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CHAPITRE II

semblait faire un mauvais rêve, mais la voix de son maître retentissait encore à son oreille. Il ne voulait plus la voir, il fallait l'emporter loin de ses yeux, cette petite créature tardive, qui lui avait coûté si cher, il voulait l'oublier, l'oublier à tout prix.

A cette pensée, son vieux cœur se gonflait, ses mains s'agitaient nerveusement sur son large tablier blanc, ses petits yeux noirs pétillaient de courroux.

— Vit-on jamais chose semblable ? Refuser de regarder son enfant, ne voir en elle que la cause de son cruel chagrin, s'enfermer dans sa douleur, rejeter toute consolation, ne penser qu'à soi !...

Nourrice ne trouvait pas de mots pour qualifier une telle action et elle en souffrait d'autant plus que c'était son maître vénéré, l'enfant qu'elle avait adoré et nourri qui s'en rendait coupable. Elle aurait bien voulu lui dire sa pensée, son opinion tout entière, mais, depuis de longues années, son nourrisson lui avait appris à respecter ses ordres et à craindre de les contrarier.

Et pourtant, il n'était pas méchant... A cette supposition qui lui venait on ne sait d'où, nourrice secouait vivement ses petites épaules ; lui, méchant? quelle horreur! Non, non, un peu mauvaise tête, voilà tout; à part ça, bon, oui, bon comme du pain, n'en était-elle pas elle-même la preuve vivante ? Ne l'avait-il pas recueillie quand

elle s'était trouvée sans famille, sans foyer, sans soutien, et ne l'avait-il pas dès lors traitée avec plus d'amitié encore que dans son enfance? Cette enfance, dont chaque détail était encore présent à sa mémoire, ses grandes colères, auxquelles succédaient de grands repentirs, ses accès de tendresse passionnée, ses désespoirs inconsolables, ses gaietés folles, ses générosités exagérées, elle se rappelait tout cela comme du jour d'hier.

Et puis, cet enfant violent, tout d'une pièce, devenait un homme, un homme au cœur généreux et bon, malgré... ses bizarreries, car hélas ! elle devait bien en convenir, la pauvre vieille, son maître, son dernier nourrisson, par conséquent le plus aimé de tous, avait des bizarreries, des étrangetés qui terrifiaient son monde, père, mère, parents, amis, y compris vieille nourrice.

N'était-ce pas, en effet, une étrange té que d'avoir épousé à vingt ans, envers et contre tout, une jeune fille, presque une enfant, sans fortune, sans famille, pour la seule et unique raison qu'il l'aimait ? Et n'était-ce pas encore une étrangeté que d'avoir quitté sa belle ville natale, son beau lac, pour venir s'enterrer tout vivant dans un affreux village de montagne, sous le prétexte qu'il y serait plus heureux et que ses affaires y prospéreraient davantage ?

Un demi-sourire éclaira le visage de la petite vieille.

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