‹ MadelonChapitre 14 sur 14 · TRAVAILLEURS, NOS FRÈRES 1 NOMMONS A LA CONSTITUANTE · texte numérisé non relu

TRAVAILLEURS, NOS FRÈRES 1 NOMMONS A LA CONSTITUANTE

CHAMPION, ouvrier!

Ils ne se le sont pas fait dire deux fois , les travail-

leurs naïfs de notre belle capitale. Ils ont porté maître Champion à la Constituante, puis à la Législative, et Champion, reconnaissant, a fondé les conférences monarchiques de la rue de Poitiers. Il a écrit, imprimé et signé deux ou trois jolis petits livres où l'on assimilait le démocrate aux plus vils animaux de la création ; moyennant quoi il comptait ressaisir un portefeuille avant la fin de l'année. Le portefeuille se fit attendre ; Champion crut être habile en déployant les ressources d'une coquetterie militante. Il entra dans cinq ou six coalitions à huis-clos où l'on faisait tonner contre le gouvernement une espèce de musique de chambre. Vers la fin de 1 851 , il prit mal le vent, et par je ne sais quelle imprudence il se rendit impossible à jamais. On le lui fit entendre, et sans perdre de temps il habilla sa maladresse en vertu. Il refusa fièrement tous les emplois qui ne lui étaient point offerts ; il se démit de toutes les places dont on pouvait le chasser, ne gardant que l'inamovible. Par cette noble conduite il est devenu un des hommes les plus considérables et les plus considérés de notre époque; un des chefs du parti libéral! Il sera russe, anglais, autrichien ou chinois, selon que notre gouvernement inhospitalier fera la guerre à la Russie, à l'Angleterre^ à l'Autriche ou à l'Empire du Milieu, Il tient la foudre en main pour écraser Voltaire ou Loyola, suivant que la France aura l'air de pencher vers l'un ou l'autre. Il est de toutes les académies, il porte des cheveux blancs qui flottent avec majesté sur ses épaules , il a toujours en portefeuille un discours, une satire, une fable, un logarithme écrasant pour le pouvoir. Nous lui faisons fête dans tous les salons du fauboura; ; nous le considérons comme une de nos forces, quoique personne ne puisse

dire avec précision s'il est légitimiste, orléaniste ou républicain. Et le gouvernement, cet éternel et incorrigible bonhomme, le respecte comme un vaincu, au lieu de l'écraser comme un ver ! Je ne sais pas s'il est aussi riche que son ami Jeffs, mais il a cinq ou six châteaux en province et quelques grosses maisons sur le pavé de Paris. Vous trouverez ses deux mains ouvertes dans toutes les spéculations honnêtes et autres où il y a cent mille écus à récolter. Je ne cite que pour mémoire les vingt-cinq ou trente mille francs qu'il touche annuellement à la librairie anti-démocratique pour ses mémoires, souvenirs et discours réimprimés. Le jour oià le commis de l'éditeur lui porte à son hôtel la monnaie de sa gloire, il méprise Guizot comme un gueux, Yillemain comme un cuistre, Thiers comme un écrivassier, et Lamartine comme un forçat du travail.

— Amen! Dans tout cela, je ne vois pas ce qu'il a fait de son neveu, notre ancien sous-préfet, M. Gérard Bonnevelle ?

— Il n'y a plus de Bonnevelle, mon pauvre ami.

— jMort ?

— Comme le phénix, pour renaître sous un plumage neuf. Par arrêté de S. Ex. le garde des sceaux, M. Gérard Bonnevelle, ancien préfet, a été autorisé à prendre le nom d'Estrangeville, sous lequel il était généralement connu depuis six mois. C'est le nom d'un fief de Normandie qui lui fut apporté en dot par la fille de haut et puissant seigneur M. Gobelot-Trinquelot, filateur; un prince de la roture ! La noblesse de la province voudrait bien s'affilier le sire d'Estrangeville; on lui donne déjà du baron par le nez, et on lui dit : les gens de notre sorte. Mais il ménage la chèvre et le chou et

se tient prudemment entre deux eaux, par les conseils de son oncle.

— Pas maladroit, le vieux Champion ! Et M. de Saint- Clodoald? a-t-il aussi épousé un château, celui-là?

— Saint-Clodoald s'appelle aujourd'hui Claudius Lampeigne: le papillon est redevenu chenille en 1848. L'argent de son fameux journal était mangé ou bu depuis longtemps; il a profilé de la liberté illimitée de la presse pour en fonder un autre. Cela s'appelait.... je ne sais plus comment, peut-être bien la Barricade. Mais Claudius ayant remarqué que le premier numéro de son journal s'était vendu à dix mille exemplaires, et le deuxième à trois cents, fit une réflexion tout à fait neuve et judicieuse. « Citoyen prince, me dit-il « un jour, en venant m'emprunter quelques louis, « j'ai découvert qu'un journal pouvait gagner beaucf coup d'argent à la condition expresse de ne paraître « qu'une fois. La France est pleine de curieux qui « veulent tout lire et de collectionneurs qui veulent « tout avoir. Dès qu'un journal nouveau montre son « nez dans la rue, ces gens-là se jettent dessus comme i( la pauvreté sur le monde. Ah! bonnes gens! vous (( voulez du nouveau! On va vous en servir. J'ai une « trentaine de vieux articles en portefeuille, j'ai crédit « chez l'imprim.eur et le marchand de papier; avec ça » on peut entrer en campagne. Dès demain, je m'a- K donne à la fabrication des numéros spécimens. Je « publie coup sur coup le Réac^ le Démoc soc^ le Fléau « des propriétaires, le Drapeau des propriétaires, le « Conseiller des locataires, la Lanterne, la Potence, la « Guillotine, le Niveau, le Drapeau blanc ^ le Drapeau « bleu, le Drapeau rouge, le 89, le 93, le Salut de la « société, le Pacificateur des rues, la Voix des égouts,

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« la Voix de la conscience, la Voix des clubs et la « Voirie. La même rédaction peut servir à tout cela; « il n'y a que le titre à changer, car les badauds n'a- « cliètent que le titre. Et notez qu'un numéro spécimen « a le privilège de se vendre trois jours de suite à « Paris, sans compter la province et l'exportation! » Il l'a fait comme il l'avait dit, et c'est ce qui vous explique cette éclosion prodigieuse de feuilles insignifiantes où l'ien n'était nouveau, que le titre. Peut-être avez -vous cru, comme le public innocent, que la révolution avait fait jaillir entre les pavés un déluge de journalistes. Cette foule, mon cher, c'était Claudius Lampeigne, qui se multipliait pour gagner de l'argent. Il en gagna beaucoup, mais il en dépensait davantage, et le jour où Cavaignac ruina son industrie en rétablissant le cautionnement, il se trouva plus gueux qu'il ne l'avait jamais été. 11 hésita quelque temps entre l'exil en Belgique et la prison pour dettes; ses créanciers ne lui laissaient pas d'autre parti à prendre. Il opta pour l'exil, mais il choisit son moment, en homme qui sait la vie. C'est le lendemain d'une échauffourée qu'il franchit la frontière en lançant derrière lui je ne sais quelle proclamation républicaine. Il n'en fallait pas davantage, en ce temps-là, pour transformer un banqueroutier en martyr. La Belgique hospitalière lui tendit les bras; l'émigration démocratique oublia son passé pour ne voir que son courage; on écorna le pain des vrais exilés pour servir une ration à ce sauteur. Un créancier malin (où diable l'esprit va-t-il se nicher?) lui a joué un bon tour la semaine dernière. Il a demandé la grâce de Lampeigne et obtenu que ce grand citoyen pût rentrer à Paris, voire à Clichy, sans conditions. A cette fin, notre ambassadeur à Bruxelles lui fit remettre un

passe-port en règle, mais Claudius ne s'embarrassa point pour si peu. « Si vous voulez que je revienne en « France, répondit-il, commencez par en faire sortir « les sept millions cinq cent mille électeurs qui ont « voté la servitude de mon pays ! » Le mot a fait fortune; Claudius est populaire, on le cite comme un piu\ et son parti ne le laisse manquer de rien.

Le bonhomme Durier, dont nous n'avons encore rien dit, est lancé à fond de train sur le chemin de la fortune. Avec cent vingt mille francs d'argent comptant, il a repris un théâtre dont le directeur avait fait faillite, suivant un usage assez répandu. Inutile d'ajouter qu'il a rouvert par une grande pièce de MM. Champagne et Saint-Firmin. Il n'avait pas collaboré avec eux, il n'était pour rien dans la pièce, il ne touchait pas un sou de droits d'auteur ! C'est du moins ce qu'il a déclaré lui-même devant le comité des auteurs dramatiques, ajoutant qu'il était prêt à le jurer solennellement sur la vertu de sa jeune première. Que la pièce fut de trois auteurs ou de deux seulement, il est certain qu'elle ne valait pas le diable. Champagne et Saint-Firmin se remirent à l'œuvre et bâclèrent coup sur coup quarante ou cinquante actes qui obéirent l'un après l'autre aux lois immuables de la gravitation. Mais il y a deux ans, lorsque les créanciers du théâtre commençaient à refuser les billets de faveur, M. Durier eut une idée. 11 convoqua Champagne et Saint-Firmin, et leur dit :

« Mes enfants, nous sommes des ânes. Nous nous donnons un mal de chien pour machiner des intrigues, amener des situations, filer des scènes, enchâsser des mots à effet, et le public ne nous en sait aucun gré. Pourquoi? Parce qu'au jour d'aujourd'hui, le public des théâtres est exclusivement composé d'Anglais,

d'Aile naiicls, d'Américains, d'Espagnols, de Japonais,

d'Auvergnats -, tous gens qui ne comprennent ni noire

esprit ni nos calembours, ni même notre langue, et

qui croient que nous faisons des mots pour le plaisir

de les humilier. Les Parisiens, qui seraient en état de

nous apprécier, ne viennent plus au spectacle. C'est

un plaisir trop cher pour eux, et d'ailleurs ils aiment

mieux aller passer la soirée à Saint-Germain ou à

Chatou. Ecrivons une pièce pour les étrangers, et

notre fortune est faite! Il s'agit de trouver un titre

clair, facile à comprendre sans dictionnaire de poche,

quelque chose d'européen, d'universel, d'humain. Par

exemjjle, la Casserole cV argent, voilà mon idée. Les

peuplades les plus sauvages se servent de casseroles,

et lorsqu'un étranger arrive jusqu'à Paris, c'est signe

qu'il connaît l'usage de l'argent. La Casserole d'argent

fera bien sur l'affiche; reste à creuser l'idée et à en tirer

les éléments qu'elle renferme. Mais pas de bêtises!

Rien de nouveau, rien d'imprévu, pas de rébus à

déchiffrer et le moins de dialogue possible. J'aurai des

décors, des changements à vue, des costumes tout

neufs et deux cents paires de jambes choisies dans ce

que Paris offre de plus confortable. — Et des capi-

« taux? dit Saint-Firmin. — Mon pauvre vieux, répon-

i< dit le sage Durier, ton innocence me fait de la peine.

(( Je t'annonce deux cents paires de jambes et tu t'm-

« quiètes des capitaux ! Ne sais-tu pas que les jambes

« se montrent gratis sur tout théâtre un peu respec-

<f table? et qu'elles s'habillent à leurs frais? et qu'elles

« amènent à leur suite un tel encombrement de capi-

« talistes et de capitaux que le directeur ne sait plus

» où les mettre? Ganonniers! à votre pièce! Nous

K lisons dans trois jours et nous jouons dans trois

«semaines. Mais surtout pas d'esprit! Les épinards « sont la mort au beurre, l'esprit est la mort aux « directeurs! » Il fut servi à souhait. La Casserole d'argent^ qui attrapera tantôt sa six-centième représentation, est une des œuvres qui font le plus d'honneur à la stupidité française. Les Esquimaux viennent la voir, par simple patriotisme, histoire de constater qu'ils sont plus spirituels que nous. Durier encaisse tous les soirs cinq ou six mille francs de recette; il a deux mille francs de frais au maximum; il touche, en dehors de ses bénéfices, la moitié des droits d'auteur. Si la pièce fait encore six mois (et il n'y a pas de raison pour qu'elle ne dure pas six années) l'intelligent directeur sortira des affaires avec un million sonnant !

— Voilà qui va bien, dit le baron. Cette vieille canaille de Durier s'est tirée d'embarras, comme Saint- Clodoald, Champion, Jeffs^Bonnevelle, le beau sénateur de Trébizonde, et tous ceux qui ont travaillé à la ruine deFrauenbourg. Madelon seule a expié ses petites scélératesses.. Elle s'est empoisonnée à Naples, dit-on, par désespoir d'amour, lorsque le fameux ténor, don Antonio Pajaro, la quitta pour une vieille Anglaise.

— Quant à cela, mon cher, c'était dans l'ordre. Une mort obscure dans une maison meublée du quai Sainte- Lucie, voilà ce qu'elle pouvait espérer de mieux. Le règne des Madelons n'a qu'un temps. Leur origine et leur fin sont des mystères fangeux que le monde n'approfondit guère. Ces existences brillantes s'écoulent entre une source inconnue comme celle du Nil, et une fin plate et marécageuse comme celle du Rhin.

— Quel âge aurait-elle aujourd'hui ? dit Hubert.

— Quel âge avait-elle en 1840? Personne ne l'a ja-

mais su, mais elle n'était déjà plus de la première jeunesse. On disait en ce temps-là qu'elle était née vers 1810 ou 1815. Dans la première hypothèse elle aurait quarante-trois ans ; dans la seconde , elle en aurait trente-huit. Mais quarante-trois ou trente-huit, pour une femme qui a mené la vie tambour battant , c'est plus d'un siècle ! »

Tandis qu'il proférait ce blasphème, son valet de chambre lui apporta une carte de visite sur un plateau de vermeil. Astolphe se retourna d'un air ennuyé, comme un homme qui s'est rajeuni de dix ans par une petite débauche de bavardage et qui n'est pas d'humeur à introduire les importuns. Il prit la carte et s'écria :

« La comtesse Lena ! Qui diable est-ce? La connaistu, Vincent?

— Non, monsieur; mais c'est une personne superbe, le modèle qu'affectionne monsieur le duc. Elle porte un cachemire des Indes qui vaut six mille francs comme un liard, et elle se vante d'être une vieille amie de monsieur.

— Une vieille amie? est-elle vieille ou jeune?

— Jeune! jeune! monsieur le duc.

— Alors, c'est Zélie ou Cornélie. Je ne connais plus de femme du monde : vous n'êtes pas de trop, mon cher baron. Toi, fais-la entrer ici. »

Hubert éteignit sa pipe et chassa la fumée par les fenêtres à grands coups de serviette.

a Non, mon cher, disait-il, j'aime mieux vous laisser seul avec cette dame. Ou plutôt allez la recevoir au salon; vous me retrouverez ici.

— Restez, vous dis-je! Croyez-vous donc, morbleu! que, pour une comtesse de contrebande, je vais brûler la politesse à un vieil ami ? »

La porte s'ouvrit et Vincent s'effaça pour livrer passage à une fort belle personne : ce n'était pas Zélie, ni même Cornélie, c'était Madelon.

Elle s'arrêta un instant sur le seuil, comme les premiers sujets du boulevard lorsqu'ils donnent aux cla- •queurs le temps de chauffer leur entrée. Debout dans sa taille élégante, elle souriait pour montrer ses dents et savourait avec un plaisir visible l'ébahissement de son public.

C'était bien l'ancienne Madelon de Paris et deFrauenbourg, aussi jeune qu'autrefois, et peut-être plus jolie. Elle n'avait point perdu ses avantages : elle les avait changés. Le corps était un peu moins svelte, mais il accusait des formes beaucoup plus riches; les traits du visage semblaient mieux dessinés, le teint brillait d'un éclat plus éblouissant; les yeux rehaussés d'un imperceptible filet de bistre semblaient à la fois plus langoureux et plus vifs. Assurément, un art discret avait passé par là ; mais la nature était pour beaucoup dans cette conservation insolente.

(f Eh ! mon pauvre Astolphe , s'écria-t-elle , vous voilà tout pétrifié. Vous ouvrez des yeux plus grands que des portes d'église ! C'est bien moi, Madeleine, dite Madelon, dite Schottisch, comme dit la chanson de M. le préfet. Suis-je donc méconnaissable?

— D'où diable sortez-vous?

— Ça, c'est toute une histoire, mais je ne sors pas des enfers, et vous n'avez nul besoin de me faire exorciser. J'arrive d'Allemagne, s'il vous faut des renseignements précis ; mon nouveau nom aurait dû vous l'apprendre. Madeleine : Lena-, c'est une traduction.

— Traduction libre, ma chère; il y a un mot ajouté.

— Et lequel ?

— Comtesse, donc! Vous étiez Madeleine tout court.

— Et maintenant je suis comtesse tout du long. C'est un prince souverain qui m'a ornée de cette épitlîète.

— Et Ton dit que la noblesse s'en va !

— Elle s'en va et elle s'en vient, mon pauvre bon, comme toutes les choses de ce monde. Moi, je m'en viens acheter voire hôtel de la rue d'Anjou et votre terre de Cambry^ si vous êtes toujours en humeur de les vendre. »

Astolphe se demanda tout haut s'il était bien éveillé :

« Pardonnez- moi, ma chère, dit-ilà Madelon ; et d'abord asseyez-vous. C'est que deux minutes avant votre arrivée, mon ami ici présent me contait les détails de votre mort... Mais, à propos! où donc avais-je l'esprit ? Permettez que je vous présente M. le baron de Guernay. »

Le pauvre Hubert s'avança, plus rouge qu'une pivoine, et littéralement suffoqué par une pléthore d'idées, de raisonnements et de sentiments contradictoires. Elle lui tendit la main sans perdre contenance et lui dit avec un sourire tout à fait cordial :

ce Mon cher Guernay, je ne vous avais pas reconnu à première vue, car vous êtes (soit dit sans reproche) un peu changé depuis le temps. Mais je n'oublierai jamais les bons moments que nous avons passés ensemble, et je compte que vous me garderez un coin dans votre amitié. Habitez-vous Paris, maintenant? »

Le malheureux balbutia je ne sais quelle réponse embrouillée, mais elle ne l'écoulait déjà plus.

« Moi, dit-elle, j'ai traversé des temps difficiles de-

puis notre dernière rencontre. Mais à quoi nous servirait-il d'être des femmes légères, si nous ne revenions pas sur l'eau? L'expérience m'a profité; j'ai fait des réflexions sérieuses ; je commence à comprendre que je n'aurai pas toujours vingt ans , et je viens prendre ici mes quartiers de vieillesse. Assez de fantaisie comme ça! C'est du solide qu'il me faut. Un bon hôtel bien confortable dans un quartier oii les porteurs d'eau ne vous réveillent pas à cinq heures du matin; un honnête vieux château, ni trop près ni trop loin de la ville, à deux relais par exemple. Aussitôt que j'ai su Cambry à vendre, j'ai dit : voilà !

— Pardon, ma chère; avez-vous quelque idée de la valeur de Cambry ?

— On m'a dit quatre millions ; ce n'est pas un prix déraisonnable. Quatre et deux pour l'hôtel feront six. Je vous enverrai mon notaire. Les fonds sont déposés chez Samuel Rotterdam; mais, pour Dieu! dépêchonsnous ! Je suis en camp volant à Thôtel du Rhin, et vous ne sauriez croire combien il me tarde d'emménager chez moi. Je me contenterai provisoirement du mobilier de vos ancêtres, tant j'ai hâte d'en finir avec la vie d'auberge. Sans compter quej'attends huit chevaux du Nedjed qu'on m'a débarqués avant hier à Marseille, et du diable si je sais où les fourrer ?

— Or çà, ma belle, vous avez donc dévalisé un empire? Six millions ne se trouvent pas tous les jours dans le pas dune jolie femme. »

Elle répondit avec simplicité :

« Je n'ai pas six millions; j'en ai quinze. Vous supposez bien que je n'achète pas votre hôtel et votre château pour y manger des pommes de terre frites.

— C'est évident. Mais de même que les archéologues

se demandent combien il a fallu tuer de pauvres juifs pour construire une pyramide, je serais curieux de savoir —

— Mon cher, tout cela me vient d'une seule personne qui ma fort peu quittée depuis deux ans. Vous avez entendu dire que je m'étais empoisonnée à Naples pour un mauvais chenapan de ténor espagnol. C'est absurde, mais je l'aimais, et je suis bête à couper au couteau lorsque j'ai le cœur pris. Donc j'avais éloigné Frédégonde. j'étais étendue sur mon lit de douleur et je m'en allais tout doucement vers l'autre monde sans passe-port de la Faculté, lorsqu'un grand Monsieur à moustaches jaunes enfonça la porte de ma chambre. Il avait entendu mes gémissements par un hasard providentiel (comme on dit dans les feuilles publiques), attendu qu'il demeurait porte à porte avec moi. Il me soigna par charité et bientôt par amour, car j'avais profité de mon agonie pour faire sa conquête. Il paraît, mes doux agneaux, que je râle dans la perfection. Comme la veuve Lenoît ne m'a jamais appris cela, j'en conclus que c'est un don de la nature. Bref, le bon Mathias égaya ma convalescence par une série de déclarations qui ne me trouvèrent pas insensible. Mon pauvre cœur, froissé, meurtri, ensanglanté par une déception cruelle, se laissa dorlotter comme un grand enfant qu'il était. Le bien-aimé était major en disponibilité dans l'armée autrichienne; son père, un vieux podagre dont il ne parlait pas souvent, lui servait rie et rac une pension de trois centsoixante-quinze francs par mois. Eh bien? nous avons été riches avec cela, sous le beau ciel desDeux-Siciles. Levin blancdeCapri ne coûtait que trente sous la bouteille, et l'on avait pour douze sous une admirable platée de macaroni au

jus. Ah! le bon temps! Nous faisions de longues promenades au bord de la mer, du côté de Baïa, et le soir, quand la brise fraîchissait un peu, nous revenions sous le même manteau, comme Paul et Virginie!

— Hum! » fit Astolphe. (C'était sans doute pour chasser une arête qui lui demeurait au gosier.)

Madelon profita de ce temps pour reprendre haleine, et poursuivit :

« Un jour, Mathias reçut la visite d'un vieux courtisan vêtu de noir qui était accouru en poste. J'appris alors que le podagre s'appelait Mathias XXIII, prince souverain de Teufelsschwantz, et qu'il était mortd'une goutte remontée. Mon grand chéri héritait de son père, à l'âge de vingt-sept ans! Trois millions de revenu, mes amis, et le droit de frapper monnaie! Savez-vous que c'est beau, d'être prince de cette façon-là? Prince de fait et pas seulement de nom, comme vous, mon pauvre Astolphe! Contempler sa portraiture exacte et ressemblante sur les pièces de douze sous! C'est ça qui n'est pas bourgeois, mon brave homme!

— Comment donc, ma brave femme? C'est le rêve de toutes les belles âmes. Mais, chère amie, si le prince de Teufelsschwantz a trois millions de revenu et s'il vous en donne quinze en deux ans, m'est avis que sa principauté sera dans peu sur la paille.

— En vérité? Vous avez trouvé ça tout seul? Eh bien! moi, mon bon, j'ai trouvé autre chose.

— Quoi donc?

— L'art de manger le capital sans écorner les revenus.

— Peste ! il fallait découvrir cela dix ans plus tut, dans l'intérêt de quelques-uns de vos amis.

— Mais ma recette n'est pas à la portée de tout le

monde; elle ne peut servir qu'aux princes absolus, et vous n'êtes, sans offense, qu'un prince relatif.

— Nous l'avons dit. »

Elle fit le geste d'un orateur de l'école doctrinaire, qui insinue gravement la main droite dans le châle de son "ilet :

« Plus d'une fois, dit-elle, dans mes réflexions sur les finances, j'avais admiré la folie de tous les gouvernements de l'Europe, qui ont un domaine et oublient de l'aliéner. Je définis le domaine, un bien généralement mal administré, qui rapporte au plus deux pour cent, et ne paye pas d'impôt. Si un simple particulier empruntait de l'argent à cinq pour le plaisir de garder une propriété qui rend deux, ses parents s'empresseraient de le faire interdire. Or, presque tous les gouvernements de l'Europe en sont là. Ils ont une dette dont les intérêts se servent à cinq, et un domaine qui, tous frais payés, rend à peine un et demi. J'ai prouvé à Mathias qu'il devait aliéner son domaine. Le pauvre garçon voulait ouvrir un emprunt pour me donner des diamants : quelle folie! Le domaine vendu, nous aurons une centaine de millions à dépenser joyeusement. Et comme il ne faut pas que nos revenus soient victimes de l'aliénation du capital, nous mettrons un impôt de trois millions sur nos imbéciles de sujets. Ils n'ont jamais payé de contributions, ces sauvages ! Ne fallait-il pas, et plus tôt que plus tard, les élever au niveau de l'Europe civilisée? ils vont crier, c'est prévu. Mais nos ancêtres ont eu le bon esprit de ne leur accorder ni charte, ni représentation nationale. Donc ils seront obligés de crier à huis clos. Et, s'ils font les méchants, on leur enverra toutes les armées de la confédération germanique! Nous avons des voisins

puissants qui seront trop heureux de bâtonner le Teufelsschwantz pour l'amour du droit divin. Voilà, mes chers amis, comme j'entends la politique 1

— Mais, dit Astolphe, combien sont-ils?

— Qui?

— Les sujets de Mathias XXIV.

— Nous en avons dix-sept mille, y compris les enfants à la mamelle.

— Savez-vous que trois millions répartis sur dixsept mille individus font plus de cent soixante-quinze francs par tête ? et que les pauvres diables de Teufelsschwantz vont être, grâce à vous, les citoyens les plus imposés de l'Europe?

— Je n'y vois pas d'inconvénient. C'est pain bénit de plumer ces Allemands-là : ils sont si bêtes !

— Allons! je vois que Teufelsschwantz n'aura rien à envier à Frauenbourg.

— Frauenbourg? A propos ! n'est-ce pas le nom de cette petite ville d'Alsace oià vous m'avez mariée dans les temps?

— Vous vous souvenez de ce détail? Vous avez de la mémoire!

— Et mon mari? Est-il mort?

— Il n'a garde! C'estun homme qui tient à la vie par quelques millions d'agrafes de la grosseur d'une pièce de vingt sous.

— Quel dommage; car enfin Mathias m'épouserait si j'étais veuve. Sans cela, rien de fait. J'ai interrogé les jurisconsultes; la bigamie est formellement interdite par les lois de notre principauté. Dites donc, est-ce que Jeffs a toujours le même père?

— Préparez-vous à un coup terrible : le vieux n'est plus!

— Ah? tant pis! C'était un type.

— Mais vous-même, chère belle, vous aviez un petit frère qui n'était pas mal dans son genre.

— Oh 1 maintenant, c'est un homme posé. Nous avons fait la paix. Il est à TeufelsschAvantz, dans les finances.

— Heureux pays!

— Frédégonde y est aussi. Je l'ai mise avec le chevalier de Katzenpels, un homme superbe, qui porte l'habit à la française avec un chic !...

— Et M. Jean? Qu'est-ce qu'il dit de ça?

— Jean n'a guère le temps d'y penser: il est fermier des jeux. Car j'ai fondé une roulette à Teufelsschwantzl Toutes les herbes delà Saint-Jean!

— Décidément vos sujets vous élèveront une statue, s'ils ne sont pas des ingrats.

— Vous croyez rire? Eh bien! je suis adorée. C'est un besoin inné chez les peuplades germaniques : il faut, bon gré, mal gré, qu'elles adorent quelqu'un.

— Les Français sont de même, mais avec un peu plus de discernement. Et tenez, à ce propos, je dois vous prévenir que la terre de Cambry est grevée de certaine hypothèque

— Bah! laquelle?

— Le dévouement des fermiers à leurs anciens propriétaires. Lorsque ces braves gens ont appris que je voulais vendre, ils sont venus m'offrir toutes leurs économies, qui ne laissaient pas de faire un total assez imposant.

— Voyez-vous ça! Mais l'hypothèque?

— J'ai peur que vous soyez mal reçue quand vous irez prendre possession du château.

— Basta! Les paysans sont des hommes, et les hommes, ca me connaît. Je les reirarderai d'une cer-

laine façon, et les plus récalcitrants jetteront leurs casquettes aux étoilesen criant : Vive madame la comtesse ! Envoyez-moi votre notaire avant six heures, ou apportez-moi les papiers vous-même, si le cœur vous en dit. Je serai toujours heureuse de vous voir, car enfin vous êtes une curiosité dans ma vie! Le seul homme qui m'ait résisté !

— Et réciproquement.

— Le mot est dur; mais, de vous, les injures me plaisent. Elles me prouvent que je ne vous suis pas encore indifférente, vieil enfant! Quant à M. de Guernay, qui a la figure rouge comme une praline, je lui octroie aussi les grandes et petites entrées. Il s'est fait un peu trop meublant, mais il n'est pas devenu bavard, c'est une justice à lui rendre. A bientôt, mes trèschers ! »

Astolphe reconduisit la comtesse à sa voiture, puis il vint réveiller le pauvre baron, qui semblait enseveli dans une méditation épaisse.

« A quoi donc pensez-vous? lui dit-il. Vous a-t-elle ensorcelé de nouveau?

— Non, répondit Hubert, mais je ne sais comment exprimer ce que j'éprouve. C'est un c'est une

— Allons! tranchez le mot: c'est une indigestion de mépris. Quelle immonde et détestable créature! Comprend-on ce grand imbécile d'Allemand qui va se livrer à elle pieds et poings liés avec son pauvre petit peuple?

— Nous, au moins, nous avions une excuse: elle était plus jeune et plus jolie qu'à présent!

— Elle n'a jamais été jolie, et je crois, le diable m'emporte, qu'elle n'a jamais été jeune! Maintenant c'est une ruine, un monument historique, un vieux

sphinx ébréché, une médaille usée par la triture de trois ou quatre générations, et Dieu permet qu'il se trouve un archéologue assez bête pour entreprendre de redorer cela!

— Elle a eu raison d'amener un Allemand avec elle, car elle n'aurait pas fait florès à Paris.

— D'autant qu'elle est terriblement connue. Lorsqu'un tableau est resté six mois à l'étalage d'un marchand, les amateurs n'en veulent plus. Une femme qui traîne depuis 1810 à tous les étalages de l'Europe, comment pourrait-elle attirer les chalands ?

— La comparaison lui va d'autant mieux qu'elle se peint la figure.

— A qui le dites-vous? C'est un pastel ambulant. Je ne retrouve pas même en elle ce je ne sais quoi qui m'a tenu un instant sous le charme. Elle me l'ait le même effet que ces sculptures d'un mobilier bourgeois dont la finesse est comme empâtée sous plusieurs couches de couleur. Pauvre prince deTeufelsschwantz! Il doit blanchir ses manches d'habits lorsqu'il embrasse sa maîtresse !

— Savez-vous bien, reprit Hubert, qu'elle ne l'a pas choisi aveuglément, comme elle voudrait nous le faire croire? Je suis sûr qu'elle avait mis le nez dans les paperasses de son mari, et Jeffs a fait autrefois de grandes affaires avec le vieux Mathias XXIIL

— A la bonne heure! Cet amour impromptu pour un simple officier contrariait mon entendement par un air de générosité invraisemblable. Madelon n'est pas femme à acheter chat en poche. Oh! non!

— Avec tout ça, elle va s'installer à Paris, dans une maison où vos parents n'auraient pas voulu des siens pour domestiques. Qui diable va-t-ellerecevoirlà dedans?

— Personne au monde, cher ami. Les bohèmes les moins dégoûtés ne daigneront jamais dîner chez elle. Il y a des tapis plus crottanls que le macadam, tout le monde sent cela !

— Vous ne comptez pas la revoir avant la signature de la vente?

— Non! ni avant, ni après; le notaire a mes pouvoirs. Et vous?

— Oh! moi, il me tarde de retourner à Frauenbourg. Si je rencontre aujourd'hui le chef du personnel des finances, je partirai demain, foi de meunier! »

Cependant, lorsque le duc de Cambry fit sa visite à l'hôtel du Rhin , c'est-à-dire le même jour avant six heures, il y trouva Madelon en tête à- tête avec Guernay fort endimanché. Chacun des deux amis parut assez confus de rencontrer l'autre. Madelon dit au duc :

« Arrivez, cher ami ! vous tombez comme Mars en carême. Croiriez-vous que cet énorme Alsacien s'est laissé prendre d'un revenez-y pour votre indigne servante! Il veut absolument me consacrer sa vie et me servir comme esclave ou comme laquais, n'ayant plus autre chose à m'offrir! Passez votre chemin , mon brave homme! on vous a donné. Ah! s'il s'agissait de vous, mon cher Astolphe, je ne dirais peut-être pas non: vous êtes la seule omission de ma jeunesse, mon desideratum, pour parler savamment. Mais je suis une vieille femme; vous ne voudriez plus de moi ! »

Astolphe se récria, en homme bien élevé.

« Chut! dit-elle, j'entends des bottes d'outre-Rhin; voici le maître de mes destinées. »

La porte s'ouvrit, et l'on vit paraître un long jeune homme de trente ans, plus blond que nature. Ses grands pieds, ses mains timides qui ne savaient où se

metlrc, ses bijoux trop éclatants et sa chemise brodée annonçaient ou dénonçaient son origine exotique. Il avait la figure extraordinairement rose, et il épongeait de grosses gouttes sur son front, d'un air dégagé. Madelon le présenta aux deux Français avec toute l'aisance d'une grande dame qui fait les honneurs de son salon. Il s'essuya le front comme pour en arracher la peau, et fit au duc de Cambry un salut de capitaine à maréchal de France. Sans manquer de politesse envers M. de Guernay, il laissa voir qu'il le cotait, sur sa mine, comme un bon sous-officier.

Tandis qu'il s'efforçait d'engager une espèce de conversation sur le beau temps et les phases de la lune, Madelon lui vint en aide et conta la promenade qu'elle avait faite aux Champs-Elysées. « Figurez-vous, ditelle, que j'ai retrouvé là cinquante visages de connaissance que je croyais enterrés depuis longtemps. Vingt femmes qui pourraient être mes grand'mères brillaient de tout l'éclat de leur ancienne jeunesse; seulement elles ont plus de cheveux qu'en 1840, parce que la mode est aux cheveux touffus. J'ai revu Nana, Jolietle, Lucie Rabatjoie, JMarco, Lili Groom et la sempiternelle Marie Lafougère, qui a soufflé Charles VII à Agnès Sorel, si la légende ne ment pas! Et l'on ose imprimer que la vie de Paris est fatigante! Pour les hommes, je ne dis pas. Les sept ou huit que j'ai reconnus étaient un peu sur leurs boulets, ^lais c'est à Paris, et dans le monde galant, qu'il faut chercher la femme antédiluvienne. L'homme passe, la femme reste!... «

Un domestique interrompit sa tirade en annonçant que le notaire de M. de Cambry, M. Prosper Bridelin, demandait audience à Madame.

« Tiens! dit-elle à Astolphe, vous avez le même no-

taire que moi! Pardon si je vous quitte un instant pour conférer avec lui ; les affaires sont les affaires. »

S. A. Mathias XXIV, resté seul avec les deux Français^ recommença à s'essuyer le front et à tirer ses manchetteshorsdesa redingote pour montrer qu'il portait des boutons de brillants. Puis il ramassa toutes ses forces comme un homme qui comparaît devant le jury dans une affaire capitale, et il dit au duc de Cambry, avec un accent des plus prononcés :

<i Avouez, cher duc, que vous vous moquez un peu de moi? »

Astolphe ne savait pas où l'altesse voulait en venir; mais, à tout hasard, il protesta qu'il ne se moquait de personne.

« Si, si, répondit le prince Mathias. Je devine ce qu'on doit dire à Paris. On me croit peut-être amoureux de cette femme trop connue !

— Mais, quand vous aimeriez la comtesse Lena?

— Allons donc, moucher! pour qui me prenez-vous? J'ai l'air de me ruiner pour elle; voilà ce qui vous met tous dans l'erreur. La vérité est qu'étant très- riche et ne sachant que faire démon argent; étant parfaitement inconnu en Europe et désirant acquérir un peu de notoriété, j'ai jeté les yeux sur une femme célèbre par son gaspillage. A quoi me servirait-il d'avoir cinquante chevaux à l'écurie, puisque je ne puis en monter plus d'un ou en atteler plus de quatre à la fois? C'est elle qui se chargera d'afficher mon luxe, et c'est pourquoi je l'ai choisie. La mode bourgeoise de notre siècle ne permet pas qu'un homme porte des étoffes de soie ou des fourrures d'hermine ; il faut donc trouver une femme qui endosse ces affaires-là pour nous. J'aurais beau faire à Paris pour éblouir les gens à moi seul ; je n'en vien-

drais jamais à bout. J'ai des diamants pour trois ou quatre millions; comment les montrer aux Français si je ne les mets pas sur la tête d'une femme? Voilà. M'avez-vous compris ? Il me semble que comme ça je dois en peu de temps devenir célèbre. Mais pour rien au monde je ne voudrais qu'on me crût amoureux après tant d'autres: vous entendez? »

Ah ! qu'il mentait maladroitement, le fils de la naïve Allemagne! Madelon reparut, après avoir congédié le notaire, et elle se mit à jouer avec son prince comme une chatte avec un peloton de laine. Elle le faisait rire, elle le rendait pensif, elle lui commandait de l'œil, elle le menait plus sûrement qu'aucun maître d'école n'a jamais mené son élève le plus docile! Le jeu devint embarrassant pour Astolphe; il prit congé et entraîna Hubert avec lui.

Dans l'escalier, le duc gronda son ami de l'imprudence qu'il avait faite.

« Que diable venait- il chercher là? Il aurait dû pourtant être guéri d'une passion funeste et dégradante ! Sa présence chez Madelon, après tous les malheurs qu'elle avait causés autour de lui, n'avait pas d'excuse!

— Mais, répondit le baron tout pantois, c'est la curiosité pure...

— Imprudence, mon cher! Qui aime le danger y périra.

— Mais vous-même...

— Oh! moi, c'est différent. Je venais pour discuter l'acte de vente. D'ailleurs, je suis garçon, je suis libre, je ne peux nuire qu'à moi-même, et surtout je suis bronzé. Quant à vous, vos affaires, vos devoirs, votre famille, ce qu'il y a de plus précieux, de plus obligatoire, déplus sacré, vous appelle à Frauenbourg!

— Tudieu ! quelle chaleur! un jaloux ne dirait pas mieux.

— Vous êtes provincial, mon pauvre garçon; bonsoir! »

11 lui tourna le dos, mais il revint à lui et le rattrapa au bout de la rue :

« Sérieusement, lui dit-il, je serais désolé de vous voir repris dans ces toiles d'araignée. Vous êtes à Paris; je suis votre hôte depuis ce matin; je réponds de vous à votre famille. Dînons ensemble, allons finir la soirée au théâtre, puisque le spectacle vous amuse encore; vous sou[)erez chez moi, on vous fera un lit, j'enverrai prendre vos bagages à l'hôtel, et demain matin je vous embarquerai moi-même. Ma conscience est assez chargée de malheurs; je ne veux pas que votre femme et vos enfants aient le droit de me maudire. »

M. de Guernay allégua mille excuses; il était venu pour affaires; il ne pouvait quitter Paris avant d'avoir obtenu une place pour son fils.

« Je me charge de tout, répondit le bouillant Astolphe. Votre fils sera placé; j'ai encore quelques amis, grâce à Dieu! comptez sur moi ! »

11 ne lâcha ce cher baron que sur le marche-pied de la diligence, et je crois même qu'il prit soin de le recommander au conducteur.

Un mois après, Hubert reçut la lettre suivante :

c Cher ami, votre fils entre au ministère avec 1500 francs par an, sans aucun surnumérariat. Ne me remerciez point. Ce résultat est dû à la toute-puissante intervention d'une personne aussi distinguée par les qualités de son cœur que par son esprit et sa

beauté. Elle voit à ses pieds tout ce qu'il y a d'illustre dans Paris; nos braves paysans de Cambry l'adorent comme une fée bienfaisante ; si vous êtes galant homme, vous ferez en sorte qu'on lui rende la même justice à Frauenbourg. Sa conduite, sa bonté et sa grâce devraient imposer silence à la malignité des provinciaux, quand même la comtesse Lena aurait eu quelque peccadille dans son passé, ce qui (soit dit entre nous) me paraît au moins problématique.

« AsTOLPiiE DE Cambry. »

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