Madelon
Vous avez sans doute dans votre galerie, au milieu des chefs-d'œuvre de Decamps, de Meissonier et de Rousseau, quelque étude sans nom, remarquable seulement par l'application obstinée et le soin minutieux de l'artiste. C'est au même titre que ce roman peut entrer dans votre bibliothèque. J'ai mis trois années à le faire, ou du moins j'y ai travaillé avec amour pendant trois ans, toutes les fois que les tristesses et les dégoûts de la vie littéraire me laissaient assez de liberté. En vaudra-t-il mieux? Je n'en suis' pas bien sûr. Vous me direz cela, vous qui savez lire.
ou L HÉROÏNE DE CE ROMAN MONTRE LA PASSE DE SON CHAPEAU.
Le samedi 22 décembre 1 839 , par ua beau soleil couchant, entre quatre et cinq heures, deux jeunes gens de bonne mine discutaient au pied d'un orme des Champs-Elysées. Le plus élégant des deux, M. Belley, était un fils de riche cordonnier, attaché par faveur aux Affaires Étrangères, et mille fois plus aristocrate depuis trois ans que le maréchal de Richelieu. L'autre, un peu négligé dans toute sa personne, était le comte de Mayran, démocrate à tous crins, sculpteur passionné et élève de l'atelier de David, en attendant qu'il devînt millionnaire et marquis. Ces messieurs, si éloignés l'un de l'autre par la naissance et l'éducation, étaient liés ensemble comme on l'est à Paris, sans savoir ni comment ni pourquoi ; leur amitié vivait d'un éternel contraste. Pour le moment, ils étaient sous
Fimpression d'un fait assez étrange qui venait de se passer sous leurs yeux, et qui les avait frappés le plus diversement du monde.
« C'est révoltant ! disait le comte.
— C'est superbe ! disait l'attaché.
— C'est le comble de l'impertinence!
— Soit; mais l'impertinence lui sied bien. On est grand seigneur, ou l'on ne l'est pas.
— Il n'y a plus de grands seigneurs !
— Tu vois bien que si !
— Je lui aurais prouvé que non, si j'avais été dans la foule !
— Il s'agit bien de toi ! On sait à qui l'on s'adresse, que diable ! Il n'a tapé que sur la canaille.
— Raison de plus ! c'est lâche.
— Non, car ces gens-là étaient mille contre un, et il risquait de se faire assommer.
— On lui aurait rendu justice, mon cher Belley.
— Mon cher Mayran, je ne t'ai jamais vu si peuple!
— C'est sans doute parce que tu ne t'es jamais montré si gentilhomme !
— Ksss ! ksss 1 mords là ! » fit un nouvel interlocuteur, en allongeant la tête entre les deux amis.
Celui qui entrait si familièrement dans le dialogue était un joli garçon de vingt-huit à trente ans. On l'appelait Gérard Bonnevelle, et tout le monde l'aimait bien, entre le rond-point des Champs-Elysées et le boulevard de Tortoni. Neveu de l'honorable M. Champion, député, directeur général au ministère de la marine, etc., etc., il s'était laissé nommer sous-rédacteur au cabinet de Son Exe. le ministre de l'agriculture et du commerce; mais sa véritable profession consistait à échanger des poignées de main aveeles jeunes Parisiens
de son âge. Sa belle moustache brune, son courage bien prouvé, sa bonne humeur et une certaine réputation d'homme d'esprit lui avaient fait une autre spécialité ; il était à la mode dans les petits boudoirs. Les femmes qui font profession de n'aimer rien trouvaient le temps de l'adorer pour lui-même ; les portes qu'on n'ouvre point sans la clef d'or s'entre-bâillaient spontanément, lorsqu'il se présentait un bouquet à la main. Heureux enfant!... Trop heureux même. Car les bouquets, les bonbons, les soupers fins, les loges grillées et autres menus accessoires avaient dévoré complètement un patrimoine de deux cent mille écus (somme énorme pour l'époque), dans l'espace de cinq ou six ans. Le jour n'était pas loin où ce brillant Gérard, préféré par la plus jolie femme du monde galant, devrait se ranger ou s'endelter^, à son choix. A moins que l'oncle Champion !... mais l'oncle, ancien professeur de morale économique, cumulait pour lui seul les neuf ou dix traitements dont il était surchargé par la confiance de son pays. Il n'avait aucune parenté avec son bienfaisant homonyme, l'homme au petit manteau bleu.
Gérard prit M. de Mayran par le bras gauche, .M. Belley par le bras droit, et les poussa vers le rondpoint.
'» Or çà, messeigneurs, dit-il en imitant les intonations romantiques du grand Bocage, m'est avis que l'on se querellait céans ! Vous plaît-il m'avoir pour arbitre et juge du camp, sûrs que vous êtes de ma sincère et féale amitié ?
— Mon cher ami, répondit vivement M. Belley, voici le fait en trois mots. Tu connais le prince d'Armagne? Il est des nôtres.
— Pas des miens ! dit Mayran.
— Ce jacobin de Mayran aura beau me guillotiner la parole; Astolphe d'Armagne est véritablement le prince de la jeunesse; un peu fou, si l'on veut, mais grand nom, grande fortune et grand cœur. Il venait de nous saluer tout à l'heure, et il courait dans son phaéton neuf à la poursuite d'un petit coupé bleu. Un omnibus l'accroche, tout saute, le valet à gauche, le prince à droite, écrasant son chapeau comme une galette et faisant le poirier fourchu. Le cheval se relève, le cocher se ramasse ; ils n'avaient rien ni l'un ni l'autre; un vrai miracle ! Quant au prince, fatigué de se tenir sur la tête, il était retombé sur le dos et ne donnait plus signe de vie. Tu vois d'ici le rassemblement : en moins de deux minutes il eut cinq cents badauds autour de lui; l'un criait au médecin, l'autre à l'apothicaire. Et les paroles de commisération allaient leur train : cf Pauvre jeune homme! Malheureux jeune homme! Infortuné jeune homme! » Mon gaillard, qui n'était qu'étourdi par le coup, se réveille au milieu d'un concert de jérémiades; il aperçoit un tas d'imbéciles qui commençaient à l'assaisonner tout vivant dans une sauce de larmes. « Jour de Dieu ! s'écrie-t-il en sautant sur ses pieds, je suis le prince d'Armagne, et je trouve impertinent qu'on se permette de me plaindre! Hors d'ici, canaille; j'ai affaire! » A ce moment, une façon de domestique ou de portier accourait de la pharmacie, avec un peu de je ne sais quoi dans une tasse. Astolphe, d'un revers de main, écarte le calice en éclaboussant l'assemblée. On crie, il s'élance sur le siège, assemble les rênes dans sa main gauche, plonge la droite dans son gousset, et jette une pincée de louis à la face de ses concitoyens. Quelques polis-
sons sautent sur les jaunets en criant : «Vive le roi ! » Quelques autres, mécontenls de n'avoir rien eu, se piquent de dignité et crient qu'on insulte le peuple. Les plus hardis font le geste d'arrêter le cheval par la bride ; mais le prince, avec une sérénité olympienne, allonge une demi-douzaine de coups de fouet au peuple le plus spirituel du monde, et repart de plus belle à la chasse du petit coupé bleu.
« Un coupé bleu avec deux chevaux bais? » demanda Gérard.
A ce propos inattendu, les deux plaideurs éclatèrent de rire.
« Pardieu ! s'écria M. de Mayran, nous avons bien choisi notre juge! Dans tout le récit de Belley, il n'a vu que le coupé de Madelon !
— Tu pourrais dire Mme de Fleurus.
— Mme de Fleurus, si tu veux, puisqu'il lui plaît de s'appeler ainsi pour le moment. C'est mieux qu'un nom de guerre, c'est un nom de bataille!
— Mayran !
— Ah! mon pauvre Bonnevelle! je ne te savais pas si bien pris. Tu es donc jaloux du passé, du présent et de l'avenir ?
— Mon cher ami, le passé de Madelon est beaucoup moins compliqué que tu n'as l'air de le croire, et si tu la connaissais
— Merci. Je ne suis qu'un pauvre artiste, et je m'en tiens aux muses du Luxembourg, avec leur petit nez retroussé.
— Libre à toi! Quant à l'avenir je ne redoute pas votre M. d'Armagne. C'est un faux Alcibiade qui veut étonner les gens à tout prix et qui croirait avoir perdu sa journée s'il ne s'était signalé par quelque sottise
d'éclat. Il ne ferait pas couper la queue de son chien, parce que ce scandale est usé, mais il couperait la tête de son père, pour le plaisir de faire parler de lui. Qu'il coure à la poursuite de Mme de Fleurus, il en a le droit; qu'il tombe pile ou face, je m'en soucie fort peu; ses coups de tête dans le pavé n'empêcheront pas Madelon de dîner avec moi ce soir au Moulin-Rouge, car je suis ici pour elle, comme elle y est pour moi, attendu qu'elle n'aime et qu'elle n'a que moi!
— Tudieu ! s'écria M. Belley, l'avenir et le passé n'ont qu'à se bien tenir! Mais je remarque, mon bon, que tu n'as rien dit du présent. Il est ici, le présent. Nous l'avons croisé tout à l'heure, avec ses petits cheveux blancs et ses lunettes d'or.
— En vérité, mes très-chers , je vous trouve superbes ! Ne faudra-t-il pas maintenant que je sois jaloux du vieux marquis de Gigoult? Je ne sais pas trop ce qu'il est venu faire ici, car ce n'est pas sa promenade ordinaire, mais je vous réponds qu'il n'y est point pour surveiller Mme de Fleurus. Il l'aime d'une vieille amitié; il prend plaisir à bavarder avec elle; il apprécie la vive allure de son esprit et la solidité de son jugement; on dit même qu'il fait quelques sacrifices pour elle; soit. C'est peut-être un tuteur qu'elle s'est donné, ou un père qu'elle a eu dans le temps. Mais il n'y a rien de plus entre ces deux personnes, et la preuve, c'est que la porte de Madelon est toujours ouverte pour moi. Il m'est arrivé cinq ou six fois de rencontrer M. de Gigoult dans l'escalier de notre amie, et nous nous sommes toujours salués avec la courtoisie la plus parfaite. Mon opinion bien arrêtée est qu'il connaît la situation et qu'il l'accepte en homme d'esprit. Si vous ne me croyez pas, regardez : le voici qui vient à nous,
et dites-moi si nous avons l'air de deux rivaux qui se rencontrent !... »
Un tout petit vieillard de soixante à soixante-dix ans, maigre, anguleux, presque perdu dans une pelisse de fourrure, mais vif et ingambe malgré tout et assez joli pour son âge, s'avançait d'un pas ferme vers le groupe des trois amis. En reconnaissant le beau Gérard, il darda sous ses lunetles un regard aigu comme une flèche, et sa figure rasée de près se rida d'un sourire méphistophélique. Il porta sa petite main à son chapeau en arrondissant le bras, et salua à fond, dans le vieux style. Gérard lui rendit sa politesse avec une aisance un peu affectée et s'apprêta à passer outre. Mais le marquis s'était arrêté tout net, et son regard était comme un long, long clou très-mince qui traversait Bonnevelle de part en part, et le forçait de rester à sa place. Un vague frisson parcourut le jeune homme de la tête aux pieds ; les racines de ses cheveux se hérissèrent. Au même instant une petite voix douce et aigrelette, comme le jus d'une groseille mûre, tomba des lèvres du marquis :
« Monsieur, dit-il en plongeant la main dans une grande poche de sa pelisse, je n'aurai pas le plaisir de voir aujourd'hui Mme de Fleurus ; vous serez sans doute plus heureux que moi, et je vous saurais un gré infini si vous vouliez bien vous charger de ce petit mot pour elle. »
Cela fut dit avec la politesse la plus exquise et la fermeté la plus métallique. Un sourire féroce et charmant termina la phrase comme un point final. Le petit bras anguleux s'arrondit de nouveau pour tendre une lettre au beau Gérard qui la prit machinalement, comme un homme qui se meut en rêve. Et M. le marquis de Gi-
goiilt pirouetta sur ses talons avec la grâce d'un vieux danseur de menuet, et se perdit dans la foule épaisse, comme une aiguille dans une meule de foin.
Gérard Bonnevelle demeura plus étourdi que s'il avait reçu un couvreur sur la tête. Le marquis avait pris l'essor, et le jeune homme était encore là, tenant du bout des doigts le pli mystérieux dont il ne savait que faire. Ses deux amis le regardaient et se regardaient l'un l'autre, presque aussi stupéfaits et aussi foudroyés que lui.
w Ah çà mais, s'écria Gérard, est-ce qu'il me prend pour un commissionnaire? M'est avis qu'il pouvaitbien porter sa lettre lui-même; d'autant plus que Madelon n'est pas loin,
— Voilà, dit M. Belley, ce qu'il fallait lui répondre.
— Oui, mais il fallait y penser! Quand j'ai vu la grimace de ce petit vieux qui m'abordait pour la première fois, j'ai perdu la tête. L'esprit de repartie est une jolie chose, mais ne l'a pas qui veut. Parbleu! j'aurais bien voulu vous y voir, l'un ou l'autre!
— Moi, ditlNL de Mayran, je n'aurais peut-être pas répondu plus brillamment que toi, mais je n'aurais pas pris la lettre.
— Au fait! c'est évident. Qu'avais-tu besoin de la prendre? Il n'y avait qu'à tourner le dos, et tout le ridicule de l'affaire restait au marquis. Pourquoi avoir tendu la main?
— Pourquoi? pourquoi? vous êtes bons ! Parce que ce petit diable d'homme me fascinait à travers ses lunettes ! Cela n'a duré qu'une seconde, et pourtant j'ai eu le temps d'analyser son maudit regard. Il y avait de tout là dedans, du dépit et de l'ironie, de l'impuis-
sance et...^ comment dirai-je?... ma foi, tant pis! de l'autorité !
— Mais, dit M. de Mayran, si c'étaittout simplement de la bonhomie? Si le marquis n'avait pas voulu dire autre chose que ce qu'il a dif?* S'il t'avait chargé de ce message pour Mme de Fleurus parce qu'il comprend la situation, et qu'il l'accepte?
— IMon clier Mayran, tu es un ami de la plus généreuse espèce ! Je te demande un conseil et tu te moques de moi!
— Quel conseil veux-tu que je te donne? Il faut chercher le marquis et lui rendre son poulet. Si nous ne le trouvons pas, et je parie que le vieux singe s'est enfui à mille lieues, renvoie-lui la lettre à domicile avec un petit mot bien troussé. Cela fait, tu te tiens coi, et tu vois venir. »
Cet avis parut sage, et les trois amis se lancèrent à la poursuite du marquis; Mayran et Belley riant un peu sous cape, Bonnevelle, de plus en plus embarrassé de la lettre qu'il tenait à la main, sans pouvoir se décider à la mettre en poche.
Les chasseurs s'étaient séparés pour mieux traquer leur proie et barrer toute la largeur du trottoir. Mais ce fut en pure perle : le marquis avait vidé l'enceinte depuis longtemps. Trois fois déjà le beau Gérard avait parcouru un kilomètre de bitume, et il commençait à suer en dépit de la saison, lorsqu'il vit un coupé bleu attelé de deux chevaux bais s'arrêter sur le bas côté de la chaussée. Une petite tête blonde, assez jolie et singulièrement coiffée, se montra à la portière; une petite main abaissa la glace, et le pauvre garçon, oubliant tout le reste, y courut.
Madelon (car c'était bien elle) toisa son ami de la
tête aux pieds en ouvrant deux yeux gris-bleus, ni grands ni petits, ni beaux ni laids, mais ebarmants. Le vrai mérite de ces yeux, leur seule originalité, consistait dans ce je ne sais quoi de naïf et de constamment étonné qui ne se trouve àl'ordinaire que dans le regard des enfants. Ce n'était pas une beauté, celte Madelon si brillante et si désirée; c'étaitmoins et c'était plus. Elle avait le front bas, et elle le cachait presque tout entier sous une multitude de petites boucles, fines comme la soie d'un jeune griffon. Ces cheveux blonds, Irès-vantés dans Paris, ne formaient pas une forêt bien épaisse; en les réunissant tous ensemble, vous n'en auriez pas eu plein la main. Mais ils étaient doux au toucher, et leur couleur se mariait agréablement au teint le plus clair et le plus rosé du monde. Les amateurs de la sotte régularité classique trouvaient tout à reprendre dans sa figure; le célèbre Ducasson, peintre d'histoire, élève de Girodet, et loué dans les Débats par M. Delécluze, essaya vainement de la peindre. Il la mit presque à la porte de son atelier en lui disant : « Personne ne fera votre portrait; vous n'avez pas de lignes! » Je crois pourtant que Yan Dyck ou Lawrence^ ou même Edouard Dubufe^ aurait su tirer parti de son étrange beauté. Quoique le nez ne fût ni aquilin, ni droit, ni retroussé ; quoique les dents, petites et blanches^ ne fussent pas aussi bien rangées que des soldats prussiens sous le drapeau, l'incorrection de ses traits était fondue dans l'harmonie la plus suave. On éprouvait, en la voyant, la même sensation que vous avez eue en flairant un bouquet d'héliotropes ou en goûtant un fruit délicieux : c'était une plénitude des sens, quelque chose de complet et de surabondant qui faisait déborder le cœur. Sa personne, svelte à l'excès et qu'elle ne déguisait point
SOUS les enflures de la toilette, se mouvait avec une grâce onduleuse. Le buste était trop court et les jambes trop longues ; défaut commun chez les plus belles statues de l'art grec. Le corsage chaste et jeune semblait appartenir aune enfant de quinze ans; l'ampleur magnifique des hanches indiquait la femme dans son plein. Cette créature bizarre, mélangée de perfections incroyables et de défauts encore plus charmants, avait le pied long et cambré de Diane chasseresse, une main peut-être un peu trop fine et transparente, mais si douce qu'elle exerçait une attraction irrésistible et qu'elle s'emparait d'un homme en lui touchant le bout des doigts. Elle avait une voix grêle, inégale et sujette à détonner, mais pénétrante, divinement timbrée, douce et mordante en même temps.
Son âge, son origine, son éducation, son esprit, tout en elle était matière à discussion, et l'on en parlait très -diversement dans les cercles, entre minuit et deux heures du matin. Tel homme lui donnait vingt ans au plus, tel autre prétendait l'avoir vue danser en 1 824 sur le théâtre de Bordeaux. Elle s'appelait Madeleine Dunois, selon les uns, et descendait en droite ligne de l'héroïque bâtard; suivant le plus grand nombre, elle était née d'un concierge nommé Lenoît. On la disait fille d'esprit et de conversation; certains petits journaux lui prêtaient des mots assez drôles. Plusieurs autres l'accusaient de ne savoir ni hre ni écrire, ni causer un peu proprement. Son éducation s'était faite au Sacré-Cœur de Bordeaux, suivant les uns; dans un cabaret voisin du couvent, selon les autres. On la disait avide et riche; on la disait prodigue et endettée de quatre-vingt mille francs chez sa lingère seulement. Une de ses meilleures amies, interrogée sur les res-
sources qu'elle pouvait avoir, répondit : « Comment voulez-vous qu'elle soit jamais heureuse? C'est une enfant qui ne peut pas vivre à moins de cent louis par jour!« Les pessimistes prétendaient qu'elle avait fait tous les métiers, même celui de voleuse à la tire ; ses domestiques racontaient qu'elle donnait cent francs de pourboire au postillon, en revenant de Chantilly. On citait les fils de famille qu'elle avait réduits à entrer aux chasseurs d'Afrique ; on nommait aussi un jeune homme pauvre avec qui elle s'était retirée au bas Meudon, vêtue de laine et vivant d'œufs frais. Bref, elle était louée et dénigrée sans mesure; elle jouissait des privilèges les plus doux et les plus amers de la célébrité à Paris.
Les femmes qu'elle avait éclaboussées (et elle ne s'en faisait jamais faute) lui voulaient mal de mort; les hommes qu'elle avait dédaignés la déchiraient dans les clubs : c'est là qu'on trouve en tout temps quelques désœuvrés, plus médisants que la pie de leur concierge. Mais elle était furieusement défendue par les hommes qu'elle distinguait et, chose plus rare, par tous ceux qu'elle avait distingués. Celui qui lui avait parlé une fois dans l'intimité lui demeurait acquis pour la vie. Aussi disait-on que, dans un danger pressant, elle n'aurait qu'à frapper sur un tambour pour rassembler une armée.
Vous auriez deviné qu'on l'aimait servilement si vous aviez vu le pauvre Gérard Bonnevelle à la portière de sa voiture. Ce jeune homme assez fier, connu pour être brave, et aimé d'elle depuis plus d'un an, avait l'air d'un petit garçon. Son chapeau frémissait dans sa main gauche, et sa main droite cachait en frissonnant la lettre du marquis ; son cœur battait
à gros coups sourds et l'émotion lui serrait la gorge.
« Sur quelle herbe avez vous couru? lui dit-elle. Tout à l'heure, vous aviez l'air d'un fou; maintenant, vous avez l'air d'un sot.
— J'ai, ma chère Madelon, que je crains d'avoir fait une bêtise. »
Il raconta son entrevue avec le marquis. « Mais, dit-il en finissant, je le forcerai bien de reprendre sa lettre !
— Non, car elle est à son adresse, et vous allez me la donner Eh bien? »
Il obéit avec une angoisse visible, mais il n'hésita pas plus d'un instant.
Madelon saisit la lettre avec la vivacité fébrile d'un chat qui met la griffe sur un oiseau. D'une chiquenaude, elle fit sauter le cachet; d'un seul coup d'œil, rapide comme l'éclair, elle dévora cet adieu du marquis :
« Ma chère Madelon, le porteur de ce billet, qui est un jeune homme de beaucoup d'esprit et de savoirvivre, ne refusera pas sans doute de vous expliquer la pénible résolution que j'ai dû prendre. Je ne suis pas jaloux : à Dieu ne plaise ! Vous m'avez donné trop de preuves de votre amour et trop d'assurances de votre fidélité pour que j'en puisse douter sans la dernière des impertinences. Mais tout Paris ne sait pas que je suis à vos yeux le plus jeune et le plus séduisant des hommes, comme vous me le disiez encore avant-hier. On me croit vieux, parce que j'ai cinquante ans sonnés, et lorsque vous vous entourez de fort jolis garçons qui n'ont point mon âge, Paris ne peut pas savoir que ces messieurs sont des jouets dont votre coquetterie
s'amuse innocemment. On jase donc, et si je ne trouvais dans mon orgueil le courage qu'il faut pour renoncer à vous, je passerais bientôt pour un sot ou pour un complaisant. Le nom que j'ai l'honneur de porter ne permet pas que je prête à rire à personne. Adieu donc, mais n'oubliez pas, je vous prie, que je reste à jamais votre débiteur, et usez hardiment, en toute occasion, de celui qui vous baise les mains pour la dernière fois.
« GiGOULT. »
«Lisez! dit-elle à Gérard, en lui jetant la lettre. Vous ne vous calomniez pas, mon cher; vous avez été archibête. Mais, pour Dieu ! ne faites jamais cette figure-là devant une femme qui aurait des illusions sur vous! »
Le pauvre abasourdi lut d'un œil pileux ce petit mot qui lui apprenait bien des choses. Mais comme il était jeune et Français, il rebondit lestement sous le coup.
« Ma chère amie, dit-il à Madelon, j'ai perdu la partie, et vous avez le droit de me rire au nez. Je retournerai chez vous quand j'aurai pris ma revanche.»
ou l'on voit APPARAITRE LE TOUPET DE M. NOËL CHAMPION, DÉPUTÉ DU CENTRE GAUCHE, ETC.
Madeloii éclata de rire ; mais ce rire aigii^ âpre et nerveux n'avait rien de communicatif.
« Parbleu! dit-elle, il ne vous manquait plusque cela, et vous allez faire une jolie campagne !
— Mais....
— Ne niez pas : vous voulez envoyer vos témoins au marquis, et voilà cette fameuse revanche !
— Vous vous trompez; mais quand cela serait?
— D'abord, mon cher, il vous faudrait apprendre à quatre personnes, c'est-à-dire à tout Paris, que vous avez failles commissions de M. de Gigoult, et votre ridicule serait public. Ensuite il y a gros à parier que vous recevriez un coupd'épée, car le marquis est une fine lame, élève de Grisier, et point cassé du tout. C'est alors que les Parisiens s'amuseraient à vos dépens! Battu par un homme de cet âge !
— Pardon ! vous vous hâtez un peu de lui tresser des couronnes.
— Eh bien ! soit. I.a victoire est à vous. C'est vous qui le blessez, qui le tuez même : vous voyez que je
fais bien les choses. Qu'arrive-t-il? Vous êles atteint et convaincu d'avoir ensanglanté les cheveux blancs d'un homme hors d'âge, rayé des cadres de la garde nationale! Vous avez égorgé, vous jeune et fort, un aimable vieillard qui ne vous avait point insulté, qui, ce soir même, dans la lettre que voici, rendait justice à votre esprit et à votre savoir-vivre ! Mais, malheureux! vous voulez donc vous faire lapider?»
Le jeune homme fut moins frappé de la justesse du raisonnement que du ton acerbe dont on lui parlait.
« Madeleine, dit-il, qu'est-ce que je vous ai fait?
— Dame, vous m'avez brouillé avec le marquis!
— Vous teniez donc à lui?
— Pas plus qu'à vous, et c'est tout dire; mais j'avais la vanité de croire qu'il tenait énormément à moi. Oh! soyez tranquille, il reviendra. Un seul homme m'a dédaignée : je l'ai rendu amoureux jusqu'à la folie, il me poursuit en casse-cou sans m'atteindre, et cela durera aussi longtemps que lui et moi. M. de Gigoult est plus inexcusable que l'autre, car il sait ce que je vaux, et il se donne les gants de me planter là ! A nous deux, marquis! On ne me quitte pas; c'est moi qui congédie les gens. Témoin le jeune et infortuné Bonnevelle !
— Ainsi vous ne m'aimez plus ?
— Plus est légèrement fat. Ètes-vous bien sûr que je vous aie jamais aimé? Dans tous les cas, mon cher, vous n'existez plus pour moi depuis que vous m'avez paru ridicule. Nous pardonnons quelquefois à l'homme qui nous bat, jamais à celui qui nous fait rire. C'est dur, mais c'est comme ça. Votre âge et votre figure vous destinaient peut-être à jouer les amoureux, mais
la lettre du marquis vous engage irrévocablement dans les comiques. Bonsoir. »
Elle avançait déjà la main pour prendre le cordon du cocher. Bonnevelle la retint.
« Faut-il donc se haïr? dit-il avec une légèreté mal jouée. Ne pouvons-nous dénouer comme des gens d'esprit, au lieu de rompre ? Vous m'aviez promis de dîner ce soir avec moi.
— Impossible, mon brave homme. Je dîne chez Lucie et nous jouons après.
— J'irai jouer chez Lucie.
— Je vous le défends.
— J'en serai quitte pour vous désobéir.
— Soit ! mais j'emporterai cette lettre avec moi et je la lirai en plein lansquenet. Adieu! »
Elle partit en riant de plus belle. Gérard demeura comme un terme sur le bord du trottoir. Ses amis Belley etMayran, qui ne l'avaient pas perdu de vue, interrompirent sa méditation en plein air. Ils s'approchèrent de lui par derrière, à pas de loup, l'un à droite, l'autre à gauche, et le saisirent par les deux bras en même temps, à la façon des bons gendarmes.
Il s'écria comme un homme éveillé en sursaut : (( Qu'est-ce ? qu'y a-t-il ?
— C'est ce que nous allions te demander, répondit M. Belley.
— Mais rien, mon très-cher, rien absolument. Que diable voulez-vous qu'il me soit arrivé?... Ah! cette lettre!... je n'y pensais déjà plus. Eh bien! Mayran avait deviné: c'est la chose la plus insignifiante du monde. Une.... oui, je dis bien, une réponse à je ne sais quelle commission dont le bonhomme s'était chargé. »
Tout en parlant, il avait peu à peu repris son aplomb.
« Mais, poursuivit-il, excusez-moi si je vous quitte. Je dîne au Moulin-Rouge, et....
— Toujours avec Mme de Fleurus ?
— Mais sans doute. Pourquoi donc pas?
— C'est qu'elle vient de descendre les Champs- Elysées.
— Oui, pour dire un mot à une amie qui l'avait dépassée ; mais je vais commander le dîner et attendre- »
M. Belley dit à son ami M. de Mayran ; « Cela doit être curieux, le Moulin-Rouge en hiver? » Gérard haussa les épaules et reprit d'un ton piqué: (( Pas si curieux qu'en été. Du reste, si vous avez envie d'y aller voir, ce n'est pas moi qui vous en empêche.
— Parbleu! répondit M. de Mayran, tu nous y convies de si bonne grâce!... Mais sois tranquille, les pauvres artistes comme moi ne dînent que chez Flicoteaux. »
Bonnevelle prit congé de ses confidents en maugréant contre eux dans le fond de son âme. Il était persuadé que ces messieurs le suivraient au Moulin-Rouge pour savoir le fin mot de son aventure. Et, comme il avait encore plus de vanité que d'amour, il prit des mesures admirables pour faire croire à tout Paris qu'il ne dînait pas seul. Ce qui distingue les Français de tous les autres peuples, c'est que, dans la passion même, ils se soucient du qu'en-dira-t-on. Un Italien, quitté par sa maîtresse, rencontre un ami, se jette dans ses bras, pleure et dit tout. Gérard se fit servir dans un cabinet un dîner de deux personnes; il ouvrit la porte du corridor et demanda à haute voix un coussin pour les
pieds: il joua du piano une partie de la soirée; il acheta le silence du garçon qui le servait ; il sortit par la porte de derrière, dans une voiture hermétiquement close, avec des précautions qu'il n'avait jamais prises pour cacher une bonne fortune.
Mais ses savantes manœuvres ne firent illusion à personne, attendu qu'il était, par cette belle soirée de décembre, le seul hôte du restaurant.
Il dîna d'un pauvre appétit, se fit jeter devant un petit théâtre du boulevard, et vit seul, du fond d'une baignoire, le spectacle dont il s'était promis de jouir à deux. La pièce lui parut inepte, et le public qui s'y amusait, idiot. A minuit, il revint à pied vers la rue de la Victoire, où il occupait un de ces jolis entre-sols de huit cents francs, qui en coûtent trois mille aujourd'hui. Mais il s'égara sans doute en chemin, car on le vit passer et repasser plusieurs fois devant un petit hôtel de la rue Louis-le-Grand, entre minuit trois quarts et une heure du matin. Les cochers l'aperçurent aussi rue de la Ferme-des-Mathurins, devant une maison à cinq étages dont le quatrième était éclairé tout du long. Mais, à trois heures, il retrouva la rue de la Victoire et se jeta sur son lit, persuadé qu'il ne dormirait plus de sa vie. Il ronflait encore à midi lorsqu'il fut réveillé par l'oncle Champion.
De tous les cuistres que nos révolutions ont érigés en hommes d'État, M. Noël Champion était le plus haut sur cravate. Son col de satin noir encadrait une figure dogmatique, toute en mâchoire et en toupet. Peu de nez, point de front, des sourcils blancs, des yeux de faïence incolore, petits, prudents, fugitifs, dérobés à demi sous des paupières bouflies, comme pour voir sans être vus. Mais le toupet poivre et sel, plus roide
qu'une brosse, s'élevait crânement et d'un air de défi. C'était plus qu'un ornement, plus qu'un drapeau, presque une arme ! On songeait, en le voyant, à la corne du rhinocéros qui n'est qu'un toupet de poils agglutinés. La bouche reposait sur un menton épais, carré, osseux, puissant. Elle était large et profonde, armée de longues dents un peu jaunes et qui semblaient s'être dorées à force de croquer les budgets. Les lèvres, épaisses, mais d'un dessin très-dur et très arrêté, étaient découpées à l'emporte-pièce dans une couenne opulente. Elles exprimaient à la fois l'hypocrisie et la sensualité, une volonté de fer et des appétits énormes. Quatre ou cinq rides profondes les entaillaient de haut en bas, à intervalles inégaux, et leur donnaient une vague ressemblance avec l'ouverture d'une bourse ou d'une blague à tabac dont on a serré les cordons. Une paire de favoris grisonnants complétait la physionomie. Leurs angles droits, tracés par le rasoir, venaient heurter la commissure des lèvres.
Le possesseur de celte tête avait un corps par-dessus le marché ; un petit corps à la fois mou comme un chiffon et noueux comme un bâton de houx; les bras sans muscles, les cuisses ballantes, les genoux cagneux, les chevilles énormes, les pieds plats. Sur tant de rachitisme et de misère physique, la prospérité tardive et les bons repas de la quarantième année avaient greffé un ventre pointu. Ce ventre inexpliqué, sans racines apparentes, sans lien logique avec l'individu qui le nourrissait, avait l'air d'une applique, d'une pièce rapportée, d'une interpolation dans un texte.
L'histoire de Noël Champion était courte, mais édifiante. A trente ans, en 1820, il servait comme sousoiïïcier dans cette armée scolastique où le maître
d'étude est caporal. On le rencontrait du matin au soir entre le Pont-Neuf et l'Observatoire, courant d'un cachet à un autre. Il n'avait point de titres universitaires, mais l'aplomb lui tenait lieu de tout : à un père de famille qui voulait savoir s'il était bachelier, il répondit avec emphase: « Des bacheliers ? j'en fais! » 11 gagnait assez péniblement sa vie, mais il avait pris une assurance contre la faim en se faisant le séide de l'excellent M. Mauginet. Ce savant et modeste vieillard occupait au collège de France la chaire de philosophie ; il enseignait le système de Condillac revu par Laromiguière. Champion se mit à sa remorque ; assidu à toutes les leçons, il donnait le signal des applaudissements, sténographiait le cours pour les journaux littéraires du quartier latin, et reconduisait le maître à domicile en lui portant ses livres. Il fit si bien, qu'au bout de quelques années, M. Mauginet, vieux garçon, non-seulement le nourrissait trois jours sur quatre, mais pensait tout haut avec lui et le tenait pour le plus intelligent de ses disciples. Les leçons de 1820 avaient paru chez Ladrange, sous ce titre :