SOI
beur ; dans le monde il m'arrivait souvent de ne plus entendre ce qui se disait autour de moi et de me retrouver seul dans la vallée de la Reuss«
Quand je réfléchis ^rieusement sur la suite de ma vie, je vis coQibien quelques drçonstaoces qui semblaient ip'éloigner de M"* Odermatt étaient peu 4e choses dans une si grande détermination; cette pensée qui se présenta tout à coup et presque à mon insu prit tellement de force lorsque je Tous admise un instant, qiie je nç pus m^en détacher.
J'ai passé cinq ou six jours dans une nouvelle existence que je me forgeais^ entouré de tableaux qui me suivaient par* tout et qui suffisaient à mon bonheur; que de charmantes peintures je me fai* saîS; de mon arrivée à Altorf^ de nos premiers entretiens, lorsque pétais le maître de diriger tout à mon gré et de donner aux autres mes propres sentiments.
J^ m'amusais^ à former des plans, neuf
retournions à Rothenlhurm el à Einsfedlen, ces lieux où nous nous étions vus pour la première fois, nous montions de hautes montagnes ; quel sentiment déli'deux que celui d^ùne si tendre hitimîté, de tant de bonheur au milieu de ces déserts ; avec quelle sollicitude je veillais sur ma compagne; quel plaisir de supporter ensemble la fatigue et le mauvais temps.
Ensuite je faisais connaître à Madeleine des pays qui ont toujours excité sa curio* site; nous venions à Paris; je l'étonnais par la vne de tant d'objets nouveaux ; je jouissais de son bonheur et de sa surprise^ j'étais son soutien dans ce monde qui Téblouissait, où elle se trouvait étrangère et nous étions heureux d'être réunis»
nous suffisant Tun à Tautre au nriîieu du mouvement comme dans b solitude. Je rai vu dans ce bal où Dervieux me parlait d'elle ; j'avais même composé sa parure; je voyais son maintien timide, toutes les
impressions qui se peignaient sur ses traits ; de temps en temps ses yeux se tournaient vers moi pour me dire ce qu'elle seiitait; elle avait besoin de retrouver près d'elle son protecteur.
Pourrais-je te dire, Arnold, toutes les idées qui pendant quelques jours m'ont rendu parfaitement heureux ?j!étais impatient de me trouver seul pour m'y livrer.
Il est un sentiment très-doux, c'est d'être le protecteur de la personne que l'on aime ; Madeleine est heureuse auprès de sf)n père, elle s'avance sans défiance dan$ la vie, mais que de fois j'ai pensé avec tristesse au moment où cette union si touchante sera rompue! que deviendrat*elle, comment remplacera-t-elle le premier objet de son affection?
Cependant, je n'ai point voulu agir à la légère; par respect pour mes 29 ans, je me suis ordonné quelques jours de réflexion, mais je n'ai pu réfléchir; je mte
rappelais les paroles de Madeletae, le son de sa voix, son regard, Pexpressioii de ses traits, sa gatté, son dévoileinem pour son père, et tout cela me devenak plus précieux parce qu'elle semblait m'appartenir déjà.
Me suis-je trompé, Arnold? le choix que j'ai fait, pour être celui qui platt à mon cœur, n'est*il pas au fond le plus sage et le plus sensé ? Tu connais Tintée rieur de la maison d'Altorf ; voici celui de l'hfttel de la Chaussée-d'Antin.
A six heures j'arrive chez M. D...; les grands battants de la porte s'ouvrent à mou cabriolet; le domestique en livrée qui m'annonce, le vestibule et les appartements que Ton traverse ont quelque chose de solennel ; on m'introduit auprès de M*"' D.... qui, il faut Tavouer, est fort aimable, elle sait mettre à son aise même le recommandé de province qui se rassure aux questions qu'elle lui adresse sur sa famille. Quand l'assemblée est formée^
SOS
joh Toit eafin M. D..«. ^i Jarive préoccupé* de je ne sais quelle grande affaire pettiiqite oa financière, puis la fille de la maison qui se glisse <kQs la salle à la suite' de sa goQv«*9ante, ec va s'asséeir à cW de M*"^ D...; jeune fille à la taille sveke, an teint délicat, qni répond oui momitwr^ non mansiênr^ et qni regarde en réagissant sa mère si elle est forcée d'en dire davantage.
A un dtner servi avec luxe et cérémonie, la conversation est d'abord languissante et le ton très-frokl. Enfin le maître de la maison consent à laisser échapper quelques paroles, on voit que dans la matinée il a vu des gens influents, il sait des choses que d'autres ne savent pas; quand il parte, on se tait ; d'abord parce qu'il est le maître, ensuite parce qu'il est tes jours très-bien informé. Dans la soirée arrivent des députés, des préfets, des artistes, la conversation est ordmairemcnt intéressante; en se gr(Mipe autour de
M<"' D. . • • ; chacun viem loi offrir lé trilmc d^me adecdote^ d'ooe nouvelle, d'un eon»plimeut. Elle règne sur Itô entretiens varfés^ tandis que dans une autre partie de la saHe son mari analyse les discours qui ont été prononcés à la chambre.
Je suis reconnaissant d^avoir éié accueilli dans celte maiâon, mais m'y fixer irrévocablement, c'est une position que même dans d'autres temps je n'accepterais pas volontiers'.
Enfin, mon cher Arnold, f ai été réveillé de mes rêves par le désir d'agir, par la crainte d'avoir perdu un temps pré^ cieux; j'ai écrit au général, je lui ai dit fidèlement tout ce que favais éprouvé, soit auprès de lui, soit ici, j'ai fait valoir le tenips qui s'était écoulé depuis que je Pavais quiué, et je lui ai demandé si en qualité d'ami qui avait toute ma confiance il n'approuvait pas la prière que je faisais au père d^ Madeleine.
Ma lettre partie, j'ai calculé le uMNoaciu
ou elle arriverait à Aliorf, j^ai vu la svr^ prisé de M. Odermatt ; alors j^ai éprouvé mille craintes et l'édifice démon bonheur s'est éeroulé. Le général a quelquefois des idées si fermes, si arrêtées, quilest impossible de Ten faire revenir ; voudra^ t-il donner sa fille à un homme qu'il re^ garde comme étranger? fier à juste titre de Pancienneié de sa famille, n'avait-ii point déjà conclu un mariage? Dans son pays on met bien moins de prix à quelques avantages extérieurs que dans ceux où le luxe rend la fortune nécessaire. Et Madeleine! que savais-jie de ses sentiments ? ^mais je n'avais cherché- à les découvrir; ne sera-t-elie point effrayée d'une grande résolution ? Déjà peut-être elle n'était plus libre. Ce jeune Detilig...
tout me jetait dans une pénible incertr^ tude.
Toilà comment j'ai passé le temps d'une longue attente ; mon cœur batiait vivement lorsque je rentrais ehez moi après
SOS
rbeure du courrier ; enfin, cette réponse est arrivée, je i^ai tenue long-temps avant de pouvoir me décider à lire mon arrêt ; on moment je pensais qu^elle allait me combler de bonheur, mais ensuite je voyais tous mes plans renversés, forcé de repousser ces idées si douces et aux* quelles j^étais trop fortement attaché. Ce n'était ni Tun ni l'autre; tu vas la lire, Arnold, je la transcris ici et elle terminera mon volumineux envoi ; peut«4tre si tu pénètres dans le fond de mon cœur verras-tu que j'espérais être plus avancé, mais enfin il n'y a pas d'obstacles insur* montables, ce sont des considérations qu'il est facile de combattre; dis-moi ce que tu en penses, tu en jugeras plus sainement que moi ; je trouve cette lettre froide; en la relisant je me sens découragé, peut-être je la saisis mal ; je l'ai reiçue hier seulement, une heure avant de l'écrire; j'avais besoin d'ouvrir mon coeur, à quel autre pouvais-je le faire qu'à toi ?
Altorf, 18 décembre.
Tai élé en effet bien surpris, Monsieur^ de la ieltre que vous m^avez fail Thonneur de m'écrire; je lai lue plusieurs fois pour m'assurer que je ne me trompais point et j'ai voulu attendre d'y avoir mûrement réfléchi pour vous répondre.
Je n'hé&ite pas d'abord à vous avouer que, parmi les hommes que je connais, il n'en est aucun que son caractère me fit préférer à vous pour époux de ma fille ; l'attachement que vous lui montrez n'est pas fait pour diminuer les sentiments d'amitié que je vous porte.
Je ne vous parlerai point du peu de fortune que je laisserai à Madeleine ; cette fortune, peu considérable ici, devient nulle dans d'autres positions ; mais je crois que cette considération, que je suis bien aise de vous rappeler, ne sera pas pour vous d'un grand poids ; il en est d'autres sur lesquelles je veux m'arréter.
Votre éducation, Monsieur, a été toute française ; vous êtes né en France, vos habitudes sont celles de ce pays, vous êtes accoutumé à sa société, à ses usages; ma fille n^est jamais sortie de la Suisse, elle a passé la plus grande partie de sa vie à Altorf ; j^ai cherché à lui donner la meilleure éducation qu^on peut donner dans ce pays à une femme, mais rien de plus.
Quelles sont maintenant vos intentions?
votre projet est sans doute de fixer votre séjour en France ; il est dangereux de déplacer aussi complètement une femme ; trouverez-vous chez ma fille ce que vous désirez jlans la compagne de votre vie, pourra-t-elle occuper la place que vous lui donnerez dans la société où vous vivez? Il m^est difficile de croire que ce mariage réponde aux vœux de vos parents et de vos amis; ils en seront sans doute étonnés ; ils ne connaissent point Madeleine. Sera*t-elle jugée avec bienveillance?
* votre amour-propre ne pourra- t-il pas quelquefois en souffrir? Le mien souffrirait de ridée que ma fille que j'ai vue au premier rang dans son pays, pût ailleurs paraître inférieure à sa position. Ah!
Monsieur, je ne voudrais pas que vous fussiez exposé à faire de fâcheuses comparaisons.
Peut-être, si je vous demandais maintenant de venir vous établir quelque temps ici, y consentiriez-vous ? vous auriez grand tort, et je me garderai de vous .
faire une semblable proposition pour votre bonheur, pour celui même de ma fille.
Dans toutes les réflexions que je vous présente je cherche à ne point penser à moi ; dois-je, pour si peu d'années qui .
me restent à vivre, influer sur le sort d'une personne de vingt ans ?
Vous croyez m'avoir fidèlement décrit ce que vous avez éprouvé; permettez-; moi de le rendre à ma manière, avec Tavaniage que me donne sur vous une longue expérience.
Vous avez fait une perte cruette; les soins journaliers que vous donniez à M.
votre père ont laissé un grand vide dans un cœur tel que le vôtre; vous n^étiez pas forcé par des devoirs impérieux ou par de grands intérêts à surmonter vott'e chagrin ; c^est dans cette disposition que vous éies venu ici. Des objets nouveaux, un nouveau genre de vie vous ont plu ; vous avez été sensible à Tamitié qu^on vous a témoignée; vous en aviez besoin alorSé N'avez-vous poitft Vu en beau nos rochers, nos habitudes, peutêtre ma fille elle-même ? Vos souvenirs se sont embellis lorsque vous avez retrouvé une existence qui vous retraçai!
d^afiSigeants souvenirs. Votre demande n^est-^elle point due à un moment d'enthousiasme ? chaque ligne de votre lettre me prouve que vous êtes sous cette influence; doit-on dans cette disposition prendre une grande détermination, une détermination qui, je le répète^ étonnera
VOS amis? el moi, que vous consoliez, qui suis eu même temps si intéressé dans €etie affaire, je dois moins que personne vous conseiller à la légère.
Donnons à la réflexion le temps d'arriver; attendons encore une année; le délai peut paraître long à votre jeunesse, mais c'est un père qui pense à Favenir de sa fille qui Texige ; je suis persuadé qu'alors vous verrez les choses comme je les vois maintenant; tout ceci vous paraîtra un songe dont vous saurez gré à un ami de vous avoir réveillé.
Jusqu'à ce moment conservons notre liberté, et restons amis quelle que soit la résolution que le temps nous inspirera.
Vous comprenez que je ne parlerai point à ma fille de ce qui se passe ; elle eût pu former un établissement qui m'avait paru avantageux ; elle n'a pas voulu se séparer de moi ; j'en ai conclu qu'elle était heureuse, et je n'ai point cherché à influencer sa détermination.
Adieu, Monsieur; voyez, je vous prie, , dans ce que je vous écris une nouvelle preuve, etc. etc.
Sf5
Paris, 31 déeembre.
C'est aujourd'hui que ebacun règle ses compies ; le négociant, le maitre de maison calculent et cherchent leur balance ; il est des hommes qui se iivent à un examen d'un autre genre ; ils passent en re- Tue Tannée qui s'est écoulée ; ils pensent * à celle qui va commencer.
L'aspect de ces derniers jours, un horizon rétréci, une atmosphère terne, ajoutent quelque chose de grave à ces réflexions déjà sérieuses par elles-mêmes.
Deux ou trois lignes seulement, écrites dans ce jour de récapitulation, suflfir^ient pour former le journal de la vie entière; on y rendrait compte des sentiments qui nous ont animés dans l'année qui se termine et des espérances qui nous bercent
pour Tavenir. Que de différences dans les crainies, les plaisirs d^un âge et les proj^ets de celui qui lui succède ! Cette revue ne serait pas en faveur de la seconde partie de la vie ; quelles joies ont jamais égalé celles de Tenfance à laquelle ce moment procure tant de bonbeur !
Lors des dernières campagnes, j'ai passé deux 4e ces jours dans un pays ravagé par la guerre. Quelques plaisanteries les égayaient; on se rappelait que cette époque eût été une fête en France et dans sa famille ; cependant j^ai qaeU quefois regretté cette vie précaire et incertaine où les événements glissaieni si facilement, ou, bien près de tout perdre jeu un instant, ou ne s'attristait pas d'une privation, d'un mécompte. Combien Ton revient vite à exiger davantage et à vouloir diriger l'avenir* . .
Il y a un an, j'étais ici avec monrpère; il était déjà bien malade ; insensiblement la conversation se porta sur l'année qui
Sciait commencer ; on nous avait conseillé un voyage dans le Midi ; mon père avait d'abord espéré quelque sonlagement de ce déplacement ; mais sa faiblesse y mettant obstacle, nous n^en parlions plus; je hasardai d^en dire quelques mots ; il ne répondit pas, je me tus aussi : nous eûmes tous les deux la même pensée ; un moment après, il reprit la conversation d'une voix calme; il la dirigea sur des sujets sérieux qui Font tant occupé à la fin de la vie ; il me donna des conseils.
Le lendemain Ait aussi un jour triste ; il reçut des visites ; on lui dit ces choses banales qu'on dit aux malades; une lettre, qui m'était adressée , et que j'ai trouvée dans ses papiers, est datée de ce jour ; il me remercie des soins que je lui ai* donnés; il parle des dernières années que nous avons passées ensemble, des inquiétudes qu'il eut lorsque ma blessure se rouvrit; tu te souviens, Arnold, il quitta tout pour m'accompagner pux eaux.
Héias ! ma santé était plus forte que la sienne.
Maintenant que dois-je attendre de Tannée qui s'ouvre? J^ai écrit à M. Odermatt, non point pour réclamer contre la longue épreuve quMl m'impose, mais pour le supplier de ne pas me laisser dans une si complète incertitude ; je ne puis supporter que celle de qui tout dépend ignore ce qui se passe. Un mot d'elle peut mettre fin à tous mes plans ou remplir de bonheur celte année d'attente ; je relis sans cesse la lettre du général, et, suivant ma disposition, j'y trouve un sens différent.
Quand je me représente M. Odermatt avec son air sérieux, je donne à sa lettre une autre interprétation que celle que je lui avais trouvée d'abord. N'a-t-il point voulu, d'une manière détournée et polie, me faire sentir que la chose est impossible? il est des sentiments auxquels la rectitude, je n'ose pas dire la rigidité,
de son caractère le rend peu accessible.
La discussion politique que nous eûmes un jour s'est représentée tout à coup à mon esprit; il ne pense pas bien; quel terrible anathème ! celte tache peut-elle s'effacer ?
Dans ce moment, Arnold, le soleil se montre à son couchant; les derniers rayons de 1819 éclairent cette chambre, qui, tout le jour, m'a paru si sombre ; est-ce un heureux présage ? Ce rayon brille aussi sur le sommet du Bannberg; avec quelles pensées Madeleine le contemplet-elle ?
La dernière soirée que j'ai passée à Altorf, nous faisions une promenade en bateau. Lorsque nous débarquâmes sur la côte du Griitli, le soleil était couché pour cette partie de la montagne ; mais nous voyions la rive opposée dorée par les rayons bas et inclinés qui venaient de l'ouest; les blanches murailles de la chapelle de Guillaume Tell , au milieu de
bancs de rochers d'une teinte rougeâtre, resplendissaient de lumière; la voile d'une nacelle, qui y avait conduit des voyageurs, était brillante, et son ombre pro-^ longée se dessinait sur les eaux scintil^ lantes. Alors commencèrent- ces bruits du soir qui ont tant de charmes dans les pays de montagnes ; le clocher de Selisberg, au-dessus de nos têtes, sonna Pangelus, ceux de TUnderwald lui répondirent dans le lointain ; les sonneries des villages des trois Elats sur les bords du lac se firent entendre avec des timbres variés et à des distances différenies. Le bruit des bateaux qui sortaient de Brunnen, les coups réguliers de la rame, les voix mêmes des pêcheurs, courant sur la surface du lac, parvenaient distinctement à nous.
Lorsque nous quittâmes le Griitli, les sommités seules étaient encore éclairées; les dernières lueurs du couchant, et les nuages flottant dans le ciel, venaient se peindre dans les eaux. Avant que nous
eûmes abordé, la vallée entière élait obscure, les pics immenses qui nous dominaient se détachaient sur le ciel ; je ne sais comment ils me rappelaient les héros suisses dont le souvenir remplit ces lieux; nous- nous amusions avec M"*" Odermatt à voir, dans ces masses découpées et de formes bizarres , des figures de combattants, à y placer des scènes.
Mon cœur était alors rempli de tristesse et de mille sentiments confus ; la beauté de celte soirée, les grandes idées que rappelle cette terre classique, augmentaient mes regrets; je devais partir le lendemain ; cette vie si douce allait finir ; la pensée de rentrer dans une autre existence m'était pénible ; je laissais ceux que j'aimais sans avoir de projets, sans avenir ; que pouvais-je dire à M"' Odermatt ? je me serais reproché de lui laisser deviner ce que je sentais ; je ne savais pas encore la force du sentiment qui m^attachait à elle. Madeleine aussi était
sérieuse ; quelles idées Poccupaient alors?
Le général seul souienait la conversation; il s'entretenait avec les bateliers de la navigation du lac, des orages ; de temps en temps il me parlait de ce que je ferai à mon retour à Paris, qu'il me croyait impatient de revoir.
Quand reverrai-je cet heureux pays et celle qui le rend pour moi le plus beau de tous ?
Versailles, 20 janvier.
J^ai été charmé de quiiter Paris pour venir ici, où je mène la vie qui convient à ma disposition du moment. Lorsque je pais me débarrasser de mon harnais militaire, je m'enferme dans mon cabinet.
J'achève maintenant un petit dessin de la chapelle de Burglen, bâtie sur le solde l'ancienne demeure de Guillaume Tell.
Une paysanne est à genoux devant la grille ; un peu plus loin, le général appuyé sur son bâton ; à c6té, un capucin ; dans le fond, les hautes montagnes qui dominent ce paisible hameau. Il faudrait être plus habile que je ne le suis pour peindre les effets de lumière dans les gorges, pour grouper les granges parsemées sur les croupes vertes. Je voudrais pouvoir rendre cette petite scène, telle que je l'ai vue, avec son caractère sérieux et calme, avec
tout le charme qu^elle conserve dans mon souvenir, que l'éloignement et Pincertitude augmentent encore. Betoumerai-je jamais à Burglen ? Pour contraster avec un vieux militaire et un religieux, ne fallait-il pas une figure plus légère et plus gracieuse? je Tai essayée ; j^ai fait bien des esquisses dont je n'ai pas été content. Un peintre ne doit-il pas étudier son modèle?
aussi je Pai sans cesse devant les yeux.
Je me rappelle le regard de Madeleine, son expression, son attitude. Un pli de sa robe, un ruban, une fleur, un mot, un geste, un sourire, une inflexion, me transportent auprès d'elle.
Je la vois, je lui parle, je crée des scènes, un entretien, j'entends le son de sa voix , je devine sa réponse. Mais comment rendre tout cela? Mon barbouillage exprime bien mal ce que je sens. Cependant les heures s'écoulent rapidement dans cette occupation qui est peut-être dangereuse pour moi.
. Les souvenirs historiques ont eonservé un grand intérêt dans ce pays, où. rien ne change. J^ai vu quelquefois chez M. Odermatt le curé d'Altorf, homme plein de feu et d^imagination, qui connaît à fond Fhis* toire de son canton, dont il lui est impossible de parler de sang-froid.
Il est un admirateur passionné de la pièce de Guillaume Tell de Schiller, cette épopée de Thistoire suisse qui se passe presque en entier dans le canton d'Uri.
Je la relis maintenant sans cesse.
La plus belle scène à mon gré^ qui en même temps est la description la plus exacte et la plus animée de cette terre classique, est celle où un pécheur et son tils s'entretiennent de Tarrestation de Guillaume Tell. Ils sont sur la hauteur, et voient, à leurs pieds le lac où un grand événement va se passer. Une tempête éclate , le vent mugit avec violence , les eaux sont profondément agitées.
.50^^ Ecoute, dit Tenfant à son père, on
sonne sur lu moniiBigne. Sans doute m si vu un bâtiment en danger, et cette cloche invite à prier.
Le péchâun Malheur au naotonnier qui est ballotté par cette épouvantable tempête ! le gouvernail et celui qui le conduit sont également impuissants ; les vents ec les vagues poussent et repoussent le bâ* timent comme une balle ; il n^y a anem port qui puisse le mettre à Tabri. Des rochers à pic, où la main même ne peut trouver à se fixer, Tentourent de leur surface inaccessible.
Venfant montrant à gauche. Mon père,
nne barque qui vient de Fluelen
C^est la barque du seigneur d'Uri , je la reconnais à son pavillon écarlate et à sa bannière.
Le pêcheur. justice de Dieu ! oui , c'est elle-même ; c'est le bailli qui traverse le lac emmenant sa victime. Le bras de la vengeance Ta bientôt atteint ; maintenant il reconnaît un maître plus puis«
que lui ; ces vagues ne s.'apaîsent pas à sa voix; ces rochers n^incUiient poÎDt leurs têtes devant son chapeau ^ Enfant, ne prie pas^ ne tente pas de Parracher des bras de son juge.
VenfanU Je ne prie pas pour le bailli, Je prie pour Tell qui est avec lui. Vois, vois, ils avaient heureusement passé le Boggisgrat, mais la violence de Torage les a jetés sur le grand Axen. Je ne les aper^ çojs plus.
Le^ pêckeur* Là est le Hakmesser où biegr des bateaux se sont perdus ; sMls ne savent pas sagement gouverner, la barque se brisera contre les rochers. Ils ont un habile conducteur à bord, mais ses bras sont enchaînés.
( Guillaume Tell arrii^e iun pas précipiii; il s^ agenouille levant les yeux au cid.)
VenfanU Mon père, vois cet homme à genoux.
Le pêcheur. De ses mains il saisit la lerre^ et semble hors de luL
V enfants^ approchant. Qae vois^je? Mon père, mon père, viens.
Le pêcheur. Qui donc ? Bonté céleste !
Tell, d'où venez-vous? parlez.
VenfanU Vous n^éliez donc pas encbatné sur le bateau ?
Le pêcheur. Ne vous conduisait-on pas à Kûsnach ?
Guillaume Tell se relevant. Je sais sauvé. »
Mais, que vais-je t'écrire ? Cher ami , mes pensées me reportent sans cesse dans ce pays où de grands tableaux se réunissent à tant de souvenirs.
Yersaillesy.ô féyrier.
Point de nouvelles d'Altorf; je vais les jonrs de courrier Pattendre à la poste, je retourne chez moi, je ne trouve de lettré nulle part. Comprends-tu la cause de ce silence? il y a plus d'un mois qu'on a dû recevoir ma lettre; que ce temps est long pour la masse de conjectures qui m'agitent ! en vain je calcule les retards d'une tempête et du passage des montagnes ; les glaces, tous les bouleversements de la nature, ne suffisent pas pour l'expliquer. C'est ailleurs qu'il faut en cherdier la cause ; c'est dans ce calme de la nation allemande que j'avais admiré, mais c'est le pousser trop loin que de le supposer chez les autres à un si haut degré ; peut-être, M. Odermatt croit-il s'être suffisamment expliqué ; peut-^tre rien n'est
encore décidé ; on discute froidement ; Madeleine, incertaine, calcule! Arnold, ce a'est pas ce que j^avais espéré ; voudrais-je d'un consentement arraché ? hélas ! peàtètre encore a-t-^Ile prononcé depuis longtemps, on hésite à me Tannoncer; Madeleine aura dit ce que le père le plus aimé ignore souvent ; mais pourquoi tarder ?
tout me vaudrait mieux que la pénible incertitude dans laquelle on me laisse. Et toi aussi, tu m'oublies ; est-ce le momentde ne pas me répondre, quand j'ai plus que jamais besoin de toi?
10 février.
Bien, absolument rien, ta lettre seule ; tu es de mon avis ; ce ton si différent de celui auquel j'étais habitué, ce silence prolongé , comment n'ai-je pas su le comprendre ; cependant j'écrivais, j'attendais chaque jour une réponse ; maintenant il «erait inutile de se flatter encore. A prér-
sent que tout est fini, ne puis-je pas m'étonner de la conduite qu^on a eue vis-à»Tis de moi ? lorsque je partis elle me fît des adieux avec tant d^amitié ; je me rappelais ses paroles obligeantes , ses efforts pour me retenir. Les femmes de ce pays auraient-elles aussi le besoin de plaire à tout ce qui les entoure? Ces yeui si purs, cette expression qui inspire tant de confiance, tout cela aurait-il été em^ ployé pour tromper ? Non, mais je n'étais ^a'onami, que Vami de son père, c'étaient de simples témoignages de bienveillance, qui, chez une nation bonne et expansive, n'ont pas la valeur qu'on leur donne ailleurs.
25 février.
Arnold, je pars ; c'est Madeleine ellemême qai m'écrit, qui me prie de venir; elle est bien malheureuse; son père est dangereusement malade, et moi qui les accusais de m'oublier, moi qui croyais...
Quel mélange de bonheur et de sentiments tristes I Hier je reçois une lettre timbrée d'Allorf ; ce n'était pas du général, je oe reconnaissais pas récriture, ou plutôt je n'osais pas la deviner; la voici :
(c Vous serez sans doute bien étonné, Monsieur, que ce soit moi qui vous écrive; hélas ! mon père ne le peut pas ; il y a quinze jours qu'il tomba tout à coup dangereusement malade; nous avons passé une semaine dans de grandes inquiétudes.
A présent il est mieux, il a repris toute sa connaissance ; Dieu a exaucé nos priè^
res ; les médecins noas rassurent et nous disent que le danger a cessé, mais mon père est encore faible , il ne peut se servir de son bras droit. Il s^est beaucoup occupé de vous, Monsieur, pendant qu'il avait la fièvre; il prononçait souvent votre nom, et il croyait vous parler; ne pouvant vous écrire, il me charge de le faire.
J'espère que dans la triste situation ob nous sommes, vous ne le trouverez pas extraordinaire, peut-être penserez-vous que déjà nous avons bien tardé; mon père me prie de vous dire qu'il a reçu votre dernière lettre et qu'il allait y répondre, lorsque son terrible accident Fen a empêché. »
<c II désirerait aussi beaucoup vous voir.
Monsieur; il aurait à vous dire bien des choses qui l'occupent et l'agitent; mais je 80n8 que dans la saison où nous sommes, avec vos occupations, quitter Paris pour venir à Altorf est une proposition qui pourra vous étonner, et je ne vous la fais,
Monsieur, que parce que mon père m^en a chargé expressément, et par la persuasion aussi que votre présence lui ferait du bien* »
ce Nous avons passé des temps bien tristes depuis que nous avons eu le plaisir de vous voir; j^espère que vous aurez été plus heureux que nous ; je suis sûre que vous partagerez toutes nos peines. Je vous réitère la prière de ne pas venir si vous y trouvez de trop grands obstacles, quoique vous n'ignorez pas le plaisir que vous ferez à toute la famille. »
M. Odermatt bien malade ! Madeleine malheureuse ! je la voyais à côté de son père, dévorée d*inquiétudes et de fatigues, seule, chargée de tant de soins, de tant de peine , dans ce pays si reculé et si loin des secours, au milieu de Thiver; elle me demandait de venir, elle comp»
tait sur moi ; qneis obstacles pourraient m'arréter?
Je courus chez Eugène; il avait reçu deux jours auparavant une lettre de son père ; retenu par son service, il u^avait pu me rapporter. M. Leller lui donnait quelques détails que je n^avais pas. M.
Odermatt était tombé malade au milieu de la nuit d'une manière très-alarmante ; c'était, à ce qu'il parait, une attaque dV poplexie ; la pauvre Madeleine avait été dans un terrible effroi ; malgré son émo* tion elle avait pensé à tout. On avait attendu, pour écrire à Eugène, qu'on pât lui donner des nouvelles plus rassurantes, et il paraît qu'en effet on était satisfait de la tournure que prenait la maladie. Eugène se désolait de ne pouvoir aller auprès de son grand-père. Je vous remplacerai, lui dis-je, je pars. — Vous, dk-il avec surprise, vous allez partir pour Altorf. — Moi-même, le général désire me voir. W* Odermatt m'a écrit; pense-
riez-voas qae je pusse les déranger^ et
qu'il fût indiscret daus ce moment ?
Que vous êtes bon pour nous ! ah ! ma ma tante m'a souvent écrit combien on vous a regretté; mon grand-père vous aime comme son fils ; mais dans cette saison ? Tous ne savez pas ce que sont les hivers d'Altorf; pourrez-vous avoir un congé ? — Mon cher Eugène, votre graûdpère est bien malade ; lui et sa fille sont malheureux ; je puis leur être bon à quelque chose* La distance fût-elle double, je partirais également ; Thiver, mon colonel, un congé, qu'on me le donne ou qu'on me le refuse, je pars ; je pars après^emain* venez déjeûner chez moi à huit heures; à neuf heures je serai en route.
Je courus ensuite à Paris chercher un des plus habiles médecins que je connais; ii n'était pas chez lui ; je l'atteignis enfin; je lui dis le résumé des deux leltres, le priant de m'indiquer les remèdes néces« saires ; il trouva les données trop vagues,
et se borna à des directions; mais il s'engagea à répondre à la lettre détaillée que je lai écrirais.
Restait le plus difficile, un congé. Je savais qu'il ne serait pas aisé de remporter, mais j'étais résolu de l'obtenir d'une manière ou d'une autre.
Je n'ai pu voir le lieutenant-colonel Weber que le malin; déjà le moment était défavorable; lu sais que lorsque nous avions une demande à faire, c'était l'après-midi au sortir de table que nous choisissions; il m'a reçu avec cet air brusque qu'il prend toutes les fois qu'il soupçonne quelque chose d'extraordi* naire ; il semblait qu'il eût deviné ce que j'allais lui dire.
— Eh bien, capitaine, qu'y a-t-il de bon pour vous ?
-TT- Mon colonel, je viens vpus demand/er comme une grâce un congé de quelques jours seulement.
— Un congé encore ; vous voulez donc passer toute Tannée en congé.
•-—C'est pour une affaire qui m'importe extrêmement.
^ Mais enfin quand le voulez- tous?
— Le plus tôt possible, demain.
'— Ne savez-vous pas que M* ••••>• e$t absent, et que je ne laisse jamais la compagnie avec lin seul officier?
— Mon colonel, permeltez->mol d0
— Dans un moment où les esprits sont si mal disposés, où de tous côtés on déclame contre les Suisses ; non, c'est impossible : on demande un congé pour le lendemain , sans autre cérémonie, et si je ne Taccorde pas, on dira que je suis dur et exigeant ; je le répète, c'est impossible.
— Dans ce cas. Monsieur, je vous prie de recevoir ma démission.
— Votre démission, votre démission, s'écria*t-il en haussant les épaules, voilà comme ils sont tous ; refusez-leur une fantaisie, leur démission est toute prête.
Votre démission, à vous qui avez le grade
de chef de bataillon, et qui le serez bientôt peut-être.
— On me ferait lieutenant-colonel que ma résolution est prise.
— M. le capitaine, rappelez-vous qu^aujourd^hui vous êtes encore sous mes ordres, et que je ne suis pas habitué à me laisser msmquer par mes subordonnés ; sachez. Monsieur, quil m^est plus facile de vous donner les arrêts qu'un congé.
— Colonel, je serais désolé d^avoir pu vous déplaire. Et il se promenait avec agitation dans la chambre, répétant entre ses dents : Sa démission, et commandez à de jeunes gens ; puis il s'arrêta tout à coup , et me dit d'un ton beaucoup plus doux: Beynold, n'y aurait-il point là-dessous quelque mauvaise affaire ; vous ne m'avez point accoutumé à votre ton d'aujourd'hui; je vous vois agité; s'il en est ainsi, je suis votre ami ; à quoi puis-je vous être bon? parlez franchement.
Je compris alors que jVais pris la chose du mauvais côté, et je lui racontai tout ce qui se passait.
— Ah ! mon cher, vous me soulagez ; je ne pouvais pas craindre de vous une grosse faute 9 mais peut-être quelques sottises de jeunesse, qui mènent plus loin qu'on ne voudrait, et pour;lesquelles on a besoin de prendre Taîr de son pays.
Vous me faites vraiment plaisir; mais répétez-moi tout cela, car vouis parliez si vite, que je n'ai pu rien y comprendre.
Vous voulez vous marier, avec qui donc?
Je repris alors mon récit plus tranquillement, et, vu le caractère de notre colonel, je m'étendis davantage sur les titres du général que sur les grâces de Madeleine.
— C'est la fille de M. Odermatt, une des premières familles d'Uri.
— A qui le dites-vous ?
— Un ancien officier des gardes lors du 10 août, qui depuis a fait la guerre
dans rarmée de Condé. — Bien. — Ma* réchal de camp« — Fort bien. — Commandeur de Saint-Loais.
— Et voilà ce que c^est^ mon ami^ embrassez-moi, et de bon cœur, je vous jure ; n'étes-vous pas Suisse comme nous t il ne faut pas oublier sa pairie ; il faut que les enftiois de la vieille Helvétie se réunissent. J^avais toujours peur qu^une Française jetât sur vous ses filets^ et vous captivât avec ses minauderies. Et le général Odermatt est sans doute bien content ?
— Oh ! colonel, rien p'est encore dé-
cidé ; je puis seulement espérer.
— - Espérer; oui, ils vont vous refuser; dites, je vous prie, à la Demoiselle, que si le colonel Weber avait une fille, et que vous la voulussiez, il ne lui permettrait pas d^hésiter cinq minutes ; mais enfin le père étant malade, je comprends que c^est le moment de se montrer ; je prends sur moi votre affaire ; parlez au lieutenant, je
lui parlerai aussi. Croyez-vous, mauvaise téle, qu^oa puisse avoir servi tant d^aonées avec vous et ne pas vous aimer ? et cependant nous étions sur le point de nous fâcher ; n'ai-je pas promis à votre brave père, la dernière fois que je le vis, de le remplacer si je le pouvais? Ne saviez-vous donc pas que vous deviez compter sur le colonel Weber. Tous épousez 4ine fille de nos cantons ; parbleu! il y a longtemps que je n^ai appris de nouvelle qui m'ait mis de si bonne humeur; j'ai là d'un vin que je réserve pour les grandes occasions ; vous en boirez, Monsieur Tamoureux, à la santé de votre maîtresse. Tirant enfin sa montre : Dix heures ! en voilà deux que vous me retenez avec vos histoires d'amourettes; je n'en ai de ma vie tant écouté; partez, parlez, Monsieur, qui étiez si pressé.
Puis, me conduisant à la porte: Souvenezvous que si je vous retrouve encore demain ici, je vous fais mettre aux arrêts.
— - Ne craignez pas, lui dis-je en sautant les escaliers, je me serai déjà mis à Tabri de voire mauvaise volonté.
— Allendez, me cria-l-il, il me vient une idée ; vous m'avez dit que le beaupère n^était pas encore complètement décidé; il ne sera peut-être pas fâché de savoir ce que votre colonel pense de vous; je lui écrirai, oui, faites prendre la lettre ce soir ; je suis bien aise qu'il apprenne à quoi il s'expose en s'alliant avec un mauvais sujet comme vous.
Je m'amuse à t'écrire pour calmer mon impatience; tous mes préparatifs sont faits, j'attends Eugène; dans deux heures j'entendrai le fouet du postillon.
Quand tu recevras cette lettre, Arnold, pense que mon sort est bien près de se décider^
su
Altoif.
Arnold, que de chose j^al à te dire !
J'ai traversé rapidement la France ; je ne suis arrivé que tard hier à Lucerne ; ce matin j'en suis parti avec six rameurs ; ils fendaient rapidement les eaux grisatrès ; je me rappelais le mouvem^t des jours d'été, la beauté des rives maintenant dépouillées, ces paysannes aux chapeaux garnis de fleurs, sillonnant le lac dans tous les sens ; aujourd'hui cette vaste surface était sans vie. A peu de distance du port nous avons croisé une grande barque de Fliielen ; mes rameurs, égayés par le vin que j'avais apporté, ont salué leurs camarades par des cris perçants que les échos sauvages du Pilate et du Bigi ont répétés.
Nous perdons de vue Lucerne, Stanzstad,
nous découvrons Gersau et Brunnen, nous entrons dans la baie de Fiûelen ; le ciel était devenu plus sombre, la neige commençait à tomber, l'approche d'Altorf me donnait une vive émotion ; ce lac si resserré, ces immenses rochers, ces eaux noires, cette nature en deuil ; dans le fond, les abîmes de glaces et de neiges qui dominent Altorf, m'inspiraient de tristes pressentiments. C'est dans ce climat si rude que Madeleine avait passé Fhiver, c'est là qu'elle avait été entourée de pei^ nés. Quel accueil en recevrai-je? dans quel état trouverai-je M. Odermatt?quel secret a«t-il à me communiquer? de Paris j'avais couru bercé d'agréables idées, mais au moment d'arriver j'éprouvais mille craintes.
Je m'élance à terre, je parcours la route de Flnelen à Altorf sans rencontrer un seul être vivant ; à l'entrée du bourg, près d*une vieille chapelle, je vois un enfant, je lui demande des nouvelles de
M. Odermatt, je n'en reçois qu'aae ré-* ponse insignifiante ; je découvre enfin le toii de la maison ; alors il me semble que tout ce qui s'était passé n'était qu'un songe ; }e sonue, c'est Madeleine ellemême qui parait sur le balcon et qui tire le cordon qui m'ouvre la porte.
Arnold, en revoyant cette figure angelique, l'ai retrouvé tout mon bonheur, toutes mes espérances; que de fois eMe s'était représentée à moi ; que de fois j'avais cru l'entendre et lui parler ; quelquefois ses traits semblaient fuir, et je me fatiguais de ne voir qu'une illusion»
Je la revoyais enfin après six mois d'absence. Hélas ! elle m'a paru bien changée ; j'ai retrouvé cette expression si pure, ce regard si bienveillant, mais avec un mélange de tristesse que je ne lui con« naissais pas, elle était maigrie; j'ai compris seulement alors combien elle avait souffert et son premier coup d'œil m^a révélé toutes ses peines. Elle m'a fait
entrer dans une salle au rez-de-chaussée et m'a souhaité d^une voix un peu altérée une heureuse arrivée ; je lui ai demandé des nouvelles de son père, et c^est sur lui seulement qu'a roulé notre entretien.
Elle m'a raconté plus en détail que je ne le savais l'histoire de la maladie; elle m'a répété que son père m'attendait avec impatience, qu'il parlait souvent de moi et que mon arrivée lui ferait grand plaisir; mais elle m'a prévenu que je le trouverais bien changé ; elle m'a dit que le général croyait son état plus fâcheux qu'il ne l'était réellement et qu'on cherchait à lui redonner de l'espérance. Elle est ensuite allée m^annoncer^et un moment après elle m'a fait entrer.
Cette chambre que j'avais toujours vue rangée avec un ordre presque minutieux^ avait un tout autre aspect; c'était l'appartement d'un malade avec le triste appareil qui suit les infirmités. M. Odermatt,. qui avait conservé jusque dans sa vieillesse
la régularité militaire et qui ne sonaîc jamais sans être habillé et coiffé avecsoin, couvert de fourrures, était enfoncé dans un fauteuil dont il a fait à mon arrivée de vains efforts pour sortir ; j^ai eu bien de la peine à obtenir qu^il ne se lev&t pas» Ses traits s'étaient agrandis, son regard avait quelque chose de fixe et d^inquiet. Une expression de sensibilité cependant s'est peinte sur son visage quand je suis entré. Monsieur, m'a-t-il dit avec émotion en me prenant la main, vous avez bien voulu venir dans la triste demeure d'un malade ; j'ai désiré ardem* ment de vous voir pour m'entretenir avec vous; peut-éire ai-je trop demandé, peutêtre avez-vous trouvé qu'il était indiscret de vous appeler de si loin. Je me suis hâté de l'interrompre pour lui dire que j'avais appris que les médecins étaient plus contents et espéraient une guérison complète.
M. Odermatt était impatient de con-
tiauer ; il a fait un geste de !àWi^. J'avais des choses si importantes à vous dire^ ar:t-il ajouté, que je souhaitais avec passion votre arrivée ; vous savez ce qui s^est passé» J'ai été fort mal ; je tne sens en^ core bien faible ; je suis dans la main de Dieu qui disposera de moi selon sa vo« lonté; mais ma pauvre Madeleine. ... En prononçant ce nom, sa voix s'est alté^ rée sensiblement ; il s'est arrêté. . Ma chère enfant qui n'a pas quitté le lit de son père, qui a été un ange de tendresse eide dévouement.... Il voulait continuer, il ne l'a pas pu, et bientôt des sanglots (mi arrêté ses efforts ; nous restions dans un pénible silence. Vous voyez, m'a-t-il dit un moment après, ce que je suis devenu ; je voulais vous dire.... j'avais à vous communiquer. . . mais à présent je ne le puis pas, c'est impossible. Je Tai prié avee instance de s'arrêter, lassuraint que 1^ chose notait pas pre$sée et que nous avions bien du temps. Je me su^ bâté de
chercher un autre sujet de conversation ; j'ai raconté mon voyage; il mMcoutaft avec distraction ; j'ai parlé de son petite fils ; il m'a serré la moin et m^a dit à VOIX basse : Vous avez été bien bon pour lui. Bientôt M a paru inquiet; il a re^ gardé sa fille ; il a demandé son domesti* que ; je me suis retiré, et je suis sorti éd la maison.
Il faisait encore un peu jour; j'ai gravi machinalement le Bannebergjusqu^au couvent des capucins; les forêts die sapins étaient surchargées de neige; le pays avait un aspect monotone et glacial; le lac d'une teinte gris&tre se confondait avec les neiges des rives, et les monta* gnes se perdaient dans un ciel terne. A^ mes pieds je ne voyais aucun mouvement, je n^entendais aucun bruit ; le bourg d'Altorf semblait enseveli sous les fri* msus; la fumée qui s'élevait lentement au*<lessus de quelques toiis indiquait seule la présence des habitants.
J'étais navré de l'état dans leqoel f a^ vais trouvé M. Odermatl. Je ne m'étais pas fait dUdée d'un pareil changement; la tristesse de cette maison cfh j'avais vu régner le bonheur, m'avait serré le cœur et il me semblait que mon arrivée, loin d'avoir quelque avantage pour les habi^ tants, allait leur devenir à charge. Le changement surtout de Madeleine m'at* tristait. Je puis dire maintenant ce que je ne m'avouais pas alors : l'accueil que j'en avais reçu n'était pas celui que je m'étais promis ; ce moment auquel je n'avais cessé de penser pendant tout mon voyage avait été bien différent de ce que je m'étais fgoré. De loin, je voyais Madeleine, franche, amicale, telle que je l'avais quittée; ie croyais pouvoir lui faire oublier on moment ses peines ; je la retrouvais sérieuse, embarrassée, froide même avec moi ; je craignais d'avoir augmenté ses chagrins en lui rappelant des temps plus heureux. Pouvait-il en être autrement^
2Wt
ne n4S;p^é$^iais-i€i p;is &oa$ «n Uire tout BQuyoili^), ei n,'étai$*je pas moi-même intîmidé auprès d'elle?
Quand ie rouirai, Madeteioe m'$ivaj( demandé, elle m'avait fait cbercber dans (es environs, son père s'était couché et il. dormait.
— lM[on$îeuF, me dit-elle, lorsque jevous ai vu pour la première fois, j's4 été trop émue pour vous remercier comme je Fanrais voulu ; ne croyez pas que ce soit ingraiitude de ma part , mais le souvenir de tout ce qui s'est passé. Ne vous a-t«il pas paru bien faible et bien changé ?
-^ Ne vous inquiétez pas trop, je vous en conjure ; dès que j'ai appris sa ms^ladie,, je suis allé chez un des médecins le plus* habiles de Paris; il m'a rassuré et m^ promis de le guérir; il n'a pas pu me donner une ordonnance positive ; mais je vais lui écrire, la force de tempérameoi de;M. votre père lui donne de la coqi'r fiance.
. *-^ Vous avez fait tout cela ! à dit Mad^leim en me regardant avec ukié tou- ^QJ^te eupression, et j^ai eru voir «ne larme dans ses yeux.
: ^'^ Ah ! lui di&je, c'est quand je pouvais voa$ être bon à quelque chose que j'aurais voulu être auprès de lui ; si j'eusse eiiv ici««««
— Vous avez tom quitté poiir venir; vous n Vez pas perdu un jour» Ma lettre, Monsieur, ne vous a pas trop étonné ; v^ms avez laissé Paris sans trop de regret.
: -w J'espérais, Mademoiselle, être rappelé par un événement moins triste, mais, YO^d^s le chagrin, pouvais*je être éloi-
l^é, moi qui je vous remercie de
m'avoir permis de venir. Et nous souûBes festé^ quelques moments dans le silence; Mad^leiise, lui ai-je dit enfin avec émo- IHI1I9 votre père vous a*-t-il dk ce' qui lA*!9ecupait dejwis loag-temps?
. iirrf Mw père a reçu deux letti^e»,; il me leffUdUontrée^; il devait y répondre.
tu
— Mais voas, c'est voos seule qui devez décider; ne me laissez pas plus long* temps dans une incertitude ; ne me laisses pas trop m'attacher à vous, à celte maison, à tout ce qui vous entoure. Un mot seulement et je vous comprendrai. Elle a dit alors d'un ton plus bas et en hésitant :
Mon père m'a fait penser que vous aviez tort d'agir ainsi ; moi, sans fortune, sans habitude du monde; il m'a dit qu'en France vous trouveriez bien des femmes qui vous conviendraient sûrement davantage ; je ne voudrais pas être un obstacle à votre bonheur.
Etes-vous aussi, m'écriai-je avec vivacité, de ceux qui mettent la fortune et quelques avantages frivoles au-dessus de tout? ah! Madeleine, le pensez-vous?
Pour moi, depuis que je vous ai quittée^ je suis rentré dans cette vie du monde dont on me parle sans cesse, et j'y ai toujours porté le regret de la vie douce que j'avais passée près de vous; j'ai vu ces femmes
que vous prétendez vous être supérieures, et je n^y ai cherché que vous; quand je croyais découvrir chez Tune d^elle des traits qui me rappelaient celle que j^tnais , elle excitait tout mon intérêt ; mais bientôt cet attrait s'évanouissait : ce n'était pas vous.
Mttdeleine n'a pas répondu; elle m'écontait en portant sur moi ses yeux si purs, si doux, si pleins de sentiment.
Ah ! qu'il y a de choses dans le premier regard un peu expressif de celle que Ton aime, et combien il dit plus que les paroles ! EnGn elle a ajouté d*une voix timide : J'ai encore une demande à vous faire; il y a bien long-temps que je n'ai quitté mon père ; maintenant il a plus que jamais besoin de soins ; voudriez-vous me séparer de lui ? «-« Vous séparer ! rompre une union si touchante, dans ce moment, non jàiùais. — - Ah ! dit-elle, je serais trop heureuse.... Mais il ne faut rien lui deno^nder maintenant, il est trop faible;
VOU& avez vu combien il s'émeut faciletuent ; dites-le-moi, ne serons>nou$ pas h^penit ainsi? — Qu^aurais-je à lui de^ mander? dis-je avec transport; n'a^ pias obtenu tout ce que je désire ? je: suis auprès de vous; je serai votre aide et votre soutien; laissez-moi partager kss soins (jue vous donnez à votre pore; laissez-moi le soigner comme un fils ; un jour il m'en donnera le nom.
Mais je ne pense pas, a-t-elle dit en se levant tout à coup, que vous êtes fatigaé d'une longue course ; vous êtes mouillé^ ne Voulez-vous pas vous reposer dans votre chambre?
Je ne sais pas bien quel sentiment, la erainie de gêner, ou plutdl un scrupule sur la convenance d'habiter dans une maison où Madeleine me semblait seule^ tandis que son père était aussi malade; ces motifs me faisaient hésiter. — Oii voulez-vous donc aller? m'a-t-elle dii avec sa simplicité ordinaire; mon père ne
permeurait sûrement pas que tous logeassiez ailleurs; votre chambre vous aiteod, elle n'a pas été habitée depuis vous ; ne faut-il pas que vous demeuriez à c6té de moi ? n'aurai-je pas besoin de vous à tous moments ? Et elle a couru diriger les derniers préparatifs; elle m'y a conduit. Je voudrais que vous vous y trouvassiez aussi bien que dans votre belle maison de Paris ; mais que faire !
vous me demanderez ce qui vous manquera ; voilà votre bureau ; je sais que vous aimez à écrire, vous y trouverez tout ce qui est nécessaire ; voilà des livres , ce sont les miens ; si vous en voulez d'autres, mon père en a dans sa bibliothèque* J'avais rangé tout cela ce matin ; j'avais pensé qu'il serait possible que vous arri-* vassiez aujourd'hui, quoique cependant je ne dusse pas l'espérer.
Quel était mon bonheur, Arnold! j'étaisinstallé par Madeleine elle-même ; chaque objet qui m'entourait lui avait appartenu
OU avaii été placé là par ses soios ; la première fois que j^éiais venu habiter ici, j'étais chez M. Odermatt, aujourd'hui il me semblait que j'étais chez sa fille ; c'était elle qui m'avait écrit, c'était d'elle que je tenais ce charmant logement, elle s'était occupée de moi, elle avait prévu mon arrivée; je me promenais en triomphe dans cette chambre lorsqu'on est venu m'avertir que le souper était servi.
Nous n'étions que nous deux à table ; en me plaçant vis-à-vis d'elle, la pensée que nous étions là comme deux époux m'a fait sourire; Madeleine m'a regardé, et je crois que la même idée Ta fait sourire aussi. Un instant il y a eu un peu d'embarras ; cependant elle me faisait avec sa grâce ordinaire les honneurs de sa maison, observant que je n'avais point diné ; et mon ami le vieux Hans murmurait derrière ma chaise: « Monsieur le capiiaine a bien peu d'appétit après une si longue course. » Peu à peu nous avons
parlé du premier souper que nous avions fait ensemble, de Tauberge de Rothentburm, de la visile chez M. Aberg. Que j^étais heureux! je voyais la galté renaître chez ma charmante compagne. Que de choses nous avions encore à nous dire lorsque M. lelandammannLetter esientré!
j'ai vu à r instant Madeleine rougir beaucoup ; son beau-frère m'a demandé si j V vais été bien accueilli ; un regard jeté sur sa sœur m'a prouvé qu'il n'était pas complètement étranger à ce qui se passait; il venait me proposer un logement dans sa maison; heureusement j'étais déjà établi dans celle-ci, et Madeleine prenant mon parti a déclaré qu^elle ne voulait pas que je la quittasse.
Quand M. Letier est parti, Madeleine s'est levée et m'a souhaité affectueusement une bonne nuit ; mais j'ai pu la retenir, et nous avons repris la conversation qui avait été interrompue ; nous sommes restés encore quelque temps debout,
lorsque Hans est entré, comme il le faisait cet été, pour avertir son mattre que la soirée se prolongeait trop ; cet ancien serviteur, qui se considère comme un membre de la famille, toujours respectueux, a cependant acquis le droit d'entretenir longuement ses maîtres, et il a adopté cette manière avec ceux de leurs hôtes auxquels il veut du bien ; sous le prétexte de voir s^il ne me manquait rien, il m^a suivi et m'a conté ce qui c'était passé pendant mon absence; ses inquiétudes, les peines, les fatigues, le courage de sa jeune maîtresse ; tu comprends s'il aime Madeleine qu'il a vu naître. Enfin, voyant que je préparais ma plume : M. le capitaine, a-t-il dit, ferait bien mieux de remettre ses affaires à demain ; il est tard ; après avoir t^nt couru, il devrait être pressé de se reposer. Je n'ai pu suivre ce bon conseil; j'avais besoin de te dire tout ce que j'ai éprouvé dans cette heureuse journée.
Ui
Altorf, 4 mars.
Il esi minuit, je t'écris de la chambre de M. Odermatt où j'ai obtenu de passer la nuit; sa fille, depuis le commencement de la maladie, s'épuise de fatigue; quand elle ne veille pas elle-même, elle ne dort qu'avec inquiétude et se relève souvent pour venir vers son père. Je l'ai suppliée de me céder la place, m'engagéant solennellement à la faire appeler au premier désir du malade. Le fœne, ce vent du sud si commun et si redouté dans ce pays, a soufflé aujourd'hui. Ce matin, Madeleine en voyant la neige s'élever comme une fumée au-dessus des sommités l'a annoncé, et cepradant le calme le plus profond régnait dans le bas de la vallée ; il n'a pas tardé à se faire sentir.
Je suis allé cette après-midi sur les
bords du lac pour juger de toute sa violence. Les vagues énormes qui venaient se briser contre les rochers , Pagitaiion, le murmure de cette mer en furie, les cris des oiseaux qui se mêlaient à la tempête, formaient un tableau dont je n'avais pas d'idée.
Dans le silence de la nuit, le vent semble prendre une nouvelle force; se pré* cipitant des hauteurs du Saint-Golhard, concentré dans l'étroite vallée de la Beuss, c'est ici qu il a le plus de violence; il disperse les tuiles, il détache des masses de neige qui roulent avec le bruit du tonnerre en brisant les arbres. Quelquefois l'ouragan cesse complètement; il re* prend ensuite avec plus de force, la maison en est ébranlée.
A cette heure , à Paris, on entend le roulement des voitures; elles transportent des hommes que le plaisir ou l'ambition occupent une partie de la nuit ; maintenant tout repose dans cette bour-
gade aux pieds des plus hautes montagnes de TEurope que les éléments agitent avec fureur. Je t^écris près du lit d^un vieillard malade ; au fond de la chambre dort ce chevalier sans peur et sans reproches, qui, avant de se retirer sous les glaciers de son pays, a vécu avec des princes et a partagé leurs malheurs ; au-dessus de sa tête je vois briller l'épée que Tun d'eux lui donna après un jour de combat; noble trophée de sa fidélité. A des intervalles égaux, j'entends la voix mélancolique du guet qui annonce l'heure et qui y joint l'avertissement de veiller sur les feux; le souvenir de la nuit terrible où Altorf fut la proie d'un incendie attisé par un vent semblable reste présent à la mémoire des habitants.
Au milieu de cette tempête, que de sentiments doux dans mon cœur ! J'aime ce climat redoutable, ces glaces, ces rochers, ces orages. Madeleine repose andessus de moi; je me figure quelquefois
t{ue je puis entendre son souffle paisible.
Ah ! dors sans inquiétude, fille pieuse.
Puisse celui auquel tu as cédé tes soins les plus chers éire appelé à veiller toute sa vie pour toi !
Je pense que dans peu d'heures je la reverrai, que je la rendrai heureuse en lui disant que son père a dormi paisiblement; je ne la quitterai pas; nous aurons les mêmes soins, les mêmes intérêts, demain, les jours suivants encore ; je ne veux pas voir au-delà.
C'est devenu un besoin pour moi, Arnold, de te^ dire ce que j'éprouve ; mais je ne veux pas t'envoyer tous les volumes que j'écris ; une fois tu liras ce journal et tu verras que je t'ai associé aux moments les plus heureux de ma vie.
5 mars.
Cette nuit, à deux heures, M. Odermatt s'est réveillé; il a appelé son domestique;
je me suis approché ; d^abord il ne me reconnaissail pas; j'ai augmenté la lamîère de la lampe, j'ai rallumé le feu du poêle. — Quoi , c'est vous, M. Reynold !
m'ai-il dit en me prenant la main; devais-je m'attendre à tant de marques d'affections?
J'évitais de lui répondre de peur de l'agiter; je lui ai dit que la nuit était encore peu avancée et qu'il devait chercher à se rendormir. — Non, m'a-t-il répondu, je veux profiter du moment où je suis seul avec vous, j'ai à vous parler ; ne craignez pas, je me sens plus de force qu'à l'ordinaire.
II s'est mis sur son séant et m'a fait asseoir à côté de lui. — Je m'attendais bien peu, Monsieur, à la lettre que vous m'écrivîtes de Paris il y a déjà assez longtemps ; les dates m'échappent ; ma mémoire est devenue si mauvaise ; tant de choses se sont passées ; je vous l'ai dit, il n'y a personne que j'eusse préféré pour être répoux de ma chère Madeleine ; mais en demandant ma fille, vous me consultiez
en même temps, comme votre ami; j'agis en honnête homme en vous présentant les réflexions que j'avais faites et en exige&BC du temps; je trouvais vos positions si différentes. Peut-être aussi la pensée qae vos amis blâmeraient votre choix, que ma fille ne serait pas.... Ici j'ai voalti l'interrompre; il m'a prié de le laisser continuer.
— - En recevant votre seconde lettre, je sentis que je devais, selon votre désir^ parler à Madeleine. Mon ami, il faut que je vous fasse un aveu qui vous expliquera le long silence que j'ai gardé et dont voos avez pu être blessé. Je croyais désirer que ma fille se mariât; je l'en avais quelquefois pressée ; elle me répondait qu'elle ne pouvait supporter l'idée de se séparer de moi. Pour vous, sa réponse fut différente ; je m'étais préparé à la faire réfléchir aux avantages qui s'offraient à elle; mais en voyant pour la première fois un sentiment auquel j'étais étranger, en pen-
sant aiUL suites de ce mariage qai devait réloigner... — Ah ! Monsieur, m'écriai-je, a^ayez pas, je vous en conjure, celte pensée; J'ai promis que jamais. ••• — It faut me pardonner une faiblesse que je me suis amèrement reprochée. Vous savez dans quelles circonstances Madeleine vint au monde ; peu de temps après je perdis sa mère ; cet enfant seul me rattacha à la vie, je m'y consacrai tout entier ; je me réjouis lorsque les bienfaits du roi me permirent de faire quelque chose pour son éducation. Vous avez vu comment elle a reconnu mes soins; eh bien, celte fille si tendre, j'ai été injuste pour elle; je Tai affligée à votre sujet ; je lui ai reproché le désir de me quitter.
Lorsque je repris ma connaissance, Tagitalion qui régnait autour de moi, les larmes de Madeleine m'apprirent combien j'avais été malade. Des souvenirs confus de ce qui s'était passé m'avaient péniblement occupé dans mes rêveries.
La manière de voir d^un homme qai jonie de la santé est bien différente de celle du vieillard que le sentiment de sa faiblesse accable; je pensai à l'avenir de Madeleine; je la voyais après moi, isolée, sans protecteur; je m^accusai dVoir détruit son bonheur. Je voulus qu'elle vous écrivit. Cette démarche, qui n'est pas dans vos mœurs, aura pu vous étonner ; c'est moi qui Tai exigé. Depuis, j'ai demandé à Dieu avec ardeur de vivre assez pour vous revoir. J'ai pti vous parler, mon ami, voilà tout ce que j'avais à vous dire; maintenant mes vœux sont accomplis, et mon cœur est en paix.
M. Odermatl s'est arrêté ; j'avais raille choses à répondre et je cherchais à contenir mon émotion de peur d'augmenter la sienne. Laissez-moi achever, a-t-il dit, je n'ai plus qu'un mot ; aujourd'hui je vous retrouve auprès de mon lit; vous avez tout quitté pour accourir dans une maison affligée. Demanderai-je de non--
velles preuves de votre attachement ? noii) ma fille est à vous, si vos iotentions ne sont pas changées ; je la remets sans inquiétude à un guide si sûr ; vous n'aurez pas de peine à obtenir Taveu de ses sen*^ timenls; vous les avez déjà devinés peutêtre ; elle n'a point cherché à les cacher.
Vous trouverez en Madeleine un cœur bien pur, bien aimant, et sa tendresse vous dédommagera de ce qui peut lui manquer.
La voix de M. Odermatt, d'abord faible, s'était animée peu à peu ; il parlait avec agitation ; ses yeux brillaient, son teint s'étaii coloré ; lorsqu'il se tût, un peu de bruit derrière moi me fait tourner, la tête; je vois Madeleine arrêtée au milieu de la chambre tenant encore sa lampe; elle avait entendu parler auprès de son père; elle avait mis en h&te une robe et était descendue ; je la pris par la main, et je la conduisis près du lit. — C'est toi, ma Leioa, lui dit le vieillard, c'est toi qui
à toutes les heures de la nah et du jour veilles auprès de ton père sans consulter tes forces ; Madeleine, voici un soutlea que le ciel t'envoie, c'est lui qui te protégera lorsque tu auras perdu ton ancien appui; c'est sur lui que tu réuniras alors toutes les affections ; je ne te laisserai point seule. ••• tu pleures, t'ai-je affligée? ah ! ce n'était pas mon intention ; je t'ai coûté déjà assez de larmes ; je ne veux point rendre pénible un moment qui doit décider de ton bonheur. Madeleine, ma chère Madeleine, je suis mieux; «ijourd'hui je me sens plus de force; cette décision me fera du bien. Je viens de céder à M. Reynold tous meà droits; il attend ce que tu vas dire. C'est toi qui dois décider ; depuis long-temps ne décides-tu pas pour moi ?• . . Paille donc , petite , né m'as^u pas déjà tout dit ? Veux-tu accepter M. Beynold pour époux? ou bien, a-l-il ajouté avec un léger sourire, veux-'tn, comme j'en avais l'idée une fois^ attendre
encore unan? — *Ah! mon père, dil celle charmanle fille en relevant doucement sa tête, il n^a pas atlendu, lui, quand nous Tavons prié de venir. D'ailleurs, M. Reyoold m'a dit qu'il ne me séparerait jamais de vous, que toujours. ••• — Ma fille, point d'engagement précipité, laissonsnous conduire par la bonne providence qui bénit les enfants pieux; puis, réunissant nos mains dans les siennes, il les éleva en silence vers le ciel. J'embrassai avec transport celle qui m'était donnée ; ses yeux étaient encore remplis de larmes, et cependant ils n'exprimaient pas la tristesse.
M. Odermatt n'a point été ébranlé de ces secousses; il a diné aujourd'hui avec nous; sa fille, qui aurait pu être frappée de son changement et de la lenteur de ses mou* vements, n'a paru sensible qu'au . plaisir de hii voir reprendre ses habitudes; après
le dîner, od lai a proposé d^essajer une partie de caries. Je jooais landis qae Madeleine arrangeait son jeu ; le caractère dn général a on peu changé ; il est devenu sujet à des mouvements d'impatience; H a de la peine à s'accoutumer aux ménagements et à h dépendance ; Madeleine supporte fort bien les petite»
vivacités de son père;: il est vrai qu'il cherche aussitôt à les fan*e oublier ; jamais il n'a laissé voir autant sa tendresse pour elle ; mais quand c'est moi qui sui9 l'objet d'un de ces instants d'impatience, ce qui arrive bien rarement, je vois s»
fille peinée me regarder d'un air suppliant comme pour me dire : Supportez cela pour l'amour de moi. Que ne supporterais-je pas à ce titre ?
J'ai remis au général la lettre de M.
Weber ; il m'a prié de la lire ; tu y reconnaîtras la manière de notre cher colonel.
ce Mon général, vous vous rappellerez
peut-élre d^avoir vu en 1806 à Zug un capitaine Weber ; c^est ce même capitaine, devenu lieutenant-colonel dans la garde, qui a rhonneur de vous écrire, pour vous recommander, s'il était nécessaire, M.
Reynold, officier de son régiment.
» M. Reynold entre chez moi ce matin demandant un congé ; il le lui faut tout de suite ; comme je ne. m'empresse pas de céder à sa demande, il se fâche, il veut donner sa démission ; il me dit, M. le général, que vous êtes tombé malade, et qu'il doit partir à Tinstant pour Altorf.
Je suis désolé que votre santé ne soit pas aussi bonne que lorsque j^ai eu le plaisir de vous voir; il me parait très-naturel que vos amis désirent vous soigner ; cependant je suis étonné que M. Reynold veuille tout sacrifier à son voyage; alors il est forcé de m'apprendre que vous avez une fille charmante, auprès de laquelle il a passé une partie de Tété, avec laquelle il a monté le Saint-Gotbard, et que tout son
désir serait de s^enrôler sous ses drapeaux. Je comprends fori bien que malgré Taffection que m'a toujours montrée le capitaine, il ait pu trouver un colonel encore plus aimable que moi ; c'est un déserteur, mais il ne passe pas à l'ennemi; je suis même enchanté, par le grand intérêt que je lui porte, de lui voir placer si bien ses affections. C'est une victoire que M"' votre fille remporte sur les dames de ce pays, et dont, en bon Suisse, je suis glorieux. Le chef du régiment voudrait bien lui-même se mettre sur les rangs, mais il sait que les jeunes demoiselles n'ont aucun égard aux droits d'ancienneté et qu'auprès d'elles Tordre des grades est souvent renversé ; je laisse donc mon lieutenant montera l'assaut...»
Après, venait un éloge beaucoup trop flatteur, qui m'a montré l'amitié de cet excellent homme ; par modestie, je voulais m'arréter, mais Madeleine m'a forcé malignement de continuer, disant que
puisque, comme un écolier, jVais cru nécessaire d'apporier un témoignage de mon maître, il fallait voir s'il était satisfaisant jusqu'à la fin. M. Odermatt a été très-content de cette lettre et il Ta jugée digne de prendre place dans son recueil de renseignements sur les ofiiciers suisses* Le général était un peu fatigué; il s'est endormi profondément dans son fauteuil ; nous étions placés derrière lui, Madeleine et moi ; nous parlions à voix basse de peur de le réveiller ; le jour était sombre et le Bannberg, qui s'élève en face des fenêtres, presque entièrement dépouillé de neiges, diminuait encore la clarté; nous avons passé deux heures sans être interrompus. Ce n'est que peu à peu, encouragée par le calme profond, par l'obscurité qui régnaient autour de nous, que Madeleine m'a raconté ce qu'elle avait éprouvé pendant mon absence. De temps en temps elle se rapprochait de son père, se penchait sur son fauteuil, le voyait
dormir paisiblement et revenait vers moi.
Ne croyez pas, m'a-t-elle dit, que j^aie jamais prévu ce qui arrive aujourd'hui; mon père, je ne sais par quel motif, me parlait souvent du mariage que vous deviez faire ; il me vantait les dames françaises ; cependant nous recevions de vos lettres, elles étaient pleines de souvenirs d^Âltorf; Eugène aussi, nous parlait sans cesse de vous ; vous aviez mille bontés pour lui ; combien j'en étais touchée ; avec quel plaisir je lisais ses récits; il me semblait que vous étiez de la famille et que notre amitié devait toujours durer.
Yous aviez promis de revenir ; j'attendais avec impatience la belle saison ; je formais déjà des projets pour votre séjour ici ; ma pensée n'allait pas plus loin, et cependant, sans m'en douter, j'arrangeais toute ma vie avec vous.
Je fus tirée péniblement de ces idées, et seulement alors je compris combien elles étaient peu raisonnables. Un des
amis de mon père lai écrivit votre mariage avec une femme fort belle et fort riche de Paris ; une lettre d'Eugène nous confirma cette nouvelle. Je crus alors à tout ce qu'on m'avait dit de la légèreté des Français, auxquels j'avais supposé que vous seul faisiez exception; je vous vis occupé de plaisirs et de monde, et je pensai que le pauvre Âllorf était bien loin de votre souvenir. Ah ! que j'étais injuste alors 1 Mais il faut oublier toutes les larmes que cette lettre m^a fait verser.
Ecoutez encore: vous avez été étonné, j'en suis sûre, du long silence qui a suivi votre seconde lettre ; ah ! s'il n'eût dépendu que de moi ! vous savez combien mon père vous aime ; mais je crois que déjà avant sa maladie il n'était pas bien, il était extrêmement agité, il me répétait que je devais réfléchir; à la fin même il évitait de me parler de vous« Une fois je me hasardai de dire que vous attendiez depuis bien long- temps; sa réponse me
navra. Il me demaDda si j^étais impatiente de me séparer de lui ; je compris que je ne devais plus lui en parler; hélas !
ce fut la nuit suivante quMI tomba malade.
Plusieurs jours après, il me fit appeler ; à ma grande surprise il me chargea de vous écrire pour vous prier de venir à Âltorf; c^était le premier sentiment de joie que j'éprouvais depuis long-tjemps ; je courus à mon bureau ; mais là je me trouvai fort embarrassé, je ne savais ce que je devais vous dire ; je craignis enfin de faire une chose qui ne fût pas convenable ; je pensai que ce désir de mon père était peut-être une rêverie et je laissai là tons mes essais. Il fut très-fâché lorsqu'il sut que je n'avais pas écrit et il m'ordonna avec beaucoup de vivacité de le faire ; je repris ma lettre, et quand je la relus, elle me parut bien éloignée de ce que j'aurais voulu vous dire.
Nous parlâmes ensuite de notre vie future, d'un projet de voyage en France
lorsque le général serait complètement rétabli ; je disais à Madeleine le pays et les villes que nous verrions , ce qu'ils présentent de remarquable. Elle m'écou»
tait sans répondre. Une fois, me dit-elle enfin, je souhaitais ardemment de connaître d'autres pays que le mien; vous avez blâmé peut-être une curiosité qui n'était pas d'accord avec ma position; mais à présent je ne puis plus rien désirer, je suis trop heureuse et mon pays me parait le plus beau de tous, quand vous l'habitez avec moi.
S mars.
Bonne Madeleine, qui craint que je ne sois pas bien ici, qui croit que près d'elle il peut me manquer quelque chose. Ce matin elle a voulu avoir seule avec moi une conversation importante, elle parais-* sait préoccupée. Elle m'a proposé beaucoup de changements dans la maison^
d'autres heures pour les repas. Je sais^ mVt-elle dit, que Tété dernier vous paraissiez heureux, quoique votre vie fût fort changée ; mais à présent c^est différent, vous devez être ici comme chez vous; je voudrais que vous reprissiez toutes vos habitudes. Votre domestique a dit à Hans et à Marie qu'à Paris vous viviez tout autrement, que vous ne dîniez qu'à cinq heures, et que nos manières devaient vous déranger beaucoup. Sûrement il vous manque bien des choses; pourquoi ne pas me le dire?
Je me suis plaint à Madeleine de ce qu'elle avait pu supposer que je tinsse à ces minuties; je lui ai demandé si j'avais l'air de les regretter; elle m'a avoué que non, et elle a renoncé avec joie à ses projets. Nous avons ri ensuite de ces changements qui rencontraient beaucoup de difficultés, et surtout des inconcevables récits de François, qui, en faisant de ma maison une espèce de palais, voulait se
donner de Pimporiance auprès des do« mesiiquefr de M. Odermatt«
13 mars.
Le temps se passe trop rapidement ; le moment de mon départ n'est pas bien éloigné ; nous n'en parlons pas, mais ce triste jour est toujours présent à la pensée. Le général a témoigné un désir trèsvif que je ne quittasse pas le service, et je m'y suis engagé.
Aujourd'hui, pour la première fois, il est sorti ; il s'est promené dans les allées sablées de son jardin, le long de la face du raidi ; il se reposait sur un banc de pierre, près duquel croissent des figuiers.
Un beau soleil et les souffles d'Italie semblaient annoncer le printemps. Les neige»
s^écronlaient de toutes parts et des torrents coulaient avec grand bruit le kmg des montagnes. .
Mon cher Reynold, m'a dit M« Oder-
matt daos un moment où sa fiUe s^était éloignée, je ne cultiverai plus ce jardin, mais j^aurai toujours de la reconnaissance pour lui ; c'est un bon ami auquel je dois dire adieu. Oui, j^y ai passé des heures heureuses. Souvent je me suis couché en pensant avec plaisir au prunier ou au pé* cher que j'avais planté dans la journée. Je me suis levé quelquefois plus tôt qu'à l'ordinaire pour voir les progrès d'un «émis ; il faut savoir remplacer les grands intérêts de la vie qui nous manquent par tont€[s les ressources qui sont à notre portée* Je devais à mon jardin d'oublier la révolution, Bonaparte, la légèreté des hommes ; occupé d'un travail facile, je m'entourais d'anciens souvenirs, je pensais aux personnes que j'avais connues dans ma longue carrière, aux scènes va« riées de ma vie active dont je me sentais si éloigné en entendant le bruit des tor-rents. Ces arbres que j'ai plantés, vous vous reposerez avec ma fiUe à leur cm-
bre. Mon ami^ contÎDua-t-il ^ me prenant affeciueasement la main, je feins de croire ce que Madeleine nie dit souvent, ce qu^elle croit peut-être elle-même ; msAé ma vie ne peut être longue ; songez à ma sollicitude pour elle, si je laissais Cette pauvre enfant seule et sans appui. Je bénis Dieu de lui avoir donné un protecteur ter que vous. Vous Tairoerez toujours, n^est-ce pas? Vous avez un noble cœur.
Elle sera une femme tendre et soumise, comme elle a été une pieuse fille. Répétez-lui, lorsque je n^y serai plus, combien elle a embelli mes derniers jours et ma vie tout entière. — Regardez ce platane, reprit d^un ton tout différent M. Odermatt en voyant sa fille qui revenait vers nous, il n^a que cinq ans ; te souviens-tu, Madeleine, du jour où nous le plantâmes ? Je disais au capitaine combien je me suis anmsé ici.
-^n faudra bientôt vous y remettre^ mon père ; d'abord, vous nous dirigerez ; M.
Reynold fera aassi sa tâche ; mais comme je ne le crois pas irès-habile, je ne rengage que comme ouvrier*
Cher Arnold, quant tout sera ici brillant de verdure, le maître du jardin serat-il avec nous?Les parolesde M. Odermatt étaient mélancoliques, et cependant j^ai éprouvé un sentiment de satisfaction à retrouver cet excellent homme tel que je Tai connu.
16 mars.
Une idée me frappe et m'effraie presque, c'est à combien peu de chose a tenu mon bonheur. Je pouvais ne pas venir en Suisse; un retard d'un jour, d'une heure, une route différente, et nous passions notre vie inconnus l'un à l'autre.
Ah ! ce n'est pas le hasard, c'est la providence qui m'a conduit ici, et le sentiment de la protection divine ajoute à mon bonheur.
Je disais tout cela à Madeleine. Elle est souvent d'une extrême galté.— -II y a bien pour vous, mVt-elle répondu^ des sujets de réflexions. Vous voilà attaché à un pays que vous ne connaissiez pas, il y a un an, et presque marié ; cela vous parait un songe. Quand vous vîntes Tété passé sur nos montagnes, si on vous eût dit que là-bas, sous ces rochers, au fond de ce lac orageux, était une femme avec laquelle vous deviez passer votre vie et qui voudrait vous suivre partout; vous pouvez Tavouer, vous ne me connaissiez pas encore , je crains bien que vous ne fussiez retourné promptement sur vos pas; une demoiselle d'Altorf! j'aimerais savoir comment vous vous la représentiez alors; à présent le mal ne vous parait pas si grand.
On s'accoutume à tout. Pour moi, longtemps ridée de changer de position m'a effrayée ; je me croyais décidée à ne jamais me marier ; je voulais me consacrer uniquement à mon père. Et maintenant je vois les choses d'une manière différente.
18 msn*
Noos amms été fort surpris et fort confents de voir arriver tout à coup le colonel Weber. c< J'avais, mVt-il dit, une afiaire pressée à Zug, j'avais ma femme et mes enfants à y voir; mais ce dont je me réjouissais encore davantage, c^était de vous trouver ici. Eh bien, qu'en ditesvous ? ce n'est pas tout-à-fait comme an quai d'Orsay, et cependant vous n'avez pas la mine de regretter le Champ-de^Mars et la caserne deBabylone. — Mademoiselle, à quand le mariage ? vous n'avez pas renvoyé ce garçon- là ; je crois que vous avez bien fait, et je vois que tout ce que je venais vous dire pour lui est maintenant inutile; vous vous êtes arrangés sans moi.
J'étais dans sa confidence ; certes, il oe faisait pas bon lui refuser un congé, quand il voulait venir vers vous. »
Le général a été touché de son affection
et Ta fort bien accaeilH ; je m^amasais à comparer deax hommes qui, en suivant la même carrière, sont restés si différais.
A dîner, le colonel a été d'une humeur charmante. — Savez-vous que dans tous les bords du lac il n'est question que de ce mariage? on me demandait quel homme vous étiez. Ah ! je ne me suis pas épargné à dire du bien de vous ; aussi prenez garde de me démentir. Les dames voulaient que je leur amenasse tons mes officiers pour maris de leurs filles. Je le crois bien, leur âi-je dit, c^est que vous ne trouverez pas beaucoup de régiment comme le second de la garde. Vous allez donc, Mademoiselle, devenir une dame de Paris ; il me tarde de vous voir dans une belle parure, enveloppée d^un manteau de fourrure monter dans votre élégant équipage; 4es chevaux brûlent le pavé et vous transportent à la porte de POpéra ou dans une féie resplendissante de lumières , de diamants et de fleurs ; on se demande qui
est celte dame charmante. La pauvre Madeleine presque effrayée de Tavenir que le colonel lui promettait, me regardait d^un air inquiet et avec un regard simple et modeste qui contrastait avec Texistence mondaine dont on lui faisait peur. — Nous ne nous occupons point de tout cela, dis-je ; pour le moment, nous ne voulons penser qu'à Altorf et à M. Odermalt que nous ne songeons pas à quitter. — Et vous avez raison, mes chers amis, je ne sais pourquoi je vais vous parler des fêles de Paris, moi, enfant de ces montagnes, qui après trente ans d^absence me retrouve tel que j'en suis sorti, et que les dames françaises n'ont jamais pu meure au pas.
Ainsi parlons d'affaires; mon cher Beynold , puisque vous partez à la fin de la semaine je vous donnerai mes ordres. Vous éles si impatient de revoir la parade. Un bon officier ne peut vivre loin de sa compagnie.
Quand j'ai vu qu'il prenait le ton plai-
sant, j'ai éié conient ; Madeleine était in* dignée qu^on pût s'amuser sur ce sujet.
-— Yoyez, Mademoiselle, c^est m^n bras droit que le capitaioe, lai au moi devons toujours être au régimebt. J'ai une telle confiance en lui.
'^Mais, Monsieur^ il me semble que le colonel est bien plus important qu'un sim« pie cs^tâine.
— Uentendez-vous, Keynold? c'est la digne fille d'un général qui connatt la subordination militaire. Je crois que Mademoiselle Odermatt a raison, ainsi c'est moi qui partirai et je tous laisserai ici ; mais vous me le renverrez bientôt, car c'est vous, Mademoiselle, que je nomme son chef et que je charge de me rendre compte de sa conduite. Yoyez, c'est une recrue qu'il faut former à l'obéissance.
Madeleine a témoigné le plaisir que celte prolongation de congé lut faisait en buvant à la santé du futur général Weber ; tu juges si le colonel lui a ùàt
raison, el combien de rasades îl a versées en rhonneur de la plus aimable fille des vingt-deax cantons, de son père, de la Suisse, etc.; mais ensuite, lorsque s'é^ gayant toujours davantage, il a porté avec un air fin la santé de notre famille future et de tous les sous-lieutenants que nous consacrerions au service de la patrie , je me suis levé sous le prétexte d'aller re^ joindre M. Odermatt qui nous avait quitté au milieu du repas ; et le* eolonel a demandé la permission d'aller fumer sa pipe dans le jardin.
25 mars.
Lors de mon premier séjour à Altorf^ j'allats quelquefois voir travailler un jeune peintre qui demeure dans une maison écartée du c6té de Burglen ; j'ai dessiné avec lui et il m'a fait une collection des points de vue les plus remarquables du canton.
Je m'intéresse à ce jeune artiste qui a de l'esprit et de l'originalité dans sa manière. Son genre de vie et peut-être le sentiment d'un talent qui ne trouve pas les moyens de se perfectionner^ lui ont donné ime teinte mélancolique. Il vit seul enfermé dans son atelier, ou parcourant les montagnes, ne trouvant presque personne à qui parler de ce qui l'occupe exclusivement.
Je lui ai proposé de l'emmener à Pa* ris, où il passera les deux mois que je serai absent; ce voyage pourra lui être utile et j'aurai le bonheur d'avoir avec moi quelqu'un d'Altorf. Je l'ai rendu fort heureux. Toute son ambition était de réunir une somme suffisante pour aller une fois passer quelque temps en Italie. Il ne rêve plus maintenant qu'à la galerie du Louvre et aux grands peintres dont il m'a si souvent entendu parler.
28 mars.
J'arrive d'une course dans les cantons de Scbwytz el de Lucerne ; on a trouvé qu'il était convenable de ne présenter aux parents et aux amis de la famille Odermait, et M. Leiter a bien voulu être mon introducteur.
Quand je partis, Madeleine me dit avec un air un peu embarrassé, qu'elle craignait que je ne fusse pas très-content de la réception de M™^ Aberg et qu'elle me priait de ne point juger d'après elle des dispositions de ses parents pour moi.
Elle ajouta quelques mots d'an diss^itiment qu'elle avait eu avec cette dame \ je compris que je n'y étais pas étranger.
Je voulus tout savoir. Bonne Madeleine, j'étais loin de penser que l'été dernier, le jour où je la vis si triste, c'était moi qui Tavais exposée à des reproches. Elle m'avait caché tout cela. Je lui répondis que
je n^éiais poiot étonaé qu^on m'enviâi mon bonheur ei que je ne négligerai rien pour me faire pardonner. En effei, laccueil de M"'' Aberg a d'abord été froid, mais j'ai mis tous mes soins à lui inspirer des dispositions plus favorables.
Lucerne est une grande ville en cooph paraison d'Allorf el de Schwy tz ; c'était la patrie de M""' Odermait, et Madeleine y a encore des parents ; un membre du Conseil d'Etat, ua ecclésiastique^ tous deux voulaient nous loger. Nous étions attendus et nous avons été accueillis avec beaucoup de bonté ; oa m'a présenté à Favoyer et aux principales autorités ; on nous a donné des dîners, des soirées ; j'ai trouvé une société aimable et bienveillante^ des militaires qui avaient servi la France sous toutes les époques, des hommes décorés des ordres d'Espagne, de Naples, de Sardaigne; on croyait que la plus grande politesse à me faire était de me parler de Paris ; chacun de dire : J'y ai passé six
bord et s'avancer an milieii da lac. Un seul bomme debont dirige la rame qni seri de gouvernail, et la voile enflée par le veut cache les passagers. La légère embarcation se dirige direcleroent vers noas; déjà nous entendons le bruit de Feau qu'elle coupe rapidement. Tout à coup elle s'arréie, abat sa voile ; trois femmes sont assises sur le banc ; qui sont-elles ?
Les deux petites sont montées sur le bateau de Lucerne où était leur père. Je suis revenu seul avec Madeleine. Elle avait pu s échapper deux heures pour venir au-devant de nous. J'ai eu déjà de vos nouvelles, mVt*elle dit ; voilà une lettre de M"* Âberg, lisez ce qu'elle m'écrit. Je crois que maintenant elle vous aime autant que moi. Que lui avez-vous donc fait?
Madeleine m'a fait ensuite mille questions ; elle voulait savoir comment j'avais été accueilli, ce que j'avais pensé du pays, des individus ; je lui ai tout conté.
Elle me reprenait sans cesse. — Mais que
dites-vous? Henri. ... M^ M"^..• ne
sont point nos parents ; Favez-vous cru?
qu'auront-iis dît? — QuMmporte ! j'ai serré la main de tout Lueerne, j'ai embrassé tous ceux qui m^ont parlé de vous ; ils m'joni si bien reçu que je les ai crus de la famille ; peut-être ai-je un peu oublié les leçons de notre cousin le chanoine ; vous me les répéterez. Lucerne est une ville charmante, mais que j^étais impatient de quitter ses fêtes pour rentrer dans notre vie paisible d^Allorf !
Parig, 26 mars.
3fiie Harrel à M: Beynold.
C^est moi, mon cher cousin, qui suis chargée de vous répondre; je dois vous avouer que mon mari a élé fort en colère en recevant votre lettre ; il s^est plaint d'un manque complet de confiance ; il dit que vous êtes un homme romanesque qui ne parviendra à rien ; je comprends que vous ne Tavez pas jugé digne de votre secret; mais moi, pourquoi me tromper aussi?cela m'eût si fort amusé d'être votre confidente ! ingrat, vous ne saviez pas combien nous nous occupions de vous.
Après vous avoir bien grondé, je suis impatiente de vous dire que je trouve votre histoire charmante; c'est déjà beau-
coup qne de ne pas faire comme tous les autres. Ce bon général, ce pays si sauvage, cette Madeleine que je me représente si jolie et si bonne; dites-lui, je vous prie, de n'avoir pas peur de nous ; je veux être son amie, la recevoir et la présenter partout; il faut dire aussi, et sans blesser votre modestie, que cette petite est bien heureuse ; j'espère qu'elle le sent ; je ne vous aurais pas cédé ainsi si ma fille eût eu dix-huit ans.
Dites-moi, M"' Odermatt est-elle la descendante de Guillaume Tell? porte-t-elle ce joli costume bernois qu'on voit dans les gravures ? ne parle*t-elle qu'allemand ?
quels sont vos projets ? quand vous mariez-vous? où: vtvrez-vous? Vous n'êtes pas devenu pastoral au point de passer votre vie à Altorf ; je trouverais alors la chose beaucoup moins plaisante. Vous dites que vous reviendrez bientôt, mais ce n'est pas vous que je voudrais. Certes, M. Harrel n'aura plus de prétexte de me'
refaser un voyage en Suisse quand j'aurai un cousin qui y sera marié ; je me réjouis de voir ces beaux villages, ces lacs, le Mont-Blanc et les autres montagnes de ce pays.
Ne vous faites pas trop de remords sur M"® du Haussens; nous avons reçu il y a deux jours la communication de son mariage avec le comte de Luze; nous sommes allés faire notre visite ; la cour était pleine de superbes équipages et de livrées.
On dit qu^on s'est long-temps disputé pour la dot ; Fépoux, qui n'a pas de fortune, demandait beaucoup d'argent; M.
du Haussens se faisait presser; enfin on a obtenu ce qu'on Voulait, ou à peu près; pour lui faire prendre son parti, le gendre avait amené toute sa iamtlle, c'est dans ce cercle que nous sommes tombés. Il fallait voir comment tous ces grands noms entouraient le maître de la maison ; combien celui-ci était diplomatique, combien M"*^ du Haussens élait bien disante.
Nous n'étions oullemeiit pressés de marier ma fille, ttiVt-eile dh; elle est si jeune, il a fallu une semblable alliance pour nous décider; mais puisque M. le comte conseni à demeurer avec nous, nous ne perdons point Adélaïde, et c'est un fils que nous acquérons.
Voilà une belle fortune qui s'en va; mon mari en soupire, pour moi je n'y ai pas de regrets ; je crois que leur manière ne nous convenait pas. Du reste, M. Harrel ne veut pas que vous le croyiez fâché contre vous ; si vous êtes heureux, il oubliera tout, c'est aussi mon vœu sincère, et j'ajoute que je ne doute point qu'il ne se réalise. L'ambition et l'envie de parvenir font-elles le bonheur? je vous assure que je suis bien placée pour dire non.
La chute du ministère nous ferait beaucoup de mal ; il faudrait renoncer à ces promesses tant de fois répétées, au moment où Ton se croyait sûr de son fait.
Je n'ai rien à vous mander de Paris, vous ne vous en inquiétez guère.
Adieu, mon cher oottsin; rappelez-vous que tous ceux qui vous aiment ne sont pas dans le canton d^Urr.
SOS
Paris , 29 mars 4
Monsieur,
Nous sommes bien recoonaîssaoïs^ M*"' Dnssault et moi, que Monsieur ait eu la bonié de penser à nous et de nous communiquer rheureuse nouvelle de son ma^ riage avec M"' Odermatt d'Altorf.
M*"' Dussault espère que la nouvelle dame Beynold ressemblera h sa bonne maîtresse. Elle ne comprenait pas pourquoi Monsieur s'était décidé pour une allemande ; mais puisque M"^ Odermatt parle si bien français, c'est comme si elle était de notre pays. Je lui ai dit combien elle était bonne ; seulement, Monsieur, il faudra dire à votre épouse de plus commander, à ses domestiques qu'elle ne le faisait ; elle m'appelait toujours Monsieur
François, ce qui ne convient pas ; il faudra dire François tout court.
Dieu merci, la maison ne sera plus si trisle qu'elle Pelait depuis la mort de notre pauvre maître, Monsieur le capitaine étant toujours en courses à droite et à gauche.
principalement pour M^'^ Odermait, dont je me doutais un peu par rattachement qu'il avait pour ce paysd'Uri. Quel malheur que votre pauvre père n'ait pas vécu assez pour voir celle heureuse nouvelle.
Monsieur ne nous dit rien de Tépoque de son mariage et du temps où il reviendra. A tout événement, j'ai ôlé les housses du meuble du salon; j'ai fait tendre le tapis, et j'ai posé les candélabres. Si M. le général venait, on pourrait lui donner le petitsalon ; les draperies sont encore chez le tapissier; je lui ai dit qu'il ne s'agissait plus de nous remettre de jour en jour, il les a promises pour lundi. Je pense que nous recevrons encore quelque chose, car il fayl que tout soit parfaitement rangé.
Je me réjouis de voir ce que dira Madame voire épouse en entrant dans ce bel appartement. M^^ Dussauli dit qu'elle la trouvera trop âgée pour être sa femme de chambre.
Je termine, Monsieur, par nos vœux et nos prières pour le bonheur d'un si bon maître, et pour celui de sa chère épouse.
Votre dévoué serviteur,
François Blanc.
Paris, 29 mars.
A M. le général Odermatf,
Mon cher général,
Etant allé hier au château pour faire ma cour (c'est-à-dire au pavillon de Marsan; on ne me voit guère ailleurs, ne voulant pas risquer de me trouver à côté de membres de la Convention nationale, ce qui, je vous assure, est un grand sujet de chagrin pour les fidèles serviteurs de S. M.), j'ai été placé de manière à pouvoir apprendre à S. A. R. l'heureux événement que la lettre de votre futur gendre m'annonçait de votre part. J'aurais voulu, mon cher général, que vous eussiez pu voir la vivacité avec laquelle S. A. a reçu cette nouvelle. — Que diles-vous, M. le
marquis? la fille du général Odermau d'Aliorf, aulrefois capitaine dans la garde suisse? Je me le rappelle forl bien.
Quand vous lui écrirez, mon cher mar* quis, ayez la bonlé de féliciter M. le général Odermau de ma pari. Dites^lui que je mets le plus grand prix à ce qui le concerne. Le capitaine Reynold est un excellent officier. Je vous transcris ses propres paroles telles que trente personnes les ont entendues avec moi.
Je n^ai pas voulu perdre un instant, mon cher et vieux ami, à vous transmettre le louchant et précieux témoignage de Taffection que vous porte S. A. R.
Je ne tarderai pas non plus à avoir rhonneur de Tannoncer à notre prince de Condé, et jV serais allé à cet effet aujourdliui même, si je ne m'étais pas enfermé chez moi pour vous faire cette lettre.
Pour celui-là, il ne vous a pas oublié non plus. Il n'y a pas deux mois que nous avons eu une heure d'entretien sur votre
compte. Il a voulu savoir tous les détails de votre vie. c
Après des témoignages qui viennent de si haut, que dirai-je d^un pauvre gentilhomme français, qui, de tous les biens qu^il avait autrefois, n'a conservé qu'un cœur fidèle à ses amis ? Puisse le ciel combler de ses bénédictions le jeune et heureux couple !
Lapierre enfin, M. le général, me supplie de le rappeler à votre souvenir; vous n'avez pas oublié ce vieux compagnon de ma prospérité, comme de mes revers. Si j'eusse conservé ma fortune, il serait à la tête de ma maison ; maintenant il partage le pain que je dois à la bonlé du roi, nous vieillissons ensemble; il me sert quand il le peut, et souvent c'est moi, lorsqu'il est malade, qui remplis son ofiice.
Résisierez-vous aux témoignages d'intérêt qui vous attendent ici. Non, sans doute, et puisque votre santé se raffermit, ce que j'apprends avec beaucoup de joie
par la lettre de M. KeyjDold, je me flatte da bonheur de vous embrasser ici ce printemps»
M. le capitaine me permettra de pren-r dre la même liberté avec sa belle et intér ressante compagne.
Adieu, cher général, etc.
AUorf, 6 «Tril.
Ce n'est pas de Madeleine seulement qu'il m'est pénible de me séparer, mais quitter dans ce moment son père ! il mt semble que je manque à un devoir; je le soignais, je Tamusais quelquefois ; il ayai^ besoin de moi et il me demandait çou* vent : La tâche de Madeleine, restée seuU, ne sera-t-elle pas au-dessus de ses foroesi?
Hier le général eut envie d'alleir se promener dans le jarjdin. Sa fill^ lui dit que le temps étaitl^umjde e^t qu'il ferait mieiix de rester à la maison.^- Tues toujojar$
prête à me contrarier, répondit-il avec impatience ; le temps est joli, je veux sortir. Madeleine, sans ajouter une pa* rôle, prit son chapeau et s'avança pour lui offrir son bras. -« Non, dit le général en la repoussant, je né veux pas te forcer à une chose dont tu ne te soucies pas; M. Beynold aura la bonté de m'accompagner, puisque je suis condamné à être toujours gardé à vue. Madeleine sortit les larmes aux yeux. Nous descendîmes; la promenade fut triste, pas un mot ne fut prononcé. M. Odermatt était agité, il vou** lait aller vite; ir marchait plus mal qu'à Tordinaire ; essoufflé et accablé de fatigue, il fut obligé de s'asseoir sur un banc où il traçait silencieusement sur le gravier des figures avec sa canne ; il fit encore deux tours de jardin et il rentra. Lorsqu'il se fut replacé dans son grand fauteuil, Madeleine arriva, et s'efforçant de pren« dre son ton ordinaire, elle lui demanda comment avait été sa promenade. Le
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vieillard ne répondil pas, mais saisissant la main de sa fille, il Faltira à lui et pencha son front sur son visage. Je sortis alors.
Vous avez été témoin de ce qui s'est passé, me dit-il plus tard, quoique votre politesse vous eût fait désirer de ne le point voir. Dans ma vie j'ai eu bien des peines; j'ai vu souvent la mort en face, et maintenant je ne puis me soumettre à cet état de maladie et de dépendance. Ne pouvoir faire un pas sans être soutenu, se survivre à soi-même, affliger cette pau* vre enfant ! JNe dites pas que je guérirai, tout le monde me le dit ; à mon âge peut-on se rétablir? Souvent je compare cette fin dévie si pénible à celle d'un officier mourant sur le champ de bataille. Beynold, il faut me pardonner; quelle faiblesse et que suis-je devenu! surtout ne lui dites pas ce que je viens de vous confier, je veux qu'elle soit persuadée que sa tendresse me fait encore aimer la vie.
J'ai cherché à le distraire ; je lui ai lu