PAR NOËL CHAMPION
de l'Académie des sciences morales de Manheuge.
La même année, au mois de novembre^ le pauvre père Mauginet, qui avait une maladie des bronches, obtint la permission de se faire suppléer par son favori.
La première leçon du disciple fut une révélation, un
avènement, une aurore, que sais-je encore? une transfiguration. Cet homme, qui n'avait jamais parlé que timidement, à demi-voix, comme un pauvre honteux qui demande vingt sous, déploya des moyens physiques tout à fait extraordinaires. Jamais les échos du collège de France n'avaient répercuté un organe aussi puissant. Les notes les plus graves de Tophicléide, les accents les plus belliqueux du clairon, les canards les plus aigus de la clarinette semblaient s'être donné rendez-vous dans son larynx ; imaginez tout un orchestre de saltimbanques, et vous serez encore à cent piques au-dessous de la vérité. En cinq minutes, il effaça l'aimable causeur qu'il remplaçait, comme un feu d'artifice de la foire efface la douce lueur d'une lampe de travail. En même temps^ la laideur du pédant disparut; l'ambition, l'espoir du succès couronnèrent ce masque d'une sorte d'auréole; la chaire dissimulait le corps grotesque, on ne voyait qu'une tête illuminée et deux bras gesticulants. Ce qu'il dit à son auditoire était aussi du fruit nouveau dans cet amphithéâtre. M. Mauginet avait l'habitude de s'entretenir à demi-voix avec ses élèves, comme un père avec ses enfants ; Noël Champion prit le ton d'un Gracque à la tribune ou d'un Camille Desmoulins au Palais-Royal; ni Jason parlant aux Argonautes, ni Christophe Colomb haranguant les Espagnols, ne trouvèrent une rhétorique aussi entraînante que cet académicien deMaubeuge, invitant une centaine de Parisiens à la conquête de la vertu. Il loua délicatement son titulaire et grossièrement son public. Il sut prouver à vingt-cinq étudiants en droit, flanqués de huit élèves en médecine, qu'ils étaient l'espoir de la patrie, la lumière du siècle, l'armée du progrès, l'avant-garde de
la civilisation ! (Applaudissements prolongés.) De luimême il parla peu, mais il répéta vingt-cinq ou trente fois, dans une demi-heure, les mots : ma conscience, mes principes, mes convictions, ma foi politique, ma mission, mon drapeau ! Quelques allusions à la Charte de Louis XVIII et le mot liberté, lancé habilement dans une phrase ambiguë, mirent le comble à l'enthousiasme. Le bruit courut, deux jours après, que le cours allait être fermé, tandis que maître Champion expliquait son programme au ministre de l'instruction publique : amuser les jeunes gens par des phrases, pour les empêcher de penser à mal.
Il eut un succès fou. De ses vingt-quatre leçons, les huit premières furent consacrées à l'exposé de la question, et les seize autres à l'analyse des diverses solutions que les anciens et les modernes en avaient données; mais si le professeur apprit peu de chose à ses disciples, il les fanatisa parfaitement. Toujours prêt à répondre aux lettres les plus saugrenues, il était en correspondance réglée avec les naïfs chercheurs du quartier latin. Si quelqu'un d'eux sollicitait l'honneur d'une discussion orale, il le recevait chez lui, rue de la Harpe, dans une chambre à vingt francs par mois. Il se montrait une ou deux fois par semaine dans la plus modeste des gargotes, et la jeunesse, facile à duper, croyait voir un Spartiate mangeant du brouet noir. Si bien qu'en 1821, lorsque M. Mauginet, le meilleur et le plus honnête des hommes, essaya de reprendre son cours, il fut sifflé comme un cabotin. « Champion ! criaient les meneurs ; il nous faut Champion! Champion ou la mort! vive la Charte! » Il fallut en passer par là. L'effervescence gagnait les autres cours du collège de France ; déjà même les illustres
professeurs de la Sorbonne entendaient murmurer autour d'eux le nom de Champion. On créa une chaire pour avoir la paix.
Lorsqu'il fut professeur en litre, le tribun se décrassa de son mieux, et commença un cours sur la morale du mariage. Aux vieilles marquises et aux bas bleus découragés qui émaillaient son amphithéâtre, celte amorce adjoignit un élément plus neuf. Il vint quelques jeunes femmes du faubourg Saint-Germain et d'ailleurs; plus d'un père amena sa fille. L'orateur était dans sa trente-deuxième année ; laid comme un cynocéphale, mais embelli et comme repeint par le succès. L'important, c'est qu'il était en vue : il n'y a pas de comédien si grotesque qui ne fasse au moins une passion par an. M. Champion fut remarqué de Mlle Sophie Bonnevelle, orpheline majeure, mais jolie etriche. Elle n'avait d'autre parent qu'un frère, gros cultivateur à Meillan, dans le département de l'Orne : aussi put-elle librement disposer d'elle-même.
Qui le croirait? entre une femme délicate et tendre et ce gnome, il y eut une lune de miel! Mme Champion crut à l'amour comme au génie de celui qu'elle avait choisi. L'unique souci de la pauvre créature était de se rendre digne d'un tel homme et d'un tel nom. Elle se mit à l'ouvrage comme un écolier en retard qui veut rattraper ses camarades; elle étudia bravement tout ce qu'elle ignorait, littérature, histoire, politique, philosophie, physique et le reste : ses parents ne lui avaient rien fait apprendre à fond que la musique. Le mari stimula ce beau zèle, qu'il aurait mieux fait de calmer, car les excès de travail, joints aux premières fatigues d'une grossesse, pouvaient tuer Mme Champion. 11 lui donnait des devoirs à écrire,
des leçons à apprendre, des problèmes à résoudre : le malheureux faisait encore un bachelier !
Aux heures de récréation, il s'enfermait pour minuter à l'adresse de madame un petit billet amoureux, en forme d'amplification sentimentale et conjugale. Elle trouvait cela dans sa boîte à ouvrage, et elle y répondait de son mieux. Quelquefois le mari et la femme s'amusaient à concourir ensemble en traitant le même sujet : « De la jalousie entre époux; de l'éducation des enfants; du rôle de l'Idéal dans la vie; de l'utilité de la flanelle! » Un matin, à l'heure du déjeuner, Mme Champion trouva sous sa serviette un petit chef-d'œuvre de sentiment intitulé : Adieux à la terre !
Dans cette pièce où la tendresse du cœur se mariait merveilleusement à la netteté des idées, le poëte exprimait en prose cadencée la mélancolie d'une ame détachée de sa tige, qui retourne la tête avec regret vers les réalités fugitives de ce bas monde en souriant par avance aux lueurs prochaines de l'infmi. Il concluait par un testament en bonne forme qui léguait tous ses biens meubles et immeubles à dame Marie- Virginie- Sophie Bonnevelle, son épouse légitime. La pauvre innocente pleura de joie à cette preuve d'amour. Elle ne vit point que M. Champion faisait le généreux à bon marché, puisque ses biens meubles et immeubles ne représentaient pas un sou vaillant; elle lui répondit dans le même style, avec la môme conclusion. Douce et charmante réponse^ que le pédant loua sans restriction, qu'il couvrit de baisers en guise de bons points, et qu'il enferma dans un tiroir à secret, car on ne saurait trop bien garder les chefs-d'œuvre.
A quelques mois de là, Mme Champion, surmenée
par son professeur, mourut d'une indigestion de géométrie en donnant le jour à un petit philosophe mortné. Le frère de la défunte accourut du fond de la Normandie, oîi il cultivait les arpents de sa sœur et les siens. Champion le baigna de ses larmes. Il voulut absolument lui faire admirer le style de cet ange que la famille avait perduj et il tira de son secrétaire le petit chef-d'œuvre qne vous savez. Cette lecture doubla les regrets du bon Normand ; il se voyait privé nonseulement d'une sœur incomparable, mais d'un beau bien jouxtant ses terres, et dont il pensait hériter. Toutefois, il aperçut à travers ses pleurs deux irrégularités de forme qui pouvaient être matière à procès. La jeune dame avait signé Sophie Champion, au heu de Sophie Bonnevelle, femme Champion. De plus, elle avait évité le mot testament, comme triste et vulgaire. Elle l'avait remplacé par des périphrases telles que celle-ci :
« Lorsque j'aurai fermé les yeux à la lumière, si tu me laisses partir seule, ô mon bien-aimé ! je veux que tu conserves en souvenir de moi le peu que je possédais en ce monde. Hélas ! si l'on pouvait emporter quelque objet précieux au séjour de l'infini, je ne me chargerais point d'or et de bijoux, je ne voudrais prendre avec moi que ton cœur ! »
La désignation des biens immeubles était faite à peu près de cette façon :
« A toi la maison blanche où j'ai souri pour la première fois entre les bras de ma mère ! A toi les riches guérets et la forêt ombreuse, et ces herbages magnifiques où j'allais, enfant, cueillir des pâquerettes sous l'égide d'un frère adoré ! »
Le frère adoré, qui était devenu avec le temps un
bon gros père, critiqua cette rédaction, tout en pleurant. Personne plus que lui n'applaudissait aux sentiments généreux exprimés dans la petite lettre, mais il regrettait sincèrement que la défunte n'eût pas songé à faire un testament. 11 connaissait la passion des magistrats pour le style précis : il craignait que le tribunal de la Seine ne refusât d'envoyer le veuf inconsolable en possession d'un domaine si mal désigné.
M. Champion objecta, en s'essuyant les yeux, que le tribunal ne s'arrêterait pas à la forme, mais chercherait l'intention du donateur, qui était évidente. Cependant, comme le désintéressement d'un Noël Champion ne doit pas être soupçonné, l'homme austère protesta, entre deux sanglots, de son horreur pour les procès. Dans la voiture de deuil qui cheminait au petit pas vers le cimetière de Montparnasse, il dit à son beaufrère :
« A Dieu ne plaise que je dévore en frais de justice un bien qui doit revenir à mon cher neveu ! Je ne me remarierai jamais
— Hélas ! qu'en savez-vous ? dit le Normand.
— On ne remplace pas un ange comme celui que j'ai perdu. Dès demain, par un acte de donation en bonne forme, je céderai à votre fils Gérard la nue propriété de tous les immeubles, ne m'en réservant que l'usufruit.
— La pauvre Sophie m'avait bien dit que vous étiez le meilleur des hommes. Pourquoi faut-il qu'une donation soit révocable par survenance d'enfant!
— Vous croyez ? Eh bien, je signerai une reconnaissance de cinq cent mille francs payables le jour où.... mais le ciel m'est témoin que nulle autre femme ne me rendra père !
— Pauvre ami ! quel cœur ! Mais la moitié de Meillan vaut davantage, puisqu'elle rapporte vingt-cinq mille francs de revenu, net d'impôt. Mettons huit cent mille, ce ne sera que juste. Et puis, je reste votre fermier, et vous renouvelez mon bail pour vingt ans.
— Comment pourrais-je vous refuser quelque chose? Mais, de votre côté, vous emploierez toute votre influence en ma faveur, si jamais, pour faire diversion à mes chagrins, j'abordais la députation?
— En doutez-vous ? On est frère ou l'on ne l'est pas.
— Embrassez- moi, mon pauvre frère ! »
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, après s'être lapé dans la main. Les curieux qui regardaient passer l'enterrement sentirent leurs yeux se mouiller au spectacle de cette transaction.
Champion faisait en somme une bonne affaire. Il évitait un procès, il assurait son revenu, il achetait gratis un puissant levier dans un arrondissement de l'Orne. Appuyé sur un homme riche et madré comme son beau-frère, il était sûr d'arriver tôt ou tard à la députation. Enfin il s'adjugea, comme épingles du marché, toute la fortune mobilière de sa femme, qui lui fit un petit capital disponible de trente à quarante mille francs.
Ainsi pourvu, il reprit son cours et donna les preuves les moins équivoques de son indépendance. Il était désormais assez riche pour braver le ministre qui l'avait nommé. L'opposition lui ouvrit les bras; ce fut en quatre jours une aftaire conclue. 11 prit des actions dans une nouvelle feuille libérale, qui rendit bientôt vingt pour cent; on croit même qu'il écrivit sous le pseudonyme de Spartacus des articles creux et emphatiques qui firent un certain bruit. Quelques dîners
offerts à propos lui ouvrirent deux ou trois sociétés savantes, infiniment plus relevées que l'Académie de Maubeuge. Le gouvernement vit alors que ce petit homme devenait une force : il ne faut pas badiner avec la médiocrité ! On l'acheta; il se vendit deux ou trois fois; mais il avait toujours l'esprit de garder l'argent et la marchandise.
Il obtint deux ou trois sinécures, et, entre autres, une bibliothèque où il ne se montra jamais ; et pourtant il sut garder la réputation d'un pur. Ses fanatiques disaient :
« Le pouvoir aura beau faire des sacrifices, rien ne saurait fermer la bouche de Champion ! »
Le fait est que cette bouche était un gouffre; on y aurait jeté la France sans le combler.
Voici un trait qui peint l'homme. Il avait presque toujours un secrétaire, pauvre diable de talent, qui préparait ses leçons ou ébauchait ses articles, le tout payable en mauvais dîners et en belles promesses. Un de ces infortunés (il en eut cinq ou six tués sous lui) vient un matin lui dire en rougissant :
« Vous pouvez faire ma fortune. La chaire de littérature est vacante depuis deux jours dans telle école militaire; le ministre me nommera si vous daignez me recommander. »
L'homme vertueux était à son bureau; il se lève, court au solliciteur, le saisit par les coudes, le toise de bas en haut et lui déclame cette réponse :
H Je vous aime, donc je refuse. Je refuse pour moi et pour vous. Pour moi, parce que Démosthène ne recommandait point ses amis aux ministres de Philippe; pour vous, parce que vous valez mieux libre et pauvre que lié d'une chaîne d'or. »
Le malheureux balbutia une excuse ; la place l'avait séduit parce qu'elle était de quatre mille francs et qu'elle exigeait peu de travail; peut-être y avait-il là quelque bien à faire et d'utiles semences à répandre ; il ne croyait pas demander à son illustre patron une démarche compromettante : lorsqu'on s'appelle Noël Champion, on ne sollicite pas chez les ministres, on commande !
Il recula de quatre pas, croisa ses bras de chiffon sur sa poitrine étriquée, et reprit d'une voix grave :
« Jeune homme, vous m'avez ouvert un horizon sans le savoir. Je ferai cette démarche. Ne me remerciez point! Ce n'est pas pour vous, mais pour l'armée. L'armée est une force aveugle : éclairons-la ! Allez me chercher un fiacre. »
Il rentra au bout d'une heure et trouva son jeune ami dans les palpitations de l'attente. Il vint à lui d'un air abattu, le prit par les deux mains et lui dit avec une tristesse visible :
« Mon enfant, ce gouvernement périra par la lâcheté de ses serviteurs. A peine le ministre a-t-il su ce que je voulais, il s'est écrié que moi seul au monde J'étais l'homme de cette place. Vous me connaissez, j'ai répondu de très-haut à sa flatterie. Qu'a-t-il fait? Il est descendu aux prières les plus humbles. J'ai vu le moment où l'ennemi (car il est bien notre ennemi!) se traînerait à mes genoux. Que vous dirai-je? tant de platitude m'a désarmé; j'ai été sans force contre un homme à terre. Mais n'allez pas perdre courage. Je ne me tiens pas pour battu. Ils ont pu signer ma nomination, je les défie de me refuser un suppléant!
Vous ferez la besogne, malgré eux, et vous toucherez un traitement, quoi qu'ils fassent ! Vous allez me
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dire qu'un suppléant gagne à peine de quoi vivre ? Il n'est que trop vrai ! Mais je suis là pour réparer l'injustice du sort. Qu'est-ce que Micliaud, Douniol, Aiguillon, Mignoret donnent aux malheureux qui font leur cours? quinze cents francs; peut-être moins. Quant à moi, mon ami, j'entends que nous partagions en frères ! w
Le malheureux suppléant lui baisa presque les mains !
Malgré tous les efforts du papa Eonnevelle, cet homme de bien ne fut député qu'en 1 828 ; il l'emporta de douze voix sur un concurrent riche et borné, M. le marquis de Chasseret. Inutile de dire qu'il s'assit bravement à la gauche : l'opposition était sans danger sous le ministère Martignac. En 1829, à l'avènement du cabinet tilira, il pressentit de loin une catastrophe, vendit ses actions du journal, réalisa tout ce qu'il possédait, sauf la terre de Meillan qu'il ne pouvait aliéner, et enferma dans un coffre deux cent mille francs bien comptés. Les ordonnances de 1830 le trouvèrent tout prêt : il évita de signer la protestation des journalistes et de voter avec les deux cent vingt et un. Une indisposition légère le retenait fort à propos dans sa chambre, et le mal prit un caractère de gravité, le 27 à midi. Tandis que le peuple se battait dans les rues au cri de Vive la Charte! il lisait les Petites Affiches. Cet esprit éminemment pratique lit alors un raisonnement que l'on ne saurait trop admirer. « Les ventes par autorité de justice, se dit-il^, ne seront pas retardées de plus de huit jours, quoi qu'il arrive. Or, il est certain que dans huit jours tout l'argent du peuple français sera caché dans les trous; les propriétés se donneront pour rien, et mes deux cent mille francs vaudront deux cent
mille écus. » Il n'en eut pas le démenti, et le matin même où le nouveau gouvernement lui offrait une préfecture pour prix de ses sacrifices, il acquérait dans la rue Saint-IIouoré un immeuble loué quarante-cinq mille francs.
Quant à la préfecture, il l'échangea contre une place importante au ministère de la marine. Ceux qui prétendent que pour bien administrer la marine il faut n'avoir jamais vu la mer, auraient été contents de lui. Neuf ans après, ses traitements, ses revenus et les revenus de ses revenus accumulés lui faisaient environ cent mille francs de rente. Mais son train de vie n'en était que plus austère. Un modeste appartement au second, rue de Grenelle, un mobilier d'occasion qui sentait l'hôtel garni, une servante unique, un habit noir à col de velours, des souliers lacés, des gants roussis par l'usage, les visites assez rares de quelques solliciteuses aux abois, représentaient tous ses plaisirs et tout son luxe. Cependant il se nourrissait bien, et s'il déjeunait sur le pouce au quai d'Orsay, il dhiait à fond tous les jours au café de Paris. Quelquefois aussi, sous prétexte de semondre et de prêcher son neveu, il venait, comme aujourd'hui, déjeuner rue de la Victoire.
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COMMENT NOTRE AMI GÉRARD BONNE VELLE REFUSA LA SOUS-PRÉFECTURE DE FRAUENBOURG.
« Qui va là? qu'y a-t-il?... Ah! c'est vous, mon oncle! Je faisais un rêve stupide. J'étais au bois de Boulogne, j'avais tué un vieux garde national, le prince d'Armagne me donnait des coups de fouet et le peuple me jetait des pierres. Youlez-vous déjeuner avec moi ? Quelle heure est-il?
— Il y a six heures que les gens sérieux sont habillés ! »
M. Champion tira les rideaux des fenêtres et mit une allumette dans la cheminée. La pendule sonna midi. Gérard écouta l'heure en se frottant les yeux.
« Mon cher oncle^ dit-il, je vous assure que je ne suis pas gai, quoique je m'éveille un peu tard. Comment vous portez-vous?
— Comme un homme quia lu cent pages d'Aristote avant le lever du soleil.
— ■ Hélas! c'est vous qui lisez les philosophes, et c'est moi qui aurais besoin de philosophie.
— Je le sais.
— Comment !
— J'ai passé chez ton banquier ce matin.
— Ah! oui. J'oubliais cela.... je suis ruiné.
— Le jour que j'avais prédit est enfin venu.
— Vous pouvez même ajouter qu'il ne s'est pas assez fait attendre ! Heureusement, il me reste de quoi vous offrir un perdreau ce matin. Soyez donc assez aimable pour sonner Joseph.
— C'est inutile; je l'ai averti, et nous avons à causer d'affaires.
— Soit. Eh bien ! mon cher oncle, je n'y vais pas par trente-six chemins. Voulez-vous lire dans les journaux que le neveu du grand Champion s'est brûlé la cervelle ?
— Non.
— Voulez-vous que j'aille méditer à Clichy ?
— Non.
— Voulez-vous que je vole au jeu pour avoir du pain ?
— Non.
— Alors, voulez-vous me donner vingt mille francs de rente ?
— Oui! »
Le jeune homme jeta ses couvertures dans la ruelle, sauta en chemise sur le tapis et rebondit entre les bras de son oncle.
— Recouche-toi, dit M. Champion, ou habille-toi. » Gérard se coula dans un pantalon à pieds, avança un
fauteuil à son bienfaiteur et s'assit lui-même au coin du feu.
« Continuez! dil-iL Je n'ai fait que passer d'un rêve à un autre; mais c'est le dernier qui est le bon.
— Mon cher enfant, tout ce que je possède vient de ta tante, qui est un ange au ciel. Cette fortune t'appar-
tient) je n'en suis que le dépositaire, et tu la retrouveras considérablement accrue lorsque j'irai rejoindre ma pauvre Sophie.
— Ah! mon oncle ^ on a raison de dire que l'étude rend bon. Vous êtes le meilleur comme le plus savant des hommes !
— 11 y en a de meilleurs que moi. Je t'aime, voilà tout. Je t'aime tant qu a la mort de ton regretté et excellent père, je n'ai pas craint de te faire tort d'une partie de ta fortune.
— Vous !
— Dans ton intérêt. Tu étais pressé de jouir, je prévoyais les sottises que tu as faites : je t'ai payé six cent mille francs ta part de jMeillan, qui valait peut-être bien quelque chose de plus. Ce que je t'apporte aujourd'hui est donc en partie une restitution.
— Espérez-vous ainsi vous soustraire à ma reconnaissance?
— Non, car j'en ai besoin, ainsi que de ta confiance la plus entière. Voici un projet d'acte notarié qui t'assure un revenu de vingt mille francs, hypothéqué sur ma maison de la rue Saint-Honoré. Lis! tu as fait ton droit^ tu as étudié la procédure chez l'avoué et tu es au ministère : la chose te paraît-elle en règle?
— Parfaitement, mon bon oncle Mais comment
pourrai-je m'acquitter envers vous?
— En me rendant la nue propriété du bien de ta tante.
— Diable! c'est que.... cela m'est absolument défendu.
— Ah ! Et par qui ?
— Par.... une personne en qui j'ai toute confiance.
— Très-bien ! Et pourquoi t'est-il défendu de disposer de ce qui t'appartient?
— Parce qu'on ne veut pas que je reste sans pain sur mes vieux jours.
— Mais toute ma fortune te revient après ma mort !
— Mais vous pouvez vous ruiner; auquel cas, mon cher oncle, il ne me reviendrait rien du tout.
— Mais ta nue propriété, si tu la gardes, ne te rapportera pas un sou, moi vivant, et le seigneur de Meillan pourra mourir de faim sur ses titres. Et je n'ai que cinquante ans! et je me porte bien! et je puis vivre encore une demi-douzaine de lustres!
— Vivez longtemps, mon oncle : c'est mon vœu le
plus cher jMais pourquoi voulez-vous me reprendre
ce que vous m'avez si généreusement donné?
— Je n'ai pas de secret pour toi. Il s'agit de vendre Meillan.
— Vendre! Et pourquoi?
— Parce que nous ne sommes cultivateurs ni l'un ni l'autre; parce que, depuis la mort de ton pauvre père qui exploitait le tout en grand avec une admirable intelligence, j'ai dû partager les terres entre une vingtaine de fermiers inhabiles et nécessiteux; parce que ces gens-là payent mal et se font tirer l'oreille; parce que le sol ainsi cultivé ne rapporte pas deux pour cent; parce que l'argent peut rendre quinze ou vingt entre les mains des gens capables; parce que la France va se donner en dix ans tous les chemins de fer qui lui manquent et qu'un homme placé comme moi peut spéculer magnifiquement et à coup sûr.
— Mais, s'il en est ainsi, vous ne trouverez pas d'acquéreur !
— L'acquéreur est tout trouvé. C'est le marquis de Chasseret.
— Votre adversaire? Vous voulez donc être battu aux prochaines élections?
— Non, car je ne livrerai point bataille. M. de Chasseret vit là-bas, et je suis éloigné. Il distribue l'arp;ent à tort et à travers; le pays se démoralise; mes fermiers ne me nommeront pas s'ils me payent, ou ne me payeront pas s'ils me nomment. Serviteur!
— Et vous consentiriez à priver la Chambre de vos lumières?
— Non ! je n'en ai pas le droit. Tout homme un peu doué par la Providence se doit à son pays, et réciproquement. D'ailleurs il faut être député sous ce régime^ ou se résignera n'être rien. Député, je brave les changements de cabinet. Que le ministre s'appelle Thiers ou Mole, il faudra toujours bien qu'il compte avec moi. Mais du jour où je sortirais de la Chambre, on pourrait me chasser de partout.
— Alors vous avez jeté les yeux sur un autre arrondissement?
— Oui, j'ai fait choix d'un pays tranquille, honnête, dévoué au gouvernement, quel qu'il soit. Le député actuel est un vieillard qui se rapproche tous les jours de l'enfance : il n'en a plus pour un an. Ses amis n'essayeront pas même de le défendre. Moi, je serai appuyé par un jeune sous-préfet très- capable, trèsrésolu, et d'autant plus chaud qu'il me devra sa place, sa fortune et tout.
— Ah ! qui donc ?
— Toi. »
Gérard se mit à rire, tendit le bras droit à M. Champion et lui dit avec une intonation comique :
« Mon oncle, je vous le demande en grâce, pincezmoi!
— Es-tu fou?
— Non, mais il faut que tous m'ayez mal éveillé, car évidemment je rêve encore.
— Et pourquoi, je te prie, ne serais-tu pas souspréfet de Frauenbourg?
— Frauenbourg ? En Allemagne !
— Non, en Alsace.
— Mon cher oncle, je ne serai pas sous-préfet de Frauenbourg pour d'eux raisons : la première^ c'est que je n'ai nulle envie de quitter le boulevard des Italiens
— Passons à la seconde.
— C'est que je ne suis nullement en posture de me faire nommer sous-préfet. Je ne suis que sous-rédacteur, et le plus mal noté du cabinet, et je n'aurai jamais l'air ennuyé qu'il faut pour administrer n'importe quoi dans ce joyeux pays de France.
— L'air sérieux te viendra vite, avec le sentiment de ta dignité^ de tes devoirs et de ton âge. N'as-tu pas bientôt la trentaine? A vingt-cinq ans, moi, je ne riais déjà plus. Ce n'est qu'une mauvaise habitude à perdre. D'ailleurs, il te sera facile de paraître plus grave que ton devancier; je le connais. Enfin, si tu n'as pas encore fait tes preuves et donné ta mesure, tu as été deviné, compris et recommandé en haut lieu par un homme très-influent.
— Et très-indulgent! Vous, mon oncle.
— Il ne s'agit pas de moi, qui flétris hautement le népotisme. J'avoue que le ministère a besoin plus que jamais de ménager ses amis : léchaufTourée de Barbes a produit un effet regrettable; la dotation du prince
ne passera pas sans difficulté; la coalition est puissante; le renfort inespéré que Lamartine apporte au cabinet ne suffira peut-être pas à le sauver. Je puis donc obtenir beaucoup, mais j'ai pour principe de préférer mon indépendance à toutes les faveurs. L'homme qui te protège et qui m'a fait ton éloge hier soir, dans les salons du ministre, est un personnage riche et titré^, volontairement éloigné des affaires publiques, mais reçu avec la plus haute distinction dans les cercles officiels, ami du roi, qui lui a donné des leçons à Reichenau, et qui l'appelle familièrement son élève. As-tu deviné?
— J'en suis à mille lieues, et je vous supplie de ne pas me tenir plus longtemps sur la braise !
— Tu ne te souviens pas d'avoir rencontré dans le monde un homme d'un certain âge, que tu as charmé par ta conversation, intéressé par des aperçus nouveaux sur la politique, amusé par
— Non, non, non, non, mon oncle, et je donne ma langue aux chats.
— Eh bien! celui dont tu as fait la conquête, celui qui me parlait de toi dans les termes les plus flatteurs, celui qui peut aujourd'hui même te faire nommer souspréfet avec quatre mille francs de traitement est M. le marquis de Gigoult.
— Sacrebleu ! »
Ah! j'en suis bien fâché, et je demande pardon à mes lectrices. Gérard était le modèle des neveux; il aimait naïvement son oncle et le tenait pour un homme digne de respect, mais au nom de M. de Gigoult^ il bondit sur sa chaise en jurant comme un païen. Avec quelle générosité il donna au diable tous les marquis et toutes les sous-préfectures! M. Champion, qui
n'avait jamais \u son neveu en colère, restait ébahi (levant cette explosion comme un Tourangeau devant un volcan.
Gérard ne dit pas son secret; plutôt mourir! Il le gardait pour lui seul, en lui seul, ce secret de haine et de colère ; il le serrait contre son cœur^ comme le renard du jeune Spartiate, au risque d'en être dévoré. Mais il se soulageait en maudissant l'ennemi. Sa bouche était un cratère et ses imprécations débordaient comme un torrent de lave!
Celui qui mit un frein à la fureur des flots
fut Joseph^ le valet de chambre; il annonça que Monsieur était servi.
« Viens, mon enfant, dit l'oncle. Il est une heure un quart, et tous les hommes sérieux ont déjeuné depuis longtemps. Tu me conteras tes ennuis, lorsque tu sentiras le besoin de consulter un ami et un sage.
— Déjeunons! dit Gérard. On a toujours le temps de se jeter à l'eau. »
Le fait est que ce jeune désespéré mourait de faim. La veille, au Moulin-Rouge, il avait dîné de musique, etl'estomac demandait quelque chose déplus résistant.
Il s'assit avec son oncle devant l'éternel déjeuner fin qu'on improvise si vite et si bien à Paris : deux douzaines d'huîtres d'Ostende, un pâté de foies gras, un homard, deux perdreaux et le reste. Les petits yeux de M. Champion s'illuminèrent à la vue de deux cachets connus et préférés. C'était un joli vin de Sauterne pour les huîtres et un chamberlin miraculeux pour le dessert.
Gérard mangea comme un sourd, avec rage; il n'était pas encore à l'âge de la gourmandise, mais il
avait bon appétit. M. Champion, moins affamé et plus gourmet, étudiait chaque bouchée, dégustait chaque gorgée de vin. Cependant ils arrivèrent au même but par des routes différentes. Au bout d'une heure de réfection, lorsque Joseph servit le fromage et les fruits, et versa le vin violacé dans les verres, le neveu sentait une vive démangeaison de parler, un besoin de s'ouvrir, une propension invincible àl'épanchement et à la confidence. L'oncle, bien assis, bien repu, caressé intérieurement par les fumées légères du vin de Bordeaux, émoustillé par le sourire provocant du vin de Chambertin, regardait avec douceur et presque avec amitié ce jeune homme sans défense, qu'il comptait escamoter, corps et biens, avant la fin de la journée.
a Mon cher enfant, lui disait-il, je t'ai fait ce matin deux propositions que je croyais acceptées d'avance : comment supposer qu'un Français de ton âge et dans ta position refuserait une jolie sous-préfecture, accompagnée de vingt mille francs de rente? Tu n'en veux pas, j'ignore pourquoi; je respecte tes raisons. S'il y a des attachements sérieux, des projets d'avenir qui te retiennent à Paris, je n'ai plus qu'à me rendre. On tâchera de se maintenir dans l'Orne ; on ne vendra plus la terre de Meillan ; tu vivras d'économie, mais au moins tu resteras à Paris. Le bon côté de cette combinaison, c'est que nous ne nous séparons plus. Crois-moi, Gérard, il m'aurait fallu une grande dépense de courage pour éloigner un enfant que j'aime et qui est toute ma famille ici-bas ! »
L'aiïreux petit rhéteur modula ces derniers mots avec une intonation sentimentale : il versait une larme dans sa voix aussi facilement qu'une goutte de rhum dans son café.
« Mon pauvre ami^ reprit-il, si j'ai pensé un instant à me priver de ta chère présence, c'est avant tout et par-dessus tout dans l'intérêt de ton avenir. Le mien est assuré; je ne yieillirai pas sur les banquettes du Palais -Bourbon. A supposer que le portefeuille m'échappe, au moins serai-je pair de France avant dix ans. Ce jour-là, je n'ai plus besoin de Frauenbourg, je te cède ma place. Tu donnes ta démission au ministre, tu te présentes aux électeurs qui te connaissent de longue date, et le tour est fait. Tu vas me dire que dix ans c'est un peu long; mais en attendant tu règnes, tu vis bien, tu chasses, tu as Strasbourg et Bade pour tes plaisirs. Les affaires sérieuses ne te manqueront pas, si tu veux : rien ne t'empêche de spéculer honorablement avec nos capitaux, sur ceci, sur cela, sur un cantonnement de forêt, sur une aliénation de communal, sur un tracé de chemin de fer. Voilà comment on se rend utile aux autres et à soi-même. Qui sait, enfin ! il y a de grandes fortunes en Alsace : on y peut rencontrer un beau mariage »
A ce mot^ Gérard éclata.
« Eh! mon oncle^, s'écria-t-il, que parlez-vous de mariage? Vous voyez bien que je suis amoureux comme un fou ! »
La glace était rompue. Il raconta tout au long ses amours avec Madelon, sans rien dissimuler, que le petit événement de la veille et l'intervention du marquis.
C'était la première fois qu'il se laissait aller sur la pente des confidences scabreuses. A ses yeux, M. Champion était un pur esprit, exempt de toutes les faiblesses de l'humanité. La tenue du philosophe, son regard froid, l'habitude austère de son visage, tout repoussait
les propos d'amour. Sa conversation était hérissée d'aphorismes sévères à l'usage des jeunes gens. Il improvisait tous les jours un nouveau principe, selon les besoins de la cause et la conduite de son neveu :
« Un jeune homme sérieux ne doit pas faire la cour aux femmes du monde : la loi, la conscience, la prudence le lui défendent absolument.
« Un jeune homme sérieux ne doit pas s'abaisser jusqu'aux femmes qui ne sont pas du monde : le contact de ces créatures le compromet et le dégrade.
a Un jeune homme sérieux ne doit pas recevoir sa maîtresse chez lui, ni se montrer en public avec elle, ni s'exposer à être rencontré chez elle. »
Ces maximes très-justes et très-sages, et que tous les jeunes gens suivraient sans effort si seulement ils étaient de bois, avaient été, durant plusieurs années, le pain quotidien de Gérard. S'il n'en avait jamais tenu compte, jamais aussi il ne les avait réfutées ni bravées ouvertement. Les rapports de l'oncle et du neveu étaient réglés par une convention tacite : l'un laissait faire et l'autre laissait dire. Mais dans cette journée décisive qui devait liquider les erreurs de sa jeunesse, Gérard brisa toutes les barrières, renversa toutes les digues.
« Non, mon oncle, dit-il, je ne veux point de cette place ! Gardez aussi votre argent si je dois le payer si cher. Mieux vaut mourir de faim et de rage à Paris que de régner à Frauenbourg ! N'allez pas croire au moins que j'aime Paris pour lui-même! Je le connais, je l'ai usé jusqu'à la corde. Tous ses plaisirs me semblent bêtes : si je vais au théâtre, je sais la pièce par cœur avant le lever du rideau ; si je me promène au bois de Boulogne, je puis dire à coup sûr le nom des gens que j'y
rencontrerai, et leurs livrées, et leurs chevaux, et la couleur de leurs voitures ! Le monde des plaisirs faciles, qu'un étranger trouve nouveau, est pour moi plus vieux que Mathusalem. Les femmes à la mode? j'en suis rassasié jusqu'au dégoût. J'ai effacé avec mes lèvres des kilomètres de rouge végétal, j'ai avalé de la farine de riz autant qu'il en faudrait pour ravitailler dix places fortes; si l'on mettait bout à bout les fausses nattes où j'ai plongé mes mains avec admiration, elles feraient deux fois le tour du monde !
— Que me disais-tu donc, que tu étais amoureux comme un fou ?
— Ah ! mon oncle^ vous comprendriez ma folie, vous la partageriez peut-être, si vous connaissiez Madelon ! »
M. Champion haussa les épaules. Gérard s'étendit longuement, avec complaisance, avec ivresse, sur les beautés, perfections et séductions incomparables de celle qu'il aimait. Pauvre garçon ! ses paroles sentaient la fièvre. A certains souvenirs, à certaines images, la passion lui serrait la gorge et arrêtait les mots en chemin.
Est-ce un effet de l'éloquence? est-ce tout simplement un phénomène d'optique? Tandis que Gérard murmurait d'une voix étranglée les louanges de Madelon, le soleil oblique de décemhre illuminait la face du député ; chaque rayon tombé dans ses petits yeux rejaiUissait en étincelles, et le célèbre toupet poivre et sel, s'entr'ouvrant par le milieu, simulait les deux cornes d'un faune.