LA FAILLITE
Le jour néfaste, Pierre ne vint pas au collège. Comme il ne manquait jamais, son absence me causa un étonnement auquel une sourde inquiétude se mêla bientôt.
N'étant lié qu'avec lui, je passai ma récréation du matin tout seul, dans un coin de la cour, à rouler des idées noires pendant que les autres jouaient à saute-moutons. L'aprèsmidi, avant de rentrer en classe, je fis un détour pour examiner l'école de Mlle Annette : les volets étaient fermés, comme dans les maisons où le deuil est entré. Je me demandai : « Qu'est-il arrivé ? » Et mon cœur battit d'une douloureuse émotion.
J'entrais à peine dans la cour, que Paul Bourdon se détacha d'un groupe pour venir à moi. Paul Bourdon, le fils du procureur, était mon aîné de deux ans : il était fort et bête, et, dans cette école préparatoire où il s'attardait, sa force le vengeait de sa bêtise. Il en était le tyran redouté : jamais méchant gamin n'éprouva plus de plaisir à battre les faibles pour les voir pleurer, en criant :
— Gare à qui s'en mêle !
Avec son teint bilieux, sa peau trouée de petite vérole, son long nez de travers, il avait des instincts de bourreau. Tel père, tel fils, disions-nous : car le procureur possédait une solide réputation de cruauté doublée d'hypocrisie, puisqu'on savait qu'il jouait avec les malheureux tombés entre ses griffes comme le chat avec la souris. En réunissant nos forces, Pierre et moi, nous parvenions à tenir en respect cet ennemi. Mais seul, je ne pouvais rien. Quand je le vis s'avancer contre moi, je pensai qu'il voulait simplement profiter de l'absence de mon bon camarade pour battre une charge sur mon dos ;
et je me promis de ne pas lui faire le plaisir de pleurer. Mais au lieu de m'attaquer tout de suite, il s'arrêta en croisant les bras sur sa poitrine, me regarda un moment et me dit:
— Eh bien ! ton ami Pierre, tu sais ? Cette phrase menaçante me fit plus de mal
qu'un coup de poing. Comme je n'y répondais pas, il reprit :
— Alors, tu ne sais pas ?... Son père a fait faillite et déposé son bilan.
Faillite ? Bilan ? J'ignorais le sens précis de ces mots, qui ne se trouvent ni dans Phèdre, ni dans Cornélius Nepos. Je compris seulement qu'il s'agissait de quelque chose de très grave et de très malheureux pour les Nicollet ; prêt à éclater en larmes, malgré ma résolution, je continuais à regarder en silence le grand garçon bouffi de joie méchante, qui ne m'avait jamais paru si laid. Cependant, quelques camarades se rapprochèrent, pour observer la fin du colloque. Bourdon me cria :
— Est-ce que tu ne comprends pas ?
Je balbutiai :
— Faillite ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
— Imbécile ! répondit-il en ricanant. Tu ne sais pas même ça ! Faillite, ça veut dire qu'ils n'ont plus d'argent, qu'ils ne peuvent plus payer leurs dettes, qu'ils sont déshonorés, qu'on va tout vendre chez eux, tout, tout, jusqu'à leurs lits, jusqu'à leurs cuvettes, que personne ne voudra plus leur parler, qu'ils iront coucher dans la rue et qu'ils crèveront de faim !
Il se rengorgeait en détaillant cette misère ; puis, promenant autour de lui un regard de triomphe, il ajouta:
— Moi, je sais bien: c'est mon père qui les
poursuit !
J'eus la vision soudaine du terrible procureur, plus jaune encore que son fils, serrant entre ses griffes toute la famille Nicollet, Pierre, MUe Annette, le vieux paralytique; et, saisi d'une colère qui décuplait mes forces, je me ruai sur Bourdon, sans dire un mot. Décontenancé par la brusquerie de l'attaque, ei aussi par la vigueur inattendue dont je
témoignais soudain, le grand garçon recula devant moi, en parant les coups, jusqu'au moment où mon poing fermé l'atteignit dans l'œil. Alors, comme un lâche qu'il était au fond, il se courba en hurlant sans vergogne. Ma victoire inespérée n'avait point épuisé ma colère : je le saisis d'une main par les cheveux, et, de l'autre, je lui labourai l'échiné. Les camarades applaudirent en criant :
— C'est bien fait ! ... Il a ce qu'il mérite ! . . . Et les hurlements du vaincu redoublaient. Par malheur, M. Gidard arrivait sur le
champ de bataille : il ne compara pas les gros membres de Bourdon à mon corps gringalet ; il ne demanda pas qui avait commencé ; il s'approcha de nous, me tira par les épaules, et me dit :
— Deux heures de retenue !
Je fis : — Oh ! sans trouver un mot pour ma défense.
En un instant, j'avais découvert à la fois les affaires, la haine et l'injustice. C'était une bonne journée.
Sitôt ma punition soldée, je courus chez les Nicollet. Décidément je ne perdais pas mon temps ce jour-là : je découvris encore le malheur.
Ils se tenaient tous ensemble, les pauvres gens, dans la salle à manger, — la pièce la plus sombre de l'appartement, — autour de la table ronde, où fumait le café au lait du soir. Je remarquai qu'il y avait à côté de la cafetière du pain, du beurre, même du miel. Gela me rassura d'abord. Je pensai, avec un soupir de soulagement :
« Ils ont pourtant encore quelque chose à manger ! »
Mais en regardant leurs figures, je compris que le beurre ni le miel ne signifiaient rien: car ils se levèrent de table presque sans avoir touché au repas, en se serrant les uns contre les autres comme des moutons trop effrayés par l'orage pour songer à brouter l'herbe qui s'étale à leurs pieds. Ils me considéraient avec des yeux effarés, comme s'ils se demandaient quel nouveau malheur j'apportais chez eux, et je demeu-
rais sur le seuil, à tourner ma casquette dans mes mains sans oser m'approcher. A la fin, Pierre se détacha de leur groupe, et vint à moi en disant :
— C'est gentil à toi, d'être ici!
A son tour, MUe Annette s'approcha ; elle répéta, en m'embrassant sur le front :
— Oui, c'est gentil !
Elle baissa la voix pour ajouter:
— Nous n'avons pas beaucoup d'amis qui nous resteront fidèles!...
Un lourd silence planait dans la chambre. Ce fut elle encore qui le rompit, en disant :
— ... Pourtant, nous ne désespérons pas. Dieu peut nous sauver, s'il le veut !
De grosses larmes coulaient sur les joues du paralytique, dont un des enfants venait de pousser le fauteuil à roulettes dans l'embrasure accoutumée : elle alla les essuyer d'un geste affectueux, en tâchant de sourire, tandis que son père, qui s'était mis à marcher de long en large, les mains derrière le dos, s'arrêtait à son tour devant moi, et commençait :
— Non, non, nous n'avons plus rien à espérer de personne, plus rien!... Nous sommes entre les griffes de Bourdon...
Quand il vous tient, celui-là, et qu'il vous serre... le bon Dieu même ne lui ferait pas lâcher prise... si le bon Dieu se mêlait de ces affaires-là !
De l'autre bout de la pièce, la voix hachée et rauque du paralytique lança:
— Dieu... sait... tout... Dieu... peut... tout...
Juste, sans se retourner, esquissa un geste de désespoir.
— Oui, répéta Mlle Annette, debout à côté de son grand-père, Dieu aide ceux qui l'invoquent !
Cette confiance me rassura : puisque Dieu pouvait les sauver, pourquoi ne les sauvait- Il pas ? C'était si simple ! Mille anecdotes, racontées à l'école du dimanche, prouvaient son intervention dans les choses humaines: je me rappelai l'histoire d'un riche Anglais qui arrive dans un village des Alpes, juste à temps pour racheter à prix d'or la vache
d'une pauvre femme qu'un impitoyable créancier fait vendre aux enchères publiques...
Les jours suivants, j'épiai les bruits qui couraient sur la catastrophe, dont la ville entière s'occupait : les Nicollet, d'origine française, avaient pris racine à Bielle depuis trois générations ; et les anciens se souvenaient d'avoir toujours vu dans la grand'rue, à cent pas de la tour carrée d'où la grosse horloge observe les passants pour raconter à tout le monde où ils vont, leur enseigne à lettres blanches sur fond noir :