CHAPITRE XIII
1er et demeura perplexe. Alex avait pleuré, pleuré en cachette, c'était évident, mais pour quelle raison, c'est ce qu'il ignorait.
Il se retira lentement, comme à contre-cœur, et laissa sa porte entr'ouverte.
— Non, certainement, il ne donnerait pas sa sanction au projet d'Uranie; il voyait clairement que ce projet ne valait rien. L'on avait fait de la peine à sa petite fille et ce ne pouvait être qu'eux, ces enfants modèles, avec lesquels Alex avait tout à gagner et rien à perdre. Oui, plus il y pensait plus il en était sûr ; mais comment, et de quelle manière, c'est ce qu'il ne comprenait pas, car ils s'étaient tous quittés dans les meilleurs termes.
Il se mit au lit et resta longtemps sans trouver de repos, prêtant l'oreille au moindre bruit et se torturant l'esprit pour découvrir ce qui avait fait couler les larmes de son enfant. Enfin, à force de chercher, ses pensées finirent par s'embrouiller et il tomba dans un profond sommeil, dont il fut brusquement tiré par un cri aigu, aussitôt suivi d'un second, plus déchirant encore. Au même instant, la porte de sa chambre fut violemment poussée et, avant qu'il eût eu le temps de sauter hors du lit, une petite forme blanche se jetait dans ses bras en sanglotant, et se cramponnait toute tremblante à son cou.
— Papa, papa, est-ce vrai que les sauvages mangent tous les missionnaires?
Complètement ahuri, M. Délie resta quelques secondes sans répondre. Pendant ce temps, petite Alex s'était blottie à ses côtés, et, sans doute pour échapper à l'affreuse vision, avait caché sa figure dans l'épaule paternelle.
— Des sauvages qui mangent les missionnaires 1 répéta M. Délie, qui avait la plus grande peine à s'empêcher de rire, qui t'a dit de pareilles absurdités?
— Raymond, sanglota Alex, et... et ils les mangent tout crus, ou bien... ou bien...
— En tous les cas, tu peux te tranquilliser, ma chérie, il n'y a pas de sauvages dans notre pays, tu n'as rien à craindre, ils ne te mangeront jamais.
— Mais ils les mangent, eux, et ils mangeront aussi...
— Ce sont des fables, interrompit M. Délie. A présent, il faut dormir, ma chérie, et ne plus penser qu'à une chose, c'est que papa sera toujours avec toi pour te garder. Là, donne-moi ta petite main.
Alex ne répondit pas, mais ses soubresauts et ses profonds soupirs disaient clairement qu'elle n'était pas convaincue, et il se passa un temps assez long avant que sa tranquille respiration apprît enfin à papa que sa petite fille lui avait obéi et s'était endormie.
Cette fois, la résolution de M. Délie était prise :