CHAPITRE II
Des jours, des semaines avaient passé et bébé Alex demeurait encore dans la chambre grise, en compagnie de la vieille figure qui lui avait juré amour et fidélité. Et pour la récompenser sans doute de cette promesse, elle s'était mise, un beau jour, à lui faire de grands sourires, accompagnés d'un joli jargon très étrange et très compliqué, que la petite vieille entendait à merveille, si bien qu'elle eût pu le rendre en paroles très précises, si on le lui eût demandé ; mais personne ne le lui demandait, personne ne semblait même se souvenir de la petite exilée, et, sans M ,le Catherine, qui de temps à autre faisait une rapide apparition dans la chambre grise, nourrice et bébé auraient vécu aussi solitaires que si on les eût expédiées au Kamtchatka.
Cet exil, toutefois, semblait parfaitement convenir à M I,e Alex, qui grandissait à vue d'œil et devenait toute rose et potelée ; aussi nourrice ne se plaignait-elle ni de la fatigue du jour ni des veilles de la nuit, et si on lui eût proposé de la soulager dans sa tâche elle se fût récriée de toutes ses forces.
Jalouse, comme toutes celles de son espèce, elle n'aurait permis à personne de toucher à son enfant ; elle seule savait lui préparer une bouillie qui ne fût ni trop claire ni trop épaisse ; elle seule savait lui faire dans sa couchette un petit creux bien douillet, où M lle Alex ressemblait à un oisillon dans son nid ; elle seule comprenait son joli langage, lorsque, délivrée de ses langes, la mignonne créature gigotait tout à son aise sur ses genoux.
Il se faisait alors, entre la vieille femme et bébé, des dialogues sans fin, interrompus de temps à autre par des exclamations de ravissement et de bruyantes caresses.
— Oui, mon amour, tant que nourrice sera là tu ne manqueras ni de baisers ni de quoi que ce soit.
A ces paroles, bébé Alex tournait sa petite tête du côté de la vieille figure, ouvrait la bouche toute grande, pour la remercier d'un sourire, et répondait dans son langage, si doux et si expressif, qu'elle était parfaitement contente et heureuse. Et le dialogue se poursuivait sur ce thème, longtemps encore, jusqu'à ce que bébé, à force d'être contente et heureuse, s'endormît.
Alors, nourrice la glissait doucement sous ses couvertures et revenait attendre son réveil, dans la grande bergère près de la fenêtre.
Pauvre vieille nourrice, son récent exil ne laissait pas que de l'étonner ; parfois même il lui