‹ MadeleineChapitre 5 sur 5 · Î3* *ADM>I>E · texte numérisé non relu

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à l'œuvre, et bientôt le ciseau obéit à l'impulsion «Tune pensée mystérieuse. Le front s'arrondit sans efforts, les yeux se modelèrent comme par enchantement ; doucement abrités sous l'ombre des orbites, ils exprimèrent le ravissement d'uue âme en prière. Les lèvres, pleines d'indulgence et de bonté , s'entr'ouvrirent comme pour livrer passage au souffle embaumé ; les cheveux, divisés sur le front en deux bandeaux, nattés sur les joues et relevés au-dessus de l'oreille, encadrèrent l'ovale gracieux du visage. Après quelques instants d'une muette contemplation, Maurice retoucha lentement, avec une secrète complaisance, toutes les parties qui lui semblaient modelées avec une précision incomplète. Il amincit les ailes du nez, qu'il ne trouvait pas assez fines ; il adoucit la courbe des sourcils, qui ne lui paraissait pas assez majestueuse. Enfin il jeta ses outils et recula de quelques pas pour mieux juger de son ouvrage. Sur ces entrefaites, Madeleine entra et n'eut pas de peine à se reconnaître. Elle battit des mains et laissa

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voir une joie naïve ; tandis que Maurice, confus, embarrassé, ne savait quelle contenance tenir , et rougissait comme une jeune (ille dont on vient de surprendre le premier secret. En cherchant le modèle qui devait le guide r n il avait aperçu dans son cœur l'image de Madeleine ; à son insu, sans le vouloir ni même y songer, il avait rendu fidèlement les trailtf charmants de sa cousine. Ce fut pour lui une vive lueur, mais qui s'évanouit presque aussitôt. Que pouvait-il comprendre à ces chastes préludes de l'amour, lui qui n'avait connu jusque-là que l'ivresse grossière et les débordements de la passion? Toutefois, à partir de ce jour, le malaise qu'il éprouvait déjà ne fit que s'accroître, et la sérénité de son âme resta troublée plus profondément qu'il n'eût ose le dire ou même se l'avouer.

Cette figure de sainte Elisabeth devait amener dans sa vie un orage bien autrement effrayant, et il ne se doutait guère quelle allait décider de sa destinée tout entière.

Cette figure était encore dans son atelier;

on eût dit que Maurice ne pouvait se décider à s'en dessaisir. Toutes les fois qu'on s'était présenté de la part du riche baronnet, il avait trouvé quelque prétexte pour en ajourner la livraison. A l'entendre, il restait toujours quelque partie imparfaite, qui réclamait le secours du ciseau. Le fait est que l'artiste ne retouchait plus à son œuvre et qu'il se contentait, comme Pygmalion, de la regarder. Un matin , ce fut le baronnet lui-même qui se présenta en personne. Grand, mince, élancé, les yeux bleus, la peau blanche, la barbe et les cheveux blonds, c'était un homme jeune encore, qui paraissait moins âgé que Maurice, bien qu'en réalité il eût quelques années de plus. Simple et de bon goût, son costume était, des pieds à la tète, d'une élégance irréprochable. Il entra froidement, salua d'un air distrait ; puis, sans se préoccuper autrement de la présence du maître de céans, il alla droit à la Sainte Elisabeth. Il demeura quelque temps à l'examiner en silence, debout, immobile, le corps légèrement incliné, son

binocle d'une main, sa canne et son chapeau de l'autre.

— On ne m'avait pas trompé, dit-il enfin sans détourner la tête et comme se parlant à lui-même; c'est l'idéal que j'avais rêvé, c'est, en effet, l'œuvre d'un grand artiste.

Cela dit, le gentleman ouvrit un petit portefeuille qu'il avait tiré de la poche de sa redingote ; il y prit une pincée de bank-notes qu'il déposa négligemment sur l'établi.

— Non, monsieur, non ! s'écria Maurice. Si vous le permettez, nous nous en tiendrons au prix convenu. Reprenez ces papiers. Aussi bien, vous feriez là, monsieur, de la générosité en pure perte; car, si vous vouliez mettre à cette figure le prix auquel je l 'estime moi-même, toute votre fortune n'y suflirait pas.

A ces mots, sir Edward (c'était le nom du gentleman) s'avisa, pour la première fuis, de lever les yeux sur le sculpteur en bois. IJlkhque Maurice fût vêtu de sa blouse, à la blancheur des mains, à la pureté dos lignes du

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visage, à la fière attitude de ce jeune homme sur le front de qui le travail avait rétabli l'empreinte effacée de sa race, le baronnet comprit sans efforts que ce n'était pas là un ouvrier ordinaire. Il le comprit d'autant plus facilement, qu'il se distinguait lui-même, par l'élévation de ses facultés, de la foule des riches. Un peu confus, un peu troublé, il ne voulut pas se retirer avant de s'être fait pardonner son entrée par trop britannique. Assis familièrement sur le bord de la couchette qui servait à la fois de lit et de divan, il entretint Maurice avec une grâce bien rare chez les 61s d'Albion. Il lui parla de son art avec goût, en homme qui l'aimait et savait l'apprécier. Réservé d'abord, froid et silencieux, le jeune artiste se laissa gagner peu à peu par l'exquise simplicité de ce langage et de ces manières.

Dans cette petite chambre, près de cet établi, au milieu des blocs de chêne et des éclats de bois qui jonchaient le parquet, ils causèrent tous deux comme dans un salon. Par un calcul involontaire de vanité, tandis que l'un s'eflor-

çait de prouver qu'il n'avait pas toujours vécu du travail de ses mains et qu'il n'était étranger à aucune des élégances de sa vie opulente, l'autre s'évertuait à montrer que, malgré sa richesse, il sentait toute la valeur du travail et de l'intelligence. Ils abordèrent ainsi de graves sujets d'entretien. En écoutant Maurice , sir Edward ne tarda pas à sentir que décidément il avait affaire à un de ses pairs. En écoutant sir Edward, Maurice reconnut que la pauvreté n'a pas le privilège de la sagesse, et que toutes les conditions de la vie, depuis la plus élevée jusqu'à la plus humble, ont des enseignements féconds pour les âmes qui savent en profiter. Revenant à la figure de la sainte duchesse <Ie Thuringe, le baronnet raconta que sa mère avait porté le doux nom d'Elisabeth pendant le peu de jours qu'elle avait passés sur la terre. Maurice, à son tour, dit que sa mère, morte jeune, elle aussi, s'était appelée du même nom, et cette coïncidence, si peu importante qu'elle fût, établit entre eux une sorte de sympathie. Bref, au bout de deux

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heures, ils se séparèrent contents l'un de l'autre et déjà presque amis.

Ce commencement d'intimité ne devait pas en rester là. Riche sans morgue, grave sans roideur, expansif, affectueux, spirituel au besoin, sir Edward était un de ces Anglais comme on en rencontre quelquefois lorsqu'on est né sous une heureuse étoile. Il passait généralement pour original ; il Tétait en effet. Esprit élevé, caractère loyal, cœur généreux et chevaleresque, nature prompte au dévouement, il avait surtout au plus haut point le sentiment qui porte les âmes délicates à dissimuler les avantages que leur a prodigués le hasard de la naissance, et qu'on pourrait appeler la pudeur de la richesse. Plus heureux, plus fort que Maurice, il avait traversé les orages de la jeunesse sans y rien laisser de sa pureté native. Le naufrage de ses illusions ne l'avait pas détourné de sa voie. 11 ne s'était pas autorisé, comme Maurice, de quelques déceptions vulgaires pour insulter à l'humanité. En apprenant à connaître les hommes, il ne s'était

cru obligé ni à les haïr ni à les mépriser, Avec l'expérience d'un sage, c'était l'enthousiasme d'un poëte, la candeur et la naïveté d'un enfant. 11 reunissait, par un rare privilège, doux facultés qui semblent malheureusement s'exclure : il savait comme ceux qui ne peuvent plus aimer, et il aimait comme ceux qui ne savent pas encore. Il avait, en outre, fécondé son intelligence par l'étude et les voyages.

Doué d'un vif instinct du beau dans les arts, il honorait le talent, il professait le culte rlu génie. Depuis plusieurs années il passait à Paris l'hiver dans l'intimité de quelques artistes ûc choix. Le monde l'attirait peu ; on le rencontrait moins souvent dans les salons que dons les ateliers.

Il retourna fréquemment chez Maurice. Il arrivait dans l'après-midi avec de bons cigares qui n'étaient pas de la régie, s'asseyait sur le bord du lit et fumait, pendant que Mauriee, debout devant son établi, fouillait, tout eu causant, le noyer ou le chêne. Parfois su- Edward se levait pour donner un coup d'œïl à

Si,

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l'ouvrage ; d'autres fois, Maurice interrompait son travail, allumait un cigare et venait s'asseoir près de lui. Ces deux jeunes gens finirent par se prendre d'une sérieuse affection l'un pour l'autre. Maurice en était arrivé insensiblement à des demi-confidences. S'il se taisait prudemment sur les désordres de sa vie passée, il parlait avec effusion de sa sœur, qui travaillait sous le même toit. Nature tendre, organisation poétique, sir Edward se plaisait aux récits de cette fraternelle existence ; mais, quoiqu'il désirât connaître cette jeune sœur, par discrétion il n'avait pas encore osé prier Maurice de le présenter, et, chose étrange ! malgré le sincère attachement qu'il avait pour lui, Maurice gardait là-dessus le silence le plus absolu, comme s'il eût pressenti qu'il s'agissait de la ruine de son bonheur. Hélas ! nul n'échappe à sa destinée. Un jour que le baronnet était chez Maurice, Madeleine entra. Maurice l'avait entretenu plus d'une lois de son nouvel ami, et la jeune fille, qui se réjouissait de voir tous les beaux sentiments refleurir un

à un dans un cœur si longtemps dévasté, a v j U toujours encouragé l'essor de cette amitié tuuV santé. En présence de sir Edward, Madeleine se montra ce qu'elle était naturellement ; toutefois, dans l'intention de se rendre agréable à son cousin, comme elle avait d'ailleurs compris d'un seul regard que ce jeune homme élaïl digne de toute sa confiance, elle fit, connue on dit communément, plus de frais que n'en exigeait peut-être une première entrevue. Elle se retira au bout d'une heure , laissant sir Edward dans le ravissement.

— Vous aviez raison, monsieur, s'écria-t-i[ avec enthousiasme quand elle se fut retirée, vous aviez raison de me vanter le charme de votre sœur; seulement je trouve, à cette heure, que vous parliez bien froidement de tant Je grâces et de séductions virginales. Jamais Tune plus pure ne rayonna sur un plus doux visage. Je comprends qu'il vous soit facile de créer des chefs-d'œuvre ; la beauté du modèle explique le génie de l'artiste. Mon ami, la fortune vous a traité moins durement que je no

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l'avais craint, puisqu'elle vous a laissé un tré-

sor^si précieux.

Il aurait pu parler longtemps ainsi sans courir le risque d'être interrompu. Courbé sur son établi, Maurice tourmentait une pièce de bois et ne paraissait même pas entendre ce que lui disait sir Edward. Ce même jour, pendant le dîner et le reste de la soirée, il ne fut question que du baronnet dans la chambre de Madeleine. Par l'élégante simplicité de ses manières, par les délicatesses de son langage, par l'élévation naturelle de ses idées, sir Edward avait gagné les sympathies de la jeune fille, qui ne s'en défendait pas et félicitait son cousin d'une pareille intimité. Les femmes qui nous aiment ont un merveilleux instinct pour mesurer et pour apprécier d'un coup d'œil la valeur et la sincérité des amitiés qui nous entourent. Ce n'est pas tout. Ursule, qui avait rencontré le gentleman dans l'escalier, ne tarissait pas sur sa bonne mine et refusait de croire que ce fût un Anglais. Enfin Pierre Marceau, qui passait la veillée chez Madeleine et

qui connaissait depuis longtemps sir Edward pour avoir fait dans son hôtel plusieurs travaux d'ébénisterie, raconta de lui quelques traits de générosité qui parurent frapper vivement l'imagination de la jeune Allemande, tandis

* qu'Ursule poussait des cris d'admiration et d'attendrissement. Au milieu de ce concert de louanges, Maurice ne restait pas muet. Cependant il souffrait, sans chercher à se rendre compte du malaise qu'il éprouvait. Il souffrait sans savoir pourquoi, comme les plantes aux approches de l'orage, bien que le ciel soit pur et qu'aucun nuage apparent n'en ternisse la limpidité.

A compter de ce jour, sir Edward eut ses entrées chez Madeleine. Courtes et rares d'abord, ses visites devinrent insensiblement de plus en plus longues et fréquentes. Il venait

. dans la journée, souvent il revenait le soir. Madeleine le recevait avec une bienveillance empressée, et ne cherchait pas à dissimuler le charme qu'elle y trouvait. Maurice l'observait avec inquiétude ; il se surprenait parfofrà les

épier tous deux d'un œil jaloux. Il y avait des heures où le pauvre enfant ressentait contre son ami une sourde irritation qu'il ne s'expliquait pas. Bientôt il crut remarquer que sa cousine était plus réservée avec lui, plus expansée avec l'étranger. Il avait remarqué déjà que le baronnet ne parlait plus du voyage qu'il avait l'habitude de faire tous les ans à pareille époque. Un soir, il se hasarda à le questionner sur son prochain départ; le baronnet répondit qu'il ne partirait pas, et Maurice crut voir Madeleine le remercier par un sourire. Ce vague malaise, cette souffrance mystérieuse, finirent par prendre à la longue un caractère sérieux et alarmant. Maurice recherchait la solitude, et n'avait plus goût au travail ; un mal inconnu le brisait et le consumait. Ce qu'il y avait surtout de bien bizarre en tout ceci, c'est que Madeleine, si vigilante autrefois et si clairvoyante, ne semblait pas s'apercevoir des nouveaux changements qui s'opéraient chez son cousin. On eût dit que Madeleine n'avait plus d'yeux que pour sir Edward.

Un matin qu'il était assis sur le bord de son lit, triste, abattu, fiévreux, s'intcrrogeant avtic effroi, Maurice vit entrer le gentleman, plus gravG que d'habitude. Sir Edward alla s'asseoir près de lui, et, sans ouvrir la bouche, se mit à tracer sur le parquet des ronds invisibles avec le bout de sa canne, de l'air d'un homme qui a quelque chose d'important à dire et qui ne sait ç^r où commencer, tandis que Maurice l'examinait avec anxiété, comme sil eût deviné que l'orage dont il subissait depuis plus d'un mois les influences, allait éclater sur sa tête.

— Maurice , dit-il enfin avec cet aimable embarras qui sied si bien à la richesse lorsqu'elle s'adresse à la pauvreté, j'aimais votre sœur avant de la connaître. En me parlant d'elle, vous m'aviez appris à l'aimer; je nie plaisais à la confondre avec vous dans im même sentiment d'affection et de respect. Je l'ai connue, et ce sentiment est bientôt devenu de l'amour. Pouvait-il en être autrement 1 C'est vous-même que j'en fais juge ; si celle

aimable personne n'était pas votre sœur, auriez-vou* pu la voir et ne pas l'adorer? Nobles enfants je ne sais rien de votre famille ni de vos destinées ; mais je vous ai vus vivre, et cela me suffit. Par la façon dont vous avez supporté l'infortune, vous avez prouvé que vous êtes dignes de l'opulence; de mon côté, je crois avoir montré que je n'étais pas trop indigne de la pauvreté. Maurice, nous sommes amis; voulez-vous que nous soyons frères?

Plus pâle que la mort, Maurice laissa tomber une main glacée dans celle du baronnet.

— Sir Edward, répliqua-t-il d'une voix altérée qu'il s'efforça de rendre calme, les paroles que je viens d'entendre nous honorent également tous trois, croyez que j'en suis touché profondément, comme je dois l'être ; mais Madeleine, mais ma sœur... sans doute, elle vous aime ; vous avez son assentiment ? vous avez tout au moins surpris le secret de son âme?

— Non* mon ami, non ; je ne sais pas si je suis aimé, répondit modestement sir Edward , mais je crois fermement à la force d'attraction de l'amour véritable, et je me dis que peut-être, par une tendresse persévérante, par un dévouement sans bornes, mon cœur finira par gagner la tendresse du cœur qu'il a choisi.

— Mais Madeleine, sir Edward, Madeleine sait que vous l'aimez ?

— Je ne crois pas qu'elle me voie avec déplaisir ; cependant ni mes lèvres ni mes yeux ne lui ont jamais parlé de mon amour. Avant d'implorer son assentiment, j'ai cru qu'il était de mon devoir et de ma loyauté de venir d'abord solliciter le vôtre.

— C'est bien! dit Maurice en tendant à son tour la main à sir Edward. Je n'ai pas attendu jusqu'à présent pour savoir ce que vous valez : mon estime et mon amitié vous sont depuis longtemps acquises. Je consulterai Madeleine, et si vos vœux sont agrées par elle, je puis vous promettre d'avance que rien no contrariera votre bonheur.

sa

Le baronnet se retira le cœur rempli du plus doux espoir. S'il aimait Madeleine, s'il n'avait pu voir, sans en être épris, tant de candeur et de raison, tant de grâce et de beauté, il aimait aussi Maurice d'un vive affection, et ce qui souriait surtout à ce poétique esprit, à cette âme généreuse et tendre, c'était la pensée de venger ses deux jeunes gens des injustices du sort, en leur restituant, à la face du monde, la position qu'ils avaient perdue.

Demeuré seul, Maurice s'abîma dans un chaos de pensées si confuses et de sentiments si contraires, que l'analyste le plus subtil, le psychologue le plus consommé aurait eu de la peine à s'y reconnaître. Après nvoîr reconduit, par un suprême effort, sir Edward jusqu'à la rampe de l'escalier, il était rniliv dans sa chambre et s'était affaissé sut 1 ion lit, comme terrassé par les paroles qu'il .'ivail entendues. Il ne sentit d'abord qu'une horrible souffrance, sans pouvoir la nommer. Cette tourmente fut suivie d'une espèce d'anéantissement. Le tumulte de ses sens sYlriïL apaisé; peu à peu ses perceptions se résilièrent plus nettes et plus lucides. Bientôt son

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front s'illumina d'une douce lueur, pareille aux premières clartés de l'aube. En effet, c'était l'aube d'une vie nouvelle. Une flamme céleste brilla dans son regard, un sourire d'enfant qui s'éveille entr'ouvrit ses lèvres encore pâles et frémissantes. 11 resta longtemps dans une muette extase. Enfin son sein ému se gonfla ; tout à coup des larmes jaillirent de ses yeux, un cri partit de sa poitrine, et, comme Lazare ressuscité, il leva ses bras vers le ciel. En regardant au fond de son cœur, Maurice venait d'apercevoir une fleur nouvellement éclose, il en avait respiré le parfum, et cette fleur, c'était l'amour. 11 aimait! Ah! pour comprendre cette ivresse, il faut l'avoir soi-même éprouvée; au déclin d'un précoce automne, il faut avoir senti germer dans son âme un second printemps, renaître et s'épanourr sous un souffle divin cette fleur de l'amour qu'on croyait à jamais flétrie!

Cette ivresse fut courte; Maurice en sortit par un brusque mouvement de colère et de désespoir. Comme un oiseau mortellement atteint

dans les plaines de l'air, il retomba lourdement sur le sol de la réalité. L'infortuné! il aimait lorsqu'il n'était plus temps ; il arrivait tn >p tard aux portes de l'Éden ; il entrevoyait le bonheur au moment de lui dire un éternel adieu.

Sa nature violente se ranima une dernière fois, il se répandit en imprécations jalouses contre sir Edward qui lui dérobait sa vie ; dans l'égarement de sa douleur, à peine épargna-t-il Madeleine. Il se rappelait l'attitude de sa cousine en ces derniers jours; il la voyait, souriant au baronnet, qui la couvait des yeux, et il sentait sa poitrine déchirée par tous les serpents de l'enfer. Il n'avait pas la consolation de se dijtè qu'il s'abusait peut-être. Lors même qu'il nYùt pas observé ces deux jeunes gens, lors même qu'il n'eût pas suivi d'un œil inquiet le progrès de leur passion mutuelle, le vague ma i; dont il avait souffert aurait dû l'éclairer déjà ; le martyre qu'il endurait à cette heure lui eût imencore crié assez haut que Madeleine aimait sir Edward. Il marchait à grands pas dans su chambre, quand soudain il s'arrêta, honteux

de son emportement. 11 descendit en lui-même,

et il rougit de confusion.

— De quoi te plains-tu, misérable ? s'écriat-il en baissant la tête. À peine échappé de la fange où tu as traîné ta jeunesse, tu te plains de n'être pas aimé, tu t'indignes de voir qu'on te préfère un noble cœur, une vertu sans tache, une conscience qui n'a jamais failli ! Qu'as-tu fait pour mériter cette tendresse qui te paraît aujourd'hui le bien suprême? Pendant plus de deux ans que tu as eu ce trésor sous la main, qu'as- tu fait pour t'en rendre digne? Tu l'as méconnu, tu l'as dédaigné, tu l'as foulé aux pieds, et maintenant tu te révoltes à la pensée qu'un autre le possède ! Pour prix des outrages dont tu l'as abreuvée, il ne te suffit pas que l'adora* blc créature que Dieu avait placée sous ta garde t'ait retiré du fond de l'abîme, qu'elle ait lavé les souillures de ton âme et frayé des sentiers bénis à tes pas. Pour prix des lâches affronts que tu lui as prodigués, pour salaire de ta dureté, de ta conduite infâme, il te semble que ce ne serait pas trop de son amour. Ah! tais-

toi, reste dans ton ombre, et remercie Le ciel qui te fait la grâce de pouvoir aimer.

Jamais Maurice n'avait pleuré avec tant d'amertume sur les fautes de son passé; jamais.au souvenir de ses égarements, il n'avait répandu de larmes si acres, si brûlantes; jamais le remords des jours mal employés ne l'avait pressa d'une plus vive étreinte. Il mesurait pour la première fois toute l'étendue de sa ruine; son âme venait enfin de s'ouvrir au sentiment du bonheur qu'il avait eu sous la main et qu'il n'avait pas su saisir. A cette heure, se disait-il, si j'avais toujours suivi, comme sir Edwiiril, la ligne inflexible du devoir, je serais sous le toit de mes pères, près de Madeleine qui ji l'aimerait peut-être, car je serais resté digne de son amour.

Le véritable amour est humble, résigné, toujours prêt au sacrifice. Que pouvait offrir Maurice à sa cousine? Quoi qu'il pût faire, moitié son courage et sa persévérance, malgré U vogue dont jouissaient ses ouvrages, en supposant que cette vogue fût durable, il ne pour-

rait jamais lui donner qu'une cxislence ehéiive et bornée. En épousant sir Edward, Madeleine reprendrait dans la société le rang qui lui appartenait et qu'elle n'aurait jamais dû quitter. Si elle se sentait attirée vers lui par un sentiment d'affection, si faible qu'il fût, Maurice devait-il le contrarier? Son devoir n'était-il pas, au contraire, de l'encourager de toutes ses forces et de tout sacrifier au bonheur de Madeleine? 11 n'y avait pas à hésiter : son parti fut pris sur-lc-ehamp.

Triste et silencieux, mais sans humeur, il passa la soirée avec sa cousine, ainsi qu'il en avait l'habitude. Par un de ces contrastes assez fréquents dans toutes les intimités, la jeune Allemande était ce soir-là d'une vive gaieté; Maurice l'observait avec mélancolie, d'un air de résignation souriante. 11 ne sollicita pas un mot, il ne chercha pas un regard qui pût ébranler sa résolution. Seulement, près de se retirer, il pria Madeleine de se mettre au piano et de chanter YAdtai, cette mélodie de Schubert ljuî l'avait un soir si profondément ému. La jeune

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fille se prêta de bonne grâce à cette fantaisie. Jamais, en chantant, elle n'avait été si touchante. Lorsqu'elle eut fini, Maurice se leva, prit dans ses mains les mains de sa cousine. Ittfs porta respectueusement à ses lèvres, puis sortit pour décharger son cœur du fardeau qui l'oppressait.

— Vous êtes triste, monsieur Maurice! mon jeune maître, qu'avez-vous? dit Ursule en l'arrêtant dans l'antichambre.

— Ce n'est rien, ma bonne Ursule, répondit Maurice en se contenant. Tu sais que, depuis quelque temps, mes tristesses ne sont pas sérieuses. Tiens, par exemple, embrasse-moi, je suis sûr que cela me fera du bien.

Ursule sauta au cou de son frère de lait, qui la pressa dans ses bras. Une fois seul, Mauvs ne se contint plus; il laissa son désespoir s'exhaler en sanglots, se répandre en misse s de larmes: ce fut le dernier tribut qu'il pap à la faiblesse humaine. Le lendemain, levé au point du jour, il se pencha surson établi, H lu, pour que rien ne manquât à l'immolation de

ses espérances, étouffant les cris de son âme, refoulant l'amour dans son sein, il écrivit d'une main ferme :

Madeleine, j'ai tenu ma promesse. Vous m'aviez prié de demeurer deux ans auprès de vous ; le terme marqué par vous-même est expiré depuis plusieurs mois. Vous m'aviez demandé deux ans d'abnégation et de dévouement, et c'est vous qui avez pris mon rôle. Vous avez fait pour moi bien plus que je n'ai fait pour vous. En me faisant connaître le prix du travail, la grandeur et la sainteté du devoir, vous avez presque effacé en moi la trace de mes égarements. Quel que soit l'avenir que Dieu me réserve, je n'aurai pour vous qu'un sentiment d'éternelle reconnaissance et des paroles de bénédiction ; mais je ne veux pas, je ne dois pas accepter plus longtemps le sacrifice auquel vous vous êtes résignée avec tant de courage : ce serait, de ma part, un égoïsme grossier que je ne me pardonnerais jamais. Ce n'est plus de moi qu'il s'agit maintenant, c'est de vous et de votre bonheur. Sir Edward vous aime; il est digne de votrû amour, H VOUS armera le rang que vous méritez* il a [mur moi, je n'en doute pas, une affection sinc&re; il se t bardera d'acquitter ma dette cuver*

vous. Adieu doue, je pars. Soyez sans inquiétude sur ma destinée. En quelque lieu que je me trouve ■, moi) travail, vous le savez, peut suffire à tous miss besoins. Ne craignez pas que je retombe dans ha nuit profonde d'où vous m'avez tiré; une étoile mystérieuse me guidera toujours dans la voie cjuc vous m'avez ouverte. Si mes forces faiblissaient, si le découragement venait à me ressaisir, il suffi Ht, pour me relever, de regarder au fond de mon cœur : j'y trouverai vqtre image. Je vais revoir lu château de mes» pères, c'est une légitime réparation que je dois a la mémoire du chevalier. Je veux me montrer pur \t régénéré à ces lieux qui m'ont. vu flétri et dégradé. Mon père est mort loin de moi, sans presser ma main de sa main défaillant Ce pieux pèlerinage achèvera d'apaiser le trouMû de ma conscience. Ensuite, j'irai d'un pas ferme partout où Dieu me conduira. Adieu, encore Uïlé fois, Madeleine; soyez heureuse, et, tandis que j< béiûrai les souvenirs des jours que nous avons passés ensemble, puisse ce souvenir ne vous être pas trop amer!

Votre frère, Maurice.

Il plia cette lettre, traça sur l'enveloppe le i'oux nom qui devait désormais remplir toute

sa vie, et la mit en évidence sur le marbre de la cheminée. En cet instant, il aper.ut Marceau et sa femme, qui travaillaient déjà, près du berceau de leurs enfants ; il les salua d'un geste affectueux. Après avoir contemplé d'un œil d'envie, pendant quelques minutes, la paix et le bonheur de ce petit ménage, il s'occupa des préparatifs de son départ : ce fut l'affaire d'un quart d'heure au plus. Quant tout fut prêt, il serra autour de sa blouse sa ceinture de cuir, mit sur son dos le sac militaire qui renfermait toute sa fortune, saisit d'une main résolue le bâton de l'ouvrier voyageur; puis, après avoir promené un regard attendri autour de celte petite chambre, où il était entré endurci par l'égoïsme, flétri par l'oisiveté, vieilli par la débauche, il en sortit régénéré par le travail, rajeuni par l'amour, sanctifié par le sacrifice.

Tant qu'il fut dans Paris, sa tristesse demeura mêlée d'une secrète irritation. Il sentait chanceler en lui la résignation généreuse qui l'avnit poussé à quitterMadeleine.il semblait qu'il y eût dans l'atmosphère de la grande ville comme un reste des funestes influences qu'il avait subie* autrefois. Une fois hors de Paris, quand il sentit sa poitrine se dilater dans l'air vivifiant de la campagne, en face de la nature, sa colère s'apaisa, son cœur s'amollit, et il se laissa dominer tout entier par un sentiment unique, son amour pour Madeleine. Au temps de sa vie orageuse, qu'il prenait follement pour une vie passionnée, chaque fois qu'un de ses désirs était contrarié ou ne pouvait s'assouvir qu'après une lutte

acharnée, la résistance éveillait en lui le dépit ou la haine. Il ne comprenait pas l'amour sans la possession ; il eût souri de pitié si on lui eût dit que le cœur peut goûter dans l'amour un bonheur indépendant de l'objet aimé. Maintenant, seul avec lui-même, il entrevoyait la grandeur et la sainteté d'un sentiment qu'il n'avait jamais connu, dont il n'avait jamais embrassé jusque-là que l'image grossière. Il s'éloignait de Madeleine ; son cœur saignait àcette séparation, iït cependant il savourait sa douleur avecdélices. Dans son isolement volontaire, dans l'exil auquel il se résignait, il ressentait une joie plus vive et plus profonde que dans l'ivresse de ses passions satisfaites. Il n'était pas aimé, mais il se sentait p] us digne d'amour, et la conscience de sa valeur i norale lui inspirait u n légitime orgueil . Il n'était pas aimé, mais il s'applaudissait du sacrifice qu'il venait de faire à la femme qu'il aimait, et il trouvait, dans le sacrifice même, une joie qu'il n'était au pouvoir de personne de lui dérober. Dans son pèlerinage à Valtravers, il n'était pas guidé seulement par le désir de s'acquitter en-

vers la mémoire de son père ; il voulait aussi revoiries lieux où il avait rencontré pour 1 1 pivmière lois Madeleine, et bénir l'empreinte Je ses pas. Il voulait respirer l'air qu'elle avait einbaumé de sa présence, parcourir les sentit 1 rs où il avait entendu sa parole; c'était pour lui une forme dernière et suprême de la reconnaissance * Il marchait tête haute, aspirant l'air à pjéîus poumons. Le sentiment des beautés dclaiiature, assoupi depuis longtemps dans son cœur, sv réveillait enfin. On touchait aux derniers jours ûû mai ; le soleil souriait à la terre. Toutes tes ondulations des coteaux, tous les caprices du ciel , tous les accidents du paysage, étaient pour Maurice une source de joies inattendues. À vtûv son naïf enchantement, on eût dit qu'il assistait pour la première fois aux merveilles de la n ration. Les fatigues austères de ce voyage à pied étaient plus douces pour lui que toutes les promenades faites naguère dans le fond d'une <ulèche indolente , au galop des chevaux . Les halles du soir dans les hôtelleries, les départs à l'aube naissante, les rencontres à la table commune,

les saluts échangés sur la route, les causeries avec les enfants sur le banc de pierre devant la porte, étaient pour lui autant d'épisodes poétiques qui renouvelaient à chaque instant l'intérêt de son pèlerinage, tout en l'initiant à la pratique de l'égalité.

Enfin une dernière révolution morale devait couronner toutes les autres.

Madeleine avait réussi à ranimer le sentiment religieux dans le cœur de Maurice, mais elle l'avait toujours supplié vainement de recourir à la prière, et d'invoquer, dans sa tristesse, les divines consolations. Quoi qu'elle pût lui dire, il n'avait jamais consenti à mettre le pied dans une église. Il était réservé à la douleur de le ramener, par une pente insensible, aux croyances et au culte qu'il avait raillés jusque-là. Toute douleur sincère nous élève à Dieu : Maurice l'éprouva. En traversant un village qui se trouvait fur son chemin, il passa devant une église ; poussé par un instinct irrésistible, sans s'être consulté, sans avoir délibéré avec lui-même, il entra. C'était une de ces pauvres églises que

Dieu préfère aux temples somptueux et dorés.

Le soleil y brillait doucement à travers les stores abaissés; des fleurs des champs jonchaient les marches de l'autel ; çà et là, sur les dalles, quelques femmes, quelques vieillards étaient agenouillés dans l'ombre. Maurice se mit à genoux et pria. Il pria pour obtenir de son père le pardon de ses égarements, pour obtenir du ciel le bonheur de Madeleine.

Enfin, après quinze jours de marche solitaire, il traversa, sans être reconnu, la petite ville voisine de Valtravers. Son costume suffisait pour I u ï assurer l'incognito ; d'ailleurs, à ce pas assuré , à ce regard fier et serein, au calme et à la dignïLe de cette noble et mâle figure, comment eût-un pu reconnaître le jeune homme qu'on se souvenait d avoir vu, trois ans auparavant, passer comme un proscrit?

Oh ! quipourraitdirelesémotionsquiTass lirent, lorsqu'il vit, une heure après, se dérouler à l'horizon les ombrages qui avaient abrité son berceau, lorsqu'il posa le pied sur la lisière de la forêt, lorsqu'il s'enfonça dans les profondeurs

mystérieuses qu'il avait si souvent parcourues entre son père et la marquise, où Madeleine lui était apparue ! En se retrouvant, plein d'amour et ùe vie, dans ces beaux lieux où, trois ans auparavant, il n'avait apporté que le sentiment de sa déchéance, son premier mouvement fut de crier à la nature entière qu'il était jeune, qu'il pouvait aimer, qu'il aimait; son âme régénérée s'exalta dans une sainte ivresse. — Nature, réjouis-toi, c'est encore ton enfant! Brises légères, comme autrefois caressez mon front ! Reconnaissez mes pas, mousses des bois, gazons des clairières! Tressaillez d'allégresse sur mon passage, arbres que mes pères ont plantés ! — Il cheminait lentement ; les souvenirs se levaient devant lui comme l'alouette dans les sillons. A l'ombre de ce chêne, il s'était reposé auprès du chevalier ; sous le feuillage argenté de ce tremble, il s'était oublié tout un jour, écoutant les premiers murmures, comptant les premiers tressaillements de la jeunesse qui s'agitait en lui. Au détour d'une allée, il reconnut la place où, par un soir d'automne, il avait rencontré sa

cousine. Il se rappela tous les détails de cette poétique soirée: il se souvint aussi qu'un an plus tard, le jour de son premier départ, il avait retrouvé Madeleine assise à cette même place. ^— Ah ! malheureux ! quel démon te poussait ? s'écria-t-il avec tristesse. Elle était là, déjà belle et charmante, comme un avertissement céleste, comme l'image du bonheur que tu allais laisser derrière toi. Que ne l'as-tu prise par la main et que n'es-tu revenu sur tes pas !

Le jour baissait. Accablé par ses émotions, Maurice s'était laissé tomber sur l'herbe. 11 se Jevaetse dirigea vers le château. Comme il ignorait quels hôtes l'habitaient; peu curieux, on le comprend, de les voir et de les connaître, il voulait seulement, à travers les barreaux de la grille, plonger un pieux regard dans le parc, il voulait dire un dernier adieu à TÉden d'où il était à jamais exilé.

Il longea le mur declôture jusqu'àlagrille, et demeura longtemps le front collé contre les barreaux. Machinalement il ouvrit la porte; poussé par son cœur, il entra. Le parc était désert, les

tW MADELEINE

ombres du soir commençaient à descendre.

Maurice n'entendait que le murmure du vent dans les feuilles, quelques cris d'oiseaux qui se blottissaient dans leurs nids, le bruit du sable qui criait sous ses pieds. Rasant les massifs de verdure, il s'avançait d'un pas furtif. Au tournant de l'allée, près de découvrir la façade, il s'arrêta, retint son haleine, et pressa sa poitrine à deux mains, comme pour l'empêcher d'éclater. Enfin il regarda... Devait-il en croire ses yeux? N'était-ce pas un rêve, un mirage, une hallucination de son cerveau surexcité? Il voulut crier ; sa voix expira sur ses lèvres. Le bâton qu'il tenait échappa de ses doigts, ses jambes fléchirent, et, pour ne pas tomber, il fut obligé de s'appuyer contre un arbre. Là, à vingt pas, devant lui, assis sur le perron, éclairés par les dernières lueurs du soleil, tandis que deux enfants bien connus de Maurice se roulaient sur la pelouse, Madeleine, sir Edward, Pierre Marceau, sa femme, conversaient familièrement. Tout à coup Madeleine se leva, et Maurice la vit s'avancer vers lui en souriant, aussi sereine, aussi

calme, que s'il se fût agi de la chose du monde la plus simple et la plus naturelle.

— Monami, nous vousattendions, lui dit-elle.

Et, saisissant le bras de son cousin, la jeune fille l'entraîna doucement vers le baronnet, Thérèse et Marceau, qui, de leur côté, venaient tous trois à sa rencontre. Ils serrèrent ses mains en silence ; pas un mot ne fut prononcé. Tous les cœurs étaient émus; toutes les bouches étaient muettes.

— mes amis ! dit enfin Maurice, d'une voix tremblante, s'arrêtant au pied du perron et promenant autour de lui ses regards éperdus, ô mes amis ! que s'est-il passé? que se passe-t-il? Parlez, répondez-moi. Ai-je rêvé la douleur et le désespoir, ou bienrêvé-je à présent le bonheur ?

Les visages qui l'entouraient ne répondirent queparun affectueux sourire. Soutenu parMadeeine, il monta les degrés du perron.Déjà tousles serviteurs étaient réunis dans la salle d'entrée. Maurice les reconnaissait tous ; tous l'avaient vu Daître ou grandir.

— Mes enfants, leur ditMadeleine, voici votre

jeune maître qui revient au milieu de nous.

Ils l'entourèrent avec amour et respect, tandis qu'Ursule détachait avec empressement les courroies du sac qu'il avait sur le dos. Au même instant, on vint annoncer à haute voix que M. le chevalier était servi. Suivie de sir Edward et des Marceau, Madeleine le prit par la main, le conduisit dans la salle à manger où rien n'était changé, et le fit asseoir, dans son costume d'ouvrier, à la place qu'occupait autrefois son père. Bien que la table fût chargée de tout le luxe héréditaire au sein duquel Maurice avait grandi, le repas fut silencieux et court. Maurice garda jusqu'à la fin l'attitude d'un homme qui, ne sachant s'il dort ou s'il veille, craint de faire évanouir, par un geste trop brusque ou par une parole imprudente, les enchantements dont il est témoin. Au bout d'un quart d'heure, Madeleine se leva, et,quittantle groupe des convives, se dirigea vers la forêt avec son cousin qui se laissait conduire comme un enfant. Arrivée près d'un tertre vert, la jeune fille s'assit la première et fit asseoir Maurice auprès d'elle.

Il faisait une de ces belles soirées qui semblent doubler le prix du bonheur . Pendant qu 'une partit du ciel était encore empourprée des feux du couchant, à l'autre bout de l'horizon la lune se levait dans un lac d'azur et montait lentement sur là cime des arbres qu'elle argentait de ses pâles rayons. Le rossignol chantait à plein gosier sous l'épaisse feuillée. Les brises de la nuit s'éveillaient ; on entendait au fond des bois comme un bruit lointain de cascade.

— mon ami, dit enfin Madeleine d'une voix plus mélodieuse que léchant du rossignol, plus fraîche que le vent de la nuit, je vous aime du jour où je vousai vu ici pour la première fois. Vous aviez besoin, pour vous régénérer, de passer par la pauvreté, par le travail, par l'abnégation. Je l'ai compris, et j'ai voulu partager les épreuves que je vous imposais. Ces épreuves sont terminées; Maurice, me les pardonnez-vous?

Maurice sentit son âme se fondre comme un grain d'encens et s'exhaler vers Madeleine en adoration silencieuse. 11 s'était agenouillé au pied du tertre où sa cousine était encore assise.

La blanche créature pencha vers lui son doux visage, et, à la clarté des deux étoiles, leurs lèvres se rencontrèrent dans un chaste baiser.

Est -il besoin de le dire maintenant? la pauvreté de Madeleine n'était qu'un pieux mensonge. Elle n'avait pas perdu son procès. Elle avait trompé Maurice pour le sauver. Je ne yeux pas raconter jour par jour ce qui se passa dans le cœur de Madeleine pendant que Maurice poursuivait l'œuvre de sa réhabilitation. C'est un récit que les âmes délicates aimeront à faire ellesmêmes ; quant aux âmes vulgaires, elles ne le comprendraient pas. Le jeune chevalier venait de retrouver ses amis de Paris sous le toit de ses pères. — Ils ont été témoins de vos luttes et de vos efforts; il est juste, lui dit Madeleine, qu'ils soient présents au moment où vous recevrez la récompense que vous avez si bien méritée. Ce que sir Edward aimait surtout en moi, c'était notre pauvreté ; notre bonheur le consolera.

Un mois plus tard, Maurice et Madeleine se marièrent sans bruit et sans ostentation àNeuvyles-Bois, en présence de leurs amis, de leurs fer-

miers et de leurs serviteurs. Après avoir joui pendant quelques jours du spectacle de leurs douces joies, Pierre Marceau partit [pour Pari^ avec sa femme et ses enfants. Vainement Madeleine essaya de les retenir, vainement Maurice leur offrit de rester au château, où ils trouveraient aisément l'emploi de leur activité et de leur intelligence.

— Vous avez retrouvé votre place, répondit $ngementMarceau ; laissez-moi garder la mienne. Malgré l'amitié qui nous unit, je sens que je gênerais votre félicité. Je ne crains rien de votre orgueil ; le travail que nous avons partagé ensemble a établi entre nous une égalité que rien ne saurait altérer ; mais le monde au milieu duquel vous allez vivre refuserait de la comprendre , et son étonnement serait pour moi un reproche \ muet que je veux nous épargner à tous deux»

Lepetit ménage partit comblé de témoignages

d'affection. Au bout d'un mois, sir Edward partit

à son tour. — Veillez bien sur votre bonheur,

dit-il à Maurice au moment de s'éloigner : c'est

une plante délicate qui a besoin de soins vigi-

lants. Elle a grandi sous un souffle embaumé; sachoz la défendre contre les orages qui pourraient la briser. — Puis, se tournant vers Madeleine, il voulut lui adresser quelques paroles d'adieu ; mais il se troubla, ses yeux se mouillèrent, et la jeune femme sentit une larme sur sa main, qu'il pressait tristement de ses lèvres.

Ma tâche est terminée. Les existences heureuses ne se racontent pas. Maurice était désormais hors de danger, et n'avait même plus besoin de courage. Si le travail n'est plus pour lui une nécessité, cependant il ne demeure pas inactif; il s'occupe à faire le bien, il sème autour de lui sa richesse. Madeleine est payée avec usure de son dévouement. Aucun nuage n'est venu troubler la sérénité de leur tendresse mutuelle. Pour Ursule, quoi qu'ait pu lui dire Madeleine, elle persiste à croire que sa jeune maîtresse a bien réellement perdu son procès, et que Maurice a trouvé dans ]a sculpture en bois le moyen de racheter le domaine de ses ancêtres. Maurice a gardé pour sa, jeune femme une reconnaissance exaltée; souvent il lui arrive de la bénir avec ivresse. —

Mon ami, lui répond-elle alors, ce n'est pas moi qu'il faut remercier : je n'ai fait que vous indiquer la voie où vous deviez marcher. C'est le travail qu'il faut bénir; car c'est par lui que vous avez retrouvé la jeunesse, l'amour et le bonheur.

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