absorbé tout entier.
C'était l'avis de la marquise; le chevalier finit pnr s'y rendre. Que faire cependant? On parla d'ubonhruuiuanage; mais le remède fut trouvé un peu trop viol en I ; d'ailleurs la marquise fit observer avee raison qu'on ne se mariait plus ;i vingt atis, et qu'au rebours de ce qui se pratiquait autrefois, le mariage était devenu moins un commencement qu'une fin. Bref, après de mûres réflexions, il fut décidé qu'on enverrait Maurice courir le monde pendant deux ou trois ans, à Paris d'iibunl, juiis, à son choix, en Allemagne ou en Italie, afin de compléter son
MADELEINE. i5
éducation par la connaissance approfondie des hommes et des choses. Ce programme n'était pas beaucoup plus vague que la plupart de ceux que trace tous les ans la province à ses fils, avant de leur mettre la bride sur le cou et de les lâcher dans la vie parisienne.
A quelque temps de là, par une soirée d'automne, un an jour pour jour après l'arrivée de Madeleine, le chevalier, son fils et la marquise étaient réunis dans le château de Val travers. Le cheval qui devait conduire Maurice à la ville voisine où passait la malle-poste, attendait tout sellé et bridé au pied du perron. On était à l'heure des adieux. Un départ a toujours quelque chose de triste et de solennel, alors même qu'il ne s'agit pas d'une séparation douloureuse. Le chevalier paraissait péniblement affecté ; la marquise Cachait mal son attendrissement; Maurice lui-même se sentait ému, et quand son vieux père lui ouvrit ses bras, il s'y jeta tout en pleurs comme s'il l'eût embrassé pour la dernière fois. Madame de Fresnes le serra sur son cœur avec effusion. Enfin les
serviteurs Au la maison, les plus vieux, ceux qui
Ta valent vu naître, l'embrassèrent comme leur
enfant.
Le temps pressait, Maurice dut s'arracher à toutes ces étreintes. Ce ne fut qu'au dernier moment, et près de mettre le pied àl'étrier, qu'il se souvint.de Madeleine. Il la chercha desyeutf* et, s f êtonnaiitde us la point voir, il allaitla faire appeler, lorsqu'un lui dit que lajeune fille, sortie depuis quelques heures, n'était pas rentrée au château. Après avoir laissé tomber autour de lui quelques paroles affectueuses à l'adresse de sa cousine, il S^ éloigna au pas mesuré de sa monture, non sans se retourner à plusieurs reprises pour saluer encore une fois d'un geste attendri les êtres excellente qui le suivaient des yeux. Arrivé à la grille du parc, près d'en franchir le pus, il hésita, comme un aiglon sur le bord de son nid avant de s'élancer dans l'espace. Il se rappela les jours heureux qu'il avait passés a l'ombre de ce joli manoir, entre les soins de la marquise et Li tendresse de son père. Il crut voir à travers le feuillage émule gracieux fan-
tome de son adolescence qui le regardait avec tristesse et s'efforçait de le retenir. 11 crut entendre des voix charmantes qui lui disaient: « Ingrat, où vas-tu? » Son cœur se fondit et ses yeux se mouillèrent ; mais sa destinée l'emportait. Il se jeta dans la forêt qu'il devait traverser pour se rendre à la ville.
Au bout d'un temps de course rapide, à cette même place où il l'avait rencontrée un an auparavant, à pareil jour, à la même heure, Maurice aperçut Madeleine assise et rêvant.
Ainsi que l'an passé, l'orpheline n'avait point entendu le bruit du galop sur la mousse : en levant les yeux, elle vit son cousin qui la regardait. C'était le même cadre et le même tableau. Rien n'y était changé; seulement, au lieu d'une enfant à peine développée, grêle, maladive, sans beauté et presque sans grâce, il y avait une blanche figure autour de laquelle commençait à voltiger le blond essaim des doux songes de la jeunesse. Ce n'était point encore la fleur éclose ; mais le bouton avait entr'ouvert son enveloppe. Ce n'était pas l'aurore, mais l'aube
blanchissait et la nature, près de s'éveiller, frissonnait sous les premiers baisers du matin. Maurice était descendu de cheval. Il se hâta d'embrasser sa cousine et de lui dire adieu; puis, s'çtant remis en selle, il poursuivit sa mute, sans se douter, hélas ! qu'il laissait derrière lui le bonheur.
Après qu'il eut disparu au détour de l'allée, Madeleine reprit le chemin du château. Lorsqu'elle entra dans le salon, le chevalier était assis au coin de son foyer désert. Elle alla s'accouder tristement sur le dos du fauteuil où se tenait le vieillard dans une attitude affaissée, et demeura quelques instants à le contempler en silence.
— Mon père, dit-elle enfin en penchant vers lui sa blonde tête, mon père, il vous reste une fille.
Le chevalier sourit et l'attira doucement sur son cœur.
Après le départ de Maurice, Madeleine devint toute la joie de Valtravers. Ce fut elle qui égaya de sa grâce toujours croissante le toit qu3 n'animait plus la présence de ce jeune homme. On la vit, comme une jeune Antigone, redoubler, autour de son vieil oncle, de soins pieux et touchants ; quoique d'un cœur encore triste et d'un esprit plus réfléchi que ne le comportait son âge, elle sut, pour le distraire, s'oublier elle-même, et transformer sa gravité naturelle en sérénité souriante. Elle l'accompagnait dans toutes ses excursions, rôdait autour . de lui quand il travaillait dans son atelier, lisait à haute voix ses journaux, ne se lassait point de lui faire répéter les récits de l'émi-
gration, et ne manquait jamais surtout de s'extasier devant toutes les pièces de sculpture dont cet infatigable artiste encombrait tous les coins et recoins du château. En même temps, elle était la fille adorée, et bien véritablement adorable, de la marquise, qui lui enseignait la peinture et se plaisait à développer tout ce que Dieu avait mis en elle de charmant. C'est ainsi qu'entre ces deux vieillards, cette enfant acheva de grandir en talents et en vertus aimables.
Trois ans après son arrivée, Madeleine était une bonne et belle créature, non pas, il est vrai, de cette beauté accomplie et de convention à laquelle semblent vouées irrévocablement toutes les héroïnes échappées du cerveau des romanciers et des poètes. Ni grande ni petite, sa taille n'était pas absolument flexible comme un jonc. Un critique, épris du côté plastique de l'art, aurait bien trouvé quelque chose à reprendre dans l'ovale du visage. Les cheveux, qui avaient un peu bruni, n'auraient pu se comparer, avec la meilleure volonté du monde, ni au noir de Tébène, ni à l'or des épis. Si la
peau avait cette mate blancheur du camélia, qui défie les morsures du soleil et de l'air, les yeux n'étaient pas d'un azur bien franc ni bien chaud. Si les dents, rangées comme les perles d'un collier, avait le limpide éclat de la nacre, la bouche était bien un peu grande, les lèvres étaient bien un peu fortes; enfin, les cils, on s'abaissant, ne tombaient pas sur la joue comme les franges d'un gonfanon, et, pour tout dire, la ligne du nez ne rappelait que vaguement le nez droit des races royales. Toujours est-il qu'ainsi faites, la figure et toute la personne formaient un suave ensemble, où ces imperfections de détail se fondaient et s'harmonisaient si bien, que chacune d'elles paraissait être une séduction et un charme de plus. J'aime ces beautés moins correctes que sympathiques où le cœur se prend avant les yeux, et qui, sans rien avoir de ce qui éblouit et fascine à la première vue, sont toujours prêtes à révéler, à qui sait les comprendre, quelque grâce imprévue et quelque enchantement nouveau. Bien qu'elle s'occupât d'administration domestique.
ù\ qu'elfe fût chargée de veiller au bon ordre de lit maison, la sagesse et la raison précoces qu'elle y apportait n'excluaient chez Madeleine m la distinction* ni la poésie, ni même un cert .'tin ion r d'esprit romanesque et rêveur qu'elle tenait à la fois de sa mère, de l'Allemagne et de Dieu. C'était, en résumé, une fille agréable à voir, dans toute la fleur de la jeunesse et de la santé, riche nature bien venue et bien épanouie, répandant sans bruit autour d'elle le mouvement, le bonheur et la vie.
On peut se faire aisément une idée de l'atli tilde tic Madeleine entre la marquise et le chevalîiT. Kl le était le sourire de leur vieillesse, et comme un doux rayon qui éclairait la fin de leurs jours. Mêlées et confondues, ces trois existences contaient à flots lents et paisibles, et rien ne donnait à penser que la limpidité transparente dût jamais en être altérée. Il advint pourtant que ses flots si purs se troublèrent.
Les lettres de Maurice étaient d'abord arrivées pleines du charme et de poésie, fraîches et
parfumées comme autant de bouquets cueillis dans la rosée des champs. C'est ainsi qu'on écrit à cet âge heureux, trop vite envolé. A l'heure pâlissante où la vie déjà commence à décliner, avez-vous parfois retrouvé au fond d'un vieux tiroir de famille quelques-unes des lettres de votre jeunesse? Vous êtes-vous surpris à les relire ? En les lisant, avez-vous vu passer à travers vos pleurs l'image de vos belles années? Par un retour amer sur l'état présent de votre cœur, vous êtes-vous demandé si c'était bien de cette même source, aujourd'hui près de se tarir, qu'avaient pu s'épancher tous ces trésors d'enthousiasme et de foi, de grâce et de vertu, d'expansion et d'amour? C'était de ces lettreslà qu'écrivait Maurice à vingt ans.
Les jours de courrier étaient donc jour de fête à Valtravers. Du plus loin qu'elle voyait venir le facteur rural, Madeleine courait à sa rencontre, et revenait triomphante au château. Ordinairement c'était elle qui lisait à haute voix les lettres de son cousin. Lorsqu'elle y trouvait son nom, ce qui n'arrivait pas toujours, on
aurait pu voir son sein s'agiter et une teinte rosée, presque imperceptible, colorer un instant l'albâtre de son visage. S'il n'était pas question de la petite cousine, ce qui arrivait souvent, elle n'en paraissait ni surprise ni attristée, seulement on aurait pu remarquer qu'elle était plus grave et plus silencieuse le reste de la journée. Ces lettres de Maurice faisaient vibrer à la fois toutes les fibres du bon chevalier, qui pouvait y suivre, à travers les élans d'une tendresse passionnée, les développements d'un esprit élevé et d'une vive intelligence. D'autre part quelques vieux amis qu'il avait à Paris écrivaient pour le féliciter, exaltant son fils à l'envi et contant de lui des merveilles. Tout allait pour le mieux ; on s'entretenait déjà des joies du retour.
Mais voici qu'au bout d'un an, les lettres de notre jeune ami devinrent de plus en plus rares et courtes, de moins en moins affectueuses et tendres. Vagues dans la pensée, contraintes dans l'expression, elles trahissaient évidemment un grand trouble des sens et de
l'âme. La petite colonie commença par s'en affliger en silence; elle finit par s'en alai*mer sérieusement et par s'en plaindre. Aux reproches indulgents qu'on lui adressa, Maurice ne sut opposer que des réponses évasives. Le terme fixé à son séjour à Paris était depuis longtemps expiré; cependant Maurice ne se montrait nullement disposé à partir, ainsi qu'on l'avait décidé, soit pour l'Allemagne, soit pour l'Italie. Au chevalier qui l'en pressait, d'abord il ne répondit pas ; puis, poussé à bout par l'insistance qu'y mettait son père, il répondit dans un langage peu contenu , où perçait l'impatience du frein. Si les vieux amis écrivaient encore, c'était pour exprimer le regret de ne plus voir Maurice comme par le passé. Enfin quelques obus vinrent de loin en loin éclater, sous forme de lettres de change, sur l'honnête manoir, frappé d'une morne épouvante.
Ces choses ne s'étaient pas accomplies en une semaine, ni même en un mois. Toutefois il leur avait fallu moins de trois ans pour en venir au point que nous disons*
Ce n'est pas tout. Si, grâce aux prétextes plus ou moins spécieux dont Maurice cherchait encore à colorer ses égarements, M. de Valtravers avait pu garder quelques illusions sur la conduite de son fils, les bonnes âmes dont les départements foisonnent n'auraient point manqué de les lui enlever. Comme c'était un parfait gentilhomme, dans la belle acception de ce mot devenu si commun depuis que la chose est si rare, généreux, accessible à tous, esprit charmant, noble cœur, caractère loyal, le chevalier se trouvait avoir naturellement beaucoup d'ennemis dans la contrée, non parmi ses paysans, qui le chérissaient, mais, par exemple, à la cité voisine, où quelques huissiers et quelques avocats, piliers d'estaminet, coryphées du libéralisme et vermine de la province, ne lui pardonnaient pas d'être rentré dans ses domaines et d'avoir pu réussir à s'y faire aimer. Or toute la ville savait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur l'existence que le jeune de Valtravcrs menait à Paris : car la province est une bonne mère qui n'abandonne point ses fils absents ;
elle les suit à travers la vie d'un œil avide, curieux et jaloux, toujours prête à accabler ceux qui tombent pour se venger de ceux qui s'élèvent. En général, si vous voulez jeter le désespoir et la consternation dans le repaire d'humains qui vous a vu naître où grandir, arrivez, tête haute et par le droit chemin, aux succès, aux honneurs ou à la fortune. S'il vous plaît, au contraire, d'y répandre une douce allégresse, fourvoyez-vous, et que vos vertueux concitoyens puissent pleurer sur votre ruine. Quand nos concitoyens pleurent sur nous, c'est qu'ils ont bonne envie de rire.
À ce compte, Maurice était, en peu de temps, devenu pour la ville en question un merveilleux sujet de scandale public et de satisfaction intérieure. Traîtreusement cachée sous le manteau de la pitié, la haine s'en donna à cœur joie. On ne ménagea au chevalier ni les avertissements charitables, ni les compliments de condoléance hypocrite ; les lettres anonymes firent le reste.
La marquise dévorait ses larmes ; le chevalier dépérissait à vue d'œil. C'en était fait de-
puis longtemps de tout bonheur sous le toit de ces vieux amis. Madeleine allait de l'un à l'autre comme en ange consolateur. Elle défendait Maurice et parlait encore du prochain retour de l'enfant prodigue ; mais elle-même n'y croyait plus, et bien souvent elle se cachait pour pleurer. On vit bien que le bon chevalier était sérieusement atteint, car après avoir commencé par négliger la scuplture en bois, il finit par l'abandonner entièrement. 11 n'avait plus goût à rien ; Madeleine seule avait le secret de dérider son front et d'amener sur ses lèvres un pâle sourire. Il lui disait parfois : « Il faut pourtant bien, pauvre enfant, que je m'occupe avant de mourir d'assurer ta chère destinée; car, du train dont il y va, ce n'est pas Maurice qui veillerait sur toi quand je ne serai plus. — Allez, allez, mon père, répondait Madeleine, ne vous inquiétez pas de cela. Je ne veux rien que vous aimer; je n'aurai besoin de rien quand vous ne serez plus. Me voilà bien assez grande pour pouvoir veiller sur moi-même. J'ai bon courage, Dieu merci ! et ce que vous avez fait dans mon
Allemagne* vous et madame la marquise, eh bien, mou oncle, je le ferai dans votre France. Je travaillerai : pourquoi non? n Le vieillard souriait en branlant doucement la tète. Un jour la jeune fille prit sur clic d'écrire un secret à son cousin. Ce dut être une lettre adorable; Maurice n'y répondit pas. Quant au chevalier, il n'écrivait plus ; a peine penne Unit-il, vers les derniers temps, qu'on parlât devant lui de son fils. Comme il s'affaissait de plus en plus et qu'il sentait sa lin arriver, il se décida pourtant à pousser vers ce mal heureux jeune homme un dernier cri d'amour et de désespoir.
La réponse fut lente à venir; on l'attendît trois mois; enfin elle arriva. C'est qu'absent de Paris depuis près d'un an, en voyage on ne sait où, ni eu compagnie de qui, Maurice n'avait pu recevoir qu a sou retour les derniers avis de son père. Dieu soit loué 1 ce jeune homme revenait à des seutijneuts meilleurs ; sa lettre en faisait foi. Ou y sentait, la détresse d'une âme déchue, mais qui, par un suprême effort, tend à se relever, 11 embrassait les genoux de son vieil
ami; il couvrait de pleurs et de baisers les mains de la marquise ; Madeleine elle-même se trouvait mêlée aux effusions de son repentir. Il ne demandait que quelques semaines pour achever de rompre les mauvais liens. Dans quelques semaines, il partait; il disait un éternel adieu au monde qui l'avait égaré; battu par la tempête, il rentrait au port pour ne plus le quitter. — Toit paternel, je vais donc te revoir ! Je te reviens donc, doux nid de mon enfance ! Aimables compagnons de mes jeunes ans, je vais donc vous presser sur mon cœur ! vous aussi, petite cousine, bien grandie, bien embellie sans doute ! — Exaltée par ces vives images, son imagination avait retrouvé pour un instant la grâce et la fraîcheur de la jeunesse. Malheureusement, quand cette lettre arriva au château, il y avait vingt-quatre heures que le chevalier n'était plus. Il s'était éteint la veille, près de la fenêtre où l'on avait roulé son fauteuil, entre la marquise et Madeleine qui chacune lui tenaient une main.
Le jour même des funérailles, après que la
terre eut recouvert tout ce qui restait ici-bas de cet être excellent que le hasard avait fait gentilhomme, et qu'avaient fait homme le travail et la pauvreté, la marquise emmena Madeleine, orpheline pour la deuxième fois.
— Mon enfant, lui dit-elle, ton œuvre n'est point accomplie. Tu dois encore m'aider à mourir et me fermer les yeux.
— Elles se jetèrent dans les bras Tune de l'autre et demeurèrent longtemps embrassées.
— Ah ! s'écria la marquise, puisque tu m'as rendu ma fille, il est bien juste que je te tienne lieu de mère.
A partir de ce jour, Madeleine vécut au château de Fresnes .Une semaine avant d'expirer, le chevalier avait remis à la marquise un bout de testament olographe par lequel il léguait à sa nièce sa métairie du Coudray, d'une valeur de quatre-vingts à cent mille francs. Ce testament était conçu en termes affectueux et touchants : toute l'exquise délicatesse du testateur s'y révélait en quelques lignes adorables. Quand, pour rassurer sans doute Madeleine sur son avenir,
madame de Fresnes lui confia ce gage précieux de la tendresse de son oncle, par un mouvement de pieuse reconnaissance, la jeune fille le pressa sur ses lèvres et contre son cœur; puis, après Tavoir déchiré, elle en glissa religieusement les débris dans son sein.
— Ëh ! ma fille, qu'as-tu fait là? s'écria la marquise, éperdue en apparence, charmée en réalité.
— C'est vous, noble cœur, qui le demandez?
répondit en souriant Madeleine. Je ne sais rien de la vie de Maurice ; je sens seulement que ce jeune homme doit avoir besoin de toutes ses ressources, et ce serait mal reconnaître les bienfaits du père que de frustrer le fils d'une part de son bien. Soyez sûre, mon amie, que ce que j'ai fait est bien fait. Vous n'eussiez pas agi autrement à ma place.
— Mais, pauvre enfant, tu n'as rien. Je ne te conseille pas de faire grand fond sur le dévouement de Maurice. Moi partie, et je n'ai plus longtemps à rester sur la terre, chère enfant, que deviendras-tu ?
— Ce qu'on devient lorsqu'on n'a que son courage et sa bonne volonté. Ne suis-jc pas, grâce à vos leçons, aussi riche que vous l'étiez vous-même en arrivant à Nuremberg? J'espère que Dieu qui vous vint alors en aide ne m'atandonnera pas, et je ferai mon nid comme vous avez fait le vôtre.
— Eh ! bien, tu es une brave fille, aussi bonne que belle, ajouta la marquise en prenant brusquement entre ses deux mains blanches et sèches la tête de Madeleine, qu'elle baisa coup sur coup sur le front et sur les cheveux.
On attendait de jour en jour Maurice, que la mort de son père avait frappé comme un coup de foudre. Les semaines, les mois s'écoulèrent; Maurice ne revint pas. On apprit bientôt qu'il avait envoyé sa procuration, et que son fondé de pouvoir s'occupait de régler les affaires que les morts suscitent aux vivants. Il avait tout d'abord écrit à sa cdusine une lettre sans trop d'effusion, convenable pourtant, dans laquelle il lui offrait, sans enthousiasme ni mauvaise grâce, une assez large part dans la succession
de son père, précisément cette métairie du Coudray à laquelle l'orpheline venait généreusement de renoncer, si bien qu'à son insu Maurice se trouvait offrir à Madeleine ce que celleci lui donnait. La jeune fille répondit simplement que, retirée près de madame de Fresnes, elle n'avait besoin de rien absolument. Le jeune homme n'insista pas. Qu'avait-il fait cependant de ses bonnes résolutions ? Retenu par le respect et par les remords, peut-être n'osait-il encore affronter la vue d'une tombe qu'il pouvait, sans trop de rigueur, s'accuser d'avoir luimême creusée avant l'heure. On lui savait gré de cette réserve ; on ne doutait pas qu'il n'apportât plus tard à Valtravers l'offrande de ses expiations.
Pendant qu'à Fresnes on se berçait naïvement de ce dernier espoir, à quelques pas de là les hypothèques tombaient comme grêle. Un an tout au plus s'était écoulé depuis la mort du chevalier, quand se répandit dans le pays la nouvelle que le domaine et le château de Valtravers allaient être vendus aux enchères. La
marquise et Madeleine refusèrent nettement d'y croire et crièrent à la calomnie, comme elles avaient déjà fait toutes les fois qu'il s'était agi de défendre Maurice contre les bruits de la province. Un jour, cependant, qu'elles se promenaient ensemble dans la forêt, causant du cruel et cher absent, car, tout en le maudissant, elles ne pouvaient encore s'empêcher de l'aimer, elles aperçurent à travers les barreaux de la grille du parc, groupés çà et là sur les marches du perron, bon nombre de serviteurs et de paysans qui parlaient vivement entre eux et se regardaient d'un air consterné. Moitié par pressentiment, moitié par curiosité, toutes deux s'avancèrent vers le manoir, où elles faisaient d'ailleurs de fréquents pèlerinages.
— Ah ! madame la marquise ! ah ! mademoiselle Madeleine ! s'écrièrent-ils tous ensemble quand elles se furent approchées ; ah ! quel grand malheur pour nous tous ! Le tonnerre est tombé sur nos têtes ; c'est la ruine de notre pauvre vie.
— Qu'y a-t-il, mes enfants? qu'est-il arrivé?
qu'avcz-vous? demanda madame de Fresnes.
— Voyez, voyez! madame la marquise. Qu'en duil penser au ciel notre bon maître, M. le chevalier ?
Et d T iin £este effaré ils montrèrent la porte et la façade du château déshonorées par d'immenses placards auvécussonsdu fisc. Le doute n'était plus permis : c'étaient les affiches de Yen te,
Madeleine baissa la tête, et deux larmes silencieuses roulèrent le long de ses joues. Jusqu'alors elle ii'tiYîiil pas compris grand'chose à C€ qu'un appelait autour d'elle les désorJreset les égarements de Maurice. Aussi, dans son for intérieur, r;i\;iit-elletoujoursabsous. Cette fois, tous ses nobles instincts révoltés lui crièrent impitoyablement que ce jeune homme était perdu. Pour la mrirquise, elle sentit monter à sun front tout le sang de son cœur indigné, de ce çccur que l'âge n'avait pas refroidi, toujours jeune et toujours brûlant.
— Non, mes enfants, non, s'écria-t-elle résolument, tant ijiie je vivrai, ce domaine et ce
château ne deviendront pas la proie des loupscerviers de la bande noire. Je ne permettrai pas qu'une si grande joie soit donnée aux sots et aux méchants. Rassurez-vous donc, mes amis.
Vous resterez comme par le passé, vous dans vos fermes où vous êtes nés, vous dans cette maison où vous avez grandi. Rien ne sera changé dans votre existence ; recevez-en ma parole et allez bien vite consoler vos femmes et vos enfants.
Là-dessus, sans plus de retard, elle envoya quérir son notaire et lui remit les titres de rentes qui représentaient la meilleure partie de sa fortune, moyennant quoi, il devait, au jour de la vente, couvrir toutes les enchères. La marquise se réveilla donc un beau matin propriétaire légitime du domaine de Valtravers, ce qui ne changea rien à ses habitudes, puisqu'elle continua de vivre avec Madeleine dans le château de Fresnes, où sa fille était morte, où elle voulait mourir.
Hélas ! ce fut le dernier coup de tête de l'aimable et bien-aimée marquise. Depuis long-
temps déjà elle se sentait doucement mais irrésistiblement attirée par l'àme impatiente de son vieux compagnon.
— Que veux-tu ? disaii-elle parfois à Madeleine, nous ne nous étions jamais quittés. Sans parler du marquis que tu n'as point connu, je jurerais que mon pauvre chevalier s'ennuie làhaut de ne pas me voir. C'est mal àmoi de l'avoir fait attendre si longtemps. Par exemple, ce qui m'embarrasse un peu, c'est de savoir ce que je lui répondrai lorsqu'il me demandera des nouvelles de son fils.
La veille de sa mort, en se réveillant d'un long, assoupissement, madame de Fresnes se tourna vers Madeleine, qui se tenait assise à son chevet, et elle lui dit : — Je viens de faire un rêve étrange que je veux te raconter. Je voyais Maurice au fond d'un gouffre. De hideux reptiles rampaient et sifflaient à ses pieds, et le malheureux enfant s'épuisait en efforts désespérés pour remonter à la clarté du jour. Je voulais courir à son aide, mais je sentais mes pieds rivés au sol, et je tendais vers lui mes
deux bras impuissants, quand tout d'un coup je te vis venir de loin, calme et sereine. Arrivée au bord de l'abîme , après avoir dénoué l'écharpe blanche qui entourait ton cou et qui flottait sur tes épaules, tu la jetas en souriant à Maurice, qui la saisit, tu le ramenas sans effort, et il m'apparut radieux et transfiguré. Voilà mon rêve : qu'en penses-tu, ma fille ?
Un pâle rayon effleura les lèvres de Madeleine, qui demeura pensive et ne répondit pas. La marquise mourut le lendemain, ou, pour mieux dire, elle s'éteignit entre les bras de la jeune Allemande, tant sa belle âme passa doucement à travers un dernier sourire.
— Petite, avait-elle dit assez gaiement quelques heures avant d'expirer, je ne t'ai pas oubliée dans mon testament/Puisque tu as du goût pour la miniature, je t'ai légué mes couleurs et mes pinceaux. Tâche avec cela de trouver un mari.
En effet, à l'ouverture du testament, Madeleine reconnut que madame de Frcsnes avait dit vrai. Seulement, à ce petits legs la marquise
avait ajouté le domaine et le château de Valtravcrs, laissant encore une assez belle part à ses héritiers naturels, qui n'en avaient d'ailleurs aucun besoin.
C'est ainsi que cette »eune et belle personne put rentrer en souveraïue dans cette maison où, par un soir d'automne, cinq ans auparavant, elle s'était présentée, son petit paquet sous le bras.
Moins enivrée qu'on pourrait le croire tlo sa nouvelle position, Madeleine rentra pieusement dans ce château où tous les serviteurs qui l'avaient vue grandir et qui l'aimaient la reçurent à l'égal d'une jeune reine. Elle y vécut comme par le passé, modestement, sans ostentation, uniquement préoccupée des êtres confiés à ses soins. Son autorité ne se révéla que par la profusion des bienfaits qu'elle répandit autour d'elle; autrement il eût été difficile de soupçonner l'accroissement de sa fortune : on eût dit encore la petite orpheline recueillie par la charité de son oncle. Elle avait déclaré tout d'abord qu'elle entendait que rien ne fût changé à l'ancien train de vie de la maison, et que
toutes les habitudes du bon chevalier fussent respectées, absolument comme s'il ne fût pas mort et qu'il dût revenir d'un instant à l'autre. Pour sa part, elle n'avait pas voulu d'autre appartement que lachambretteoùs'étaientécoulés les derniers jours de son adolescence et les premières années de sa jeunesse. Lorsqu'on venait prendre ses ordres sur quelque chose d'un peu sérieux, elle ne manquait jamais de se consulter avec ses gens pour savoir ce qu'en pareille circonstance aurait décidé M. le chevalier. S'il lui arrivait de conseiller ou de réprimander (ce dernier cas était bien rare), elle s'y préparait toujours par quelque phrase pareille à celle-ci : — Je crois, mes enfants, que voici ce qu'aurait dit ou fait votre excellent maître, M. le chevalier. — Elle répétait souvent que la meilleure manière d'honorer la mémoire des êtres que nous avons aimés est de ne rien faire de ce qui aurait pu les affliger, et de se demander avant d'agir ce qu'ils en penseraient, s'ils étaient encore présents. Enfin, lorsqu'elle parlait de Maurice, ce n'était qu'avec respect et comme d'un
jeune roi dont elle administrait le royaume pendant sa minorité. Elle était moins reiltè que régente.
Le bruit de sa prospérité s'étant répandu dans le pays, les épouseurs n'avaient pas lardé h Se présenter. Valtravers était devenu comme une iMecqueou comme un saint sépulcre désigné à la piété fervente de tous les céli bâtai ivs du département. Pendant quelques mois on put voir une longue file de ces pèlerins se dirigeant vers le saint lieu pour y faire leurs dévotions, I'elits hobereaux, gentillàtrcs ruinés, (ils do Inmille, garçons jeunes et vieux ; qui dans su catriûle d'osier, qui sur ses pattes de héron, qui sur une rosse efflanquée, ils accoururent du Lotis lus points de l'horizon en récitant leurs paleuôLres, Quoique sérieuse et réfléchie, Madeleine avait cette bonne et franche gaieté qui procéda naturellement d'une conscience pure, d'un cœur droit et d'un esprit sain. Elle répondit A ers fidèles que c'était un spectacle édifiant de voir qu'une pauvre orpheline fût devenue tout d'un coup l'objet d'un culte si pur, d'un Biupresao-
meol si désintéressé. Elle s'était bien laissé dire en Allemagne qne la France était la patrie des âmes pieuses et des cœurs généreux, mais elle n'aYait pas soupçonné jusqu'ici qu'on y poussât si loin la religion de l'infortune. Touchée jusqu'aux larmes, elle n'avait qu'un regret, c'était de se trouver assez heureuse dans son humble condition pour ne pas vouloir l'échanger contre le rare honneur qu'on venait lui oflrir. Ainsi se virent congédiés tour à tour ces dévots et pieux personnages.
Au demeurant, Madeleine avait toujours sérieusement répondu dans le même sens, toutes les fois que le chevalier ou la marquise l'avaient pressée de se marier. Cette enfant avait décidé qu'elle ne se marierait pas. Si tel était son goût, je l'approuve, n'ayant jamais compris le petit ridicule qui s'attache aux Ailes vieillies dans le célibat. Ne semblerait-il pas qu'un mari soit une denrée à la fois si indispensable et si rare qu'on ne puisse s'en passer, et qu'en même temps on courre le risque de n'en point trouver? n'est guère de laide ou pauvre créature qui
tank.
n'en ait recontré sur sa route; mais j'estime celle qui s'est résignée à vieillir dans la solitude plutôt que de consentir à mésallier son cœur ou son esprit.
Débarrassée de ses prétendants, Madeleine continua de vivre dans la retraite, partageant ses jours entre les soins de son petit empire, l'exercice de la bienfaisance et la culture des arts qu'elle aimait. Elle avait. exhumé de lu bibliothèque de son oncle quelques bons vieux livres qui achevèrent de mûrir son intelligente. Dans sa gravité souriante, dans sa beauté calme et sereine, elle représentait à vingt et un ans la grâce et la raison, lo bon sens et la poésie, pareille aux fleurs qui pompent le suc de la terra par les racines de leur tige, et qui boivenl ni même temps dans leur calice embaumé l;i rosée du ciel>EUe était pieuse aussi, et chaque dimanche elle allait entendre la messe à Neuvyles-Bois. Elle visitait volontiers ce méchant village qui l'avait vue si délaissée, où maintenant elle avait ses pauvres et ses orphelins tjni b bénissaient. A la sortie de l'église, elle oubliait
rarement d'entrer chez la bonne fermière qui lui avait charitablement offert de goûter le lait de ses vaches. Quant à M. Pierrot, elle ne put jamais réussir à l'apprivoiser. Soit qu'en sa présence il se sentît bourrelé de remords, soit plutôt dans la crainte qu'elle ne lui réclamât la pièce d'argent qu'il avait si bien gagnée, le drôle se sauvait à toutes jambes du plus loin qu'il l'apercevait.
Quand les teintes funèbres que la mort laisse après elle se furent dissipées autour de Madeleine, quand le temps eut changé en ombres souriantes les spectres de sa douleur, cette jeune fille aurait pu s'estimer heureuse entre toutes, sans une préoccupation incessante qui l'obsédait au sein de son bonheur. Que faisait Maurice? que devenait-il? Depuis la mort de son père, il n'avait donné signe de vie que par l'éclat de ses désordres toujours croissants. Avant de prendre possession de Valtravers, cédant à . l'entraînement d'une délicatesse adorable, que les esprits élevés n'auront pas de peine à deviner, et que les natures médiocres s'épuiseraient
vainement à comprendre, Madeleine lui avait écrit pour s'excuser de sa fortune. Cette lettre, qu'il avait dû porter respectueusement à ses lèvres, à moins qu'il ne fût déjà mort à tout sentiment de vertu, était demeurée sans réponse. Et cependant, malgré tant de raisons pour le repousser de son cœur, quoi qu'il eût fait et quoi qu'on eût dit, Madeleine cherchait encore ce malheureux jeune homme d'une pensée inquiète et troublée ; elle le retrouvait dans ses rêves tel qu'il était le soir d'automne où pour la première fois il lui avait ouvert la porte hospitalière. Elle n'était alors qu'une fillette ; mais, à cet âge où nous autres hommes nous ne faisons qu'échapper aux amusements du berceau, on ne sait pas ce qui germe déjà dans ces cœurs de quinze ans. Les filles n'ont point d'enfance ; et, si jeune que soit sa femme, à moins de l'avoir vue naître et grandir, il n'est pas un mari qui doive se flatter d'avoir recueilli le premier parfum de son àme.
Dieu, qui voit le diamant se former dans les
entrailles de la terre et la perle éclore dans le
gouffre de l'Océan, Dieu seul a pu savoir ce qui se passa dans le sein de cette enfant depuis la première rencontre. Madeleine avait longtemps refusé de croire que Maurice fût tombé aussi bas qu'on l'assumiL Longtemps elle l'avait défendu contre tous, môme contre son père si indulgent, contre la marquise si bonne. Enfin, lorsque, après avoir vu les jours du chevalier abrégés et le domaine des aïeux vendu publiquement aux enchères, elle avait dû se rendre à l'évidence, ce jeune homme n'en était pas moins resté la secrète pensée, le roman caché de sa vie. Ces préoccupations avaient redoublé d'intensité depuis que Madelci nu T rentrée à Valtravers, retrouvait à chaque pas les traces vives de cette jeunesse qu'elle avait connue déjà si impétueuse, mais si charmante encore en ses ardeurs. Dans l'appartement qu'il avait habité, rien n'était changé depuis son départ. Elle y passait souvent de longues heures, tristes parfois et parfois enchantées. Dans le parc, elle s'asseyait sous les arbres qu'il avait plantés. Traversait-elle la cour du château, les chiens de chasse accou-
raient lui lécher les mains. Gagnait-elle les bordh de la Vienne, par-dessus les haies elle apercevait les chevaux qu'il avait montéu, et qui paissaient en liberté dans les grasses prairies. La forêt entière n'était remplie que de sa seule image. Il avait sculpté lui-même les boiseries de chêne de la salle à manger.Ce n'est pas tout, *>- il y avait à Valtravers une bonne et brave créature, qui n'avait jamais quitté le manoir, où elle était née presque en même temps que Maurice* Ils avaient sucé tous deux le même lait, ce qui dans nos provinces, établit toujours entre enfants une espèce de fraternité. Le chevalier, qui. l'aimait, avait fait donner une sorte d'éducation à cette fille, qui avait eu le rare esprit d'en profiter peu et de demeurer tout bonnement ce que la nature l'avait faite, propre, active, alerte, avenante, ayant son franc parler, réjouissant la vue par sa belle santé, et rappelant de loin Donne et Marinette. On ne lui connaissait çuère d'autre défaut que d'être quelquefois trop bruvante dans l'effusion de ses sentiments, naturellement exaltés. Ce n'était pas de l'amour
qu'elle avait pour son frère de lait, c'était une -adoration véritable. Elle trouvait tout simple qu'il eût mangé son bien suivant ses goûts, et ne s'étonnait que d'une chose : c'était qu'on se permît de s'en étonner. Au lieu de le vendre, il eût mis le feu au château de son père, qu'Ursule aurait sans hésiter déclaré le trait admirable. Il eût fait rôtir ses fermiers en manière de distraction, qu'elle eût jugé le cas tout au plus singulier. Elle s'était prise tout d'abord pour Madeleine d'une affection à peu près pareille. Aussitôt qu'elle avait appris qu'une petite Allemande, orpheline, cousine de Maurice, venait d'arriver au château, elle était accourue, s'était jetée sur elle, et avait failli la noyer dans ses larmes. Elle était belle, surtout quand serviteurs ou gens de fermes s'avisaient de paraître douter devant elle des vertus du jeune chevalier. Une tape par-ci, un soufflet par-là, cela ne lui coûtait pas : elle avait le poing ferme ; les plus hardis n'osaient s'y frotter. Madeleine se plaisait à causer avec elle. Quel charme l'y poussait ? il n'est pas besoin de le dire. Comme Ursule, do
son côté, n'avait pas de plus grand bonheur que de parler de son jeune maître, tout se trouvait aller pour le mieux. 11 ne se passait guère de jours où Madeleine ne la fît appeler. Une fois assises toutes deux dans l'embrasure d'une fenêtre, l'une brodant, l'autre faisant des reprises, on en venait vite à Maurice. Ursule racontait d'abord les premières années de ce jeune homme. C'était toujours la même chose ; mais ce que l'une ne se lassait pas d'entendre, l'autre ne se lassait pas de le répéter. En remontant lo cours des souvenirs, insensiblement on arrivait à l'heure présente. Ursule représentait son frère de lait comme un agneau sans tache : elle prédisait son prochain retour. Madeleine secouait la tète. Cependant la métairie du Coudray n'avait pas été mise en vente; Maurice n'avait kdoi.3 pas dit au pays un éternel adieu.
Ce dernier espoir se brisa. On apprit un jour que le Coudray était en veiite ; et comme un malheur ne marche jamais seul, le même jour, un événement plus imprévu jeta le trouble et la consternation dans la petite colonie. Un homme
de loi vint signifier à Madeleine qu'un neveu de madame de Fresnes, qu'on croyait mort depuis plusieurs années, avait reparu dans la contrée, qu'il attaquait le testament de sa tante, et qu'à partir de ce jour les hostilités commençaient. A quelque temps de là, Madeleine se promenait un soir dans les allées du parc. Elle marchait lentement, seule et triste, préoccupée. Quoiqu'il fût impossible de prévoir l'issue du procès entamé, bien qu'elle répugnât aux soucis flétrissants qu'entraînent ces sortes d'affaires, ce n'était pourtant pas le soin de sa fortune qui l'agitait ainsi. Son premier mouvement avait été de sortir tête levée de ce château ; si elle s'était résignée à défendre ses droits, ce n'avait été que par respect pour la mémoire de ses hienfaiteurs.Maintenant, quoi qu'il arrivât,elle avait fait son devoir. Le reste ne l'inquiétait pas. Que lui importait désormais ce manoir oùMaurice ne reviendrait jamais? Elle ne l'avait jamais consMéré que comme la propriété de son cousin ; durant près de trois ans, c'avait été le rêve de sa vie et la joie de son âme de penser qu'un
jour viendrait où l'enfant prodigue serait réintégré par elle dans le domaine de ses pères.
Lui, cependant, que faisait-il? Au tournant d'une allée, Madeleine le vit devant elle. C'était bien lui, c'était Maurice ; mais si pâle et si changé, qu'on eût dit le spectre de ce jeune homme. Hélas! il n'était plus, en effet* que le spectre de lui-même. Madeleine, éperdue, voulut se jeter dans ses bras ; son émotion échoua contre l'attitude glacée de cette morne figure. Après avoir fait remarquer que la soirée était fraîche, il offrit à sa cousine de la reconduire au château. Tandis qu'à son bras tremblait Madeleine, il marchait d'un pas assuré. Il monta sans hésiter les degrés du perron. Seulement, lorsqu'il entra dans le salon et que Madeleine lui dit : C'est ici que votre père est mort ! ses jambes parurent fléchir, il cacha sa face entre ses mains. — Ah! te voilà, toi ! ditil à Ursule, qui l'étouffait de ses embrassements. Après quelques compliments banals à J'adresse de sa cousine, il raconta que, près de partir pour un long voyage d'où il espérait ne
H KADKLEINE.
pas revenir, il avait voulu revoir une dernière
ibis la maison de son père et dire adieu à
tout ce i.[u il avait aimé. Au bout d'une
heure il se retira dans sa chambre, la jeune
fille ayant exigé qu'il ne cherchât pas d'autre
gîte.
— Ah î h malheureux ! ah! lemalheureux !
s'écria-t-clle en fondant en larmes et en éclatant en sanglots.
Pour Ursule, elle était changée en pierre.
Maurice, en venant â Valtravers, était décidé a a*y passer que quelques heures ; il devait en repartir aussitôt et retourner à Paris, pour régler ses affaires et achever les préparatifs du long voyage qu'il hj éditait. Sur l'insistance de sa cousine, il consentit à demeurer quelques jours auprès d'elle. Pendant ce temps, Madeleine put observer les ravages qui s'étaient faits chez ce jeune homme, moins encore sur sa figure que dans son cœur et dans son esprit.
Elle le vît souvent sombre, morne, railleur, rarement affectueux et bon. Il parut pourtant se préoccuper des intérêts de sa cousine. Un
soir, pour l'acquit de sa conscience, il feuilleta du pouce les pièces du procès, estima l'affaire en bon chemin, et déclara, sans en rien savoir, que c'était chose jugée d'avance.
— C'est vous que cela regarde, mon cousin, lui dit la jeune fille en souriant.
— Moi, ma cousine !
— Ignorez-vous que, depuis la mort de votre père, ce domaine n'a pas changé de maître?
— mon Dieu! ma cousine, répliqua Maurice d'un ton indifférent, vous feriez là de la générosité en pure perte. Il faut bien vous dire que je pourrais avoir tous les châteaux de France sans être pour cela plus heureux.
— Vous êtes donc malheureux, Maurice?
demanda la jeune fille d'une voix si douce et si triste, qu'elle eût amolli un cœur de rocher.
— Moi, macousinej je suis le plus heureux des hommes.
Le lendemain, Madeleine apprit que Maurice était parti sans lui dire adieu. Il est vrai que,
de retour à Paris, il lui éenvit pour s'excuser de ce brusque départ. Deux mois après, il écrivit encore. Ses préparatifs étaient achevés; dans quinze jours, il partait enfin. Sous une apparence railleuse, ces deux lettres se ressentaient du mauvais état de son âme. La dernière surtout respirait un sombre découragement et de plus sombres espérances. À la première, Madeleine s'était sentie triste jusqu'à la mort ; à la seconde, elle fut frappée d'épouvante.
Pendant ce temps, la procédure allait son train; tous les pieux pèlerins dont Madeleine avait repoussé les vœux se réjouissaient déjà du mauvais tour que prenaient les affaires de la petite Allemande. Madeleine était seule à ne pas s'en préoccuper.
Ainsi qu'il l'avait annoncé, Maurice était prêt à partir pour un bien long voyage, en effet, puisque, de tous ceux qui sont partis pour le faire, pas un n'est encore revenu, et qu'à l'heure du départ, les plus intrépides ont senti leur cœur se glacer et leur front pâlir d'épouvante. Toutes ses dispositions étaient prises ; il ne lui restait plus qu'à dire un éternel adieu à ce monde qu'il allait quitter pour un monde meilleur, à ce qu'on assure et comme il est permis de le croire, sans trop présumer de la bonté de Dieu. Maurice était arrivé là par une pente insensible, mais sûre. C'est une histoire si connue, si commune, tant de fois déjà racontée par des voix plus éloquentes que la nôtre,
qu'il snfGra d'en esquisser les principaux
traits.
Voyez ce jeune homme : il a vingt ans au plus. 11 entre dans la vie qu'il n'a fait jusqu'ici qu'entrevoir à travers les songes enchantés de la solitude où il a grandi. Son enfance s'est écoulée à l'ombre du toit paternel, dans la profondeur des vallées. La nature l'a bercé sur son sein : Dieu n'a placé autour de lui que de nobles et pieux exemples. Le voici quis'avance, escorté de tout le riant cortège que traîne la jeunesse après elle. La grâce réside sur son front : l'illusion habite dans son sein ; comme une fleur éclose sous le cristal de l'onde, au fond de son regard on voit la beauté de son âme. Il croit naïvement, sans efforts, à toutes les passions honnêtes, aux tendresses sans fin qui se perpétuent par delà le tombeau, aux serments échangés à la clarté des nuit? sereines. Il n'a qu'une ambition, c'est l'amour. Eh bien ! tandis que vous vous demandez sous quel souffle assez embaumé de si précieux trésors achèveront de s'épanouir, tandis que vous
cherchez quelle est est la Béatrix dont la main assez pure osera cueillir cette virginité charmante, tout cela est déjà la proie de quelque cœur vicieux et corrompu. Les Béatrix n'arrivent jamais à temps, et lorsque enfin Tango se présente, il ne lui reste plus qu'à glaner où le démon a moissonné.
Telle fut la première expérience que fit Maurice du monde et de la vie. Quelques femmes — elles sont rares — ont reçu du Ciel le don d'ennoblir etde féconder tout ce qui les approche : la douleur même qui nous vient d'elles est bénie. D'autres, au contraire, plus nombreuses, ont la funeste propriété de ces eaux qui pétrifient en peu de temps tous les objets déposés dans leur sein. Malheur, ah ! trois fois malheur au jeune homme confiant et crédule qui s'est pris au charme fatal, trop souvent répandu autour de ces créatures décevantes!
Maurice y perdit la meilleure portion de luimême ; et, comme c'est le propre des âmes faibles et ardentes de toucher à tous les extrêmes, i\ sortit de là en insultant à l'humanité
tout entière. S'il est de nobles cœurs qui sa retrempent et se purifient dans le sang même de leurs blessures, il en est d'autres qui s'y aigrissent et finissent par s'y corrompre. Maurice n'imagina rien de mieux que de donner tète baissée dans cette sorte de philosophie railleuse qui consiste à persifler les sentiments qu'on appelle exaltés, et à considérer comme des chimères tout ce qui ne rentre pas dans le cercle des jouissances matérielles : philosophie d'antichambre, autrefois réservée aux valets dans les comédies, à l'usage des Frontin et des Gros-René, et dont certains beaux esprits de nos jours ont eu la prétention de faire la doctrine de la raison, la théorie du bon goût et de l'élégance. Ces âmes avortées n'ont d'autre occupation que de rabaisser à tous propos ce qui relève la nature humaine, estimant que les mots d'enthousiasme et de poésie, d'héroïsme et d'amour, de patrie et de liberté, n'ont été créés que pour servir à l'amusement de leur médiocrité. Maurice devint bientôt un des disciples les plus fervents
de ce scepticisme moqueur. Une fois sur cette pente, on va vite. D'abord on se persuade aisément que ce n'est qu'un jeu, et en effet pendant longtemps ce n'est qu'un jeu. Quoi qu'on dise pour prouver le contraire, on a toujours en soi, dans toute leur virtualité, ces sentiments dont on fait si bon marché d'ailleurs. On sait qu'à l'occasion on les retrouvera, et qu'au premier appel un peu sérieux aucun d'eux ne fera défaut. On se repose là-dessus, et l'on ne s'aperçoit pas qu'à ces forfanteries de vice, à ces parades d'incrédulité, le sens moral se dégrade; on découvre, un beau matin, qu'à force de s'entendre railler et persifler, ces sentiments sur lesquels on comptait comme sur un corps de réserve ont pris le parti de plier bagage et de déloger sans bruit. Ainsi, après avoir commencé par valoir mieux au fond qu'on ne se plaisait à le laisser croire, on finit par être en réalité ce qu'on a voulu paraître.
Maurice se tournait encore de temps en temps vers Valtravers ; mais trop de liens l'en-
laçaient et le pressaient de toutes parts. Une fois qu'on a mis le pied dans les broussailles de la vie, il n'est pas aisé d'en sortir. Les lettres de son père l'irritaient sourdement; quoique tendres et bien maternelles, les remontrances de la bonne marquise le faisaient sourire de pitié ou bondir comme un lion blessé. C'était fort la mode, parmi la jeunesse d'alors, de tenir en très-mince honneur ce qu'on avait autrefois la faiblesse de vénérer à Lacédémone. La Restauration finissait ; on touchait à cette crise sociale qui s'annonçait comme devant rhanger la face du monde, et je ne sache pas qu'aucune époque ait poussé plus loin que celle-là le mépris de toute règle et l'absence de tout respect. A son insu, Maurice s'était imprégné de cet esprit de révolte qui courait dans l'air, et vers lequel le poussaient naturellement les ardeurs de son sang et la louguc de son caractère. Hélas ! qu'il y avait déjà loin de ce jeune homme à celui que nous avons connu paré de tant de grâces et d'illusions, affectueux, charmant, bon pour tous! C'est qu'il en est de
ces organisations poétiques et fragiles comme du verre, doux au toucher tant qu'il est intact, mais tranchant dès qu'il est brisé !
Cependant Maurice ne faisait que battre le pavé de Paris, manger son blé en herbe, et cultiver son intelligence tout juste assez pour n'avoir pas l'air d'être arrivé la veille du Congo. Au rebours des grands cœurs, qui, lorsqu'ils sont blessés profondément, s'enfoncent dans la solitude pour y guérir en silence ou pour achever d'y mourir, il s'était lancé à corps perdu dans le tourbillon des distractions vulgaires. Le désœuvrement et l'ennui qui succède aux orages de la passion l'y plongèrent chaque jour plus avant. Étrange remède aux plaies de l'âme, qui consiste à les laver avec la fange du ruis-^ seau ! Il est à plaindre, le jeune homme qui ne sait pas respecter sa douleur; il montre, en l'outrageant, qu'il ne méritait pas d'être heureux. Beau, généreux, prodigue, celui-ci ne tarda pas à se faire un nom dans ce monde équivoque, où se sont réfugiées les mœurs de la régence, moins l'élégance des manières et le
charme du savoir-vivre. On parla de sn duels et de ses chevaux, de ses dettes et de ses succès dans les ruelles. De chute en chute, un jour il se rencontra face à face avec la débauche. Il regarda le monstre sans pâlir, et lui jeta le reste de sa jeunesse à dévorer.
Ce fut au milieu de ces désordres que le surprit la dernière lettre de son père. Cette lettre était belle et touchante, sans vaine colère ni puérile déclamation. Maurice, en la lisant, sentit, sous l'aiguillon du remords, se réveiller tous ses nobles instincts. A cette voix auguste et chère, ses sanglots éclatèrent, des larmes jaillirent de ses yeux, un cri d'amour sortit enfin de cecoeur depuis longtemps silencieux et fermé. Il allait partir, il partait, il s'arrachait aux funestes étreintes, quand il apprit que son père était mort. Jeunes et pleins de jours, trop souvent nous oublions au loin que les jours de notre père sont comptés ; nous remettons de mois en mois à nous acquitter en tendresse, et presque toujours c'est sur une tombe que nous apportons avec nos pleurs l'offrande d'une piété tardive.
Maurice fut atterré. Il eut la fièvre et le délire. Sous prétexte de le consoler, ses amis, disons mieux, ses complices, se pressèrent à son chevet, si bien que le coup qui semblait devoir achever de rompre les mauvais nœuds ne servit qu'à les resserrer plus étroitement que jamais. Que serait-il allé faire d'ailleurs à Valtravers? Après d'inutiles efforts pour le dompter et s'en rendre maître, il trouva plus commode de s'abandoner auflot bourbeux quil'entraînait. C'est qu'il est rude à remonter, ce courant si facile à descendre ; c'est que le gouffre où il conduit a d'étranges fascinations, ignorées de ceux qui n'ont navigué que dans des eaux pures et paisibles. Cependant, de plus en plus menaçante, la réalité commençait à le harceler. Les embarras se multipliaient autour de lui, car le désordre des sentiments mène droit à tous les désordres. Pour apaiser l'hydre de la dette et combler l'abîme béant sous ses pieds, Maurice dut forcément se résigner à laisser vendre aux enchères le château où il était né et Je domaine de ses pères. Bref, il en vint inseiibililement à
se mêler à ce groupe de roués émérites ^u'on voit à Paris, sans patrimoine, sans carrière et sans position, jouant gros jeu, menant grand train, écrasant de leur fortune inexpliquée les honnêtes gens qu'ils méprisent etfqui, Dieu merci ! le leur rendent bien. \ /
Quoi qu'on puisse faire pour y échapper, il vient inévitablement une heure où, créancier impitoyable, la destinée frappe à notre porte, son mémoire à la main. Vainement, lorsqu'elle se présente, s'aviserait-on de vouloir renouveler la scène de don Juan avec M. Dimanche ; il faut bon gré, mal gré; s'exécuter et, séance tenante, régler ses comptes avec elle. On a dit, on a répété que l'homme est le jouet du hasard. Je ne connais pas, pour ma part, de logique plus serrée ni plus inflexible que celle de la vie humaine. Tout s'y lie, tout s'y enchaîne; pour qui sait démêler les prémisses et attendre patiemment la conclusion, c'est bien certainement le plus rigoureux des syllogismes. Ainsi, pour Maurice, ce qui devait arriver arriva :
l'heure fatale le surprit acculé dans une im-
passe, sans autre issue que le suicide ou le déshonneur.
C'était une âme pervertie, mais non pas une âme perverse. Au plus fort de ses débordements, on avait pu retrouver en lui le sceau de son origine et, quoique singulièrement altérée, l'empreinte d'une grandeur native. Dans un monde où la pauvreté de l'éducation se prélasse au milieu du luxe des ameublements, dans cette tourbe de parvenus où, comme dans les Précieuses ridicules, on peut voir des palefreniers se donnant des airs de marquis, ce jeune homme avait apporté, lui du moins, des façons élégantes et chevaleresques, un esprit aventureux et fier. Dans la nuit profonde où il s'était égaré, il avait jeté de magnifiques éclairs. Entre les deux issues qui lui étaient offertes, il n'hésita pas. Depuis longtemps d'ailleurs son suicide moral était accompli : il ne lui restait plus qu'à s'ensevelir ; et le morne ennui qui le consumait, le dégoût qu'il avait de lui-même plus encore que de toutes choses, devaient le pousser tôt ou tard vers ce vulgaire dénoûment,
facile à prévoir dans une époque où il n l lait pas rare de rencontrer des enfants de vingt ans qui désespéraient de la vie.
Sa résolution une fois prise, trop fier jusque dans son abaissement pour consentir à quitter l'existence comme un débiteur insolvable qui s'enfuit devant les huissiers, il fit vendre sa métairie du Coudray, à laquelle il s'était abstenu de toucher, uniquement en vue de Madeleiue ; car, bien qu'il n'eût gardé dans son sein qu'une image effacée de sa cousine, il avait pourtant prévu le cas où cette enfant serait tombée dans la pauvreté. Rassuré là-dessus, puisqu'il savait que Madeleine possédait en propriété légitime le domaine de Valtravcrs, il aliéna, pour acquitter les nouvelles dettes qu'il avait contractées, l'unique et dernier débris de l'héritage paternel ; puis, par ce vague besoin d'émotions qui ne s'éteint jamais en nous, il voulut revoir, avant de mourir, le coin de terre où il était né.
Ce retour au lieu natal, sur lequel il avait compté peut-être pour raviver en lui la jeunesse,