SIS
celte époque , que je croyais voir les îm*menses plaines couvertes de neige de la Russie et de la Pologne, les noirs débris d^un village brûlé à perle de vue , cette nature si triste , cette lugubre atmos^ phère , ces nuées de corneilles qui nous suivaient , la confusion d'une armée débandée; puis*^ regardant autour de moi, je me trouvais au centre de THelvétie ; je voyais un vallon paisible entouré de bois^ un torrent dans le fond , un léger pont pour le traverser , à côté une petite cha^ pelle , des granges , des clôtures , de temps en temps la cloche d^un troupeau ; quel calme, quelle paix, quel bonheur!
Nous partîmes le lendemain pour Sarnen , car Eernn avait juré que tant que je serais dans cette partie de TUnder-^ walden , je ne logerais pas dans une au-^ tre maison que la sienne, et que je n'aurais pas un autre guide que lui. J'ai pu ache^ ter une parure du pays pour M"' Eernn ; elle avait préparé an dîner avec plus d'ap-^
préls encore que la veille ; elle avait in« vite le curé; en arrivant, je donnai quel-^ ques bagatelles aux enfants. Ce n'est rien encore , a dit Eernn ; Yerèna , le lieute- .nant ne t'a pas oubliée; ceci est-il beau?
c'est beaucoup trop beau pour nous ; il faudra la voir le jour de la saint Nicolas.
Je suis enfin parti; le fidèle sergent m'a accompagné à Sianzstadt; nous nous sommes embarqués pour Weggis ; nous avons monté ensemble le Rigi. De cette montagne, on découvre, dit-on, les deux tiers de la Suisse; mais je suis un peu fatigué de mes courses , je te raconterai celle-ci une autre fois ; demain je pars pour Zug. Je suis impatient d'aller à Altorf, de revoir ce bon général et la charmante pénitente d'EinsiedIen.
-fa^
Altorf.
Qu il esl agréable , mon cher Arnold ^ lorsqu'on est loin de chez soi, qu'on s^est irouvé dans la foule, inconnu à tout le monde, de revoir des amis ; jusqu'à présent je n'avais pour communiquer mes impressions que mon domestique, hom^ me fidèle et affectionné, mais peu fait pour les voyages pittoresques , qui compare tout ce qu'il voit avec Paris, et qui ne comprend pas pourquoi la Suisse est différente de la France. Maintenant me voici établi chez M. Odermatt ; j'ai été reçu avec une bonté qui me fait penser qu'on a réellement du plaisir à me voir.
M""" Madeleine m'a interrogé sur ce que j'avais fait depuis que je les avais quittés, avec un intérêt , une amitié , une simplicité qui m'ont touché. On avait suivi ma
roule, OD m'attendait depuis quelques jours, ei moi qui avais allongé ma route dans la crainte d^arriver trop tôt !
M. Odermatt est âfgé de pins de soixante et dix ans; il n'en avait pas quinze quand il entra au serviee de France. Ses parents, qui n'avaient que lui d'enfant, désirant le marier, l'engagèrent ensuite à renoncer à sa vocation; il revint à Âltorf; mais, ayant eu le malheur de perdre sa femme, il redemanda du service et devint capitaine dans la garde, grade,^ tu le sais, plus élevé alors qu'il ne l'est aujourd'hui ; la fermentation qui précéda la révolution ^ commençait sourdement en France. D'un caractère ferme et ayant des opinions très- prononcées , il manifesta dans toutes les occasions son dévouement au roi et aux anciens principes; la cour savait qu'elle pouvait compter sur lui; il chercha tous les moyens de lui en donner des preuves. M. Odermatt a souvent regretté d avoir été éloigné lors de la journée du
10 août ; mais dès qu'il vit la monarchie perdue, il courui joindre Tarmée de Condé, et il ne la quitta pas tant qu'il crut pouvoir faire quelque chose pour la maison de Bourbon. Ce ne fut que lorsque toute espérance fut perdue qu'il revint à Altorf; là, des chagrins d'un autre genre Tattendaient ; le canton fut le théâtre de la guerre entre les Français et les Russes , et réduit à la dernière misère ; à peu près dans le même temps, un horrible incendie , dont on attribua la cause à des dissentiments politiques, détruisit presque entièrement la ville.
Quoique désespérant de voir rétablie la famille qu'il avait si fidèlement servie, M. Odermatt ne demanda rien aux différents gouvernements qui se succédèrent en France , et qu'il regarde tous comme également illégitimes. Les événements de 1814 le ramenèrent à Paris. Cet ancien serviteur reçut Taccueil qu'il méritait ; le roi lui accorda le grade de maréchal de
camp ei le cordon de commandeur de Saint-Louis. Le général s'était remarié en 1798; sa famille maintenant est réduite à M""^ Madeleine , quMt a eue de sa seconde femme, et aux quatre enfants de sa première fille , M*"' Letter , qu'il a eu aussi le malheur de perdre ; Tainé est sous-lientenànt dans la garde.
M. Odermait, dans sa retraite, n'a point perdu de vue les événements politiques; il les suit avec un grand intérêt, mais il les juge encore de la même manière qu'en 1 792 ; on retrouve chez lui des expressions qui étonnent, et des opt* nions qui sont celles du siècle dernier.
Une pension de quatre mille francs qu'il reçoit de la France Ta mis dans une po-> sition aisée; d'anciens camarades viennent quelquefois le voir de Schwitz et de Lucerne , et il accueille volontiers les voyageurs qui lui sont recommandés; li n'a point introduit dans sa maison une îmiiation des mœurs étrangères, qui blés-
serait ses compatriotes. Après le déjeûner , il va avec sa fille à la messe ; au retour , il s^occupe de la lecture des papiers , et de recherches sur la Suisse militaire; il est à la suite de la composition des régiments capitules; il prend des notes sur tout ce qui les concerne; ce n^est pas sans un sentiment de vanité que j'ai vu que mon nom avait passé les montagnes et était parvenu avant moi dans cette maison. M. Cklermatt m^a lu Tartîde qui me concerne , fait avec l'exactitude que j'eusse pu y mettre moi-même ; il ma communiqué des morceaux de son travail , et il a rempli sous ma dictée des lacunes qui attendaient des renseignements.
Le général est grand et maigre ; il a des traits fortement prononcés; à son costume soigné, à sa taille droite, on reconnaît à l'instant un ancien militaire ; la coupe de son habit , sa coiffure , sont celles du temps de Louis XV. Il a un
domestique qui a servi dans sa campagnie, et qui a conservé le ton de subordination d'un soldat; il ne lui échappe pas une réponse, pas un monosyllabe, sans cpie le mot mon général ne vienne s'y joindre.
La maison aurait un aspect sérieux et un peu trop militaire , sans les grâces et la gatlé de M"' Odermatt; elle a le pouvoir de changer la physionomie habituellement grave de son père et de le faire sourire. Elle a passé deux ans à Fribourg, et en a rapporté des connaissances qu'elle n'aurait pu acquérir ici ; elle est un peu musicienne et a une voix charmante ; elle parle Fallemand, l'italien, et fort bien le français , qui est la langue habituelle du général. M"*" Odermatt s'occupe aussi de Téducalion de ses petites nièces, auxquelles elle lient lieu de mère ; elle dirige la maison de son père, qui la consuke toujours et agit ordinairement d!après ses directions , excepté pour la politique et le détail des régiments.
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meot auprès de M^^^ Odermati , ses soins pour son père , laissent deviner ses sentiments ; il a tonte la timidité et la crainte de déplaire dW homme fort amoureux.
M^'^ Madeleine n'en parait point embarrassée ; elle le reçoit avec la manière simple et naturelle qu'elle met à tout ce qu'elle fait.
Altorf, 19 juillet.
Nous avons fait quelques promenades dans les environs. Nous sommes allés aux ruines d'Altinghausen , ancienne demeure des seigneurs de ce nom , dont la famille était populaire dans le pays.
Voyez , me dit M. Odermati , ces traces de fumée qui noircissent les murs ei qu'on croirait dues aux feux des pâtres; «e sont les restes des bivouacs; j'ai vu des Russes et des Cosaques campés ici ; des femmes Tarlares y ont suspendu leurs vêlements, et les cris des rondes ont ^ng-temps troublé la tranquillité de nos vallées.
Nous vînmes sur une hauteur qui n'est pas loin, lorsqu'on annonça que la grande armée russe de Suwarow arrivait d'Italie par le Saint-Gothard , pour opérer sa
jonclîon avec celle de Korsakow. La retraite des corps français, qui s^éiaient battus à Hospital et qui avaient défendu la position du Pont-du-Diable , nous ap-* prit le débordement de ces torrents d'hommes du Nord , que le sourd retentissement de Tartillerie dans la montagne annonçait depuis deux jours.
Aussi loin que Toeil pouvait atteindre , on voyait des lignes de soldats ; bientôt la vallée entière d^Âltorf n^est plus qu'un camp; fantassins, cavaliers, artillerie, convois , Autrichiens , Russes, trouvent à peine assez d'espace; les habitants disparaissent devant la multitude d'étrangers, et nous ne sommes plus rien sur notre propre sol. Le soir, les feux de tant de camps brillent le long de la route, sur les collines où sont les postes détachés, et s'étendent comme une ligne le long de la montagne, tandis que ceux des Français éclairent les bords du lac.
Nous passâmes deux jours dans une
agilalîon el an tumulte ÎDexprimables , craignant à chaque instant de devenir le champ de bataille des deux armées; mais ie général russe , contraint de quitter un pays sans ressource , se décida à se jeter dans les gorges du Schaken-Thai, oii il eut beaucoup à souffrir.
Ce fut un des derniers actes de la sanglante tragédie qui désolait notre patrie; il en était temps. Oublions ces souvenirs sur lesquels je vous ai trop long-temps arrêté ; Dieu nous a accordé la paix, sa* chons en jouir.
M"® Odermatt avait fait préparer un petit repas près de ces ruines ; M. le landammann Letter, ses deux filles, M. Dettlig, sont venus nous joindre; la table était dressée dans une prairie , à côté de la cabane d^un paysan membre du Grand Conseil ; on avait grand soin de donner à ce magistrat champêtre et républicain son titre; il se promenait autour de sa demeure dans le simple costume de berger,
et cependant avec un air qui indiquait le sentiment de sa dignité; il nous toucha la main avec bienveillance, et nous dit :
Disposez de tout ce qui m^apparlient , et ne faites nullement aiicniion à moi. Il nous quitta pour aller traire sa vache*
Le soir, nous reprîmes le chemin d'Altorf. M. Dettlig s'était placé à table à côté de M""^ Odermatt ; il lui donnait le bras en revenant; ils s'entretenaient à voix basse; je lui enviais ces moments heureux où l'on cherche à plaire, où Ton espère avoir réussi , où un seul mot comble de joie. Pour ne pas interrompre leur bonheur, je me tenais à l'écart, lorsque M"* Odermatt m'appela pour me montrer la place où s'assemble la Landsgemeinde; c'est une prairie au pied d'uu banc de rochers. Chaque année , le premier dimanche de mai , quelque temps qu'il fasse, le cortège part de la Maisonde-Yille ; viennent d abord les membres du Petit Conseil , vêtus de noir, en man-
tesux et bas de soie, avec de longues épées , munies sur des chevaux dont les crins sont tressés avec des rubans noirs et jaunes. Des hommes vêtus de l'antique costume suisse , avec de larp;es hauide-chausses aux deux couleurs du canton 5 portent ces cornes d'Uri dont le son répandit, dit-on, l'effroi dans le cœur de Charles-le-Téméraire à la bataille de Nancy. Le peuple suit à quelque ^htance. On se rend dans le vallon ; les femmes, les enfants, les étrangers , se placent sur la hauteur ; tout citoyen âgé de plus de dix>huit ans a droit de prendre part aux délibérations. Le landammann prend la parole ; il remercie le peuple de la confiance qu'il lui a témoignée, et lui rend compte de son administration.
Ce ne doit pas être une tâche facile que d'être magistrat dans ces petites démocraties ; les chefs ont à ménager leurs administrés qui répugnent à tout changement; d'un autre côté, ils ont à remplir
des obligations fédérales. Le peuple s'étonne qu^il y ail quelque chose à changer à ce qui a été fait du temps de Guillaume Tell; la proposition seule d'établir un impôt causerait un mouvement. Quand on parle d'une entreprise utile au pays , les paysans disent à leurs magistrats : Faites comme vous Tentendrez , mais ne nous demandez pas d'argent.
25 juillet
Cest aujourd'hui la fête du patron d^AIlorf : ce matin , on s'est rendu à la cathédrale , nouvel édifice qui a remplacé celui qui fut consumé il y a quelques années. Les églises, dans les petits cantons, sont belles et richement décorées, il y a ici une suite de places réservées aux familles distinguées du pays; elles sont ornées d^armoiries, distinction à laquelle on parait tenir beaucoup , car dans les cimetières, dans les maisons, partout on voit des écussons.
Au sortir de la messe, on a formé une procession qui s'est dirigée vers une cha* pelle dans la montagne ; les prêtres étaient suivis de toute la population ; au mklieu des vêtements brunâtres des paysans , on voyait quelques uniformes rouges, et
même rhabit des gardes avant le 10 aoâl; M"* Odermail, couverte d^un voile blanc, était confondue avec les filles du canton.
Le long cortège ondoyait sur la pente de la montagne, au bruit des cloches et des chants graves et mesurés qui se perdaient dans l'éloignement ; il traversait les champs de blé , les prairies , et disparaissait derrière les bois ; il s^arrétait sur un rocher , devant une fontaine , ou une croix ornée de fleurs ; on s'agenouillait, un capucin prononçait quelques phrases de dévotion, et les chants annonçaient que la troupe se remettait en marche.
La procession finie, on n*a plus pensé qu'à se divertir; les tirs à la carabine et à l'arbalète ont commencé. Les paysans des parties les plus reculées étaient venus à Altorf , ainsi que des habitants des deux cantons voisins, il y avait même des curieux de Lucerne et des membres de la Diète.
La maison de M. Odermati était remplie (le parenis ei d amis. Depuis deux jours on faisait de grands préparatifs, on avait dressé une longue table qui suffisait à peine; j'aurais voulu aider M"* Odermalt a faire les honneurs, mais il est reçu ici que les peines du ménage sont le partage des femmes , ei je m^étonnais de voir M. Detilig gravement et imperturbablement assis, tandis que Madeleine allait et venait sans cesse. Ce n'est qu^à la fin , qu'elle a consenti à se reposer :
Venez auprès de moi, m'a-t-elle dit, puisque je n'ai pu réussir à vous faire asseoir, nous dînerons ensemble.
Peu de temps après, on a annoncé que les bateliers voulaient partir, et la foule s'est précipitée sur la route de Flùelen ; hommes, femmes, prêtres, magistrats, se sont entassés sur deux barques de Brunnen. Dans le nombre des bateaux, j'en ai distingué un si petit qu'il no pouvait cofilenir que deux personnes. Un jeune
homme et une jeune fille s^y sont jetés, ce sont deux époux que j^avais vus chez le général. Dans ce pays, les jeunes gens passent souvent plusieurs années fiancés ; le manque de fortune n^empéche pas un mariage , on attend d'en avoir. Uépoux habite en Italie , où il travaille dans une maison de commerce; il revient quel-* quefois dans son pays. C^est lui qui con<* duisait la nacelle ; ils étaient déjà éloi-* gnés, légèrement ballotés par les flots 9 tandis que les grands bateaux retentissaient des cris de ceux qui s'appelaient, du bruit des chaînes, et de la manœuvre embarrassée par tant d'aifiuence. Le vent était favorable ; on a déployé les voiles en sortant du port, et la flotte a dis-* paru.
En revenant à Altorf , ]'ai cru m^aper-' cevoir que M. Dettlig était mécontent ei prenait un air boudeur; lui, toujours empressé à s'emparer du bras de M"* Odermatt , marchait à Fécart ; je me soi»
présenté pour le remplacer ; elle a posé son bras sur le mien ; un instant après elle Ta retiré , disant que la route la forçait à aller seule. Elle paraissait occupée de M. Deillig ; elle lui a adressé la pa* rôle d^une manière aimable 9 mais les avances de cette charmante personne n^ont pas eu grand succès sur ce cœur inflexible.
■ h II J ri ifiiMi
29 juillet.
Le canton d'UrI est placé contre la dernière limite de rochers et de glaces qui séparent la Suisse de riialie; il est entouré de tous côtés de hautes montagnes ; pour y parvenir , même de la Suisse, il faut traverser des passages longs et fatigants; le lac seul offre une communication facile; mais le bras qui s^éiend de Brunnen à Fluelen est souvent dangereux; il est bordé de rochers à pic qui ne permettent pas de débarquer lorsqu^on est surpris parles orages subits auxquels cette partie est exposée. Dès qu^un vent du sud nommé leFœne souffle, les bateaux se retirent eu hâte, et le courrier dltalie est obligé de prendre la route longue et pénible de terre. A l'extrémité
de la vallée, sur les limiles des cantons des Grisons , Tessin et Valais , sont entassés d^immenses glaciers, réservoirs de TAar, de la Reuss, el de trois des plus grands fleuves de l'Europe, le Rhin, le Rhône, el le Tessin, qui, après avoir arrosé la Suisse ei traversé ses lacs, vont par la France , l'Allemagne et l'Italie , se jeter dans des mers fort éloignées.
Le canton d'Uri, ainsi isolé et dominé par de grandes montagnes, a, en général, un aspect sévère ; on n'y voit pas les sites rianls de l'Underwald et de Schwilz; cependant on pressent dans les parties basses de la vallée le climat du midi; la végétation y est plus hâtive que dans les cantons voisins ; les productions sont celles d'un pays méridional ; il semble mémç que dans la construction des bâtiments on se ressente des rapports avec l'Italie; Altorf donne plus l'idée de ville que les chefs-lieux de l'Underwald ; les maisons sont régulièrement bâties et ornées de
est
balcons; plusieurs appartements sont peints à fresque , et les traits de Phis-^ toire de Guillaume Tell en décorent les parois.
^ancienne demeure de la famille Odermatjt , qui fut épargnée lors de Tincendie^ est une des plus belles du canton ; la façade est décorée de l'écusson de leurs armes , elle est entourée d^un jardin à Tancienne mode, où Ton voit un jetd'eau, des charmilles et des ifs taillés en formes régulières; mais, au-delà, Fœil se dédommage en pénétrant dans de beaux vergers qui s^étendent jusqu^à la Reuss*
Uintérieur de la maison a aussi quelque chose d^italien ; elle a un vestibule et un bel escalier ; dans le haut , un salon qu^on n^ouvre que dans les occasions rares , orné , comme ils Tétaient il y a cinquante ans, de baguettes dorées et de sculptures. On voit dans une salle da bas quelques tableaux noirs , qu^on dit
de récole milanaise , et une réunion de portraits de famille; Tun d^eux est la figure d'un guerrier couvert d'une cui-^ rasse , c^est un Odermait qui fut tué dans les guerres d'Italie.
On y voit aussi les portraits d^officiers qui ont servi en France et à Naples , un landammann du canton qui fut envoyé à Paris en députation sous le règne du ré- , gent , un abbé prince d'EinsiedeIn , dans sa robe noire , avec sa croix d'or. Chacun de ces individus a son histoire 9 que M. Odermatt faisait en peu de mots.
M"' Madeleine prétendit que lors de sa naissance , toute la famille désirait un fils et qu'elle fut fort mal reçue ; son père lui frappa sur la joue en souriant d'un air qui indiquait qu'il n'avait pas conservé de rancune.
J'étais bien éloigné de semblables peD-> sées, me dit-il, et je plaignais le pauvre enfant qui venait habiter un pays aussi malheureux que le nôtre ; le jour même
de sa naissance , la maison était remplie par les troupes de la république française ; leurs cris effrayaient ma femme ; ils voulaient des vivres et du vin quil m^étail impossible de leur donner, et ils menaçaient de mettre le feu à notre habitation ; je m'adresse à Tofficier , qui ne m'écoule pas ; je m'emporte ; il me répond avec grossièreté , et enfin , pour argument décisif, il ordonne à ses gens de me conduire au quariier-général, pour y être retenu comme un homme dangereux et un contre-révolutionnaire. On m'avait déjà saisi, lorsqu'un jeune sergent de la figure la plus douce , s'écrie qu'il ne permettra pas une semblable indignité qui les déshonorerait ; les soldats qui devaient me conduire se dispersent et posent leurs armes en dépit de Pofficier , qui, sans contredit , était le moins policé de sa troupe, et qui n'exerçait sur elle qu'une autoriié douteuse.
Ici , comme dans tous ces petits Etat»
démocratiques , avec une complète égalité de droits , il y a une division bien tranchée de classes : les messieurs et les paysans. La première se compose de tous ceux que leur fortune , leur éducation , leur nom , sortent de la masse du peuple ; les relations entre ces deux classes sont faciles , d'un côté un respect qui a des formes simples et bienveillantes, et de Tauire beaucoup de cordialité. M.
Odermatt, qui flatte Tamour-propre de ses compatriotes, jouit d^nne grande considération; il n^estpas un homme du pays qui ne le connaisse et ne le salue afl^ectueusement : lui , arrête les paysans leur touche la main et s^enlretient avec eux. M"* Madeleine est fort aimée ; elle s'occupe d'un grand nombre de familles pauvres ^ soigne les malades , et rend mille services.
Le sort des paysans me parait préférable à celui de la classe supérieure; ils jouissent avec orgueil du sentiment de
leurs droits, tandis qu^il ne serait pas exact de dire que la première classe soît dans une complète indépendance; elle est forcée d^accepter le fardeau des places souvent difficiles, et dont rien ne peut exempter. Vous devez nous gouverner^ lui dit le peuple, mais selon notre plaisir ; car , quoique les premiers postes puissent être remplis par les paysans , ils ont le bon sens de les conBer toujours aux hommes les plus capables.
Il y a à Altorf peu de ressource pour ^ les messieurs ; les jeunes gens s^éloignent presque tous ; ils cherchent des places dWficiers , ou vont apprendre le commerce. Les hommes qui ne sont pas sortis du canton sont un peu sauvages ; les femmes me paraissent supérieures, un instinct naturel leur tient lieu de Fapprentissage de la société ; je ne parle pas de M"*^ Odermatt , qui serait partout bien placée , et dont les manières simples et pleines d'attrait ont encore plus de prix
dans cette sauvage contrée. Si j^avais un reproche à lui faire, ce serait d^avoir trop de défiance d^elle-méme, de parler de son pays avec trop de modestie. Il est naturel qu^à son âge, entendant souvent parler de pays riches et fort civilisés , elle pense que le bonheur est attaché au mouvement et à Téclat; elle donnerait, je crois , quelques faits d'armes de ses ancêtres pour un peu plus d'entrain chez leurs descendants ; quoique heureuse et répandant le bonheur autour d'elle , elle aurait un désir vague de connaître ces contrées dont elle se fait sans doute un .tableau trop séduisant; elle ne me sem* ble pas assez fière d'être la concitoyenne des premiers héros de la Suisse et d'habiter Tancienne terre de la liberté.
16 août.
Me voici de retour à Allorf, d^ine course dans les canions de Claris, Saini- Gall et Appenzell.
J^avais cru d'abord prendre pour toujours congé de mes amis ; ils ont eu la bonté de me prouver que la roule directe me ramenait chez eux, et je me suis laissé facilement persuader. Après les avoir quilles , j'ai eu du regret d'aller dépenser le peu de lemps qui me restait à courir dans des pays où je ne connaissais personne.
Aucune vue ne m'a fait l'impression de la vallée de la Reuss , qui s'est présentée tout à coup au déiourd'un rocher; là, j'avais des amis et des souvenirs agréables ; je croyais rentrer chez moi, parmi les feux qui s'allumaient dans le village, je distin-
guais ceux de la maison du général, je voyais la chambre où j^ailais entrer, et je hâtais la marche en pensant à Taccueil amical qui m'aiiendait.
Je n'ai trouvé d'autre changement que le départ de M. Deillig; M. et M"'' Odermalt n'en parlent point; y. aurait-il eu quelque explication? M"® Madeleine passe pour très-diflicile, on dit même qu^elle est décidée à ne point se marier pour ne pas se séparer de son père ; je plains M. Deillig, et cependant je ne faisais pas de vœux pour lui. Madeleine mérite d'être unie à un homme qui puisse Papprécier et la comprendre; serait-elle destinée à n'être qu'une femme de ménage à Schwitz ou àUri?
Elle m'a beaucoup parlé de sa mère , qu'elle n'a presque pas connue et dont cependant elle s'occupe souvent. Je veux , m'a-t-elle dit, vous monlrer ce que j'ai conservé d'elle. Voilà une cassette où je liens ce que je possède de plus précieux ;
beaucoup , moi qui étais dans la même posîiion el qui avais souveol seuii ce qu^elle exprimait avec laut de vérité. Il y a quelque chose de frappant dans cette relation qu'on entretient avec un être qui nous a tendrement aimé et qu'on révère sans ravoir connu.
Comme vous, lui dis-je, j'ai perdu ma mère dans mon enfance ; mais vous avez encore votre père , je prie Dieu qu'il le conserve long-temps à voire tendresse*
Madeleine ne me répondit pas ; elle baisa les cheveux et les remit dans la cassette en faisant le signe de la croix«
— Vous n'êtes donc pas, me dit-elle un moment après, comme les autres Français qu'on dit si légers? M. le curé d'Âltorf assure que maintenant en France on se moque publiquement de la religion. Et cependant vous....
— C'est juger bien sévèrement les Français; cependant, il y en a malheureusement qui méritent ce reproche.
'•— Je vois bien que tous ne sont pas ainsi.
— D^ailleurs, mademoiselle, vous oubliez que moi je suis Suisse, je suis votre compalriote.
— C^est vrai , c^est vrai. Âb ! combien j^en suis conlente !
Le soir je lis baut les papiers. Le général a une fort bonne mémoire ; il aime à conter et il le fait bien ; il est rare que notre lecture se prolonge sans interruplion ; il a vu les bommes qui ont joué un rôle à la fin du siècle dernier, il parle de la guerre de Sept Ans , de la querelle des Parlements , de M. Choiseul ; il juge à sa manière des causes qui ont amené la révolution et du changement cpii s'était opéré dans Topinion, lorsqu'après quelques années de séjour à Altorf , il revint à Paris et se crut dans un monde nouveau^ Ces anecdotes , racontées par un témoin Mulaire, ont plus de prix si loin du <liéi(re des ^événements , dans le sein des
Alpes ; il y a aussi dans la manière d^mi vieillard depuis long -temps relire du monde un cachet d'originalité qu'on ne retrouve pas ailleurs ; ce sont des nuances qui se sont effacées , ce sont des détails qui ne doivent pas figurer dans les ouvrages imprimés, et qui se perdront avec leurs derniers dépositaires.
Moi aussi je prends quelquefois la parole, et pour compléter ce cours d'histoire moderne, je raconte la cour de Napoléou, son armée, ses dernières campagnes, l'expédition de Russie. M"® Odermatt est à côté de nous, ces récils Ta* museni, et quand le sujet attire tout sou intérêt, elle quitte son ouvrage pour écouler avec plus d'attention. Nous nous oublions ainsi , nous dépassons l'heure à laquelle les habitants d'Âltorf ont coutume de se retirer; Hans, surpris de voir son maître déroger à d'anciennes habitotjes, entre doucement et reste immobile devant la porte, pour lui rappeler qu'il est temps de finir la journée.
24 août.
Les opinions de M. Odermalt sont non seulement très-prononcées, mais il les exprime souvent d^une manière tranchante ; je cherche à éviter les discussions politiques qui ne font que confirmer chacun dans sa manière de voir. La vivacité d^un moment fait quelquefois renoncer à de sages résolutions. Le général, qui ne voit rien de légitime en France que les Bourbons, tels qu'ils étaient sous Louis XY, enveloppe d^une même réprobation tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1792 à 1814 , le comité de salut public comme le plus grand capitaine du siècle; il s'exprima hier d'une manière qui me blessa sur le compte de quelqu'un qni avait servi Napoléon; je me contentai d'abord de relever son expression en
observant qu^elie élait bien sévère. — Oai^ monsieur, répliqua-t-il , je ne changerai rien à ce que j'ai dit ; et il répéta sa for- ' mule de condamnation. Piqué comme si le reproche me fut adressé , je ne résistai pas à lui demander, sll lui préférait ces Français qui avaient abandonné le roi , combattu leur pays, et qui revenaient en** suite pleins de Tldée des services quMb avaient rendus. Je n'avais pas achevé ma phrase, que je sentis ce qu'elle avait d'hostile , j'aurais voulu pouvoir la faire oublier : son effet élait déjà produit. — Sans doute, dit M. Odermatt, je les préfère; «t il s'arrétii. Je préfère non les hommes tel»
qu'il vous a plu, monsieur, de les repré-^ senter, mais des serviteurs fidèles à leur»
serments , à leur religion , des homme»
qui ont bravé la misère Au reste 5
ajouia-t-il en se levant brusquement, iJ est inutile de discuter plus long-temp»
ici; et il fit quelques pas pour sortir de la chambre. Je me levai aussi , pensant
que c^éiait à moi à céder la place, lorsque sa fille, effrayée d^unor âge si brusque et si inatteudu , va à lui , le ramène doucement près de son fauteuil, et appuyant son bras autour de son cou, le force à se rasseoir. Je restai quelque temps debout, ne sachant ce que je devais faire ; ce ne fut que sur Pinvitatibn de la jeune médiatrice que je repris ma place ; mais la soirée s'acheva tristement, et je lus ma condaipnation dans le soin que mettait M"' Odermatt à éviter mes regards.
Le regret d^avoir excité un mouvement si vif chez un vieillard dont je connaissais bien les sentiments, celui d^avoir fait de la peine à cette fille si tendre , toujours occupée à écarter ce qui pourrait troubler la sérénité de son père, m'agitèrent péniblement. Ce malin, j^ai cherché à la trouver seule, elle m^a paru plus sérieuse qu^à Tordinaire; j'ai parlé de ce qui s'était passé la veille, lui disant que j'étais sûr qu'elle m'avait blâmé. -^ Je nt
m'occupe pas de politique, m'a-uelie dk^ je la déleste ; ces malheureuses discussions m'onl donné bien du chagrin; mon père ne trouve nulle pari des gens qui pensent comme lui, et la chaleur qu'il met à soutenir son avis a écarté de lui bien des amis; quand on parle politique, je suis toujours inquiète, quoique jusqu'apréseat je ne le fusse pas avec vous ; sans doute il y met trop d'importance, mais il me semble qu'on pourrait excuser la vivacité qu'à son âge.... — Vous pensez, l'interrompis-je, qu'un homme beaucoup plus jeune que M. votre père, auquel il adonné tant de preuves d'amitié, aurait dû éviter de blesser un sentiment qu'il connaît; je le pense aussi et je me suis amèrement reproché ma conduite de hier. — Et vous allez, répondit Madeleine, vous allez, comme les autres, nous quitter ; en effets qui pourrait vous retenir ici? — Non, lui dis-je; déjà peut-être j'ai abusé de votre bonté à me recevoir chez vous;
periueilez-moî cependant de rester encore quelques jours, je ne voudrais pas laisser à M. votre père une impression défavorable; donnez-moi le temps de TefiFacér, Elle me tendit la main. — A celle condition 5 dit-elle, je ne penserai plus à ce qu' s'est jpassé. — El moi je vous promeis de ne plus parler politique. — ^^Ah! je serai toujours là, a-l-elle ajouté, pour empêcher le commencement des hostilités. ^ Ce matin, il y a eu entre M. Odermall et moi une grande politesse qui prouvait que chacun pensait à la discussion de la veille, mais cette manière n^élaît plus l'abandon des jours précédents. J'ai saisi la première occasion de dire que souvent un premier mouvement nous Faisait aller trop loin et qu'on voudrait ensuite rappeler des paroles inconsidérées. — Si vous le trouvez à votre âge , m'a-t-il dil, ne dois-je pas le penser au mien, et cependant je ne puis vaincre mon sentiment sur certains sujets ; autrefois on avait des
i4ées de déYOuement qui sont devenues ridicules, je ne trouve plus ma manière de voir nulle part, je suis vieux, mon temps est passé. Mais j^espère, mon cher ami, que des différences d^opinions politiques ne nous éloigneront jamais Tua de Tautre. Comment d^ailleurs exiger des jeunes gens qu^iis soient attachés à ce qu^ils n^ont pas connu; tout a changé, il faut quUls aillent avec les idées du moment.
J'ai cru, mon cher Arnold, devoir te raconter celle petite scène, qui, j^espère, sera bientôt complètement oubliée, pour que tu comprennes le molif qui me fait prolonger mon séjour»
sr
À M""^ Dussault^ chez M. Reynoldj à Paris.
Altorf, canton d'Uri, 24 août.
Nous sommes ici, M*"^ Dussault^ dans Qfi^traDge pays, et je ne puis comprendre qa'on vienne si loin se fatiguer ei dépenser son argent ; mais enfin il faut bien que jeunesse se passe. Nous ne voyons <pie rochers , lacs et rivières ; d'un côté c'est beau, si vous voulez , et de Fauire c'est horrible ; quand on se met à la fenêtre, on voit deux immenses montagnes qui vous tombent dessus et qui semblent vous empêcher de souffler ; que diriezvous, si vous étiez au milieu de ces précipices, vous qui trouvez Montmartre bien élevé? Nous sommes véritablement au «entre de toutes les montagnes ; figurezvoin» qu'il y en a une ici près, si énorme*
que c^est de ià que vieoneni presque toutes les rivières de France, d^AIIemagoe et dlialie ; n^ayez pas peur qu^elles tarissent , il y a de la neige et de la glace pour long-temps.
Cependant, je ne me repens pas d'a^ voir accompagné mon maître , que son pauvre père m'a tant recommandé ; vous savez combien M. le capitaine est négligent; sans moi il perdait peu à peu tous ses effets sur la route et dans les auberges, car on ne voyage jamais trois heures de suite de la même manière; tantôt à pied, puis à cheval ou en bateau , il faut sans cesse paqueter et repaqueter, et encore avec des gens qui n'entendent pas le fran* çais.
Mais pour achever ma description , il est bon que vous sachiez qu'on est gouverné ici par des gens qui ne sont pas beaucoup plus que des paysans ; le plus souvent les aubergistes sont les premiers de Tendroil ; à ce compte, M*"' Dussault,
voire cousin Lajoye pourrait être jage de paix ou préfet. Les Suisses disent qu'ils nomment eux-mêmes leurs magistrats et que c'est leur droit ; quant à moi, il me semble que c'est humiliant d'être gouverné par des gens qui ne sont pas plus que nous et qui n'ont aucune représentation , à peine un huissier derrière eux.
il n'y a point de force armée ; cependant on n'entend pas parler de vols, et les habitants semblent assez heureux, ce qui . est assez extraordinaire, car il n'y a dank tout le pays ni cour, ni troupes régulières, et vous savez que ce sont ces deux choses qui répandent de l'argent dans une province.
Nous logeons chez un général qui est comme qui dirait le seigneur de l'endroit ; lui et sa fille sont des gens distingués et lout-à-fait comme à Paris ; la demoiselle n'est pas du tout fière. — Eh bien , monsieur François, me dit-elle l'autre jour, comment trouvez-vous notre pays? ^^
Très-bclâii, Iaii*épondis-je, mademoisetle, cependant il s^est pas étemiant que moi, qui ^i toujours vécu à Prnns, fe m'y troore m peu désorienté. — Je crains que vous B6 vous ennuyiez ; vous devriez aller vous proinener sur la montagne.
Des montagnes , j'en ai assez vu ; je voulais m'amuser à former un peu les domestiques d'ici : ce sont des Allemands, et c^est assez vous dire s'ils entendent une maison, mais mon maître m'a dit -de 4e ne pas m'en mêler; à la bonne faeure. M«' Dttssault, je crois que je vais partir seul peur tout préparer; je crain« poiur les meubles par ^ette grande chalewr ; ayez soin de les faire battre et la tapissierie aussi.
En attendant le bonheur de vous re^ voir, madame, je reste votre dévoué ser-viteur.'
François.
29 aom.
H me restait une course à faire , celle de la vallée d'Ursereu , et mes amis ont eu la diarmanle idée de m'y accompagner; nous sommes allés en calèche juscpi'à Amstœg, passant devant les sombres maraîlles de Zwing-Uri qu'on dit avoir été la demeure de Gessier. Là nous avons faussé la voiture, M. et M"^ Odermatt sont montés à cheval, j'ai réclamé la place d'éctiyer de M"" Madeleine, et j'ai renvoyé le guide qui voulait s'emparer de la bride.
La roule suit les bords de la Reuss , elle l^sse d'un eôté à l'autre sur des ponts d%ie grande élévation ; l'un d'eux porte lé iiom de Pfoffen-Sprung, parce qu'un flioine, <fit-on , qui avait enlevé une jëttse fiHe, vivement poursuivi, frapdlài en cet endroit la rivière d'un saut;
t)ki voit de loin sur ane émioence le clo* cher de Wasen, el le chemin, dont rinclinaison est assez également ménagée, devient tout à coup fort rapide et se replie sur lui-même pour pouvoir atteindre le village. Il avait été question dans le tracé d'une nouvelle route de laisser d'un côté Wasen, mais Taubergiste de l'endroit, qui est membre du grand conseil et qui exerce une grande influence dans tes environs , a exigé qu*on renonçât à ce projet et qu'on amenât les passagers devant sa porte* Nous dînâmes chez ce chef de parti qui est un gros paysan de très-bonne mine, et fort à son aise; il a une jolie maison de bois , où il accueillit avec beaucoup d'empressement M. Odermatt.
Insensiblement Faspectdu pays devient plus sauvage, on ne voit des cabanes qu'à de rares intervalles, de petits jardins les entourent; le reste de la vallée n'est qu^une suite de pâturages et de rochers* fiien de plus imposant et de plus sombre
que la gorge dans laquelle on entre en sortant du chétif hameau de Gseschenen ; la route pavée et rapide se serre contre la montagne , dont nous voyons Tombre immense et dentelée se dessiner à une grande profondeur an dessous de nous, tantôt couvrir la rivière qui coule dans le fond , tantôt laisser ses ondes écumantes briller aux rayons du soleil. Le fracas des chutes de la Reuss a fait donner à ces vallées le nom de Krakenthal. Au milieu de ce bruit, nous distinguâmes dans Téloignement des chants très^gais, c'étaient ceux d^une jeune fille que nous découvrîmes sur les prairies éclairées vis-à-vis, où elle cueillait de Therbe ; les guides la sa. luent de ces cris perçants et prolongés avec lesquels les montagnards se font en* tendre à de grandes distances, et un ins~ tant après une voix plus douce annonce qa'on nous a vus.
Le Pont-du-Diable , jeté d^un rocher isar le rocher opposé ^ laisse passage à
ta Reuss qai se précipite en cet endroit avec on brait épouvantable. Nous avions précédé, M"' Odermalt et moi, le reste de la petite troupe; nous noos arrêtâmes sur Tautre côté , et nous vtmes le général passer à nos pieds snr ce pont qai semble ébranlé par la commotion de Taîr , derrière lui Tonde mugissante et furieuse glisser en lames et en flocons de neige sur des lits d^une ardoise foncée. Dans ce fracas, on ne peut se faire entendre, M"*Odermatt souriait aux gestes d'admiration que m'inspirait ce frappant spectacle : je la vois encore enveloppée du brouillard qui s'échappe de la chute, je vois le vent froid qui règne toujours en cet endroit la faire pâlir , agiter ses cheveux et les fleurs que j'avais cueillies dans Ist route, ec qu'elle avait attachées à son chapeau.
Nous vîmes passer sur le pont un grand troupeau qui gravissait à pas lents la montagne pour se rendre eh Italie ; il
éiail conduit par un Bergamasque et escorté par deux bergers suisses.
Le Piémont , le Yéronnais , le Tyrol , tirent de la Suisse chaque année des troupeaux pour des sommes considérables; cette troupe fut croisée sur le pont par une longue suite de mulets venant dltalie, les conducteurs s^arrétèrent ensemble; les Italiens , la tête enveloppée de filets^ au teint brun , aux yeux noirs , contrastaient avec les montagnards suisses aux formes athlétiques, qui, assis sur le mur du pont, fumaient leur pipe avec une singulière expression de calme.
Tandis que les bêtes de somme continuaient à descendre faisant retentir leurs fers sur le rocher, les superbes vaches de Schwilz, arrêtées au point le plus élevé du revers de Suisse, semblaient dire adieu à leurs pâturages.
LaReuss sort par une étroite ouverture de la barrière de rochers qui parait vouloir la retenir. Il ne serait pas possible
â'aller plus avant, si Ton n'avait creusé dans le roc, à quelques toises de là, un passage souterrain. Celle galerie, longue de deux cents pas, nommée Trou d'Uri^ date du commencement du siècle dernier ; c'était un grand ouvrage alors qu'on n'avait pas encore exécuté tant de travaux de ce genre. Plus anciennement, la communication se faisait au moyen d'un pont suspendu par des chaînes sur le revers du rocher et sur la chute même de la rivière. On ose à peine suivre par la pensée les voyageurs se hasardant sur ce pont vacillant au-dessus d'un abîme.
Jamais changement de scène plus rapide ni plus complet que celui qui s'opère au sortir de la galerie ; on se trouve dans une plaine de l'aspect le plus doux, on n'entend plus de bruit, et la rivière qu'on a quittée furieuse, coule en nappe unie au milieu de la verdure qui tapisse ses bords. Cette plaine, qui a la forme d'un triangle , est fermée de tous côtés par dé
Iiautes montagnes , et quand on a fatic quelques pas en avant, on ne comprend pas comment on en sortira. Le chemin qui traverse le Saint-Gothard se perd dans les hauteurs ; derrière soi est une masse de rochers qui ferme la route; ou se croit transporté par enchantement dans ces vallées dont Tabord a été défendu aux hommes; cependant le nombre des voyageurs sur ce passage est considérable, et les habitants du village d^Ândermatt trouvent tous leurs moyens d^existence dans le transport des marchandises. Les maisons blanches du village se voient de loin dans cette plaine, absolument dépourvue d'arbres, à l'exception d'un petit bois de sapin qui protège Ândermatt des avalanches. Autrefois vivait, à Urseren, une peuplade d'une autre origine que celle dû canton d'UH, parlant un langage différent ; les habitants ne connaissaient point leurs voisins placés derrière les fortes barrières qu'on n'avait pas encore fran-
cbîes; tous leurs rapports étaient avec le midi, ils étaient sujets de Tabbaye de Dissentis ; les guerres dlialie firent connaître Urseren aux gens d^Uri, qui Tincorporèrent à leur canton.
Nous irouvàmes Tauberge d'Andermatt fort animée, la grande chambre était remplie de groupes de voyageurs de diffé* rentes nations , de naturalistes armés de marteaux, et rapportant des collections de minéraux et de plantes , chacun fort occupé de la roule qu^il allait suivre , An glacier qu^il avait traversé, du fleuve dont il venait de voir la source.
Le lendemain , nous allâmes chez un M. Tanner qui habite une belle maison à Urseren ; de nombreuses précautions contre le froid indiquent combien dans cette vallée les hivers sont longs et rigoureux ; les chambres sont peu élevées , percées de petites fenêtres et garnies de poêles qui en occupent tout un côté. M. Odermatt m^a dit que le propriétaire , étant
enfant, pour gagner quelques bagatelle^^ accompagnait les voyageurs dans le pas-* sage du Saint-Gothard ; Tun d'eux, frappé de son intelligence, Temmena, lui fit don^ ner des leçons et le forma au commerce^ vingt ans plus tard, M. Tanner était associé à une bonne maison de Naples« Sollicité par sa femme, paysanne du village d'Hospital , qui, dans son hôtel de la rne de Tolède , regrettait les rochers du Saint-Goihard , il revint dans son village; ne sachant à quoi employer sa fortune, il b&tit cette belle maison, acheta des montagnes et prit le genre de vie d'un riche paysan. Il est enchanté quand il peut re^ cèvoir et fêter quelques amis ; il nous fat impossible de résister à ses instances.
I^ déjeuner présentait un contraste frappant de simplicité et de luxe, nous bûmes du vin de Lacrima-Christi ; les ustensiles étaient élégants , la chambre était ornéa de gravures représentant Portici et les éAi(>tions du Vésuve, et nous étions servis
par M"* Tanner et par sa fille , demtpaysanne et demi-demoiselle, qui se res- souvient d^avoir vu la Yilla-Beale et le théâtre Saint-Charles , et qui est sans doute la plus riche héritière à bien des Ueues à la ronde.
Pendant le déjeuner, nous parlâmes des révolutions de Naples, du cardinal Buffo, de Nelson, de Lady Haniilton; enfin, après avoir été voir le troupeau de la maison qui paissait sur une Âlpe voisine, nous repartîmes.
En descendant, nous nous entretînmes de la famille Tanner, de son isolement , des longs hivers de cette contrée. — Vous voyez, me dit W^^ Odermatt, qu'Aliorf est une grande ville en comparaison d'Andermatt. Vous êtes étonné de trouver des habitations plus sauvages que la nôtre; avouez qu^en arrivant dans ces montagnes vous fûtes surpris de voir des maisons et des gens auxquels on pouvait causer. Si, .
5i, continua-l-elle en riant ; malgré toutes
mes protestations, les premiers jours de voire arrivée, je voyais votre étonnement quand vous trouviez quelque chose de bien; vous aviez la bonté de le dire, mais d^UD air qui signifiait : Je ne nCy attendais guère. — Mais, mademoiselle, rappelezvous que j'avais eu le plaisir de vous voir dans ce pays que vous dites si sauvage ; d'ailleurs un oQicier suisse n'est pas aussi ignorant que vous voulez le faire croire* -* On vous aurait bien étonné en vous disant que vous pourriez rester quinze jours chez ces gens d'Uri , sans y être absolument forcé, vous, un monsieur de Paris. — Un monsieur de Paris, c'esl-àdife un homme blasé qui affecte de n^ trouver rien de bon hors de chez lui. — Je ne dis pas cela ; mais tous ceux qui habitent cette ville ont un si grand désir d'y retourner : vous êtes différent des autres. — Rien ne m'attire à Paris, je n'y ai plus de famille , je n'y ai même plus d'amis intimes, ({uelques camarades seu-
lemenU Od se lasse de ce mouvement, et dans le chagrio on se trouve bien seul an milieu de tant d'indifférents. — JPai éprouvé une fois ce que vous dites : c^était en arrivant à Fribourg, après la mort de ma pauvre sœur M"' Lelter ; mon père en allant en France me conduisit au couvent ; là, je me trouvai dans un monde inconnu, soumise à une règle très-sévère^ moi accoutumée à tant de liberté, soit chez mon père, soit chez M*"^ Aberg à Schwitz, où j'ai passé une partie de mon enfance ; je ne pouvais plus courir, je ne parlais pas le français. Ah! que je versai dd larmes lorsque mon père partit ; tous les soirs je lui écrivais en secret de venir me chercher. A Fribourg il n'y a point de lac, point de troupeaux dans la ville, nous ne voyions que des religieuses et des moinesi il y avait une cloche qui me faisait too-* jours pleurer, parce qu'elle me rappelait ^Ile de l'un de nos villages. Ensuite j'ai aimé Fribourg, et je m'y suis fort amusée
dans la maisoû d'une de nos amies, où j^ai passé an an, mais je n^étais phis enfermée, gr&ces à mes sollicitations.
Madeleine me raconta ensuite des détâils de son enfance. En parlant, nons bissions derrière nous sans nous en apercevoir la galerie d^Uri, le Pont du Diable, le village de Geeschenen. a M. Reynold, a'écria M. Odermatt , venez ici , nous sommes sur un sol historique ; voyez, voilà Où étaient les Français lors de Tatlaque du pont dont je vous ai parlé. Ne vous croyez pas obligé de conduire ma fille, le fpùde n^a rien de mieux à faire. Vous devez être curieux de suivre la marche des armées sur les lieux mêmes, montez mon mulet, je serai bien aise de faire quelques pas à pied, tandis que je vous expliquerai en détail les positions. Montez donc, point de compliments, je vous le demande.
)> Lecourbe, posté à Hospital, lors de Tahrivée de Tannée russe, informé que le
êê
général Rosenben'g^, > y>énétriEmt avec si% mille homflfies par ïe VaUBIégno, débouchait à Urserén par le pi^ du Crispait pour lai couper la relrariie, jette son artillerie dans la Rea6s^ passe sur la rive gauche, escalade les rochers de Gœscfaeoen, et gagne Wasen par ce vallon que vous voyez devant vous.
yy Suwarow,aprèis avoir fait sa jonction avec Rosenberg, se met à la poursuite des républicains, mais il trouve le pont du Diable rompu et défendu par leur arrière garde. Le sang des combattants se méia aux eaux de la Reuss, et la rivière roula les corps précipités dans Fabîme. >>
— ce On s^atiendrait peu, m'écriai-je, à chercher ici des* souvenirs de guerre et de destruction; les hommes paraissent si faibles aux pieds de ces immenses' montagnes ; ces précipices, ces croix annoncent quMl a assez à faire à se défendre de la fureur des orages. »
« Vous avez raison ; il fallait un évé-
)i6meiil aussi iooui que la révolution fran-^ çaise pour porter le ravage dans des cantons en. paix depuis des siècles, pour amener trois mille cosaques et de Tartil^ lerie sur le Saint-Gothard, et pour faire un camp fortifié du plateau le plus élevé de l'Europe. »
Quelque temps après , je rejoignis M"* Odermatt. a Puisque vous n'avez rien qni vous retienne en France, me dit-elle, vous reviendrez ici Tété prochain, il vous sera facile d'obtenir un congé, vous viendrez au printemps; vous nous le promettiez, nous verrons alors si tout ce que vous nous dites sont des compliments, ou si Ton peut compter sur vous.»
Ces immenses solitudes du St.-Gothard, ces rochers inaccessibles, ces grandes ombres, ce pont ébranlé et couvert de vapeurs, cette Reuss mugissante, se représentent sans cesse à moi. Jusqu'à quel point le bonheur que j'ai éprouvé dans cette course a-t-il embelli ce pays ? je n'ai
pas quitté M"' Odermatl) j'ai toujours été occupé d'elle, je pensais qu'elle étak confiée à ma protection, je la soutenais lorsqu'elle montait à cheval et lorsqu'elle en descendait ; je l'ai entendue souvent me remercier, me supplier de ne pas trop me fatiguer pour elle ; c'était elle qui m'apprenait les noms des vallées et les coutumes des bergers ; elle était flattée de l'admiration que j'avais pour son pays.
Au milieu de contrées si sauvages et des sentiments sérieux qu'elles font nattre, on à plus besoin des autres, on est heureux d'être réuni, lés liens de l'amitié se serrent; l'intimité, l'accord qui régnaient dans notre petite troupe donnaient plus de charmes aux bords menaçants de la Reuss, à la riante vallée d'Urseren, où Tmi voudrait passer sa vie avec la personne qu'on aime. Ah ! Arnold, que de souvenirs ]è conserverai de ces deux jours.
•': ti
Altorf, 5.8epteiillir«<.
I4 facilité avec laquelle j'ai trouvé im prétexte pour prolonger mon séjour, Tat^ trait qui me retient, m'ont fait réfléchir; était-il sage, mon cher ami, était--il bien de céder à un sentiment naissant et d'où*»
blîer Tavenir? Tandis que M. Odermatt ma recevait avec tant d^ai^itié et tant de confiance, devais-je«««. j>i fait des ré* flexions que tu comprendras, Arnold, je ne pouvais parler de départ quand je venais de demander moi-^)éme de r^ter, j'ai résolu de m'observer Qt de changer un peu mon genre de ,yie ;^ je suis resté plus long^temps dans ma chambre, j'ai fait seul des courses dans les environs.
La plus simple des femmes et la moins susceptible de coque^erie n'a paS' tardé à s'apercevoir d'une difiérence dans ma,
manière vis-à-vis d^elIe; d^abord elle m^a plaisanté de mon goût de retraile, de mon air réfléchi; ensuite elle m^a demandé avec inlérét si j^avais reçu des nouvelles qui m'altristassent ; enfin, ne pouvant découvrir le motif de ma conduite, elle a changé aussi , elle m^a évité, nous étions^ ensemble comme si un sujet grave nous eût séparés; pendant deux jours à peine nous sommes-nons adressés la parole; nous avons fini par ne plus nous parler; quelquefois seulement je voyais ses regards se porter sur moi pour m'examinér;' ils semblaient me dire : qu^àvez-çous^ et que vous ai-je donc fait? mais elle les détournait aussitôt. Tai été affligé, blessé même, de ta manière extrêmement froide qu^elle prenait avec moi, je ne savais comment la faire finir. Ne ravais>-je pas provoquée et pouvais-je m'en plaindre?
Cependant, en se prolongeant, cette situation devenait 'Wdicnlè, pénible' mëme ; fêtais embarrassé , intimidé devant
4es
oeue }6UBQ 61(6) <etje ne. savais eommant nVy prendre pour les premiers pas d'une récoociliaiionjà. laquelle je pensais sans cesse; j'épiais un momenl favorable, lorsque JjS. Ja vois s'approcher ayec.iin air de cérémç^i^^: Monsieur, permettez-moi de vous dji'e un; mot, un mol seulement, je ne vous arréieraipas loBg^temps; je v^s partir pour;Scbwitz, je vous confie mon pèi-e pendant mon absence. J^ai été si surpris, q^e d^abord je. n'ai su quç répondre^ Est-iL bien vi^i? ai-je dit enfin, vous allez nous . (raUiçr ? — - Ah 1 que vous importe. ••* je vUs faire une visite à mes pdreols, bous panpns demaia av@e M. Letter.et seis filles. -— |j[ais votre pèr^ madeitboisellpy poiirra-t-il se passier ^ v<>us? <— - J'ai f^réciséiiient choisi le HIQ7 ment où .vous êtes ici, vous êtes touJKHirs l0;,«iéoie pour lui,: il vous a pardonné votre pi:4dilecti<)n pour Bonaparte, lui qu^ oe Tavaitf p9ifdonné^ à personne, ainsi j^ ne lui nEismqi^iM jKis.: je puis doi^ii^,
compter sur vous. — - Je ferai ce que vous désirez, mademoiselle, et je souhaite que vous vous amusiez dans votre voyage. — Non, dit-elle, ce n^est pas un voyage de plaisir, il le faut absolument; d^ailleurs je ne serai pas absente long-temps, je ne vous demande que trois jours, après vous serez libre, si vous le vouiez.
Il m'a fallu, Arnold, la laisser partir^ sans tenter de rompre cette manière si froide, sanschercherd explication;, qu'an-^ rais-je pu lui dire? nous l'avons accompagnée au port; an milieu de» tendres adieux qu'elle a faits à son père, il n'y a eu pour iftoi qu'un simple signe de tête ; elle était déjà dans le bateau, lorsque je me suis rapproché pour la prier de n'avoir aucune inquiétude pour son père; je lui ai dit que je ferais tout au monde pour la remplacer; mais en la voyant s'éloigner j'avs^s le cœur navré. Je la laissais partir avec le sentiment de ma conduite bizarre^ elle toujours bonne ,t 4'niie Immeur si
douce 9 si égale; pourquoi ce départi fii prompt, $\ extraordinaire ? n^estrce p9S:;à Schwitz que demeure M. Dettlig?
Seul avec M^ Odermatt, j'ai ramené la conversation sur le voyage de sa fille, j'observais sa physionomie, je voulais découvrir fin secret ; il m^a répondu d'une manière si naturelle, qu'il ne m'est pod possible de conserver de soupçons. MaÎ3 si elle était absente plus long-temps, si elle attendait qpe je fusse parti pour re-^ venir, si je quittais Âltorf sans la revoir?
et si elle revient, comme elle me Ta dit, elle n'aura plus cette manière amicale d'autrefois, le souvenir de ce qui s'est passé durera loujours; il valait mieux partir, se séparer comme des amis, ne devais-je pas depuis long-tîemps être près detoi;^Ge séjour d'Âltorf ne m'aurait laissé que des souvepirs agréables.
L^soin -^ J'ai fait cette api*és-midi une giandepromena^e. Je général qui redpute
tout ce qui peut avoir Kair de dépeU" dance, se plaignait de ce que je le soi-^ gnais trop bien ; en sortant dé table, il m^a dit <|u1i avait une affaire avec un fermier el qu'il irait ensuite faire des visites ; je Tai compris, et j'ai pris congé de lui jusqu'au soir* J'ai monté un sentier au-* dessus du chÂteau d'Attinghausen qui conduit aux Alpes Surennes ; un vieux chasseur de chamois, la carabine sur le dos.
marchait devant moi ; il allait coucher sur la montagne pour se trouver placé avant le point du jour, il pariait peu, répondait seulement à mes questions, s'arrétant de temps en temps pour diriger sa longue lunette sur tes rochers. Il m'a rappelé la description de Schiller:
a II tonne dans les hauteurs, le pont est ébranlé ; le chasseur ne craint point au milieu des précipices, il traverse sans crainte des champs de glaces, où le printemps ne se montre pas^ où le rameau oe verdit jamais ; il ne connaît plus ie»
villes et ne découvre le monde qu^à tra^ vers les ouvertures des nuages. »
Après trois heures de marche.au milieu des bais et des pâturages, nous somme»
arrivés sur une partie de la montagne couverte de rocs éboulés ; on ne voyait dans ce désert aucun être vivant et presque point de végétation 9 on ne saisissait que quelques sons venant des parties plus basses de la montagne. Nous avions dé-^ passé tous les chalets, lorsque mon compagnon m'a montré à une assez grande élévation au-dessus d'un banc de rochers, une cabane d'un bois rougeâire, entourée de sapins rabougris, où il devait passer la nuit, j'ai voulu l'accompagner jusque-là.
Nous n'avons trouvé dans le chalet qu'une femme qui a accueilli mon compagnon comme une ancienne connaissance ; elle nous a fait asseoir près d^un feu de branches de rhododendron et nous a apporté du lait; le chasseur a allumé sa pipe et n'a plus rien dit ; j'ai questionné
lliabitame de la cabane sarsoB genre de vie et ses occupations ; elle demeure ret ayec soa mari quatre mois chaque amiée, occupée d'un petit troupeau de chèrres* Il y avait, dans la conversation et l^ex^ pression de cette femme, qui mène une existences! solitaire sur les dernières limites de la végétation et de ia vie, quelque chose de singulièrement doux et paisible; ses traits s^animaient à peine, elle parais^ sait inaccessible à la curiosité ; elle va rarement à Altorf, elle est allée une fois à Lucerne dont elle parle comme d'une grande ville. Voilà tout ce qu'elle èonnait du monde. Quels rapports y a-4^£l .entre cette existence ignorée et celle d'une êa-^ pitalé, entre ce cœur à peine agité et celui de rbomme ému sans cesse par èes pfairsîi^s, ses passions et le .mouvement de 'la société; sur ces hautes montaglies^ dans ee pays où rien ne change dépuis deisièeleSw Id'vie coule âans secousses' et doit finir douoemem.
Après m'éire reposé nne heure, j^ qailté les paîfiibles habitanls du chalet.
£q sortant de cette cabane obscure et enfumée, j'ai été ébloui de la brillante Tue qui s'est présentée tout à coup à moi ; quel eniâssement de montagnes, de gla* ciers, de vallées; comme à un autre étage au-dessus de la partie basse du pays, une multitude de villages, de clochers, de granges à différentes hauteurs, perchés sur les rochers, au milieu des pentes vertes.; monde inconnu, placé dans les nues^ eft dont le voyageur qui suit les grandes rpiites ignore Texistence.
J'avais à mes pieds tout je paya des Waldstetten, je distinguais deslvoil^s sur la partie la plus rapprochée du ke; les autres bras, coupés par les sommités, paraïasaienl des bassins séparés ; je pou* y^^s siiLvre une partie du cours delà Beu^, maiH sumtul j'ai cherché Sehwi^ydoniià mouTegret) je ne pouvais déèouvrjr qa'une pariie9.ije ne. pois te dire avec quel sen^
liO
liment je considérais ce point qui me semblait briller d^une lumière plus pure que tout ce qui Tentourait; c'était sans doute la suiie de l'exaltation due à Tair si vif dans lequel je me trouvais, au spectacle immense que j'avais sous les yeux* Tous les biens étaient concentrés dans celte vallée, tandis qu'Altorf paraissait sombre et désert. Ah ! que j'aurais aimé avoir la lunette de je ne sais quel prince d'un conte de fées, pour pénétrer dans cette réunion de maisons et de elo<îhers ; j'aurais voulu les ailes de l'aigle des Alpes, pour franchir ces sommités et venir un instant m'abattre sur ces belles prairies qui descendent des montagnes jusqu'au bourg.
En voyant les ombres couvrir déjà les vallées et s'étendre peu à peu sur ce superbe amphithéâtre , i'ai accéléré ma marche, je m'étais oublié, j'ai craint d'arriver trop tard, heureusement on descend vite; l'ai trouve. M. Odermatt allant se
meure à table. Depuis que celle qui di* rigeait tout est absente, cette maison parait déserte et désorganisée.
8 Septembre. — Nous sommes allés Tat^ tendre sur la jetée; je promenais mes regards sur la surface du lac, lorsque j'ai vu la pointe d un bateau paraître derrière les rochers de TAxcn; je suivais sa marche avec anxiété, je pensais que peut-être elle n'y serait pas; bientôt les enfants qui ont recoflim leur grand-père ont poussé des cris de joie, j Vi vu au milieu du groupe le chapeau de paille et le schall que je connais si bien ; on a abordé ; avec quelle tendresse Madeleine s'est jetée au cou de son père et s'est informée de tout ce qu'il avait fait; je sentais péniblement alors que je n'étais qu'un étranger ; ils ont cheminé quelque temps ensemble, je les suivais, tenant par h main les deux petites qui sont accoutumées à jouer avec mot et qui me racontaient leur course ; un moment
après, M^^' Odermait a quitté son père pour venir vers moi ; elle m^a remercié des soins que j'avais eu pour lai. Il fallait que j^eusse une expression sérieuse, car elle s'est interrompue pour me demander si j'étais bien portant; j'étais trop content de la revoir pour dissimuler ma joie ; je ne sais ce que je lui ai répondu, mais elle aura pu sans peine comprendre ce que j'ai éprouvé pendant son absence; elle m'a regardé avec surprise, et quand nous sommes arrivés à la maison, nous étions ensemble comme il y a huit jours, peut-être même ai-je trop le désir de faire oublier ce qui s'est passé ; que veux-tu que je fasse, Arnold, il me reste si peu de jours à être ici, faut- il encore les gâter? A présent Madeleine me plaisante, elle dit qu'elle a bien vu que je m'ennuyais, que je m'étais repenti de la promesse que je lui avais faite, et cependant eUe n'a pas l'air de le croire, elle s'étonne peut-être que moi, qui ai parlé avec tdni.de con-
fis
fiance à elle et à son père de tout ce qui me regarde, puisse lui cacher quelque chose ; elle me croit capricieux, bizarre, et ce sera le seul résultat de mes sages combinaisons.
U ne valait pas la peine de te raconter de 61 petits détails, mais j'en ai pris Habitude. Au reste, M. Deiilijg n'était po«ir rien dans cette course, car^l B'est pM à Schwitz dans ce moment.
A M. Reynold.
Paris , 10 septembre.
.". . .. vi'.l -î
JNe sachant dans quelle partie de rEii^ rope vous prendre , mon cher ReynôldV jfaltaiis à tout hasard vous écrire à la Fer* rière, ou je vous supposais parcouranl les plaines de la Franche-Comté, à la suiie de vingt chiens , lorsque votre domestique, que j^ai renconlré, m'a appris que vous étiez encore au fond du canton d^Uri, au pied du Sainl-Gothard. C'est donc dans un chalet , où vous passez, je pense, votre temps à jouer le rauz-desvaches, que cetle teltre vous atteindra.
François me charge de vous assurer que tout est prêt dans votre maison; quand il le dit on peut le croire.
M*"® Dussault, voire gouvernanle, effrayée du froid qui doit régner dans
ces montagnes, menace de vous envoyer une immense collection de gilets de flanelle.
Votre colonel, qui m'accuse de votre silence, proleste qu'il ne peut plus se passer de vous , et qu'il n'ajoutera pas un jour au congé que vous avez demandé. .
Enfin, moi, mon cher ami , chargé de vos affaires dont vous ne vous inquiétez guère , je me plains plus que tous les autres. Quoi, depuis votre départ, pas une lettre^ pas un ordre! que devons-nous faire ? Le notaire envoie tous les jours chez moi , il a besoin de votre signature. Le premier octobre est le terme fatal.
Je ne parle ici que comme homme d'affaire. Je n'entame pas le chapitre du sentiment , c'est avec votre cousine que vous aurez une guerre ; elle qui attendait de vous de charmantes lettres de descriptions.
Ne tardez doqc pas à venir vous récon-
cHier avec tant de mécontents, et en attendant croyez à l'attachement de votre dévoué.
L» Harrel.
i^septimbié*
U y a toujours quelques incidents qui ae me permettent pas de décider mon départ. Avant-hier^ lorsque j^entrai , M.
et M"^ Odermatt causaient avec activité 5 ils ne m'aperçurent pas d'abord ^ et ils se levèreat ensuite comme des gens surpris. Monsieur remit dans sa pocbe une lettre qui paraissait faire le sujet.de la conversation , ei Madeleine se détourna en sortant, de manière à éviter mes regards ; mais j'avais vu qu'elle avait les larmes aux yeux. Elle ne reparut pas de toute la matinée ; je demandai à son père si elle était indisposée. — *- Elle est fort bien 9 répondit-il; il y a quelque chose qui lui a fait de la peine : vous savez que les jeunes filles mettent souvent aux choses plus d'importance qu'elles ne mé«
riteûl; cela passera. Et il changea de conversation.
Après dîner, on fit une promenade.
— Vous avez vu, j^en suis sûre, me dit M''*^ Odermatt, que j'avais du chagrin ; je ii?ài jpâs pu le cacher, et ce qui me fait t!e là peine encore , c*est que je ne puis vous en dire la cause. Si c'eût été mon secret, vous le sauriez déjà; mais 11 ne me regarde pas uniquement. -^ Dites-moi au moins que ce n^est pas un véritable chagrin, — Non pas un grand chagrin, cependant il y à des choses qui font une impression pénible. Que j'aurais aimé pouvoir la consoler! mais comment , si ce n'est en lui témoignant tout mon intérêt.
Noirs nous arrêtâmes devant un moulin adossé au rocher; la chute de l'eau, le bruit des roues, cetie petite industrie donnaient de la vie à cet endroit presque désert ; une chèvre établie sur le toit, comme d*un observatoire , nous considérait avec
4fd
4[îUrioské« Nous vtmes passer ckfs pèlerins allant à N<ure-Dame-de$-Hêhnites ; ces panures gens avaient perdu deux enfants, ie senlqui ieu^ rest&t était msdadè; ils avaient fait un vœu pour sa go^rison^ et, malgré leur pauvrHé, ils s'étaient mis en route. Leur récit nous condni^t à des réflexions sur les peines de {a vie que je eherchai à prolonger. Ensuite,^ nous vtmes arriver un jeune peintre qui demeure à Altorf; il s'assit à côté de nous, ia coih versation s'engagea sur les effet de la lumière dans les montagnes, sur les sites du canton et sur ia peinture en général ;^ôn parla de rancienne et de la nouvelle école, diacun soutint son avis, on se disputa, mais gatment. — Vous m'avez fatt perdre de vue ce qui m'occupait tant ce matin, me dit M"® Odermatt , si je commence à crçireique j'y avais mis trop d'iihportanee. Quelle différence trois ou quatre lienres'peuvent meUre dans ttofre manière à» voir;
Hier oti me fit appeler de très-bonne heure ; Madeleine me dit que son père n^était pas bien, et me pria d'aller auprès de lui. M. Odermalt avait été agité touœ la nuit; Il ne se plaignait pas, tnais il demandait oâ il était, ce qui ét^it arrivé, il tenait d^antres propos incohérents qui effirayaient toute la maison et qui me don-' lièrent un moment d'inquiétude. Le mér^ decin vint; il pensa que le général avait pris froid en rentrant la veille trop tard; il ordonna des ménagements, mais il a été impossible de les observer; M. Odermatt a voulu se lever, disant qu'il ne se sentait aucun mal, et il a résisté aux supplications de sa fille. Cela lui a réussi et il n'a paru avoir aucun souvenir de son indisposition. Cesi à son insu qu'on lui fait prendre quelques précautions, et il faut trouver des prétextes pour l'empêcher de sortir. Sa fille suit avec anxiété tous ses mouvements; ce malaise a détruit la profonde sécurité dans laquelle elle
vivait ; cependant, les journées d'hier et d'aujoard'hui Pont rassurée. Combien j'ai honte de mes plaintes de l'autre jour, m'a-t-elle dit, tandis qu'on a tant de véritables chagrins à redouter ! — Ma chère Madeleine, lui dis-je, promettez-moi dans la suite de votre vie de ne pas vous laisser, dominer par des choses qui, d'après ce que j'ai pu comprendre, t'en valent pas la peine. — Vous avez bien raison et cependant ce n'était pas ce que vous pouviez penser.
JÎ3
Bâle^ 2S^ septembre*
Me pardonnéras-tUj cher Arnold, (Ta* voir manqué à une promesse si souvent réj^étée; je rejprends le chemin de Pan9
sans avoir été à la Perrière qiii était d'à* bord le but de mon voyage; aiijoard^hui^ je n'en ai plus le temps. M"^ Odéirmati me dît tin jour: Tous restera ârvéc nons jusqu'à ce que votre congé sôTt terminé.
On n'a jamais plus docilement obéi« Je me suis laissé diriger par celte fille de.s montagnes, si simple et si séduisante; tti sais que j'avais voulu inutilement une fob lui résister.
J'ai fait rapidement le trajet d'Altorf à Fluelen, je me suis jeté dans un bateau ^ ce n'est qu'à Brunnen que je me suis re<* tourné pour voir encore le canton dlJrî qui allait disparaître; déjà, je ne pouvai»
plus apercevoir Altorf, j'ai récapitulé le»
heureux jours que j^y avais passés; ce n'éiaient pas des plaisirs bien vifs ni bien variés, mais un intérieur de famille, une vie douce qui me faisait tout oublier, et dont je n^ai jamais si bien senti le prix qu^au moment où elle finissait»
Quand reviendrai-je dans cette maison où j^ai laissé deux personnes que je ne connaissais pas il y a trois mois, qui maincenani me soni si chères el qui sUntéressent à mon sort, bien plus, j^en suis sàr, qu'un grand nombre de ceux avec lesquels je suis appelé à vivre. Au moment du départ, nous nous sommes promis de nous revoir, mais quand, et comment? quel moyen de réunion y a^-U entre le monde que j'babite et ce pays reculé, quel prétexte pourra m'y ramener, séparés comme nous le sommes dans la vie? quels rapports entre la capitale oit je vais me perdre ^ le canton d^Uri ? Ab ! pourquoi former des liaisons si inlimes quand elles doivent être brusquement interrompues?
J'ai saivi avec envie les bateliers qui, après m^avoir posé sur le rivage, ont fait voile vers Fluelen, qui dans une heure devaient revoir le général et sa fille; que j*aurais voulu pouvoir retourner avec eux.
Il n^y a pas trois mois que, sur cette même place, je voyais s'éloigner la barque qui emmenait M. et M^'^ Odermatt ; ils me faisaient des signes lorsque je ne pouvais plus les entendre, je devais bientôt les rejoindre : que ces temps heureux sont loin de moi !
Quoique je fusse pressé, j'ai voulu sorthr de Suisse par la même route que j'y étais entré; j'ai pris un char du pays à Brunnen, j'ai revu Schwitz et la maison de M. Aberg, mais le paysage avait une autre expression, les teintes de l'automne avaient remplacé la verdure du commencement de l'été, tout annonçait l'approche de la mauvaise maison. L'hiver régnait déjà dans le désert de Bottenihurm, un vent froid parcourait ces sombres et stériles
vallées. Je suis desceudu à Tauberge, je suis eniré dans la chambre où nous avions dtqé, où M. Odermatt m'avait reconnu, où nous avons formé des liens d'amiiié qui subsisteront malgré Téloignement. Il y avait au milieu du salon trois chaises; il semblait que nous venions de les quitter; que je m'y trouvais seul! la chambre retaitissait du bruit.de mes pas, je suis sorti, j^ai cherché Thôlesse ; elle m'a reconnu et s'est rappelée le jour où j'étais arrivé chez elle; nous avons parlé de M. et de M"* Odermatt.
J'ai éprouvé des impressions du même genre à Einsiedeln ; le soleil ne dorait pas la cime du monastère comme dans la belle soirée où je montais l'Etzel; il y avait peu de pèlerins, l'église m'a paru presque vide, je me suis arrêté sur la place même où j'avais vu mes amis pour la première fois; j'ai prié pour eux, j'ai demandé au ciel de les combler de bénédictions, j'ai prié aussi pour moi, qui, isolé dans le
monde, recommence ma carrière incertaine. Mais, en voyant les pauvres péleriss qui m'entouraient, en devinant leurs inquiétudes, je me suis reproi^hé ie sentiment de tristesse auquel je cédais. Ed sortant, je me suis arrêté devant la masse sombre de cet immense édifice qui se détachait à peine sur un ciel qui n'était plus éclairé ; il y a neuf siècles que la piété de St.-Meinrad consacra cette contrée alors déserte ; depuis, que de pénitents se sont dirigés vers celte maison^ que de mains suppliantes élevées vers le ciel, que de cœurs angoissés, que d'instantes prières I Les vœux des uns ont été exaucés, d'autres sont restés sans résultat, mais qu'importe maintenant; les siècles ont anéanti tant de peines, tant de regrets, tant d'ardents désirs.
J'ai passé la nuit à Einsiedein; la voiture de Brunnen m'a conduit de bonne heure à Zurich, où j'ai pris d'autres chevaux, et je suis venu ici sans presque
tâWréler ; on me prépare une voilure, dans une heure J^aurai quitté la Suisse.
Ne crois pas^ mon cher Arnold, que ce soit la jeune fille au regard si doux qui seule cause mes regrets; ah! sans doute, je sens pour .elle un vif intérêt, je compte sur sonûmitié, j^ voudrais pouvoir contribuer à son bonheur, et je pense quelquefois avec spUioilude à son avenir; mais tout ce qui lui a appartenu, tout ce qui rapproche m^esl devenu cher; je regrette ce pays sauvage, cette existence paisible, celte vie de famille et surtout ce bon vieillard d^un €ara<$lère si droit et si énergique; je trouvais chez lui Paffectionet quelqpe qhose de Tautorité d'un père, je me rappelle ses adieux lorsqu'il m^a remercié avec tant de sentiment des joors heureux que je lui avais fait passer.
Adieu; j'espère trouver une lettre de loi à Paris.
Paris.
J'avais complètement oublié Paris el ma vie ordinaire. J'ai vécu quelque temps dans une autre existence, ne pensant ni à l'avenir ni ad passé. Il est triste de se ré* veiller après un pareil songe. J'aime mieux le bruit des avalanches que celui des voitures. Des comptes, mon sergentmajor, un notaire, me poursuivent. Au reste, il est bon que je sois occupé.
En rentrant en France, j'ai cherché en vain les costumes variés de la Suisse, ces groupes animés, ces fêtes, ces figures riantes, ces jolis hameaux, ces habitations soignées; j'ai retrouvé des plaines grisa-* très, de longues lignes d'arbres coupés en balais, des routes à perle de vue, où l'on ne rencontre que de lourdes diligences, des villages qui ne sont qu'une
suile de cabarels. Quel rapport tout cela a-l-îl avec le pays que j'ai quille? Ta lettre était la seule surprise agréable qui m'attendît ici, je Tai ouverte avec la crainte d'y lire les reproches que je méritais. Quelle bonté! pas un mot; tu ne m'attendais pas, depuis quelque temps tu ne comptais plus sur moi, tu savais donc mieux ce que je ferais que je ne le savais moi-même. Ah ! dis-moi encore ce que je dois faire ici.
Je n'ai jamais vécu seul à Paris, j'en partis immédiatement après avoir perdu mon père; que d'impressions pénibles j'ai retrouvées dans cet appartement où désormais je dois vivre solitaire; les bruits rappellent les souvenirs avec une force singulière; ces cris que j'entendais l'hiver dernier augmentent ma tristesse, et cependant il y a ici des gens de la meilleure foi du monde, qui s'imaginent qu'on ne peut vivre heureux qu'à Paris, et qui vous félicitent d'y être revenu, comme du
ISO
plus grand bonheur qai pût vous arriver.
Mon seal plaisir a éié de m'occuper des amis que j'ai quilles; j'étais beureax.
d'avoir quelque chose à faire pour eux ; je forme une colleciion des écrils qui pourrout inléresser M. Odermaii, je prends des notes qu'il m'a demandées* Dès que j'en ai eu le temps, j'ai été chercher Eugène Leiier, le petit-fils de prédilection du général, celui sur lequel il concentre son intérêt en le voyant suivre sa vocation et recommencer sa carrière.
Eugène n'a que deux ans de moins que sa tante dont il a été le camarade d'enfance; il a dans le regard, dans le son de la voix, des traits de ressemblance avec elle, qui m'eussent donné de la prédilection pour lui, lors même que je n'aurais pas su qui il était, mais il a moins de vivacité el de gaité qu'elle, il a quelque chose de simple el d'ouvert, et les moindres impressions se peignent sur sa figure*
M. Odermail m'avait donné la note des
Français avec lesquels il avait élé lié aU'*^ irefois et dont il désirait des nouvelles.
Il est difficile dans cette grande ville de découvrir des hommes retirés du monde, «t il reste bien peu de contemporains du général. A force de perquisitions, j'ai pu découvrir deux d*entre eux; j^ai trouvé dans un quartier reculé de Tlle St.-Louis un abbé Bonnaire, conseiller au Parlement, qu'il m'avait dépeint comme un homme d'une imagination ardente et trèsopposé aux innovations.
Un petit chien hargneux, une gouvernante presque aussi peu accorte, m'ont fait comprendre que j'étais dans la demeure d'un vieux célibataire.
On m^a fait entrer dans une chambre où j'ai vu étendu dans un faoleuil on homme fort âgé, qui m'a regardé d'un air étonné : Placez-vous près de loi, a dit la femiBe; il sera dîfBcile de vous faire entendre; il est sourd, et quelquefois il n'eoiesid pas tonner; attendez, je vais
vons arder : Monsieur vous dit qu^il vienc de la part d'un M. Oder... Odermann...
Monsieur dit que c^est un Suisse, un général ; oui, un capitaine, qui était votre ami autrefois.— M. Odermatt, a dit le vieillard après m'avoir considéré quelque temps, oflScier dans les gardes suisses, un grand et bel homme, jeune encore. •• — Jeune, jeune, a dit la gouvernante, il ne peut plus étrejeuue...— Mais enfin il avait dix ans de moins que moi; M. Odermatl, ofiicier dans les gardes. Ah ! sans doute, je me le rappelle très-bien, a répété en souriant l'abbé, auquel cet ancien sou* venir plaisait; nous nous voyions beaucoup en 1788 et 1789 chez M"« de la Prèle mon amie ; et il est toujours à Paris ? il y a bien des mois que je ne Faivu. — Oui, a murmuré la femme, il y a six ans qu'il n'a quitté son fauteuil et il veut lavoir vu il y a quelques mois. — M. Odermatt sert toujours dans la garde? Non, dites-vous; c'était le comte d'Artois qui
en étaii alors ie colonel-général, mars à présent je n'en sais rien ; je ne me mêle plus d'affaires, Monsieur; il est trisie d'en être écarté, quand on a été toute sa vie occupé, maintenant on ne veut plus que de jeunes gens ; les choses en vont-elles mieux/ Autrefois, quand la grand'cbambre était assemblée^.. -~ Allons, s'est écriée la femme, le voilà encore avec sa grande chambre ; il n'a que cette chambre dans la tête ; mais ce n'est pas pour cela que Monsieur est venu, vous savez bien que les choses ne vont plus comme autrefois. — Les choses ne vont plus comme autrefois, je le sais bien, je ne le sais que trop et c'est ce dont je me plains ; on a fait une grande sottise, soyez-en persuadé.
Monsieur, une immense sottise de détruire les parlements qui avaient rendu de si grands services à la monarchie et qui étaient le lien naturel entre le roi et son peuple.
J'ai quitté l'abbé pour aller chercher
dans le faubourg Sl.-Germain M. le mar* quis de la Roche-Imbauli; j ai frappé à la porte d'un grand hôtel, et on nf a montré un escalier latéral qui m'a conduit à un petit appartement eu entresol. M. le mar^ quis s'habillait et causait avec son dômes* tique, il m'a reçu avec toute la politesse française. Quand j'ai dit que je venais de la part de M. Odermait : Ah ! M. Odermalt, mon ancien ami, mon camarade, s'est-il écrié; que je suis ravi d'apprendre de ses nouvelles, et que vous êtes bon, Monsieur, de venir m'en donner; il m'a écrit il n'y a pas très -long-temps, je lui dois une réponse, mais j'ai ceci (en se frappant le front) un peu léger, quoique à mon âge j'eusse dû y mettre du plomb ; mais M. Odermatt, de grâce, vous l'avez vu sans doute, toujours dans ses montagnes; le pauvre homme ne revient plus à Paris, je l'ai revu cependant en 1815; nous avons reçu ensemble le cordon. — Il est heureux. Monsieur lecolonel, au mi-
lieu de sa famille; il a ime fille. •• — Char* manie, je le sais, il m'écril qu'elle fait tout son bonheur. Ah ! sans doute, il est plus heureux que bien d'autres, que moi-même, a repris le marquis doni les traits prirent tout à coup une expression sérieuse; j'avais un fils, un fils de la plus gi'aude espérance ; ne croyez pas que je murmure, il est mort au champ d'honneur ; mais moi, je suis resté seul dans ma vieillesse ; femme, parents, tout a dispaiii; oui, Monsieur, j'ai eu une existence brillante, quarante mille livres de rente, une terre, un hôtel à Paris, et maintenant vous voyez ce qui me reste, et il portail ses regards sur son entresol chétivement meublé ; me voilà seul avec mon ancien domestique qui ne nra jamais quitté^ à la cour, dans Texil, à Tarmée.
N'est-ce pas, Lapierre, mon vieux camarade? Tout ce que j'ai, tout ce qui me reste sur cette terre je le dois à notre bon roi; ah! je ne me plains pas, il ferait
davaniagc pour nous, s'il le pouvaii. Mais, Monsieur, permeilez-moi de vous demander; le pays de M. Odernialt • dont vous arrivez n'est-il pas bien extraordinaire? C'est une enûlade de montagnes, de la neige jusqu'au col ; on s'y nourrit de laitage, je pense. Quelle vie pour un homme qui a connu notre belle France ?
Mais pardon. Monsieur, vous êtes Suisse peut-être ; ah ! j'en suis enchanté, nation fidèle et valeureuse ; cependant on vous croirait de ce pays-ci, je vous le dis sans compliment, pas le moindre accent. — Je sers en France, Monsieur le marquis, depuis dix ans, et j'y suis né.— Oh!
alors, vous êtes tout-à-fait des nôtres, et vous êtes. Monsieur? — Capitaine dans la garde. — A votre âge ! j'avais ce grade en quittant le service; il m'en coûtait, je Tavoue; mes parents exigèrent que je me mariasse ; que voulez-vous, fils unique.
Permettez>moi, Monsieur, de me féliciter d'avoir fait votre connaissance; j'aurai
l'honneur de vous revoir ; vous me rendrez bien heureux quand vous me ferez la grâce de venir dans mon taudis, nous parierons de notre ami commun.
Quand je t'écris, mon cher Arnold, wâ plume court et ne sait pas s'arrêter.
ISS
Allorf, 8 octobre.
M^*' Odermaii à Mf^^ Sophie de Landry^ a
Fribourg.
Les beaux jours sont finis, et je perds l'espérance de voir ma obère Sophie ; la neige couvre déjà le baut des montagnes ; jamais je n'ai vu arriver Fbiver avec plus de tristesse. Voilà la seconde année que nous passons éloignées Tune de Tautre; toujours de nouveaux retards ; ah ! si je le pouvais, avec quel plaisir j'irais vers loi. Devons-nous être long-temps encore séparées ?
L'été a passé promptement; ce printemps, mon père ayant le désir de faire une course, nous résolûmes d'aller dire nos prières à Notre-Dame des Hermites, nous fîmes le voyage à pied et à petites
journées. Un soir à Einsîdien, nous nous trouvâmes entourés d'étrangers, qui tournaient en ridicule les pèlerins ; un d'eux ne prit point part à ces plaisanteries qui nous étaient pénibles ; il eàt pendant le souper des égards pour mon père qui me touchèrent; nous le revîmes à Rothenthurm, il nous dit qu'il était Suisse, ce qui nous étonna, car il avait la tournure et les manières françaises; il est vrai qu'il est né à Paris et qu'il y vit ordinairement; nous apprîmes ^suiie qu'il était officier dans la garde; enfin, mon père découvrit en lui le fils d'un de ses :amis, il se rappela même de l'avoir vu dans son enfance; il l'invita à venir noua voir à Altol*/, et M. Rejrnold (c'est son nom), arriva quelques jours après.
M. Reynold venait de perdre son père, il aimait à en parler, il avait eacore l'expression de la tristesse; il craignaii, aous dit*il, de retourner à Paris qui lui retraçait de pénibles souvenirs, et où il se
lilO
irouvaii isolé; il paraissait heureux pendant les deux mois qu^l a passés avec nous ; mon père le pressait de rester, je Ten pressais aussi, et je crois que le désir de faire plaisir à un ami de ses parents l^ra engagé à prolonger son séjour, car quel autre motif pourrait retenir è Altorf quelqu'un qui vil en France, qui est avancé au service, et qui a, dit-on, une fortune considérable.
M. Reynold nous a quittés, il y a quelques jours; pendant qu*ilétait ici, notre vie a été animée par des courses, par le soin que Ton met à amuser un hôte, par le désir quil avait lui-même de nous être agréable; mon père ^tait fort gai, il se rappelait la France et ses premières années. Maintenant, la maison est rentrée dans son sérieux accoutumé ; nos soirées que M. Reynold rendait amusantes par des lectures, par les récits de ses voyages et de la vie de Paris, sont devenues tristes; j'ai vu le vide que son absence laissait
à mon père, j^ai cherché à le distraire sans y rénssir. Tu sais combien il aime la conversation, surtout lorsqu'elle roule sur un pays et des gens qu^l a connus.
Quant à moi, ma chère Sophie, j'ai éprouvé le sentiment que les visites d'é* trangers me laissent presque toujours, quoique je ne Taie jamais senti si vivement ; une impression pénible de la comparaison de mon pays avec ceux dont j'entends parler. Pourquoi le nôtre est«-il le plus pauvre, le plus reculé de tous, pourquoi est-il le plus dénué de ressourees, pourquoi ne connaissons-nous pas «ette existence animée dont on jouit ailleurs? Les voyageurs qui ne passent que quelques jours avec nous, admirent nos montagnes, notre ancienne liberté, la forane singulière du gouvernement ; mais leur admiration cesserait s'ils connaissaient la rigueur des hivers, la monotonie de notre genre de vie, et: les obstacles que les paysans, qui ne veulent rienchan-
couvents et les religieuses, et cependant mainienant, je comprends que dans le chagrin on peut être heureux de trouver un tel refuge. Ah ! Sophie, peut-être un jour que je serai isolée, sans protecteur, désirerai -je une existence, que, dans les jotes de ma première jeunesse, j'avais eu tant de plaisir à voir finir ; ikiais ce ne sera pas une maison comme celle des Ursulines de Fribourg que je chercherai, ce sera celle où, tout entière à la prière et à la méditation, oubliant le monde, je pourrai adorer mon Créateur et mon Saa* veur, et attendre un bonheur plus grand que celui qu'on trouve ici*bas.
Mais j'ai honte de ces tristes pensées, lu vois le changement que le temps a fait sur moi, et les réflexions qu'il amène; c'est à toi seule que je les confie, je serais désolée de les laisser apercevoir à mon père; je reconnaîtrais bien mal son affection, s'il pouvait se douter que, près de lui, il me manque quelque chose.
A M. le général Odermait.
Monsieur le général ,
Il y a quinze jours que j^étais i Altorf; j^ai tratersé la Suisse et la France, je suis arrivé ici, j^ai repris mes occupations ; cent cinquante lieues me séparent de vous; me voilà habitant d^une grande ville; j*ai éprouvé le désappointement de Técoller qui, après avoir passé heureusement les jours de congés retrouve ses livres, ses maître^, et la vie monotone du collège.
Depuis mon départ, je n^ai rien appris de ceux qui ont été si bons pour moi, que je'toyais i toute heure; faî attendu quelques jours pour leur écrire, c'était un dernier plaisir que je me réservais, et je ne voulais pas Tépuiser tout de suite.
Vous avez dû. Monsieur, recevoir un
petit billet de Brunnen, que j'ai remis aux bateliers qui m^avaient amené; je voulais vous dire ce que je sentais, mieux que je n'avais pu le faire en vous quittant; j'écrivais sur la place même où nous nous étions séparés en revenant d'Einsiedeln ; j^ voyais encore lecantop d'Uri.
Qu'il est loin maintenant, et quel contraste entre les lieux que j'habite et les rochers du Bannberg !
J'étais triste ce printemps quand jç qi^iitai la France, je voyais la vie avec découragement, et je voulais combattre ce sentiment en parcourant des pays nouveaux ; mais pouvais-je espérer de rencontrer une famille qui, sans me coiiuailre, pie reçût comme un ancien ami ?
pouvais;je espérer de trouver si loin dçs souvenirs de mes parents urne bienveillance et une bonté que je dois à leur mémoire?
Quand je suis rentré dans ce logement que je n'avais jamais habile seul, le cppv
irasle était trop grand ; j'ai été henreax de trouver dans voire petit-fils un membre de cette famille que j^ai tant de raisons' d^aimer; ce sera un grand bonheur pour moi de lui être utile ; ses supérieurs rendent le témoignage le plus satisfaisant de sa régularité à remplir ses devoirs. Nous avons beaucoup causé d'Aliorf et de ses parents auxquels il est tendrement attaché; déjà j'ai cherché à lui faire connaître un peu Paris. Hier nous sommes allés au grand opéra : le jeune sons-lieutenant a été ébloui de la beauté du spectacle, comme le sont tous ceux qui le voient pour la première fois, et moi-même qui n^ étftis pas allé depuis plusieurs années, j^eo ai été frappé ; je comparais ce bruit et cet éclat à nos soirées d'Altorf, je me transportais au milieu de votrs ; je me rappelais que nous avions souvent parlé à M"' Madeleine des théâtres de Paris, je me souvenais de la curiosité qu'ils lui «aspiraient. Dans ce spectacle, oii tout est
rassemblé pour rendre la vie séduisante^ où Ton semble n^avoir qu'à désirer pour être heureux, chacun se laisse aller aux vœux de son imagination ; pour moi, je supposais que vous étiez tous deux ici, fêtais il côté de vous, je jouissais de la surprise de M"' votre fille, c^éiait moi qui lui montrais Paris, je l'accompagnais partout. J'ai prolongé autant que fai pi| cette illusion, je ne voulais pas me détourner de peur de la détruire. S'il était
possible qu'un jouf? mais pourquoi
pas ? le bonheur de voir solidemeni rétablie sur le trône la famille que vous avez si fidèlement servie, celui de revoir un monde où vous avez vécu, d^aociena camarades. Ah ! Monsieur, laissoïrmo) Tespérer.
Je n'ai point oublié la listQ des hommes que vous avez connus, je n'ai pu en découvrir que deux, Tabbé Bonnaire et M. de la Roche-Imbauli ; j'ai trouvé le premier bien affaibli, il est sourd et vie
retiré cbez lui, ne pouvant plus ne mélèr d'affaiires qu'il regrette; il m'a fait très-^ nettement Tbistoire du parlement Maupou, inais les anciennes histoires sont plus présentes à son souvenir que celles du moment. Le marquis est bien portant, il a conservé sa gailé au milieu des épreuves, il ne tardera pas à vous écrire ; tous deux m^ont chargé de mille choses pour vous, tous deux à la fin de leur vie sont bien isolés; ils n'ont point de Madeleine nuprès d'eux; quelle difTérence, Monsieur, de leur position à la vôtre.
Je prends la liberté de vous envoyer un paquet contenant des écrits qui pourront vous intéresser, des pièces de théâtre ; je regrette de n'avoir pas le plaisir de vous les lire; j'y joins quelques bagatelles de Paris, en vous priant de les présenter à M"'' votre fille ; elle ne les refusera pas de celui qui a eu le bonheur d'être son écuyer et qui voudrait Tétre encore. Je vous assure qu'elle s'est bien
former "de nouveaux liens d'amîiié ; j'en rends grâce à ma bonne fortune.
Nous savions déjà, Monsieur, votre arrivée à Paris par Eugène; il nous parie beaucoup de vous, il nous dit que depuis votre arrivée son existence a changé, qu'il doit à vos bontés d'apprendre à connaître ce qui Tentoure. Je comprends que mon petit-fils, aussi peu avancé qu^il i est, avec très-peu de fortune, ne peut pas, ne doit pas se livrer aux plaisirs de Paris ; cependant, je désirerais qu^il vit un peu la société; il a un cœur bon et droit, mais je redouterais pour lui le désœuvrement. Recevez les remercîments de son grand-père et de toute la famille; vous avez bien compris ce qui allait à notre cœur.
Nous avons été fiers d^avoir un moment contrebalancé les attraits de Paris, et nous devons être reconnaissants que le souvenir de notre chaumière se soit présenté à vous au milieu des brillants spec--
lacles ; nous nous reverrons encore, je Tespère, Monsieur; cependant^ je doute que le grand opéra soU le lieu de notre réunion. Je serais plus étonné de m^y Toir que vous ne Tavez été ; la dernière fois que j'ai assisté à une représentation, c'était en 88 ou en 89; j'étais de service, la cour y était en grande loge ; le roi, la reine, les princes y furent reçus par d'u« nanimes appiaudissemenis de ce peuple qui depuis...!
Il y a deux ans qu'une dame française, fille d*un de mes amis, m'écrivit qu'elle faisait un voyage en Suisse et qu'elle espérait me voir ; je la priai de prolonger son excursion jusqn à Altorf et de passer quelque temps avec nous. Ma pauvre Ma*deleine fut effrayée de l'idée de recevoir une dame de Paris, elle ne savait comment s'y prendre pour bien l'accueillir, elle voulait tout changer dans la maison ; je l'assurai que les étrangers aiment à connaître les mœurs des pays qu'ils visi-