CHAPITRE PREMIER
Quand on s'est fait attendre douze ans, on devrait, semble-t-il, racheter ce retard en n'apportant avec soi que joie et qu'allégresse; c'était du moins l'opinion de monsieur Délie et celle de monsieur Alphonse, son docteur et ami d'enfance, c'était aussi celle de mademoiselle Tranie, sa belle-sœur, celle de mademoiselle Catherine, sa sœur et celle de sa vieille nourrice. En un mot, c'était l'opinion de tout le personnel de sa maison; aussi ne faut-il pas trop s'étonner que tout ce monde en voulût beaucoup à mademoiselle Alex, qui, après s'être fait attendre douze longues années, n'avait fait son apparition que pour plonger
son entourage dans le plus affreux chagrin.
Mais elle ne semblait nullement se douter du crime qu'on lui imputait, M 1,e Alex ; emmaillottée, oubliée dans son joli berceau rose, elle restait très tranquille, ses petits poings violacés tout près de sa petite figure, sans soupçonner ni voir les regards sombres qu'on lui jetait en passant.
Elle n'avait pas pris garde non plus au baiser si tendre et si faible, le premier et le dernier, que sa jolie maman avait déposé sur sa joue; elle n'avait pas même entendu les sanglots de son pauvre père, quand il avait vu que tous les remèdes étaient désormais inutiles pour rappeler à la vie cette jolie maman, dont les beaux yeux ne devaient plus s'ouvrir ni pour chercher ni pour regarder tendrement son bébé, comme elle l'avait fait tout à l'heure, et dont la bouche grave et douce ne devait plus l'appeler, ni lui sourire, ni la caresser.
Jamais, jamais bébé Alex ne connaîtrait la tendresse d'une mère, ni la douceur de son amour.
Mais à la voir si tranquille, si indifférente, on eût pu croire que son petit cœur était de pierre.
Cette pensée traversa sans doute l'esprit de M. Délie, car il se retourna tout d'un coup vers la couchette rose et d'une voix tonnante, qui ne réussit pourtant ni à l'ébranler ni à troubler sa sérénité :
— Emportez -la, cria-t-il, que je ne la revoie plus, plus jamais !...
Ces paroles furent suivies d'un moment de