DERNIERS PROPOS
J'étais resté plusieurs années sans revoir Bielle. Je revins passer mes étés dans les environs, quelque temps après que l'existence des habitants de la Villa Charlotte se fût organisée définitivement. La ville était en pleine transformation : bien que M. Pierre- Denys ne se mêlât point des affaires publiques, ses idées triomphaient. Quatre ou cinq usines, de fondation récente, se partageaient les forces captées de l'Arne, jusqu'alors inutile et gaie, qui maintenant terminait son cours dans des canaux obscurs ; le collège était réparé; une voie nouvelle, occupée surtout par des marchands de bicy-
dettes, longeait la Place d'Armes ; de larges quais, plantés de petits arbres neufs, aux troncs grêles, se développaient des deux côtés de l'embarcadère, où le vieux pontonnier aveugle, débris des temps passés, se faisait conduire encore à l'heure des bateaux. Une génération nouvelle, plus active, plus entreprenante, plus hardie, chassait devant elle les anciens, lents et tatillons : les « lambins », les tatadzenets. M. Quartier avait dû résigner ses fonctions: son énorme silhouette errait lourdement par les rues, comme s'il eût eu pour tâche d'égaliser les derniers pavés ronds, à force de les écraser sous ses pieds énormes ; Marc Maguet, son père étant mort, avait cédé la clinique à un médecin étranger et quitté la ville. Bien d'autres changements étaient survenus : des hommes nouveaux défilaient sous l'œil rond de la grosse horloge, qui continuait à observer les gens et les choses du haut de sa tour carrée \ et l'on s'occupait beaucoup moins des Nicollet, qui appartenaient à l'histoire ancienne.
Comme je n'habitais pas loin de la Villa Charlotte, je ne tardai guère à rencontrer Mlle Annette. Elle faisait souvent la route à pied pour aller en ville, bien que, l'âge venant, elle consentît quelquefois à user de la Victoria. Nous eûmes bientôt renoué connaissance :
Eh bien ! mademoiselle, vous voilà dans
l'opulence !
— Il paraît.
— Cela vous plaît?
— Je m'habitue.
Elle conservait son humour, son joli sourire, le rayonnement de bonté qui donnait à son visage, un peu flétri pourtant, je ne sais quelle expression de durable jeunesse, malgré ses cheveux grisonnants et ses toilettes à l'ancienne mode. Son visage s'assombrit quand je m'informai des siens : la vieille Emmeline était morte :
— Elle nous a servis pendant plus d'un demi-siècle ! Mon oncle a voulu lui assurer un petit capital, pour qu'elle se sente indépendante pendant ses derniers jours. Elle a
refusé. « Qu'est-ce que j'en ferais? disaitelle. Vous me gardez, c'est tout ce que je demande ! » Jamais elle n'a voulu s'en aller pour une cure à Bade ou à Aix, par peur de quitter la maison. Elle disait aussi : « Il faut supporter le mal, quand Dieu l'envoie». Elle ne se plaignait jamais et n'exigeait rien. C'était une sainte.
Mort aussi, Anthony, le pauvre être inachevé dont aucun sage n'eût expliqué la raison d'être.
— Mais l'oncle Adolphe est toujours là, vaillant, solide, heureux comme un roi.
— Et mon ancien ami Pierre, avez-vous de ses nouvelles?
Elle s'anima aussitôt :
— Il est venu nous voir, l'année dernière. Vous ne saviez pas ?
— Non, je ne savais pas.
— Ah! si vous l'aviez vu!... Un géant, un vrai bon géant; avec une grande barbe et des mains,... des mains qui ont abattu des arbres, allez!... Il a six enfants, maintenant, croiriez-vous? Nos deux sœurs sont mariées.
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Ils ont d'immenses propriétés, qu'ils ont eux-mêmes défrichées, où ils vivent ensemble, comme une tribu. Pierre est le chef de la famille...
Je cherchais au fond de mes souvenirs:
je ne le voyais plus qu'à travers une vieille photographie, où il était debout à côté de moi, me surpassant de la tête, le mains sur mon épaule, comme si nous étions prêts à unir nos forces contre cet animal de Paul
Bourdon.
— Pierre est un brave homme, continua Mlle Annette. C'est lui qui a relevé la famille, c'est lui qui a fait sa prospérité.
— Vous l'y avez un peu aidé, mademoiselle Annette.
Elle rougit jusqu'à la racine des che-
veux:
— Moi? Vous rêvez! Qu'aurais-je pu faire
pour eux ?
Je crois vraiment qu'elle l'avait oublié... A notre troisième rencontre, elle me dit
en me quittant :
— Venez donc nous voir, puisque nous
sommes voisins. Mon oncle sera content de vous connaître.
— Votre oncle, M. Pierre-Denys? Franchement, j'ai peur de lui!
— Quelle idée ! Venez : vous verrez qu'il n'est pas si terrible!
Comment résister à la tentation de voir de près un tel homme ? d'écouter de sa propre voix le récit de ses aventures ? d'avoir en tout cas de sa personne une impression directe, une connaissance plus sûre ? La curiosité s'en mêlant, la grille somptueuse de la Villa Charlotte s'ouvrit un jour devant moi. Un valet de chambre m'introduisit dans un petit salon « Liberty », où Mlle Annette ne tarda pas à me rejoindre:
— Mon oncle est dans la véranda, me ditelle. Je vais vous présenter.
Je me laissai conduire auprès d'un robuste vieillard, petit, sec, nerveux, très droit sous le poids des années, l'œil vif, les traits nets, le cou serré dans un col aussi dur qu'un carcan : l'homme que j'avais aperçu jadis, toujours pareil à lui-même, tel que je me le re-
présentais. Il se leva pour me recevoir, d'un mouvement rapide et saccadé, et il me tendit la main en disant:
— Je suis content de vous voir, monsieur, puisque vous êtes un ami de Pierre,... un brave garçon,... qui honore sa famille.
Là-dessus, nous causâmes de la pluie et du beau temps, pendant un petit quart d'heure. Dans le bas du jardin, j'apercevais l'oncle Adolphe, en bras de chemise, qui travaillait autour d'un massif de plumbagos, épanouies comme d'énormes touffes de jasmin bleu. Comme la conversation restait languissante, je pris congé :
Vous reviendrez, me dit M. Nicollet.
Je m'inclinai, en me promettant de n'en rien faire. A quoi bon ? Je ne l'avais point intéressé, il me semblait un homme comme beaucoup d'autres : nous ne pouvions prendre aucun agrément à nous fréquenter. Mais, deux ou trois jours après, en analysant mon impression, elle me parut incertaine : il y avait en M. Nicollet « quelque chose » qui m'avait échappé. Ce fut pour découvrir ju
définir ce « quelque chose » que je revins.
Cette fois, ce fut différent.
C'était après déjeuner, dans la véranda. Il y avait là, en train de prendre le thé, que servait Mlle Annette, les deux intimes de la maison : le pasteur Trembloz et le docteur Mathorel, toujours alerte, exubérant, paradoxal et réconcilié depuis longtemps avec M. Nicollet.
L'un et l'autre m'inspiraient une vive sympathie : M. Mathorel, pour sa franchise, pour sa brusque bonhomie, pour l'indépendance de son esprit de prime-saut; M. Trembloz, en raison d'une «histoire» assez romanesque qui remontait à quelque quinze années, et que j'ai racontée ailleurs. Maintenant, le calme s'était fait sur ces choses passées ; personne ne songeait plus à lui rien reprocher, et la paroisse entière l'aimait et le respectait, car il était de ces hommes dont la hauteur d'âme impose le respect et dont la bonté gagne les cœurs. De ses luttes, de ses peines anciennes, il ne gardait qu'une trempe plus forte, le courage de vivre seul, la volonté du
sacrifice : même il repoussait si loin ce dernier trait, qu'il avait délibérément renoncé au don d'éloquence qu'il possédait autrefois, pour répandre la chaleur sans briller, la lumière sans éblouir. Ses sermons n'attiraient plus comme les récitals d'un virtuose : ils laissaient une impression plus durable et, s'ils n'exerçaient plus la même attraction stérile, semaient plus fécondes les graines de la charité.
Le docteur et M. Nicollet fumaient de superbes havanes, importés directement de Cuba, en causant avec lenteur, tandis que leurs yeux erraient sur le paysage où s'épandaient les teintes spéciales de l'automne. Or, l'automne est la vraie saison du Léman, dont la beauté bleue gagne en mystère quand les rayons du soleil ne l'atteignent que filtrés par des vapeurs d'opale. Alors, des couleurs follement riches, divinement assorties courent sur ses deux rives, et le Jura, dont l'immobilité massive ferme l'espace, regarde les Alpes lointaines s'éloigner encore et flotter dans l'espace, comme si leurs pre-
mières neiges ou leurs vieux glaciers éternels allaient se dissiper. Quand j'entrai, Ton parlait certainement du paysage ; car M. Nicollet reprit, après les salutations qui interrompirent un instant la causerie :
— ... Quand j'étais enfant, rien ne m'agaçait comme d'entendre proclamer que ce pays est le plus beau du monde, par des gens qui n'en avaient jamais vu d'autres. Eh bien! je ne suis pas éloigné maintenant de trouver que leur foi ne les trompait guère. En tout cas, il fait bon y finir sa vie, quand on l'a quitté longtemps.
Le docteur Mathorel cligna des yeux et dit, en regardant Mlle Annette :
— Peul-être que mieux vaut ne le quitter jamais.
— Autre question ! répliqua M. Nicollet. Ce n'est pas pour rien que la terre est grande. S'il y a tant de pays qui se ressemblent sans être les mêmes, pourquoi renoncer à leur demander une vision plus large du monde, ou même plus d'aisance et plus de liberté ?
Il parlait posément, en homme qui réfléchit, qui recherche l'échange des idées.
— Sans doute, dit le pasteur Trembloz.
Les conditions actuelles de la vie permettent, exigent même que ceux qui le peuvent ouvrent un champ plus vaste à leur activité.
— Heu ! heu ! fit le docteur, il y a un proverbe qui dit: « Où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute. » Les proverbe sont quelquefois raison.
— On attache la chèvre, tandis que l'homme choisit son terrain, dit M. Nicollet. L'homme est un être de liberté et de volonté : il est le maître de sa destinée, il fait ce qu'il veut...
En ce moment, on entendit grincer le gravier des allées: c'était l'oncle Adolphe, qui charriait une brouette pleine de mauvaises herbes, de branchillons coupés, de tiges mortes. Les regards de tous se tournèrent vers lui, pendant qu'il passait devant la véranda, sans lever la tête. L'aspect de ce vieillard, toujours soumis à la même tâche, dans ce petit coin du monde d'où il n'avait jamais bougé, me suggéra cette réflexion :
« En voici un qui pourrait être la preuve vivante du contraire : car, loin d'être le maître de sa destinée, il l'a subie, — et nul ne saura jamais dans quels sentiments ». Mais M. Nicollet, qui le suivait des yeux, répondit à ma pensée, en disant:
— Mon frère est un homme admirable L'âge ne l'atteint pas. Il n'a presque aucun désir. Je crois qu'il n'en a jamais eu. Il travaille toujours, et toujours avec la même joie. Et, comme son travail est utile et modeste, il ne s'en lassera jamais.
Cette phrase m'étonna, car elle bouleversait mon idée de M. Nicollet: était-ce bien lui, le conquérant, le millionnaire, qui faisait en ces termes brefs et frappants l'apologie du travail humble, désintéressé, si différent de l'âpre chasse à l'argent où sa vie s'était absorbée ?
— Bien modeste, en effet, dis-je. Un pauvre train-train de fourmi, qu'on ne peut comparer au vrai travail des hommes dont l'activité puissante transforme le monde et assure les progrès de la race.
A\lUc Annctte me dit simplement:
— Vous croyez?
Je lus dans son regard, comme si je l'eusse vue imprimée, cette sentence : « Si vous étiez encore à mon école, cher monsieur, je vous dirais que vous parlez comme un enfant I »
Le pasteur Trembloz se chargea de me répondre :
Peut-être bien que nous ne sommes que
de petites fourmis,... mais des fourmis conscientes, dont un œil invisible observe le travail... Ce travail, il y a d'énormes inégalités dans ses rendements: il n'y en a aucune, si l'on peut dire, dans ses espèces... Il nous nourrit à peine ou il nous enrichit: qu'importe ? Nos œuvres s'appuient, se complètent, et se valent. Nous en avons établi l'échelle d'après ce qu'elles rapportent à leurs ouvriers: c'est une erreur; il faudrait les mesurer à leur utilité commune. On verrait alors, peut-être, que les meilleures, que les premières, — si l'on lient à la hiérarchie sont celles qui sont le plus ininié-
diatement efficaces. M. Nicollet a fait de grandes choses ; son frère en fait de petites. Pourtant...
M. Trembloz s'arrêta : sa sincérité l'avait conduit à un parallèle qu'il lui parut sans doute difficile de pousser davantage sans manquer à la politesse :
— Achevez donc votre pensée, monsieur le pasteur! s'écria M. Pierre-Denys avec bonhomie. Vous voulez dire: pourtant, des deux frères, c'est le plus pauvre qui sans doute est le plus satisfait de sa vie.
— Permettez, monsieur...
— Si vous ne me dites pas ces choses, je les pense... Positivement... Depuis que j'ai le loisir de réfléchir, je me mets à avoir de ces idées-là !... Ainsi, tenez! mon frère est un sujet de réflexions continuelles pour moi. Jamais je n'aurais cru qu'il pût m'apprendre quelque chose. Et il m'apprend tout. Oui, tout ce que j'ignorais, c'est-à-dire l'essentiel... Je l'admire, je l'envie.
Gomme je souriais d'un air d'incrédulité, M. Nicollet répéta, avec force-
— Oui, monsieur, je l'envie. Je vous le déclare, et c'est la vérité !
Il continua:
— Cela vous prouve combien il est audessus de moi: car lui, certainement, ne m'envie pas ! Il ne troquerait pas son sort contre le mien. Il est heureux d'être jardinier, et que je sois propriétaire: toute la beauté qui nous entoure, il la possède mieux que moi. 11 méprise mon luxe: n'est-ce pas une fortune qui abolit la mienne ? Si je lui fais goûter mon meilleur vin, il fait la grimace: ça n'est pas du La Côte ! Si je lui offre un havane, il le refuse, et sort de sa poche un bout de « grandson », qu'il préfère. Je vous dis que mon frère est un homme admirable ! Et pourtant, il n'est pas parfait. Savez-vous pourquoi ?... Je vais vous le dire : il y a de l'égoïsme dans son amour pour mon jardin. C'est un artiste, en son genre. Et les artistes sont des égoïstes, comme tous ceux qui veulent tirer un bénéfice immédiat de leur travail, gloire ou profit.
A ce compte-là, interrompit le doc-
teur, tout le monde a son petit égoïsme.
— C'est cette certitude qui me permet de conserver ma propre estime, repartit M. Nicollet. Cependant, je connais une personne qui échappe à cette loi. Il est vrai que je n'en connais qu'une!
Il jeta un regard sur sa nièce, qui devint rouge comme une pivoine :
— Celle-là me déconcerte. Jamais elle ne s'est souciée de son bonheur personnel, de son moi. Elle a vécu comme si elle n'existait que pour servir au bonheur du prochain. Elle répare les injustices du sort, elle raccommode les destinées en mauvais état, elle neutralise les dégâts que font la sottise ou la méchanceté. Or, plus je médite, plus j'arrive à cette persuasion qu'elle a raison. Le dernier mot de la sagesse est un précepte négatif: il ne faut jamais penser à soi. C'est tout le secret de la vie.
— Voilà qui n'est pas américain, dit le docteur.
— Question ! riposta M. Nicollet. Nous autres européens, qui allons chercher fortune
de l'autre côté des mers, nous ne pensons qu'à notre intérêt: c'est vrai. Mais eux? ils ont un autre souci, plus généreux, qui ennoblit leur activité, qui corrige un peu les disproportions de leurs gains: celui des lendemains de leur race. En travaillant pour soi, chacun travaille en même temps à fonder une nation plus forte: c'est une manière d'élargir et de nettoyer son ambition.
— ... En tout cas, pas « moderne », reprit le docteur en revenant à son idée.
— Que signifie ce mot? dit M. Trembloz. Nous l'appliquons à l'instant présent; mais demain sera plus « moderne » encore, et différent. En attendant, c'est vrai, nous sommes en un temps où souffle l'âpre esprit de conquête. Un philosophe en a dressé la théorie. Les peuples en semblent imprégnés. Et nous les voyons souvent commettre la pire des hypocrisies : celle qui met d'accord la conscience avec l'intérêt.
— Ce spectacle qu'offre la grande politique, dis-je à mon tour, c'est aussi celui qu'offre la vie, partout: n'est-il pas démontré
que la lutte en est le principe? L'homme a mis des siècles à découvrir sa planète : il lui reste à se l'asservir. C'est son but, sa raison d'exister, son droit. Et je vous le demande, est-ce que les plus utiles entreprises ne sont pas les manifestations de cet esprit de conquête qui nous entraîne et nous élève ?
M. Nicollet avait laissé son cigare s'éteindre entre ses doigts; il le jeta et répondit, pensif:
— L'important, c'est d'en dominer les impulsions dangereuses , l'instinct aveugle.
Mais que c'est difficile ! Quoi de plus commode que de se persuader qu'en usant de sa force, pour soi, on satisfait la plus grande loi de la vie ? Mais un jour, — quelle douloureuse chose ! — on s'aperçoit que la force seule est une qualité de brute, que ce qu'on lui doit n'est d'aucun prix, qu'il faut, pour la régler, d'autres qualités, plus belles, plus rares, les véritables qualités humaines.
— Cette déception douloureuse, dit M.
Trembloz, ces regrets tardifs n'attendent point les êtres d'autre sorte: j'entends ceux
qui, échappant à la loi fatale de la latte, renoncent à l'esprit de conquête pour obéir à l'autre esprit, l'esprit de sacrifice. Et celui-là donne une force aussi, — peut-être
la vraie !
— La plus grande! affirma M. Nicollet en se tournant à demi vers MUe Annette, toute gênée de se trouver ainsi mêlée à ce débat. Qu'ai-je donc fait, moi qui vous parle? J'ai facilité, si l'on veut, le progrès de quelques industries, diminué la peine d'un certain nombre d'ouvriers, favorisé l'écoulement ou la transformation de divers produits. C'est quelque chose. En échange de cet apport, — apport que je n'entends pas rabaisser, —j'ai acquis une fortune qui ferait la richosse d'une centaine de personnes ou dont les revenus nourriraient bien des familles. Tandis que celle qui est là, Annette, connaissez-vous son œuvre? D'ici, sans changer de place, par la seule force de sa bonté, elle a conquis pour les siens un vaste territoire qu'obstruaient des forêts, où pâturent maintenant les vaches nourricières, où mûrissent les
moissons. Sans elle, une famille humaine aurait peut-être disparu dans l'épuisement de l'effort stérile : elle l'a sauvée, pendant que j'amassais des millions. En faisant mon chemin, j'ai ruiné des êtres plus faibles, selon cette loi de la lutte qui est une loi dénature, soit! mais qui est la loi d'une nature injuste, cruelle, perfide, que tout l'effort humain doit tendre à corriger. Elle, dans sa petite robe noire, n'a jamais fait verser une larme. Au contraire, elle a semé la joie à pleines mains. Elle a fait du bien à tous ceux qui passaient dans son cercle, malades comme mon père, pauvres comme mon frère Jules, misérables comme Anthony. Elle m'en a fait à moimême : dans mon opulence, j'ai reçu son aumône. Rien de ce que j'ai acquis ou conquis ne m'a jamais donné le réconfort et la paix que me donne sa seule présence, — simplement parce qu'elle est bonne, et parce que la bonté qui émane d'elle fait de la chaleur, de la lumière et du parfum.
Nous regardions tous Mlle Annette, qui balbutia:
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— Mais, mon cher oncle...
— Rien d'exagéré! déclara le docteur Mathorel.
Elle se leva avec un petit geste d'impatience, et se mit à rassembler les tasses sur le plateau. En ce moment même, l'oncle Adolphe repassait devant la véranda, avec une nouvelle charge de branchillons, de feuilles mortes, de tiges coupées. Il leva les yeux sur notre groupe et lâcha d'une main sa brouette pour toucher le bord de son chapeau, sans s'arrêter.
— La toilette d'automne du jardin! fit le pasteur ïrembloz, en le suivant des yeux.
Le sifflet d'un bateau à vapeur, qui sortait du port de Bielle, déchira l'espace. Mlle Annette se tourna vers moi et me demanda avec un sourire qui évoquait le passé:
— Est-ce V Aigle ou le Léman?
— Hélas! répondis-je, ce ne sont plus les mêmes! Ceux d'aujourd'hui sont plus grands, ils ont d'autres noms ; je ne les connais plus !
Un instant après, je lui dis encore, en baissant la voix et en regardant son oncle :
— Les bateaux changent , comme les hommes.
J'eus d'autres occasions d'écouter M. Pierre- Denys. Il continuait à « méditer», — lui qui pendant quarante années s'était contenté d'agir; il lisait même, — lui qui avait professé si longtemps le mépris des livres ; il combinait ses réflexions personnelles avec celles que lui suggéraient ses lectures : il découvrait ainsi des idées très simples, qu'il s'assimilait et rendait siennes ; et c'était un spectacle tout à fait original que celui de cet ancien brasseur d'affaires en train de devenir philosophe.
Un jour de promenade, je le rencontrai dans un joli chemin perdu, qui file entre les vieux arbres de très vieilles propriétés, parmi lesquels chantonne un ruisseau couvert d'ombre. Il marchait dans la direction de Bielle, non pas de l'allure pressée que je lui connaissais, mais lentement, la tête basse, l'air d'un désœuvré qui flâne en poursuivant de vaines rêveries. Il m'arrêta. J'abrégeai ma promenade pour faire route avec
lui. Nous devisâmes, en regardant pointer, à travers le rideau des arbres, les vastes auvents des fermes prospères.
— Vous marchez donc, monsieur Nicollet?
Je croyais que les Américains ne vont jamais à pied.
— Vous savez bien que je ne suis pas Américain... Je n'ai plus besoin de gagner du temps : au contraire, il m'en faut perdre. Et puis, il y a eu une période de ma vie où je n'avais ni chevaux ni voitures : ce ne fut pas la plus mauvaise.
Ce début m'inquiéta :
« Bon, pensai-je il va me raconter ses années de misère. C'est la manie des parvenus : prétexte à se vanter de leur œuvre et de leurs biens. »
Je me trompais ; il continua :
— Ce chemin où nous sommes, je l'ai suivi tant de fois ! Il est pour moi si plein de souvenirs !
— Vraiment ?
— Mon père, avant sa maladie, possédait un « plantage », là-bas, plus près de la ville:
je vous le montrerai tout à l'heure. Il fallait l'entretenir, avec mes frères : arracher les mauvaises herbes, biner, sarcler, arroser, les jours de vacances, sous prétexte que « ça fait du bien » ! Adolphe, c'était son affaire : il avait ses carreaux à lui, dont il rêvait la nuit... Juste se résignait: «Puisque papa veut! » disait-il... Jules se révoltait, ayant des goûts de mirliflore, surtout quand on nous envoyait, avec une brouette et une pelle à feu, ramasser des crottins de cheval sur la route.
— Comme début, dis-je, les crottins de cheval valent bien l'épingle de Jacques Laffitte : ils sont certainement plus pittoresques.
— Penh ! ils m'exaspéraient, à cause du temps perdu. Car je ne parvenais pas à comprendre le plaisir de mon père à soigner des légumes qu'on peut acheter au marché, à meilleur compte. Gomme Adolphe restait au jardin et faisait notre ouvrage avec le sien, nous nous entendions pour cacher notre brouette derrière une haie, et nous battions
les prés et les sentiers... Les fraises, les rcrevisses, les papillons... Jules adorait les papillons... Pauvre garçon, il leur ressemblait! Il se mit à rire, d'un bon rire enfantin: ■ — Imaginez-vous qu'un jour, nous n'avons plus retrouvé notre brouette derrière sa haie. Quelqu'un l'avait prise... Ah ! nous n'étions pas fiers, en rentrant au « plantage » où le père nous attendait ! Jules inventait des histoires à dormir debout. Quand il voulut les réciter, mon père haussa les épaules, cueillit une branche de coudrier, et se mit à nous fouetter méthodiquement, l'un après l'autre, sans mot dire... Adolphe assistait à l'exécution, la tète basse et les yeux en pleurs, comme s'il eût eu quelque chose à se reprocher... Quel bon frère c'était, cet Adolphe !... Il est resté pareil à lui-même, à travers la vie, un peu enfant, naïf, candide, laissant couler les années sans songer à ce qu'elles peuvent apporter, jouissant des choses comme si l'eau, l'air, le ciel, le lac avec toutes ses rives, étaient sa propriété particulière...
Il n'avait plus son air de sécheresse et de domination : il s'attendrissait, positivement. Pour moi, je l'écoutais avec surprise, sans éprouver le besoin de lui donnerla réplique. Sans doute qu'il n'y tenait guère : on a beau s'améliorer, on conserve des traits de sa première nature, et M. Pierre-Denys était bien sûr d'intéresser son interlocuteur, dès qu'il s'intéressait lui-même. Cette fois il ne se trompait pas: mon attention valait une réponse. Il reprit:
— Combien ont différé les destinées des quatre frères qui couraient par là! . . . Savez-vous que notre histoire serait instructive ? Vous devriez l'écrire, puisque vous faites des romans. Elle pourrait être utile, ne croyez-vous pas?
A ce moment, je n'avais pas encore pénétré le sens des incidents que j'ai tâché de résumer dans ces pages. Je ne vis donc dans la suggestion de M. Nicollet qu'une trace de la manie commune à beaucoup de gens qui aspirent à devenir, si j'ose dire, de la « matière littéraire ». Aussi mis-je peut-être une pointe d'ironie à lui répondre.
— Sans aucun doute ! La triste fin de votre frère Jules serait une bonne leçon pour les paresseux; tandis que votre exemple, au contraire, montreraient où conduisent le travail et l'énergie.
M. Nicollet m'arrêta le bras, d'un geste brusque qui trahissait l'impatience de sa vraie nature :
— Ah! non, non, non! s'écria-t-il. Ce n'est pas ce que je veux dire, monsieur, tant s'en faut. C'est juste le contraire!
— Comment ! vous voudriez que je fisse l'éloge de la paresse, aux dépens du travail?
— Voyons! ne comprenez-vous pas? Moi, si j'écrivais notre histoire, l'histoire ^e notre famille, savez-vous ce qu'on y verrait?... On y verrait deux choses, cher monsieur,... vous entendez?... deux choses qui me semblent des choses importantes...
Il se recueillit quelques secondes, comme s'il cherchait à rassembler des idées un peu difficiles ; puis il continua, en regardant droit devant lui, en soulignant ses paroles par des gestes brefs :
— On verrait d'abord que l'esprit de sacrifice, — c'est ma nièce qui l'a représenté parmi nous, — est la plus grande des vertus, que seul il peut donner la satisfaction intérieure, qu'il produit même plus de bonheur qu'aucune autre disposition de l'âme...
Je ne pus m'empêcher de l'interrompre en disant :
— C'est l'idée simplement chrétienne.
— Non, fit-il, comprenez-moi bien, je ne parle pas en chrétien, je parle en hommej Les chrétiens disent que notre vie importe peu, que l'autre compte seule, que la terre est une antichambre où il ne faut rien casser en posant sa canne et son pardessus avant d'entrer au salon... Moi, je ne suis pas de cette école. Je crois au contraire que notre vie importe beaucoup, parce que je ne suis pas sûr qu'il yen ait une autre. La religion, très bonne chose, mais bien incertaine, cher monsieur !... Moi, je n'y pense jamais, sauf le dimanche, quand je vais au temple, à cause de l'exemple... Dans ce que je vous dis, je me place à un point de vue exclusi-
vement terrestre,... utilitaire... Et je vous déclare que ma nièce, qui est imprégnée jusqu'aux moelles de l'esprit de sacrifice, a eu beaucoup plus de satisfaction que moi, qui en suis dépourvu... Dans des proportions énormes, monsieur!... Je me suis éreinté pour amasser une fortune : elle a eu toutes sortes de joies infiniment meilleures, dont aucune ne lui a laissé la moindre amertume... Voilà le premier point. J'ai été très étonné quand je l'ai découvert. Mais j'ai été encore bien plus étonné quand j'ai découvert le second.
M. Nicollet s'arrêta au bord de la route, et poursuivit, la main posée sur mon bras, en me regardant dans les yeux :
— Le second point, c'est le travail utile, simple et productif est incomparablement supérieur au travail compliqué, savant et lucratif. Comprenez-vous ?
— A peu près, dis-je.
Il frappa le sol du bout de sa canne, et se remit en marche :
— Je veux dire que le meilleur travail est
celui qui exige la plus grande fatigue et qui, au lieu de favoriser l'échange, comme le commerce ou l'industrie, augmente simplement la réserve des produits de première nécessité. Je n'ai pas besoin de dire que l'énoncé catégorique de principes aussi différents que ceux qui ont assuré, depuis ses origines, les progrès de notre civilisation, fit surgir dans mon esprit une foule d'objections.
— Si je parle ainsi, continua M. Nicollet d'un ton moins assuré, c'est que je sens bien que je suis le moins heureux des habitants de la Villa Charlotte. D'où je conclus que mon frère et ma nièce ont mieux compris la vie que moi... Maintenant, voici le « plantage » en question.
Il s'arrêta de nouveau, étendit sa canne vers un enclos d'où jaillissait une végétation riche et confuse de fleurs, d'arbustes, de légumes, autour d'une « capite » de bois peint en jaune :
— Là, dit-il, nous logions nos outils,... ces outils qu'Adolphe maniait avec tant de plaisir, et qui me faisaient horreur... Cette
aspergerie, qui a l'air d'une forêt en miniature, c'est mon père qui l'a plantée... Et aussi ce pommier, que vous voyez là, qui a tant de fruits... Du reste, il doit avoir planté presque tous ces arbres. Mais je ne me souviens que du pommier.
Ses yeux cherchaient ce passé lointain, où il revoyait les siens, où il se reconnaissait lui-même enfant. Il resta plusieurs minutes debout devant la haie où rougeoyaient les cynorhodons. Puis il se détourna avec un
soupir :
— Laissons ces choses, me dit-il. Je vais vous accompagner jusqu'à Bielle. Ce n'est pas mon chemin direct, mais le détour n'est
pas long.
Nous traversâmes ensemble la vieille petite ville, si jolie, si tranquille, qui depuis tant de siècles a miré dans les eaux du Léman ses changeantes architectures : de massives tours romaines, des murailles burgondes, les tourelles de son château bernois, — la petite ville aujourd'hui rajeunie avec ses quais neufs plantés d'arbres grêles, que
les antiques marronniers observent jalousement du haut de l'Esplanade, sa chapelle anglaise dont le pseudo-gothique contraste avec les purs arceaux romans de l'église trop recrépie, ses maisons nouvelles, à volets verts, qui chassent l'une après l'autre les anciennes maisons branlantes et brunies.
Nous suivîmes d'abord la grand'rue, où des figures inconnues apparaissaient au seuil des boutiques, jusqu'à la grosse horlorge qui dut nous reconnaître, car elle sonna six heures à notre passage, pour nous saluer. Sur l'Esplanade, je me mis à mon tour à raconter mes souvenirs : l'école de M110 Annette, les récréations qui ne finissaient pas, l'ami Pierre ; et, devant le paysage où s'étendaient les teintes du couchant, je dis :
— Il est bien certain que le présent ne vaut pas le passé ; pourtant, cela est aussi beau aujourd'hui qu'autrefois.
— Moi, répondit M. Nicollet avec recueillement, je trouve que c'est plus beau !
Laissant à notre gauche le château pensif où les besoins modernes logent pêle-mêle
le musée, le tribunal, la bibliothèque et les prisonniers, nous descendîmes les escaliers pavés qui conduisent à la ville basse. Gomme nous arrivions au port, nous vîmes devant nous, à l'entrée de l'embarcadère, le vieux pontonnier aveugle courbé sous toutes ses années, si chenu, si ridé, si ratatiné qu'il semblait prêt à s'effondrer comme un mur que le temps et le lierre ont rongé. A côté de lui, une fillette de dix ans lui tenait la main : il attendait, comme chaque jour à cette même heure, le passage du prochain bateau, qui justement doublait la pointe du promontoire voisin et sonnait son arrivée.
— Lui aussi, dis-je à M. Nicollet, il court après ses souvenirs...
M. Pierre-Denys l'observa un instant, comme s'il cherchait à le reconnaîre, et s'écria :
— Je me rappelle tout à coup que je l'ai vu là, le jour où j'ai visité la Villa Charlotte... Il y a bien longtemps!... Il doit être presque centenaire... Comme moi, sans doute, il a beaucoup réfléchi.
Je proposai :
— Si nous lui parlions?...
M. Nicollet secoua la tête, et nous nous regardâmes avec la même pensée : nous n'osions pas; il était trop vieux; de quel droit le déranger dans son muet pèlerinage à sa vie en allée ? — de quoi lui parler ?que lui dire ?
Quand le fracas des hélices annonça que le bateau s'arrêtait, le vieillard redressa sa taille voûtée, banda son attention, la main gauche en cornet sur l'oreille, comme s'il se préparait à jouer son rôle dans l'abordage ; et nous vîmes qu'il en guettait les moindres bruits, pour en suivre les actes réguliers : le moment où le câble, — qu'il avait si souvent lancé d'une main sûre, — frappe le parapet,... celui où se fixe le ponton mobile,... le piétinement des passagers qui débarquent... l'embarquement,... le départ. Des voyageurs passèrent devant lui, puis son successeur, qui lui lança un rapide bonjour, puis les deux gendarmes bleus, avec leur képi et leur « coupe-choux». Alors
il s'affaissa de nouveau, et s'éloigna d'un pas chancelant, guidé par la fillette.
— Un vaillant travailleur, celui-là! dit M. Nicollet... Il a encore de bons moments, quand il est là et qu'il se rappelle...
Au moment presque où M. Nicollet me quitta, M. Quartier, l'ancien Syndic, approchait. Il était un peu comme le vieux pontonnier, le pauvre homme : il ruminait son passé. N'ayant plus rien à faire, il errait par la ville comme une âme en peine, examinait les travaux en cours, et les désapprouvait. Depuis la mort récente du notaire Tiercet, son compagnon habituel, il flânait seul, trop heureux quand il rencontrait une oreille complaisante à ses doléances. L'âge, le désœuvrement, l'ennui le rétrécissaient : ses gilets, taillés pour le ventre de ses temps prospères, pendaient sur son pantalon déformé comme des outres vides. Il me hêla, de sa grosse voix famillière, et, se plantant devant moi sur ses larges pieds :
Hé! hé!... Vous causiez avec « l'Américain»... Qu'est-ce qu'il chante , cetoiseau-là ?. . .
Gomme je répondais évasivement, M. Quartier me prit le bras, en poursuivant :
— En voilà un qui change par exemple!... Croiriez-vous qu'il est entré l'autre jour au café de la Tête de Maure et qu'il a bu « trois décis ! »... Gomme vous ou moi, mon cher!... Je le tiens de Vallot, qui l'a vu de ses yeux... Et il a eu l'air de les trouver bons!... Alors, quoi? qu'est-ce que ca veut dire ?
— Ça veut dire, je suppose, qu'il a renoncé à l'abstinence: l'en blâmeriez-vous?
M. Quartier secoua sa grosse tête aux joues hérissées de poils de toutes les couleurs, car il ne parvenait pas à blanchir comme les autres gens :
— Non, non, non. Ça veut dire autre chose,... des choses que je ne comprends pas,... ni vous non plus, à ce qu'il semble... Et puis, il y a de ces histoires qu'on raconte, vous savez bien?... La maison qu'il a fait construire pour son frère,... l'argent qu'il donne pour toutes les œuvres,... enfin, je ne sais pas quoi !... Ce qui est clair, c'est
qu'il devient bon... Ça ne peut pas durer longtemps !...
— Bah ! il est solide, je vous en réponds !
— N'importe ! quand des gaillards de sa trempe s'attendrissent, voyez-vous, ça n'est pas bon signe!... C'est comme ce pauvre Tiercet: quand la fin s'est approchée, il ne pensait plus qu'à ses neveux, pour lesquels il n'avait jamais rien voulu faire... Et, àl'entendre, on eût cru qu'il les adorait.
Cette sinistre prédiction de l'ancien Syndic me revint à la mémoire quand j'allais prendre congé de M. Pierre-Denys. Il me parut fatigué, avec un mauvais teint grisâtre, des cercles noirs autour des yeux, je ne sais quoi d'inquiet, de vague, de douloureux dans le regard. Il parla peu, l'air distrait. Les quelques phrases qu'il prononça indiquaient, avec la hantise de deux ou trois idées fixes, un singulier désir de changer de vie. Il trouvait la Villa Charlotte trop somptueuse. Il était mécontent. Il se plaignait de son luxe et de sa fortune, d'un ton sérieux qui excluait toute idée de paradoxe :
— Mon Dieu ! que j'ai mal employé mon temps ! me dit-il. Je n'ai jamais songé au bonheur, ni pour en prendre, ni pour en donner. Je n'ai joui de rien, que d'augmenter constamment mes conquêtes : si bien qu'elles pèsent sur moi, maintenant, comme si je portais sur mon dos tous mes millions fondus en un énorme lingot. J'ignore les plaisirs que connaissent les plus pauvres gens: à présent, il est trop tard pour les poursuivre. Je n'en ai plus qu'un seul : faire du bien; et c'est un art très difficile, que je ne sais pas !
Un signe de Mlle Annette m'expliqua que c'étaient là des rengaines habituelles. En même temps, pour les interrompre, elle se mit à parler des vendanges, qui dépassaient les prévisions lesplus favorables. M. Nicollet eut un éclair de bonne humeur, en revenant, par un détour, à son idée :
— Quand je pense que, pendant des années, je n'ai bu que de l'eau! s'écria-t-il. Voyons, étais-je assez bête?
Je tâchai de lui représenter qu'il est à
coup sûr plus honorable d'avoir abusé de l'eau que du vin, et que c'est aussi plus rare. Il ne m'écouta pas : il balançait son rocking-chair , les yeux perdus dans le paysage où s'enfuyait son inquiète rêverie. Quand je pris congé, il me serra la main d'un air distrait. Sa nièce, en me reconduisant, me dit :
— Vous n'imaginez pas comme il devient bon. Il passe la mesure. Et il s'attendrit sur ses souvenirs d'enfance. Gela me fait presque peur.
Elle ajouta, pour se rassurer elle-même :
— Heureusement qu'il a une santé de fer. Il n'a jamais été malade, vous savez !
Ces craintes étaient fondées : la maladie prit sa revanche. Elle fut longue, elle fut cruelle. Pendant tout l'hiver, elle tenailla le corps jusqu'alors si robuste de M. Nicollet, qui devint entre ses griffes un pauvre être ratatiné, faible, dépendant, peureux, avec des caprices et des exigences d'enfant. Naturellement, il ne voulut que sa nièce auprès de lui, n'accepta rien que d'elle, et mourut la main dans sa main.
L'année suivante, ce fut le tour Je l'oncle Adolphe : Mlle Annette passa des mois autour d'un lit d'agonie, sans espoir, luttant sans repos contre le mal, avec, après la défaite, le vide qui succède à l'épuisement des nuits de veille, à l'horreur du spectacle continu de la souffrance. Et puis, plus lard, quelles longues journées dans la maison déserte, quel sentiment affreux d'être seule dans le vaste monde où il n'y a plus que des étrangers ! Mlle Annette n'y résista pas longtemps : que pouvait-elle faire dans la vie. n'étant plus nécessaire à personne ? Elle souffrit moins que ses deux oncles ; mais ce furent des mains mercenaires qui lui fermèrent les yeux.