‹ Madeleine Odermatt, ou, Le canton d'UriChapitre 2 sur 6 · I8SS · texte numérisé non relu

I8SS

.^ ÎUiJLSLSL.i^JLJ^J.^^.

^^^fls/^

ODERMATT,

ou

ODERMATT,

ou

ILS CiiOVODil IDliaUf»

DS l'iMPRIHERIE GH. GRUAZ) Rtt« du Puits-Saint-Pierre.

À M. Arnold de Femoux 5 ancien officier de la garde , au château de la Perrière^ Département du Doubs»

Versailles , 5 avril 1819.

Je n^ai pas réponda à ta dernière let- Ire , mon cher Arnold ; tu as cru peutêtre que je voulais interrompre notre correspondance et tu as cessé de m'écrire.

Nous sommes donc bien éloignés Pun de l'autre , puisque tu ignores encore ce qui s^est passé.

Lorsque je reçus ta lettre , mon père était sérieusement malade; j'aurais eu plus que jamais besoin de ton amitié ; cependant j'attendais de pouvoir te donner de meilleures nouvelles; j'aurais voulu te dire ce que j'éprouvais , et j'aurais

craint de l'avouer ce que je m'avouais à peine à moi-même. Depuis, Télaide mon bon père a rapidement empiré ; je l'ai perdu le 20 février, à neuf heures du matin ; il est mort dans mes bras.

La considération dont il jouissait et dont on m'a donné tant de preuves , Tintérét qu'on lui a montré dans sa maladie, ont été pour moi une consolation ; mais^ au milieu de ces marques d'attachement , j'ai senti combien mon meilleur ami me manquait ; ^attendais tous les jours quelque chose de toi , j'étais presque blessé de ton silence. Je comprends enGn que la faute est toute de mon côté. Aujourd'hui que ma vie a repris en apparence son cours ordinaire, j'ai besoin de te parler de mon père et de tous les sentiments que j'ai éprouvés.

Mon grand-père, en quittant la Suisse, avait formé un établissement de commerce à Paris ; mon père , né avec le goût et le talent des affaires , leur avaix

donné une grande extension; son mariage «t son association à une maison française le placèrent dans les premiers rangs du commerce ; par attachement pour un nom quMI avait fait respecter, plus encore que par ambition , il souhaitait passionnément que je lui succédasse. Hélas! j'ai contrarié ses pians les plus chers ; îl lut fallut céder à mes instances ; ce fut sûrement un des chagrins de sa vie. Je me suis souvent reproché le consentement que je lui arrachai , et maintenant le souvenir de cette lutte me remplit de tristesse.

Je ne revins à Paris qn^à la fin de 1814 ; trois campagnes malheureuses , tant de souffrances , une si grande révolution , avaient mûri mon caractère ; je trouvai mon père lui-même bien chan* gé; de longues inquiétudes sur mon compte avaient altéré sa santé, et les craintes que lui inspirait Tétat du commerce ébranlé par tant de secousses^

vinrent encore Tagiter. Je lui offris de renoncer à ma vocation, qui me semblaii finie , et d^enireprendre celle qu^il avait souhaitée ; j^éiais assez jeune pour com* mencer un nouvel état ; il ne le voulut pas. Depuis, ]e suis devenu Tami de mon père ^ j'ai été assez heureux pour modérer les inquiétudes auxquelles le portait son caractère.

Lorsqu'il s'est retiré des affaires , je suis devenu son seul objet d'intérêt; nous avons passé ensemble les deux dernières années de sa vie; j'ai recommencé mes études, qui avaient été trop tôt interrompues, et il tes a suivies avec moi.

Tu comprendras, mon cher Arnold, non seulement toute ma douleur, mais encore l'état de découragement dans lequel je suis. Dès que j'ai pu réfléchir,, je me suis trouvé bien isoJé ^ une nouvelle période de ma vie commence ; jusqu'à présent j'ai laissé passer le temps avec insouciance , maintenant je dois voir

dans l^venir, je n'y trouve rien qui me séduise , rien qui me force à sortir de cet état de langueur ; le grade que j'ai obtenu suflSt à mon ambition , la volonté de mon père , qui aurait craint de me voir sans occupation^ est le seul motif qui me retienne dans la carrière militai* re. La fortune que je lui dois, sans être aussi considérable qu'il l'avait cru une fois , est suffisante, pour me faire vivre à l'aise , même à Paris , si mon intention était d'y fixer mon séjour; là, j'ai une fouie de connaissances, quelques parents éloignés du côté de ma mère , quelques amis , aucun bien intime ; tout cela ne constitue pas le bonheur de famille, qui me parait si désirable ; aussi ai-je quitté sans regrets Paris pour venir ici , où je mène l'existence retirée qui me plaît; nos anciens camarades cpiittent peu à peu le service , et je suis entouré de nouveaux venus, ou de nos anciens chefs.

iToiôî uri projet qwe j'ai formé : dans^ deux mois j'aurai un congé, j'irai le voir, je crois counaitre déjà ce vieux château dont tu m'as si souvent parlé , ces tours, cette longue avenue ; je comprends ceitêr existence heureuse, absorbée par les soins d'une gradde agriculture ; maïs avant , je me dirigerai sur la Suisse et je traverserai les petits cantons , que je ne connais point ^ nous avions avec mon père formé le plan de ce voyage ; il me restera assez de temps pour passer un mois avec toi ; j'ai des conseils à le demander et mille choses à le dire.

Ah ! mon cher Arnold , que j'ai eu de plaisir à retrouver mon meilleur ami , à passer une heure avec lui ; combien j'en aurai à te revoir ; maintenant j'attends le moment du départ avec impatience.

Adieu; écris-^moi à Versailles, où le 4régiment sera encore en garnison.

Henri Beynold.

AU HÉHE.

l^insiedeln, canton de Schwitz/âl' juiiK

Quel pays que la Suisse! quelle variété de sites, de mœurs, de gouvernements !

Tai quitté hier Zurich, ville industrieuse; j'ai admiré , le long des bords du lac , une suite presque continuelle de villa* ges, des habitations remarquables par leur propreté, souvent par leurélégance ; dans chaque maison j^eniendais le bruit du marteau ou du métier du tisserand ; sur le lac, les grandes voiles des barques marchandes qui portent à la ville les produits de Tindustrie manufacturière et agricole des rives.

A rentrée du canton de Saint-Gall , à i^endroit où le lac se rétrécit, s'élève la ville de Rapperschwyl, avec ses tours antiques, ses murajiles <:ouveries de

lierres qui se réfléchissent dans les eaux; on y est introduit par un pont-Ievis défendu par une herse, au-dessus de laquelle est sculptée une rose, armoirie de la famille qui commandait ici. Un château fort, un couvent de capucins, à côté un ossuaire, de vieilles constructions , des rues étroites , rappellent les temps de la féodalité et les anciennes guerres des comtes de BapperschwyL Le pont jeté sur le lac , par sa singularité et sa longueur, ajoute encore au tableau.

Laissant les chevaux gravir péniblement TEtzel, je moulai à pied, me retournant souvent pour voir la ville avec son pont pittoresque, les îles vertes qui sont auprès, et vis-à-vis, les hautes montagnes du Tockenbourg. Je cheminais avec des troupes de pèlerins qui se rendaient comme moi au monastère dTnsiedeln ; ils étaient pour la plupart nupieds et. récitaient en marchant leur chapelet. Ces voix basses formaient un

sourd marmure , qui de temps en temps ^ cessait pour recommeucer ensuite.

Au sommet de TElzel, près d'une chapelle dédiée à saint Meinrad, la route quitte la pente tournée vers le lac , et se déploie en descendant dans des vallées d'un aspect aauvage. Je ne voyais devant moi que de maigres pâturages, des huttes et des tourbières , lorsque le cocher me montra dans Téloignement un immense bâtiment; je m^attendais si peu à voir dans ce désert un pareil édifice, que je crus d'abord à une illusion; c'était le monastère dTinsiedeln ; le soleil couchant faisait briller les boules dorées qui le dominent, et ses blanches murailles se dessinaient sur le sombre rideau d'une forêt de sapins.

Le pèlerinage dTinsiedeln est presque aussi célèbre que celui de Lorette ; chaque année des milliers de pèlerins j viennent d'Alsace, de Souabe, d'Italie ec des différentes parties de la Suisse ;^ la

%iite n^est qu'une réunion d^auberges pour les receToir ; c'est la seule industrie de cette peuplade toute monastique.

J'entrai dans l'église; il faisait assez de jour pour que je pusse découvrir les sculptures^ tes dorures, les peintures dont elle «st surchargée. Une foule de pénitents étaient prosternés devant Tautel , au fond duquel était placée la figure ^re de la Vierge éclairée par une lampe; iious répétaient d'une voix infatigable leurs prières; il était facile de distinguer ia patrie des femmes par leurs vêtements; t)n voyait le petit chapeau valaisan orné de rubans , le haut bonnet de Schwitz, à «Ôté du riche corset de la Lucernoîse, "de la robe grossière de la paysanne de Souabe coiffée d'un feutre noir, o\t de l'habitante de la Forét-Noire avec des bas rouges.

Je vis avec surprise entrer dans l'église ^n vieillard d'une figure noble et d'une taille élevée ; il portait une espèce de

detûl-unifôrme; on grand cordon roage* passait ^nr son épaule; il avait quelque chose de solennel et de respectable , sa figure l'aurait distingué des autres pèlerins , lors même que son costume ne Veut pas fait remarquer; à côté de lui était une jeune personne dont la mise annonçait qu'elle appartenait à une classe plus relevée que les pèlerin qui Tentou-r paient. Ils se mêlèrent h laf fonle, se mirent à genoux près de FauteF^ et dirent leurs prières avec le même recueilfenieiH que le reste de rassemMée«>

Je me retirai dans le chœur; quelque»

tampes joignaient leur clarté aux dernier»

rayons du jour, Tombre des piiiers cachait une partie de Téglise. Des moine»

en longues robes noires allaient et venaient ; je les voyais comme des ombre»

passer le long des galeries ; j^entendais le bruit des grilles qui s'ouvraient et se fermaient; le chuchotement des con* fessîonnaux , Taspect de cette vaste en-

ceinte à demi éclairée, avaient quelque chose de mystérieux, et je m^oubliat dans mes réflexions.

Je sortis de l'église lorsque la foule Teutpeuà peu abandonnée, et je retournai à Tauberge ; on était déjà à table. Le haut était occupé par une famille anglaise, à la contenance roide et silencieuse, puis deux jeunes Français qui riaient ensemble saqs «^occuper de leurs voisins, enfin le vieil officier-général qui m'avait frappé, et à ses côtés la jeune dame. Je fus content de les retrouver; c'est, pensais-je, un habitant des petits cantons qui a servi Louis XY, qui peut-être même a fait la guerre de Sept Ans ; je le voyais échappant avec peine aux massacres de la ré« volution , rentrant dans ses montagnes et reprenant le simple genre de vie de sa patrie ; fidèle à la foi de ses pères , il venait en pèlerinage, guidé par sa fille ou sa petite-fille.

Je déteste le ton impoli ou le dédai-

gneux silence des tables dliôtes; je cherchai à engager la conversation, Tofiicier répondit à mes questions avec le ton d'un homme accoutumé à la société et avec cette bonté qui caractérise ^a nation.

La jeune personne dont la figure a une charmante expression de douceur et de simplicité ne craignit pas de prendre part à la conversation et dit quelques mots en rougissant. Nous parlions du fameux alchimiste Paracelse , qui est sorli de cette vallée et qui a laissé à un pont voisin de sa demeure le nom de Pont-du-Diable ; du réformateur Zwingle, d*abord curé d^Einsiedeln , et qui fut sur le point d^y faire triompher ses opinions ; lorsque, sur une remarque que fit à haute voix le plus jeune des Français à côté de nous , Tofficier se retournant lui dit : Je crois que vous vous trompez , monsieur ; vous en jugeriez différemment si vous connaissiez le pays et ses usages. Mais , monsieur , a ré-

pooda celui-ci , étonne de celle apostrophe 9 les opinions sonl libres , je

pense Sans douie, il faut cepen-

danl les exprimer de manière à ne pas blesser la naiion au milieu de laquelle 00 se trouve. Vous avez raison , monsieur , a ajouté un instant après le jeune homme avec une grâce capable de réparer bien des étourderies ; je serais très-fâché d'avoir pu vous faire de la peine. El moi , a répondu Tofficier eu lui tendant la main , je vous prie de me pardonner une observation que mon âge m'autorisait à faire.

I^ jeune Français , charmé d^avoir trouvé quelqu'un à qui parler , nous raconta qu'il habitait Paris et qu'il avait profilé des vacances de TEcole de droit pour faire un voyage en Suisse ; il che-* minait à pied , pour pouvoir se livrer à son goût pour le dessin. II était ravi de tout ce qu'il avait vu; il alla chercher son portefeuille, et il nous montra quelques

esquisses qui indiquent un talent déjà exercé.

Ce matin, j^ai visité les vastes dépendances du couvent, j^ai parcouru la maison et ses longs corridors ; c'est grande fête 9 la foule remplit la place et se rend à réglise y la grosse cloche retentit jusque dans les rochers , j^entends d'ici les chants des prêtres et les voix pures des enfants de chœur. Cette pompe mona* cale au sein des Alpes , dans une vallée peuplée de bergers , la réunion de pèlerins si éloignés, me laisseront de frappants souvenirs.

•wa»«^««w

âô

Schwitz , 29 jaitf ^

Avant-hier, le cocher voulut s'arrêter à Rothenthurm pour faire rafraîchir ses chevaux ; apprenant que le champ de bataille de Morgarten n'était pas éloigné, je m'y acheminai , commandant à Tauberge le dîner pour mon retour. Le champ de bataille est un vallon tapissé de verdure sur les bords du petit lac Egheri; rien de plus paisible que cette plaine dans laquelle je mfe suis représenté le duc Léopold cherchant à pénétrer à la télé de vingt mille hommes, et où dans ce moment je ne découvrais pas un être vivant.

A mon retour à Rotenihurm , l'hôtesse m'a demandé si je voulais dîner avec M.

le général Odermatt d'Altorf et sa fille , qui arrivaient à pied d'EinsiedeIn ; c'était

mes amis de la veille que fai été charmé de retrouver.

A table , on a parlé du jeune peintre»

Vos compatriotes sont aimables, m'a dit le général ; j^étais sûr que la remarque d'un vieillard ne serait pas mal reçue d'uB Français bien né. Je Fai remercié du compliment qu'il voulait me faire , mais^ ai-je dit, je ne dois pas Taccepter ; je suis Suisse, quoique je connaisse encore bien peu mon pays. I\ ont paru étonnés. Je suis même , ai-je ajouté , officier dans la garde. Ma vocation m'a mérité l'attention du général ; dans le cours de la conversation j'ai été appelé à dire mon grade et le poip de mon régiment. M.

Qdermatt me regardait avec une attention marquée; je voyais ses yeux se porter sans cesse sur moi. Monsieur, m'at*il dit, me permettriez-vous de vous adresser une question indiscrète peutêtre? n'est-ce pas à M. Henri Reynold que j'ai rhonneur de parler? Sur ma réponse.

3 se lève, vient à moi, me serre amicale* ment la main. Ne reconnaissez-vous pas une ancienne connaissance? nous nous sommes vus une fois, regardez-moi bien.

Pétais muet d^étonnement, je Texaminais en vain; sa fille aussi surprise que moi souriait. Paî servi en France , dit le général en reprenant sa place; comme vous, monsieur, j^ai été capitaine dans la garde; fallais alors quelquefois dans la maison de monsieur votre père qui voulait bien accueillir un compatriote ; madame votre mère était d^une société charmante et qui m^a été précieuse dans les dernières années de mon séjour à Paris. Un jourj^allai kl voir; on me dit qu'elle était accouchée, je revins quelque temps après pour la féliciter; on vous amena au salon dans ' votre berceau; depuis lors nous ne nous sommes pas revus. Tous voyez, monsieur, que notre connaissance date de loin, et que vous avez pu ne pas me reconnaître.

M. Odermatt ignorait la mort de mon père; il s^exprima sur son compie avec on intérêt qui nie toucha. Monsieur votre père, me dit-il, me procura avec une grande bonté les moyens de sortir de France lorsque j^y étais proscrit et en danger ; dès que je fus en sAreté je lui écrivis ; M™* Reynold me répondit. Sa lettre peignait Fborreur des scènes qui se passaient à Paris , elle me parlait de vous ; je ne doutais pas alors de la re-^ voir , les circonstances en ont décidé autrement.

Quelle singulière rencontre , cher Arnold! trouver dans ce pays si reculé quelqu'un qui a connu mes parents, quf les aimait, qui a du plaisir à en parler , j'ai senti un grand attrait pour cet excellent vieillard qui en a conservé un souvenir si touchant, et j'ai parlé devant lui et devant sa fille de ma position, de mes projets , de mes sentiments avec un abandon que souvent on n'a pas avec d'an-

ciennes relaiions. Oui, dit le général, c^est bien là le regard de madame votre mère, c'est Pexpression de sa physiono-^ mie ; je crois la voir lorsque je lui dis adieu pour la dernière fois. Ah! mon* sieur, que de choses se sont passées depuis ; mais, a-t-il ajouté en me serrant la main , votre père avait raison quand il vous conseillait de ne pas quitter le service; plus ces gens qui se nomment libéraux, et qui, selon moi , ne sont que des révolutionnaires , attaquent les Suisses , plus on doit être persuadé que ceux-ci sont nécessaires; croyez'-en un vétéran qui a vu une révolution sanglante et qui voudrait pouvoir encore offrir au roi le secours de son épée«

Le général étant un peu fatigué se décida à passer la nuit à Rothenthurm ; j'au* rais voulu le conduire à Schwitz , mais je compris qu'il était contraire au but dans lequel ils faisaient tous les deux cette course , de ne pas l'achever à pied ;

je demandai la permission de passer la fin du jour avec eux et de les accompagner le lendemain.

A Schwiiz, je me suis séparé du général et de sa fille ; ils allaient loger chez un de leurs amis qui les attendait. Nous nous reverrons demain, m^a dit M. Odermalt; mais puisque vous aimez la Suisse, je ne vous laisserai point partir que vous n'ayez pfis rengagement de venir demeurer quelques jours dans notre retraite d'Altorf ; le pays est pauvre, et notre canton est moins riant que celui de Schwitz; cependant j'espère que vous pourrez y passer quelque temps sans ennui.

Dans deux jours , la Diète s'ouvre à Lucerne et je vous engage à y assister; mais ensuite, promettez-moi de ne pas oublier un ami de monsieur votre père , qui aura grand plaisir à vous recevoir dans ses montagnes. J'acceptai avec empressement une invitation qui me promettait im agréable épisode dans mon voyage.

Le soir , en suivant un sentier tracé au milieu des jardins el des vergers , je me suis élevé sur les bases du Mitlen. De ces rochers menaçants, qui dominent Scbwitz jusqu'au vallon qui Tentoure, Tœil passe par une suite d^aspects sauvages et se repose enfin sur le tableau riant qu'offrent les cabanes, les chapelles , les maisons de campagne et les maisons de la villeitCes demeurçs inspirent un sentiment de respect par les noms qu^elIes rappellent et par le souvenir d^une liberté si long- temps conservée.

De toutes les capitales du monde, Schwitz est sans doute \^ plus rjante et la plus champêtre. Les rayons du soleil détournés et brisés par tant de sommités produisaient de beaux effets sur les lacs, dans les vallées et les montagnes, tour à tour éclairés et dans Tonibrë ; il régnait partout une tranquillité remarquable; les cloches des chapelles se faisaient entendre à différents éloignemeuts ; peu à peu

le soleil disparut et je n^eutendis plus que le bruit de la.Muotta.

Ce malin , un mousieur est venu chez moi: Je m^appelle Âberg, mVt-il.dit; j'ai le bonheur de loger M. et M"** Odermatt; je sais, monsieur, que vous les connaissez, et je vous prie de nous faire le plaisir de déjeuner avec eux. Ce n'est que hier au soir que M"*^ Madeleine nous a parlé de Taimable compagnon qu'ils avaient eu dans leur route ; j'ai eu du regret de ne Tavoir pas su plus tôt; je vous aurais prié de venir passer la journée avec eux. J'ai accepté une offre aussi agréable , et j'ai suivi M. Aberg.

L'intérieur de la maison m'a frappé ; une des faces est percée en entier de petites fenêtres très-rapprochées ; au centre sont peintes sur verre les armoiries de la famille ; le soleil , qui dardait sur ces vitraux, en faisait ressortir les vives couleurs et, les détails gothiques; une image de la Vierge et. quelques gravures

représeotani des scènes de Thistoire suisse occupenl un autre côté de la chambre ; dans le fond, un grand poële s'élève jusqu^au plafond ; une arbalète , des carabines , des cornes de chamois et de bouquetins , suspendues le long de la paroi, annoncent les goûts du maître de la maison. M""*^ Aberg la mère faisait les honneurs du déjeûner ; sa coiffure était formée de deux bandes de gaze hautes et fortement en^pesées, placées sur ses cheveux et descendant du front jusqu^au cou avec la forme d'un cimier; du milieu de ces bandes s'élevaient des fleurs artificielles. Celle dame, malgré son âge , a beaucoup d'activité , quoiqu'elle ne manquât pas de domestiques ; elle allait , venait, et servait elle-même ses convives, sans que ceux-ci le trouvassent extraordinaire.

En sortant de chez M. Aberg , j'ai accompagné M. et M"*^ Odermatt à Brunnen, oii ils devaient s'embarquer; Brun*-

nen est un joli village de pécheurs sur les bords du lac , qui vient en mouiller les premières maisons ; la surface était unie comme une glace et les rivages se réfléchissaient dans les eaux; vis-à-vis on voit la hauteur du Grûlli où les conjurés suisses se rassemblèrent ; à gauche , les hauts rochers derrière lesquels est bâtie la chapelle de Guillaume Tell.

Le port de Brunnen est rempli de bateaux prêts à transporter les passagers ; celui de M. Odermait a été bientôt à flot ; j'ai dit adieu aux voyageurs ; je ne pouvais croire que je ne les connusse que depuis deux jours; ils me semblaient d^anciens amis. De la jetée j'ai suivi aussi long-temps que j'ai pu le bateau s'avançant dans cette magnifique baie ; les navigateurs me faisaient encore de loin des signes; ils ont disparu enfin derrière un rocher, et je n'ai plus vu que la trace de l'embarcation; je suis revenu à Tauberge; je voulais rester encore un jour à

Scbwilz ; mais je me suis trouvé bien seul ; je t'ai écrit cette longue lettre; maintenant je me décide à partir pour Lucerne.

Triste condition des voyageurs ; on rencontre d'aimables compagnons, on s^attache à eux et bientôt il faut les quitter.

SI

Ktisnacb, 10 juillet.

AUX scènes riantes ei paisibles du can-^ ton de Schwitz a succédé Fagiiation d^une réunion politique. Tai vu briller à Lucerne le luxe de la représentation suisse.

Des voilures à quatre chevaux attelés à longs traits , précédées d^un huissier à cheval , laissant flotter son manteau aux couleurs de son canton , signalent Farrivée de chaque députation. J^ai dû à M. Odermatt, qui m'avait donné une lettre pour un magistrat de Lucerne/de voir la cérémonie de Tinstallation de la Diète dans la belle Eglise des Jésuites sur les bords de ia Reuss.

L'arsenal de la ville renferme d'anciennes armures et des trophées de diffîérenls siècles ; on y voit la cotte de maille de l'archiduc L^opold tué à Sempach y

la bannière encore leinie du sang de IV voyer Gundoldingen qui commandail les confédérés , des cuirasses conquises sur les Bourguignons, des drapeaux bénis par le pape et envoyés par lui aux Suisses, des vilraux colorés représeuiant lés armoiries des villes du canton.

Je me suis promené long-temps dans cette salle, où dorment ces trophées silencieux et couverts de poussière , ces armures qui ont brillé dans les batailles , restées depuis des siècles dans Tombre ; ces bannières qui ont flotté au-dessus des forêts de lances aux acclamations des combattants , et que le moindre soufile ne vient plus agiter.

Je croyais trouver dans la foule rassemblée à Lucerne quelques-uns de nos camarades ; je cherchais parmi ces sages conseillers d^un peuple républicain un ancien otiicier du régiment, mais en vain ; cette rencontre je Pai faite ailleurs.

Le lac à Lucerne est d'un aspect moins

sévère qa^à BrunneD ; l«s rives sont couvertes de maisons de campagne, de villages tle pécheurs ; les habitanls com^ muniqoent entre enx par eau ; la navi-^ gation est animée. Uœil cherche à péné^ trerdans ces baies profondes qui s'ouvrent tout à coup ei forment un lac nouveau.

De Standstad , où j'ai débarqué , je suis allé à Stanz, capitale du bas UnderwaU den ; les voitures sont inconnues dans ce canton; des seniiers unis comme ceux d'un parc traversent de beaux vergers ; souvent une légère clôture forme le chemin, et une petite porte s'ouvre pour laisser passer |e voyageur.

Je partis de Stanz pour aller à Sarnen, capitale du haut Underwalden ; il faisait très-^haud; je vis à droite du chemin une petite ferme si agréablement située, que j'eus envie d'aller m'y çeposer en faisant la conversation avec un paysan qui fumait sa pipe sous ravatit-toil de la mai»

son ; je montai le sentier qui, en serpei^

tani, conduit à la cabane ; cet homme me regardait avec attention; je m^approche ^ je lui adresse une question : Oui , mon lieutenant, répond celui-ci en français, ôtant sa pipe d^une main et portant Tau-* tre à son front pour faire le salut militaire , et je reconnus Jacob Kernn, ancien sergent de ma compagnie, avec lequel j^ai fait les dernières campagnes de Na-> poléon.

J^eus un grand plaisir à retrouver ce brave que je m^attendais si peu à voir; il me fit les honneurs de sa maison avec beaucoup de cordialité ; malgré mes in-»

stances « toute la famille fut à Tinsiant en mouvement; on envoya les enfants chercher des œufs et de la crème , et M'"'' Kernn, grande et belle paysanne de PUnderwalden , mit sur le feu sa casserole remplie de pommes de terre. Fidèle observateur de rétiquette militaire , Kernn voulait me servir seul; je déclarai que je ne me mettrais pas à table, si je n^y

tèliais enire lui et sa femme ; deint eiifàùts iaux joues vermeilles , frappés de ces apprêts inusités, me regardaient avec étonnement; près de là un petit nourrisson dormait dans son berceau ; j^avais à me défendre des excessives politesses de mon hôte ; dans sa joie , il but à la santé de notre colonel, du capitaine Weber; à chaque nouveau nom, jusqu'aux moindres soldats, nouvelles rasades.

Je voulus enfin partir ; Kernn ne Tentendait pas ainsi. Vous ne serez pas aussi bien ici que dans une bonne auberge; mais accordez-moi , je vous en supplie, le bonheur de loger mon officier; bah, vous aurez été quelquefois plus mal couché. Dans le fait, le plaisir que nous avions à nous revoir était bien réciproque ; je jouissais de cette confraternité qu'une vie aventureuse , une alternative de biens et de maux établit entre officier ei soldat. Kernn est un homme de léte j ei comme sergent il a rendu de bons ser<

vices; nou$ récapitulâmes nos campa-gnes; nous parlâmes Moscou, la Bérésina, Yilna. Il faisait chaud là-bas, s^é' criail-il de (emps eu lemps; nous n^aurions pas cru dans ce moment nous retrouver tranquillement buvant un coup dans l'Obwâld ; heureusement que le bou" let qui devait nous emporter tous deux n'était pas encore fondu. Je voulais lui parler de sa position, de son genre de vie depuis quil élait rentré dans ses foyers ; mais il était entraîné par ses souvenirs mifiiaires, et il ne pouvait s'oc-* cuper d'autre chose. Tenez , mon lieutenant, non : pardon, capitaine, rien ne me manque ; j^ai une brave femme , des enfants, un joli domaine; croiriez-vous* que dans les premiers temps surtout , il me prenait un ennui ; j'avais besoin de parler de tout cela; je -descendais à Stanz, chez Yorig; lui aussi a porté Tha-^ bit rouge ; je me rappelle de Tavoir va une fois coiiché dans un fossé, si fatigué

qu'il ne voulait plus bouger ; il me fallut le faire marcher à grands coups de crosse ; il nia pa& oublié ce service. Mais vous ne buvez plus , lieutenant ; à votre santé , à celle de nos camarades vivants ou morts, et à rbeureuse journée qui vous a amené ici. Pouvais-je espérer qu'un de nos braves officiers vtnt loger chez moi, continuait le sergent, que tant de santés rendaient toujours plti5; expanfrif; j'aurais donné ma plus belle vache pour le bonheur de vous: voir ici.

Nous passâmes une soirée charmante, assis devant: la maison , fumant une pipe, qui déjà nous rappelait les longues mai^ cfaes et les nuits pluvieuses où Ton cherchait taus les moyens de se réchauffer et d'abréger le temps; nous parlâmes de la mort die nos compagnons, à laquelle, dans le temps, on n'avait pu donner que peu d'attention, de toutes ces misèr€s> qui quelquefois paraissent des soDgesk^Je me transportais si vivement à

Page 1