‹ MadeleineChapitre 4 sur 5 · CC · texte numérisé non relu

CC

Quoiqu'on puisse en penser et quoi qu'il en pensât lui-même, ce n'était pas un cœur profondément endurci. Sous les callosités de la surface, il y avait quelques fibres qui n'étaient pas frappées d'une paralysie complète, et qui pouvaient vibrer encore au souffle d'une émotion puissante. Il avait surtout conservé, non pas, il est vrai, dans toute sa fraîcheur ni dans toute son intégrité, la plus précieuse et la plus funeste des facultés que l'homme ait reçues de la colère et de la miséricorde divines, celle qui s'éveille en nous la première, et qui ne meurt qu'après toutes les autres, bienfait à la fois et malédiction, poison et dictame, supplice infernal, enchantement céleste, force surhumaine ajoutée à nos joies et à nos douleurs : en un mot, l'imagination.

En relisant cette lettre, dont les caractères, usés par les pleurs et par les baisers, avaient passé d'abord sous les yeux de son père, Maurice se rappela peu à peu tous les détails de la soirée d'automne où, pour la première fois, Madeleine lui était apparue. Il revit la forêt

ombreuse, la clairière inondée des feux du couchant, la grille du parc, et, sur le perron dont la petite Allemande montait lentement les degrés, le chevalier et la marquise se levant pour lui faire accueil; Il s'émut à ces images; un maigre filet d'eau vive perça les flancs arides du rocher; mais, aux dernières lignes, qui ne s'adressaient qu'à lui seul, quand il lut ces mots : « Et toi, que je ne connais pas, mais que je me plaisais à réunir si souvent avec ma fille dans un même sentiment de tendresse et de sollicitude, fils de ma sœur, si ta mère t'a donné son âme, tu seras bon aussi et fraternel pour ma bien-aimée Madeleine.... » le rocher éclata, et pendant un instant la source, si longtemps captive, jaillit à flots abondants et pressés. Tandis que Maurice étouffait ses sanglots entre les coussins du divan où il était assis, Madeleine le regardait en silence , debout, les bras croisés sur sa poitrine, l'air triste et grave, comme une jeune mère près du berceau de son enfant malade.

— Maurice, mon ami, mon frère, qu'avez-

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vous,demanda-t-clle enfin d'une voix caressante. 11 la fît asseoir près de lui, il lui prit les mains dans les siennes, et là, sous le coup de Témotion encore frémissante, il raconta de sa vie tout ce qu'il pouvait en raconter sans trop effaroucher l'àmc virginale suspendue à ses lèvres. Il dit la perte dé ses illusions, les désordres où l'avaient précipité la douleur et l'ennui, ses égarements, sa ruine complète, son profond dégoût de l'existence, sa ferme résolution d'en finir ; il dit tout. On peut se faire aisément une idée de ce que dut être ce récit. Maurice s'y posa, avec une secrète complaisance, en héros du désenchantement et en poétique victime des réalités de la vie, tant est grand l'orgueil de la faiblesse humaine ! Il courait alors par le monde des théories qui représentaient la débauche comme la seule voie qui soit ouverte à l'énergie des fortes âmes. Maurice en toucha quelques mots. Il accusa la terre et le ciel, et bref, dans l'immolation qu'il fit de la société tout entière, il n'y eut guère que

lui d'épargné.

Madeleine l'écoutait d'un air de tristesse rêveuse et de mélancolique pitié. Lorsqu'il eut achevé de parler , elle demeura longtemps silencieuse, dans une attitude pensive et recueillie.

— C'est une étrange histoire, dit-elle tout à coup assez gaiement en levant vers lui ses beaux yeux, dont les révélations qu'elle venait d'entendre n'avaient pas altéré un seul instant le limpide azur; malheureusement, je dois vous avouer, mon cousin, que je n'y ai pas compris grand'chose. C'est trop fort pour l'intelligence d'une pauvre fille qui arrive de sa province,où elle a grandi simplement entre des cœurs honnêtes et contents de peu. On ne m'a pas habituée là-bas à des sentiments si extraordinaires, et, malgré ses vicissitudes, j'avais cru jusqu'ici que la vie était encore un assez beau présent de Dieu. Ce que je vois de plus clair dans ce que vous venez de me dire, c'est que vous avez dissipé votre patrimoine, et que, si je n'ai rien, vous avez tout autant. Il n'y a pas là sujet à se désespérer. Seulement, à votre

tour, qu'allez-vous devenir? que prétendezvous faire? Vous tuer? vous ne le pouvez plus. Je ne suis pas venue m'adresser seulement à votre fortune. J'ai compté, en partant, moins sur votre or que sur votre affection. Quoique ruiné et pauvre comme moi, vous n'en restez pas moins mon soutien légitime, mon appui naturel. Soyez vous-même votre juge. Nos mères étaient sœurs. Toutes deux sont là-haut qui nous voient et nous écoutent. Quand je parus sur votre seuil , votre père m'ouvrit ses bras, et je devins sa fille bien-aimée. C'est moi qui vous remplaçai près de lui, moi qui fus le dernier sourire de sa vieillesse. Je l'aidai à mourir, et ma main lui ferma les yeux. Cependant, orpheline pour la deuxième fois, me voici seule, sans ressources, sans autre protection que la vôtre, dans un monde semé d'écueilset que je ne connais pas. Maurice, répondez : pensez-vous que votre vie vous appartienne ?

Écrasé sous le poids des devoirs qui venaient d'éclater comme la foudre sur sa tête, aussi

épouvante de l'obligation de vivre qu'il l'eût été, en des jours plus heureux, de la nécessité de mourir, scellé à l'existence comme un forçat qui, près de voir tomber sa chaîne, sent qu'on la lui rive au pied plus étroitement que jamais, Maurice ne répondit que par une explosion de désespoir. Que pouvait-il pour sa cousine, lui qui ne pouvait rien pour lui-même?

De quel secours pouvait-il être, lui qui ployait sous le faix de sa destinée?

— Allez-vous-en ! partez ! laissez-moi ! s'écria-t-il avec exaltation. Respectez mon malheur, n'insultez point à ma détresse. Du rivage où vous êtes n'appelez pas à votre aide un infortuné qui se noie ; ne demandez pas d'appui au roseau battu par les vents.

— Ami, répondit Madeleine, appuyons-nous l'un sur l'autre, et nous résisterons aux vents contraires. Tendons-nous l'un àl'autre une main secourable, et nous échapperons ensemble au flot qui menace de nous engloutir; nous arriverons, d'un commun effort, au rivage où je ne suis plus, quoi qu'il vous plaise d'en penser.

Voyons, Maurice, ayez du courage. Au lieu de vous pleurer et de vous ensevelir, relevez-vous. La mort n'est qu'une expiation stérile. Vivez, soyez un homme enfin. La réalité seule est féconde ; il ne s'agit que de savoir la comprendre et l'aimer. Nous sommes pauvres ; mais estce pour rien que nous avons reçu du ciel l'intelligence, la force et la santé? Nous ferons, mon cousin, comme tant de gens qui nous valent, comme ont fait autrefois la marquise et le chevalier. Nous travaillerons comme deux enfants du bon Dieu.

Cette perspective ne parut pas charmer Maurice, qui laissa échapper un geste violent où se trahirent à la fois le dédain et la colèic.

— Je ferai des bilboquets, n'est-ce pas?demanda-t-il en haussant les épaules.

— Pourquoi pas, mon cousin? Votre père en a bienfait. Il était tout aussi bon gentilhomme que vous, j'imagine.

Maurice se leva, fit deux fois le tour de sa chambre, et vint s'arrêter brusquement devant Madeleine.

. — Allons, Maurice, un bon mouvement 1

s'écria résolument la blanche et douce créature.

— Eh bien, ma cousine, soyez satisfaite, dit-il d'un ton peu affectueux, poli tout au plus. Je ferai pour vous ce que je n'aurais certes pas fait pour moi : je vivrai.

— Merci, mon cousin ! dit Madeleine d'une voix attendrie. Ah! vous êtes bon, et je savais bien que vous ne me repousseriez pas ! ajoutat-clle en lui prenant une main qu'elle pressa contre son sein ému. Je prierai Dieu matin et soir pour qu'il répande sur votre tête la rosée de ses bénédictions.

— Bien, bien, ma cousine, répondit Maurice en retirant d'assez mauvaise grâce sa main, qu'il mit dans son gousset. Dieu doit avoir fort à faire, et ce n'est vraiment pas la peine de le déranger pour si peu. Je vivrai ; mais à la condition que, lorsque nous aurons assuré votre destinée, je redeviendrai libre et maître de la mienne.

— C'est tout simple, cela, dit la jeune fille. J'ai déjà des projets d'organisation ; nous en

causerons fraternellement. Je suis sûre d'avance que vous les approuverez. Le ciel et vous aidant, je ne demande pas plus de deux ans pour m'asseoir convenablement dans la vie.

— Deux ans! vous demandez deux ans! s'écria le jeune homme avec un mouvement de stupeur qu'il ne chercha pas à dissimuler.

— Est-ce trop exiger de vous? Soyez sûr, mon ami, que je ne négligerai rien pour abréger ce temps d'épreuve, dit Madeleine en souriant tristement.

Maurice termina l'entretien par un geste d'héroïque résignation.

Sur ces entrefaites, Ursule, n'y tenant plus, se précipita comme une trombe dans la chambre , et se jeta au cou de son jeune maître, qui se déroba avec humeur aux bruyantes effusions d'une tendresse intempestive.

Debout dans l'embrasure d'une fenêtre, pâle, immobile et les poings serrés, i! regardait tour à tour ces deux femmes; il se disait sans périphrase qu'il les avait toutes les deux sur les bras; et, malgré lui, frémissant de haine et de

rage, il sentait s'allumer dans son cœur des appétits de bête fauve prête à se jeter sur sa proie. Cependant il se faisait tard. On remit au lendemain le soin de régler l'avenir, et Maurice reconduisit Madeleine jusqu'à la porte du petit hôtel où les deux voyageusesétaicntdesccndues. Il dut subir pendant le trajet les questions provinciales et les ébahissements saugrenus d'Ursule, qui, prenant l'éclairage des rues pour un signe non équivoque de publique réjouissance, et ayant vécu de tout temps dans l'intimité des saints du calendrier, demandait naïvement si c'était en l'honneur de saint Babolein qu'on avait illuminé la ville. Ces enfantillages, qui, dans d'autres circonstances, auraient singulièrement diverti Maurice, achevèrent de l'exaspérer. Il revint par les quais déserts, plongeant çà et là un regard avide dans l'eau noire et profonde du fleuve, qui semblait l'attirer. Rentré dans son appartement, il alla droit à sa boîte de pistolets, qu'il ouvrit ; il demeura quelques minutes à les contempler d'un œil ardent et sombre.

— Dormez, dit-il enfin en abaissant lentement le couvercle ; dormez, amis fidèles, jusqu'au jour de la délivrance, où je viendrai v.)us réveiller.

Le lendemain, après quelques heures d'un sommeil fiévreux, Maurice se leva, honteux de sa faiblesse, furieux contre Madeleine, exaspéré contre lui-même. Que lui importait, après tout, la destinée de sa cousine? En bonne conscience, que devait-il à cette enfant? De quel droit, à quel titre était-elle venue s'imposer à lui?

Était-ce sa faute si elle avait perdu son procès? Quoi! parce qu'une tante qu'il n'a jamais connue s'est avisée de rendre l'âme, d'expédier en France une fillette dont il ne s'est jamais soucié ; parce qu'une petite Allemande dont il soupçonnait à peine l'existence a frappé, par un soir d'automne, à la porte de Valtravers, le voici obligé de vivre et de se résigner au rôle de

tuteur, au moment d'en finir et de se réfugier dans les bras de la mort ! Depuis quand les cousins avaient-ils mission d'escorter leurs cousines à travers la vie ? Que ferait-on de plus pour une sœur? Madeleine, d'ailleurs, n'était plus un enfant. Tout compte fait, elle avait bien de vingt-deux à vingt-trois ans; à cet âge, les orphelines ont cessé d'être intéressantes. Celle-ci abusait décidément de l'avantage d'être sans famille. Et puis, franchement, que pouvait-il pour elle ? Ses ressources étaient épuisées ; il n'avait rien en propre, pas même les meubles de son appartement, qui représentaient le prix de ses loyers. S'il avait résolu de se tuer, c'est que c'était son bon plaisir; le fait est qu'au point où il en était arrivé, toute autre détermination l'eût mis dans un singulier embarras. Travailler ! le mot ne coûte rien ; mais, lorsqu'on a pris racine dans la corruption et dans l'oisiveté, ce n'est pas chose si facile de se transplanter et de s'acclimater dans les régions de l'ordre et du travail . Enfin Maurice se rendait justice et s'appréciait lui-même avec une im-

partialité rigoureuse. 11 n'avait pas plus de prétentions à la continence de Scipion qu'à la chasteté de Joseph ; et, bien que sa cousine ne lui parût ni belle ni désirable, quoique celle suave figure n'eût jamais rien dit à ses sens degradés, cependant il se connaissait. Il mît sondé son cœur ; il savait ce que les huit années qui venaient de s'écouler y avaient déposé du vas» : il se disait qu'au premier choc imprévu toute cette fange, aujourd'hui croupissante, pourrait bien s'agiter et remonter à la surface.

Il en était là de ses réflexions, irrité, confus, prêt à rompre les engagements qu'il avait si étourdiment contractés la veille, lorsqu'il vit sa cousine, accompagnée d'Ursule, entrer en souriant dans sa chambre. Madeleine était simplement vêtue d'une robe montante de coutil gris, sans autre ornement qu'une rangée d'olives d'ivoire partant du haut du corsage et se continuant le long de la jupe, qui tombait à plis droits jusqu'à terre.Un châle decrêpe de Chine blanc sans broderies dessinait les contours de

sa taille et de ses épaules, qui avaient encore la svclte élégance et la grâce déliée des formes de l'adolescence. Deux nattes sévères de cheveux descendaient le long de ses joues dont un chapeau de paille à jour, doublé de taffetas cerise, encadrait la mate blancheur. Elle tenait à la main une ombrelle de moire bleue à manche de bois blanc tout uni ; un petit sac de filet pendait à son bras. Habitué depuis longtemps aux femmes magnifiquement harnachées, Maurice trouva que sa cousine avait l'air d'une grisette. Il est bien rare qu'on ait perdu le goût des choses honnêtes sans perdre en même temps l'instinct du vrai beau, tant ces deux sentiments sont intimement liés entreeux. Pour Ursule, parée de ses plus riches atours, elle portait le costume des filles de son pays, souliers découverts, à boucles d'argent, jupon court, coiffe extravagante, qu'elle avait encore exagérée dans l'intention de se rendre agréable à son frère de lait. La jambe vigoureuse, la hanche forte, le corsage opulent, les dents blanches et la bouche vermeille, elle sentait d'une

lieue son cru limousin. Pour le coup, en la voyant ainsi attifée , Maurice pensa tomber à la renverse.

A peine entrée, comme si elle eût été dans le secret des hésitations de son cousin, Madeleine le fit asseoir près d'elle, et, sans lui laisser le temps de revenir sur ce qui avait été arrêté la veille, elle expliqua de quelle façon elle entendait l'arrangement de leur existence. Ils allaient s'occuper d'abord de trouver, dans un quartier silencieux, sous le même toit, deux petits appartements, l'un pour Maurice, l'autre pour elle et pour Ursule, où ils s'installeraient simplement, ainsi qu'il convenait désormais à l'humilité de leur condition. Madeleine avait sauvé de son naufrage quelques diamants qu'elle tenait de la bonne marquise, et qu'elle avait cru pouvoir emporter sans scrupule. Le prix qu'ils en retireraient devait suffire aux frais de leur installation et les mettre en même temps à l'abri des premiers besoins. Pourvu qu'elle se sentit dirigée par une main ferme, abritée sous un cœur fidèle, Madeleine n'était pas

embarrassée d'assurer sa vie ni de se bâtir un nid selon ses goûts. Elle avait, comme on dit communément, plus d'une corde à son arc.

Elle brodait comme une fée, et faisait, au crochet, de menus ouvrages tissus d'or et de soie, d'une délicatesse et d'un fini vraiment merveilleux. Elle peignait sur bois des oiseaux et des fleurs qui, passés au vernis, avaient le vif éclat des fleurs et des oiseaux des tropiques. Elle pouvait donner des leçons de piano et de chant.

Enfin, grâce aux soins de madame de Fresnes, elle excellait dans la miniature : soit par respect pour la mémoire de la marquise, soit que ce fut en réalité la plus évidente et la plus sûre de ses ressources, c'était de ce côté qu'elle tournait son espoir. On le voit, les talents ne lui manquaient pas ; elle avait, par-dessus tout, ce courage ailé qui se joue des obstacles , cette énergie spontanée où Ton ne sent jamais l'effort, cette gaieté charmante qui chante et rit près de la volonté qui travaille. Il était donc à peu près décidé que Madeleine s'essayerait dans la miniature ; elle se faisait une joie d'enfant

de vivre à Paris comme autrefois l'adorable marquise avait vécu à Nuremberg. C'avait été de tout temps son rêve, on doit s'en souvenir. Nous pourrions même affirmer qu'en ce sens il y avait dans la perte de sa fortune quelque chose qui ne lui déplaisait pas. Quant à Maurice , il demeurerait libre d agir à sa guise et d'obéir à ses inspirations ; elle ne lui demandait que de soutenir et diriger ses premiers pas dans le monde et dans la carrière où elle allait s'aventurer. Au bout de deux ans, ainsi qu'ils en étaient convenus, il recouvrerait son indépendance et redeviendrait maître de sa destinée. Seulement, jusque-là, Madeleine aurait le droit de s'appuyer sur lui comme s'il était son frère ; et, autant pour échapper à la malignité des commentaires que pour donner encore plus de poids et d'autorité à la tutelle qu'il allait exercer, il se poserait en effet comme son frère vis-à-vis du public : pieux mensonge que le ciel verrait sans colère. Tout cela fut dît avec tant de verve et d'entrain, que Maurice ne trouva pas à placer une objection, avec tant de grâce et

de belle humeur, qu'il ne put, de loin en loin, s'empêcher de sourire. Toutefois quand la jeune fille eut achevé de parler, il secoua la tète de F air d'un homme peu touché et peu convaincu ; mais se levant aussitôt et lui prenant le bras sans hésiter :

— Mon cousin, dès aujourd'hui notre fraternité commence. Souvenez-vous, d'ailleurs, que votre père m'appelait sa fille, et que j'étais sa fille bicn-aimée. La journée est belle, profitons-en pour aller chercher sous quelque toit modeste deux gîtes à notre convenance. Vous avez le choix du quartier. Aussi bien, vous devez avoir hâte de sortir de cet appartement dont le luxe insulte à votre pauvreté. Sortez-en le plus tôt possible, et, ajouta-t-clle gaiement, tâchez d'y laisser cet air sombre et maussade qui n'est pas de votre âge, et qui vous va trèsmal, je vous en avertis.

— Eh! oui, eh! oui, mon jeune maître, dit à son tour la bonne Ursule, il faut rire, jouer, se divertir. Vous n'avez pas vingt-neuf ans ; vous ne les aurez qu'à la Saint-Nicaisc. C'est le

bel àgc, jarni-Dieu! Vous verrez quel joli petit ménage nous ferons à nous trois, et quel soin j'aurai de vous xleux. Allez, toul n'est pas perdu, puisqu'il vous reste la santé, la jeunesse, et votre sœur de lait pour vous faire, comme à Valtravers, de-ces galettes de blé noir et de ces crêpes que vous aimiez tant.

Cependant Madeleine entraînait Maurice, qui montrait, en se laisant conduire, l'empressement d'un condamné qui va se faire trancher la tète. Près de franchir le pas de la porte, il se retourna et vit Ursule qui se préparait à le suivre.

— Ah çà ! est-ce que tu sors avec nous, toi?

dcmanda-t-il brusquement en l'examinant de la tête aux pieds.

— Comment ! si je sors avec vous ! s'écria la bonne fille avec un naïf étonnement. Mon jeune maître, pensez-vous que ce soit pour bayer aux corneilles que j'ai pris mes habits de fête?

— Mais, malheureuse, lui dit Maurice avec une sourde fureur qu'il contenait à peine, tu

ne sais donc pas, tu ne veux donc pas comprendre que tu vas être regardée comme une bête curieuse dans toutes les rues où nous passerons?

— J'y compte bien, mon jeune maître, repondit Ursule en se rengorgeant. Pour ma part, je ne serai pas fâchée de montrer à vos Parisiens de quel bois sont faites les filles de Valtravers. En me voyant on dira : Voici la sœur de lait de M. Maurice, et, sauf votre respect, j'ose croire que ça vous fera quelque honneur, ajouta-t-ellc en lui tirant une révérence.

Résigné à vider le calice jusqu'à la lie, Maurice ne répliqua cette fois que par un geste de morne désespoir. Quelques instants après, ils marchaient tous trois le long des boulevards, Madeleine au bras de son cousin, Ursule suivant de près, le corsage en avant, le visage épanoui et le poing sur la hanche, fendant ainsi les flots de la foule comme un navire à toutes voiles et paré de tous ses signaux. C'était précisément une de ces journées splendidcs où Paris ouvre

scs cages dorées et lâche ses plus jolis oiseaux, un de ces gais soleils qui font éclorc sur les pavés éclatants de la grande ville toute une population de jeunes élégants et de femmes souriantes. Au vif regret d'Ursule, qui obtenait déjà un succès complet, et dont chaque pas était marqué par un véritable triomphe, Maurice s'empressa de quitter ces parages qui l'avaient vu tant de fois étalant le luxe effréné de scs maîtresses et de ses chevaux. La place, à vrai dire, n'était plus tenable. Sans parler de son costume, qui ameutait la curiosité des passants, Ursule, croyant son jeune maître connu dans Paris comme à Ncuvy- les -Bois, lui adressait de temps en temps, et à haute voix, quelque question ébouriffante, afin qu'on vît bien clairement qu'elle était de sa compagnie. D'autres fois, quand la foule devenait trop compacte, elle se cramponnait aux basques de son habit, dans la crainte de le perdre et de s'égarer. De loin en loin, Maurice se retournait à demi et lui lançait un regard foudroyant auquel la brave

fille ropojidait naïvement par un bon sourire

ou par quelque grosse gentillesse de sa façon. Le malheureux était au suppliée. Il avait bien songé tout d'abord à promener sa hontfe en voiture : mais sa cousine avait fait observer que de si grandes manières ne convenaient plus à leur humble fortune. Le ciel était pur, les pavés étaient secs, et le simple bon sens disait qu'on ne cherche pas des appartements en carrosse.

Pour Madeleine, comme une bergeronnette sur le bord d'un étang, elle s'avançait d'un pied léger, sans être ni troublée ni surprise du bruit et du mouvement qui se faisait autour d'elle, n'ayant pas l'air de s'apercevoir de l'humeur de sanglier que son compagnon ne prenait guère la peine de cacher, uniquement préoccupée de l'existence qu'ils allaient organiser ensemble et laissant voir la joie d'une jeune épousée qui court pour monter son ménage.

Ils gagnèrent ainsi la rive gauche. Près du guichet du Louvre, au moment où ils débouchaient sur le quai, ce que Maurice redoutait le plus arriva. S* étant rangé pour laisser passer une calèche découverte qui s'avançait au grand trot

de deux chevaux de Mecklembourg, il lut reconnu par une société joyeuse qui se faisait traîner au bois. C'était la plus fine fleur du monde où il avait vécu. Par un mouvement de respect trop profond pour être sincère, quatre ou cinq folles têtes s'inclinèrent gravement devant lui ; et, quand la voiture eut passé en lui jetant un parfum pénétrant de cigare et de patchouly, le pauvre garçon, encore immobile à sa place, entendit un long éclat de rire. En cet instant, il éprouva une vive démangeaison de jeter Ursule et Madeleine dans la Seine.

Eût-il été, en sortant de chez lui, pieusement résolu à tenir ses engagements de la veille , cette promenade de forçat traînant deux boulets aurait suffi pour lui démontrer jusqu'à l'évidence que le dévouement qu'il avait promis était au-dessus de ses forces. Vivre deux ans d'une pareille vie , c'était mettre deux ans à mourir. Toutefois Maurice reconnaissait en même temps, qu'à moins d'être le dernier des hommes, il ne pouvait se dispenser de veiller sur ces deux pauvres créatures perdues dans

Paris, sans autre guide et sans autre soutien que lui. Peut-être n'eût-il pas reculé devant un crime, il avait horreur d'une lâcheté. Par exemple, il caressait depuis plus d'une heure la pensée de tordre le cou d'Ursule; mais abandonner indignement deux femmes qui étaient venues se placer sous sa protection, il ne pouvait s'y décider. U

Quoique pale et tremblant de courroux, Maurice continuait donc de marcher vers le but que lui avait marqué Madeleine. Puisqu'elle voulait se retirer dans un coin de Paris honnête et recueilli, il avait pensé que les environs du Luxembourg pourraient réaliser les vœux de sa cousine. En supposant d'ailleurs qu'il se résignât à passer quelques mois auprès d'elle, dans ce quartier du moins, asile de la science et des fortes études, il serait à peu près sûr de ne jamais rencontrer une figure de sa connaissance. Après avoir cherché vainement, dans les rues adjacentes, un logis qui convînt à la fois aux poétiques instincts et aux modestes ambitions de la jeune Allemande, ils dînèrent sobre-

ment aux alentours de rObscrvatoirc,~ce qui ne contribua pas à égayer l'humeur de Maurice, que des ascensions de cinq étages trop fépé* tées avaient disposé à un dénoûment moins frugal. Je doh> ajouter qu'en face même du suicide, il avait conservé des habitudes qui n'étaient pas d'un anachorète* Il tenait surtout à l'élégance du service, et, quoique désabusé de toutes choses, il n'admettait pas qu'un galant homme, fût-il à la veille de se faire sauter la cervelle, s'avisât de toucher à deux mets différents avec la même fourchette. Il but du béait des lèvres, mangea du bout des dents. Ursule. dévora, c'est le mot ; Madeleine déclara n'avoir fait de sa vie un repas si charmant. Comme ils s'en retournaient, cherchant encore à droite et à gauche s'ils ne découvriraient pas une maison qui les attirât, ils s'enfoncèrent d'un commun accord dans une rue dont l'aspect tout agreste avait séduit Madeleine aussitôt : rue solitaire, aboutissant d'un côté au boulevard des Invalides, de l'autre à cette rue du Bac dont madame.

de Staël a rendu le ruisseau célèbre» Grâce h

l'accroissement de la population et aux progrès de l'industrie, avant cinq cents ans, il ne restera pas dans le monde entier un refuge pour la rêverie; aussi cette rue n'est guère aujourd'hui qu'une double rangée de maisons plus ou moins neuves, laides et mal bâties. On eût dit alors un hameau ou tout au moins le verdoyant faubourg d'une petite ville tapie dans le feuillage. Au retour de la belle saison on respirait , en y pénétrant, la senteur des lilas ou le parfum des tilleuls en fleurs. Par-dessus les murs qui servaient de haies , les acacias, les faux ébéniers , les arbres de Judée , secouaient leurs grappes odorantes. Au fond des parcs où le rossignol chantait pendant les nuits d'été, on apercevait, à travers les grilles, de beaux hôtels silencieux et de jolis enfants qui couraient sur les pelouses. C'était, en un mot, la rue de Babylone, ainsi nommée, soit à cause de ses jardins, soit parce qu'elle aurait été habitée autrefois par Tévêque de l'antique cité de Sémiramis.Ursule se crut à Val travers, et demanda où coulait la Vienne. Madeleine s'écria que ce serait pour elle

le bonheur que d'habiter ce village égaré au sein de Paris. Pour Maurice, tout lui était indifférent. Les vœux de la jeune fille furent exaucés. Elle trouva, dans une des rares maisons qui coupaient çà et là le paysage, deux petits appartements voisins et séparés l'un de l'autre : l'un pour Maurice, composé de deux pièces ; l'autre de trois, pour elle et pour Ursule ; le tout un peu haut, sous les toits, mais donnant sur iUvastes ombrages. Mon avis est, et c'était eelui de Madeleine, qu'il vautmieux avoir devantes fenêtres un brin de verdure que la colonnade du Louvre.

Ainsi se termina cette journée , qui pouvait donner à Maurice un avant-goût des délices qui lui étaient réservées. Le lendemain et les jours suivants furent encore plus rudes et plus laborieux. Ce n'est pas tout d'avoir choisi le buisson où Ton doit se nicher, il faut y apporter le crin, le duvet et la mqysse. Avec Ursule toujours sur ses talons, Maurice fut obligé Raccompagner Madeleine dans les magasins, de tout voir et tout examiner, d'entendre discuter

et débattre les prix, lui qui n'avait jamais rien marchandé de sa vie, et qui se faisait un point d'honneur de tout payer plus cher que les autres. Bien qu'elle eût à un haut degré le sentiment de la réalité, quoique naturellement douée d'autant de raison que de grâce , Madeleine mettait à ses diverses emplettes assez d'abandon et de laisser-aller : elle montrait cette joie enfantine qui se soucie peu des chiffres et ne s'arrête guère aux calculs ; mais Ursule, qui se figurait que les marchands voulaient abuser de sa qualité de Limousine, l'impitoyable Ursule élevait à tout propos des difficultés îiilermiiiubles, et défendait les intérêts de ses maîtres avec une âpreté parcimonieuse qu'un juif n'eût pas désavouée. Un peu forte en gueule, comme les servantes de Molière, elle se disputait avec les garçons de boutique, les traitait sans façon de gueux et de filous, si bien qu'on dut plus d'une fois la prier poliment de prendre la porte. Maurice crut qu'il en perdrait la tète. 11 envoyait Ursule à tous les diables; mais Ursule ne s'en préoccupait pas autrement,

sachant bien qr.e les voitures publiques nevont pas jusque-là. Ce ne fut qu'en la menaçant de la renvoyer dan* son pays, que Maurice put ramener à des sentiments plus modérés.

Enfin, au bout d'une semaine au plus, nos trois compagnons prirent possession de leur petit domaine. Parune belle matinée, un fiacre attelé de deux rosses étiques s'arrêta bruyamment à la porte du somptueux hôtel que Maurice habitait encore. Ursule et Madeleine en descendirent.-

— Allons, Maurice, allons, mon frère, s'écria la jeune fille en entrant dans l'appartementde son cousin, plus vive, plus légère qu'un faon qui joue sur l'herbe d'une clairière ; le grand jour est arrivé. Il ne vous reste plus qu'à dire un dernier adieu à ces meubles, à ces tapis, à ces tentures, à ces plafonds dorés. Vous n'en retrouverez pas l'équivalent où nous allons ; mais la pauvreté a son luxe, elle aussi, et le bonheur n'a pas besoin d'être si magnifiquement logé.

— Pauvre agneau ! dit avec une ineffable

expression de tendresse Ursule, qui ne se sentait pas d" joie à la pensée de vivre avec son jeune maître. Allons-nous l'aimer et le chérir, 1g gâter et lu dorloter! Il se croira encore à Val travers, "Et quel plaisir, les dimanches et les jours de fête, quand nous aurons bien travaillé toute la semaine, d'aller nous promener tous trois ensemble dans les jardins publics! Tenez, monsieur Maurice, je suis trop heureuse. Ça me suffoque, c'est plus fort que moi ; il faut, janii-Dieul que je vous embrasse.

A ces mots, l'excellente créature se jeta, ai n une une panthère, sur son frère de lait, et, malgré les efforts surhumains qu'il fit pour s'arracher à ses vives étreintes, elle lui appliqua deux bons jltos baisers sur les joues.

C'était donc vrai ! l'heure avait sonné, cette heure que Maurice pensait devoir n'arriver jamais. 11 avait compté sur des empêchements imprévus , sur des obstacles insurmontables, et tout s'était fait comme par enchantement. La veille encore, it se disait qu'un incident surviendrait nécessairement, qui le tirerait de

l'étrange position où il se trouvait acculé, et rien n'était venu, rien que la réalité au pied sûr et au poignet de fer. Reculer? il n'était plus temps. Au moment de franchir le seuil qu'il ne devait plus repasser, près de se séparer des objets au milieu desquels avait grondé sa jeunesse orageuse, Maurice n'était pas homme à se répandre en élégies plaintives , en poétiques adieux. D'ailleurs, bien différents des lieux où l'on a souffert et qu'on ne peut quitter sans attendrissement, les lieux où l'on a mal vécu ne sauraient être une patrie, et toujours on les quitte sans émotion et sans regret. Il fit porter par Ursule dans la voiture tout ce dont il pouvait disposer ; puis, après avoir promené autour de lui un regard morne et sec, il prit sous son bras sa boite de pistolets et se jeta hors de l'appartement, emportant ainsi toute sa Fortune et son dernier espoir. En cet instant, on eût pu voir briller au front de Madeleine un reflet de la joie céleste qui doit illuminer la figure des anges, lorsqu'ils ramènent à Dieu, en chantant, une âme égarée.

C'étaient deux pauvres réduits que ces appartements où Madeleine et Maurice allaient vivre l'un près de l'autre; mais un poëte en sût été ravi , alors que les poëtes habitaient encore des mansardes. Quoique tout y fût d'une excessive simplicité, tout se ressentait pourtant du goût et de l'élégance native qui avaient présidé aux détails de l'ameublement. La chambre de la jeune Allemande était tapissée d'un papier gris de perle parsemé de petits bouquets d'oeillets, de roses et de jacinthes, se réunissant au plafond en forme de tente.

Les meubles étaient de noyer , les chaises de jonc tressé. Le lit, mince, étroit, virginal, vraie couchette de pensionnaire, se cachait chastement

sous un ample rideau de perse assorti au papier de la tenture. On voyait près de la fenêtre une table couverte de pinceaux, de boîtes de couleurs et de godets de porcelaine qui avaient appartenu à l'aima Je marquise. Le marbre de la cheminée n'avait d'autre parure que deux vases de terre au col évasé, échantillons de la poterie de Ziegler; en attendant novembre, l'àtre et le contre-cœur avaient disparu sous un épais coussin de mousse verte. Au chevet du lit, un guéridon servait de support à une lampe glissant à volonté sur sa tige de cuivre. Si les tapis manquaient, on pouvait se mirer dans le parquet, tant il était clair et luisant. Le long de l'encadrement de la glace pendaient d'un côté plusieurs miniatures de madame de Fresncs, religieusement conservées, entre autres une copie réduite de la Vierge au chardonneret, que n'eût pas craint de signer madame de Mirbcl ou Maxime David ; de l'autre, quelques rayons mobiles retenus par une torsade de soie bleue et chargés de livres, de fleurs desséchées, de plantes et de minéraux

pieusement rapportés de Val travers. La fenêtre, ainsi que je l'ai dit, s'ouvrait sur un parc au fond duquel un hôtel grave et triste paraissait méditer avec mélancolie. La chambre de Mau rieft présentait à peu près le même arrange^ment et la même disposition. Seulement rien n'y trahissait des habitudes ou des projets de travail; vainement eût- on cherché quelque objet auquel se rattachât une espérance ou un souvenir. Les murs étaient nus; le lit, sans rideaux, avait un aspect dur et froid.

— Damel ce n'est pas beau, dit Madeleine en installant Maurice dans son nouveau logis; mais je crois qu'il n'est si pauvre appartement qu'on ne puisse soi-même embellir mieux qu'aucun tapissier ne pourrait le faire. Nos pensées et nos rêves, nos joies et nos douleurs sont un luxe d'ameublement et de décoration que bien des riches ne soupçonnent pas, et qui vaut, à mon sens, le velours et la soie, le bois de rose ou le palissandre. Les quatre murs qui nous voient aimer, travailler, rêver, espérer, sont toujours les murs d'un palais.

Ii8 MADELEINE.

Ces paroles touchèrent médiocrement Maurice, qui, demeuré seul, se prit à marcher autour de sa chambre comme un lion nouvellement mis en cage. Enfin sa colère éclata. Il se tordit les poings, se frappa le front, et se roula sur son lit avec des cris de rage. 1/ se demandait par quelle lâche condescendance, par quelle incroyable faiblesse il avait laissé les choses en venir là; il s'accusait d'imbécillité et blasphémait le nom de sa cousine. Pendant ce temps, Madeleine s'occupait de mettre en ordre ses pains de couleur, ses pinceaux, ses feuilles d'ivoire, aussi à l'aise déjà dans sa nouvelle condition que si elle n'en eût jamais connu d'autre, plus enivrée de sa pauvreté qu'elle ne l'avait été de sa fortune, quand elle était rentrée en souveraine àValtravcrs, après la mort de la marquise. Ursule était à l'œuvre, elle aussi : elle rangeait, frottait, fourbissait tout en chantant à pleine voix une chanson de son pays. Au bout d'une heure, Maurice sortit. La voix de sa sœur de lait, qu'il entendait à travers la cloison, avait mis le comble a ses

emportements. Il erra jusqu'au soir par la ville, ne sachant où il allait, ne songeant pas même à se le demander. Vers onze heures, le hasard le ramena à peu près au point d'où il était parti. De vifs éclairs sillonnaient la nue; le tonnerre grondait; de larges gouttes de pluie commençaient à tomber. Maurice, qui, en réalité, n'avait plus d'autre asile que sa mansarde de la rue dcBabylone, prit le parti de s'y réfugier. Ursule guettait son retour. Accourue sur le palier au bruit des pas de son jeune maître, elle fut effrayée de la pâleur de son visage. Les lèvres étaient livides; enfoncés dans leur orbite, les yeux brillaient d'un éclat fébrile. La bonne fille, sérieusement alarmée, voulut l'attirer chez Madeleine, qui avait l'habitude de veiller très-tard ; mais, la repoussant avec humeur, il passa outre et se retira dans sa chambre. Assis auprès de la fenêtre ouverte, il resta jusqu'au matin à écouter le parc mugir sous les assauts du vent, à regarder le ciel, moins sombre et moins orageux

que son âme. Il avait la fièvre en se cou-

15* IADELEI3E.

chant, el le délire lorsqu'on entra chez lui. On craignit pour ses jours. Mis en présence de la réalité, le malheureux enfant n'avait pu soutenir le regard de cette rude compagne qu'il ne croyait pas si près ; comme don Juan lorsqu'il toucha la main de marbre, Maurice s'était senti foudroyé. Les soins de la science, la jeunesse qui n'était pas morte en lui, mieux encore la sollicitude passionnée de Madeleine et d'Ursule, le rappelèrent peu à peu à la vie. Elles se disputèrent la gloire de le sauver, et je ne pense pas qu'une mère ait jamais prodigué à son fils souffrant plus de dévouement, de tendresse et d'amour que n'en montrèrent ces deux bonnes créatures au chevet de ce jeune homme. La maladie n'est pas, quoi qu'on dise, une si méchante hôtesse. Elle a ses bons côtés ; ne servit-elle qu'à nous faire mieux apprécier l'affection des êtres qui nous sont chers et qu'elle rassemble autour de nous, il ne faudrait pas trop en médire. En outre, elle a cela d'excellent, qu'elle terrasse les passions mauvaises, amollit les cœurs en-

durcis, et ploie sous son genou, comme une baguette de saule, les plus indomptable? natures. Ainsi ce terrible Maurice, si furieux de la nécessité de vivre quand il se portait bien , se laissa soigner comme un mouton bridé. Plus d'une fois il remercia d'un œil attendri Madeleine et Ursule assises auprès de lui ; sa main émue chercha plus d'une fois la main de sa cousine. Un jour, ayant aperçu au-dessus de sa tête, contre la muraille, un portrait de son père peint par la marquise un an avant la mort du chevalier, il le prit et demeura long temps à le contempler, en lui adressant d'une voix qu'étouffaient les sanglots des paroles touchantes de regret et de repentir. Madeleine et Ursule pleuraient aussi ; c'étaient de bien douces larmes. Un autre jour, il découvrit sur un coin de la cheminée une boîte d'acajou qu'il n'avait pas encore remarquée. La convalescence, on le sait, est un état qui ressemble singulièrement à l'enfance. Même faiblesse d'organes, mêmes enchantements naïfs, même curiosité qu'un rien suffit à éveiller ou à dis-

traire, c'est la vie qui recommence, c'est une autre enfance en effet. Maurice se fit apporter cette boite, il en souleva le couvercle, et reconnut, rangés avec symétrie dans leurs compartiments de velours vert, les outils dont il se servait autrefois, avec son père, pour sculpter le noyer, le poirier et le chêne.

— Hélas ! dit Madeleine, c'est tout ce que j'ai pu sauver de votre patrimoine. J'ai pensé que vous ne seriez pas fâché d'avoir ces objets en votre possession, (t que peut-être vous me sauriez gré de ne les avoir pas laissés à la merci des étrangers.

— Oui, ma cousine, ma sœur, ajouta Maurice, se reprenant aussitôt (c'était la première fois qu'il lui donnait ce nom : la jeune fille pâlit et se troubla) ; oui, vous avez bien fait. En ouvrant cette boîte, j'ai cru voir s'échapper l'image de mes jeunes années.

— Quand on pense, ajouta Ursule, que c'est avec ça que M. le chevalier a gagné son pain chez les infidèles ! M. le chevalier, un noble, un grand seigneur, un aristocrate, quoi! Et

dire que de ses blanches mains il tournait des bilboquets, comme s'il n'eût fait que ça toute sa vie! dire qu'il n'avait pas de honte de travailler comme un enfant du peuple ! En voilà un qui n'était pas fier; et pourtant c'était un fier homme.

— Oui, dit Madeleine, c'était un grand cœur.

— Et madame la marquise ! s'écria Ursule, qui n'était pas fille à s'arrêter en si beau chemin. En voilà encore une qui n'a pas dû frapper longtemps à la porte du paradis. Penser qu'une si grande dame, qui avait été à la cour, faisait la portraiture d'un tas de buveurs de bière et de mangeurs de choucroute, quand il lui eût été si facile de vivre à meilleur compte et plus richement ! Jarni-Dieu ! c'était une maîtresse femme.

— Oui, dit Madeleine, c'était une belle âme.

— Comme la vôtre, brave demoiselle, repartit Ursule en portant avec respect les doigts de Madeleine à ses lèvres.

Pareil aux gens qui entendent un apologue

sans se soucier de la moralité, Maurice écoutait tout cela, et ne pensait guère à se demander s'il n'y avait pas là-dessous, par hasard, quelque conseil à son adresse. Ce qu'il y a de charmant surtout dans la convalescence, c'est l'oubli profond, c'est l'absence complète de toute préoccupation d'avenir. Trop faibles encore peur nous élancer au delà de l'heure présente, nous nous réfugions tout entiers dans le sentiment de notre conservation. On se sent exister, c'est assez. Malheureusement un état si doux ne saurait durer : on reprend peu à peu, avec la santé, le fardeau de la vie.

Bien que hors de danger et presque entièrement rétabli, Maurice était pourtant d'une extrême faiblesse, et, soit que sa position réclamât encore des soins assidus, soit pour l'égayer et le distraire, Madeleine et Ursule passaient la meilleure partie de leur temps près de jui. D'après le désir qu'il avait lui-même exprimé, la jeune fille avait transporté son atelier dans la chambre de son cousin; elle y travaillait le jour, souvent elle veillait la nuit,

Elle peignait, brodait ou faisait du crochet, tandis qu'Ursule ourlait ou t ric otait. Maurice avait d'abord trouvé charmant ce petit tableau d'intérieur; mais, les infirmités de son cœur et de son esprit se ravivant à mesure que la guérison physique approchait, il commençait à s'irriter secrètement de la sollicitude de ces deux femmes qui ne quittaient plus son chevet. Déjà la conscience des charges et des devoirs suspendus sur sa tête l'oppressait à son insu comme une atmosphère orageuse ; sans chercher encore à s'en rendre compte, il entendait, avec un vague sentiment de terreur, le grondement sourd de sa destinée, pareil au bruit lointain de la marée montante.

Un soir qu'il paraissait profondément endormi, assises toutes deux autour de la même table, Madeleine et Ursule causaient à demivoix, en travaillant à la lueur voilée de la lampe.

— Pauvre chérubin ! disait Ursule en tirant l'aiguille, je ne regrette pas l'argent qu'il nous a coûté. Pour lui, je mettrais en gage ma der-

nière cornette et mon dernier jupon. Toujours est-il que nos dernières ressources ont passé en frais de maladie, et qu'il n'y a pas à cette heure deux écus vaillant dans la maison.

— Ne t'inquiète pas, ma bonne Ursule. Je compte bien achever, d'ici à demain* la peinture de cette boîte à thé. Je n'en suis pas trop mécontente. Vois les belles fleurs et les jolis oiseaux! Nous aurons du malheur si je ne réussis pas à placer cet ouvrage dans le grand magasin où l'on m'a déjà pris deux écrans. Ce n'est pas tout. J'ai fini deux petits sacs qui ne sont vraiment pas mal ; nous irons ensemble les offrir aux marchands. On assure que ces futilités se vendent très-cher à Paris. Si tout nous manque à la fois, eh bien! il me reste quelques bagues, quelques bijoux; nous les enverrons rejoindre mes diamants.

— En compagnie de mes boucles d'oreilles et de ma croix d'or, dit Ursule. Ça, c'est tout simple, rien de mieux ; mais, chère demoiselle, vous passez les nuits à travailler : à ce mauvais jeu, vous perdrez vos beaux yeux

bleus, et votre santé, plus précieuse encore.

— Bon, bon! répliqua Madeleine en souriant ; je suis plus forte que je n'en ai l'air. D'aillcurb, le travail est sain. La marquise me répétait souvent qu'elle ne s'était jamais mieux portée qu'à Nuremberg. Elle avait travaillé nuit et jour ; je puis pourtant t'affirmer que ses yeux étaient encore très-beaux quelques heures avant sa moH. Et puis songe donc, bonne Ursule, que pour notre cher malade, mon devoir est de redoubler de courage et d'efforts. Sa convalescence sera longue peutêtre ; si nous ne l'entourions pas de tous les soins qu'exige son état, que de reproches n'aurions-nous pas à nous adresser, quels remords seraient les nôtres, que penserait Maurice, qui ne s'est résigné à vivre que pour nous !

— Oui, s'écria Ursule en tournant vers le lit où reposait son jeune maître un regard plein d'adoration, oui, c'est un fait qu'il a été assez bon et assez gentil. Nous n'avons pas à nous plaindre. Dire qu'au moment de se tirer un coup de pistolet dans la tête, il s'en est

privé uniquement par amitié pour nous! Et comme il était fier de se promener avec nous par les rues! Sans compter qu'une fois guéri, il en abattra, de l'ouvrage. 11 sera si content de travailler pour sa cousine et sa sœur de lait I car c'est un ange, mademoiselle Madeleine, un ange du bon Dieu, je vous l'ai toujours dit.

Elles causèrent ainsi à voix basse jusqu'à l'heure où Ursule contraignit Madeleine à se retirer dans sa chambre pour prendre un peu de repos. Près de s'éloigner, penchées toutes deux au chevet de Maurice, elles restèrent quelques instants à regarder en silence cette pâle figure, à qui la souffrance avait restitué son caractère primitif de grandeur et de dignité.

Maurice ne dormait pas. Il avait tout entendu ; le lendemain, il était sur pied. Aussi calme, aussi résolu que nous l'avons connu incertain, colère, emporté, il acceptait enfin la tâche qui lui était échue. Toutefois les esprit, honnêtes auraient tort d'attribuer ce réveil subit de sa volonté à un mouvement de

reconnaissance et d'attendrissement. Avec la santé, Maurice avait retrouvé l'endurcissement de son àmc. Le dévouement de ces deux nobles créatures qui venaient d'épuiser à son chevet leurs dernières ressources, loin de le toucher, l'irritait; mais Dieu a mis l'orgueil au fond de notre cœur pour y suppléer au besoin la vertu. Cette fois encore l'orgueil fit le miracle que la vertu seule aurait dû faire.

Il était prêt, sans enthousiasme, il est vrai, mais sans hésitation, comme un galant homme qui va sur le terrain, moins par entraînement que par nécessité. Seulement quel parti prendre? Travailler, c'est bientôt dit; mais encore faut-il savoir que faire. Tourner des bilboquets et des casse-noisettes? c'était bon à Nuremberg, dans la patrie de la bimbeloterie. Aborder la sculpture en bois? ici, mille difficultés. Pour les paresseux, les avenues du travail sont toujours encombrées d'obstacles. Il avait d'ailleurs négligé cet art depuis trop longtemps pour ne l'avoir pas désappris. Quant aux travaux de la pensée 7 il ne devait pas y songer.

Ce n'est point qu'il n'eut été propre à cette sorte de littérature courante qui se fait de nos jours avec tant de succès ; malheureusement, à l'époque dont il s'agit, les lettres avaient encore quelque prestige, et le plus difficile des arts n'était pas encore devenu le plus facile des métiers. Quelques années plus tard, Maurice n'eût pas hésité, nous aurions à cette heure un grand écrivain de plus. Arriver à propos est un des grands secrets de la vie. De guerre lasse, Maurice consulta sa cousine; la jeune fille lui répondit avec douceur :

— Pourquoi vous hâter? rien ne presse.

Vous êtes encore trop faible et souffrant. Reprenez vos forces, le reste viendra plus tard. Pourvu que je me sente sous votre sauvegarde, cela me suffit, je n'en demande pas davantage. Ne vous inquiétez de rien. Je suis forte, j\*i boi? courage. Je travaillerai pour vous avec joie, en attendant que vous puissiez travailler pour moi avec bonheur. Dites, mon frère, ne le voulez-vous pas?

On pense bien que de telles paroles ne pou-

vaient qu'irriter l'orgueil de Maurice. Voici de quelle façon s'y prit le hasard, ou plutôt la Providence sous les traits de Madeleine, pour pousser ce jeune homme dans la seule voie qui lui fut ouverte.

Dans une aile de la maison , vis-à-vis des mansardes où vivaient Maurice et Madéleii.é, était un modeste appartement composé de trois pièces qu'habitait un ménage de jeunes artisans. Ébéniste de son état, le mari se nommait Pierre Marceau. C'était vn brave et beau jeune homme, qui avait vingt-cinq ans au plus, toujours en belle humeur, à l'air franc et ouvert, charmant dans sa blouse de toile grise qu'une ceinture de cuir verni serrait autour de sou corps souple et vigoureux. Celui-là ne faisait pas de vers, et n'avait d'autre lyre que son rabot et son ciseau. Levé tous les jours avec l'aube, il travaillait gaiement du malin u.i soir, comme s'il eût été convaincu que le Ira-

164 HADKLEl^R.

vail est en même temps la vraie poésie du peuple, et le meilleur système qu'on ait imaginé jusqu'ici pour améliorer la condition des ouvriers. Àecorte et gentille, sa femme jouait de l'aiguille auprès de lui, tout en ayant l'œil sur deux marmots qui s'ébattaient autour de leur père. Marceau quittait de loin en loin son établi pour venir se pencher sur la broderie de sa compagne, ou pour prendre dans ses bras les deux petits drôles; puis il se remettait à l'ouvrage avec une nouvelle ardeur. Parfois la jeune femme chantait à demi-voix une chanson de Déranger, une de ces chansons immortelles qui ont consolé la patrie ; sans interrompre son travail, le jeune homme redisait le refrain d'une voix énergique et fière. Quand la journée touchait à sa fin, la jolie ménagère s'occupait des apprêts du repas, qu'égayait le babil des enfants. On s'attardait le plus souvent autour de la table frugale, et la soirée se prolongeait au milieu d'entretiens familiers.

Accoudé sur l'appui de sa fenêtre, Maurice

s'était surpris fréquemment à suivre d'un œil distrait tous les détails de cet intérieur laborieux et honnête. Non qu'il y trouvât le moindre intérêt, ou qu'il cherchât un enseignement salutaire : c'était uniquement un spectacle offert à son oisiveté. De son côte, Madeleine se plaisait à observer le train de vie de cet humble ménage ; seulement elle y trouvait un charme mystérieux. Entre elle et ces deux jeunes gens, il s'était établi peu à peu de6 relations de bon voisinage. La jeune Allemande gâtait les enfants lorsqu'elle les rencontrait sur le palier; pendant la maladie de Maurice, Pierre Marceau était venu plus d'une fois demander de ses nouvelles. Un matin, ayant remarqué que le jeune ébéniste rabotait et fouillait le chêne, ainsi qu'autrefois Maurice en compagnie du bon chevalier, la jeune fille se prit à l'examiner d'un regard ému. Courbé sur son établi, auprès de sa croisée ouverte, Marceau paraissait absorbé par quelque difficulté qu'il s'efforçait en vain de surmonter. Tout d'un coup, par un de ces gestes violents qui

trahissent le sentiment de l'impuissance, il jeta ses outils, et se frappa le front avec désespoir ; puis, les deux bras croisés sur sa poitrine, il resu debout, dans l'attitude d'un homme profondément découragé. La jeune femme s'étant approchée de lui pour essayer, par des caresses et de douces paroles, de relever son courage abattu, pour la première fois peut-être il la repoussa rudement, et des pleurs de rage coulèrent le long de ses joues. La jeune femme se mit à pleurer ; tandis que les enfants, entraînés par l'exemple, criaient à qui mieux mieux. À cette scène de désolation, Madeleine eut un bon mouvement ; elle sortit de sa chambre, et parut, quelques instants après, au milieu du petit ménage, dont elle avait plus d'une fois éveillé la curiosité bienveillante. — Hélas! mademoiselle, dit la jeune femme qu'elle avait interrogée la première, voici de quoi il s'agit. Mon mari doit livrer aujourd'hui même une commande au succès de laquelle est attaché tout notre avenir. Soit qu'en l'acceptant il ait trop présumé de ses

forces, soit que son talent lui ait fait défaut, le pauvre ami sent l'impossibilité de mener à bien le travail important qu'on lui a confié. Mon mari se désole à cause de moi et de nos chers petits; moi, je pleure parce que je le vois pleurer.

— Tenez, mademoiselle, dit à son tour le jeune ouvrier, que Dieu me pardonne d'avoir osé penser qu'il avait mis en moi l'étoffe d'un artiste ! Je ne suis qu'un malheureux, bon tout au plus à raboter des planches et à tourner des bâtons de chaise.

— Vous n'en savez rien, monsieur, répliqua doucement Madeleine ; le talent a ses heures comme la fortune. Il n'y a que la médiocrité qui soit toujours prêle et n'hésite jamais.

Voyons, monsieur, de quoi s'agit-il ?

Il s'agissait d'une pièce de bois sculptée représentant une figure d'archange destinée à l'ornement d'une des églises de Paris. Le fait est que la figure, était mal venue. Quoique naturellement indulgente, Madeleine fut obligée de reconnaître que si l'avenir du jeune mé-

nage dépendait sérieusement du mérite de l'œuvre, il y avait, en effet, tout lieu de se désespérer. En cet instant, elle aperçut à sa fenêtre Maurice, qui, sur un signe de sa cousine, se rendit auprès d'elle sans trop d'empressement.

— Voyez donc, mon frère, lui dit-elle, s'il n'y aurait pas moyen de venir en aide à ces deux aimables jeunes gens et de les tirer d'embaitas.

Une fois au courant de la situation, Maurice s'approcha du morceau de sculpture et demeura quelques minutes à l'examiner avec une attention dédaigneuse. Ce n'était, à proprement parler, qu'une ébauche qui ne promettait rien de bon. Rangés autour de lui, le jeune ébéniste, sa femme et Madeleine paraissaient attendre avec anxiété ce qu'il allait décider. Maurice ne dit mot; mais tout d'un coup, moins par bonté d'âme que dans l'intention de se mettre en scène, il se débarrassa de sa redingote, releva sur ses poignets les manchettes de sa chemise de batiste, et, sai-

sissant un des outils, il attaqua résolument le bloc de chêne rebelle à la main de Marceau.

Madeleine triomphait en secret. Debout, immobiles, dans une muette contemplation, les deux artisans suivaient les progrès du travail ; tandis qu'autour de l'établi, perchés curieusement chacun sur une chaise, avec leurs blondes têtes et leurs faces de chérubins, les enfants paraissaient l'accompagnement naturel de la figure qui commençait à s'animer sous les efforts du ciseau créateur.

Quelques orages qu'on ait traversés, si dévasté que soit notre cœur, fiit-il pareil au désert de Sahara, ne renfermât-il que sables arides et désolés, il est une fleur qu'on peut encore y voir dans toute sa fraîcheur et dans tout son éclat, comme épanouie de la veille.

Vainement toutes les autres sont tombées flétries alentour. Pas un pétale ne manque à sa corolle; elle rit au bout de sa tige, qu'aucun vent n'a pu déraciner. Cette fleur immortelle du cœur humain a son nom : c'est la vanité.

Ainsi, à peu près'mort à tout ce qui fait vivre.

Maurice jouissait avec une secrète complaisance de l'effet qu'il produisait sur son public. Sous l'aiguillon de l' amour-propre, il avait retrouvé par cncUantement cette hardiesse et cette précision de ciseau qui faisaient autrefois l'orgueil du chevalier. Dégagé des étreintes du chêne, déjà l'archange vainqueur secouait ses ailes frémissantes. Au bout de quelques heures, la figure que Maurice avait prise à l'état d'ébauche apparut aussi nette, aussi pure que s'il l'eût taillée dans le marbre.

— Voilà ce que c'est! dit-il en jetant les outils et en rabattant ses manchettes; ce n'était pas plus difficile que cela.

Qu'on tâche de se représenter la joie du pauvre ménage. Les deux marmots battaient des mains ; partagés entre l'admiration et la gratitude, la jeune femme et son mari s'empressaient autour de Maurice, le complimentant sur sa belle œuvre, le bénissant pour sa bonne action. Siler? lieuse et demi-souriante, Madeleine contemplait cette douce ivresse, qu'elle se flattait de voir passer dans l'âme de son cou-

Iki j^ -

sin; mais lui, son travail achevé, il s'était hâté de se railler intérieurement du sot plaisir qu'il venait de goûter , et comme rien ne lui semblait plus niais que les scènes d'attendrissement, il coupa court à celle-ci en remettant sa redingote.

— Ah! monsieur, vous m'avez sauvé la vicl s'écria le jeune ouvrier avec effusion.

— J'aime à croire, monsieur, répliqua sèchement Maurice, que ce n'est de votre part qu'une façon de parler, une pure exagération ; autrement, je vous aurais rendu là un fort méchant service, et ce ne serait guère la peine de m'en remercier.

A ces mots, repoussant assez rudement les deux petits drôles qui s'amusaient à lui grimper aux jambes, il sortit comme il était entré, et se retira dans sa chambre. D'où lui venait cette farouche humeur? C'est que le cœur tic l'homme est un abîme d'infâmes lâchetés. Sans s'en douter, Maurice était furieux, parce qu'il n'avait plus de prétexte ni d'excuse pour ne j*ien faire. Les jeunes artisans restèrent conster-

nés d'une sortie si brusque, et tout confus de n'avoir pu exprimer leur reconnaissance. Pour Madeleine, bien cruellement frappée par les dures paroles qu'elle Tenait d'entendre, elle se détourna pour essuyer ses pleurs. Cependant elle se dit que cette journée renfermait peutêtre le germe de l'avenir.

En effet, comme elle l'avait espéré, à partir de ce jour, Madeleine remarqua que Maurice avait de fréquentes entrevues avec Pierre Marceau. Il se taisait en sa présence ; mais à son air sérieux et préoccupé, elle voyait bien qu'il se préparait quelque chose d'étrange dans sa destinée.

Un matin, comme elle se disposait à pénétrer dans la chambre de son jeune maître, Ursule s'enfuit toute bouleversée en laissant la porte entre-bâillée. Qu'avait-elle vu? que se passait-il de si extraordinaire dans la mansarde de Maurice? Elle courut à Madeleijic, et se jeta sur elle en l'inondant de pleurs et de baisers.

— Venez, venez, ma chère demoiselle !

Et sans plus d'explication, elle prit Made-

leine par la main et la conduisit à pas do loup vers l'appartement du jeune homme.

— Ne faites pas de bruit, dit-elle, et regardez.

La jeune fille retint son haleine et regarda par la porte entr'ouverte ; et, quand elle eut bien regardé, elle tomba tout en larmes entre les bras d'Ursule, et ces deux bonnes créatures se tinrent longtemps embrassées.

A son tour, qu'avait \u Madeleine? le plus beau spectacle qu'elle pût contempler : debout, penché sur un établi, Maurice en blousu et travaillant.

Le moment était propice pour faire de* 1 1 sculpture en bois. Depuis longtemps négligea, à peu près perdue, cette branche de l'art venait de refleurir au souffle capricieux de la mode. Qu'on s'en souvienne, iious étions alors en plein moyen âge. La littérature s'était fui le gothique pour se rajeunir. Le goût dominant dans la poésie avait envahi tous les arts du dessin. Peinture, statuaire, architecture, ne relevaient que du moyen âge. Par un entraînement naturel, les ameublements avaient suivi la même pente. On commença par dévaliser bon nombre de châteaux de province pour satisfaire l'engouement parisien; puis, quand Ici bahuts, les dressoirs, les crédences, les fau-

teuils sculptés, armoriés, manquèrent sur la place, quand le vrai moyen âge fit défaut, force fut bien de créer un moyen âge de toutes pièces. Le noyer, le chène, le poirier, façonnés par des mains habiles, dupèrent heureusement plus d'un connaisseur, et cette ruse innocente enrichit quelques artistes privilégiés. Par l'entremise de Pierre Marceau, Maurice se trouva chargé presque aussitôt de travaux assez importants ; il put, en peu de mois, sinon répandre autour de lui l'aisance et le bien-être, du moins se mettre à l'abri du besoin avec les deux créatures qui s'étaient confiées à sa garde. C'était la pauvreté, mais cette pauvreté laborieuse qui ne doit rien à personne, sans remords de la veille et sans souci du lendemain, préférable cent fois au luxe factice et tourmenté au sein duquel Maurice avait vécu. Il est vrai que ce jeune homme ne paraissait ni bien touché ni bien convaincu des avantages de sa nouvelle condition. 11 acceptait sa destinée, mais en la détestant ; il travaillait, mais en maudissant le travail. Que de

fois, pendant ces premiers mois, il sentit son courage faiblir et sa volonté chanceler i Que de fois, se livrant à des emportements sans nom, même en présence de sa cousine, il jeta ses outils avec colère et brisa sous ses pieds l'ouvrage qu'il avait commencé, comme s'il eût ignoré que la grâce double le prix du sacrifice, et que le plus beau dévouement veut être accompagné d'un sourire! Maurice était terrible alors. Madeleine le regardait avec tristesse; puis, lorsque le malheureux enfant, épuisé et n'en pouvant plus, tombait affaissé sur son lit, elle allait vers lui, elle essuyait la sueur de sou front, heureuse s'il ne la renvoyait pas avec quelque dure parole. Ce qui l'aiguillonnait cl le soutenait dans la lutte qu'il avait entreprise, c'était l'orgueil. Il tenait par-dessus tout à ne rien devoir à sa cousine. La pensée qu'elle avait vendu ses diamants et travaillé pour Ifî soigner, cette pensée lui était à charge. 11 se disait aussi que plus tôt il aurait assuré l'existence de Madeleine, plus tôt il serait quille envers elle et libre d'en finir à son gré. Le

suicide veillait à son chevet, non comme un spectre menaçant, mais comme range de la délivrance.

Cependant il est une joie, ignorée de ceux à qui la vie n'a coûté que la peine de naître, et que Maurice goûta d'autant plus vivement que, ne la prévoyant pas, il n'avait pu songer à s'en défendre. Je veux parler de cette joie, puérile si l'on veut, toutefois enivrante, que l'on éprouve à tenir dans sa main le premier argent qu'on a gagné par son labeur. Non, cette joie n'est pas puérile, car elle n'est autre chose que la conscience de notre valeur personnelle. La richesse créée par notre travail n'est-elle pas la plus légitime de toutes les richesses , celle dont nous sommes le plus justement fiers ? L'héritier qui compte son or est moins riche aux yeux de Dieu que l'ouvrier qui reçoit son salaire. Ces réflexions étaient loin de l'esprit de Maurice ; mais lorsqu'il vit sur son établi les quelques écus que Pierre Marceau avait reçus pour lui, il les prit un à un et les examina tour à tour avec une exprès-

sion de curiosité enfantine. On eût dit un avare, v.u un pauvre diable qui touche de l'argent pour la première fois. Par un mouvement naïf, digne des meilleurs jeurs de sa jeunesse, il sortit gaiement pour porter en triomphe ces prémices à Madeleine. 11 souriait, il avait vingt ans. Hélas ! il n'était pas à la porte de la jeune Allemande, qn'il traitait déjà de niaiserie le contentement qu'il venait d'éprouver, de sottise le sentiment qui le poussait chez sa cousine. En moins d'une minute, tout ce beau transport s'était éteint comme un feu de chaume sous une large ondée, Ursule était dans l'antichambre. Maurice jeta froidement une poignée d'écus dans son tablier, et se retira sans mot dire.

Dans l'accomplissement d'un devoir sérieux, si dur et si pénible qu'il puisse être, Dieu a mis une satisfaction intérieure à laquelle les âmes les plus dégradées échappent difficilement. En outre, si la profession la plus ingrate a de loin en loin ses heures d'entraînement, la Culture d'un art, si modeste qu'il soit, doit

avoir ses moments d'enthousiasme. Tout en rongeant son frein, Maurice trouvait un charme inavoué à se sentir uthe et nécessaire. En ceci, nous sommes tous un peu comme les gens en place. Au fond des importunités qui assiègent leur crédit et leur importance, il y a toujours quelque chose qui ne leur déplaît pas : l'humeur qu'ils laissent voir n'est le plus souvent qu'un déguisement qui sert à cacher le triomphe de leur vanité. D'un autre côté, Maurice en arrivait parfois à se passionner pour les figures que créait son ciseau. Les chastes images de sa jeunesse s'ébattaient autour de son établi. Il se voyait près de son père, travaillant dans l'atelier de Valtravers; le portrait du bon chevalier paraissait lui sourire et l'encourager. Bref, à part les accès de fureur que je viens d'indiquer, et qui devenaient de moins en moins fréquents, au bout de quelques mois, quand le soir approchait, Maurice s'étonnait de la fuite du temps et de la paix qu'il avait goûtée. Le travail porte avec lui sa récompense. 11 nous isole du monde et

de nous-mêmes. Lui dût-on seulement cette sérénité qui couronne à coup sûr toute journée bien remplie, il faudrait encore le bénir et l'aimer.

Malheureusement ces saines influences n'avaient guère le temps de fructifier dans l'esprit de Maurice, qui, sa journée achevée, dissipait au dehors le profit moral qu'à son insu il en avait retiré. Trop supérieur, c'était son opinion, pour pouvoir s'assujettir à une existence bourgeoise et régulière, il avait déclaré nettement qu'il entendait vivre à sa guise.

Entre nous , il était peu curieux de passer bail avec la cuisine d'Ursule ; prendre ses repas tête à tète avec Madeleine ne lui souriait pas davantage. Enfin, comme tous les êtres faibles, Maurice tenait à bien établir qu'il ne relevait que de sa volonté. Le matin, il déjeunait frugalement dans sa chambre; le soir, quand six heures sonnaient aux horloges du voisinage, il quittait sa blouse, s'habillait et sortait, le plus souvent sans avoir vu sa cousine de tout le jour. Il pensait ne lui rien doit}

voir dès qu'il avait pourvu à ses besoins. Il sortait assez calme, la tête reposée, le sang, rafraîchi par le travail, le silence et la solitude. 11 éprouvait d'abord une sorte d'ivresse à se sentir hors de sa mansarde, perdu dans la foule, libre sur le pavé. Cependant où aller? Il avait rompu violemment avec son passé. Pas un ami ne lui restait ; disons mieux, dans le monde où s'était flétrie sa jeunesse, on a des compagnons, jamais d'amis. Il marchait au hasard; presque toujours un charme fatal le poussait vers les parages où il avait sombré. Pâle, morne, rasant les murs, pareil au naufragé errant sur une grève et regardant d'un œil jaloux les navires se jouer sur les flots qui ont englouti sa fortune, il traversait d'un air sombre cette fête éternelle qui ne prend jamais le deuil de ses victimes, d'où les plus jeunes , les plus beaux et les plus brillanls disparaissent sans laisser derrière eux ni vide ni regret, pas même le sillon lumineux de l'étoile qui file. Un instant assoupies, les mauvaises passions se réveillaient et grondaient

dans son sein. Sur ces boulevards inondés de * lumière, au milieu des enchantements qui en font l'orgueil de Paris et Tune des merveilles du monde, dans ces contre-allées qui l'avaient vu tant de fois lui-même promenant son i*Iégante oisiveté, Maurice songeait à la rue île Babylone, à sa mansarde, à son établi; tirs pleurs de rage roulaient sur ses joues. Irrité, fiévreux, misérable, il revenait comme mie bête fauve blessée de mille traits. De retour au logis, avant de se retirer dans sa chambre, il manquait rarement d'entrer chez Madeleine, qui, je l'ai déjà dit, avait l'habitude de prolonger sa veillée, en compagnie d'Ursule, bien avant dans la nuit. Il ne faudrait pas croire qu'en ceci Maurice cédât à un mouvement île sollicitude, ou qu'il se préoccupât d'un devoir de simple politesse. Le malheureux n'obéissait qu'au lâche besoin d'exhaler sa colère et de se venger sur ces deux pauvres créatures du m; il qu'il endurait. C'est le propre des égoïstes ila vouloir, lorsqu'ils souffrent, que tout sou lire autour d'eux.

Maurice trouvait infailliblement Madeleine et Ursule assises et travaillant à la lueur de la lampe, aussi sereines Tune et l'autre que si elles eussent encore été sur les bords de la Vienne, dans le salon de Valtravers. Le chapeau sur la tête et la redingote boutonnée jusqu'au menton, il entrait brusquement, le visage défait, le regard dur, la bouche dédaigneuse.

Toutes deux se levaient pour le recevoir, Ursule avec une caresse, Madeleine avec un sourire. Jamais un mot blessant, jamais une question indiscrète ; rien dans leur accueil qui ne respirât , au contraire , la plus adorable tendresse, comme s'il se fût agi d'un frère aimable ou d'un ami charmant. Après avoir repoussé brutalement sa sœur de lait et jeté un coup d'oeil hautain sur les peintures de la jeune Allemande, il allait s'asseoir à l'extrémité de la chambre ; et tandis que les deux bonnes créatures reprenaient leur ouvrage, il les observait d'un air farouche ou railleur. La placidité de ces deux figures, le calme de ce petit intérieur, l'ordre qui régnait sous cet

humble toit, la grâce harmonieuse qui se révélait dans les moindres détails de ce modeste ameublement, tout cela l'exaspéra it au lieu de l'apaiser. Bientôt, à propos de rien, sa feïle s'épanchait en flots amers. Ordinairement tariturne, il avait alors une gaieté cruelle, agressive, implacable; morne et silencieux d'habitude, il devenait spirituel, ingénieux, éloquent au besoin, dès qu'il s'agissait de torturer le cœur de sa cousine. Ce qui ressortait le plus clairement de ses discours, c'est qu'il avait ilo Madeleine et d'Ursule par-dessus les yeux.

Madeleine n'opposait à tout ce qu'il disiil qu'une douce raison, une inaltérable bontr; mais Ursule savait ce que cette enfant répondait de larmes après que son cousin était parti.

Les outrages devaient aller plus loin. Maurice appartenait à cette école de jeunes roués, Lovelace de coulisses, don Juan de bas étage, qui, parce qu'ils ont niaisement mangé Uuf patrimoine avec quelques filles perdues, croient connaître les femmes et se font gloire de les

mépriser. Pour deux ou trois bacchantes éreintées et flétries qu'ils auront traînées en carrosse, ces petits messieurs parlent de la moitié du genre humain avec une telle irrévérence, qu'on est tenté de leur demander, en les écoutant, quel métier font leurs sœurs, et de quels flancs ils sont sortis. Bien qu'il ne trouvât sa cousine ni belle ni désirable, Maurice avait fini par découvrir qu'il jouait auprès d'elle le rôle d'un sot. A défaut de ses sens que cette chaste et blanche beauté laissait parfaitement tranquilles, l'amour-proprc et la vanité lui montaient au cerveau en fumées grossières.

Était-il naturel qu'un jeune homme qui n'avait pas trente ans vécût fraternellement avec une jeune fille qui en avait vingt-trois au plus, porte à porte, sous le même toit? Qu'en penseraient ses anciens compagnons? qu'en devait penser Madeleine elle-même? car, dans la tendresse qu'elle lui témoignait, Maurice n'hésitait pas à voir un encouragement. Cependant, toutes les fois qu'il allait vers elle avec l'intention de changer une position qui lui parais-

sait ridicule, saisi d'un vague sentiment de respect qu'il ne s'expliquait pas d'abord et qui le révoltait ensuite, il se retirait sans avoir osé seulement lui prendre la main.

Sorti dès le matin, un jour que l'ouvrage manquait, Maurice avait erré jusqu'au soir sous un de ces soleils brûlants qui font fermenter la vase des marais et la fange des passions impures. Il dîna, aux alentours dç J'ancien Théâtre-Italien, dans une espèce de taverne d'un aspect louche et malhonnête. Assis au fond d'une pièce obscure, sous le bec d'un quinquet huileux, il mangea peu et vida coup sur coup une bouteille d'un de ces vins mêlés d'alcool qui n'ont jamais payé de droits d'entrée à la barrière. Il y avait loin de ce repas à ceux que faisait autrefois Maurice en compagnie joyeuse, dans les salons du Café de Paris, quand sa voiture attendait à la porte et son groom au pied du perron. Accoudé sur la nappe, le front entre ses mains, il demeura longtemps plongé dans un chaos de pensées irritantes qu'exaltaient encore les fumées de

l'ivresse. La tète et les sens embrasés, il passa le reste de la soirée dans les carrefours, à suivre d'un œil fauve les évolutions des sirènes* infâmes que vomissent sur les trottoirs les égouts de la vie parisienne. Lorsqu'il entra chez sa cousine, en la voyant seule dans sa chambre, il ne put se défendre d'un mouvement de joie sauvage. Légèrement indisposée depuis la veille, Ursule, cédant, quoiqu'à regret, aux sollicitations de sa maîtresse, s'était couchée, ce soir-là, de bonne heure. Madeleine lisait quand Maurice entra. Elle ferma son livre, le déposa sur la table, et fit à son cousin l'accueil accoutumé, sans paraître remarquer l'altération de ses traits, le sombre éclat de ses yeux, la pâleur enflammée de son visage. Maurice s'assit auprès d'elle, et là, d'une voix brève, ardente, saccadée, dont l'accent convenait mieux à l'injure qu'à la flatterie, il débuta, sans transition, par des compliments tellemonts exagérés, que la jeune fille le regarda d'abord d'un air surpris et partit à la fin d'un frais éclat de rire. Ce ne fut qu'un aiguillon

de plus. Ce rire argentin et perlé, cette vive gaieté de nymphe sans défiance, poursuivie par un satyre et croyant que ce n'est qu'un jeu, achevèrent d'irriter Maurice et de le pousser à bout. Il étouffa dans son cœur un cri de rage, et se reprenant aussitôt, il parla d'amour avec l'emportement de la haine, de tendresse sur le ton du courroux, langage ténébreux que des propos étranges éclairaient parfois de sinistres lueurs. Blanche, froide, immobile, pareille à la Chasteté s'étonnant de voir à ses pieds les offrandes destinées aux autels de la Vénus impudique, Madeleine, tandis qu'il parlait, le contemplait d'un air à la fois si fier et si triste, qu'il vint un instant où Maurice, atterré sous le regard de sa cousine, s'arrêta court, comme s'il eût pressé entre ses bras un marbre insensible. Toujours dans la même attitude, Madeleine continuait de le regarder du même air triste et grave où rien ne trahissait l'indignation ni la colère, mélange de pitié maternelle et d'étonnement douloureux. Maurice n'y tint pas, il so leva et s'enfuit avec épouvante. \

Lorsque, après quelques heures de ce sommeil de plomb qui suit l'ivresse, cet infortuné retrouva, le lendemain, à son réveil, le souvenir de ce qui s'était passé, il se sentit mourir de honte et de confusion. Non que sa conscience lui adressât les reproches qu'il méritait : depuis longtemps il l'avait habituée à une excessive indulgence; mais il ne pouvait supporter la pensée d'avoir à rougir devant Madeleine.

Comment oserait-il reparaître devant elle? Il pressentait des récriminations exagérées ; déjà — il se voyait en butte aux rancunes implacables d'une pruderie tracassière; car, lorsque ces jeunes roués sont obligés de reconnaître la vertu chez les femmes, ils se consolent en se la représentant sous un aspect disgracieux ; ils en font un épouvantait, un objet de risée. La journée tirait à sa fin, Maurice était encore en proie à ces réflexions peu réjouissantes, quand sa cousine entra chez lui. Il rougit, pâlit, se troubla ; il eût voulu sentir le parquet manquer sous ses pieds et le plafond s'écrouler sur sa tête. la main tendue, le regard caressant, la

bouche souriante, elle l'appela son frère, si bien qu'il put croire un instant qu'il avait rêvé la scène de la veille. 11 est rare que les hommes bien nés ne gardent pas un sentiment d'affection sincère à la femme près de laquelle ils se sont fourvoyés, et qui, pouvant les humilier dans leur défaite, les a couverts avec grâce de son indulgence et de sa bonté. Notre cœur est toujours reconnaissant des petites attentions qu'on a pour notre vanité. Quoiqu'il n'en laissât rien voir, Maurice fut vivement touché de la générosité de Madeleine; il reconnut dans son for intérieur que la vertu n'est pas nécessairement ridicule et revêche, qu'elle peut être aimable une fois par hasard.

Madeleine venait prier Maurice de dîner ce jour même avec elle. Maurice regarda le ciel, qui, depuis le matin, se fondait en eau. Sortir par un temps pareil pour aller chercher au loin un maigre repas, cette perspective n'avait rien de divertissant. D'un autre côté, son estomac se ressentait ^es excès de la veille. J'ai lu quelque part que ce sont les lendemains d'orgie qui ont

fait les anachorètes. Enfin Maurice, qui se jugeait coupable vis-à-vis de sa cousine, n'était pas fâché de pouvoir expier ses torts à si peu de frais. A son tour, grand et généreux, il se rendit à la prière de Madeleine.

Éte^

Le couvert était mis dans une petite salle à manger, tapissée d'un joli papier imitant à s'y méprendre les boiseries de chêne. Le poêle était masqué par des touffes d'asters, de dahlias, de bruyères roses ; l'unique fenêtre donnait sur les arbres du parc, dont les brises d'automne avaient déjà rouillé le feuillage. La table était un peu étroite ; le luxe du service n'eût guère effarouché les habitudes d'un quaker ou d'un chartreux ; mais sur la nappe éblouissante de blancheur et d'où s'exhalait le bon parfum du linge de ménage, tout reluisait de propreté, tout avait un air gai, honnête et charmant. En s'asseyant vis-à-vis de la jeune Allemande, qui faisait les honneurs de sa pauvreté avec une

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grâce que n'a pas toujours la richesse, Maurice fui obligé de convenir que cela valait , à bien prendre, l'horrible taverne où depuis quelque temps il dînait habituellement. Les mets n'étaient ni nombreux ni recherchés; avantage plus rare, ils étaient sains et exquis. On peut croire qu'Ursule y avait rais toute sa science; la bonne fille s'était surpassée. Propre, souriante, vive, le pied leste, la main légère, les manches retroussées jusqu'au coude et découvrant la rondeur d'un bras potelé, il fallait la voir rôdant autour de ses jeunes maîtres, apportant les plats, enlevant les assiettes, indiquant à Maurice les plus fins morceaux, près de tomber à la renverse toutes les fois qu'il daignait trouver quelque chose à son goût. Madeleine mangeait à peine et ne s'occupait que de son cousin, avec la sollicitude inquiète d'une jeune maîtresse heureuse et fière de servir son amant. Objet de tant de soins, Maurice ne pouvait s'empêcher d'en être touché; il se demandait avec embarras ce qu'il avait fait pour les mériter. Je dois ajouter qu'il n'élait pas non plus insensible au

talent et au savoir d'Ursule, dont il ne se doutait pas jusqu'ici. Une autre surprise l'attendait au dessert. Ursule s'approcha de lui avec un énorme bouquet, et se mit à réciter un petit compliment qu'elle avait appris d'avance; mais, l'émotion lui coupant la voix, elle se jeta sur son frère de lait, et lui souhaita tout uniment une bonne fête, en le couvrant de douces larmes et de gros baisers. Madeleine eut son tour ; elle tendit à Maurice sa jolie main par-dessus la table, en lui adressant quelques paroles simples et affectueuses. Cependant la nappe était couverte de crêpes et de galettes comme à Valtravers ; un flacon de vieux vin, que les deux bonnes créatures Vêtaient procuré, en vue de ce grand jour, par tout un mois de privations et d'économie rigoureuse, dressait au milieu des fleurs son long col enduit de cire ; le ciel venait de s'éclaircir ; les oiseaux, avant de se coucher, chantaient dans le parc ; les senteurs enivrantes de la feuillée humide entraient par la fenêtre ouverte ; enfin, près de disparaître à l'horizon, le soleil envoyait sur la table

un y yeux rayon, sous lequel étincelaient les vnvs comme autant de cristaux précieux.

Depui> que Maurice avait quitté le toit paternel, c'était (a première fois qu'on lui souhaitait sa fête. Depuis près de dix ans oublié et perdu, cet anniversaire réveilla violemment en lui les meilleurs souvenirs de sa jeunesse. Il se rappela le temps où ce jour était à Valtravers un jour de réjouissance publique. D se vit entre la marquise et le chevalier, entouré de tous les serviteurs qui lui exprimaient naïvement leurs vœux et leur amour. A ces image.*, son cœur se fondit. Vn frisson électrique courut de ses pieds à la racine de ses cheveux : son front pâlit et ses yeux se mouillèrent. Madeleine, qui l'observait, se leva et courut à lui, pour s'emparer de ce bon mouvement. Elle s'appuya sur son épaule, pencha sur lui sa tète virginale ; et, pareille à cette belle statue du Louvre connue sous le nom de la Polymnie, ou plutôt comme un ange gardien épiant la résurrection de l'enfant commis à sa vigilance, elle demeura quelques instants dans une attitude rêveuse et

recueillie. En songeant à ce qu'elle avait été pour lui, à ce qu'il avait été pour elle, Maurice sentit Ciiiin s'amollir son âme endurcie. Cette fois, pris au dépourvu, son orgueil, au lieu de s'irriter, ployale genou et s'humilia devant tant de vertu. Pas un mot ne troubla cette scène attendrissante. Ursule elle-même se tut. Seulement, lorsque le jeune homme, par un geste trop brusque pour n'être pas involontaire, saisit la main de Madeleine qu'il porta vivement à ses lèvres, Ursule ne put retenir un de ces cris d'adoration qui lui étaient si familiers, comme si son frère de lait eût accompli la plus belle action du monde. La soirée s'acheva dans la chambre de Madeleine, à la lueur de la lampe, au milieu de doux entretiens. Ils causèrent de Valtravers, de la marquise, du bon chevalier; et aussi de ce soir d'automne où, pour la première fois, ils s'étaient rencontrés, Maurice à cheval, Madeleine, victime des scélératesses de Pierrot, assise sur la mousse et pleurant. Ils se plurent tous deux à remettre en scène tous les

détails de leur arrivée au château, la petite

orphekne au bras du jeune cavalier et ne se doutant pas que c'était son cousin ; le cheval marchant derrière, la bride sur le cou et tondant Jes pousses nouvelles; la clairière illuminée des feux du couchant, la gaieté du jeune homme quand Madeleine avait parlé du petit Maurice, la grille du parc, les tourelles du joli manoir apparaissant derrière les murs, enfin les deux vieux compagnons se levant sur le perron pour recevoir la jeune étrangère. Ils s'oubliaient à écouter tous ces souvenirs qui gazouillaient dans leur mémoire comme des oiseaux dans une volière. Chez Maurice, étonné du charme qu'il y trouvait, l'accompagnement railleur de la romance de don Juan se faisait encore entendre, mais à de rares intervalles, faible et presque aussitôt couvert par le chant. Près de se retirer, il fut obligé de s'avouer que la vie a ses bons quarts d'heure, et la pauvreté se& fêtes tout aussi bien que la fortune. Rentré chez lui, il regarda ses outils sans colère, le portrait de son père avec satisfaction ; puis il s'endormit dans une paix étrange, en se disant

qu'en fin de compte c'étaient deux bonnes (îllea que sa cousine et sa sœur de lait. Son sommeil fut calme et profond. Réveillé dès l'aube unissante par la voix de Pierre Marceau, qui saluait le jour et priait Dieu en chantant et en Ira vaillant, il sauta à bas de son lit et se mil résolument à l'ouvrage. /

XFII

Crorc Maurice sauvé, se ivjouir et chautrr victoire, se figurer qu'il ne lui reste plus qu'à tendre la main pour ressaisir la jeunesse et tous ses trésors envolés, serait s'exposer à de cruuls mécomptes et méconnaître en même temps la pensée de Dieu, qui veut que l'expiation précède la réhabilitation, et ne permet pas que l'homme puisse remonter en un jour la colline sainte le long de laquelle il s'est laissé choir. Cette pente est rude à gravir, et j'en sais «le plus forts que Maurice qui se sont arrèlésà mi-chemin, pâles, meurtris, brisés, mesunmL d'un ail plein d'épouvanle le long trajet qu'il leur restait à faire. Il est vrai que ceux-lii n'avaient pas auprès d'eux un ange pour les

ÎOi MADELEINE.

soutenir, pour essuyer la sueur de leur visage, pour Jour montrer le sentier le plus court et le moins escarpé par où les âmes déchues peuvent regagner les célestes sommets.

L'automne touchait à sa fin. Déjà novembre s'avançait, grelottant dans son manteau de frimas, ruisselant de pluies, les pieds dans la boue, le front dans la brume. Pour comprendre tout ce que cette saison amène de sombre tristesse, il faut être seul à Paris, pauvre, sans famille, obligé de sortir pour prendre ses repas, avec la perspective, au retour, de la Solitude accroupie au coin d'un foyer avare. Revenu de sa prévention contre la cuisine d'Ursule, forcé par la rigueur de l'hiver à se réconcilier avec la vie de famille, Maurice avait fini par se résigner à dîner régulièrement avec sa cousine. Déjà loin des pures émotions du soir de sa fête, il eut peine n s'accommoder de ces habitudes bourgeoises. Toutefois, quand la bise sifflait et que le givre fouettait les vitres, il ne lui déplaisait pas de pouvoir se dire que son couvert l'attendait, à deux pas, dans une salle bien tiède et

bien close, où deux figures souriantes ne manquaient jamais de l'accueillir avec empressement. Pour apprécier de telles jouissances, il n'est pas besoin d'être un Grandisson.

Quoique peu somptueux, les repas se passaient encore avec assez d'entrain. Maurice y apportait en général le formidable appétit qu'il devait au travail, et qui le rendait indulgent pour l'ordonnance du service. Ursule commissait les goûts de son jeune maître; elle mettait sa gloire à confectionner les plats qu'il aimait. De son côté, Madeleine suppléait au luxe des mets par la grâce de son esprit. Maurice se laissait prendre difficilement à de si poétiques illusions; pourtant, de loin en loin, il s'émerveillait de cet esprit et de cette grâce à laquelle il était resté si longtemps sans accord la moindre attention. Ainsi, tout allait bien tant qu'on était à table. Malheureusement les soirées se traînaient avec une désespérante lenteur, non pour Ursule ou pour Madeleine, mais paiir Maurice, qui ne savait à quoi les employer II est à remarquer qUe lès femmes sont toujours

occupées, taudis que les hommes ne font absolument rien dès qu'ils cessent de travailler sérieusement. Assises autour de la lampe, Madeleine et Ursule jouaient de l'aiguille et du crochet; Maurice, les mains dans ses poches, se promenait autour de la chambre d'un air ennuyé. Il allait de l'une à l'autre, examinait leur ouvrage, s'asseyait, se levait, revenait s'asseoir. Même entre les plus belles intelligences, les sujets de conversation ne sont pas inépuisables ; je m'explique très-bien que les hommes aient inventé les cartes et les échecs pour se dispenser de parler quand ils sont ensemble.

Depuis le jour où il était entré chez sa cousine avec l'intention de l'outrager, Maurice était devenu moins acéré dans ses discours. Il s'observait et se contenait davantage. Plus d'une fois, sur ses lèvres frémissantes, il avait retenu le trait prêt à partir. Cependant, quoi qu'il pût faire pour se dominer et se vaincre, exaspéré par l'ennui qui a aussi ses colères et ses emportements, il achevait rarement la soirée sans laisser échapper quelque parole amère ou blés-

santc. Plus sûre de son empire, Madeleine, au lieu de courber la tète comme autrefois, répondait alors avec une douce fermeté, dans ce charmant langage que parle la raison lorsqu'elle est tempérée par la grâce et la bonté. De temps en temps, Ursule glissait son petit mot, que n'eût point désavoué la servante de Molière.

Maurice commençait par s'irriter; il en venait bientôt à garder un silence boudeur; quelquefois enfin il ne pouvait s'empêcher de sourire.

Malgré l'angélique bonté, malgré les prévenances empressées de Madeleine, les soirées . semblaient encore bien longues à Maurice.

Souvent la conversation se brisait et se renouait avec peine. La jeune fille, pour combattre l'ennui, avait prié Maurice de lui faire la lecture ; mais, à cette proposition, Maurice s'était révolté. Dans sa vie oisive et dissipée, il lui était arrivé rarement d'ouvrir un livre. Au milieu de ses folles dépenses, il s'était occupé de chevaux, d'équipages, d'ameublements ; il n'avait guère songé à chercher dans la lecture un aliment

pour la rêverie ou pour la réflexion. Repoussée une première fois, Madeleine ne se rebuta pas. Un soir, elle remit à son cousin un des ouvrages les plus charmants de la littérature anglaise, le Vicaire de Wakefield. On sait avec quelle finesse, avec quelle simplicité touchante, foldsniith a su, dans cç livre, nous raconter toutes les joies, toutes les angoisses de la famille. Maurice, dans sa profonde ignorance, refusait avec humeur de lire les premières pages. 11 demandait à sa cousine si elle le prenait pour un enfant qu'on amuse avec des m contes. Madeleine insista doucement, et Maurice, plutôt par impatience que par bonté, pour se débarrasser de ces importunités, commença la lecture de cet admirable récit. Il y a dans la peinture de tous les personnages, dans la manière dont ils sont mis en scène, dans l'artifice avec lequel les moindres circonstances s'enchaînent à l'action, tant de naturel et d'entraînement, qu'il est bien difficile de quitter ce livre avant de l'avoir achevé. Maurice, malgré son dédain superbe pour ce qu'il appelait des

conte: de nourrice, ne put résister à l'attrait ih cette épopée domestique. Déjà ses entretiens journaliers avec Madeleine avaient amolli son cœur et l'avaient préparé à recevoir et à féconder ces germes précieux. En voyant à quelles épreuves sont réservées les destinées les plus obscures, il comprit qu'il y a place pour les vertus les plus élevées, pour les plus héroïques dévouements dans lesplus humblescondilions.

Il acheva d'une haleine, et remercia sa cousine du plaisir qu'elle lui avait procuré. A compter de ce jour il ne se fit plus prier. Étonné tlu charme qu'il trouvait dans ses lectures, il admirait, sans l'avouer, la raison supérieure du Madeleine, il se laissait guider par elle et se sentait devenir meilleur. Le livre une fois fermé, ils échangeaient leurs pensées et leurs sentiments ; Ursule prenait part à la discussion T * *t ils arrivaient ainsi à la fin de la soirée çaitë avoir compté les heures.

Pierre Marceau et sa femme venaient de temps en temps passer la veillée chez Madeleine qui s'était prise d'une amitié sincère pour ce jwtil

ménage. Dans le fond de son cœur, elle voyait en Pierre. Marceau l'instrument providentiel de la réhabilitation de Maurice ; elle ne pouvait oublier que, sans lui, Maurice eût peut-être attendu bien longtemps encore l'occasion de se mettre au travail. De leur côté, les deux artisans n'oubliaient pas que c'était à l'intervention de Madeleine qu'ils avaient dû le secours de Maurice, dans une circonstance épineuse où tout leur avenir se trouvait engagé. Ils en gardaient un pieux souvenir, une reconnaissance exaltée. Bien qu'ils se fussent habitués à ses manières et qu'ils eussent fini par l'aimer, Maurice les effarouchait encore un peu ; mais ils avaient pour Madeleine un véritable culte qui touchait presque à l'adoration. Ils avaient bien vite compris que ces deux jeunes gens, qu'ils croyaient frère et sœur, n'étaient pas à leur place; aussi, avec ce tact aimable que l'éducation ne donne pas, apportaient-ils dans leurs relations de voisinage un sentiment de respect et de déférence qui n'ôtait rien à la sincérité de leur affection.

Ils venaient quelquefois, le soir, quand les enfants étaient couchés ; de loin en loin, à la prière de Madeleine, qui aimait à les voir autour d'elle, ils amenaient les chers petits. Maurice s'était élevé d'abord contre l'intrusion des Marceau : du sang aristocratique qu'il avait dans les veines, le pauvre enfant n'avait gardé que l'instinct de l'orçueilet de l'oisiveté. Un jour, devant Madeleine, il parla d'eux avec mépris. Madeleine, qui se sentait de plus en plus forte et qui n'entendait pas raillerie là-dessus, le regarda pour la première fois avec sévérité.

« Allez, lui dit-elle, vous n'êtes qu'un ingrat ! mais, lors même que ce bon Marceau ne vous eût pas frayé la voie du travail où vous êtes entré, vous devriez encore être fier de toucher la main d'un homme qui a fermé les yeux de son vieux père et qui nourrit sa femme et ses enfants. » A ce reproche trop mérité, Maurice, qui, quelques jours auparavant, eût bondi de colère, rougit et se tut.

Un soir, toute la famille était réunie. Thérèse, c'était ie nom de la Cv>mpagne du jeune

artisan, avait apporté son ouvrage; rangées autour Je la lampe, les trois femmes travaillaient en conversant à demi-voix. Assis à quelques pas de là, Marceau les observait avec l'expression bienveillante de la force au repos. De temps en temps, Thérèse, sans interrompre sa broderie, levait vers lui ses yeux en souriant ; la figure du jeune ouvrier s'éclairait alors d'une plus douce joie. Accoudé sur la table, une main enfoncée dans ses cheveux, Maurice tourmentait de l'autre les feuillets d'un livre qu'il avait apporté, et dont le choix eût singulièrement étonné Madeleine, si elle eût pu deviner le poison qu'il renfermait. 11 avait pris ce soirlà des airs d'ange révolté, triomphant dans le mal, qui préoccupaient singulièrement sa cousine. Avec la «sagacité qui lui était habituelle, la jeune fille avait compris aussitôt que ce livre absorbait toute son attention. Curieuse et inquiète, allé pria Maurice de le lire. Il obéit avez empressement.

C'était un de ces romans si nombreux il y a une quinzaine d'années, et qui heureusement

deviennent plus rares de jour en jour. On y parlait avec dédain, presque avec mépris, du devoir et de la famille. En revanche, on y exaltait la passion en lui attribuant une mission divine. Dans ce roman, comme dans tant d'autres publiés à cette époque, le héros, après avoir foulé aux pieds tous les ridicules préjugés dont se compose l'éducation, après s'être posé en face de la société comme un Ajax insultant les dieux, ou plutôt comme un Solon qui devait la régénérer par l'exemple de sa vie, après avoir soutenu contre les institutions une lutte acharnée, finissait par lâcher piea et perdre courage Désespérant des hommes et des choses, indigné contre une société corrompue, qui refusait de recevoir les lois de son orgueil et les oracles de son génie, pour la punir, il se réfugiait dans le suicide, comme dans le dernier, l'unique asile qui restât ici-bas aux grands cœurs et aux belles âmes. Mais il ne voulait pas s'avouer vaincu, il essayait encore de cacher sa défaite et son agonie en jetant au ciel et à la terre un cr; de rage et de défi. Toutes ces belles choses, qui

ont fait l'admiration de toute une génération, étaient écrites d'un style creux, sonore et ronflant, assez pareil à ces toupies que le bon chevalier fabriqua t à Nuremberg. Maurice retrouvait dans ce livre l'image fidèle des pensées qui l'avaient longtemps dévoré, et qui, bien qu'assoupies, pouvaient encore se réveiller au moindre souffle imprudent. Aussi son œil s'animait d'un feu sombre et sinistre ; sa voix prenait peu à peu un accent terrible et menaçant. 11 s'était si bien identifié avec le héros dont il lisait les imprécations, qu'il croyait parler en son nom ; le génie du mal l'avait ressaisi tout entier. Madeleine l'écoutait en frissonnant, Thérèse avec un naïf étonnement, Ursule d'un air passablement goguenard, Pierre Marceau avec l'expression d'une bonhomie un peu railleuse. Quand il eut achevé, Maurice jeta le livre sur la table et regarda son auditoire d'un air de triomphe et de curiosité. Son regard paraissait les interroger.

— Quel fatras! dit Ursule, quel ramas de folies! Quel est ce méchant garnement qui

s'avise de vouloir régenter le monde, et qui ne sait pas gouverner sa vie ?

— Monsieur, dit Pierre Marceau, c'est toujours un triste héros, celui qui ne trouve rien do mieux à faire que de se tuer. Les hommes de quelque valeur ont toujours un rôle àjouor; il ne s'agit que de choisir un rôle à sa taille. Moi qui ne suis qu'un ouvrier, j'estime plus h n ut le travail de mes deux bras que toutes les grandes phrases de ce livre ennuyeux.

Thérèse confessa ingénument qu'elle n T y a va il rien compris. Madeleine se taisait et applaudissait du regard aux paroles d'Ursule, deMnrceau et de Thérèse. Abasourdi par l'étrange succès de sa lecture, Maurice prit son chapeau et sortit.

Toutefois, cette soirée ne fut pas perdue pour Maurice. Resté seul avec lui-même, après avoir donné cours à sa colère, après avoir qualifié comme on peut s'imaginer l' intelligence d'Ursule, de Thérèse et de Marceau, après avoir épuisé contre eux toutes les épithètes que pouvaient lui fournir le dédain et

l'humiliation, il fut amené bon gré, mal gré, à reconnaître qu'ils avaient pris en main la cause du bon sens. Plus tard il retrouva chez Madeleine Marceau et sa femme. En voyant leur calme et leur bonheur, il apprit à les aimer. Les enfants eux-mêmes, qui d'abord avaient excité son impatience et son humeur, éveillèrent en lui une tendresse inattendue.

Il les prit sur ses genoux, les couvrit de caresses, et entrevit, en les embrassant, toutes les joies de la famille.

Ainsi ce jeune homme remontait le flot bourbeux qui l'avait entraîné. Encore quelques efforts, il allait toucher le rivage ; il secouait la fange de ses pieds et s'élevait vers les régions sereines.

Cette existence laborieuse et retirée avait ses distractions et ses plaisirs; Maurice et Madeleine allaient quelquefois au théâtre. Un soir, ils se trouvaient à l'Opéra. On donnait Guillaume Tell. Maurice, dans ses jours d'éclat, n'avait jamais passé une soirée à l'Opéra sans éprouver un profond ennui. Au milieu des propos frivo-

les de ses compagnons de folie, c'est à peine s'il avait entrevu ce qu'il y a d'enivrant dans \n musique, dans cette forme de l'imagination si vague et pourtant si riche ; jamais les accepte d'une voix mélodieuse ne l'avaient transporté dans les régions idéales delà passion et de l;i rêverie. Maintenant, assis près de Madeleine, seul avec elle, car personne, dans la foule attentive qui les environnait, ne lui envoyait un regard ami, il écoutait le dernier chant de Rossini comme une langue nouvelle dont le sens se révélait à lui pour la première fois. Les premières mesures l'avaient délicieusement ému ; il se sentit avec étonnement pénétré d'enthousiasme et de sympathie pour ce beau poëine* Les sanglots d'Arnold, au moment où il apprend la mort de son père, réveillèrent en lui le souvenir de son père, mort sans qu'il eût presse une dernière fois sa main défaillante. Le serment des cantons conjurés pour la commune délivrance, éveilla dans son cœur une libre jusque-là muette, l'amour de la patrie et de la liberté. Toutes les saintes pensées se tiennent

par la main : lorsque Tune d'elles s'est emparée de notre conscience, elle appelé ses sœurs d'un signe mystérieux, et leur ouvre la porte de son nouveau domaine. Maurice ne put s'empêcher de faire sur lui-même un retour triste et sévère. Il se demanda ce qu'il avait fait pour son pays, ce qu'il avait fait pour sa famille. 11 échangeaitavec sa cousine quelques rares paroles; mais, au son de sa voix, à son regard distrait, Madeleine comprenait bien que sa pensée n'était pas sur ses lèpres : elle craignit de le troubler et ne lui parla plus.

Ils revinrent tous deux par une nuit étoilée, s'entretenant de leurs émotions. En écoutant Madeleine, Maurice découvrait de nouvelles sources d'admiration qui lui avaient échappé. De retour au logis, dominé par l'impression profonde de la représentation, il ne quitta jas sa cousine pour s'enfermer chez lui ; il ouvrit la fenêtre ai demeura quelques instants à contempler le ciel, dont la sérénité était descendue dans son cœur. Puis il vint s'asseoir près de la jeune Allemande, qui, pour couronner

dignement cette poétique soirée, le pria de lui lire le Guillaume Tell de Schiller. Il obéit avec joie. A peine eut-il lu quelques pages, sa voix, transformée comme par enchantement, prit un accent d'onction que Madeleine écoutait avec ivresse. A mesure qu'il avançait dans le récit de cette merveilleuse délivrance de tout un peuple, il semblait se transfigurer. Son front s'éclairait d'une douce lueur, sou regard s'animait d'une céleste espérance. Le vieil homme s'effaçait, et Madeleine contemplait avec orgueil l'homme nouveau qu'elle avait devant elle.

Cette soirée devait être féconde.

En comprenant l'étendue de ses devoirs, Maurice ne s'abusa pas sur la valeur de ses facultés, car Madeleine avait l'art de l'exciter et de le contenir tour à tour. Il ne s'exagéra donc pas l'importance du rôle qu'il avait à jouer. Assez de gens, Dieu merci ! se croient appelés à diriger le char de l'État ; Maurice eut le bon sens de ne pas en vouloir grossir le nombre. 1) se tint prudemment à sa place, sentant bien qu'il n'est pas donné à tous de conduire les

21g MADELEINE,

affaires publiques, mais que le devoir de tous est de s'y intéresser. A partir de ce jour, il suivit avec une ardente sollicitude la marche des événements, et son cœur ne fut plus fermé à ces sentiments d'honneur et de gloire qu'autrefois il avait tant raillés.

Grâce à son travail, Maurice jouissait déjà d'une sorte d'aisance. Madeleine, dans des temps plus heureux, avait étudié la musique et savait chanter avec goût. Maurice ne l'avait pas oublié, et, comme pour remercier sa cousine des soins qu'elle lui avait prodigués, surtout pour reconnaître la patience angélique avec laquelle elle avait supporté sa colère et sa dureté, il lui fit présent d ; un piano. Ce fut une grande fête pour Madeleine. Ce présent inattendu donna une vie nouvelle à leurs petites réunions de famille. Souvent Madeleine rassemblait autour d'elle Pierre Marceau, sa femme et ses enfants, qui l'écoutaient avec ravissement. Maurice aussi se plaisait à l'entendre.

Un soir, il était seul avec elle. Madeleine

feuilletait un cahier placé sur le piano; c'était un recueil de mélodies de Schubert : elle choisit une des plus belles et des plus louchantes, V Adieu. Ce que j'aime surtout thns ces compositions, c'est qu'elles ne supportent pas la médiocrité. Rendues fidèlement, elles nous ravissent en extase ou nous bercent dan* une délicieuse rêverie ; chantées sans intelligence, avec une exactitude purement littérale, elles nous plongent dans un ennui san* fond.

C'est une pierre de touche qui trompe rarement : pour émouvoir et charmer en chantant les mélodies de Schubert, savoir la musique ne suffît pas : il faut une âme de poêle. Madeleine sentait profondément ce génie divin ; elle savait rendre avec simplicité tout ce qu'elle sentait. Sa voix n'avait pas un grand volume, mais elle était d'un timbre pénétrant ; on ne pouvait l'entendre sans émotion, Elle dit V Adieu avec une mélancolie si ton* chante, que Maurice fut attendri.

11 leva les yeux sur elle, et pour la première fois de sa vie il comprit qu'elle était belle;

non pas, je l'ai déjà dit, qu'elle offrît à la statuaire un type complet de perfection, mais son âme charmante rayonnait dans ses yeux, ses lèvres mélodieuses avaient une grâce qu'aucune parole n'aurait pu traduire. Jusqu'alors Maurice n'avait pas séparé la beauté de la volupté ; il confondait l'admiration avec le désir ; savait-il seulement ce que c'est qu'admirer? Un sens nouveau venait d'éclorc en lui. 11 contempla Madeleine dans une extase presque religieuse , comme un pèlerin agenouillé devant une madone. V

Ainsi se réalisait le rêve qu'avait fait la marquise quelques heures avant d'expirer :

du fond de l'abîme où il était tombé, Main ire remontait peu à peu à la clarté du jour, grâce à Madeleine, qui lui tendait la main. Déjà il sentait courir dans ses cheveux le vent frais des hautes régions ; il aspirait le parfum des cimes prochaines; il entendait confusément les voix de sa jeunesse, qui chantaient en chœur son retour. On pouvait déjà voir sur son visage le signe glorieux de la réhabili lotion. Ses traits, si longtemps tourmentés cl flétris avant l'âge, portaient le cachet de dignité qu'imprime infailliblement le travail sur le front des hommes de courage et de

<m MADELEINE.

lionne rolonté. Ternis par la débauche, ses jeux avaient repris leur limpide éclat; ses lèvres, contractées autrefois par la colère et toujours prêtes à décocher une flèche empoisonnée, maintenant détendues comme un arc au repos, n'exprimaient plus que la bienveillance. 11 n'était pas jusqu'au timbre de sa voix qui ne se fût adouci ; enfin , lorsqu'il marchait auprès de sa cousine, Maurice retrouvait le pas léger de ses jeunes années. Un second printemps se faisait en lui, paré peutvlve de moins de grâces que ne l'avait été le premier, mais fécond en promesses plus sûres et déjà riche des trésors de l'été. Hélas! le pauvre enfant n'en était pas venu là sans efforts. Que de fois, les pieds en sang et la face baignée de sueur, il s'arrêta découragé sur le bord du chemin ! Que de fois, trébuchant près du but, il se sentit glisser le long de la pente qu'il avait gravie av;c tant de peine ! Bien souvent, en une I eu *e de rébellion ou de défaillance, il avait perdu le fruit Je plusieurs mois de luttes et de labeurs.

Bien souvent, au moment où le bon ^mn commençait à germer dans son cœur T un orage terrible, impossible à prévoir, avait anéanti l'espoir de la moisson; mais Madeleine veillait sur lui. Patience angélique, sollicitude infatigable, elle le soutenait, le relevait, l'encourageait; elle ensemençait de nouveau le cœur qu'avait dévasté la tempête. Puis, agenouillée dans sa chambre, elle priait avec ferveur, car, aussi pieuse que belle, elle pensait que la créature ne peut rien sans le secours du Créateur, et que les plus nobles entreprises ne sauraient se passer d'un sourire du ciel.

Dieu, qui lit dans les cœurs, avait déjà béni sa tâche. Il vint une heure où cette âme sainte ne s'exhala plus qu'en actions de grâces. Ce Maurice que nous avons connu désabusé de tout, railleur, acerbe, impitoyable, ce Maurice n'existait plus; Madeleine avait fait de lui un homme nouveau. Si de loin en loin le vieil homme reparaissait, ce n'était qu'un pale fantôme que la jeune fille conjurait aussitôt

d'un geste ou d'un regard; si l'orageux passé se ranimait et grondait à longs intervalles, ce n'était que le bruit sourd de la foudre qui s'éloigne quand le ciel s'est rasséréné. Maurice n'avait plus de tristesse ou d'humeur qui pût tenir contre une parole de sa cousine; Ursule elle-même, qui l'avait si longtemps irrité, l'égayait et parfois lui communiquait son entrain. S'avisait-il de vouloir reprendre ses grands airs désenchantés, la brave fille, avec son gros bon sens, le ramenait à la raison par quelque saillie limousine ; au lieu de s'emporter, il se mettait à rire avec elle. 11 en était arrivé à mordre avidement aux fruits de la réalité qu'il avait repoussés d'abord avec dégoût. La saveur en est acre, et pourtant on finit par l'aimer. Il comprenait qu'il y a, dans l'accomplissement d'un devoir, si humble, si modeste qu'il soit, plus de grandeur véritable que dans cette philosophie de laquais qui consiste à nier ou à déprécier tout ce qui rehausse la nature humaine. 11 comprenait aussi que la vie est

douce tant qu'elle est utile , qu'à de rares exceptions près il n'y a que les égoïstes et les impuissants qui se tuent. Enfant d'un siècle impie, à défaut de la foi, il sentait, sous l'influence de son bon ange, se réveiller en lui l'espérance et la charité. Il ne croyait pas, mais il espérait, et il eût voulu croire. Eu attendant, il convenait volontiers avec Madeleine qu'on ne risque rien à se conduire icibas d'après les vérités que la religion enseigne. Le suicide ne veillait plus à son chevet; les gens qui travaillent du matin au soir dorment la nuit et ne pensent guère à se faire sauter la cervelle. Ces fameux pistolets qui lui inspiraient jadis de si belles phrases, il les avait vendus pour donner des fleurs à sa cousine le jour de sa fête. En même temps que son cœur , son esprit s'était élevé, il aimait les arts, il lisait les poètes. Comme son père à Nuremberg, il avait appris à reconnaître la royauté de l'intelligence. Témoin attentif du mouvement qui se faisait nlnrs dans les idées, il accueillait avec imkil-

giMicc, quelquefois avec enthousiasme, toutes les utopies généreuses, qui n'excitaienî naguère que sa colère ou son dédain. S'il gardait une haine implacable à cette démocratie basse, envieuse, hypocrite, amie du peuple, parce qu'elle est ennemie de toute supériorité; s'il détestait profondément les charlatans qui font métier de socialisme et de philanthropie, il vénérait les âmes désintéressées qui embrassent avec un dévouement sincère la cause du travail et de la pauvreté.

11 ne faudrait pas croire pourtant que Maurice n'eût plus ses mauvais jours. Maurice avait encore ses jours de désespoir et d'acca blement. Parfois retombait sur lui de tou, son poids le fardeau de ses fautes; parfois, le spectre de sa jeunesse flétrie lui apparaissait brusquement et le frappait d'une muette épouvante. C'est la punition des êtres qui ont mal vécu, de traîner longtemps après eux, même au sein d'une vie meilleure, l'ombre souillée de leur passé. Consterné, l'œil hagard, le malheureux voyait défiler lentement

devant lui le sombre cortège de ses souvenirs; son père abandonné, le domaine de ses aïeux vendu aux enchères, la destinée de Madeleine livrée aux chances du hasard ; puis venait à son tour, comme une prostituée, l'image des dernières années qu'avait dévorées la débauche. Écrasé sous son propre mépris, trop orgueilleux pour demander aux effusions du repentir l'allégement de sa conscience, Maurice, s'enfermait alors dans un silence farouche ; sans jeter un cri, comme l'enfant de Lacédémone, il se laissait ronger le sein. Mais Madeleine était toujours là, inquiète, vigilante, ne le perdant jamais de vue, épiant tous les mouvements de son âme. Mieux que Maurice, elle savait ce qui se passait en lui. C'était en ces jours d'affaissement et de mélancolie taciturne qu'elle redoublait de tendresse ingénieuse, de soins pieux et touchants. Elle avait d'adorables secrets pour détendre et pour assouplir ce cœur replié douloureusement sur lui-même, pour y creuser la source cfes épanchements, poar ouvrir aux flots qui l'oppres-

saient des issues mystérieuses. Tantôt, assise auprès de son cousin, comme une jeune mère, elle l'entretenait d'une voix douce et grave ; tandis qu'elle parlait, Maurice sentait un souffle caressant courir sur ses blessures. Tantôt elle se mettait au piano : comme Oreste aux accents de sa sœur Electre, Maurice, en l'écoutant, sentait s'apaiser ses remords. Il subissait peu à peu des influences amollissantes. Insensiblemennt l'émotion le gagnait. Sous le charme toujours croissant , son cœur était près de se fondre ; des larmes abondantes s'échappaient enfin de ses yeux. Les larmes sont divines ; c'est la rosée céleste qui lave nos souillures. Maurice acheva de s'y purifier. A part ces jours qui devenaient de plus en plus rares, le temps s'écoulait en heures enchantées. Les deux années que Maurice avait engagées de si mauvaise grâce entre les mains de sa cousine étaient expirées depuis plusieurs mois ; il ne songeait guère à réclamer sa liberté. Après avoir pris goût au travail, il s*était passionné pour son art. L'ouvrage ne lui

manquait pas ; par l'entremise de Pierre Marceau, qui avait pour lui une amitié, un dévouement à toute épreuve, les commandes venaient le trouver sans qu'il les soHini;ji.

Maurice avait dans la grande sculpture en bois presque autant de succès qu'en avait eu son père dans le bilboquet et dans le casse-noisette. De son côté, Madeleine n'en était plus réduite à peindre des écrans ou des boites à thé; ses miniatures étaient recherchées, surtout dans les salons de l'aristocratie, où sïitait répandu le bruit qu'un fils de famille et sa sœur, ruinés par un procès, vivaient pauvrement de leur travail, sous les toits, rue do Babylone. C'était plus qu'il n'en fallait [mur occuper et intéresser un monde ennuyé f | u î guette avidement les occasions de se distraire. Après avoir souffert de la pauvreté, Madeleine et Maurice jouissaient enfin de l'aisance qui couronne à coup sûr les efforts de la volonté, lorsqu'elle a pour auxiliaires le sentiment fle l'ordre, la simplicité des goûts, la modestie des ambitions. Ils auraient pu quitter leur

mansarde et s'installer plus élégamment t chercher tout au moins deux nids moins haut perchés. Maurice y avait bien pensé. Non qu'il désirât, pour sa part, un appartement plus somptueux ; il aimait son petit logis, il avait reconnu la vérité de ces paroles, que les murs qui nous voient travailler, rêver, espérer, sont toujours les murs d'un palais. La chambrette qui l'avait vu se régénérer par le travail et la résignation était devenue pour lui comme un sanctuaire qu'il n'eût pas abandonné sans douleur; mais ce jeune homme, autrefois si brusque et si dur, s'inquiétait du bien-être de Madeleine avec la sollicitude d'un frère. Le malheur de sa vie était de ne pouvoir lui rendre la fortune qu'elle avait perdue. Aussi lui avait-il offert à plusieurs reprises un logement plus vaste et plus commode, dans un quartier moins retiré. Madeleine avait répondu :

— Pourquoi changer notre existence, puisque nous sommes heureux ainsi ? Le bonheur a ses habitudes ; il faut se garder d'y toucher.

MADELEINE. Î3f

Nous sommes un peu près du ciel, mais nous respirons un air pur; nous habitons un quartier désert, mais nous avons un parc sous nus fenêtres ; au lieu du bruit des voitures, i-Vat le chant des oiseaux qui nous réveille le matin. Nos chambres sont petites, mais l'hiver nous y sommes chaudement. Croyez-moi, mon ami, restons dans nos mansardes ; nous serions des ingrats de les quitter.

Si Maurice insistait encore pour le repus de sa conscience, il applaudissait en secret ;i La raison de sa cooipagne. Ils continuaient ite vivre comme par le passé ; seulement Maui iee se plaisait à embellir l'humble réduit de sa cousine, tandis que Madeleine n'avait pas de plus grande joie que d'orner le gîte de Maurice de tous les objets d'art qu'il aimait. , Ces jeunes amis travaillaient l'un pour I'îi litre; c'est surtout ainsi que le travail est doux.

Us vivaient dans la retraite, sans autres connaissances que les bons Marceau. Charniers de la grâce et de l'élégance de toute sa uer-

sonne, quelques belles dames, dont elle avait fait le portrait, s'étaient bien efforcées d'attirer Madeleine ; la jeune fille avait su résister à ces prévenances, qui ne partaient, à vrai dire, que d'un sentiment de curiosité. Elle se tenait à l'écart; telle était la sérénité de son esprit, que jamais Ursule et Maurice ne l'entendirent exprimer une plainte ni même un regret au souvenir du beau domaine qu'un procès lui avait enlevé. Elle parlait rarement de cette affaire malheureuse ; elle en eût parlé avec gaieté, s'il ne se fût agi du patrimoine de Maurice. En ceci, Maurice était moins résigné. Il ne pouvait penser sans remords et sans amertume à ce château où il était né, où son père était mort, qu'il avait perdu par sa faute. Souvent son cœur se tournait vers Valtravers avec tristesse. Vouloir qu'il en fût autrement serait trop exiger de la résignation humaine, ce serait aussi s'exagérer par trop les délices de la mansarde, les enchantements de la sculpture en bois. Pour Ursule, elle ne regrettait, ne désirait rien. Elle chan-

tait les louanges de Maurice, et répétait [il us haut que jamais qu'il était un ange, un ange. du ciel, un ange du bon Dieu.

— Allons! allons! disait parfois Maurice avec bonhomie, tu sais bien que s'il y u un ange ici, ce n'est ni moi ni toi, grosse bêle.

À ces deux derniers mots qui avaient élu de tout temps la plus haute exprcssimi de l'amitié de Maurice pour sa sœur de lail, Ursule fondait en pleurs, éclatait en sani;l<ils, elle s'écriait que Maurice était un arch;m^e. Durant la belle saison, quand ils avaient bien travaillé toute la semaine, le dimanche yhiu, ils prenaient tous trois leur volée vers les champs, après qu'Ursule et Madeleine avalent entendu une messe basse à l'église des Missions- Étrangères. C'étaient là leurs plus belles fêles. Ils passaient la journée sur les coteaux, au fond des vallées, dînaient à l'aventure, cl revenaient joyeux. C'est ainsi que Maurice revit avec sa belle cousine ces bois de Lucienne et de la Celle où, deux ans auparavant, il avait promené ses projets de suicide. Sous les i Li

SU

tS4 MADELEINE.

Uigneraies qu'il aTait remplies du deuil de son àme, au bord du petit lac bordé d'aulnes et de trembles où la mort lui était apparue, il entendit la vie qui chantait dans son sein.

Cependant il arriva que ce jeune homme fut saisi d'un malaise étrange. Depuis quelque temps il éprouvait auprès de Madeleine un trouble inexpliqué. On eût pu le voir tôtir à tour pâlir et rougir sous un de ses regards, tressaillir, au son de sa voix. Le soir, tamli> qu'elle brodait, il demeurait des heures entières à la contempler en silence; ce nVtait plus l'air farouche ou railleur qu'il avait autrefois. Quand il entrait chez elle, tout son sang affluait violemment à son cœur. Si Madeleine entrait chez lui, il l'accueillait avre l'embarras et la gaucherie d'un enfant l\irfois il pleurait sans deviner la source de ses larmes. A toute heure, jusque dans eon bout-

«6 YADELEI5E.

meil, il entendait le bruit à peine perceptible d'un travail enchanté qui se faisait en lui.

Que se passait-il ? Maurice en eut un jour une vague révélation.

Par f entremise de Marceau, Maurice avait obtenu la commande d'une grande figure. Il s'agissait d'une Sainte Elisabeth de Hongrie, qu'un riche baronnet, fidèle aux traditions de sa famille demeurée catholique, destinait à décorer l'oratoire d'un de ses châteaux dans le Lan cash ire. Le jeune artiste avait accepté ce travail avec d'autant plus d'empressement, que sa mère avait porté le nom de cette sainte, et qu'il les confondait toutes deux dans un même sentiment de vénération. Toutefois, malgré le savoir très -réel qu'il devait aux leçons de son père, malgré la dextérité avec laquelle il maniait le ciseau, au moment d'attaquer le chêne, il se sentit saisi d'une profonde défiance. Lui, qui jusqu'alors s'était joué de toutes les difficultés avec une hardiesse, qui pouvait passer pour de la présomption, il hésitait, il n'osait entamer le bois, il s'étonnait

de sa timidité, car il ne savait pas encore que la défiance de soi-même est le signe du vrai talent. Il interrogea le souvenir de toutes les figures sculptées qu'il avait vues dans les églises ; aucune d'elles ne réalisait l'idéal d'une reine et d'une sainte, aucune n'avait la noblesse et la chasteté qui convenaient au personnage. Le temps pressait. Il ébaucha d'abord les draperies et les mains. L'ambition de produire enfin un ouvrage capable d'établir sa renommée et de mériter les suffrages de sa cousine soutenait son courage, et en même temps le rendait plus sévère pour lui-même.

11. n'était jamais content du pli qu'il venait d'achever, il ne trouvait jamais que l'étoffe eût assez de souplesse, que le mouvement dn corps eût assez de grâce. Les mains l'arrêtèrent longtemps ; il s'efforça de leur donner une élégance royale. C'est ainsi que se font les chefs-d'œuvre ; la foule qui les admire ne se doute pas de la peine qu'ils ont coûtée.

Quand vint l'heure de commencer la tête, son hésitation redoubla. Cependant il se mi*

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