‹ Madeleine Odermatt, ou, Le canton d'UriChapitre 6 sur 6 · SIS · texte numérisé non relu

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une lettre qu'il veiuiU de recevoir d^un de ses anciens camarades de Paris ; il a souri à une marque de souvenir qu'on lui transmettait de la part du comte d'Artois. — Les priiK^es de la famille de Bourbon , mVt-il dit^ ont été toujours affectueux pour ceux qui les ont servis ; à ce térooL-* gnage de bonté je reconnais nou*e ancien drionel-général. Mais, moi^ cher Iteynpld, ce n'est plus de la bienveillance, des priaces de ce monde que je dok m^odeuper.

Puisse celui auquel je ne tarderai fias i rendre compte, trouver <iuft je lui ai .été fidèle, comme je l^i ^té aux rois de la terre !

Lucerne, 9 ûTril.

J'ai quitté Altorf ce malin, cher Arnold, j'en serai absent deux mois ; quand je retiendrai ce sera pour ne plus quitter ifli eiiètfe\Madeleinc. Cette longue absence êMettltHAliepfit le sbuvrair des temps les plus heureux de ma vie. Chaque jour qui me rapprochera de celui' où je la reverrai sera une conquête; je lui écrirai, je recevrai ses lettres. Quel sentiment différent de celui que j'avais en partant d'Aïlorf l'amée dernière, sans espérance, sans droit d'y revenir.

Le moment du départ a été pénible; je laisse M. Odermatt bien faible ; sa santé, qui d'abord avait fait des progrès assez rapides^ ne s'est pts améliorée à la fin de mon séjour. Que Dieu le consetre pen-

Altorf, 12 ayriL

Combien j^avais tort lorsque je vous priais de ne pas m^oublier ! Je reçois uoe lettre, je n'en espérais point encore; à peine débarqué votis avez pensé à moi ; combien j'en avais besoin ! Je me laissais entraîner par de tristes pensées et je voyais toutes sortes de maux dana Tafvenir; vos paroles m'ont coBoqplètement changée ; j'ai demandé pardon à Dîeu d'avoir oublié les bontés dont il me comble, j'ai comparé mon sort à ce qu'il était au commencement de l'hiver ; à présent je ne pense plus qu'au moment où nous nous reverrons ; il y a déjà trois jours écoulés.

Henri, queserais-je sans vous? Ah! qu^elles sont heureuses les femmes qui peavçnt faire des sacrifices à celui qu'elles aiment, qui peuvent combler ses désiis^ lui donner de grands biens ; mais je ne

pois rien de semblable, c^esi vous seul qui failes tout pour moi.

Âvantphier, en revenant, je suis rentrée vers mon père ; j'ai fait ce que j'ai pu pour lui cacher mes larmes ; je ne sais si c'était une suite de ma disposition, mais il m'a paru moins bien qu'à l'ordinaire ; je crois que votre départ lui avait donné de l'émotion, et cependant il l'avait oublié ; il m'a demandé plusieurs fois si vous étiez parti ; ensuite il croyait que vou$ étiez absent depuis plusieurs jours, et il désirait des nouvelles de votre arrivent Il éprouve un sentiment d'ennui dont il ignore la cause; je vous assure qu'il a un plus grand besoin de vous que de moi, vous savez si bien diriger la conversalion sur ce qui l'intéresse, le faire causer, l'écouter ; j'ai voulu faire comme vous, mais je n'ai pas réussi. Ensuite les petites sont venues ; ces pauvres enfants, je les ai bien négligés; mais nous avons de grands projets qui vous concernent ; vous

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verrez de belles choses à votre retour.

Dans raprès-midi je me sais promenée seule ; ah ! que ce pays est triste sans vous ! il me semble qu'il est devenu dé* sert. Je suis monlée sur le Bannberg comme si je pouvais voir encore la voile de votre bateau; je cherchais Lucerne dans le lointain, j'ai distingué au moins les montagnes qui dominent la ville; je me représentais le port, les ponts, je vous voyais débarquer, c'était Theure à laquelle vous deviez arriver. D'abord vous m'avez écrit; ensuite, qu'avez-vous fait?

étes-vous allé voir nos parents? vous étes-vous souvenu de mes explications de famille ? Je me suis arrêtée sur le banc où nous sommes venus si souvent; que de fois nous y avons parlé de votre dépan, du temps où nous serions séparés^ de celui où nous nous reverrions. Que de moments heureux nous y avons passés; quand reviendront-ils? Quelquefois je croyais vous voir et vous entendre; hélas !

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▼ous étiez déjà bien loin. Celle place m^a paru pins triste que les autres ; j'ai senti mon cœur se serrer; les sapins étaient si sombres, et le vent dans les branches avait quelque chose de lugubre. La cloche de Tangelus m^a appelé à Téglise ; avec quel plaisir j'ai prié pour ceux que j'aime ! Si j'eusse été maîtresse de me diriger seule, je crois que je me serais engagée à quelque dévotion particulière ; j'avais tant de grâces à demander ! Vous n'approuvez pas les vœux et les pèlerinages ; je comprends en effet que Dieu nous entend partout oii nous le prions avec ardeur, et cependant la pensée de faire quelque chose par soi-même n'est-elle pas naturelle ; j'ai un attachement particulier pour la Vierge d'Einsiedlen, c'est elle qui nous a réunis, c'est au pied de sa chapelle que je vous ai vu pour la première fois; je me rappelle mon étonnement, quand, en levant les yeux, je vis un étranger qui me regardait avec tant

d'aitentîoo ; j^oubliai un momenl que j'étais dans une église pour diercher qai il pouvait être ; je le retrouvai ensuite si bon et si obligeant. Quelle nouvelle existence pour moi !

La journée d'hier a été encore triste, j'éprouvais un si grand ennui que je ne comprenais pas comment je pourrais passer tout ce temps loin de vous; il me semble quelquefois qu'il y a plusieurs semaines que votis êtes parti ; mais j'ai déjà une lettre, peut-être en recevrai^je encore de la route. Mon père m'a para mieux; il vous envoie de tendres amitiés^ ainsi que M. Letter et les deux petites.

On me parle souvent de vous, on me fait votre éloge et je suis fière de vous ap* partenir.

Où étes-vous maintenant ? je cherche à me représenter le pays que vous traver* sez ; je vois la voiture qui vous emmène rapidement, ce sera une idée agréable quand je penserai qu'elle s'arrétçra enfin.

Celle leiire arrivera-t-elle avant vous à Versailles? Elle vous trouvera peut-être au coin de votre feu, triste comme vous m'avez dit que vous Tétiez quelquefois ; j'espère qu'Eugèné viendra bien vile; je connais quelqu'un qui voudrait souvent passer une heure entre vous deux. Adieu, soyez toujours pour moi ce que vous avez été jusqu'à présent; que la bénédiction de Dieu et de la Sainle-Yierge repose sur vous et vous entoure d'idées douces!

Bâie.

Lorsque nous avons perdu de vue les montagnes d'Aliorf, mon compagnon lira de son portefeuille un petit tableau qu'il me présenta en disant qu'il l'avait fait pour moi. C'est la vue de la Beuss supérieure prise des environs du village de Gsescbenen; dans le fond serpente la route qui va se perdre dans la région dies nuar ges* Sur le devant, au milieu de cçlte

▼ailée sauvage et dépouillée, on voit une jeune voyageuse qui, placée sur son mulet, se détourne pour adresser la parole à queiqu^un qui ne figure pas dans le tableau ; un peu pliïs loin d'un groupe de paysans, se détache la taille élevée de votre bon père, alors si ferme et si droite.

Auprès de vous seulement, Madeleine, le peintre a réuni ce qui peut adoucir J'âprêté du paysage ; une cabane, un petit jardin, de la verdure, deux chèvres, quelques fleurs. Celle expression animée, rianle, aimable, qu'il a su heureusement saisir, semble là pour lempérer Timpression produite par celle vaste solitude, par tant de rochers, tant de pics et de frimas.

En les contemplant je crois encore entendre le bruit des torrents et le fracas de la rivière qui remplissent la vallée.

Il était impossible de mieux comprendre ce que j'ai éprouvé dans cette course à Urseren à laquelle je dois en partie mon bonheur. Il n'était pas possible de mieuii^

rendre Timpression dUsolement qu'une naiure si grande et si sérieuse faisait natire et qui se changeait en un sentiment dUntimité et de bonheur complet auprès de vous, au doux son de votre voix, aux paroles si simples, si bienveillantes, aux preuves de confiance et d^amitié qui ont fait de cetie journée une des plus heureuses de ma vie.

Vous comprenez combien je me félicite dVoir auprès de moi M. Dilhelni qui a consacré à ce charmant ouvrage les jours qui ont précédé noire départ. Je lui fais raconter sa vie, je le suis sur les hautes montagnes, près des glaciers, dans les chalets où il passe les mois d*étc, solitaire comme les bergers; avec lui je me crois encore sur la terre d'Uri. Il faut bien aussi quelquefois lui parler de la grande Ville et des noms fameux qui font palpiter son cœur. Enfin, nous restons souvent chacun de notre côté livrés à nos réflexions ; il pense sans doute aux beaux

ouvrages qu^îl va voir ; il rêve peut-être une carrière brillante. Et moi, vpus savfsz ce qui m'occupe.

Nous sommes venus de Lucerne ici, presque sans nous arrêter ; nous avoqs pris quelques heures de repos et nous allons repartir.

Madeleine, vous me Tavez promis, si vous aviez besoin de m'avoir auprès de vous, si seulement vos inquiétudes augmentaient, qu'elles fussent fondées ou non, écrivez-moi; huit jours après je serai auprès de votre père et de vous.

M. Reynold revint h Altorf au commencemenl de juillet; oo peut comprendre avec quels sentiments il était attendu ^ il ne trouva chez le général d'autres changements que ceux que le temps et la maladie amènent insensiblement. M. Odermatt ne pouvait marcher qu'appuyé sur le bras de sa fille et celui de son domestique; i) lui était pénible de se montrer ainsi, et il ne sortait plus de chez lui. Il vit revenir le capitaine avec grand plaisir, et pendant deux ou trois jours on lui trouva plus d'entrain et de forces.

Il avait été convenu qu'on célébrerait le mariage sans cérémonie; la considération dont le général jouissait dans le pays engagea les habitants à demander d'y prendre part et de témoigner leur satisfaction ; on aimait beaucoup aussi M. Reynold, dont les manières affables lui avaient gagné les cœurs et qui avait rendu plusieurs services pendant son séjour à

Paris. Il fallut âoii€ changer le plan auquel on avait touIu se borner, iuTiter plus de monde, et de peur de mécontenter des parents éloigtiés, les réunir tous.

Dès le malin, il y avait un grand mouvement dans la maison; les amies de M"^ Odermatt venaient voir les présents qui avaient été apportés par M. Reynold et se préparaient à Taider dans sa toilette. On avait choisi une place sous les noyers dans les belles prairies du côté de Burglen, pour faire danser les paysans.

Jacob Kern n^avait pas été oublié; il était arrivé avec sa femme dans sa belle parure d'Underwâlden, et en attendant la dérémonte il racontait en buvant les campagnes qu'il avait faites avec son lieutenant.

François, qui avait cru être absolument nécessaire à son maiire, et qui avait demandé à le suivre dans ce voyage, ne quittait pas la maison ; il s'était érigé en maître d^hôtel, ce qui troublait fort les domestiques de M. Odermatt.

Le général ae partageait point Tactiviié universelle; cette journée lui donnaii de rémotion et un sentiment pénible, et lorsque Madeleine entra suivie de son époux pour lui demander sa bénédiction, il la regarda quelque temps en silence* Tu vas me quitter, lui dit-il enfin, tu pars, je ne puis pas suivre ces jeunes gens ; par qui donc la fille du général Odermau sera-t-eiie présentée à Uéglise? l!|fade«leine se jeta h son cou en pleurant. M* Reynold répéta ce qu^il avait dit tapt de fois, qu'il ne séparerait jamais le père de la fille; mais le vieillard ne Pécoutait pas, il retenait la jeune épouse et la regardait avec sollicitude.

IJapprocbe de la cérémonie avait attiré sous les fenêtres la foule dont on entendait les voix confuses ; déjà M. - Letter avait entr'ouvert la porte pour annoncer que tout était prêt ; les cloches se mirent en mouvement et les montagnes en répétèrent les coups solennels.

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Le graad jour s^est bien passé , M"* Dussault. Une table de quarante couverts, ce c^était pas une bagatelle dans un pays comme celui-ci. J'ai fait courir partout pour rassembler de Targenterie et de la porcelaine, ce qui, joint à celle du général, a pu suffire, mais i'ai fait argent de tout. Le gibier et surtout le poisson ne manquaient pas, on en apportait de toutes parts et j'aurais pu servir en maigre.

Monsieur croit que les choses vont toutes seules. Je m'étais assuré à Bâie de deux caisses de Champagne ; quand je les lui ai montrées : Je veux savoir, a-t-il dit,, si c'est la coutume ici ; il ne faut rien faire d'extraordinaire; ces Messieurs et ces Dames ne l'ont point trouvé extraordinaire. On parlera long-temps dans le pays des noces du capitaine Reynold, et je ne serai pas venu pour rien.

On a rendu à Monsieur tous les honneurs; artillerie, trompettes, etc.; à peine

ai-je pa y jeter on coup d'œii tant j'étais occupé k faire marcher mon monde. Je me suis échappé un moment pour aller à Féglise; en revenant, qu'ai-je vu? la table toute dressée, et de quelle manière! il y aurait eu de quoi rire, si je n'avais pas été si fort en colère. J'ai fait tout recommencer, heureusement que nous avons eu le temps. Depuis il n'y a pas eu d'encombrés; mais le beau moment, c'est quand au dessert j'ai posé notre plat monté. Je ne puis vous rendre quel étoanement. J'ai dit tout bas derrière à M.

Reynold que c'était un cadeau que vous et moi nous prenions la liberté de lui offrir; il a fait faire silence, et a dit à hsnute voix : — Messieurs, Mesdames, c'est un présent que mes bons domestiques, François que voici, et M"*^ Dussault, l'ancienne femme de chambre.de ma mère, offrent à mon épouse. Tout le monde m'a félicité, et le bon général m'a dit : Il parait, François, que vous êtes aussi habile

qu^affectionné. Il m'z fadlu porter (e plat tom autour de la table ; chacun vouUtit le voir^ que les larmes me coulaient quatre à. quatre des yeux ; on admirait les cbiffrès, les cœurs, les tropbées« Je ne puis vous dire tout oe qu'on en a dit, parce qu'on parlait principalement allemand; cependant, j'ai entendu quelqu'un dire que la figure de l'amour tenait l'arbalète de Guillaume Tell. Cela a rapport, Madame, à un fiuneux chef de ce pays-ci. Un tyrap le força à viser à la4éie de son fils, sui^ laquelle on avait mis une pomme; U at-« teignit la pomme, et le tyran fqt tué.

Le soir, Monsieur m'a encore reparlé ; je revenais de voir danser; il se promenait seul avec son épouse sur les bords de la Reuss. Mais, François, comment avez-vous fait pour apporter ce superbe surtout? C'était sans doute cette grande caisse..... qui a tant ennuyé Monsieur et qui m'a donné de furieuses inquiétudes en route. Monsieur me disait toujours : Fran-

çois, qu^esl-ce donc que celte caisse, n^anriez-vous pas pu la mettre ailleurs ? Mais, a repris mon maître, c^est qn^à Paris même je n'en ai jamais vu de si beau. — Nous l'avions commandé, M*"' Dussault et moi, au confiseur de la rue des Petits-Champs, le premier de tout Paris pour les desserts. — Cette bonne dame Dussault, a dit M"' Reynold, que j'ai de regrets de ne l'avoir point encore vue; j'aurais aimé qu'elle fût ici aujourd'hui. Je veux lui écrire pour la remercier.

Pour le présent. Madame, en voilà as* sez; recevez mes sincères salutations.

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