A MA TANTE ANNETTE
LA FAMILLE ?ÏICOLLET
Parmi mes souvenirs les plus lointains et les plus vivaces, je trouve une catastrophe de la vie réelle que je ne compris guère quan^. elle se développa sous mes yeux d'enfant, et dont les détails sont pourtant restés gravés dans ma mémoire. D'année en année, bien que parfois à travers de longs intervalles, j'en ai pu suivre les conséquences éloignées, au moins sur une des personnes dont elle détermina la destinée. Elle me revient à l'esprit maintenant, avec une telle netteté que je puis presque me refaire enfant pour en
ressaisir l'émotion : probablement parce que des réflexions récentes en ont dégagé pour moi tout le sens. Pendant longtemps, les deux êtres dont je vais tâcher de reconstituer l'histoire m'ont paru des exemplaires plutôt moyens de l'humanité : à l'un d'eux m'attachait le frêle lien d'une sympathie respectueuse et reconnaissante, — lien que la rareté de nos rencontres ne parvint jamais à dénouer tout à l'ait ; l'autre m'étonnait, m'inquiétait, me déplaisait, et me semblait l'inverse d'un « héros de roman ». Mais, tout à coup, ces deux figures, noyées dans la galerie effacée des passants qu'on a côtoyés sans les comprendre, se détachent, avec un relief inattendu, de l'ensemble confus des gens et des choses d'autrefois. Sans rien perdre de leurs traits individuels, voici qu'elles deviennent hautement représentatives de deux catégories humaines importantes et dissemblables et s'imposent à mon attention, qui les a négligées tant qu'elles sont restées sous l'angle de mon observation immédiate, aussi longtemps que j'aurais pu
compléter les notions rudinientaires que j'avais d'elles, pour comparer, si j'ose dire, les deux idées qu'elles suscitent dans mon esprit à leur réalité objective. Maintenant, la mort a passé. Je ne puis plus, — comme je le fis heureusement quelquefois, — interroger M110 Nicollet sur elle-même ou sur son oncle; je ne puis plus engager M. Pierre- Denys dans ces conversations où son absorbante personnalité éclatait bientôt. Une part de ces deux êtres m'échappe : je les vois devant moi comme un peintre distingue ses modèles enveloppés dans un brouillard.
Comment les évoquer de telle sorte qu'ils reprennent vie en se dressant dans la lumière? En racontant les fragments que j'ai connus de leur histoire, j'aurais voulu montrer ce qu'un homme peut savoir et penser de l'existence de deux de ses semblables, qui sont un jour devenus pour lui quelque chose de plus que des unités indifférentes. Mais, en procédant ainsi, je ne parviendrais à donner d'eux que des portraits incohérents. Je serai donc forcé de recourir parfois à l'hypothèse,
de reconstituer des moments de leur vie dont je n'ai pas reçu d'impression directe. Ce sera là toute la part que ces notes laisseront à l'imagination, — et j'espère qu'elle sera très bornée.
Je devais avoir sept ans, car je venais d'entrer à l'école préparatoire du collège de Bielle. En sarrau bleu, un sac de toile cirée au dos, je longeais deux fois par jour les arcades trapues du Vieux-Marché, — souvenir de la domination bernoise sur le pays de Vaud, — je tournais à gauche dans une ruelle ancienne, et me trouvais devant la lourde maison plus neuve, à trois ailes, qui logeait à la fois les écoles primaires, le collège classique, et deux des professeurs. L'un de ces privilégiés, M. Gidard, était notre maître. C'était un très brave homme, mais il bégayait. Ce léger défaut, en lui enlevant toute autorité, fit de lui le souffre-douleur des écoliers qui pendant trente ans se succédèrent dans sa classe. D'autant plus qu'il avait des colères terribles, que son bégaie-
ment rendait ridicules. Je vois encore sa face écarlate, coupée par les pattes de lièvre de ses petits favoris couleur de chanvre, ses yeux furieux, ses gestes éperdus : dans cet état, il ne parvenait à proférer que des sons inarticulés, qui ressemblaient aux aboiements d'un vieux chien enrhumé ; et il finissait par s'effondrer sous nos huées, jusqu'à ce que le tapage attirât à son secours un collègue plus respecté. Etant seul ati inonde, il se consolait des mécomptes de sa carrière avec le « petit blanc » du pays, qui n'a jamais fait de mal à personne. Aussi fallut-il, à la fin, le mettre d'office à la retraite, avec une modique pension qui lui permit de mourir en paix dans son nid de poussière.
Dès mon entrée à l'école préparatoire, je me pris d'une vive amitié pour Pierre Nicollet : un garçon plus grand que moi, beaucoup plus fort, pas très studieux, avec des yeux clairs et des cheveux frisés, — uns vraie toison, fine, légère, mousseuse, d'une couleur indéfinissable, un peu jaune,
presque grise, qui nous amusait énormément et provoquait les saillies de M. Gidard, quand nous lui laissions le loisir d'avoir de l'esprit. Je le connaissais depuis longtemps déjà, — deux ou trois ans, peut-être quatre, — car nous avions appris à lire ensemble à l'école de sa sœur, M110 Annette. Mais là, je le remarquais à peine : l'école étant mixte, je préférais les petites filles. Du reste, je m'y trouvais trop heureux pour avoir besoin d'amis : l'école de MIle Annette Nicollet était une véritable école de Thélème, comme il en existait avant que la pédagogie eût pris rang parmi les sciences, en un temps où la question du surmenage ne se posait point, où l'alphabet n'était encore qu'un joli livre d'images, où l'on n'inventait pas chaque année des méthodes nouvelles pour vous apprendre à faire des bâtons. D'ailleurs, les leçons y comptaient pour peu, les récréations pour beaucoup. Oh! ces longues, ces douces récréations, dans la tiédeur du printemps, sous les platanes ou les marronniers de « l'Esplanade », devant le souriant pay-
sage qui se gravait dans nos yeux ! A nos pieds, le Bas-Bielle, avec ses vieilles maisons enchevêtrées, sa tour romaine, noircie par les siècles, renfoncement du port, la jetée dont la ligne grise coupait l'eau bleue; et puis, le lac, où glissaient les voiles latines des grandes barques qui transportent les pierres de Meillerie, les fins canots des promeneurs, les bateaux à vapeur dont nous nous exercions à deviner de loin les noms :
— Celui-ci, qui vient, c'est V Aigle.
— Non, non, c' est VHelvétie...
Et nous nous querellions, jusqu'à ce que M110 Annette nous dît, de sa voix tranquille :
— Ce n'est ni Y Aigle, ni YHelvétie : c'est le Léman !
Si nous n'étions jamais d'accord sur les noms des bateaux qui pointaient à l'horizon, nous n'avions qu'un seul sentiment pour notre maîtresse d'école : un sentiment commun qui nous unissait comme une religion, emplissant nos petites âmes d'une douceur pieuse ; c'était l'adoration : adoration pas-
sionnée chez ceux d'entre nous que leur nature inclinait à la passion, ingénue chez les candides, inconsciente, attendrie ou déjà violente chez d'autres, selon les tempéraments. Mlle Nicollet nous apparaissait comme le commencement et le terme de nos pensées, absorbait nos journées, nous faisait haïr les vacances où nous ne la voyions pas. Aucun de nous ne lui aurait désobéi : la crainte de lui déplaire sans le vouloir nous empêchait seule d'être tout à fait heureux auprès d'elle. Nous observions ses moindres gestes pour deviner ses désirs. Nous admirions ses plus insignifiantes paroles. Elle était pour nous la toute beauté, la toute bonté, la toute science. Et ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que je crois presque, aujourd'hui plus encore qu'autrefois, qu'elle fut vraiment tout cela !
jyjiie NiCC)llet était jolie : le portrait que j'ai conservé d'elle me l'affirme aussi bien que mes souvenirs. C'est une médiocre photographie, antérieure aux progrès de l'art, piquée et jaunie par les années; pourtant,
comme elle me rappelle les lourds cheveux foncés, coiffés, selon la mode d'alors, en nattes savamment entrelacées, le petit front bombé et mutin, les grands yeux bruns, tendres, caressants, lumineux, la bouche un peu forte, mais d'un si beau dessin et qui souriait toujours, et la petite fossette du menton ! Oui, M1Ie Nicollet était jolie. Elle l'est restée obstinément. Après avoir été une jolie jeune fille, elle est devenue une jolie personne, puis une jolie vieille fille. La vie a passé sur elle sans enlever presque rien à son charme. Elle n'a pas connu les joies des autres femmes, qui fondent une famille, sans qu'en revanche cet isolement l'ait déchargée de sa part de soucis. Mais, comme elle a su renoncer sans aigreur aux biens que lui refusait l'existence, elle a, sans fléchir les épaules, supporté les fardeaux qu'y posait le destin ; et peut-être que cette résignation explique la fraîcheur persistante du teint, la grâce si longtemps jeune des traits, des allures, de l'être entier. — Aussi simplement, aussi naturellement qu'elle était jolie,
M110 Nicollet fut bonne, sans plus d'efforts ni de recherche : et elle garda sa bonté comme sa beauté, active et fraîche jusqu'à la fin, ingénieuse, si délicate qu'on la sentait sans la voir... — Enfin, si Mlle Nicollet ne possédait pas la toute-science, comme nous la lui prêtions vers notre cinquième année, du moins savait-elle beaucoup de choses intéressantes, qu'elle excellait à enseigner, parce qu'elle avait cette intelligence intuitive qui est un des plus rares parmi les dons de l'esprit. — Quand je pense à elle à présent, je crois comprendre qu'à l'époque où elle surveillait nos jeux sur l'Esplanade, elle était riche encore d'une autre vertu — la seule qu'elle ait plus tard perdue : — l'espérance. Par là, j'entends l'attente incertaine et délicieuse, le pressentiment joyeux des mille promesses infinies que murmurent les voix de la jeunesse aux âmes ornées qui semblent élues pour un bel avenir. Oui, ce devait être cette espérance qui mettait dans ses yeux bruns un éclat si magnifique, qui l'enveloppait comme d'une atmosphère de
mystère et de clarté, qui émanait d'elle comme une chaleur amicale ou comme un parfum bienfaisant. J'en suis sûr, elle avait le cœur plein de tendresse, l'esprit plein de rêves, elle s'élançait vers le bonheur de toutes ses forces intimes.
Quand je quittai la classe de Mlle Nicollet pour entrer à l'École préparatoire, ainsi que mon âge l'exigeait, j'eus mon premier chagrin. Bientôt ce chagrin raisonna, me guidant sur la voie de découvertes dangereuses, m'incitant sourdement à la révolte ; je comparais la douce familiarité des récréations sur l'Esplanade aux leçons de M. Gidard, et cette comparaison m'entraînait d'autant plus loin dans mes premières réflexions, qu'à tous les points de vue elle tournait à l'avantage de Mlle Nicollet ; car enfin, en nous amusant, elle nous enseignait beaucoup de petites choses bonnes à savoir; tandis que, sous le pupitre de M. Gidard, nous n'apprenions absolument qu'à inventer de mauvais tours à son adresse, à fabriquer dêà i)yi±dliy mines en papier, à déchirer nos
livres, à graver nos noms sur les bancs, à nous crier les uns aux autres de mauvais propos. Aussi, pendant une semaine ou deux, ne fis-je guère que m'affliger et m'irriter dans les coins de la cour pavée où nous jouions dix minutes après chaque heure d'étude , entre les trois ailes du bâtiment sombre. Pierre me consola en me parlant d'elle : car, bien qu'il fût son propre frère, il n'échappait point à l'ascendant qu'elle exerçait. Ces deux mots «ma sœur», avaient sur ses lèvres un autre sens que sur celles de nos camarades. Pour ceux-ci, en effet, les sœurs n'étaient que de petits êtres inférieurs, qui pleurent au moindre coup, ne savent s'amuser qu'avec des poupées, font à tout propos les mijaurées : des filles ! Pour lui, au contraire, sa sœur était un objet d'orgueil, d'affection, de tendresse. Il était fier d'elle. Il l'aimait, quoique avec moins d'exaltation romanesque que moi.
J'imagine que c'est Mlle Annette qui avait fait de lui un garçon beaucoup plus gentil que les autres, avec sa mine éveillée et ses drô-
MADEMOISELLE ANNETÏE 19
les de cheveux frisés, un garçon de goûts fins, franc comme For, poli naturellement, qui n'abusait jamais de sa force pour opprimer personne.
Notre amitié croissante me valut de revoir Mlle Annette : bientôt, Pierre m'emmena « goûter » ou jouer chez lui, après la classe.
Je l'avouerai, le cadre de la famille Nicollet me plut moins, pour Mlle Annette, que celui de l'Esplanade.
Il y avait d'abord le chef, — le grandpère paralytique, qui m'effrayait : du fond de son fauteuil à roulettes, avec, sous la broussaille de ses épais sourcils, ses yeux autoritaires qui couraient partout où ses jambes ne le portaient plus, il gouvernait la maison comme s'il eût conservé sa force des anciens temps. En retrouvant à chaque visite sa mine dure, toujours menaçante, je pensais à l'ogre du Petit-Poucet. D'autant plus que je le savais sujet à de terribles colères, qui gonflaient les veines de son cou, tandis que des syllabes incohérentes sortaient de ses
lèvres bleues : ogre enchaîné par les attaches invisibles qui retenaient ses muscles puissants. Membre de la secte des « darbystes », il restait, dans son mutisme, d'une piété farouche : des « frères » venaient prier avec lui, ou lui lire les plus terribles morceaux de l'Ancien Testament ou de l'Apocalypse ; et ses yeux flambaient aux récits des massacres des Philistins et des épouvantes des derniers jours. Malgré l'ardeur de ses convictions, et quoiqu'il ne bût que de l'eau, il avait fait prospérer la distillerie héritée de son père, que dirigeait maintenant son fils aîné, Juste, père de MUe Annette, de mon ami Pierre, et de plusieurs autres enfants intermédiaires, que je connus à peine. Ce Juste Nicollet était un assez pauvre homme, lent, lourd, d'une intelligence paresseuse, sujette à de brusques réveils qui lui donnaient l'occasion d'être maladroite. C'est de lui que Pierre tenait sa fameuse toison ; mais sur la tête du père, cette toison semblait arrachée de place en place, comme celle d'un mouton qui aurait
couru parmi des ronces; son profil faisait songer à celui d'une brebis malheureuse ; sa voix même ressemblait à un bêlement. — Sa femme souffrait d'une maladie qui la tenait toujours couchée : quand elle dominait sa douleur pour vaquer aux soins de la maison, sa figure prenait une expression désespérée, comme si chacun de ses mouvements eût enfoncé des pointes dans sa chair : je frissonnais comme à l'approche d'un spectacle qui fait mal, quand j'entendais traîner ses pas sur le plancher d'un interminable corridor, sur lequel ouvraient toutes les chambres. Car l'appartement dépendait d'une vieille maison, construite en longueur entre une cour et la grand'rue à Tencontre des données les plus élémentaires de la raison, mal aérée, mal éclairée : une odeur rancie de vétusté y flottait constamment, mêlée aux arômes de l'absinthe, de l'anis, de la menthe et autres ingrédients qui servaient à la fabrication des sirops ou des liqueurs. On m'offrait volontiers des friandises inédites. Je me rappelle qu'un
jour, mon père m'empêcha de manger un fruit bizarre, que j'avais rapporté dans ma poche : une sorte de grand haricot aplati, sec, brunâtre. Je pensai longtemps, avec des regrets, à ce fruit mystérieux, qui venait peut-être de très loin : je découvris plus tard que c'était une caroube. Que faisait là cette caroube? Je l'ignore; mais Juste Nicollet avait un goût marqué pour les choses inconnues, qui le poussait parfois à d'étranges fantaisies commerciales : ce fut lui, par exemple, qui importa à Bielle les olives vertes et les sardines en boîtes, — deux « nouveautés » dont on s'étonna beaucoup. De temps en temps aussi, il faisait venir à ses risques et périls une bourriche d'huîtres ou un lot de poissons de mer, qu'il débitait aux gourmets. Une fois même, il essaya d'introduire le caviar : mais l'opinion fut unanime à trouver qu'on ne pouvait pas se risquer jusque-là, et son petit tonnelet d'œufs d'esturgeon lui serait resté pour compte sans la brèche qu'y fit un de nos maîtres, M. Lumet, lequel avait passé sa
jeunesse en Russie. Je ne sais si ces petites combinaisons prolongèrent ou hâtèrent l'agonie de la distillerie.
Le vieux paralytique avait eu de nombreux enfants : ceux qui vivaient encore couraient le monde, et j'entendais de temps en temps parler d'eux.
J'appris ainsi que l'un d'entre eux, Pierre- Denys, le parrain de mon ami, se trouvait dans l'Amérique du Nord, en train de faire, disait-on, « une grosse fortune ». Il était parti très jeune, avec quelques francs dans sa poche, en déclarant qu'il ne reviendrait que lorsqu'il serait riche, et il n'écrivait que des billets très courts, sans renseignements ni détails, — de quoi montrer qu'il existait encore et que ses affaires prospéraient. J'assistai un jour à l'arrivée d'un de ces billets. Juste l'apporta en courant à son père, tandis que la famille trottait derrière lui, puis se groupait autour du fauteuil à roulettes, dans l'attente de quelque chose de très important; et il le lut trois fois, en pesant sur chaque mot. Tous les yeux brillaient,
sans ([lie je pusse comprendre pourquoi: en réalité, chacun lisait entre les phrases, devinait, conjecturait, faisait travailler son imagination sur les faits et gestes de « l'oncle d'Amérique ». L'âme du paralytique avait passé dans ses yeux, qui pétillèrent un instant dans un feu de joie, puis se fixèrent avec une indicible expression de mépris sur le lecteur, tandis que ses lèvres lourdes — barrière où se brisaient les paroles — mâchaient avec effort :
— Lui!... Lui!... bonne heure!... Un homme !... Un vrai!...
. M1,e Annette se serra contre son père, qui baissait la tête sous le reproche indirect : et l'on me donna les timbres de l'enveloppe.
Un second frère, nommé Jules, courait aussi le monde, — autrement, à la façon de la pierre du proverbe, qui n'amasse pas mousse. Comme il avait, dans son enfance, une grande facilité pour toutes choses, on le destinait aux études. Mais, dans le courant de sa quinzième année, il disparut un beau jour, à la suite d'une troupe de saltim-
banques. Pendant très longtemps on n'entendit plus parler de lui. Puis il envoya sa photographie, — une immense photographie, dans un cadre doré, — qu'on plaça dans la salle à manger : debout, il laissait pendre sa main gauche, qui tenait un chapeau haut de forme, tandis que la droite, ramenée contre sa poitrine, serrait une canne à corbin d'ivoire ; sa tête émergeait d'un col de fourrure, — fîère, avec une moustache belliqueuse et des yeux hardis. L'élégance de ce portrait en imposait à mon ami Pierre, qui, sans rien savoir de l'oncle Jules, ne parlait de lui que sur un ton d'admiration respectueuse, en souriant un peu :
— Quand mon oncle Jules reviendra...
Un jour qu'il m'exposait, en présence de
sa grande sœur, tout ce qu'il attendait de ce retour hypothétique, M'leAnnette, mieux renseignée, l'arrêta et lui dit, avec une nuance de tristesse ou d'inquiétude au fond de ses jolis yeux bruns.
— Ne compte pas trop sur l'oncle Jules. Il est peut-être moins riche qu'on ne le croi-
rait à voir sa fourrure et son chapeau. Tu sais: tout ce qui brille n'est pas or!
Interloqué, Pierre réfléchit un moment, et se mit à demander :
— Qu'est-ce qu'il fait donc, notre oncle Jules ?
— Ah! voilà! fit MUe Annette.
Son regard s'attrista davantage.
— Tu ne sais pas ? dit Pierre.
— Il voyage, expliqua-t-elle avec effort... On ne sais pas au juste où il est... Il n'est jamais content de ce qu'il a, et il cherche toujours des choses qu'il ne trouve pas... Grand-père défend qu'on parle de lui... Mais je crois que c'est un bon oncle quand même.
Si Pierre admirait, sur son portrait, l'oncle Jules, il n'admirait point l'oncle Adolphe, qui manquait d'éclat. L'oncle Adolphe, en effet, homme sans conséquence, passait pour un esprit plutôt faible : au lieu de chercher à s'élever sur l'échelle hiérarchique des carrières bourgeoises, il s'était fait jardinier, — la pauvreté de son intelligence, pensèrent
les siens, lui fermant les carrières plus élevées. Après avoir longtemps travaillé à la journée, comme un manœuvre, dans les « campagnes » du voisinage, il était entré au service d'un banquier anglais, M. Smithson, qui passait ses derniers étés dans la Villa Charlotte : une propriété merveilleuse, à deux kilomètres de Bielle, sur la route de Genève. M. Smithson laissa pleine liberté à son jardinier, qui se mit alors à développer tout à coup, dans l'arrangement des serres et des parterres, un goût d'artiste qui sommeillait au fond de son âme lente, comme engourdie, sans qu'il s'en fût jamais douté lui-même. Cet ignorant, qui connaissait à peine les noms des plantes, les apprenait tant bien que mal au jour le jour et ne les citait qu'en les écorchant ; ce simple, sans ambition ni désir, transforma les jardins vulgaires de la Villa Charlotte en jardins féeriques, dont la réputation rayonna bientôt sur les rives du lac. Mais, sauf les fournisseurs et des parents d'Angleterre, personne n'y pénétrait : car M. Smithson, n'imitant
point les plus complaisants parmi les propriétaires riverains, entendait rester chez soi, et fermait sa grille au public. De son côté, Adolphe Nicollet, à qui ses jardins semblaient un monde, en sortait le moins possible, et se montrait rarement en ville, où il se sentait dépaysé. Les siens persévéraient à le regarder comme un être inférieur ; la curiosité même de percer les mystères de la Villa Charlotte ne put les décider à rendre visite à ce parent malencontreux, retombé, disaient-ils, au niveau des paysans, et qui travaillait à la terre! Seule MUe Annette, que la sûreté de son instinct élevait au-dessus des préjugés de caste, s'en allait parfois jusqu'à lui, sans rien dire à personne. J'eus la chance de la rencontrer, un jour qu'elle revenait d'une de ces excursions, dans un tel état d'enthousiasme qu'elle ne put s'empêcher de me prendre pour confident. En phrases qui peignaient comme des couleurs, elle me dit la magnificence des plantes exotiques qui, dans les vastes serres où semblaient jaillir des sources, vous donnaient
l'illusion des tropiques, l'abondance des buissons de roses qui entouraient la maison de leur splendeur odorante, l'étrangeté des fleurs bizarres, dont son oncle, — qui variait leurs formes fantastiques, — ne parvenait pas à lui dire les noms difficiles à prononcer.
— Il y a jusqu'à des rochers artificiels avec toutes les plantes des Alpes, des fleurs si belles, si claires, qui ont des couleurs de pierres précieuses...
Avec un geste d'orgueil, elle ajouta :
— C'est l'oncle Adolphe qui a créé tout cela !... Il faut le voir, il faut l'entendre dans son jardin ! Il en parle comme un poète !
Ces paroles me causèrent un vif étonnement, car, en ce temps-là, je partageais les préjugés des Nicollet : un jardinier n'était pour moi qu'un ouvrier d'un ordre inférieur, qui ne pouvait point ressembler à un poète. MUe Annette dit encore :
— Et il est si bon !... Je ne peux pas comprendre ce qu'on lui reproche... Faire pousser des fleurs, est-ce donc moins noble que de fabriquer des sirops?... Enfin !...
Outre ces trois oncles, mon ami Pierre possédait encore deux tantes : l'une, Jacqueline, était institutrice en Russie, dans une grande famille qu'elle finit par adopter pour sienne : elle troqua son prénom, peu distingué, contre celui de Césarine, revint une seule fois au pays qu'elle étonna par ses bijoux, ses robes de soie, ses allures de « princesse, » son accent étranger, dit des impertinences à tous, repartit en coup de vent, et mourut plus tard dans une ville d'eaux, sans avoir plus jamais revu les siens pour lesquels elle professait sans doute des sentiments analogues à ceux que leur inspirait l'oncle Adolphe.
— Ma tante Césarine, disait parfois M110 Annette, ne comprend pas que tout le monde ne peut pas être prince !
Sa sœur Emilie s'était mariée en Angleterre, où elle avait été gouvernante. Elle seule écrivait régulièrement, parlait de son mari, — un commerçant qui semblait marcher vers la prospérité, — de ses enfants dont le nombre s'accroissait chaque année,
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de son désir de revoir sa famille, et promettait annuellement sa visite pour « le printemps prochain ».
Cette dispersion de la famille avait un caractère définitif qu'elle n'aurait point aujourd'hui : car, bien que les chemins de fer ne fussent plus alors une nouveauté, un voyage semblait encore une grosse affaire, surtout dans une petite ville un peu écartée, traditionnaliste et lente. Aussi, quand ils pensaient les uns aux autres, ces frères et sœurs se disaient sans doute qu'ils ne se reverraient pas souvent : leur vieux père pouvait fermer les yeux d'un instant à l'autre sans les avoir à son chevet ; et, lui parti, quel lien resterait-il pour les rattacher à leur lieu d'origine ?...
Peu de temps avant l'orage qui devait achever de disperser les Nicollet aux quatre vents des cieux, le bruit se répandit que Mlle Annette était fiancée à Marc Maguet, le fils du docteur, le plus brillant parti de la ville. Ce jeune homme venait de prendre ses grades dans une université allemande
d'où il rentrait avec un dogue d'Ulm, des bottes à l'écuyère, deux magnifiques balafres à la joue droite, et un air « burschikos » qui produisait grand effet. Il allait s'associer avec son père, dans la direction de cette clinique spéciale pour les maladies des oreilles qui valait au docteur une réputation européenne et attirait à Bielle un grand nombre d'étrangers. Comme il était, en outre, très joli garçon, il faisait rêver les jeunes filles à marier, et toutes les mères. D'ailleurs , on savait le docteur ambitieux ; on trouvait Marc « un peu fier » et « plutôt poseur » ; on jugeait donc qu'il se marierait de préférence à l'étranger, pour la dot et les relations. Qu'un tel jeune homme, qui pouvait viser si haut, entrât dans une famille aussi modeste, sans que son père eût même l'air de le désapprouver, — voilà ce que personne ne put comprendre. Aussi les commérages allaientils leur train :
— Car enfin, ma chère, c'est une véritable mésalliance... Les Nicollet sont d'origine très commune... On ne sait même pas
bien d'où ils sortent... Et il y en a un qui est jardinier!...
— Croyez- vous donc, répliquait M. Quartier, le syndic, — qui professait des idées égalitaires et possédait une étonnante provision de mots pittoresques, — croyez-vous donc que les Maguet soient issus de la cuisse de Jupiter?... On sait bien que leur arrièregrand-père était matelassier!
Des gens ripostaient en pinçant les lèvres, indignés qu'on rappelât ainsi, sans égards, l'humble extraction d'un homme qui avait fait son chemin !
— Possible... mais avec leurs relations, leur fortune !...
D'autres insinuaient :
— On dit que le docteur s'est laissé enjôler... Les malins trouvent toujours leur maître !
Ainsi couraient les langues, malveillantes plutôt que méchantes, car la crainte de déplaire à des gens puissants arrêtait les plus venimeuses. Ce fut la première fois que j'entendis la ville bourdonner autour des af-
faires du prochain: des silhouettes furlives s'introduisaient dans les boutiques, où d'interminables conciliabules se tenaient sous prétexte d'emplettes qui n'aboutissaient pas ; dans les cafés, devant les « picholettes » de petit blanc que les sommelières renouvellent dès qu'elles sont vides, les hommes les plus graves bavardaient comme des commères...
Cependant, Mlle Annette rayonnait de bonheur, dans de jolies robes fraîches, légère comme une libellule, les yeux plus brillants, les lèvres plus roses, aspirant par tout son être la joie de vivre, de s'élancer vers l'amour, éveillant plus que jamais cette impression d'espérance qui émanait d'elle comme du printemps, comme des roses entr'ouvertes, comme des sources vives qui lancent leurs eaux d'argent vers l'inconnu des rivages. Les bonnes dames de la ville, volontiers guindées et toujours sur la réserve, lui trouvaient un air!... Oh! comme elles hochaient la tète en désapprouvant cet air-là !... Je me souviens de l'avoir rencontrée, dans
la grand'rue, au bras de son fiancé. Les gens les saluaient avec de faux airs gracieux : tandis que Marc soulevait son chapeau d'un geste un peu hautain, elle répondait en souriant à pleines lèvres, comme si chacun de ces saluts lui montrait que le monde entier se réjouissait de sa joie. Derrière elle, on se retournait, en pinçant les lèvres ; et la grosse horloge, qui voit tant de choses du haut de la tour carrée au bout de la rue, semblait l'observer de son œil rond. Comme le couple tournait à l'angle du Vieux-Marché, je les saluai d'un beau coup de casquette. Au lieu de me répondre comme aux autres, Mlle Annette m'appela du geste, et dit à son fiancé, en posant sa main sur ma tête :
— C'est un ami de mon frère, à qui j'ai appris à lire. Il est très gentil !
Puis elle m'embrassa sur les deux joues.
Il me sembla que Marc Maguet me re-
gardait de travers, et je maudis l'erreur de la destinée qui m'avait fait naître quinze ans trop tard...