LA BONNE AVENTURE DE U. JEFFS
Malgré la guerre civile et ses petites horreurs, tout Frauenbourg se mit en branle pour célébrer la Saint- Eustache de 1 844.
La physionomie du moulin ne différait pas sensiblement de ce que nous avons vu en 1840. Les enfants avaient un peu grandi, les parents avaient un peu vieilli, la façade des bâtiments sur la Frau était plus longue ; voilà tout. On avait triplé le train de culture sans rien changer au train de vie, simple et grandiose. La grille d'entrée s'ouvrait comme autrefois à tous les pauvres du pays ; la grande table de vieux chêne était toujours debout comme un autel dans le temple de l'hospitalité. Les plus honnêtes gens de Frauenbourg n'avaient pas désappris la route du moulin. Il est vrai que l'exil et la défection avaient laissé quelques vides dans le cercle des intimes, mais on avait serré les rangs et il restait encore autour de la bonne famille un groupe de braves cœurs étroitement unis. On faisait même des recrues! Un juge, un receveur de l'enregistrement, un inspecteur des eaux et forêts dédaignèrent les avances
du vainqueur et s'enrôlèrent spontanément sous le drapeau de M. Honnoré.
Le capitaine avait essuyé quelques défaites, mais, tout calculé, il ne désespérait de rien. Lèvent qui fait tourner la girouette populaire pouvait lui ramener un jour ou l'autre les suffrages de ses concitoyens. On pouvait, dans un temps donné, relever l'enseignement laïque et emballer poliment les vénérables pères dans la diligence de Haguenau. Il était fort probable que la commune de Frauenbourg, éclairée tôt ou tard sur ses véritables intérêts, solliciterait la faveur d'un modeste embranchement, après avoir écarté la grande ligne de l'Est. Dans un avenir beaucoup plus prochain, on espérait battre le parti Jeffs à Colmar et à Paris. La cour d'appel semblait bien disposée, le conseil d'État venait d'ordonner une enquête; nous étions en mesure de prouver que les prétendus travaux d'assainissement, exécutés à nos frais, dans nos prairies, avaient diminué la récolte de moitié !
Et quand môme 3L Jeffs eût été plus invincible qu'Alexandre, j'imagine que le capitaine se serait consolé de tout par le spectacle de sa ferme en plein rapport. Sa marotte, dorée par le succès, devenait sceptre dans sa main. Il est vrai qu'on ne parlait pas en haut lieu de la société agricole; le gouvernement n'avait jamais entendu dire qu'un ancien maire du Bas-Rhin eût essayé quelque chose de nouveau en aucun genre; mais tous les journaux de culture, toutes les revues spéciales en France et à l'étranger discutaient la grande affaire. De tous côtés arrivaient de grands propriétaires, curieux de discuter le principe et de vérifier les résultats. Le célèbre baron Nisa était venu de Vienne en trois carrosses pour causer une heure avec M. lion-
noré ; lord Cockney PufYerly, qui possède à lui seul deux cent vingt milles carrés dans le Cockneyshire, avait envoyé son fils aîné, sir Arcliibald Snobboy, avec une suite de douze personnes et cent dix-neuf caisses de bagages, à l'hôtel des Irois-Rois. M. Honnoré voyait déjà son idée admise à la discussion dans tous les Etats de l'Europe; il était à peu près sûr de ne pas mourir inutile et de laisser après lui quelque semence de progrès. Plein d'une ardeur généreuse, il rédigeait je ne sais combien de mémoires intéressants et philanthropiques au premier chef, qu'il pensait publier en brochure^ à défaut d'un journal assez répandu.
Son fils aîné, l'élève de l'école Centrale, employait ses vacances à des études de chimie agricole. Le second étudiait la sylviculture, sans renoncer à suivre les cours de Grignon : c'était lui qui pensait aider bientôt le capitaine dans son immense exploitation.
La vieille Mme de Guernay était toujours la sainte du logis. Elle priait matin et soir pour les ennemis, et cela prenait un certain temps, car la liste de ces messieurs était longue. La jeune baronne continuait à remercier la Providence de tout le bonheur qui lui était départi. Jamais, au grand jamais, la pauvre créature n'avait connu la jalousie. Si par hasard on parlait devant elle d'une femme trahie par son mari, elle levait vers le baron un regard chargé d'honnête confiance et de douce sécurité.
Mme Honnoré seule éprouvait au fond de l'âme un commencement de fermentation acétique. Elle haïssait non-seulement les Jeffs et leurs parents jusqu'au quatorzième degré; mais leurs amis, et les amis de leurs amis, et le Bourreau qui les laissait vivre, et les neutres qui ne se liguaient pas pour écraser cette vermine.
C'était toujours la meilleure femme de la terre, mais moins ronde qu'autrefois; les angles commençaient à poindre. Elle adorait encore son gendre, et pourtant elle lui rendait la vie dure en lui reprochant à toute heure sa tranquillité, son apathie, son indifférence, son air distrait.
Il est certain que le baron n'était pas à la guerre. Depuis douze mois pleins, il vivait entre terre et ciel. Madelon s'était emparée de lui, comme elle savait prendre les gens; il aimait comme un fou, pour la première fois depuis sa naissance. Bossuet a beau dire que les instants de bonheur sont comme des clous semés le long d'une muraille, et qu'on n'en a pas plein la main quand on les arrache pour les mettre ensemble. Les clous en question n'étaient pas réunis dans la main de M. de Guernay, mais plantés de distance en distance dans son mur, et il y accrochait des tableaux fort agréables. Peut-être n'obtint-il pas vingt rendezvous durant toute une année, mais l'espérance et le souvenir tiennent plus de place dans la vie que le bonheur lui-même. Les soucis, les dangers, la jalousie, le remords même assaisonnaient étrangement ses plaisirs rares et furtifs, et leur donnaient une saveur âpre. Cette Madeloii, toujours cherchée, toujours attendue, saisie quelquefois à la dérobée et aussitôt arrachée de ses bras, était pour lui quelque chose de précieux, d'unique, de surnaturel, une créature d'essence plus qu'humaine; il ne la comparait pas plus aux autres femmes que vous ne comparez le phénix aux autres oiseaux.
Le malheureux était d'autant mieux possédé, d'autant plus incurable qu'il se savait aimé. Ne riez pas; il l'était bel et bien. Les comédiens à six chevrons, les
vétérans du théâtre se laissent quelquefois empoigner par un de leurs rôles. Us croient que c'est arrivé, comme on dit dans l'argot des coulisses, et ils s'oublient au point de verser de vraies larmes sur lerouge et le blanc dont ils sont barbouillés. Même fortune advient souvent aux Célimènes de la prose qui jouent la comédie de boudoir devant un seul spectateur. Madelon avait sérieusement aimé sept ou huit hommes, entre autres son mari et Gérard Bonnevelle; son cœur avait battu, mais là, tout de bon, pour le prince d'Armagne; plus d'une fois la jolie petite araignée s'était prise ainsi dans sa propre toile, et je crois que les femmes les plus froides, les plus blasées, les plus rouées, sont toutes plus ou moins sujettes à cet accident.
Donc elle aimait Hubert, et elle le préférait, suivant l'usage, à tous les hommes qu'elle avait étudiés. Dans ce genre de concours, le dernier qui parle a toujours raison.
Elle ne mentait point lorsqu'elle disait à son amant: « Pourquoi n'es-tu pas libre? Je quitterais tout, et nous irions au bout du monde, cacher notre bonheur! » Mais si tous les couples qui chantent sincèrement le duo de la Favorite payaient un sou de droit d'auteur, le plus fort budget de l'Europe serait celui d'Alphonse Royer.
Un seul homme eut quelque soupçon de ces amours si bien cachées, et ce fut le prince d'Armagne.
Après quatre ans d'une vie absurde et tuante, ce noble forçat du plaisir avait obtenu un mois de congé. Ses chevaux, ses maîtresses, ses amis et les badauds qu'il récréait en se cassant le cou de temps à autre, lui permirent d'aller se mettre au vert dans les herbages de Frauenbourg. Et, du jour au lendemain, Astolphe était redevenu ce qu'il aurait toujours été sans le des-
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potisme de la mode : un homme simple, bon, aimant, naïf et même sensé. La première impulsion de son cœur le porta vers le moulin de Guernay, parce qu'il croyait y trouver de grandes douleurs à consoler. Rassuré par l'aspect de la maison, Taffluence des amis et la sérénité des visages, il s'avisa qu'il pourrait laisser un souvenir de sa visite en posant les premières bases d'un traité de paix. Il avait accès dans les deux camps, et son influence sur Mme JetTs devait être encore assez puissante. Tout justement il se trouvait dans une situation de cœur qui lui permettait de bien jouer le rôle de parlementaire. Lui qui avait passé les plus belles années de sa jeunesse à poursuivre Madelon de sa haine ou de son amour, il fut étonné de la revoir sans amour et sans haine. Il put l'étudier en curieux, sans arrièrepensée personnelle, l'examiner à la lorgnette, comme on regarde un tableau, une danseuse, le Mont-Blanc, ou tout autre objet inanimé.
Il la trouva telle, au physique, qu'il l'avait laissée le jour de ses noces : l'empreinte de M. Jeffs ne paraissait pas. Ni le front, ni même la tempe, ce papier sensible où les moindres émotions se dessinent en rides, ne portait la trace des dernières années. Au moral, c'était toujours le même petit être caressant, insinuant, charmant, frétillant du désir déplaire, vicié plutôt que vicieux, plus égoïste que méchant, capable de beaucoup de mal et d'un peu de bien à l'occasion:, cet éternel produit de la corruption française, que Paris ne manque pas d'envoyer par chargements complets aux expositions universelles, parce qu'il n'a jamais rien fabriqué de plus joli, de plus curieux, de plus inimitable, ni de plus cher.
Lorsqu'il voulut aborder avec elle les questions bru-
lantes, il remarqua qu'elle parlait du moulin avec une aversion exagérée, en femme qui récite une leçon. Ce langage faisait un contrastelrop vif avec la modération apparente de M. Jeffs. Le prince, qui n'étaitpas un sot, devina que chacun des deux époux jouait un rôle, et il prit le contre-pied de tout ce qu'il entendait. Il revint au baron, le fit causer à son tour, et suspecta bientôt la sincérité de sa haine. Bref, il prit le parti d'ajourner indéfiniment ses projets de conciliation, de peur d'enfoncer une porte ouverte. Mais, comme il était du monde, il ne provoqua les confidences de personne et se renferma dans le rôle d'observateur, sans laisser deviner ses soupçons.
Tandis que ce Parisien transplanté flairait si subtilement l'état des choses, le Krotlenweyer fourmillait d'amants plus aveugles que le petit dieu lui-même.
C'était en première ligne M. de Trébizonde,le préfet olympien. Soit qu'il n'eût encore obtenu que des promesses, soit qu'il fût en possession de quelques réalités, il affichait la châtelaine par l'épanouissement de sa joie et la sécurité de son maintien. 11 faisait les honneurs de Madelon au prince d'Armagne, à Bonnevelle et à deux ou trois autres jeunes gens : « Offrez donc votre bras à madame? Je vous laisse avec madame, mon cher! Si vous voulez m'être agréable, monsieur, vous ferez un tour de parc avec madame! » Tout cela, du ton d'un homme qui vous donne son cheval à promener.
M. Champion était venu de Paris pour liquider les comptes de la tourbière et pour donner l'accolade de la Légion d'honneur à l'ami Jeffs. Comme il était plus jeune et plus brun que jamais, on pouvait supposer qu'il n'avait pas chômé d'amour dans la grande Babylone. Il le donnait à entendre et parlait de l'Opéra de manière à
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compromettre le corps de ballet en masse. Toutefois, il se rangeait encore parmi les attentifs de Madelon, mais avec un airdétachéou résigné qui semblait direauxconcurrents plus jeunes : » Après vous, messieurs, s'il en reste. Je ç^arde un souvenir agréable à la dame de vos pensées, mais je suis pourvu! » M. Bonnevelle, en revanche, était un amoureux crispé. Sans mettre en doute la fidélité de Madelon, il la trouvait horriblement coquette et il amusait la compagnie par des grimaces d'un comique achevé. Rien n'est plus plaisant dans un certain monde que l'homme qui a des droits. Le pauvre sous-préfet adressait à sa dame des mercuriales télégraphiques qui eussent fait l'admiration d'un institut de sourds-muets. Il lançait des regards, il boudait une soirée entière, il faisait une cour insolente à quelque petite fille sans conséquence pour exciter la jalousie de Madelon ; il prenait son chapeau en homme qui veut partir, et il restait le dernier comme un homme qui a quelque secret à dire 1 Si Madelon annonçait quelque projet de cavalcade, il voulait en être absolument. On l'aurait fait monter à âne sans trop d'efforts.
Quant au bonhomme Durier, il avait réalisé ses deux mille écus de rente. Il se préparait donc à retourner à Paris, et c'était par politesse ou par reconnaissance qu'il s'était arrêté quelques jours au Krottenweyer. Mais entre les anciens amants de Madelon il occupait une place à part, et il ne s'était pas donné le rôle le moins comique. Il ne demandait plus rien, il faisait place à tous les autres, il abdiquait publiquement! trop publiquement peut-être. Il avait des façons de détourner la tête, de sortir du salon, de se dérober au milieu d'une promenade, de pousser les autres en avant! Tout cela semblait dire aux nouveaux venus :
(f Mais allez donc! que craignez-vous? Rien n'est plus facile, mes amis! Que la jeunesse d'aujourd'hui est sotte! Je n'ai pas tant lanterné, dans les temps! «
Enfin M. de Saint-Clodoald se conduisait en homme qui veut ressusciter à l'amour comme à la beauté, au talent et à la gloire. Le régime de son auberge l'avait un peu remplumé; les gratifications de M. Jeffs lui avaient permis d'arborer la cravate blanche, les souliers vernis, l'habit bleu à boutons d'or. Son journal était à lui en toute propriété; il possédait aussi une belle robe de chambre en mérinos lilas, et une collection de pipes évaluée à plus de six cents francs. Sa polémique contre le moulin et les affaires d'honneur dont il s'était tiré sans coup férir avaient fait de lui une sorte de personnage. On l'invitait à dîner dans cinq ou six maisons du parti Jeffs; il avait plus de vingt cartes de visites appliquées du haut en bas de son miroir, et une lettre de M. le préfet, étalée négligemment depuis plus de six mois sur un coin de sa table! Pour compléter une réhabilitation si brillante , que fallait-il encore? Presque rien : le cœur de Madelon. Mais le cœur de Madelon n'entendait pas de cette oreillette-là, et M. de Saint-Glodoald, froissé mais disne s'adossait à la cheminée du Krottenweyer et passait fièrement les pouces dans les entournures de son gilet. Les huit autres doigts, agités par une noble colère, et par un commencement de delirium tremens, semblaient dire à l'ingrate :
« La jeunesse, le talent, l'éclat des services rendus te ramèneront un jour ou l'autre ; on attendra!»
Parmi les services que Lampeigne avait rendus à la maison Jeffs, j'en veux signaler un, car il amusa tous
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les gens d'esprit de la ville. Le journaliste dit un jour à Madelon :
(( Vous avez là baut, sous les toits, un vieillard qui ne sert à rien; voulez-vous me le prêter, que je vous en fasse une réclame? Il ne s'agit que de le mettre à table, dans son babit de gros drap, la première fois que vous donnerez un grand dîner; je me charge du reste: mon article est tout fait. »
On décida le vieux Jeffs à figurer en comparse, dans la belle salle à manger. Il s'y conduisit assez mal,l)0urrant ses poches de dessert comme s'il avait dîné en ville. Les valets, accoutumés à voir en lui un inférieur plutôt qu'un égal, ne le prenaient guère au sérieux et M. de ïrébizonde entendit le maître d'hôtel lui dire en lui poussant le coude :
a Est-ce que vous voulez de ça, vous? »
Mais Claude deSaint-Clodoald publia une admirable tartine à la gloire des époux Jeffs, qui, au sommet des grandeurs, le jour même oîi M. le préfet daignait s'asseoir à leur table, laissaient une place d'honneur au chef vénéré de la famille, simple paysan de la bonne vieille Alsace, chaussé de souliers à clous et vêtu de bouracan ! L'article fit grand bruit dans la bourgeoisie de Frauenbourg; îMme Haberacker, des Trois PichonSj en fut émue jusqu'aux larmes.
Parmi les hôtes qui encombraient le Krottenweyer au moment de la fête, je ne dois pas oublier une modeste commerçante de Paris, recueillie par Mme Jeffs en qualité de femme de chambre. C'était la Frédégonde des anciens jours. Son mari l'avait volée, puis abandonnée pour courir on ne savait où, avec ce petit polisson de Lenoît. La malheureuse était vieillie à faire peur; elle pleurait tout le long de la journée, moins du
regret de sa fortune que de l'abandon de son ingrat. ]Madelon fut bonne pour elle, non-seulement parce que Frédégonde avait les mains pleines de petits secrets, mais surtout parce que les Madelons de tous les temps ont eu besoin de s'ouvrir à quelque Frédégonde.
M. Jeffs, depuis une semaine, était assez rare chez lui. Ce n'était pas qu'il fût moins épris de sa femme ou moins sensible à l'honneur de tant d'illustres visites, mais il ne pouvait guère apparaître au château que pour manger et dormir. Depuis qu'on avait fait de lui un homme d'importance, il se prenait tellement au sérieux qu'il voulait être partout, toucher à tout et tout conduire lui-même. Plus de distractions, plus de plaisirs, plus de chasses en plaine ou en forêt, il se mettait à table pour condescendre aux lois de la nature, mais il dînait, comme Napoléon, en un quart d'heure. On l'attendait à Lichtendorf, à Frauenbourg, à Strasbourg, à Golmar, à Paris, et peut-être même à Tobolsk; il avait son syndicat, son procès, sa mairie, son champ de foire, son bal de la fête, ses marchands à protéger, ses saltimbanques à surveiller, et les jeux de hasard à pourchasser. Mais, avant tout, si j'ose le dire, il avait besoin d'exhiber dans tous les quartiers de la ville le ruban neuf qui brillait à sa boutonnière.
Le dimanche de la Saint-Eustache, à dix heures du matin, ce grand homme courait d'un pas affairé le long des boutiques du champ de foire, lorsqu'une baraque nouvelle, installée le jour même, provoqua son attention. Ce n'était ni un cirque, ni une ménagerie, ni un théâtre de marionnettes, ni un cabinet de cire; c'était quelque chose de plus attrayant que tout cela. Figurezvous un vaste cube de planches épaisses, peintes en
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blanc, sauf quelques énormes points noirs sur les quatre faces verticales; un dé à jouer qui pouvait contenir dix-liuit ou vingt personnes. Aucune porte apparente; une toile, tendue au sommet, servait de plafond. Point de tréteaux pour la parade, nulle écuyère, nul pitre, nul petit cheval en étalage, aucun tableau explicatif, aucuns musiciens rangés sur le devant dans des uniformes de fantaisie; et pourtant un orchestre invisible, caché dans le bizarre édifice, exécutait une symphonie à faire danser les ours.
La foule des curieux entourait ce temple du mystère quand M. Jeffs vint à passer. 11 fut surpris et même scandalisé de voir qu'il y avait à son insu quelque chose de nouveau dans sa capitale. Il chercha des renseignements autour de lui et n'en trouva point. Il demanda son commissaire de police, et personne ne sut le rencontrer sur le champ de foire. Enfin, il mit la main sur son brigadier de gendarmerie! Trois coups de pied reconnaissables entre tous, car on ne frappe ainsi qu'avec les bottes de l'ordre public, ébranlèrent le cube sur sa base. Une bonne grosse voix militaire, colorée par le plus pur accent de l'Alsace, cria vigoureusement :
« Oufrez, au nom tu roi, tésormais ! »
Et une porte invisible s'ouvrit, nonobstant.
Le concierge de la maison carrée, qui en était aussi le propriétaire, s'avança sur le sol avec un sourire obséquieux. C'était un assez joli homme de trente à trente -deux ans, mais il avait laissé croître sa barbe comme pour s'en faire un masque, et une vieille polonaise doublée de fourrure cachait son corps jusqu'aux talons. Il salua d'un geste grotesque, en portant les deux mains à son bonnet d'astrakan :
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'c C'est sans cloute à monsieur le maire de cette ville que j'ai l'honneur et la chose. . . ?
— Oui. Laissez-moi donc passer, que diable! Brigadier, suivez-moi. Fermez la porte, s'il vous plaît! Qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là?
— Si monsieur du Krottenweyer daignait prendre la peine de s'asseoir! Nous n'avons qu'une modeste chaise, mais elle est, comme nous-mêmes, toute au service de l'autorité ! Môsieur le chevalier, voici la chaise ! »
Jeffs parcourut des yeux l'intérieur de la baraque sans deviner quelle industrie on y pouvait exercer. Sur le sol nu de la promenade, reposaient pêle-mêle cinq ou six coffres de bois et huit ou dix gaillards de mauvaise mine. A voir leurs membres robustes et leurs physionomies dignes du bagne, le maire dut apprécier sérieusement la présence du brigadier; ces gens-là étaient assez nombreux pour l'égorger en musique, comme Fualdès, au milieu du bon peuple de Frauenbourg. Mais comme il n'avait rien à craindre, il se livra sans retenue aux mouvements d'un noble courroux;
« Qui est-ce qui nala bâti des bohémiens de votre espèce? Pourquoi ne vous êtes-vous pas présentés à la mairie? OiÀ sont vos papiers? A-t-on jamais vu? »
L'imprésario barbu réitéra son humble sourire. Il tira de sa poche un portefeuille graisseux, et défit une liasse de papiers qu'il étala sur une petite table.
« Monsieur le chevalier, dit-il, nous sommes en règle avec la préfecture, et daignez m'excuser si j'ai tardé si longtemps à remplir mes devoirs envers vous ! Mais lorsque j'ai pris la liberté de me présenter à la mairie, vous étiez retenu dans votre château, m'a-t-on dit, par les exigences d'une noble hospitalité ! y>
Les forbans qui composaient la galerie inclinèrent la tête en signe de respect^, et M. Jeffs, un peu désarmé par la politesse de ces sauvages, daigna s'asseoir. 11 prit en main les papiers et vit que le préfet de police, au nom du roi, invitait lesautorités civiles et militaires à donner aide et protection au sieur Jean Béloignon, banquiste, voyageant avec sa troupe.
« 11 suffit, dit-il. Vous avez droit à ma tolérance, comme tous vos pareils, si vous vous conformez aux lois et règlements en vigueur. Mais quel métier faitesvous?
— Monsieur le chevalier l'a vu; nous sommes banquistes.
— Eh ! parbleu ! je sais lire, peut-être ! Me prendon pour un maire de village?Mais il y a des banquistes de plus de quarante espèces, depuis le simple coureur qui porte tout son bagage avec lui, jusqu'à la famille Loyal qui voyage avec dix-huit chevaux et quatre voitures. J'ai le droit de connaître votre spécialité, que diable! »
Jean Béloignon se mit de trois-quarts, appuya la main droite sur son cœur et répondit d'un ton de boniment :
« Assez d'autres, monsieur le chevalier, promènent sur les grands chemins de la France ou de l'Auvergne des animaux dont l'instinct, corroboré par une éducation superficielle, leur a obtenu plutôt que mérité la qualification intempestive etcharlatanesque d'animaux savants. Depuis le lièvre qui bat la caisse, jusqu'au chien 3Iunito, le Wellington du genre, tout un chacun et plusieurs autres s'est vu abusé de ses deux sous par ces prétendus phénomènes dont l'étonnement puéril et insubordonné n'a jamais porté aucun fruit. Animé
d'une réaction sincère contre un excès dont l'abus tend à superposer la bete au prince de la nature et de la société, je viens, pour la première fois depuis plusieurs siècles, présenter au public impartial de cette commune et à ses autorités compétentes, quoi, monsieur le chevalier ? Un lièvre ? un rat? un chien ? une souris blanche? un canari qui tire de l'eau? une puce attelée, sauf votre respect, à une pièce de huit? Non, messieurs, mais le roi de la création, perfectionné par l'étude : un homme savant! On va me dire que les plus savants ne sont pas toujours ceux qui se vantent de l'être; qu'on peut savoir l'histoire du passé sans connaître le présent, et le présent sans prévoir l'avenir; on m'objectera peut-être l'aventure du premier astrologue de l'Observatoire de Paris qui connaissait la marche de toutes les étoiles fixes et ne connaissait pas les promenades de sa femme ! Rien de pareil ici, messieurs et dames ! Le beau Dunois, frère de la célèbre Bordelaise, conseiller privé de son excellence le tzar du Paraguay, avantageusement connu dans toutes les cours de l'Europe, dont il fait, à ses moments perdus^ le plus bel ornement, embrasse d'un seul coup d'œil le passé, le présent, l'avenir et tous les temps intermédiaires que vous pourriez avoir la curiosité de connaître! Histoire, géographie, politique, mécanique, musique, journalisme, dentifrice, pathétique et daguerréotype; rien ne lui est étranger, excepté l'Angleterre, qui sera toujours séparée par un abîme de tous les cœurs vraiment français! ! ! zinggg ! »
Aux derniers mots de la péroraison, les bandits de l'orchestre s'étaient jetés sur leurs instruments, et ils accompagnèrent d'un tutti formidable le cri final de l'orateur. Le brigadier, frappé d'une commotion su-
bite, rapprocha ses pieds en équerre et prit la position du soldat sans armes. Mais M. Jeffs savait déjà que l'impassibilité est la plus belle parure d'un homme en place. Il haussa les épaules et demanda d'un ton dédaigneux qu'on lui fît voir le beau Dunois.
Une espèce de nain effronté que vous auriez pris pour un enfant, n'était le duvet noir de ses moustaches, se détacha du groupe principal et vint en ricanant se camper devant M. le maire. Aussitôt Jean Béloignon le désigna par un geste emphatique et s'écria:
« Admirez, messieurs et dames, sa noble assurance. Il est né à plus de dix mille lieues d'ici; c'est un Albinos d'Albe même ! Un Albinos brun aux yeux noirs, variété aussi rare dans son pays, qu'un Albinos blanc aux yeux rouges, pourrait l'être dans le nôtre ! Dunois, honneur du dix-neuvième siècle, prenez la main de M. le chevalier et dites-lui tout ce que sa curiosité le porte à vouloir connaître !
— C'est bon ! dit M. Jeffs en retirant sa main ; je ne suis pas curieux. »
IMais déjà l'affreux petit homme avait pris un visage satanique. il montrait le blanc de ses yeux et récitait sa leçon d'une voix monotone et uniformément aiguë.
« Je vois un homme riche, heureux et comblé de tous les biens de la terre. Un malheur le menace.
— Hein ? cria Jeffs.
— Vous l'avez interrompu, monsieur le chevalier; qui sait maintenant s'il retrouvera le fil? Dunois, mon cher ami, recommencez, c'est moi qui vous en prie! »
Dunois se secoua comme un chien mouillé et peigna ses cheveux noirs de sa petite main sale. Après quelques minutes d'hésitation, il tourna de l'œil sur nouveaux frais et reprit :
« .... Riche, heureux et comblé de tous les Liens de la terre. Son bonheur date de quatre ans aujourd'hui même. Il a vu , il a plu , il est aimé. Je le vois à Paris, dans une belle église. Oh ! la belle église ! Et la belle demoiselle, couronnée de véritables fleurs d'oranger! Les voici dans une salle à manger, au-dessus d'un jardin : les deux familles — non! une seule. Ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs.... Ils sont en voiture au milieu d'un bois.... tout le monde les salue. Ils arrivent dans une chaumière — quel changement! C'est un château, le plus magnifique château de toute la France! Des ennemis les entourent, ils sont vainqueurs. Ils ont gagné un procès, deux procès, ils gagneront tous les procès qu'on veut leur faire. Le roi les connaît bien. Au moment où je parle, le roi dit au général Sabotier : Jeffs sera l'honneur de mon règne et le bienfaiteur de mes sujets.
— Comment! interrompit Jeffs ; le roi a daigné....
— Chut! Si vous lui coupez la parole, il ne dira plus rien. Continue, mon bon Dunois , on t'écoute.»
Danois s'agita un instant sans rien dire et poursuivit ;
« Le roi, les électeurs, le préfet, les députés, le conseil municipal , tout le monde est pour lui. Mais c'est un grand malin ! Ne le dites à personne. Il se moque d'eux tous. Il est plus fort; ah! qu'il est fort! C'est le malin des malins. Et pourtant il ne voit pas qu'un danger le menace!
— Mais quel danger, mordieu? s'écria M. Jeffs en secouant Dunois. Parleras-tu, petit sorcier de tous les diables ? »
L'horrible enfant se laissa tomber sur le sol et agita ses bras et ses jambes en poussant des cris inarticulés.
Jeffs ouvrit de gros veux. Les musiciens farouclies s'étaient levés comme un seul homme et faisaient cercle autour du sujet. Le gendarme, visiblement ému, se grattait la nuque. M. Béloignon intervint et dit au maire :
« Monsieur le chevalier, vous m'avez détraqué mon jeune homme ; je n'en tirerai plus une parole aujourd'hui.
— Mais qu'il me dise seulement
— Il ne vous dira rien avant vingt-quatre heures. C'est une journée perdue pour nous.
— Et si je payais la journée ?
— Ni pour or, ni pour argent, monsieur le chevalier! Mais donnez-vous la peine de repasser demain à la même heure. Nous le ferons interroger par une femme (c'est toujours ce qui réussit le mieux), et vous saurez la chose qui vous intrigue. En attendant, voici notre prospectus illustré ; daignez en faire part à vos amis et connaissances! »
Jeffs prit un papier imprimé dans la forme et le style des canards et enrichi de deux gravures grossières. Il mil la main à la poche, comme pour chercher sa bourse; M. Béloignon le retint :
« On ne paye que si l'on est content, dit-il, et nous sommes gens de revue. »
Avant de se retirer, le maire de Frauenbourg s'approcha de 31. Dunois, qui continuait à se rouler par terre. Le jeune albinos brun profita de l'occasion pour lui allonger impunément une demi-douzaine de coups de pied dans les os des jambes.
On devine que M. Jeffs était trop préoccupé pour taire une semblable aventure. Les merveilles de la maison carrée et la lucidité du beau Dunois furent le
thème de sa conversation durant tout le déjeuner. Madelon, qui avait dressé l'oreille aux premiers mots, voulut voir l'annonce illustrée de ce nouveau spectacle : on ût courir le crt^an^ autour de la table. Des deuv images gravées sur bois à coup de couteau, l'une représentait une sorte de collégien assez laid; l'autre, mise en pendant, ne ressemblait à rien, si ce n'est peutêtre à certaine peinture de Chassériau, que M. Champion avait achetée rue Louis -le-Grand. Mais l'imitation était si lointaine et si grossière qu'il fallait un regard bien exercé ou un intérêt bien personnel pour y démêler quelques traits.
iMadelon parut s'amuser beaucoup du texte et des images. Elle lut à haute voix l'éloge du jeune savant, qui se chargeait, entre autres choses, de désigner la personne la ])lus amoureuse de Frauenbourg. Elle se fit donner mille détails sur la construction de la baraque, sur le nombre de ses habitants, sur la physionomie de ces farouches musiciens qui, d'après M. Jeffs, étaient assez nombreux pour se défendre contre deux brigades de gendarmerie. C'était un spectacle à voir, certainement, et Madelon annonça qu'elle irait le lendemain avec son mari et toute sa cour, rendre visite au beau Dunois.
Ce projet ne changea rien au programme de la journée : jeux et divertissements dans le parc de Krottenweyer jusqu'à six heures du soir, dîner à la sous-préfecture avec M. de Trébizonde et tous les personnages marquants; retour de Mme Jeffs au château pour changer de toilette, tandis que M. Bonnevelle et ses hutes fumeraient le cigare de rigueur ; enfin à dix heures précises, ouverture du bal de société. Madelon avait supprimé, de son autorité privée, la danse de jour. Elle
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échappait ainsi à Talternative également ridicule d'étaler ses diamants en plein midi ou de figurer en robe montante dans un quadrille officiel.
Tout cela était décidé depuis au moins une semaine; tout resta convenu ; et pourquoi donc aurait-on dérangé l'harmonie d'une fête si complète? Si Mme Jeffs, après le déjeuner, s'entretint quelques minutes avec sa femme de chambre ; si Frédégonde s'alla promener toute seule à la foire ; si elle entra dans quelques baraques, si elle avait les yeux un peu rouges à son retour, l'illustre compagnie ne daigna point demander pourquoi. Si le choix d'une toilette fit un désordre épouvantable dans l'appartement de Madelon , si M. Jeffs, qui s'y fourvoya par hasard, vit autant de malles ouvertes et fermées qu'à la veille d'un grand voyage, ce ne fut pas un sujet d'étonnement; il avait assisté cent fois à ce branle-bas de guerre qui précède toujours un bal. Si le cocher, qu'on avait amené de Paris, employa son dimanche à cirer les harnais et à laver toutes les voitures, sansexcepterla chaise de poste, ce fut une preuve de zèle admirable peut-être, mais qui n'avait rien de choquant. Si tous les domestiques du Krottenweyer, sauf Frédégonde qui avait eu son congé dans la journée, obtinrent la permission de sortir à six heures du soir, c'est sans doute parce que les maîtres dînaient en ville; et d'ailleurs l'usage deFrauenbourg autorisait une telle licence. Enfin, si une clef, oubliée par mégarde sur je ne sais quelle armoire de l'office, permit au patriarche Jeffs de s'enivrer à mort avant la chute du jour, la dame du château ne put s'en prendre qu'à elle-même, et elle en fit très-noblement son petit mea culpa.
On folâtra jusqu'à la nuit, sous les yeux d'un popu-
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laire immense ; on fit une promenade en bateau , et Madelon gouverna comme un ange ; on tira le pistolet, et Madelon, qui ne tremblait jamais, fit mouche presque à tout coup.
Le dîner de la sous-préfecture fut extraordinairement gai. Il y avait en tout six convives du sexe laid, qui tous auraient pu se tutoyer sans manquer aux convenances, car ils étaient alliés par les bonnes grâces de Madelon. Elle les anima par des coquetteries adorables, et tint dans sa main blanche le sceptre de la conversation. De par son caprice souverain, on ne but que du vin de Champagne frappé, depuis le potage jusqu'au dessert. Ce régime éleva les esprits les plus lourds au diapason de la plus haute folie ; M. Jeffs planait sur tous les autres, car il buvait sec dans les grandes occasions.
Le café pris , Madelon emprunta à son mari la clef de la caisse oià reposaient ses diamants avec beaucoup d'autres trésors. Au moment de quitter la compagnie qu'elle devait retrouver là dans une heure, elle manifesta un de ces caprices que les maris eux-mêmes pardonnent, lorsqu'ils aiment bien.
f( Avant de nous dire adieu, dit-elle, embrassonsnous comme si nous ne devions jamais nous revoir. »
Personne ne se fit prier. M. Jeffs, par je ne sais quel mouvement instinctif, lui proposa de l'accompagner au château ; elle lui enjoignit de s'asseoir et d'attendre.
Plus légère qu'une hirondelle en septembre , elle prit son vol. Elle ne permit à personne de la reconduire à sa voiture, pas même au sous-préfet, qui réclamait le privilège de tous les maîtres de maison. Sur le seuil du salon, elle s'arrêta, fit une belle révérence bien arrondie et envova du bout des doists un baiser
circulaire, le dernier. Chacun en prit sa part. Elle luisait encore pour tout le monde; mais c'était le soleil couchant.
On l'attendit patiemment une heure; puis on lui donna, sans trop murmurer, vingt minutes de grâce ; puis M. Jeffs trouva qu'elle mettait trop de temps à sa toilette; puis M. de Trébizonde lui-même observa poliment qu'on serait aussi bien pour l'attendre dans la salle du bal. La fête était annoncée pour dix heures, et l'excellent marquis répétait de temps à autre que l'exactitude est la politesse des grands.
Le cortège masculin se décida enfin à quitter la souspréfecture, persuadé qu'il arrêterait à mi-chemin le carrosse de Mme Jeffs. Mais ces messieurs arrivèrent au champ de foire sans avoir rencontré personne. Les deux baraques de planches mal rabotées brillaient de mille feux, mais le peuple se trémoussait dans la première, tandis que la bourgeoisie et la société se morfondaient dans la seconde.
« Vous verrez, dit M. Jeffs, qu'elle sera venue de son coté, de peur de nous mettre en retard! Elle nous attendait ici, lorsque nous l'attendions là-bas. »
Mais les commissaires du bal lui attestèrent dès l'entrée, que personne n'avait encore aperçu Mme Jeffs.
il maugréa quelque peu, laissa ses amis entrer sans lui, et prit les rues qui menaient à la route du Krottenweyer, pour gronder sa femm.e au passage et lui dire qu'elle abusait. Enfin , après avoir marché tout doucement un petit quart d'heure, il apprit d'un sergent de ville que la voiture de JMme Jeffs avait passé depuis assez longtemps. Par où diable avait elle pris? Ces cochers parisiens n'en font jamais qu'à leur tête !
Il revint au galop de ses deux jambes, et entra tout
suant dans la salle du bal. Un murmure de satisfaction (et sans doute aussi d'impatience) accueillit son entrée. Onze heures avaient sonné depuis assez longtemps, et l'on attendait que 31. le maire daignât enfin donner le signal et l'exemple.
Les deux premières figures qu'il reconnut furent ■M. de Trébizonde et son secrétaire général. Il les salua de loin par un geste interrogatif qui voulait dire : Où est-elle? 3Iais ces messieurs répondirent à la question par la question, contrairement à toutes les règles de la logique. Bonnevelle se joignit à eux, fort animé par les observations de la foule et le mécontentement qui grondait à ses oreilles. 11 est certain que les Honnoré et les Guernay commençaient à faire émeute. Ils avaient organisé de longue main un quadrille complet et brillant, composé des plus honnêtes gens de la ville, et de quelques jolies femmes. Leur plan, tracé par Mme Honnoré, était de faire bande à part, d'affronter la comparaison, de diviser le bal en deux camps et de soutenir la lutte. Le baron s'était laissé enrôler sans résistance, mais, depuis une demi-heure, il avait disparu, soit qu'il fût las d'attendre, comme beaucoup d'autres, soit parce qu'un commissaire du bal, un mécontent sans nul doute, l'avait attiré vers le buffet. Toujours est-il qu'on le cherchait en vain au buffet et dans la salle ; peut-être avait-il trouvé plus agréable de fumer un cigare au grand air.
L'orchestre accordait ses instruments avec une patience digne d'éloges. M. Jeffs courait du préfet au souspréfet, et de M. Champion au prince d'Armagne, quoique le prince eût opté publiquement pour le quadrille de l'opposition. Ce pauvre maire était vraiment à plaindre; il ne savait à quel parti s'arrêter. Ouvrir le
bal sans sa femme? C'était monstrueux et même impossible, car Madelon s'était engagée avec M. le préfet. Retarder plus longtemps le signal de la danse? c'était exposer la ville de Frauenbourg à la fureur des révolutions.
Il s'en fut au chef d'orchestre, pour le prier d'attendre encore; mais la foule se méprit sur ses intentions et poussa un ah ! formidable. A ce bruit, il perdit la tramontane et dit je ne sais quoi, mais probablement le contraire de ce qu'il voulait. La musique éclata sur sa tête comme un tonnerre; il s'enfuit en gesticulant, accrocha le préfet au passage, se laissa arrêter à son tour par le sous-préfet et se tint debout comme un homme ivre, au milieu de la confusion universelle.
Le bal était ouvert, en ce sens que l'orchestre allait son train et abordait bravement la troisième figure ; mais personne ne dansait. Le quadrille officiel se trouvait désorganisé par l'éclipsé de Mme Jeffs; le quadrille de l'opposition ne l'était pas moins par l'absence inexplicable de M. de Guernay. Quelques couples d'étrangers ou de jeunes Frauenbourgeois plus intrépides que les autres, s'étaient mis en mouvement dès les premières mesures, mais ils perdirent contenance en se voyant si peu; les plus hardis s'arrêtèrent sur une jambe, revinrent à leurs places et attendirent les événements.
M. Jeffs disparut enfin et tous les grands personnages le suivirent. On crut que les Guernay restaient en possession du champ de bataille; mais, après s'être consultés en tumulte, ils levèrent le camp avec leurs amis fidèles, Charles Kiss, le docteur, le prince d'Armagne et dix autres. Plus de vingt curieux se répandirent dans la ville, espérant apprendre bientôt par
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quelque bruit de rue ce qui passait. Les étrangers et les indifférents se mirent enfin à !a danse, mais ce fut un bal avorté. On n'aurait pas compté quarante personnes dans la salle à une beure du matin. Les récits les plus contradictoires circulèrent jusqu'à la lin dans cette foule réduite et découragée. On disait que les chevaux de Mme Jeffs s'étaient emportés, que le feu avait pris au Krottenweyer, que le vieux Jeffs était mort d'apoplexie, que la femme du maire plaidait en séparation .
Ce papotage dura toute la nuit dans les maisons bourgeoises de la ville ; il se continua même le lendemain et tous les jours suivants. Mille affirmations couraient, tombaient, se relevaient, se croisaient avec un nombre égal de démentis formels. Plusieurs personnes dignes de foi jurèrent avoir vu Mme Jeffs au bras de son mari, le lendemain même du bal. M. de Guernay passa pour mort; on prétendit qu'il s'était suicidé, qu'il s'était battu en duel, qu'il s'était enfui ; que le prince d'Armagne, son ancien ami , courait à sa poursuite; on assura non moins formellement qu'il n'avait pas quitté le moulin, et que tout un chacun pouvait le voir en personne au milieu de ses fariniers.
Les coups de théâtre ne se rencontrent guère qu'au théâtre. Dans la vie réelle, et surtout dans la vie de province, on ne voit que des apparences, on n'entend que des rumeurs; il faut beaucoup de temps, de travail et de perspicacité pour mettre la main sur un fait.
Toutefois, il paraît démontré que les habitants et les hôtes du moulin rentrèrent chez eux en grand désordre, que M. Honnoré revint en ville au milieu de la nuit avec ses fds; que l'on vit courir des lumières sur les deux rives de la Frau ; que les eaux du bief
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furent abaissées, que le lit de la rivière fut sondé; qu'une dizaine de serviteurs fidèles errèrent jusqu'au matin dans les bois du voisinage. On sut positivement que, le lundi de la fête, un courrier de malle-poste avait rencontré le prince d'Armagne dans un dog-cart de M. de Guernay, courant à toute bride sur la route de Strasbourg. Le prince revint comme il était parti, après un voyage d'une semaine, mais il ne resta que peu de temps à Frauenbourg. Plusieurs invités du moulin s'éclipsèrent comme lui, l'un après l'autre; la famille demeura presque seule et fort triste, disait-on. La malignité publique, qui s'exerce partout, même à l'église, épiait tous les dimanches le visage de trois pauvres femmes pour y surprendre une expression de douleur. Mais ni Mme Ilonnoré, ni Mmes de Guernay ne laissèrent échapper le triste secret de la famille.
Tous ces pauvres gens furent héroïques de discrétion et de dignité. Ils n'allaient pas au-devant des questions, mais si quelqu'un les interrogeait, ils avaient une réponse toute prête :
« Le baron voyageait en Allemagne pour une affaire de iii plus grande importance. Il avait été obligé de partir à l'improviste, et on l'attendait d'un jour à l'autre. »
Le banquier Kolb donna quelque crédit à cette fiction invraisemblable, car il put montrer plusieurs lettres de change tirées sur M. Ilonnoré par ^I. de Guernay et datées des principales villes d'Allemagne.
Mais lorsque tous les hôtes se furent éloignés discrètement, à petit bruit, comme on sort d'une chambre de malade; lorsque les deux jeunes frères de Mme de Guernay eurent repris le chemin de l'école, il y eut de longues heures où nos pauvres amis, seuls, sans té-
moins, affranchis d'une pénible contrainte, laissaient tomber le masque et pleuraient autour du foyer désert.
L'hiver était arrivé plus tôt que de coutume. La neige étendue sur la plaine encombrait la route du moulin; rarement les intimes osaient venir après souper; Charles Kiss lui-même, le plus intrépide et le plus dévoué de tous, y regardait à deux fois depuis qu'il était tombé en souliers vernis danslaFrau. On allumait les lampes à quatre heures; le feu brûlait mal, le bois suait dans les cheminées; le vent sifflait dans les persiennes, grondait sous les toitures, criait comme un désespéré entre les branches des vieux sapins. Quelquefois, un petit rouge-gorge, effaré de faim et de froid, donnait du bec dans les fenêtres, implorant l'hospitalité.
Durant cette première quinzaine de décembre qui fut le prélude d'un hiver affreux, au milieu des bruits lugubres qui semblaient être le râle de l'année expirante, quatre âmes d'élite, brisées par un deuil immérité, se serraient les unes contre les autres et mettaient en commun la douleur et les larmes.
Il était convenu qu'on ne parlerait pas de lui; les trois femmes apportaient leur ouvrage d'aiguille , le vieillard ouvrait un livre, soit la Maison rustique, ce modeste chef-d'œuvre dont l'auteur est le dix-neuvième siècle tout entier, soit un dialogue de Platon, soit l'immortel poëme de Lucrèce. On lisait, on cousait, on tricotait en silence; puis à propos de rien, pour une aiguille échappée ou un écheveau perdu, quelqu'un laissait tomber un mot qui en amenait un autre, et bientôt, sans savoir comment, on arrivait au sujet toujours évité, toujours inévitable :
<i Où est-il? Que fait-il? Par quelle fatalité s'est-il laissé entraîner si loin de nous ? Est-ce un accident im-
prévu? Était-ce un crime préparé de longue main? Se peut-il qu'il ait oublié en un seul jour sa femme, ses enfants, sa mère et les vertus de toute sa vie? Que lui avons-nous fait? Y a-t-il de notre faute? avait-il à se plaindre de quelqu'un? Est-il donc perdu sans ressource ? Faut-il désespérer de le revoir jamais? »
Personne ne doutait plus que Mme Jeffs ne fût la cause de tout le mal. On savait enfui à Frauenbourg l'histoire détaillée de cette créature. Le sous-préfet avait parlé dans un accès de dépit. M. de Saint-Clodoald, le gentilhomme incompris, en avait raconté bien d'autres! Et la pauvre Mme Honnoré, tout en pleurant à se fondre les yeux, triomphait d'avoir si bien deviné la drôlesse.
« Ah! si l'on m'avait crue! Mais allez donc prêcher à des sourds ! »
La mère du baron, fidèle à son principe, rapportait tout aux desseins de la Providence.
« Nous étions trop heureux, disait-elle; il fallait une épreuve, et la voilà! Nous avions trop d'orgueil et trop de confiance en nous-mêmes ; le ciel a jugé bon de nous faire sentir que nous sommes des êtres faillibles. Que votre volonté s'accomplisse, ô mon Dieu ! Ce n'est pas moi, pécheresse impardonnable, qui élèverai un blasphème à l'encontre de vos rigueurs! Daignez seulement abréger nos souffrances, en considération de notre repentir et de nos larmes ! Faites tomber. Seigneur, un rayon de la lumière céleste, le rayon qui éclaira saint Paul, sur cet autre Saul égaré ! »
La jeune dame était peut-être la plus touchante des trois, car elle aimait d'un amour profond, soumis, héroïquement servile. Frappée d'un coup de foudre au iiiiheu d'un bonheur sans nuages, trahie, sacrifiée par
l'homme à qui elle s'était donnée tout entière pendant quatorze années, elle aurait eu le droit de se plaindre; et pourtant elle ne pensait pas à elle, mais à lui! Elle disait : C'est ma faute; je n'ai pas su l'attacher. Je l'aimais bien pourtant! Mais je me suis laissée aller sur la pente d'un bonheur trop doux et trop facile. Il fallait être coquette; il fallait.... que sais-je, hélas ! Peut 'être employer quelques-uns de ces artifices qui donnent du piquant à l'amour défendu. S'il revient^ et il reviendra, je veux être pour lui une Mme Jeffs honnête. Je m'entourerai d'hommages, je le rendrai jaloux, je
a S'il revient, s'écriait M. Honnoré, je le jetterai moi-même à la porte !
— Et moi, cher père, je lui tendrai les bras, et je lui demanderai pardon de n'avoir pas su me faire aimer! w
M. Honnoré, qui était le plus doux et le plus tolérant des hommes, déclara franchement, dès le premier jour, qu'il se sentait incapable de pardonner à Guernay. Apôtre d'une pliilosophie qui niait le libre arbitre, il considérait la haine et le mépris comme des erreurs de l'esprit humain ; et pourtant il haïssait, il méprisait son gendre! Hélas! Thomme parfaitement logique n'est pas de ce monde : Derosne et Cail ne l'ont pas encore fabriqué! Le capitaine se laissait entraîner par une passion plus forte que tous les raisonnements, parce qu'il était homme.
On ne se résigne pas sans peine à voir tomber ce qu'on a placé haut. Il avait vu dans M. de Guernay la perfection même; il l'avait aimé comme un fils, mieux encore, comme un disciple! Ce jeune homme vigoureux de corps et d'esprit, ouvert à tous les bons sen-
timents, à toutes les grandes idées, exempt de toutes les faiblesses du cœur, était une sorte d'idéal vivant que le pauvre capitaine avait caressé, retouché, perfectionné. Non seulement il comptait sur lui pour exécuter tous ses projets philanthropiques, mais il n'était pas éloigné de croire que le baron serait la souche d'une humanité nouvelle et meilleure, l'Abraham d'un peuple élu! Quelle chute! Essayez de vous peindre le désespoir et la fureur du grand prêtre Joad, s'il avait surpris le jeune Éliacin soupant avec iVthalie dans un cabinet particulier !
(c Xon, jamais, disait- il, je ne pourrai le revoir en face! Quoi! Lorsqu'une pauvre petite fille de seize ans se laisse entraîner par un séducteur, on raye son nom de l'état civil de la famille, on met une pierre sur sa mémoire comme si elle était morte ; on la condamne sans appel, parce qu'elle a déshonoré ses parents! Elle a pourtant l'excuse de son âge, de sa faiblesse et de son ignorance. Et vous voulez que je reçoive à merci un homme de trente-quatre ans, bien né, parfaitement doué, nourri des meilleures lectures et des plus beaux exemples, lorsqu'il lui plaît, sans raison, sans excuse, de quitter sa famille et de courir les champs avec une Madelon ! j'aimerais mieux mourir! La mort n'est rien; la honte est quelque chose. »
Quant au veuf du Krottenweyer, comme il ne s'était jamais piqué de philosophie, il enrageait simplement et naturellement, sans disputer sur les principes.
Son retour au château, dans cette fameuse nuit du bal, fut une vraie comédie. Le préfet, le sous-préfet, Durier, Champion, Saint-Clodoald lui faisaient cortège et le rassuraient à qui mieux mieux, mais il y en avait au moins deux sur cinq qui étaient plus émus et plus
tremblants que lui. Ajoutez que tout le monde était en uniforme, excepté le journaliste et le député ; or, quatre habits brodés courant dans la poussière, au beau milieu de la nuit, ne seront jamais, quoi qu'on fasse^ un spectacle mélancolique.
Autre affaire ! On trouva la maison absolument vide: pas une âme à qui parler. Toute la valetaille était à la danse; Frédégonde avait suivi sa maîtresse évidemment. Le vieux Jeffs, seul être vivant, dormait sur le plancher d'un couloir, devant la porte de sa chambre : on le retourna dans tous les sens, on le secoua comme une fiole de pharmacie, mais on ne put lui arracher un mot.
Et toutes les portes du château étaient ouvertes, à la merci du premier occupant ! Une terreur subite traversa l'esprit de M. Jeffs; il courut à sa caisse et poussa un cri de désespoir. La caisse était pillée. Madelon ne s'était pas contentée de prendre ses diamants; elle avait fait main basse sur l'or et les billets de banque et réalisé un capital de quelques centaines de mille francs. Devant cet horrible déficit, l'avare tomba en syncope ; il fallut un déluge d'eau fraîche pour le rappeler à la vie. Réveillé, il cria, beugla, se jeta dans le sein de ses amis qui ne savaient comment se débarrasser de cet enfant majuscule; il demanda sa femme à tous les échos, il lui dit des tendresses, il lui lança des injures, il l'appela voleuse, il lui cria qu'elle était une oie d'avoir oublié pour plus d'un million d'effets au porteur! Et, tout à coup, par un revirement subit, il dit que l'argent n'était rien, que le bonheur était tout, qu'il donnerait volontiers sa fortune entière pour rentrer en possession de Madeleine! Il voulut revoir la chambre oià elle s'était habillée; il baisa l'étoffe du lit et chercha
sur tous les meubles si elle n'avait pas laissé une parole d'adieu. Rien! Le temps sans doute avait manqué pour écrire. Cette découverte ranima sa colère; il voulut se mettre à la poursuite de l'ingrate, de l'infâme qui n'avait pas même eu la politesse de s'excuser. 11 descendit à la remise et tira lui-même les brancards de la calèche qui aurait dû être, ce soir-là, à la porte du bal. Lui-même, il attela deux chevaux de valeur secondaire, non sans maugréer contre l'impudente qui s'était adjugé les meilleurs. Il supplia les cinq de l'accompagner dans sa course et monta sur le siège en habit brodé, mouillé, souillé !
Comme il allait rentrer en ville, la prédiction du beau Dunois lui revint subitement à l'esprit. Il communiqua son idée à ses hôtes, et, au lieu de se lancer à l'aventure sur le premier chemin venu , on s'arrêta chez le sous-préfet et l'on manda le brigadier de gendarmerie. Le brave homme accourut avec le zèle et le dévouement qui ont toujours été les attributs de son arme.
« Brigadier! lui dit M. Jeffs, il me faut Jean Béloignon et le beau Dunois. J'espère que vous ne les avez pas perdus de vue ?
— Monsieur le maire, il n'y a pas tix minutes que che leur ai encore mis la main tessus. Seulement que che foulais les empoigner par le bras et que che les ai empoignés par la champe, fu qu'elle était en l'air plus que d'ordre et de raisson !
— Où les avez-vous mis ?
— Oh! che les ai laissés au pal, addentu qu'ils m'ont bromis de rester dranguilles.
— Il mêles faut! Arrêtez-les! Le salut de la France en dépend ! »
La gendarmerie les amena par le collet, tremblants comme la feuille. M. Jeffs les secoua de toute sa force : il voulut savoir absolument quel était ce malheur dont M. Dunois l'avait menacé le matin même; où il avait pris ses renseignements, quelles intelligences il pouvait avoir au Krottenweyer, et surtout dans quelle direction madame s'était enfuie avec sa femme de chambre ? Mais les deux pauvres diables témoignèrent un étonnement si vrai, une stupéfaction si profonde et même (il faut le dire à leur louange) un désespoir si sincère que personne ne douta de leur innocence. Seulement M. Bonnevelle cligna de l'œil, M. Champion se mordit la lèvre inférieure, et le bonhomme Durier s'enfuit au fond du jardin où il se donna une véritable indigestion de rire !
On prouva, non sans peine, à M- Jeffs que le seul parti à prendre était d'aller dormir en attendant le jour. A quoi bon se lancer aveuglément dans la carrière des aventures ? Huit routes carrossables se croisaient à Frauenbourg : en choisir une au hasard, c'était jouer gros jeu avec sept chances contraires et se donner en spectacle à tout le canton !
Les gens du Krottenweyer, avertis par le brigadier, se rassemblèrent autour de leur maître. On improvisa un cocher; le préfet, le secrétaire général et le député remontèrent en voiture avec l'époux inconsolable ; on le coucha dans son grand lit désert; on le borda avec de bonnes paroles; mais s'il parvint à fermer les yeux , c'est un point assez problématique et dont je ne me soucie guère, au demeurant.
Le lendemain matin, il y eut entre le père et le fils une de ces discussions charretières dont M. de Saint- Clodoald ne publiait point le compte-rendu. Le « chef
vénéré de la famille m fut traité d'ignoble pochard; on lui reprocha le malheur qu'il n'avait point empêché, comme s'il en eût été la cause. Il regimba comme un beau diable et répondit à son fils dans la langue pittoresque du pays :
« Eh bien ! ne vas-tu pas te mettre sur la tête pour t'étonner avec les pieds? C'est donc bien surprenant qu'une Parisienne se sauve à travers choux avec ton honneur et ton argent, gros imbécile? Est-ce qu'elles ne sont pas toutes les mêmes? Est-ce que je ne t'ai pas averti dès le premier jour? Ris au lieu de pleurer, car elle aurait pu emporter la maison et elle l'a laissée en place 1 Tout l'argent qui te reste est autant de gagné , puisque tu l'aurais jeté pour elle, lâche! si elle t'avait seulement regardé avec ses petits yeux! Voilà tantôt quatre ans que tu dépenses comme un fou, comme un malade, au point de faire dire dans le pays que tu as un flux d'or! Tu économiseras peut-être maintenant que nous serons seuls!
— Et pour qui, vieille bête que vous êtes? Est-ce pour vous, qui devez crever avant moi? Est-ce pour moi, qui ai dix fois plus qu'un homme ne peut manger dans sa vie ? Est-ce pour mes enfants? Je n'en ai pas !
— Si ce n'est pour personne, ça sera pour l'argent lui-même, qui est beau, qui est bon, qui est heureux, qui est tranquille, qui aime à rester en tas dans les grands coffres bien fermés! Mais tu ne comprends rien, tu ne crois à rien, tu parles de l'argent comme de la première chose venue; tu es un incrédule, un impie, un athée ! Yoilà ce que tu es ! »
Ces débats édifiants que j'abrège beaucoup par respect pour ma plume, ne tardèrent point à fatiguer un
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peu les hutes du Krottenweyer. Du reste, ces messieurs n'étaient pas précisément venus à Frauenbourg pour les beaux yeux de Jeffs père et fils. Le préfet se souvint que son illustre présence était hautement nécessaire à Strasbourg; JM. Champion, qui venait d'empocher sa part de la tourbière, éprouva le besoin de surveiller ses placements; Durier avait en tête une idée qui pouvait devenir une affaire; il lui tardait de la conter à Saint-Firmin. Les nobles étrangers émigrèrent à petit bruit, et bientôt les deux Jeffs restèrent face à face.
Leur solitude fut respectée par le beau monde de Frauenbourg. Le sous-préfet lui-même, après avoir donné la chasse aux bohémiens du cube prophétique, ne vint pas raconter au Krottenweyer ses courses inutiles. Personne ne se souciait d'entendre les soupirs du veuf et les o;roo;nements du vieux.
On sut bientôt qu'ils avaient licencié leur maison, sauf une servante. Les valets renvoyés racontèrent, entre autres scènes curieuses, que le père et le fils avaient failli se battre à propos de M. de Guernay. Un bruit de ville arrivé jusqu'à eux leur apprit que le baron avait disparu le soir de la fête. Us devinèrent sans difficulté, mais 'non sans fureur, que Madelon n'était pas étrangère à l'événement. Tout s'expliquait ainsi ; Mme Jeffs avait été enlevée par l'ennemi de la maison. Maintenant quel parti prendre? Le mari n'hésitait pas; il voulait courir l'Allemagne, l'Italie, le monde entier; organiser un traque européen jusqu'à ce qu'il eût rejoint et puni les deux coupables. « C'est ça! criait le père; il ne te manquait plus que de perdre la tête! Attaquer un homme plus grand et plus fort que toi ! Te faire flanquer un mauvais coup et revenir estropié
pour le reste de tes jours! nous serions bien avancés! Reste ici, ou je t'attache !
— Et me venger?
— Laisse faire le temps, imbécile ! N'as-tu pas une vengeance qui mijote là-bas? »
On supposa généralement que ces paroles étaient une allusion au procès deLichtendorf. Le syndicat, non content de massacrer les prés du moulin avec une préférence visible, avait rejeté sur M. Honnoré presque tout le poids de la dépense. Les terres comprises dans le périmètre du syndicat étaient divisées en cinq catégories et taxées au prorata de la plus value qu'elles étaient censées acquérir. On n'avait pas manqué de ranger les prairies du moulin dans la première catégorie, comme terrains insalubres au premier chef et appelés à prendre une valeur quintuple grâce aux travaux de M. Jeffs. Cette fiction, si le conseil d'État et la cour de Colmar n'y mettaient bon ordre, pouvait coûter près de cent mille francs à la famille de Guernay, outre les dépens des deux instances.
Mais la joie de voler cent mille francs à l'ennemi était-elle la seule que rêvât M. Jeffs ? Il est permis d'en douter. En tout cas, son cœur ulcéré avait besoin de quelque pansement supplémentaire, car le chevalier de la Légion d'honneur, maire de Frauenbourg, conseiller général, etc., etc., reprit en moins de deux mois l'habitude de s'enivrer ignoblement.
Sa femme lui avait fait une cave irréprochable. Un commissaire-priseur de l'hôtel Bullion s'était donné la peine d'accaparer pour le Krottenweyer tous les grands vins qui défilaient sous le marteau. Et comme chaque bouteille était illustrée du chiffre ou des armoiries de son défunt maître, M. Jeffs pouvait fort bien, sans sor-
tir de chez lui se procurer l'ivresse favorite de cinq ou six grands seigneurs. Il possédait sous verre l'intrépidité castillanne du comte Manteca, le sommeil épais de lord Moon,la troisième jeunesse de Vraki-Bey, Turc hétérodoxe, et les fureurs du vieux prince enragé, Serge Knoutieff. Mais il avait soif d'autre chose. Et de quoi? Mais, par exemple, de la bière à six liards le demi-litre que deux souillons en jupe d'indienne débitaient à la brasserie du Goujon.
Le lecteur est prié de ne pas confondre la brasserie frauenbourgeoise du Goujon avec les petites églises artistiques et littéraires où nos jeunes contemporains de Paris se réunissent pour juger ce que nous écrivons. Dans la capitale de l'esprit français, la brasserie est une institution, une académie, un aréopage de têtes mal peignées, mais pleines de sens, qui décident les yeux fermés avec une sagacité infaillible, si Mérimée est aussi crétin que Georges Sand, et dans quelle proportion la peinture de M. Ingres est plus gâteuse que la sculpture de David. Les chimistes ont observé que la bière et le tabac de caporal agissent différemment selon le degré de longitude: ainsi, la même dose qui élève un jeune portier de Paris jusqu'aux sommets du réalisme transcendant, abrutit un homme en six mois sous le méridien de Frauenbourg. M. Jeffs atteignit le but en moins de temps, car il prit un chemin de traverse.
Dans le principe, il s'asseyait seul, au fond de la salle, loin du quinquet. La Frentzele lui servait une chope et des allumettes, sans rien dire. Il essuyait le fond du verre sur le bois de la table , s'assurait d'un coup d'œil que la bière n'était pas plus trouble que de coutume, et absorbait le demi-litre tout d'une haleine. Alors seulement il allumait sa pipe, puis il
jetait trois sous sur la table, et Frentzele, à ce bruit familier, apportait vile un second verre. Ce divertissement en deux actes se répétait jusqu'à dix fois dans la soirée sans étonner personne. On ne pensait pas à Frauenbourg que dix litres de bière fussent une ration surhumaine; le petit ^sel, un jeune homme à la mode, en buvait quinze sans se forcer. D'ailleurs, le grand principe de la brasserie est : chacun pour soi. Le riche et le pauvre s'y attablent côte à côte, sans mépris et sans envie, car ils ne se regardent point. L'homme n'a que deux yeux, l'un pour sa chope, l'autre pour sa pipe : la Providence a bien arrangé tout cela.
Mais, au bout de quelques semaines, à force d'entonner la bière dans son gosier en homme qui veut éteindre ou noyer quelque chose, M. Jeffs éprouva comme une sensation de froid. Lorsqu'il s'en retournait au château, la retraite sonnée, il sentait osciller en lui des ondes pesantes et bourbeuses. L'idée lui vint alors de réchaufTer sa bière par une petite addition d'alcool. Il y mêla de l'eau-de-vie de prunes (kîcetschemvasser), et ce mariage de deux poisons fétides le rendit guilleret et communicatif.
Il adressa la parole à ses voisins, il trinqua même avec eux; il en vint à se lier intimement en deux heures avec des gens qu'il n'avait jamais vus. Que le hasard le mît en face d'un magistrat ou d'un roulier, il ne s'arrêtait point à des questions de caste; il déliait sa langue et jasait. Sa conversation n'était peutêtre pas des plus variées, mais elle ne manquait point d'intérêt. On l'écoutait bien plus volontiers que M. Jacobus minor racontant pour la mille et unième fois son procès en captation d'héritage. M. Jacobus minor était
usé jusqu'à la corde, comme son gilet de velours noir ; tous les habitués de la brasserie et les servantes ellesmêmes savaient son histoire mieux que lui; tandis que le pauvre maire apportait à la connaissance de ses administrés un beau scandale tout frappant neuf. C'était plaisir de l'entendre, soit qu'il énumérât, dans un style coloré, les perfections de celle qu'il avait perdue, soit qu'il la poursuivît de ses imprécations à la mode antique.
Cet épancbement quotidien lui devint en peu de temps aussi indispensable que la bière et l'alcool. Quelque chose lui eût manqué s'il avait dû se mettre au lit sans avoir parlé de sa femme, en bien ou en mal. Il trouvait que la brasserie fermait trop tôt et qu'on n'avait pas le temps de causer. Je crois même qu'il prit un arrêté de police, qui retardait le couvrefeu d'une demi-heure. Si, par hasard, il ne trouvait sous sa main ni un ami, ni une simple connaissance, il se faisait un auditoire de commis-voyageurs et autres oiseaux de passage, et il payait à boire à tout le monde.
Ce qui parut le plus surprenant dans sa conduite, ce ne fut ni cette rechute d'ivrognerie, ni ces stupides confidences étalées devant le premier venu, sur une table de cabaret; on s'attendait à tout en ce genre. Mais personne n'avait prévu que jamais Pierre Jeffs payerait à boire à quelqu'un.
Le fait est qu'il n'était plus avare. Ou, du moins, il ne l'était plus comme autrefois. Il avait l'air d'un homme qui s'est brouillé avec son argent. Il le promenait, il l'agitait, il le faisait sauter, il le frappait à coups de poing dans ses'poches, il le secouait avec une brutalité visible*, il le jetait sans cause légitime
sur les tables humides du Goujon. Certain soir, il donna cent sous à la Frenlzele, qui pensa mourir d'étonnement et d'épouvante. Le pourboire n'était pas encore entré dans les mœurs de Frauenbourg. Une autre fois, il offrit vingt francs au singe d'un joueur d'orgue. Une bombe éclatant au milieu de la brasserie n'aurait pas jeté les esprits dans un plus grand désarroi. La veille de ^oël, on le vit s'arrêter sur la place de l'Eglise, au milieu des boutiques improvisées où l'on vendait des gâteaux à la poussière et des jouets d'un sou. Il acheta le fonds de quatre ou cinq marchandes, et lança tout à la volée dans un groupe de cent gamins. C'était une dépense de deux ou trois louis. On en parla longtemps au Casino, et le greffier du tribunal, l'homme le plus mahn de toute la ville, prédit qu'à ce train-là Pierre Jeffs arriverait bientôt à Stephansfeld. Stephansfeld est l'hôpital des fous, situé entre Saverne et Strasbourg. Le sous-préfet ouvrit une quête au mois de janvier pour les inondés du Rhône : plusieurs fleuves avaient débordé vers le midi de la France, et les journaux enregistraient chaque matin un nouveau sinistre. La charité des Frauenbourgeois se signala, comme à l'ordinaire, par son excessive modération. A part le sous-préfet qui avait donné vingt francs pour l'exemple, tous les notables de la ville se groupèrent prudemment autour de la pièce de cent sous. Le vieux Jeffs s'inscrivit plus sagement encore pour la somme d'un franc cinquante: l'ancien mari de Madelon donna cent francs !
On aurait pu croire qu'il faisait en cela une dernière concession à ses nouvelles habitudes. Sa femme lui avait appris à jeter l'argent par les fenêtres ; peut-être se laissait il encore rouler sur la pente des prodigalités,
en vertu de la vitesse acquise. Mais l'étonnement public redoubla quand on le vit faire des folies que sa femme elle-même n'aurait pas tolérées. Il refusa, au su de tout le monde, une affaire magnifique. Un industriel de Strasbourg lui offrit vingt-cinq mille francs comptant, pour un lot de planches et de madriers, qui dormait depuis plus d'une année devant sa scierie de la Reiss. Il rejeta brutalement le marché et ne consentit pas même à discuter sur les chiffres. Le fait parut d'autant plus inexplicable, que sa scierie lui coûtait cher, et qu'elle ne lui avait rien rapporté jusque-là. C'était sa promenade; il y allait à cheval, deux ou trois fois par semaine, pour fumer une pipe et boire un verre de kirsch avec le ségare et les ouvriers.
Ses nombreux débiteurs (vous savez que la ville en était pleine) parlaient de lui comme d'un homme avec qui l'on ne sait sur quel pied danser. Tandis qu'il poursuivait sans pitié le recouvrement des créances syndicales, il renvoya deux ou trois pauvres diables qui lui apportaient de l'argent.
« Fichez-moi donc la paix, leur disait-il en griffonnant un reçu qu'il leur jetait à la face. Est-ce que j'ai besoin de vos gros sous? Gardez-les pour nourrir vos coquines de femmes et vos petits vauriens d'enfants! Hors d'ici, chiens de gueux que vous êtes! Houssl houssl »
Il joignait quelquefois le geste à la parole et chassait ses débiteurs acquittés, battus et contents.
Lorsqu'un fait de cette nature arrivait par hasard à la connaissance du vieux, il s'ensuivait presque toujours une querelle domestique. Le père s'épuisait en malédictions sur la tête du fils. Il prévoyait, lui aussi, que son héritier finirait un jour où l'autre dans une
maison de fous. Et, pour distraire son esprit de cette préoccupation sinistre, il buvait sans relâche et s'acheminait lui-même à grands pas vers l'imbécillité.
La destinée de ces deux hommes s'accomplit à la même heure.
Par une froide journée de janvier, Molsheim qui continuait les affaires de terrains, apporta cinq ou six mille francs en diverses monnaies au gouffre du Krottenweyer. Il trouva les deux Jeffs dans la cour d'honneur, au pied du grand escalier. Le vieux piétinait sur la terre glacée en grommelant contre son fils. Pierre Jeffs se contentait de hausser les épaules et s'apprêtait à monter à cheval pour sa promenade accoutumée. L'honnête juif ôta sa casquette grasse, tira de sa poche une bourse de cuir et demanda pardon delà liberté grande. Aussitôt les deux seigneurs se précipitèrent sur l'argent et se gourmèrent en famille.
« Donne-moi ça! criait le vieux. Tu le jetterais sur la route, scélérat de prodigue que tu es! C'est à moi de garder l'argent, puisque tu n'es plus bon qu'à le perdre !
— Et si je veux le perdre, moi! Est-il à vous? Qui est-ce qui l'a gagné? Mêlez-vous donc de vos affaires! Vous n'avez rien en propre, sachez-le bien, excepté votre soupe, quand elle est dans votre ventre!
— Parce que je t'ai tout donné, pas vrai? parce que j'ai fait une bêtise dans ma vie! Mais on peut la réparer, gredin! Il y a des lois contre les parricides! Les tribunaux seront pour un malheureux père de famille; ils te forceront de me rendre ce que tu m'as volé.
— C'est ce que nous verrons, vieille canaille! Et, pour commencer, voici toujours un argent que vous ne toucherez pas! Non! vous n'en aurez pas un liard !
quand je devrais le jeter aux mendiants de la route ou aux poissons de la Frau! »
Il arracha la bourse, sauta vivement en selle et se retourna en tirant la langue avec une grimace de possédé. Le vieillard se mit à sa poursuite en criant au voleur! Molsheim épouvanté courut derrière eux, et ils arrivèrent ainsi, criant, se querellant et gesticulant, jusqu'à l'entrée de Frauenbourg. Toutes les fois que Pierre Jeffs avait cent pas d'avance, il s'arrêtait pour attendre le père, pour le défier, pour faire briller à ses yeux l'or, l'argent, le cuivre et les billets dans la sale bourse entr'ouverte. Les polissons de la ville ne tardèrent point à se mettre de la partie; ils couraient sur les trottoirs avec des cris d'oiseaux effarés. Le mari de Madelon leur jeta une poignée d'argent et d'or, et ce fut une mêlée épouvantable. Le vieux se précipita sur les pillards, suivi du pauvre Molsheim tout en larmes, qui réclamait son argent ou un reçu. A ce bruit, le peuple entier sortit sur les portes, la grande rue de Frauenbourg se remplit de monde; un orage de cris s'éleva dans l'air. Jeffs, stimulé par la course, enivré par la colère, étourdi par le tapage, surexcité par la vue de ses concitoyens, prit un temps de galop, en lançant les écus comme un parrain jette des dragées. Il les lançait à droite, à gauche, dans la figure des braillards, dans les fenêtres des bourgeois, dans la devanture des boutiques! Quand la bourse fut à sec, il vida ses poches ; quand ses poches furent vides, il jeta son chapeau, sa montre, son porte-pipe, sa cravache, ses habits. Le cheval, éventré par l'éperon, courait éperdument à travers la foule hurlante; l'homme, couché sur le pommeau de la selle, répondait aux cris par des cris; les clameurs de la foule, plus confuses et plus
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tumultueuses que les vagues d'une mer en furie, sifflaient, grondaient, mugissaient autour de lui. Il se plongeait avidement dans cet océan de bruit comme pour y noyer le peu de raison qui lui restait encore. Ses yeux à demi-fermés voyaient partout des gerbes de feu, des maisons illuminées, et, au bout de la route, sous un portique éblouissant, Madelon qui lui tendait les bras. Comme il s'élançait pour l'embrasser, son cheval trébucha dans un timon de charrette, et il tomba lui-même, presque nu, mais brûlant, devant le brigadier de gendarmerie, qui l'empoigna avec les marques du plus profond respect.
On le fit transporter dans l'auberge la plus voisine. Le docteur Gross, appelé en toute hâte, le trouva pleurant, riant, criant et délirant sur tous les tons imaginables. A la même heure, un autre médecin constatait dans le faubourg que M. JefTs père était frappé de folie paralytique. Et le bonhomme Molsheim, à force de démarches, de menaces, de prières et de larmes, reconstituait le total de la somme prodiguée, moins deux sous.
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LE TRIOJIPHE DE M. HONXORÉ.
Il fallait en vérité que l'amour des richesses fût bien développé chez tous les membres de la famille Jeffs. Une armée de cousins s'abattit sur le Krottenweyer, tandis que le sous-préfet, les médecins et le président du tribunal délibéraient encore autour des deux aliénés. Lorsqu'il fut décidé qu'on les transporterait d'urgence à l'hospice de Stéphansfeld, le juge de paix n'eut que le temps de courir au château avec son greffier et quelques gendarmes pour apposer les scellés. Il y avait deux collatéraux qui se battaient dans l'écurie, deux collatérales qui partageaient le linge à l'amiable, cinq ou six parents du faubourg qui se jetaient l'argenterie à la tête, trois autres qui les couchaient en joue avec les fusils de M. le maire, et le jeune Rohr, usurier de la maison, qui s'escrimait avec un ciseau à froid sur la porte du coffre-fort.
La justice et la force armée firent comprendre à ces messieurs que le temps d'hériter n'était pas encore venu. Dn les renvoya cliez eux après les avoir tancés et fouillés à fond. On élut un gardien hors de la pa-
rente, et pour cause ; on l'appuya de quelques hommes solides, choisis dans la police municipale, car il y avait réellement péril en la demeure.
Mais toutes les précautions que l'on prit n'empêchèrent pas cette famille ardente à la curée de rôder nuit et jour autour du Krottenweyer. Elle faisait des fagots dans les massifs d'arbustes rares, histoire de tuer le temps. La faisanderie et la basse-cour se dépeuplèrent comme par miracle; les vases et les statues du jardin, les poissons maigres de l'étang, les volets de la salle de billard et six mille kilogrammes de plomb qui décoraient la toiture furent enlevés d'un coup de vent ou d'un coup de main.
Cependant une affaire se poursuivait dans les formes légales devant les juges de Frauenbourg. Tous les parents au degré successible provoquaient l'interdiction de MM. Jeffs père et fils ; ils accusaient le vieux d'imbécillité et le fils de démence. Le père voulut bien simplifier la procédure en se laissant mourir au bout de quinze jours : il s'éteignit comme une lampe de cafetière, faute d'alcool. Le fils prouva dans ses interrogatoires qu'il était non-seulement en démence, mais en fureur. Le jugement fut rendu, signifié, atïiché et publié, selon la loi. Le conseil de famille se réunit aussitôt sous la présidence du juge de paix, et comme tous les parents de la ligne paternelle et de la ligne maternelle se disputaient à coups de poing la tutelle et la curatelle, le président les mit d'accord en proposant M*" Benfeld et M. Giron, deux hommes de la probité la plus incontestable.
Les choses en étaient là quand on apprit coup sur coup trois grandes nouvelles. Le conseil d'État avait annulé la décision du conseil de préfecture et l'arrêté
qui étendait illégalement jusqu'à Frauenbourii,' le périmètre du syndicat. Le jugement du tribunal civil avait été cassé comme un verre par la cour royale de Colmar. Enfin le ministre des travaux publics, répondant à une pétition de M. Honnoré et de douze cents propriétaires, annonça que les dépenses indûment faites seraient mises à la charge de M. Jeffs; que les ingénieurs du département fixeraient, dans un bref délai, des indemnités raisonnables, et que les prairies bouleversées par un ordre arbitraire, seraient remises dans leur état primitif dès que la saison le permettrait.
M. Champion n'ignora point cette révolution; peutêtre même l'avait-il vaguement prévue. Mais comme il avait dégagé sa responsabilité en temps utile et tiré son épingle du jeu, il se tint à Paris et fit le mort. Son neveu, que nulle attache ne fixait plus à Frauenbourg, demanda et obtint un changement pour cause de poitrine. On l'envoya dans le Midi, et il fut remplacé par un homme d'un certain âge qui s'entendit sans peine avec M. Honnoré. Durier faisait répéter à Paris un vaudeville historique en trois actes : Sacripant et Montespan , ou la cour de Louis XIV à l'époque du traité d'Aix-la-Chapelle : on avait mis à sa place un vieux conseiller de préfecture, intègre et sans amour. M. de Trébizonde, avantageusement connu par ses opinions légitimistes, avait toujours été bien en cour : rien n'égalera jamais la bienveillance des gouvernements pour leurs ennemis intimes. On fit sonner très-haut les éclatants services que le marquis avait rendus à l'agriculture en desséchant les marais infects de Frauenbourg : il fut compris dans une fournée de pairs de France, et on lui
donna pour successeur un liomme moins sot et moins gourmé que lui ; ce qui n'était pas difficile.
Lorsque M. de Saint-Clodoad sévit seul, sans appui, privé de ses protecteurs naturels , en face d'un parti qu'il avait outragé comme à la tâche , il sentit que la position n'était plus tenable et songea sérieusement à vendre son journal. Les amis du moulin et les principaux actionnaires de la société agricole votèrent l'emplette du Progrès. C'était un journal tout achalandé, qui couvrait ses frais, et au delà, par l'abonnement et les annonces : à quoi bon continuer à Strasbourg cette malheureuse feuille d'Affiches qui coûtait cher, et que personne ne lisait plus? On avait besoin d'un organe local, répandu dans l'arrondissement; acheter le journal de l'ennemi, c'était faire d'une pierre deux coups. D'ailleurs , la dépense serait insignifiante ; on avait fait une belle récolte, les greniers regorgeaient, les meules de fourrage encombraient les rives de la Frau, la société, tout partage fait, possédait un fonds de réserve de plus de 500000 francs en caisse.
L'affaire se conclut. Maître Lampeigne reprit le chemin de Paris, bien décidé toutefois à ne plus élire domicile au quartier latin. Lui parti, les clients du Krottenweyer, sans chefs, sans mot d'ordre, sans drapeau, se débandèrent piteusement. Leur déroute fut lamentable; on vit bientôt une multitude de fuyards se traîner, avec leurs femmes et leurs enfants, sur la route qui conduisait au moulin.
Certes, M. Honnoré aurait eu le droit de se montrer sévère. Mais il ne tint rigueur à personne. Malgré l'avis de sa femme, qui voulait laver la tête aux vaincus avant de leur faire grâce, il proclama une amnistie générale et cordiale. A ceux qui essayaient
de bégayer une excuse, il fermait la bouche en souriant. Peut-être ce sourire était-il voilé d'une ombre de tristesse : on a beau pardonner, ce n'est pas en un jour qu'on se réconcilie avec l'injustice et la lâcheté des hommes. D'ailleurs il ne pouvait oublier si tôt les malheurs irréparables que la complicité de tout ce peuple avait attirés sur Frauenbourg. Combien faudrait-il d'années pour relever l'enseignement laïque, ramener un chemin de fer sur les bords de la Frau, élire un conseiller général capable et un maire indépendant? Le préfet, le sous-préfet, tous les honnêtes gens de la ville auraient voulu remettre le capitaine à la tête de la municipalité; ils ne le pouvaient pas. La loi exigeait que le maire fût pris dans le conseil municipal, et le conseil, reconstitué en partie sous le règne de M. Jeffs, était nul ou taré. On fit tout ce que l'on pouvait, en choisissant dans cette pitoyable assemblée un homme qui n'était qu'à moitié bête et point méchant.
Et quand on aurait pu remédier en un jour à toutes ces calamités publiques, il serait encore resté dans le cœur du pauvre capitaine une blessure impossible à guérir. La désertion de son gendre, de son meilleur ami, de celui qu'il plaçait autrefois dans sa pensée audessus de ses propres fils ; cet indigne abandon que la tristesse de trois femmes et leurs larmes mal effacées lui rappelaient cent fois par jour, empoisonnait la douceur de sa victoire et le rendait presque indifférent à sa popularité reconquise.
Peut-être y eut-il une heure, une minute rapide, fugitive, unique, où il aurait pu tendre les bras à M. de Guernay. Le 20 février était le jour anniversaire de sa naissance. Il n'y avait point pensé; depuis l'en-
lèvement du baron, il n'était plus question de fêtes dans la famille. Il se leva à cinq heures du matin , à son ordinaire, et travailla dans sa chambre jusqu'au premier coup du déjeuner.
A dix heures moins cinq, on ouvrit sa porte sans frapper, et les six enfants de M. de Guernay, en grande toilette, vinrent l'embrasser à tour de rôle. Ces innocents étalèrent à ses yeux les surprises qu'ils avaient préparées pour lui, le compliment enjolivé d'oiseaux à la plume^ la tête de Romulus ornée de hachures, la fameuse paire de pantoufles où deux petites mains ont travaillé trois mois, enfin les éternels enfantillages, toujours absurdes et toujours charmants, qui font sourire les étrangers et qui font pleurer les vrais pères. La petite Louise monta sur ses genoux et lui dit en zézayant un peu, de sa gentille voix flûtée, une fable qu'elle avait apprise à son intention. Les trois pauvres femmes qui assistaient d'un peu loin à cette fête de tendresse, vinrent embrasser le capitaine à leur tour, et, sans parler du deuil moral qui planait encore sur la famille, elles disaient par chacune de leurs caresses, par chaque intonation de leurs chères voix : k Courage ! les mauvais jours vont peut-être finir ! »
Cependant la petite Louise tournait en piétinant autour de lui (jamais, je crois, elle n'avait paru si mutine), et le tirant tantôt par la main, tantôt par le pan de sa redingote, elle lui criait àtue-lête :
« Descends , grand papa ! mais descends donc avec nous ! ))
Il lut dans les yeux de l'enfant qu'on n'avait pas épuisé la liste des surprises et qu'on lui gardait encore, qui sait? peut-être un brillant exercice à quatre mains sur le piano du salon. Il se laissa faire en souriant et
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descendit. Mais, au lieu de tourner à gauche vers le salon , la gentille espiègle ouvrit résolument la porte de la cour et entraîna le capitaine sur le perron couvert de neige en criant :
« Le voilà ! »
Je laisse aux hommes de cœur à deviner ce qu'il éprouva lorsqu'il vit le peuple de la ville, hommes, femmes, enfants, personnes de tout âge et de toute condition , plus de deux mille têtes rassemblées dans sa cour. Un même cri s'échappa de toutes les bouches , tous les bras se tendirent vers lui en même temps-, on agitait des chapeaux, des casquettes, des bonnets de fourrure, des mouchoirs blancs, des branches de sapin vert.
Et l'excellent Charles Kiss de Stambach, l'organisateur de cette modeste fêlC;, s'avança vers le capitaine avec la ferme résolution de prononcer un discours. Mais comme il n'avait point la parole facile lorsque le cœur Tétoufiait un peu, voici tout ce qu'il put dire :
(( Monsieur Honnoré , vous voyez des braves gens qui ont eu presque tous des torts envers vous. Mais on vous rend justice, on vous aime, on vous prie d'oublier le passé et d'être encore, comme vous l'avez toujours été, le père de Frauenbourg ! »
Si sa forte, franche et honnête voix faiblit un peu sur la fin de la phrase, si on le vit se cramponner un instant, lui, le plus solide des hommes, à la grille du perron; si la personne de M. Honnoré, qu'il touchait presque du doigt, lui apparut indécise et flottante comme dans un brouillard, c'est que le brave garçon pleurait de toute son âme. Et je vous jure que deux grosses larmes, coulant sur deux grosses moustaches,
ne déparaient aucunement la loyale figure de Charles Kiss.
M. Honnoré voulut répondre :
« Charles, dit-il, mon bon Charles!... mes amis!... mes chers amis!... je n'ai aucun reproche — oublions
tout C'était un malentendu Vous me trouverez
toujours le même — Je veux réparer le mal.... Ah! les hommes valent mieux qu'on ne dit, et ce n'est pas être dupe que de se dévouer pour eux! »
Ce n'était pas non plus un discours bien correct, mais il fut arrosé de vraies larmes, et la sauce valait mieux que le poisson, suivant la critique pittoresque de Mme Honnoré.
Le capitaine et Charles Kiss tombèrent dans les bras l'un de l'autre. La foule se précipita vers le perron ; tout le monde voulait embrasser le meilleur homme de Frauenbourg, ou lui serrer la main , ou toucher le pan de sa redingote bleue. Mme Honnoré, Mmes de Guernay, les enfants, les serviteurs eux-mêmes furent comme une proie offerte à la tendresse et à l'effusion du peuple. On aurait dit que les propriétaires du moulin venaient de sauver la patrie. Cependant il n'y avait rien de nouveau dans le pays, les services rendus dataient de plusieurs années , on les avait oubliés longtemps, niés souvent; on avait encensé d'autres dieux; les mêmes gens qui mêlaient à leurs vivat mille imprécations contre Jelïs n'avaient rien entendu conter d'inédit à la charge du Krottenweyer. Trois mois plus tôt, ils auraient été capables de pendre M. Honnoré devant la porte de son ennemi ; aujourd'hui ils regrettaient de ne pouvoir noyer M. Jeffs dans la rivière de M. Honnoré. La foule est agitée par des courants aveugles, comme la mer qui aujourd'hui lèche le sable de
ses rives, et demain renverse une lieue de falaises, sans plus mauvaise intention.
M. Honnoré avait l'esprit trop ferme pour s'abandonner sans réserve aux plaisirs capiteux de la popularité. Mais le plus sage des hommes est mal en garde contre cet enivrement parti d'en bas et qui monte comme une fumée jusqu'aux têtes les plus hautes. Le vieillard n'ignorait pas que le peuple en général, et le peuple alsacien en particulier, est une espèce moutonnière ; que la contagion, l'entraînement, ce coté singe du cœur humain qu'Adam Smith appelle sympathie, emporte pêle-mêle les bons et les méchants vers un but désigné par le hasard ; cependant il fut ému. Et si, du sein de cette foule compacte, i! avait vu se détacher la noble figure de son gendre, je crois qu'il eût ouvert ses bras et oublié en une minute ses douleurs les plus amères et ses plus légitimes ressentiments. Par malheur, M. de Guernay ne se montra point. Il prit soin de se rappeler, ce jour-là même, au souvenir de sa famille, mais ce fut par une traite datée de Hombourg. 11 jouait, et le chiffre écrit de sa blanche main permit de croire qu'il avait raisonnablement perdu.
Il était dans son droit, après tout, puisqu'il était riche. Les sommes assez importantes dont il avait disposé depuis sa fuite n'excédaient pas son revenu. Eût-il pris davantage, on aurait tout donné. Mieux valait manquer de pain que de voir le chef de la maison de Guernay dans une situation équivoque ou du moins précaire, derrière les jupes de Madelon. La famille ne vivait plus que par l'honneur, comme certains arbres, frappés au cœur, ne vivent que par l'écorce.
C'est pour l'honneur de la maison , pour imposer silence aux bruits injurieux qui circulaient encore dans les restes du parti Jeffs, que M. Honnoré se décida à donner une fête. Les malheureuses femmes qui pleuraient avec lui chaque jour, louèrent sa résolution. Ces trois martvres se résitj-naient à cacher leur deuil au fond de Tâme et à sourire tout un soir pour mieux prouver aux derniers ennemis du moulin qu'on n'avait pas perdu un baron de Guerna}'.
Les invitations imprimées chez Beyer étaient faites au nom de M. et Mme Honnoré, M. et IMmes de Guernay. On ne se renferma point dans le cercle étroit de la sociélé; la bourgeoisie fut conviée aussi ; elle s'était rendue digne de cette faveur par la promptitude et la sincérité de son retour. La liste générale comprenait cent cinquante familles, formant un total d'environ quatre cents personnes. Peu de gens s'excusèrent : 1 hiver avait été des plus tristes et c'était le premier bal de la saison. Toutes les voitures de lu ville furent louées à l'avance et quelques-unes pour deux voyages. On construisit même de grands traîneaux à douze places, mais le charron Lautermeyer en fut pour ses frais : le 27 février, deux jours avant le bal, le froid se détendit brusquement, la neige fondit sur les routes et les glaçons arrêtés depuis une quinzaine se remirent à circuler sur la Frau. Une pluie tiède et persistante changea du blanc au noir la physionomie des grands bois.
Mais ni M. Honnoré, ni les trois dames du moulin n'avaient le temps d'examiner le paysage. 11 fallait bouleverser la maison, déplacer les meubles encombrants, installer partout des banquettes , enrôler un orchestre à Strasbourg, car la musique des pompiers
indigènes n'était bonne qu'à éteindre le fen. Il fallait se procurer des fleurs, et, par un singulier retour des choses d'ici-bas, l'orangerie du Krottenweyer fut mise à la disposition de M. Honnoré par le tuteur et le curateur de M. Jeffs. Il fallait enfin étudier en famille la question des rafraîchissements, grosse affaire morbleu ! dans ce robuste pays d'Alsace où l'on préfère à tous les sirops glacés une bonne salade de pommes de terre!
Le 1" mars était venu ; déjà même le soleil , un vrai soleil de printemps, se couchait entre deux sommets des Vosges, et Mme Honnoré ne savait pas encore quelle robe elle aurait à son bal. La cuisinière jurait ses grands dieux qu'elle ne serait jamais prête et que les invités souperaient par cœur. Les plus robustes garçons du moulin, unis à trois ouvriers tapissiers de Strasbourg, déblayaient à grand bruit les appartements du rez-de-chaussée, tout en disant qu'on leur demandait l'impossible, et qu'ils n'auraient pas fini avant deux jours.
Cependant tout fut prêt à neuf heures précises, les bougies allumées, le buffet bien garni de liquides et de solides; et Mme Honnoré trônait déjà, majestueuse comme une reine avec sa robe de velours grenat, ses épaules encore belles et ses honnêtes vieux diamants de famille, montés à la mode d'autrefois. Le capitaine avait bon air aussi, je vous assure, avec son habit neuf, sa brochette de croix et le ruban bleu de Charles III autour du cou.
Les invités vinrent tous; ily eut une foule immense. Tous les notables de la ville et des environs, tous les principaux actionnaires de la société agricole, vingt officiers de la garnison de Strasbourg en uniforme,
une multitude de fonctionnaires en habit de ville, et beaucoup, mais beaucoup de jolies femmes mises avec un goût parfait, s'entassèrent, sans se fouler, dans trois grandes salles bien décorées. Seuls, le préfet et l'ingénieur des travaux du Rhin s'excusèrent au dernier moment : ils étaient retenus à leur poste par un devoir urgent, disaient-ils, et de sécurité publique.
Grâce au bon sens des provinciaux qui n'aiment pas à perdre une heure de plaisir, tout le monde se trouva réuni avant le premier coup d'archet, et une grosse pluie d'orage, qui vint à tomber entre dix et onze, ne mouilla que les toits. Les chevaux étaient à l'écurie; on avait remisé les voitures sous de vastes abris, les valets et les cochers banquetaient de compagnie à la cuisine; bref, chacun s'arrangeait prudemment pour vivre en joie jusqu'au petit jour.
Il y avait bien des années que Frauenbourg n'avait vu une fête si complète. J'avoue que le Krottenweyer, dans sa splendeur, faisait de plus grands frais ; mais la bonhomie et la cordialité ne s'achètent pas chez le même marchand que les truffes et les bougies. A part Mmes de Guernay qui étouffaient un soupir de temps à autre et les époux Honnoré qui maudissaient intérieurement leur gendre, tout le monde se livra sans arrière-pensée à la plus franche gaieté.
On danse un peu partout, mais on ne s'amuse au bal que chez les bonnes gens de province. Les occasions de plaisir sont si rares dans une petite ville, que chacun veut s'en donner tout son soûl. Les femmes n'ont point à ménager leurs forces pour les autres bals de la semaine. Les jeunes filles ne jouent pas la comédie; à quoi bon? Elles sont en pays de connaissance. Personne ne s'est endetté chez la modiste et la coutu-
rière; avec une robe de mousseline, un ruban et une fleur, on s'habille et l'on se coiffe dans la perfection. Les jeunes gens ne font pas les hommes sérieux ; ils ne vont pas dans les coins discuter sur la Bourse ou la politique : ils dansent à toutes jambes et ils ont joliment raison ! Croyez que les jeunes officiers qu'on avait invités à Strasbourg ne perdirent pas leur temps à parler de l'Annuaire. Mais aussi quels valseurs ! Et quels cœurs ! Comme ils s'enflammèrent en un rien de temps pour quinze petites demoiselles qu'ils ne devaient revoir de leur vie! Comme les quinze jeunes personnes furent heureuses etfières d'un tel succès! Comme elles riaient de bon cœur à l'aspect de leurs rubans froissés, de leur bouquet écrasé, de leurs volants en lambeaux, qu'elles amputaient héroïquement elles-mêmes! Que le plaisir est bon! que la jeunesse est heureuse! Que les ambitions, les jalousies, les calculs et toutes les noirceurs de la vie sont sottes en comparaison de tout cela!
Notre ami Charles Kiss ne trouva rien à concilier, mais ce qui s'appelle rien! pas un nuage, un soupçon, une apparence de querelle! Cependant on aurait pu craindre une rivalité entre les jeunes gens de la ville et les beaux danseurs de l'armée. Mais le plaisir est un ciment plus fort que tout. La jeunesse du cru se mit en quatre pour lier connaissance avec les officiers qui, d'ailleurs, ne demandaient pas mieux. Et lorsqu'on eut vidé fraternellement quelques bouteilles de vin de Champagne dans les intermèdes de la danse, il y eut quarante petits Frauenbourgeois, sinon plus, qui brûlaient d'aller cueillir tous les lauriers de l'Europe avec leurs vieux camarades d'un soir!
Vers minuit, une détonation formidable ébranla le
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moulin sur sa base. L'orchestre étonné se tut; le quadrille s'arrêta. Tous les regards se portèrent sur le maître de maison: plusieurs personnes furent persuadées que, pour annoncer plus magnifiquement l'heure du souper, il avait fait tirer- le canon dans sa cour. Le capitaine, qui avait servi dans l'artillerie, reconnut que ce bruit étrange n'était pas celui du canon; mais il cherchait en vain à se l'expliquer par une cause rassurante. Les secousses moins bruyantes, mais de plus en plus fortes, se succédaient rapidement. Il pâlit, courut à la porte du perron et étendit la main pour l'ouvrir , la porte s'ouvrit d'elle-même, et l'eau entra. C'était elle qui avait frappé.
En moins d'une minute, les deux salons et la salle à manger ne furent qu'un seul fleuve; la foule des danseurs, plongée jusqu'à mi-jambes dans une eau bourbeuse et glacée, n'eut que le temps de courir à l'escalier du premier étage. Les musiciens jetèrent leurs instruments pour se mêler à la cohue et quatre cents personnes de tout sexe et de toute condition se trouvèrent transportées par un sinistre miracle dans un couloir sans lumière et sans feu, le long de sept ou huit chambres en désordre où l'on avait accumulé tous les meubles de la maison.
Quelques femmes s'étaient évanouies ; quelques vieillards avaient glissé dans leur fuite. Les officiers de Strasbourg et les jeunes gens de la ville montrèrent à cette occasion qu'ils n'avaient pas seulement des jambes. Ils se servirent de leurs bras. Charles Kiss emporta la vieille Mme de Guernay, à demi morte.
On se compta dans une horrible confusion. Les familles étaient dispersées; les cris d'appel se croisaient avec les cris d'épouvante et de douleur; et la nuit,
une nuit noire, épaisse, lugubre, centuplait Thorreur du tableau.
Cependant la Reiss et la Frau, conviées à cette fêle par la prévoyance de M. Jeffs dansaient et tourbillonnaient au rez-de-chaussée, sous les feux des lustres et des candélabres. Et Ton entendait retentir, contre les murs de la vieille maison, les coups sourds et patients d'un marteau invisible, dont le manche était à Stephansfeld, dans la main d'un fou.
Pour la première fois depuis la fondation de la ville, la Reiss et la Frau débordaient en même temps. Refoulées par une crue subite des eaux du Rhin, les deux rivières s'étaient d'abord étendues comme un grand lac sur les tourbières de Lichtendorf; puis le lac, poussé en avant par la fonte des neiges, descendit sur Frauenbourg. Il prit en passant les madriers et les planches que M. Jeffs dans sa sagesse n'avait voulu vendre à aucun prix; il ramassa la scierie elle-même avec le ségar, ses ouvriers et son petit tonneau de kirsch. Il jeta cette masse contre le pont de la Reiss, et l'énorme tablier de sapin, arraché de ses pilotis, suivit le courant. Les deux ponts de la Frau, poussés par une force irrésistible, partirent en avant, et cette catapulte de débris vint battre en brèche le moulin.
Voilà ce que M. Honnoré devina, plutôt qu'il ne le comprit, dans la première confusion de ce désastre. Il avait l'air d'un homme brisé. Sa fille se laissait aller dans un coin, comme un corps inerte. Sa femme courait partout en répétant des mots sans suite: on crut un instant, mais à tort, qu'elle allait perdre la raison. L'amour maternel la sauva. Elle attendit à peine que Charles Kiss eût allumé quelques bougies pour envahir les deux chambres de ses petits-enfants. Ce fut elle qui
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les éveilla sans les effrayer, et les vêtit l'un après l'antre; personne ne pouvait dire où les domestiques s'étaient enfuis. Cette pauvre femme décolletée, jouant le rôle d'une bonne avec des diamants sur la tête, aurait attendri des ours ou des Jeffs.
L'aspect de la foule entassée au premier étage, n'était ni moins bizarre ni moins touchant. Figurez-vous deux cents femmes (les hommes ne comptent pas), mais deux cents femmes de tout âge, en costume de bal, mouillées jusqu'aux genoux, et persuadées que leur dernière heure était sonnée.
On pleurait, on criait, on s'embrassait et surtout l'on toussait à faire peine. Un commandant du 26* de ligne, homme de grand cœur, et jeune, et amoureux de sa femme, ce qui n'a jamais rien gâté, se lança comme un fou à la recherche d'un manteau d'hermine. Il parcourut le rez-de-chaussée à la nage, au risque d'y rester, car l'eau frisait déjà le chambranle des portes. Son imprudence ne servit à rien: les sorties de bal, les manteaux, les pelisses de fourrure, les paletots et les chapeaux des hommes s'agitaient en tas, ou plutôt en pâte, dans un coin. Pas un fil n'était resté sec dans tout le vestiaire. Il revint avec un violon, un shako et la fièvre !
Faute de mieux, le public partageait, disputait, déchirait les couvertures des chambres à coucher. Tous les vêtements qu'on trouva dans les armoires furent mis au pillage. Les robes de Mme Honnoré et de Mmes de Guernay servirent à envelopper les pieds des danseuses ; tous les souliers de satin blanc étaient mouillés comme des éponges, et l'on se réchauffe comme on peut! Partout où l'on trouva soit un poêle, soit une cheminée, on fit du feu coûte que coûte. Plus
d'un meuble y passa, et même un joli secrétaire florentin dans le bureau de M. de Guernay. C'était la campagne de Moscou, sur une petite échelle. De quart d'heure en quart d'heure, quelqu'un ouvrait une fenêtre pour chercher du secours à l'horizon ; mais on n'apercevait que la pluie tombante et la Frau, large de deux cents mètres en réalité, plus infinie que tous les océans, en apparence.
Les madriers de M. Jeffs et les ponts arrachés de leurs piles battaient les murs sans relâche; on entendait de temps à autre le bruit lugubre d'un écroulement nouveau. Le flot montait, montait toujours; on pouvait déjà prévoir l'instant où il n'y aurait plus de sécurité que sur les toits, et encore!
Il fallut donc pourvoir au sauvetage de quatre cents personnes. On avait peu d'espoir d'être secourus. Les domestiques et les cochers, surpris comme leurs maîtres, avaient dû se disperser dans la campagne: en supposant que l'un d'eux voulût porter la nouvelle à Frauenbourg, comment croire qu'il pourrait traverser cette épouvantable rivière? Et du reste, à quoi bon ? Il n'y avait pas un bateau dans toute la ville. Comme la Frau n'était guère navigable au-dessus du moulin, M. de Guernay seul possédait quelques embarcations de pêche, fort délaissées depuis son départ et en mauvais état probablement.
Charles Kiss se rappela qu'il y en avait au moins deux bonnes. Il les avait vues de ses yeux, sous un hangar, au bout du jardin, la dernière fois qu'il était venu pêcher dans la Frau en compagnie de sa mère. Mais comment les atteindre? A la nage? L'eau n'était pas seulement froide et rapide ; elle charriait des glaçons et des pièces de bois : remonter jusqu'au bout du
jardin, c'était courir mille dangers. Il s'y résolut pourtant, et Mme Kiss ne fit rien pour le retenir. « Va, lui dit-elle en le bénissant, et que Dieu te protège! » Il embrassa la digne femme, fit un signe de croix, sans fausse honte (il n'était pas de la religion de M. Honnoré), et il ôta son habit noir et son gilet de piqué blanc. Deux officiers, puis quatre, puis douze, offrirent de tenter l'aventure avec lui. Il n'accepta qu'un seul compagnon, disant qu'on serait assez de deux pour ramener les bateaux s'ils étaient encore à leur place.
On les attendit une demi-heure, dans une anxiété farouche. Les fenêtres étaient encombrées de spectateurs avides, haletants, l'oreille tendue, l'œil aiguisé ; maison n'entendait d'autre bruit que les grondements de la tempête; on ne voyait que des ombres informes, courant sur cette eau noire qui montait toujours. Plusieurs foison cria qu'ils arrivaient; on distingua leur bateau; on les appela par leurs noms : fausse joie! Ce n'était qu'une meule de fourrage à demi écroulée, ou une charrette vide, suivie d'un cheval mort.
Chacun pensait àsoi ; la fièvre du danger est égoïste. A peine remarqua-t-on un drame obscur qui s'agitait sur un large divan, dans le cabinet du baron. La vieille Mmede Guernay, déjà fort ébranlée par une série d'émotions pénibles, avait mal soutenu le dernier coup. Le docteur Gross avoua, les larmes aux yeux, qu'il ne pouvait rien contre la congestion cérébrale qui avait paralysé son corps à moitié. Et, si la foule réunie au premier étage du moulin avait eu des yeux pour le malheur d'autrui. Dieu sait ce qu'elle aurait éprouvé devant cette figure horriblement convulsée sur la gauche, tandis que le côté droit présentait déjà la sérénité
impassible de la morl. Les fils aînés du baron pleuraient avec leur mère et leurs grands parents autour de ce demi-cadavre; les autres et surtout les deux petites filles pensaient que cela ne serait rien et couraient dans les jambes des invités; tout est récréation aux bambins de cet âge.
Enfin, vers deux heures et demie, une clameur générale annonça l'arrivée des sauveurs. C'était bien Charles Kiss et son brave compagnon, le sous-lieutenant Cauvin qui attachaient leur barque à l'appui d'une fenêtre 1 La Frau, toujours croissante, s'était élevée jusque-là. On entoura lesdeux intrépides; pendant cinq minutes et plus, ils furent en proie aux embrassements de la foule. Ils racontèrent, au milieu du bruit, qu'après une demi-heure d'efforts ils avaient atteint le hangar submergé jusqu'à un mètre de la toiture. Les bateaux, dont aucun n'était amarré, avaient suivi le courant. Un seul était resté, pris par hasard entre deux poutres. Ce n'était ni le meilleur, ni le plus neuf, mais il était large et plat, construit pour la pêche à l'épervier, et par conséquent d'une assiette solide. Les avirons manquaient, et les deux jeunes gens avaient manœuvré jusqu'au moulin avec un méchant bout de planche.
On s'empressa de fabriquer des rames et un gouvernail avec les premiers morceaux de bois qu'on trouva sous la main. Un piston de l'orchestre était quelque peu charpentier, mais personne ne put lui procurer une hache; il fallut employer les couteaux de chasse de M. deGuernay. Trois planches du parquet, taillées tant bien que mal, furent installées en guise de bancs au milieu de la barque. Comme elle faisait eau, on improvisa des écopes avec une sébile russe, un casque d'uniforme et un coffret d'ivoire sculpté.
Quand tout fut disposé pour le premier départ, deux cents personnes se présentèrent, et dans un tel désordre, avec une telle violence de peur, que M. Honnoré fut obligé d'intervenir. Il s'arracha au triste devoir qui le retenait auprès de la malade, prit possession de la fenêtre où l'on allait s'embarquer, et cria d'une voix énergique :
« Rappelez-vous que vous êtes chez moi ! Je sortirai d'ici le dernier, avec ma famille; mais jusque-là, et dans l'intérêt de tous, j'entends être obéi comme un commandant à son bord ! »
Quelques jeunes gens de la ville et tous les officiers de Strasbourg se groupèrent autour de lui pour lui prêter main-forte. Il décida, comme en conseil de guerre, qu'on embarquerait dix personnes à la fois, non compris les deux rameurs et le timonier : les femmes d'abord, les pères de famille ensuite, les jeunes gens après, et la famille de Guernay au dernier convoi. Par exception, un jeune homme de Frauenbourg serait admis au premier départ, pour courir à la ville, sonner le tocsin, réunir les pompiers elles artisans les plus résolus, et faire construire un radeau, s'il se pouvait.
On obéit. Les hommes obéissent toujours dans les moments de crise à celui qui ose vouloir.
Quelques minutes après le départ, un cri de délivrance annonça que labarque était à bon port. Mais le retour se fit longtemps attendre. C'est qu'il fallait remonter un courant féroce, qui emportait tout à la dérive. Le deuxième convoi ne partit qu'une demi-heure après le premier. Ace compte, il fallait vingt heures pour évacuer la maison , et l'eau n'était plus qu'à trente centimètres des fenêtres. Elle s'infiltrait déjà même à travers la maçonnerie des murs.
Heureusement on entendit le tocsin :1e message était arrivé à son adresse. La ville, qu'on apercevait au loin, à travers la pluie, s'éclaira de quelques lanternes ; le clairon des pompiers retentit, les lumières, les cris se rapprochèrent; on distingua le bruit de quelques chariots pesamment chargés qui apportaient des planches pour un radeau.
A ces symptômes de délivrance prochaine, l'égoïsme mollit un peu. Quelques femmes charitables enlevèrent en fraude les enfants de M. de Guernay; on savait bien que le bateau ne coulerait pas pour une aussi légère surcharge. M. Honnoré s'aperçut peut-être de ces pieux larcins ; mais si je vous disais qu'il ferma les yeux, lui jetteriez-vous la pierre ?
Vers cinqheures, la pluie s'arrêta. On voyait distinctement sur la rive opposée, à la lueur de quelques torches, les pompiers de Frauenbourg clouant à tour de bras un vaste et solide radeau. Cet instrument de sauvetage, construit en amont du moulin, profita du courant et vint aborder sous les fenêtres. Cent vingt personnes y trouvèrent place, et au deuxième voyage, il en prit cent quarante. Le bateau n'avait pas arrêté son service ; il soutenait la concurrence. Enfin, au petit jour, vers sept heures du matin, lorsqu'il y avait déjà un pied d'eau dans toutes les chambres du premier étage, M. Honnoré, sa femme , sa belle-fille, le docteur Gross et trois de leurs amis s'embarquèrent avec la malade. On pensa même à prendre les fonds de la société agricole : pauvre société !
Les cultivateurs de la ville avaient envoyé leurs charrettes au service des inondés : c'était ce qu'on possédait de mieux, car il y avait gros à parier que toutes les voitures de maîtres naviguaient depuis longtemps
vers le Rhin. M. Honnoré trouva un groupe d'enfants blottis dans la paille^ sur une voiture à trente-six portières ; c'était sa jeune famille. Chers petits êtres ! Ils tendirent leurs bras vers leurs parents avec une joie touchante. A leur vue, M. Honnoré oublia le désastre qui venait d'engloutir non-seulement sa fortune, mais la grande et glorieuse espérance de toute sa vie.
« Mes amis, dit-il, la résultante des forces de la nature a épargné ce que nous possédions de plus cher. Nous n'avons rien perdu, puisque ceux-là nous restent ! »
Un cri de mère, un cri de lionne blessée coupa sa bénédiction par le milieu,
« Et Louise! Louise, es-lu là? Louise ! Louise î »
C'était la jeune MmedeGuernay,lafemme douce, apathique et molle, qui s'éveillait à la douleur et à la vie, car c'est tout un. Louise n'était pas là. Ses frères et sa sœur ne l'avaient pas vue ; ils la croyaient restée avec les parents. Peut-être une bonne âme l'avait-elle emmenée à Frauenbourg ; comment supposer que cette enfant se fût seule égarée dans un désastre où personne n'avait péri ?
Mais déjà Charles Kiss, sur un signe de sa mère, était remontée en bateau. Louise était sa préférée dans la maison , sa petite amie par excellence. 11 aurait déniché des hirondelles sur la flèche de Strasbourg si Louise le lui avait commandé.
Il rame, et tous les cœurs le suivent. Il aborde au cabinet du baron, il prend à peine le temps d'amarrer sa barque, il saute dans l'eau froide qui lui monte audessus des genoux.
a Louise! Louise! »
Une petite voix lui répond :
« C'est toi^ mon Charles ? »
Louise était couchée au fond d'un grand fauteuil, et de ses deux menottes elle se frottait les yeux, a Malheureuse enfant! tu dormais!
— Tiens! pourquoi donc pas? Grand-père a dit que nous nous en irions les derniers; j'ai fait ma nuit, moi ! »
Il la saisit dans ses bras et court à la fenêtre. On les a vus, car il fait petit jour ; on crie ; on applaudit; on s'embrasse; on pleure de joie.
Le bateau, mal attaché, est parti à la dérive; mais qu'importe? Charles Kiss est le premier nageur de l'Alsace ; il rendrait des points aux brochets du Rhin.
« Écoute, ma Louise ! Nous allons nager ensemble jusque îà-bas, où ton grand papa nous attend. Passe tes petits bras autour de mon cou; ne crains pas de m'étouffer; serre de toutes tes forces, et ne lâche point, quoi qu'il arrive!
— N'aie pas peur, mon Charles. Je te tiendrai si bien que tu ne pourras pas te noyer î )>
Il s'élance avec elle, il nage en maître. Le courant est terrible au milieu de la rivière ; il franchit le courant. Un tourbillon se voit là-bas ; il l'évite. Le plus fort est fait. La famille se rassemble sur la rive, à I'cut droit où il veut aborder. La terre est à vingt pas, il a pied ; il ne nage plus, il marche. Mais un madrier de la scierie de M. Jeffs accourt avec la rapidité de l'éclair, le frappe au milieu du dos, entre les deux épaules, et lui brise la colonne vertébrale : il tombe et roule dans le courant avec son cher fardeau.
Ils revinrent deux ou trois fois à la surface ; tous les nageurs qui restaient sur le bord exposèrent leur vie pour les sauver; on ne trouva pas même leurs cada-
vres. Les écrevisses de la Frau pourraient seules nous dire sous quelle racine de saule elles ont dévoré les yeux innocents de la petite Louise et le cœur héroïque de Charles Kiss. Mais on recueillit au bord de l'eau le madrier de chêne , un fort madrier de quatre pouces, marqué aux initiales P. J., comme tous les bois qui se débitaient à la scierie de Pierre Jeffs.
Le même jour, 2 mars 1845, le père de Louise, l'ami de Charles Kiss, le fils de la paralytique, gagnait une jolie bataille à la Conversation de Hombourg. Il fit sauter la banque, et les bons princes russes qui le virent passer fièrement en compagnie deMadelon, sous le feu de leurs lorgnettes, s'écrièrent avec juste raison :
« Faire sauter la banque et avoir une si jolie maîtresse, c'est donc déjà trop de bonheur à la fois ! »
Une lettre de M. Honnoré, la première depuis le mois de septembre, vint troubler la joie de ce vainqueur. Le pauvre capitaine avait été recueilli avec tous les siens au logis de M. Giron. C'est de là qu'il écrivit à M. de Guernay dans un style oii le désespoir empruntait un peu trop les formes de la haine. Non content d'imputer à son gendre tous les malheurs qu'il n'avait point empêchés, il affectait de le croire uniquement préoccupé de la question financière et il lui donnait avis de ce sinistre à seule fm que M. le baron s'abstînt désormais de faire traite sur une maison insolvable. Mais la pire imprudence du vieillard fut qu'il parla de Madelon dans des termes que ni elle ni son amant ne pouvaient pardonner de leur vie. Un homme vraiment épris supporte plus volontiers cent coups de bâton sur son propre dos qu'une critique sur les brides du chapeau de sa maîtresse. Que doit-il éprouver lorsqu'on ne s'attaque pas aux rubans de la dame mais à
ses vertus? Ajoutez qu'en vivant hors des lois sociales, sous la domination illégitime d'une femme, on contracte toujours une espèce de susceptibilité maladive. L'atmosphère de blâme qu'on sent flotter autour de soi vous met en garde et vous irrite, et si l'on a conservé un peu de chevalerie au fond du cœur, on traverse la vie comme un bataillon carré, baïonnettes dehors, contre cet ennemi à cent millions de têtes qui s'appelle l'opinion publique.
Sachez enfin, pour mieux comprendre, mais non pour excuser la conduite du baron, qu'il habitait déjà depuis plusieurs mois la ville de Hombourg. L'air qu'on respire dans les tripots est imprégné d'un poison spécial qui altère peu à peu le fond de l'âme. De même que les oisifs réunis dans certaines villes gravitent instinctivement autour d'un tapis vert qui est le centre de tout, les pensées et les sentiments du joueur tournent autour de l'argent dans une étroite orbite. Tout s'explique par l'argent, tout se rapporte à l'argent; les devoirs et les droits, les plaisirs et les peines ne sont plus à ses yeux que des combinaisons chimiques dont la base estTargent.
Ceci posé, vous vous expliquerez peut-être l'étrange aberration de M. de Guernay qui répondit à la lettre du capitaine par l'insolent envoi d'une somme d'argent.
« Monsieur, écrivit-il à celui qu'il appelait autrefois cher père, je ne reconnais qu'à deux personnes le droit de me blâmer: quant à vous, je le dénie formellement. Ma mère et ma femme avaient peut-être lieu de se plaindre; elles ont eu l'indulgence ou le bon goût de se taire. Et c'est vous qui osez joindre l'insulte à tout le mal que vous nous avez fait! J'ai laissé sous votre
garde un patrimoine important, une famille heureuse et florissante. Yotre incurie a compromis la santé de ma mère, tué ma fille, dépouillé mes autres enfants, détruit une maison que la plus vulgaire prudence aurait préservée ; et c'est vous qui vous posez en accusateur! Non, monsieur; la responsabilité de ces malheurs, dont je sens aujourd'hui le contre-coup terrible, ne retombera que sur votre tête! Mais comme je n'espère pas que vous releviez, à vous seul, les ruines que vous avez faites, j'enferme sous ce pli la somme totale que j'ai touchée sur mes revenus depuis notre séparation ; c'est autant de sauvé pour les pauvres enfants qui me restent. Je me flatte que cette action, fort naturelle d'ailleurs, vous fournira une occasion de rentrer en vous-même et que vous ferez grâce de vos injures non-seulement à moi, mais à une personne honorable entre toutes et placée beaucoup trop haut dans mon estime et mon afl'ection pour que la grossièreté des méchants puisse l'atteindre.
« J'ai l'honneur, etc.
« Hubert de Guernay. »
Cette lettre, inspirée par Madelon, était d'autant plus odieuse qu'elle troubla profondément la conscience d'un homme de bien. M. Honnoré appartenait à cette classe d'hommes plus qu'honnêtes, qui craignent de faire le mal en dormant, et qui, lorsqu'ils lisent dans unjournal l'histoire d'un crime mystérieux, se demandent de bonne foi s'ils ne sont pas les coupables. Il ne voulut communiquer à personne les accusations de son gendre, mais il les relut cent fois dans l'année et il se demanda bien souvent avec angoisse s'il était innocent de tous ces malheurs: N'avait-il pas eu tort de
donner ce bal funeste? N'aurait-il pas dû se mettre en garde contre une inondation qu'il avait prévue luimême et annoncée en toutes lettres dans sa plainte au ministre des travaux publics?
Les incertitudes de sa conscience le désarmèrent visiblement, à la veille d'une bataille où tous les intérêts de sa famille étaient en jeu.
L'inondation avait détruit, non-seulement le moulin et les trois quarts de l'habitation, mais les deux machines à battre, les fermes neuves, le bétail, le matériel, les fourrages, les grains de semence et une valeur totale qui égalait ou dépassait la fortune desGuernay et des Honnoré. Cette perte de plusieurs millions était assurée contre l'incendie, mais il n'y avait pas alors et il n'y aura probablement jamais d'assurance contre l'inondation. Répartir le dommage sur les actionnaires de la société agricole eût semblé juste; mais la société n'étant pas régulièrement constituée, les directeurs demeuraient à l'état de simples débiteurs devant toutes les lois et tous les tribunaux. Au reste M. Honnoré trouvait indigne de lui de rien faire supporter à ces pauvres paysans qui lui avaient prêté leurs terres et leur argent avec une confiance aveugle. Enfin, puisqu'il faut tout dire, il aimait mieux se dépouiller de ses dernières ressources que de discréditer la grande entreprise par une liquidation de ce genre.
Quelques amis lui suggérèrent l'idée de demander un secours à l'État. D'autres firent circuler des listes de souscription dans le département et jusqu'au bout du royaume. Mais les crédits que la Chambre avait ouverts pour secours aux inondés étaient épuisés depuis un mois, et la commisération privée, qui n'a qu'un temps dans notre cher pays, s'était usée au profit du
Rhône, du Var, de l'Hérault et de la Garonne; on ne trouva plus cinquante mille francs dans les poches du peuple français pour les victimes de la Frau.
Restait une dernière ressource : intenter un procès aux millions de M. Jeffs et les rendre responsables de tout. C'est devant cette question que le pauvre capitaine demeura longtemps indécis. Sa femme n'hésitait pas, quoique bien affaiblie et brisée par le deuil de la chère petite. Elle haïssait fièrement l'auteur de tous ses maux, et si on l'avait laissée faire, elle aurait forcé la porte d'un cabanon pour venger sur le corps irresponsable du fou les crimes du coquin trop avisé.
I\P Benfeld et M. Giron étaient placés dans une situation rare. En âme et conscience, ils regardaient M. Jeffs comme la cause première et volontaire du sinistre. Ils avaient relevé, sur les livres du Krotlenweyer, le total de ces gains énormes que le moulin devait payer si cher. En dépouillant la correspondance de leur pupille, ils avaient trouvé une lettre tout k fait honnête où M. Durier suppliait son ami Jeffs de ne pas noyer les pauvres diables cfen bas.
Un document comme celui-là pouvait trancher la question, et ceux qui le tenaient entre leurs mains voulaient tout le bien possible au capitaine. Mais, d'un autre côté, Jeffs, retombé plus bas que l'enfance, était leur pupille; une obligation d'honneur les condamnait à le servir, à le défendre et surtout à garder ses secrets. Aussi fallait-il voir ce pauvre notaire Benfeld entre deux devoirs contraires! On parle de l'âne de Buridan! mais l'âne du philosophe est censé immobile entre deux tentations de même force, tandis que W Benfeld sautillait, oscillait comme le balancier d'une hor-
loge et se décidait soixante fois par minute sans pouvoir s'arrêter à aucune décision.
M. Giron, plus posé, après avoir étudié l'affaire, conseilla à M. Honnoré d'éviter le procès et d'accepter une transaction. Rien n'était plus facile assurément que de prouver la mauvaise intention de Jeffs ; mais sa folie, que l'avocat et le tribunal lui-même pouvaient faire remonter à plus d'un an, excluait toute poursuite au criminel. Et dans quels termes intenter une action civile? Pour qui et contre qui? Pour M. Honnoré et M. de Guernay contre les époux Jeffs, au moment même où Mme Jeffs et M. de Guernay vivaient publiquement ensemble hors de leurs domiciles respectifs!
Après tous les efforts qu'on avait faits pour sauver l'honneur de la maison, était-il sage de provoquer un scandale affreux et peut-être inutile? Car, enfin, M. Honnoré lui-même n'était pas sûr que la cause unique de son malheur fût dans les machinations de Jefïs. Mille accidents semblables s'étaient vus à la même époque dans des départements oii Jeffs ne possédait ni scieries ni tourbières. La nature est assez forte et quelquefois assez malfaisante pour se passer d'aide; elle ruine, elle tue, elle noie tous les ans plus de cent mille hommes de cœur sans emprunter le bras d'un coquin. Tel pouvait être l'avis du tribunal et de la cour; à telles enseignes que le capitaine, si on l'avait mis au pied du mur, n'aurait pas voulu jurer du contraire.
Le conseil de M. Giron prévalut. Et comme Jeffs devait déjà une forte indemnité aux propriétaires du moulin pour la dévastation de leurs prairies, on joignit l'incident au fond. Le tuteur et le curateur de l'interdit versèrent une somme de deux cent mille francs environ dans le gouffre creusé par M. Jeffs. Et le conseil de
famille se hâta d'y donner les mains : tous ces madrés paysans, qui connaissaient le fort et le faible de l'affaire, s'estimèrent trop heureux de libérer leur héritage à ce prix.
Dès qu'on sut à Frauenbourg et dans la banlieue que le capitaine avait réalisé plus de deux cent mille francs, il reçut beaucoup de visites. Tous les actionnaires de la compagnie, tous ceux qui avaient de son papier en portefeuille lui témoignèrent un vif intérêt. « Qu'avait-il résolu? Comment pensait-il raccommoder les choses? On n'avait aucune inquiétude; on était bien sûr de ne rien perdre; on avait sa signature, qui valait de l'or! Mais enfin on aimait mieux tenir que courir; on désirait savoir sur quoi compter — » Et le reste.
11 comprit à demi-rnot, et, sans perdre de temps à murmurer contre Tingratitude des hommes, il tint conseil avec ses amis sur ce qui lui restait à faire.
Quelques-uns des intimes de M. Ilonnoré étaient d'avis qu'il empruntât trois millions pour continuer la grande culture. Trois millions étaient, à vue de pays, le total de ce qu'on avait perdu. Or, il avait distribué depuis quatre ans de beaux dividendes; son papier était en hausse ; nul doute que six mille actions, s'il lui plaisait d'émettre une nouvelle série, ne fussent enlevées eu peu de temps.
Il hocha tristement la tête et répondit :
« C'est un expédient qui sauverait ma fortune personnelle au détriment de mes associés et de l'idée ellemême. Les premiers actionnaires qui m'ont prêté leurs terres ou leur argent éprouveraient une énorme diminution de revenu, puisqu'il faudrait prélever sur chaque récolte l'intérêt de trois millions. Supposé que nous obtenions les mêmes résultats que dans nos qua-
tre premières campagnes (etc'estce qu'on peut espérer de mieux) la répartition des profits ne sera plus la même. Le dividende baissera fatalement, et une idée très-juste, qui a fait ses preuves, tombera dans le discrédit. Mieux vaut arrêter ici l'expérience : elle est heureuse, elle est concluante, elle n'a rien à redouter de la critique. Nous avons prouvé à l'Europe que le meilleur moyen d'exploiter la terre est de la cultiver en commun. Le préjugé qui existait contre les associations agricoles est détruit. J'aime mieux liquider mon affaire après quatre ans de prospérité éclatante que de la voir végéter misérablement entre mes mains.
— Mais la liquidation vous ruine!
— L'important, mes chers amis , c'est qu'elle me ruine seul. J'ai promis à tous ces braves gens qu'ils ne perdraient pas un centime; je tiendrai ma promesse. Quant à nos intérêts, on y pourvoira plus tard. »
Sa résolution prise, il s'exécuta prestement. Les associés formaient deux catégories bien distinctes; ceux qui avaient apporté leurs terres à la masse et ceux qui avaient payé leurs actions en argent. Les premiers furent remis en possession de leurs biens, qu'ils trouvèrent fort améliorés pour la plupart. Les autres ss partagèrent l'actif en caisse, le remboursement de M. de Guernay, l'indemnité Jeffs et le prix de toutes les terres du moulin qui furent aliénées en deux mois.
Ce sacrifice s'accomplit du consentement de toute la famille. Le baron seul ne fut pas consulté ; on avait sa procuration , qui suffisait.
Le peuple de Frauenbourg admira la vertu de ces braves gens qui se dépouillaient eux-mêmes. Toutefois, je dois dire qu'on les respecta peut-être un peu
moins lorsqu'on sut qu'ils étaient complètement ruinés. La province est ainsi faite : elleades lieuresd'admiration pour la vertu, et des siècles de respect pour l'argent.
Parmi les créanciers du moulin, il s'en trouva un seul qui refusa l'argent de M. Honnoré : je n'étonnerai pas les gens de cœur en disant que cette belle action fut d'une pauvre femme. La mère de Charles Kissvint en grand deuil, et vieillie de dix ans, rapporter les soixante mille francs qu'on avait déposés chez elle. Elle ne trouva que Mme Honnoré et la jeune Mme de Guernay, assises au chevet de la malade. Les dignes créatures commencèrent par s'embrasser dans les sanglots et dans les larmes; depuis le jour fatal, elles ne s'abordaient plus autrement. Alors la mère du bon Charles tira de son cabas une liasse de papiers et les posa sur le lit delà paralytique :
a Je viens vous faire mes adieux , dit-elle à ses amies. Notre maison et notre jardin sont vendus, ma pension est payée à l'asile Sainte-Thérèse. C'est pourquoi gardez cela : vous avez des enfants, et moi — moi.... je n'en ai plus ! »
Cette obole de la veuve et les ruines du moulin, voilà tout ce qui restait à une famille autrefois si riche et si généreuse. M. Honnoré se mit à l'œuvre avec la confiance et l'intrépidité d'un jeune homme pour relever sa chère maison. Trois jours d'inondation avaient tout mis par terre, excepté les fondations du moulin proprement dit et les appartements du rez-de-chaussée. Les deux salons, la salle à manger, la salle de bain, la salle de chasse et la cuisine restaient debout. Tout cela était malpropre, ensablé, fangeux, mais il y avait du remède. Quelques pièces du mobilier pouvaient servir;
la batterie de cuisine se retrouva, mais pas un lit. Tout ce beau linge que Mme Honnoré entassait avec tant d'orgueil dans une multitude d'armoires était parti. Les livres et les papiers du capitaine avaient suivi la même route. Le capitaine sans ses livres! c'était un homme mutilé. Nos livres font partie de nous, au bout de quelques années, lorsque nous les aimons et que nous en prenons soin. J'ai vu, dans un des villages du nouveau Paris, un honnête homme de lettres au milieu d'une bibliothèque admirable. Il prenait ses livres un à un et les regardait avec nous comme jamais Brillât- Savarin n'a lorgné une poularde gorgée de truffes, comme jamais amoureux n'a souri à sa maîtresse. Et maintenant, l'homme et sa bibliothèque ne font qu'un dans mon souvenir. Si je le rencontrais hors de ses livres, il me semblerait que ce n'est plus tout lui; je suis sûr que lui-même éprouve un manque lorsqu'il sort de ce milieu pensant, et que si la rivière emportait ces vieux amis proprets, souriants, immobiles, assis l'un contre l'autre sur des rayons de bois poli, il ne leur survivrait pas une année.
M. Honnoré survécut à ses livres et à bien d'autres choses, hélas ! durant un siècle de vingt-cinq mois.
Il déblaya, couvrit et répara ce qui restait de l'habitation; il refît un moulin, le plus modeste moulin de l'Alsace, qui marchait à deux paires de meules et gagnait quelque chose comme un louis par jour. La maison vivait là-dessus. Le triste grand-père se chargea lui-même de l'éducation de ses petits-enfants. Ses fils, honnêtes et fiers, digne sang des Honnoré, s'étaient arrangés pour gagner leur vie sans rien coûter à la famille. L'aîné sortit de l'école avant le temps et sans diplôme, pour aller essayer des métaux dans une
mine de l'Oural. Son avenir était perdu, mais il avait la consolation d'envoyer tous les trimestres cent cinquante roubles argent à Frauenbourg. Le plus jeune s'engagea dans l'artillerie; il fut brigadier en six mois, maréchal des logis au bout de l'an, et, comme il était fort en mathématiques, on pouvait espérer, sans trop de présomption, qu'il atteindrait l'épaulette à la fin de son congé. En attendant, il acceptait sans se plaindre la vie modeste du sous-officier; il célébrait dans toutes ses lettres les délices de la pension à 59 centimes par jour, et soutenait, mais là, parole d'honneur! qu'il ne savait à quelles folies dépenser l'argent de son prêt.
Le capitaine conserva jusqu'au bout la sérénité de son visage, mais il dépérissait de jour en jour. Le chagrin, et surtout l'oisiveté forcée d'une vie étroite, le tuaient à petit feu. Les idées neuves et hardies qui fermentaient en lui, sans soupape de dégagement, l'étouffaient. Il n'y avait plus de journal à Frauenbourg; l'imprimeur Beyer était mort et personne n'avait voulu racheter son privilège. La décadence de la ville se trahissait déjà par mille symptômes, quoiqu'on n'eût pas encore établi le chemin de fer qui devait l'achever.
Les amis de M. Honnoré, pour le rattacher à la vie, lui conseillaient d'écrire un livre :
« C'est un crime, lui disaient-ils, de laisser tant de lumières sous le boisseau. »
Il répondait:
« Mes papiers sont perdus; autant on aime à tracer des idées neuves, autant il est pénible de rabâcher ce qu'on a déjà écrit une fois. »
Suivant le docteur Gross, il aurait fallu le retremper dans la vie active pour lui rendre un peu de ressort.
MADELON. 56b
On pensait qu'à la suite des prochaines élections municipales, il reprendrait la mairie, et que les tracas de la chose publique lui feraient du bien. Les élections eurent lieu en août 1846, dix-huit mois après l'inondation. Il fut nommé au conseil comme on Tespérait, mais tout à la queue de la liste. Le maire régnant, qui était un riche aubergiste, obtint à peu près l'unanimité des Yoix. Et lorsqu'on fit une démarche à Strasbourg en faveurdeM.Honnoré, le préfet répondit que M. Honnoré était sans doute intéressant à plus d'un titre, mais qu'on n'avait aucune raison de révoquer un maire inoffensif, dévoué au gouvernement, et appuyé du suffrage de tous ses concitoyens. C'était un argument sans réplique. Il le sentit, et n'en fut que plus malheureux.
A quelques mois de là (c'était, je pense, à la fin de décembre 1846), le respectable M. Giron, qui ne sortait plus guère de la chambre, se fit mener en voiture au domicile de son vieil ami. Il entra dans son cabinet, poussa le verrou, et lui dit en tirant un journal de sa poche :
« Votre gendre est dans la peine; je crois que le moment est venu de lui tendre les bras et d'oublier le passé. ))
Le capitaine hocha la tête, prit le journal et avala jusqu'à la lie le fait divers que voici;
« On lit dans la Gazette de Venise :
« S. Exe. le directeur général de la I. R. police, suivi d'une escorte de vingt agents, s'est transporté avant-hier à trois heures de nuit à la porte du palais Briotti, sur le Grand-Canal. Là vivait, depuis le commencement de l'hiver, une certaine Française, se faisant appeler comtesse de Frauenbourg. L'autorité savait
que plusieurs officiers de la I. R. garnison, attirés par les charmes de cette dangereuse sirène, avaient perdu chez elle, à des jeux prohibés, des sommes considérables. Il fut facile de constater que dans sa maison le tapis vert était pour ainsi dire en permanence. L'entrée de S. Exe. le directeur général frappa comme d'un coup de foudre cent joueurs et plus, appartenant aux classes élevées de la ville et de l'étranger. Les enjeux furent saisis ; on invita toutes les personnes présentes à donner leurs noms, et la prétendue comtesse, qui n'est autre qu'une célèbre aventurière de Paris, fut conduite au L R. dépôt de la police. Le lendemain, un baron de G..., français, d'une famille honorable, demanda et obtint sa mise en liberté sous caution. Mais l'ingrate, peu sensible, paraît-il, à cette preuve d'amour, s'est enfuie de la ville hier soir avec le ténor Antonio Pajaro, du théâtre L R. de la Fenice, emportant, dit-on, jusqu'au dernier swanzig de son pauvre cavalier servant. »
M. Honnoré replia le journal et le rendit sans témoigner aucune émotion.
« Cela devait finir ainsi, dit-il, je m'y attendais.
— Et maintenant que comptez-vous faire?
— Ce que j'ai fait depuis son départ. Ce malheureux est pour moi comme s'il n'existait plus.
— Mieux vaudrait qu'il fût mort avant de rencontrer cette femme; mais enfin, il est vivant, il souffre, il est peut-être aujourd'hui sans pain et sans asile.
— Voulez-vous que je retranche sur le nécessaire de la famille pour lui fournir les moyens de courir la poste derrière sa maîtresse?
— A Dieu ne plaise! Mais vous pourriez le rappeler auprès de vous, lui rendre -sa place au foyer, lui don-
ner l'occasion de vivre en honnête homme et de gagner son pain par le travail.
— Mon pauvre ami, ne me demandez pas l'impossible ! Il y a entre cet homme et moi des choses que rien ne peut réparer. Plutôt que de le voir en face et de lui serrer la main, je m'enfuirais — oui.... par delà les limites du monde. Je vous l'ai dit: il est mort pour moi!
— Mais il n'est pas mort pour les autres! Ètes-vous bien sûr que sa mère, sa femme et ses enfants se joignent à vous pour l'exiler sans retour? Votre fille l'aime encore après sa faute; je le sais; elle me l'a dit. De quel droit condamnez-vous cette innocente et douce créature à un éternel veuvage? L'autre Mme de Guernay, la malade, peut s'éteindre demain; si son dernier regard cherchait autour d'elle ce fils absent, auriez-vous bien le cœur de lui dire : Je ne veux pas qu'il rentre ici? m
Le capitaine ne discuta point ces raisons, car il les sentait bonnes. Il répondit :
« Si la famille était assez lâche pour lui pardonner, elle devrait choisir entre lui et moi !
— Assurément, dit le sage vieillard, la famille est heureuse dans son malheur de tout ce que vous avez fait pour elle. Vous lui avez suffi, depuis tantôt deux ans; mais vous ne vivrez pas toujours. Que vous veniez à manquer un triste matin (car il faut tout prévoir); que simplement la force et la santé vous trahissent! Ne regrettera- 1- on pas alors, et vous tout le premier, ce jeune homme égaré, mais loyal, énergique et pénitent, qu'une bonne parole pouvait ramener au bercail ? Et si votre sévérité le poussait dans quelque route honteuse! Le voilà seul, sans argent, sans con-
seils, démoralisé par le chagrin^ dans un pays étranger. Si "VOUS appreniez au bout d'un an qu'il a fait comme tant d'autres aventuriers de noble race et flétri le nom de ses enfants! Pensez-y bien, mon vieil ami: vous avez quatre petits fils qui n'ont pas d'autre patrimoine que le nom de Guernay. Exposer leur malheureux père à toutes les suggestions de l'isolement, de l'exil et de la faim, c'est peut-être les déshériter de l'honneur!
— J'y songerai, » dit le capitaine.
Ce soir-là, tandis que la famille était réunie autour d'un maigre souper, dans la chambre delà malade, il annonça que rien ne retenait plus son gendre à l'étranger.
Le cri de joie qui lui répondit le frappa au cœur. Il comprit que sa conscience était la seule inflexible, et que tout le monde pouvait pardonner, excepté lui. Mme Honnoré, elle-même, faisait chorus avec la majorité de la famille. Elle parlait de tirer les oreilles à son gendre ou même de lui arracher les yeux ; elle ne songeait point à lui fermer sa porte.
« Voilà qui va bien, dit le capitaine. Puisque toutle monde attend ce jeune homme avec impatience, Marguerite peut lui écrire aujourd'hui même. Son adresse est à Venise, Grand-Canal, palais Briotti. »
Marguerite ne se le ht pas dire deux fois. Personne ne doutait que le baron n'accourût au premier appel de sa femme, et l'on attendit son arrivée pour toute réponse. Le triste moulin s'éclaira d'un rayon d'espérance et de gaieté. Les enfants faisaient plus de bruit qu'à l'ordinaire ; les trois dames s'embrassaient vingt fois par jour; Mme Honnoré et sa fille travaillaient à faire la maison propre j la propreté est le luxe des pau-
vres. Mme de Guernay la mère allait un peu mieux. La vieille cuisinière, qui avait vu ce cher maître pas plus haut que cela, se préparait à immoler une oie grasse à l'occasion de son retour.
Quinze grands jours s'écoulèrent sans nouvelles. Puis Marguerite reçut une lettre qu'elle ne fit voir à personne; on remarqua seulementqu'elle avait pleuré. Elle répondit sans consulter sa mère; elle reçut une deuxième réponse, et son visage parut plus triste que jamais.
M. Honnoré ne lui adressa point de questions, mais il l'observait avec une sollicitude visible. Il crut voir au bout d'un certain temps qu'elle avait ouvert son cœur à Mme Honnoré, et que la paralytique était peutêtre aussi dans la confidence. Les enfants eux-mêmes semblaient se douter de quelque chose. Ils évitaient de faire allusion au prochain retour de leur père; leur tendresse pour M. Honnoré devenait moins expansive ; ils se cachaient de lui comme s'ils avaient eu peur. Deux ou trois fois, le pauvre capitaine, entrant à l'improviste dans la chambre de la malade, vit une conversation générale s'arrêter tout à coup.
Cet état de malaise et de défiance se prolongea plus de deux mois. M. Honnoré croyait avoir fait un sacrifice héroïque en autorisant le rappel de son gendre. Il ne savait pas lui-même s'il pourrait vivre sous le même toit avec un jeune homme qu'il n'estimait plus. Mais ce qu'il avait le moins prévu au monde, c'est que M. de Guernay mettrait à son retour une condition aussi insolente que monstrueuse.
Un soir, Mme Honnoré, pressée de questions, lui avoua ce qui se passait. Le baron avait envoyé à Marguerite une espèce d'ultimatum. 11 voulait rentrer chez
lui, mais en maître; il ne refusait pas de garder M. Honncré et de le nourrir jusqu'à sa mort, mais il exigeait que le capitaine retirât les expressions injurieuses dont il s'était servi dans une lettre datée du 2 mars 1845.
En donnant ces détails à son mari, la pauvre Mme Honnoré craignait d'exciter sa colère. Mais le capitaine ne se montra pas même étonné. 11 fit appeler Marguerite, l'embrassa sur les deux joues et lui dit :
« Je sais tout, mon enfant. Ton mari est dans son rôle, et ce n'est pas à moi qu'il appartient de le blâmer. 11 veut commander chez lui; c'est assez juste. Je suis vieux, j'ai fait mon temps; il est dans la force de l'âge, il travaillera pour vous. Quant à moi, je le dis sans fausse modestie, je ne suis plus bon à rien. Écrislui que je connais ses conditions, toutes ses conditions, et que je m'y soumets à l'avance. Il peut revenir dès demain. Mon seul regret, c'est que ta mère ne m'ait pas conté tout cela plus tôt; je n'aurais pas retardé si longtemps la réunion de la famille. »
Le même jour, il fit une visite au bon père Giron; il lui emprunta son Tacite.
«Et votre gendre! demanda le vieillard; le verronsnous bientôt ?
— Dans quelques jours, mon ami; je tiens une combinaison. »
Ce soir-là, il ne prit rien à souper, mais il causa beaucoup, avec infiniment de douceur et de sagesse. Vers les dix heures, il se mit au bain, relut le quinzième livre des Annales, et finit comme Sénèque, après avoir vécu plus irréprochable que lui.
DEUX im^ALIDES CIVILS.
Le 10 juin 1853, entre midi et une heure, Astolphe de Cambry, duc par la grâce de Dieu et la mort de son vieux père, déjeunait tristement avec le baron de Guernay dans un petit hôtel de l'extrême faubourg Saint-Germain. C'était vers la maison impériale des Invalides, rue Pichegru. Astolphe était chez lui; Hubert attiré à Paris par une affaire d'importance, était venu chercher en cet asile la côtelette de l'amitié.
Ces deux hommes , encore jeunes , puisqu'ils n'avaient quarante-cinq ans ni l'un ni l'autre, portaient beaucoup plus que leur âge. La fièvre de Paris et l'abus de toutes choses avaient desséché le bel Astolphe au point d'en faire un squelette élégant, la momie d'un gentilhomme à la mode. Sa taille était trop svelte et les os de ses jambes ballottaient dans les plis d'un pantalon à pieds. Les angles des coudes saillaient sous la robe de chambre comme des poignards cachés. Toute sa personne était plus roide qu'une poupée de bois ; les articulations ressemblaient à des charnières ankylosées par la rouille. Vous auriez dit que ce restant de prince allait se casser au premier choc.
Il y avait six mois qu'une maladie du système nerveux avait pour ainsi dire liquidé ses comptes de jeunesse en lui faisant payer en gros tous les plaisirs qu'il s'était donnés en détail. Le malheureux était resté un an entre la vie et la mort, perclus de tous ses membres, presque muet, presque sourd, presque aveugle et menacé d'une paralysie complète. Les médecins l'avaient tiré de là, comme on retire un tableau d'un incendie : il était à peu près méconnaissable. Il marchait au besoin ; ses yeux vagues et injectés pouvaient lire une demi-colonne de journal; son estomac digérait couramment un potage. Pauvre Astolphe 1 11 représentait dans toute sa mélancolie le type de ces dévastés qui furent à la mode aux environs de 1830. Les chairs de sa figure imitaient la pâleur transparente de la cire; quelques rides lézardaient son front dépouillé; la patte d'oie, mille fois plus impitoyable que la griffe du tigre, s'était imprimée sur ses tempes. Les cheveux commençaient à mêler, comme le raisin au mois d'août; ils invoquaient leau bienfaisante de Mme Chantai, comme les prés en juillet appellent la rosée. Par une heureuse exception, la bouche était restée belle : trente-deux dents, qui ne devaient rien à personne, souriaient encore quelquefois entre deux lèvres un peu molles, mais bien saines, bien fraîches et bien rouges.
Ses affaires étaient aussi délabrées que sa personne, et cela par un tour de force encore plus invraisemblable; car la nature ne lui avait donné qu'une santé, et le sort lui avait envoyé coup sur coup une demidouzaine de fortunes. Il avait tout dévoré , tout gaspillé, tout fondu, avec l'acharnement d'un homme qui se ruinerait par gageure.
11 est difficile de chiffrer à un million près le capital qu'il avait anéanti comme à la tâche. Mais on peut employer ici la méthode des architectes qui mesurent à quelques pierres du soubassement la grandeur d'un édifice qui n'est plus. Les ruines de ce patrimoine écroulé étaient des ruines romaines. L'hôtel de la rue d'Anjou, vrai palais dans un parc, allait se vendre sur une mise à prix de deux millions. La terre de Cambry en valait quatre; elle attendait aussi un acquéreur. Tout vendu, tout payé, Astolphe pensait avoir trente mille francs de rente et le petit hôtel de la rue Pichegru ; une misère décente, disait-il.
Vous voyez que du moins , dans ce naufrage de toutes choses, l'honneur du gentilhomme avait surnagé. Tout Paris, c'est à-dire un public de trois cent cinquante personnes, savait que l'actif de la liquidation débordait un peu sur le passif. Les créanciers de tout rang et MM. les usuriers eux-mêmes étaient sûrs de toucher leur argent. Astolphe avait donc le droit de marcher le front haut, et il en usait. Il se montrait plus fier dans la mauvaise fortune que dans la bonne, persuadé qu'il avait fait l'action la plus extraordinaire de notre siècle en détruisant tant de millions en bataille rangée. Il n'accusait ni les femmes, ni les cartes, ni les chevaux; il les regardait plutôt comme des alliés qui l'avaient aidé dans cette campagne. Et malheur aux bonnes âmes qui se seraient permis de le plaindre en face! Il se fâchait tout rouge au premier mot de condoléance :
«Oui, disait-il, je suis ruiné, mais je le suis parce que je l'ai voulu. J'ai mangé mon bien pour mon plaisir, et je recommencerais la vie de la même façon, si c'était à refaire! J'accorde à tous les sots le
droit de me blâmer; mais si quelqu'un se permettait de me plaindre il aurait affaire à moi! »
Tout usé qu'il était, et peut-être même parce qu'on lui donnait peu de temps à vivre, il trouva plusieurs occasions de relever sa fortune par un riche mariage. Il n'y a presque pas de saison qui n'amène à Paris quelque vieille millionnaire saurie à la fumée des manufactures de Londres ou quelque vierge de New-York, riche comme un placer et longue comme une perche à houblon. On proposa beaucoup mieux au duc de Gambry. Le Mexicain Fingado, propriétaire des mines d'argent de San-Gil, et bien connu au Bois de Boulogne pour le luxe naïf de ses voitures, aspirait à l'honneur de lui sacrifier sa fille unique.
Figurez-vous une admirable créature, souple comme un serpent, fraîche comme une fleur des savanes, étonnée de Paris comme un petit Huron, donnant de la tête à tort et à travers comme une hirondelle dans une chambre! Cette étrange enfant, qui exhalait dans le monde parisien le parfum enivrant des déserts fut positivement offerte à l'invalide Astolphe. Elle lui tomba du ciel comme une caille rôtie, avec des millions tout autour. Mais il répondit aux premières ouvertures : « A qui donc croient-ils parler, ces sauvages? Je ne suis pas un dieu carthaginois, pour qu'on m'immole des victimes humaines. » En ce temps-là, il était mourant, et un marché, déguisé sous forme de mariage, n'aurait pas même eu l'excuse de la vraisemblance. Lorsqu'il fut mieux, sa sœur lui parla de Mlle Reine Vauret, fille d'entrepreneur, élevée dans un couvent à la mode, et héritière présomptive de deux hectares aux Champs-Elysées.
c< Bah! dit-il, je me porte bien maintenant. Je
serais dans le cas de devenir père de famille; et voyez un peu la belle affaire, si j'avais des enfants croisés de duc et de maçon. J'aime mieux mourir sans postérité, pour l'honneur de nos ancêtres. La noblesse est un non sens à notre époque. Il faut la supprimer, sans faire tort à personne, au fur et à mesure des extinctions. Je donne l'exemple! »
Au faubourg Saint-Germain on blâmait ses folies, mais il y avait de l'estime cachée sous cette réprobation. Les pères le citaient à leurs fils comme un bel exemple à ne pas suivre :
« Voyez, disaient les douairières à leurs petitsneveux; si vous menez la vie à grandes guides, vous arriverez là. w Mais on ne le reniait point. Il n'avait fait tort qu'à lui-même. Sa conduite était regardée comme un suicide physique et moral. Or, le suicide, ainsi que le duel, est réprouvé par notre religion, mais toléré par nos mœurs.
Dans le monde léger, où il avait conservé quelques habitudes, on le tenait pour le héros des folies modernes, le Napoléon de la ruine. Si l'Empereur sortait de sa tombe pour visiter le champ de bataille de Waterloo, il n'y serait pas salué plus humblement par les ombres prussiennes et anglaises que le duc de Cambry lorsqu'il s'aventurait dans les petits boudoirs. L'ennemi victorieux s'agenouillait devant la grandeur du vaincu. Partout où le plaisir s'achète, il entrait gratis, comme un roi. 11 reconnaissait par-ci par-là, avec une satisfaction philosophique, telle garniture de cheminée, tel tableau, tel miroir de Venise qu'il avait donné jadis. « Je vis sur mon passé, disait-il à M. de Guernay; on commence à m'aimer pour moi-même! »
Tandis qu'il racontait la fin de son roman, Hubert
le regardait avec une pitié profonde; il croyait avoir sous les yeux le cadavre du bel Astolphe. « Moi du moins, pensait-il, j'ai conservé mes jambes, mes yeux, mon solide estomac, ma santé tout entière : je suis moins à plaindre que lui. »
Mais Astolphe, en jetant les yeux sur le baron, s'applaudissait de n'être plus qu'un squelette. « Mieux vaut cent fois, pensait-il, la mort élégante d'un gentilhomme que la dégradante santé d'un rustre. »
C'est qu'en effet le beau meunier de Frauenbourg était plus méconnaissable et plus tristement changé que son ami. Un embonpoint précoce enveloppait toutes les formes de son corps. Les traits de son visage, épaissis par une graisse molle, avaient perdu toute élégance et toute noblesse. Le teint, jadis si clair, était couvert d'une teinte rouge uniforme; vous auriez dit un homme que le malheur a cuit comme une brique. La physionomie elle-même avait revêtu cet aspect particulier, dillicile à décrire mais facile à reconnaître, qui distingue l'homme déchu. C'est une sorte d'aplatissement moral et de résignation basse; quelque chose d'humble et d'écrasé, l'air barbouillé d'un failli qui porte son bilan écrit sur la figure.
Au dessert, Astolphe, qui ne fumait plus, fit servir des cigares. « Merci, répondit Hubert, j'ai ma pipe. » Le malheureux! On le sentait assez, qu'il portait une pipe dans sa poche! Il fumait ce gros tabac de rebut que la régie vend à bas prix aux habitants de nos frontières pour amortir la concurrence des contrebandiers. Sa redingote de drap retourné, rajeunie par un collet de velours, exhalait un parfum sui gfneris, bien connu des Alsaciens, et qu'on peut appeler l'odeur de brasserie. On voyait là-dessous une chemise de l'avant-
veille, un col-cravate limé par la barbe, un gilet démodé que le ventre faisait remonter par devant, un pantalon à la cosaque, usé sur tous les plis. De grosses, bottes de Frauenbourg, avachies par un long usage, complétaient cet ensemble navrant.
Il alluma sa pipe, versa une rasade d'eau-de-vie dans sa tasse de café, et dit au duc de Cambry :
« Où en êtes-vous resté démon histoire?
— Mais, répondit Astolphe, j'en suis au commencement. Depuis l'agréable semaine que j'ai perdue à vous chercher en Allemagne, vous ne m'avez donné que peu de nouvelles. Les journaux m'ont appris le drame de Venise et la fugue de Madelon. »
Au nom de Madelon , un éclair illumina la face éteinte du pauvre Guernay.
c( Ah ! mon ami, dit-il, on devrait écraser ces femmes-là comme des serpents ! En voilà une qui n'était ni jeune, ni belle, ni spirituelle, et qui ne m'a pas aimé cinq minutes, j'en jurerais! Eh bien! elle me coûte tout ce que j'ai possédé, et plus encore! La fortune, l'honneur, la santé, la vie des personnes les meilleures et les plus estimables ont été sacrifiés à un de ses caprices ! Pourquoi a-t-elle jamais mis les pieds à Frauenbourg?
— Parce que je l'y avais appelée, répondit philosophiquement Astolphe. Il faut avouer que je n'ai pas été heureux ce jour-là. Nous disions donc qu'à Venise?...
— Elle m'a planté là, comme elle m'avait enlevé le soir de la fête, sans savoir ce qu'elle faisait. C'est bête à dire , mon cher, mais je crois que ces vauriennes portent leur Champagne avec elles, comme les maîtres de pension prétendent que le haricot porte son beurre
avec lui. Elles déraisonnent sans boire, et leur folie s'attrape comme une gale quand vous avez Timprudence de leur toucher la main. Depuis le mois d'août 1843 jusqu'à la fin de 1846 je n'ai pas vécu, j'ai rêvé. J'ai marché sans poser les pieds par terre, j'ai perdu la notion du temps, de l'espace, du devoir, de la famille, de l'argent. Si c'est là ce qu'on appelle aimer, j'ai été amoureux ; mais il serait plus vrai de dire qu'elle m'a escamoté comme une muscade. Du bonheur, je n'en ai pas eu miette ; quand vous vous êtes soûlé un soir, vous reste-t-il le souvenir d'un bon dîner? J'ai beau me casser la tête à chercher pourquoi elle m'a fait faire tant de bêtises. Elle n'y avait aucun intérêt ', elle n'y a pas gagné deux sous ; qu'était-ce, alors? Elle m'a rendu joueur comme les cartes, moi qui avais toujours eu les cartes en dégoût. Seulement, le gain me portait à la tête, et la perte me cassait bras et jambes, tandis qu'elle, perte ou gain, elle s'amusait de tout. Et voilà qu'un beau jour, à propos de rien, sans querelle, sans explication, en plein amour, elle me plante là pour une espèce de chanteur espagnol. Elle ne l'aimait pas, j'en mettrais ma main au feu. Un affreux bellâtre, à figure de cire, avec des moustaches en fil de fer et le menton bleu de Prusse !
Ils sont partis pour Naples, disait-on, et moi, j'ai été fou, au point de pleurer mon ingrate ! Sans maîtresse, sans ami, sans un florin, entouré d'une considération médiocre, je songeais sérieusement à piquer une tête dans le Grand-Canal, quand je reçois une lettre de ma femme. Pas un mot de reproche; on me disait : Reviens! Il paraît que les journaux avaient conté làbas le dénoûment de la comédie. Je me suis fait prier un peu, à cause du beau-père qui n'avait pas été gentil
avec moi. Mais comme il fallait en finir d'une façon ou d'une autre, j'ai réintégré le domicile conjugal. Le temps de vendre ma montre et mes boulons de manchettes pour payer le voyage, car j'en étais là. On s'accorde généralement à plaindre l'enfant prodigue. Hélas ! mon pauvre Astolphe ! l'enfant prodigue est un enfant gâté , si je compare son expiation à la mienne. Il n'a mangé que sa légitime, et j'avais ruiné deux familles ; il rentre affamé dans une maison riche et plantureuse, et j'ai trouvé la misère assise à notre foyer. Il revoit tous ceux qu'il a laissés derrière lui ; je n'ai jamais revu le pauvre père Honnoré. Il s'était ouvert les veines dans un bain, à la mode antique. Voilà ce que c'est que d'être païen et de lire les vieux auteurs. Les hommes les plus vertueux de l'antiquité mouraient tous de cette mort-là; c'était leur manière de se faire trappistes. Ma belle-mère n'était plus qu'une ombre d'elle-même. La douleur avait réduit son corps à rien et sa raison à peu de chose. Mes beaux-frères ne voulaient plus rentrer à la maison ni entendre parler de moi. A leur aise! Les jeunes gens sont absolus en diable; ils ont tort. Vous avez su le malheur qui était arrivé à ma pauvre mère. On me conduisit auprès de son lit où elle dormait. Mon cœur se glace encore au souvenir de cette pauvre figure grimaçante et comme tordue par riiémiplégie. Elle s'éveilla au bruit de mes sanglots, me tendit la main gauche et me dit :
« Pauvre enfant 1 tu as bien souffert. »
C'est le seul reproche qu'elle m'ait adressé en six
mois de temps, car elle a mis six mois à achever de
mourir. Ma femme était toujours la même, douce,
tranquille et grasse. Les enfants allaient bien. Le plus
jeune des garçons sauta sur mes genoux et m'accabla de caresses,
« N'est-ce pas, me dit-il, que tu n'as*|)as tué grandpère? Westermann disait cela à l'école; je l'ai tapé. »
Vous pensez bien que j'étais rentré chez moi à la nuit tombante, avec toutes les précautions usitées par les voleurs. On me fit souper dans la chambre de ma mère. La vieille cuisinière qui nous est restée fidèle pleurait en me servant; moi, je n'osais pas trop la regarder en face.
Ma femme me rendit humblement ses comptes, tout comme si j'avais encore été le maître de quelque chose. Le moulin rapportait environ sept mille francs par an, et la famille se composait de neuf personnes!
On fait ce qu'on peut. J'ai vécu de régime. Je me suis mis à la bière, à la choucroute et aux pommes de terre. Ça coûte peu, comme vous savez, et ça profite au corps, comme vous voyez. Malheureusement, ça donne peu de force. J'ai espéré un instant que je pourrais travailler de mes bras et faire l'économie d'un garçon; mais je serais mort à la peine. Je dirige et je surveille; ma femme me seconde, et le moulin tourne cahin-caha. Dans mes heures de loisir, je fréquente les brasseries de Frauenbourg, où je suis adoré, et j'y fais quelques assurances pour la Fraternelle du Bas- Rhin. C'est douze ou quinze cents francs qui s'ajoutent à l'ordinaire de la maison. Tout cela ne fera jamais une dot à ma fille; je le sais bien, mais elle promet d'être jolie, elle sera peut-être épousée pour ses beaux yeux. Les garçons se tireront d'affaires. Henri est caporal au 7^ de ligne. J'espère obtenir un emploi dans les bureaux pour Hubert, mon aîné, qui a ses vingt et un ans accomplis. C'est l'alTaire qui m'amène en celte
bonne ville, et si vous pouviez me donner un coup de main, vous me rendriez un fier service. »
Il reprit le flacon d'eau-de-vie, emplit sa tasse à moitié et la vida d'un trait.
« En résumé, dit-il, je ne suis pas heureux, mais je suis philosophe. Le diable, c'est ma belle-mère qui est devenue lunatique comme tout. Aujourd'hui, elle me caresse, elle m'embrasse, elle m'adore; demain, elle voudra me battre et m'arracher les yeux.
— Pauvre femme! dit Astolphe. Je l'aimais bien. Sacrebleu , mon pauvre cher, nous avons été mal inspirés, la nuit de ce fameux bal ! Je vous disais : voici deux mauvaises natures ; il faut les marier ensemble pour les punir. Nous n'avions pas prévu que leur châtiment rejaillirait en pluie sur tous les honnêtes gens d'alentour.
— Leur châtiment? Mais Jeffs est le moins châtié de tous les hommes !
— Je le croyais fou, et lié, qui plus est.
— Il a été tout cela, mais son Dieu a fait un miracle en sa faveur.
— Quel Dieu ?
— L'argent! Mon cher ami, ce drôle était à Stephansfeld, sous triples verroux, dans un cabanon de première classe. Tous les médecins l'avaient déclaré maniaque, furieux et incurable. Ses rugissements s'entendaient à deux kilomètres; ses bras faisaient craquer la camisole de force, les douches les plus énergiques tombaient sur sa tête sans lui donner de distractions. Il avait la face noire, l'œil sec, l'haleine fétide, tout ce qui constitue un fou parfait. Un beau jour, le gardien qui lui apportait sa pitance et s'enfuyait au plus tôt, fait un faux pas, roule à terre, se relève et disparaît
sans demander son reste. Le reste, c'était un sou, qui, dans la chute du pauvre diable, avait glissé sur le pavé. Lorsqu'on revint deux heures plus tard, on trouva mon Jeffs accroupi comme un fakir devant cette pièce de cinq centimes, qu'il oxydait d'un torrent de larmes. Le gardien craignit d'avoir provoqué un nouvel accès; il voulut reprendre son argent. Ah! bien oui ! arracher un lionceau à sa mère eût été cent fois plus facile. L'avare demeura quarante-huit heures en contemplation devant le sou : il le voyait rayonner à travers les ombres de la nuit ! Je n'invente rien ; il l'a conté lui-même. Il admirait le sou et il pleurait! Ses yeux semblaient changés en fontaines amères. Il paraît que c'était une crise. Le médecin déclara que le rétablissement de cette sécrétion avait jugé ou terminé la maladie. Il est certain que maître Jeffs, rafraîchi par la pluie qu'il avait répandue lui-même, fit appeler le directeur et s'entretint avec lui le plus sérieusement du monde, multipliant les questions sur ses intérêts personnels, et fort occupé de savoir ce qu'on avait fait de sa fortune. Le lendemain, il écrivit au préfet pour réclamer la clef des champs; quelques jours après, il était au Krotten>Yeyer, dans son cabinet, déchiffrant ses papiers, vérifiant ses livres, faisant sa caisse et plaidant contre ce pauvre Benfeld qui l'avait servi loyalement et gratis !
— A-t-il au moins plaidé en séparation contre sa femme ?
— Pas que je sache. On dit même qu'il ne se souvient pas d'avoir été marié. Vous l'avez connu bien épris et presque métamorphosé par l'amour; il n'aime plus que l'argent. Il n'est plus maire, il n'est plus conseiller général, il n'est plus ambitieux, mais il est
toujours avare. Ses habitudes sordides ont repris le dessus: il a recommencé cette vie solitaire et malpropre qui soulevait le cœur. Une servante sans dents et quatre dogues bien endentés composent tout son domestique. La maison s'emplit de poussière et les orties croissent dans le jardin. On prétend qu'il a remis les scellés sur toutes les armoires et qu'il déjeune comme autrefois d'une croûte de pain frottée d'ail. A coup sûr il a perdu le goût de la toilette, car il remet la blouse par-dessus son habit. Les juifs vont et viennent autour de sa maison ; il brasse des affaires ténébreuses. A temps perdu, il tue un peu de gibier pour le vendre, ou il s'enivre tout seul, à l'anglaise, comme le vieux Jeffs. C'est à croire qu'une fée l'avait changé en monsieur et qu'un second coup de baguette l'a rejeté dans la peau d'un rustre. Sa fortune est évaluée à vingt millions. Dieu sait ce qu'elle coûte aux malheureux habitants de Frauenbourg! Sans parler de moi ni des miens, la ville est ruinée de fond en comble. Nous n'avons plus de roulage et nous n'avons pas de chemin de fer ; la culture est découragée, l'industrie est encore à naître, les propriétés sont tombées à vil prix. Les trois quarts de la population se sont enfuis en Algérie ou en Amérique. Avant dix ans, on pourra faucher l'herbe dans la Grand'Rue. Nous n'avons plus ni la sous-préfecture, ni le tribunal, ni la colonie de fonctionnaires qui pourrait en cette extrémité nous aider à ne pas mourir de faim. Tout cela est transporté à Lichtendorf, et dix hectares que Jeffs avait achetés pour rien dans cet ancien village, sont devenus terrains à bâtir. Pour vous peindre en deux mots la décadence et la misère de ce pauvre Frauenbourg, il me suffira de vous dire que je suis un des citoyens les
plus aisés de la commune. Oui, mon cher, ma pauvreté ressemble presque à de l'opulence quand on voit les ruines que cet homme a faites autour de moi !
— Allons, allons! dit Astolphe, il paraît que décidément le malheur est fait pour les bons. Le dénoûment de toutes les histoires vraies se résume en deux points : 1" la vertu punie; 2'' le vice récompensé. Avezvous entendu parler de l'estimable Champion, l'ancien associé de votre Jeffs?
— Je sais seulement qu'il n'est plus député de Frauenbourg. Mais j'ai vécu si loin de tout !...
— Champion, mon cher ami, a tenu un portefeuille durant plusieurs minutes, en février 1848. Je l'ai vu, dans la nuit du 23 au 2 Y, remontant la rue de Richelieu sur un grand cheval de gendarme et criant aux démocrates attroupés : ^ Bas les armes î Le peuple a obtenu tout ce qu'il demandait : je suis ministre! Vive le roi! « La semaine d'après, il vécut prudemment dans une cave de la rue Saint-Honoré, achetant de la rente et faisant collection de tout le bric-à-brac qui avait échappé au pillage du Palais-Royal. Le 17 mars, je l'ai rencontré en blouse, un grand sabre à la main : il commandait une compagnie de deux cents hommes dans je ne sais quelle manifestation révolutionnaire. Le 16 avril, je l'ai vu en garde national, avec un autre sabre, àlatêtede trois cents défenseurs de l'ordre. Tout Paris a lu sur les murs une afliche ainsi rédigée :