‹ Mademoiselle AnnetteChapitre 7 sur 10 · LE MENAGE DE M. P.-D. NICOLLET · texte numérisé non relu

LE MENAGE DE M. P.-D. NICOLLET

Bielle, cependant, continuait à dresser trois mille paires d'oreilles pour recueillir les moindres propos de M. Pierre-Denys Nicollet, braquait sur lui trois mille paires d'yeux, l'observait dans ses déplacements, dans ses allures, dans ses gestes. Son cocher, son valet de chambre, son palefrenier, son chef, le jardinier et la femme du jardinier, le concierge et la femme du concierge, — autant d'espions plus ou moins conscients pour épiloguer sur ses habitudes ou colporter ses paroles chez les fournisseurs, lesquels les divulgaient par les servantes ou les clients ; en sorte que « l'Américain » res-

semblait à ces « questions » dont s'amusent les enfants : où est-il ? que fait-il ? cherchez ! — Je pourrais presque dire que d'année en année j'ai assisté à l'élaboration du chapitre d'histoire locale dont il restera le héros : quelques conversations que j'eus plus tard avec lui-même ou avec M110 Annette m'ayant permis d'en distinguer à peu près les éléments vrais, je puis essayer de le fixer. Peutêtre eût-il été piquant de reproduire ici non seulement les faits, mais les conversations interminables qu'ils provoquèrent, et, si l'on peut dire, les minuscules cyclones de propos, d'hypothèses, de commentaires et de réflexions dont ils furent les centres. Un tel récit grouperait, autour de nos personnages, les êtres étrangers qu'ils ont impressionnés sans probablement s'en être jamais aperçus. Mais il nous entraînerait plus loin peut-être qu'il ne convient. Je me bornerai donc à rapporter, à titre d'exemple, un de ces dialogues auquel j'eus l'occasion d'assister.

Nous sommes dans la vieille « salle à boire » de la Tête de Maure, que décorent les naïves

lithographies à cadres de bois, qui représentent les épisodes principaux de la légende de Guillaume Tell et de celle de Winkelried, tandis qu'égaré parmi ces guerriers d'un autre temps, le général Dufour, entouré de son état-major, tend son chapeau gansé dans un geste de paix. Je me suis installé dans un coin de la salle, avec un camarade d'enfance rencontré dans la rue, qui m'a arrêté au passage avec le traditionnel : « Viens-tu prendre un verre ? » On nous a servi les « cinq décis » qui, depuis peu, remplacent les anciennes « picholettes ». M. Quartier fait sa partie de billard avec le docteur Mathorel: les nouveaux médecins ne fréquentent guère le café ; mais M. Mathorel est de la vieille école : il ne veut rien changer à ses habitudes. Une dizaine de consommateurs, dispersés autour des tables, observent les coups. Dans le coin qui nous fait face, le notaire Tiercet a longtemps discuté quelque bonne affaire avec M. Vallot, le régisseur, dont la figure bourgeonne maintenant comme une plante printanière. Il faut croire qu'ils

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se sont mis d'accord; car au moment où deux clients inconnus sortent brusquement, M. Vallot lève son nez en fleurs, cligne de l'œil vers la porte, et prononce à haute voix :

— C'est le nouveau jardinier, qui était avec le nouveau cocher.

M. Tiercet fait:

— Ah !

Deux ou trois figures deviennent attentives : tout le inonde a compris qu'il s'agit indirectement de M. Nicollet, dont on va peut-être apprendre quelque chose.

— C'est le quatrième depuis que son frère est parti, reprend M. Vallot.

M. Tiercet répète son exclamation. Le docteur Mathorel, qui vient de rater son carambolage, se tourne vers la galerie, en disant :

— S'il en cherche un qui vaille l'oncle Adolphe, il cherchera longtemps.

Penché sur le billard qu'il écrase de son ventre énorme, le Syndic demande:

— Qu'est-ce qu'il est devenu, celui-là?

On entend le bruit sec des billes qui se rencontrent; M. Vallot, en caressant sonnez couleur d'aubergine, répond :

— Il travaille à la journée tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre.

Un consommateur, que je ne connais pas, apporte son renseignement :

— Il a travaillé toute la semaine chez les Massod de Bussens. M. Massod de Bussens dit qu'il n'y en a point comme lui pour les orchidées.

En ce moment, Paul Bourdon fait son entrée : il est plus jaune que jamais ; il porte des lunettes bleues qui rendent plus louche encore l'expression de ses vilains yeux. Il nous jette un mauvais regard, et va s'asseoir en face de l'inconnu qui vient de parler. Je demande à mon ami, à voix basse:

— Il n'est donc pas mômier comme son père, puisqu'il vient au café ?

Mon ami me répond de même :

— Non. Deux mômiers pour un seul bureau, c'est trop : on s'entend pour la clientèle.

Après les quelques secondes de dérangement causées par cette entrée, M. Vallot reprend :

— ... Le pauvre vieux! Je l'ai rencontré l'autre jour, là tout près, et je lui ai offert un verre. Il n'a pas voulu. Il s'en allait tout courbé, comme s'il avait quelque chose de cassé dans l'échiné.

Le docteur Mathorel, qui tient les trois billes rassemblées dans un coin, sous l'œil mécontent du Syndic, interrompt sa série pour dire:

— Parbleu ! A son âge, on ne peut pas changer ses habitudes. Et c'est lui qui avait créé la Villa Charlotte.

— Il savait bien qu'elle ne lui appartenait pas, objecte le Syndic.

Paul Bourdon approuve;

— C'est clair !

Un autre consommateur se met à raconter:

— Moi, je connaissais un peu le jardinier,... l'ancien... qui vient de partir... il m'a dit qu'il avait trouvé un jour ce pauvre diable d'Adolphe rôdant par les bosquets,

l'air « tout chose »... « Qu'est-ce que vous faites là, vous? » qu'il lui a demandé... Adolphe a répondu : « Je vous demande bien pardon: je voulais voir si les plumbagos vont bien, parce que ces plantes-là, voyezvous, il faut les connaître... » — « Ma foi, m'a dit le jardinier, j'ai eu pitié de lui, je l'ai laissé se promener tant qu'il a voulu dans la « campagne », parce que le patron était à Genève. Et il fallait le voir s'arrêter devant tous les arbustes et toutes les platesbandes !... »

— Vous verrez qu'il finira mal, dit le docteur. Il a le tempérament d'un maniaque... 11 finira mal... Et son frère...

— Oh! interrompt M. Vallot, son frère n'en perdra pas le sommeil !

— Après tout, dit le Syndic, en visant la rouge, chacun est maître chez soi !

Le coup rate :

— Bien sûr, déclare encore Bourdon.

M. Vallot secoue la tête en murmurant:

— Ça n'empêche pas que, quand il sera mort...

— Quand il sera mort, répète le Syndic,

son âme viendra rôder autour de la Villa Charlotte. Et ça fera une jolie légende!

Là-dessus, quelqu'un demande :

— Et sa nièce ?

— Oh ! ça, dit M. Tiercet, c'est toute une histoire.

Tous les yeux se tournent vers le notaire, qui balance un instant sa tête d'oiseau déplumé, en se demandant sans doute s'il est prudent de parler devant tant de monde. Il répète :

— C'est toute une histoire !

Les joueurs interrompent leur partie; il passe dans la salle un tel vent de curiosité, que, dans son cadre, le général Dufour luimême a l'air d'écouter. Comment résister à la tentation ?

— Voyons ! fait le Syndic en s'adossant au billard abandonné.

Alors, Tiercet commence, de sa petite voix grêle comme un de ces sifflets de souris en pain d'épices qu'on vend à la foire d'automne.

— Voilà ce que je sais... Quelque temps après la mort de Jules, M. Nicollet est allé voir sa nièce, dans la maison de la Comète. Et il lui a demandé de tenir son ménage... Elle lui a dit que non,... à cause du renvoi d'Adolphe.

Le docteur Mathorel interrompt :

— ... Du caractère, cette femme-là!

— Vous allez voir, fait M. Tiercet... Il n'a pas tant l'habitude de ne pas faire ce qu'il veut, monsieur Nicollet... Avec sa fortune, vous comprenez!... Alors, il lui a dit: «Saistu ce que je ferai? Je me marierai, et tu seras déshéritée !... » Elle a répondu : « C'est ça qui m'est égal !... » Et il est parti, furieux, en jurant qu'il ne la reverrait jamais !

On se regarde, on se consulte des yeux, on pousse des hem! et des han! EtM.Vallot demande avec admiration:

— Comment donc savez-vous tout ca, Tiercet ?

Avant que le notaire ait répondu, le Syndic s'écrie :

— S'il a dit qu'il se mariera, vous verrez qu'il se mariera !

Trois ou quatre personnes interrogent à la fois, en regardant le notaire.

— Avec qui ?

Cette fois, la toute-science de M. Tiercet est en défaut; il ne peut qu'agiter la main en murmurant d'un air mystérieux:

— Ah! ça!...

De telles conversations recommençaient à chaque instant.

Vers la même époque, M. Nicollet fit quelques tentatives pour se mêler à la vie locale. Il en avait toujours eu l'intention. Il rappelait volontiers qu'en Amérique les hommes qui ont réussi s'occupent ensuite du bien public, et dépensent au profit de tous une part de leurs revenus. Naturellement, la perspective de ses libéralités réjouissait les notables, qui ne demandaient qu'à répondre à ses désirs : on le nomma donc membre du Conseil de Paroisse, membre de la Commission des Ecoles, président de la Société pour

le développement et l'embellissement de la Ville, trésorier du Comité de l'Asile des Jeunes filles. Ces comités, ces sociétés, ces commissions faisaient leur œuvre avec une lenteur mesurée qui ne les empêchait point d'être efficaces; M. Nicollet déclara qu'elles « végétaient », et se mit en devoir de les pousser à l'action. Ainsi, l'histoire enseigne que Bielle, au temps des Romains, fut le siège d'une colonie équestre ; de menues trouvailles avaient permis aux savants locaux d'affirmer qu'elle recelait des antiquités, peut-être importantes. M. Pierre-Denys prit l'initiative de fouilles dont on attendait beaucoup : des tranchées bousculèrent la grand'rue, où la circulation fut interrompue, et l'on put le voir, debout sur la terre fraîche, avec le Syndic ou le Bibliothécaire, examinant les débris d'amphores, d'urnes cinéraires, de lacrymatoires qu'exhumaient les terrassiers. Par malheur, ces travaux provoquèrent une épidémie de fièvre typhoïde : au quatrième cas qui se déclara, la municipalité, prudente, fit combler les fossés, où

les vieux ossements reprirent leur repos: — ... « Jusqu'au jour du grand réveil», chantonna le docteur Mathorel.

M. Pierre-Denys se consola sans peine: ces carcasses de morts, ces poteries inutiles ne l'intéressaient guère ; il préférait songer à l'avenir, innover, chercher des moyens inédits d'utiliser pour l'homme les produits de la nature. Dans cet ordre-là, mille idées pratiques jaillissaient de sa cervelle inoccupée: pourquoi ne captait-on pas les forces de l'Ame, la pauvre petite rivière qui descend innocemment du Jura entre ses berges fleuries de reines-des-prés ? elle représentait pourtant un nombre considérable de chevaux, et pouvait actionner bien des turbines. Pourquoi ne songeait-on pas à construire des tramways ? en Amérique, les moindres villes en ont depuis longtemps.

— Mais, ici, disaient les gens, nous avons bien le temps d'aller à pied.

Pourquoi ne constituerait-on pas une société par actions pour installer au bord du lac un hôtel moderne, de premier rang, avec

ascenseur, qui coulerait la Croix-Rouge, la Truite, même la Tête de Maure, — toutes les vieilles maisons dont les enseignes pittoresques se balançaient au vent, — et attirerait sur la ville la bénédiction des étrangers? Mais qui donc aurait voulu déplaire aux patrons de ces antiques établissements en leur suscitant une dangereuse concurrence ? — Restait le collège, construit et aménagé en un temps où l'on ne se préoccupait guère de l'hygiène des élèves ni de la commodité des locaux: aussi chacun reconnaissait-il la nécessité de le réparer, et la Commission des Ecoles était sur ce point en parfait accord avec la municipalité. Seulement, trois architectes rivaux avaient proposé chacun son plan; comment choisir ?

Ainsi la bonne volonté de M. Nicollet se heurtait à des traditions, à des concurrences, à des intérêts qui la paralysaient. Pourtant, il obtint gain de cause sur un point. On consentit à lui laisser réparer l'église : elle fut à ses frais délivrée de la vieille statue païenne, rongée par les siècles, qui depuis un temps

immémorial regardait entrer et sortir les fidèles des cultes successifs, et flanquée de contreforts, qui s'arrangèrent comme ils purent avec la pierre meulière des murailles, dont on gratta soigneusement la noble patine ; en sorte que, nettoyée, recrépie au dehors, repeinte à l'intérieur, polie, lustrée, elle prit l'air tout neuf d'une petite vieille qui s'est couverte de fard et de poudre de riz. On s'aperçut alors qu'elle manquait de clocher, — oubli coupable de son fondateur.

— Nous lui en donnerons un ! déclara M. Nicollet. Mais cela, c'est une œuvre nationale : il faut que chacun s'y intéresse !

Peu de temps après, il s'aperçut qu'il n'y avait clans la ville, en fait de statue, qu'un vieux chevalier bernois qui décorait une fontaine ; et, justement, les journaux annonçaient qu'un sculpteur célèbre, de Paris, venait d'achever un Guillaume Tell. Il l'acheta de confiance, l'offrit à la ville, le fit ériger sous l'arbre de la liberté, où il demeurera éternellement avec sa toque, son arba-

lète, et je ne sais quel petit accent étranger qui fait dire aux Biellans :

— Oh! celui-là, on voit bien qu'il ne vient pas d'Altdorf !

Sous réserve de ces deux cas, les projets que M. Nicollet développait dans ses commissions épouvantaient les bonnes gens tranquilles, accoutumés au train-train douillet de leur lente petite vie, un peu pareille à la rivière dont les forces se perdent à nourrir les truites qui s'y promènent. Ceux qui n'aiment pas à se prononcer avaient dit d'emblée :

— Il faut le voir venir.

Et tous ils guettaient ses mouvements, avec des sentiments complexes où la crainte se mêlait à l'admiration. Chaque fois que les commérages de ses collègues aux diverses commissions qu'il mettait sens dessus dessous rapportaient ses propos ou commentaient ses intentions, les plus prudents énuméraient les difficultés, les discutaient, les trouvaient insurmontables, pour conclure avec ce brave accent traînard qui dévore les finales :

— Si on le laissait faire, oh ! alô...l » Cela voulait tout dire : si on le laissait

faire, c'était un saut dans l'inconnu, la ville s'écroulerait comme aux sons delà trompette de l'Apocalypse, une autre surgirait à la place, toute neuve, comme cela se passait là-bas, à l'autre bout du lac, à Clarens, à Montreux. On y gagnerait de l'argent, des tas d'argent ; seulement, ce ne serait plus la bonne petite Bielle d'autrefois, et il faudrait que chacun se démenât comme un diable dans un bénitier pour faire ses affaires. Quelques-uns souriaient à ces perspectives, que d'autres jugeaient terrifiantes. Le docteur Mathorel, qui avait décidément une dent contre M. Nicollet, criait à toute occasion :

— On n'est pas en Amérique, ici! Gardons nos mœurs, restons nous-mêmes, et quïZ nous fiche la paix !

M. Rabourin, le chapelier, qui n'avait plus d'ambition politique pour son compte personnel, mais ne résistait pas à la tentation de tailler quelques croupières à M. Quartier, ripostait:

— Il a du bon, c'est moi qui vous le dis. On n'aurait pas tort de penser à lui pour les prochaines élections communales : car notre pauvre Syndic arrive à l'âge de la retraite.

M. Quartier, qui administrait la ville depuis un bon tiers de siècle, n'avait pas la moindre envie de céder sa place : planté sur ses jambes solides, énorme, massif comme une redoute imprenable, il raillait les partisans de la paisible existence traditionnelle dont la grosse horloge , au haut de la grand'rue, rythmait la marche régulière, — les timides qu'effarouche la rapidité du «progrès moderne ». Ceux-ci répétaient, avec le docteur Mathorel:

— Oui, oui, tout ça, c'est des idées d'outremer... Chez nous, on ne va pas si vite, et l'on a bien raison!... Quartier n'est plus jeune, c'est vrai, mais c'est encore l'homme qu'il nous faut!

Et ils restaient la majorité: une majorité inerte et tenace, qui s'effriterait d'année en année, comme la tour romaine ou les rem-

parts, à mesure que mouraient les vieux, mais qui, en attendant, résistait, vaillante à sa manière.

Naturellement, la mésentente était réciproque: la lenteur souvent calculée des Biellans, leurs sagesse placide, leurs tatillonnages exaspéraient M. Nicollet. Comme beaucoup d'Européens qui ont fait leur chemin de l'autre côté de l'Océan, il était revenu plus Yankee que les Yankees, exagérant leur goût de l'action et du faste, mettant une sorte de point d'honneur à surpasser leurs caractères, d'ailleurs dévoyé par son oisiveté forcée. Il répétait volontiers, avec une pointe d'accent anglais :

— Moi, je suis ^Américain !

Les malins disaient derrière son dos :

— S'il l'était pour de bon, il ne ferait pas tant d'histoires !

Chaque fois qu'un comité enterrait un de ses projets, il rentrait furieux à la Villa Charlotte, la tête enfoncée dans son col de chemise, et se dédommageait en ordonnant quelque bouleversement inattendu dans sa

propriété, où tous les corps d'état trimaient en permanence. C'était sa manière de soulager sa mauvaise humeur : il décrétait la construction d'une dépendance nouvelle, — écurie avec parc pour des biches dont il eût la fantaisie, grotte artificielle, remise pour les machines américaines qui ne servaient pas, basse-cour merveilleuse où l'on collectionnait toutes les volatiles de la création ; ou bien il pratiquait des coupes sombres dans ses bosquets. Mon Dieu, oui, parce que la municipalité refusa de démolir la moitié de la ville, ou d'élever d'un étage les bâtiments de l'hôpital, les vieux chênes respectés par M. Smithson, les marronniers et les Wellingtonias plantés par l'oncle Adolphe tombèrent sous la cognée, on massacra une charmille, on déplaça la rocaille, qui ne fut plus qu'un pauvre petit tas de pierres où poussaient de mauvaises herbes. L'oncle Adolphe, qui rôdait constamment autour de la propriété, stationnait sur la grand'route à observer ce qu'il pouvait apercevoir de ces désastres, jusqu'à ce que Christine Laugié

sortît de son enclos pour le consoler un peu. Aux bonnes paroles qu'elle lui adressait, il répondait en secouant sa grosse tête:

— Voir défaire ainsi tout ce qu'on a fait pendant sa pauvre vie..., toute son œuvre..., par de pareils barbares..., non, c'est trop dur..., je n'en peux pas prendre mon parti !

Le récit des colères dévastatrices de M. Pierre-Denys, que quelque valet ne manquait jamais d'apporter en ville, amusait les Biellans : il ne leur déplaisait pas d'affirmer leur indépendance vis-à-vis de ce puissant, qui avait fouetté des esclaves avant la guerre de Sécession et fait peser ensuite sur beaucoup d'hommes libres, blancs ou noirs, le despotisme de son argent. Le Syndic Quartier lui disait en pensée :

— Ici, mon vieux, tu ne feras pas tes trente-six volontés !

Beaucoup de personnes esquissaient dans leur tête la même réflexion : car enfin, parce qu'on a gagné des millions, — Dieu sait comment ! — ce n'est pas une raison pour

qu'on vienne, sur ses vieux jours, bouleverser sa ville natale, pour se distraire. Quand on est riche, on se repose, en dépensant sagement ses revenus: on fait ainsi marcher le commerce sans gêner la tranquillité du prochain. Les plus hostiles commençaient même à murmurer, en imitant l'accent de M. Pierre-Denys :

— Puisqu'il est devenu /^Américain, il aurait dû rester dans sa ^Amérique !...

M. Nicollet devint tout à fait impopulaire quand on apprit qu'ayant adhéré à la « Croix Bleue », récemment importée d'Angleterre, il venait de demander à la municipalité la grande salle du château, pour y faire entendre un apôtre de l'abstinence ! Cette fois, la mesure était comble: qu'il bût de l'eau, ce richard, cela le regardait : personne ne lui contestait le droit de cracher dans son verre ; mais vouloir empêcher les autres de boire du vin ! Gâter le plaisir des honnêtes gens qui tiennent à leurs trois décis en déclamant que le vin est un poison qui tue les cobayes, — d'autant plus vite encore qu'il

est meilleur! Confondre ainsi l'usage permis avec l'abus malfaisant, le produit vénérable de la vigne que le Seigneur Jésus lui-même a béni, et qui depuis deux mille ans sert à commémorer le divin sacrifice, avec les alcools abominables que de vrais criminels frelatent dans les usines ! Se liguer avec les mômiers, l'oïdium et le phylloxéra contre les beaux ceps dont la richesse mûrit sur les côtes ensoleillées du Léman, comme si le vin n'était pas le vrai contre-poison de l'absinthe et des autres drogues de même acabit ! La municipalité faillit refuser l'autorisation demandée :

— Mais, observa M. Quartier, monsieur Nicollet est célibataire, en mauvais termes avec sa famille. Il faut le ménager: on ne sait pas ce qu'il fera plus tard pour la

Ville.

On accorda donc la salle, en se promettant toutefois d'accueillir l'apôtre abstinent selon son mérite.

Jamais conférence, à Bielle, ne fut annoncée avec un pareil fracas : huit jours à l'a-

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vance, les arcades du Vieux-Marché disparaissaient sous des affiches sang-de-bœuf, où le nom de l'orateur s'étalait en lettres énormes, parmi des têtes de mort, des tibias entre-croisés, des bouteilles marquées de l'étiquette : Poison. En même temps, les notables recevaient une invitation imprimée à la troisième personne, qui les convoquait à la Villa Charlotte, « pour dîner avec le Révérend Amos Hobstett ». Le docteur Mathorel poussa l'ironie jusqu'à répondre qu'il était occupé ce jour-là par le transvasage de sa récolte. Mais les autres n'osèrent pas refuser: penauds, gourmés, grincheux, ils allèrent s'asseoir autour de la table somptueuse où l'on ne leur servit, pour arroser les mets épicés , que de l'eau glacée, — et de l'Apollinaris dans les coupes à Champagne ! Après quoi, les voitures de M. Nicollet les conduisirent dare-dare au château.

Ils s'y trouvèrent presque seuls, avec quelques pâles mômiers, entre autres Bourdonne procureur, obstinément jeune malgré les charges qu'il devait porter sur sa cons-

cience,et dont la présence suffisait à justifier le dicton connu :

Tous les méchants sont buveurs d'eau:

C'est bien prouvé par le déluge.

Le Révérend Amos Hobstett était un de ces prédicants blafards comme les paquebots anglais en déchargent à la douzaine dans tous les ports du continent. Il parla pendant une bonne heure et demie, dans un jargon à peu près incompréhensible, débitant des statistiques, racontant de terrifiantes anecdotes, exhibant des planches qui représentaient, dans nos viscères, une floraison de maladies à donner la chair de poule. De temps en temps, M. Bourdon frottait sa canne sur le plancher, pour marquer son approbation, ou des mains sèches, dans des gants de filoselle, applaudissaient avec un bruit désagréable de castagnettes. M. Quartier dut réveiller M. Rabourin, qui ronflait; d'autres dormirent avec plus de discrétion. Quand l'orateur eut enfin terminé, les invités de M. Nicollet allèrent à la file lui serrer la main, comme on fait aux enterrements;

après quoi, ils le laissèrent partir avec son hôte, et s'en furent terminer la soirée à la Tête de Mauve, où quelques bonnes bouteilles de vieux La Côte les consolèrent de l'Appollinaris, qui leur troublait la digestion.

Après l'échec de cette tentative philantropique, M. Pierre-Denys cessa de s'occuper de ses combourgeois, sur lesquels il prononça cette sentence catégorique :

— Décidément, ce sont des huîtres!

Et il vécut désormais, à deux kilomètres de Bielle, comme si Bielle eût disparu de la carte du monde. Mais le commerce des hommes lui manquait. Tyrannisé par ses anciennes habitudes, il se levait de bon matin, comme au temps où il travaillait, en sorte que ses journées étaient longues démesurément. Comment les remplir? Bouleverser le jardin, la maison, les dépendances, élargir son domaine, renvoyer ses domestiques, — cela représentait à peine, en une année, le mouvement et l'occupation qu'il prenait jadis en huit jours. Il essaya d'ache-

ter des tableaux: c'est trop facile, quand on peut les payer leur prix sans y rien connaître. Il acquit une bibliothèque : à quoi bon, quand on hait la lecture ? Il essaya de voyager : hélas ! il emportait son ennui dans ses malles en peau de truie, et ne tardait guère à le rapporter chez lui. Dans les mois d'été seulement, il parvenait à se distraire : des gens qui ne sont pas des « huîtres » viennent occuper leurs villas, sur les rives du lac, ou remplir les hôtels de Montreux ou d'Évian : c'étaient alors des yachts qui mouillaient dans le petit port de la Villa Charlotte, des mail-coachs qui soulevaient la poussière de la route, des déjeuners, des dîners, des parties. Et Bielle disait:

— M. Nicollet a renoncé de s'occuper de choses sérieuses: il préfère s'amuser; il n'existe plus pour nous !

— Ou plutôt, corrigeait le docteur Mathorel, nous n'existons plus pour lui.

— Sa nièce ? demandait quelqu'un. La voitil encore ?

— Jamais. Depuis qu'elle a refusé de demeurer avec lui, c'est fini.

— Tout de même, elle aurait bien fait d'y regarder à deux fois.

En réalité, M1Ie Annette ne regretta jamais rien, — sauf, au commencement, les subsides qu'elle envoyait à ses frères. Sur ce point, les lettres de Pierre la rassurèrent : pourvue par elle du nécessaire, la petite colonie prospérait, dans un vaste domaine conquis sur les forêts ; l'aisance succédait à la misère des premières années ; les enfants de Juste se mariaient l'un après l'autre ; c'était toute une tribu qui pensait à elle avec une affection reconnaissante. Pierre parlait aussi du moment où il pourrait lui rembourser ses avances, et d'une prochaine visite qu'il rêvait de faire au pays. En attendant, MUo Annette continuait à conduire sa petite école jouer sur l'Esplanade, — bien que la voix publique commençât à lui reprocher d'être trop indulgente à la paresse enfantine et de manquer de méthode ; elle consolait l'oncle Adolphe, qui tâchait de

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s'intéresser à des arbres qu'il n'avait pas plantés; elle élevait Anthony, qu'à force de soins elle rapprochait de l'humanité, qui devenait affectueux pour elle, intelligent à sa manière, un peu comme une bête bien dressée. En sorte qu'elle ne s'ennuyait jamais; quand quelque dame, mère d'un élève, lui disait:

— J'ai rencontré hier votre oncle, dans sa grande voiture à quatre chevaux. Il promenait une société très élégante. A côté du cocher, une espèce de chasseur en culottes blanches et en habit rouge sonnait du cor. Voilà des gens heureux, des gens qui savent s'amuser!

Quand on lui disait ces choses, Mlle Annette souriait un peu tristement : car elle s'affligeait en elle-même de la misère intérieure qu'elle devinait derrière ce luxe et ce fracas.

Deux années, je crois, passèrent ainsi ; puis un jour, la grande nouvelle éclata.

Elle fut apportée par le cocher au café de la Tête de Maure d'où elle s'envola sur la

ville, qu'elle parcourut avec une rapidité de courant électrique. Le cocher entra en coup de vent dans la salle où les habitués prenaient leurs « trois décis » ou leur vermouth de six heures, saisit M. Vallot par le bouton de sa jaquette, et lui dit à brûle-pourpoint :

— Vous ne savez pas ce qui arrive?// se

marie !

Aussitôt, tous les consommateurs furent debout autour du cocher, qui s'expliqua :

— - Je veux bien être pendu si je sais comment cette idée lui est venue!... Aucun de nous ne s'y attendait... Une fois pourtant... rien qu'une fois... je m'en suis souvenu après!... il m'a semblé qu'il regardait la petite, en passant...

Il parlait comme si tout le monde eût été renseigné, et personne ne savait rien.

— Quelle petite? demanda-t-on.

— La fille au réfugié, pardine!... qui demeure à côté de chez nous, dans cette espèce de cabane.

— C'est elle?...

— Bien sûr !

— Pas possible !

— Mais oui!... A présent que je sais, je me rappelle bien... Quand nous passions en voiture, elle était souvent là, comme par hasard... Un petit coup d'œil de côté... Hé ! hé! Un petit salut... Elle devait avoir son idée... Qui diable aurait pu croire que ça prendrait?... Une sans-le-sou qui fait son ménage elle-même !... Enfin, voilà qu'il y a trois jours, je le vois qui sort sur la route, tout seul... Ça m'étonne, parce qu'il ne sort jamais qu'en voiture... Il a une peur de mettre un pied devant l'autre !... Je le guette, je le vois qui tire la sonnette du vieux... Alors je me dis: « Oh! oh... » Eh bien! il s'en allait faire sa demande... A présent, çay est!...

Mille questions jaillirent: on réclamait des détails. Mais le cocher ne savait rien de plus, M. Nicollet n'ayant point la coutume de prendre ses gens pour confidents. Et M. Vallot, en le regardant avec un peu de commisération, conclut :

— A présent, ça ne sera plus la même chose pour vous autres !

Après ce récit, il fut acquis que M. Nicollet avait été frappé du « coup de foudre », préparé d'ailleurs avec art par une petite intrigante. Les âmes romanesques s'extasièrent sur la puissance du sentiment, auquel nul n'échappe; les mauvaises langues s'exercèrent contre Christine, — avec retenue et prudence, toutefois, puisqu'elle passait « grande dame »; le ton général fut celui de l'étonnement, qui s'exprime en exclamations, comme : « Qui s'en serait jamais douté ! » ou en sentences : « Au jour d'aujourd'hui, il faut s'attendre à tout ! »

A dire vrai, M. Nicollet n'avait point été frappé du « coup de foudre », les arbres de sa trempe étant à l'abri de telles surprises ; il avait simplement fait un coup de tête, ou plutôt, pris une décision brusque, comme souvent autrefois dans les affaires, risqué un gros coup sans peser le pour et le contre, à la façon des joueurs de poker qui se fient davantage à leur instinct qu'à leurs calculs. Un jour peut-être en rageant contre sa nièce, à laquelle il pensait plus souvent qu'il ne se

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l'avouait à lui-même, il s'était souvenu des visites que faisait à son frère Jules leur petite voisine, effarouchée dès qu'elle l'apercevait, toute pareille à l'une de ces biches dont les ébats ne l'intéressaient plus. Deux ou trois fois, il l'aperçut à la fenêtre, laissant, comme sœur Anne, errer ses yeux sur le ruban gris de la route, ou comme Gendrillon, cueillant les légumes de la soupe dans le potager que cultivait son père. Une idée lui traversa l'esprit : « Elle ne doit pas être heureuse, cette enfant-là,... pas beaucoup plus que moi, sans doute... » C'était un rapprochement. Une autre fois, il songea : « Pourtant, elle est jolie. Elle ferait honneur à un mari qui lui donnerait des robes de soie et des bijoux... » Un peu plus tard : « Une telle personne, accoutumée au sacrifice et n'attendant rien de la vie, serait une femme dévouée, qui n'aurait pas de caprices. Mais qui diable viendra la chercher là, dans cette chaumière qui menace ruine?... » Et, presque aussitôt, la réponse: « Pourquoi pas moi?... » suiv

de la résolution, selon la méthode de làbas.

Contre son attente, on ne le reçut point comme un sauveur. Au lieu de se jeter dans ses bras, Christine, que les millions n'éblouissaient guère, demanda huit jours pour réfléchir.

— Huit jours ! s'écria M. Nicollet. Réfléchir ! Moi, je me suis décidé en dix minutes.

La réponse du père Laugié le stupéfia :

— Peut-être. Mais pour ma fille, c'est bien plus important !

Il connut alors, pendant une semaine — pour la première fois de sa vie, — l'anxiété de sentir que sa destinée dépendait d'une volonté étrangère. Méfiant, il se demandait parfois : « Est-ce une comédie ? Pourquoi hésiterait-elle ? Que diable ont-ils à réfléchir, quand on leur offre une fortune ? Ils veulent m'en imposer; c'est du bluff ï... » D'autres fois: « Après tout, c'est naturelles jeunes filles sont romanesques, et tout mon argent ne fait pas que je sois un Prince Bleu!... » — En réalité, cet éternel esprit

de sacrifice qu'il trouvait si souvent devant lui, plus fort que sa volonté, contrecarrait ses plans: indifférente aux millions qui s'offraient, Christine ne voulait pas abandonner son père. Si elle céda, ce fut pour enlever au vieux révolutionnaire le souci de « ce qu'elle deviendrait après lui »: son acceptation résignée fut un acte de suprême obéissance.

Elle était un être de douceur, de tendresse, de bonté, une de ces petites âmes jetées dans le monde pour faire rougir les forts et les vainqueurs, un peu semblable à M110 Annette, bien que moins personnelle et de moins d'initiative. Avec la grâce de son teint transparent, de ses yeux limpides, de ses fins cheveux pâles, de sa voix claire, des choses gentilles qu'elle trouvait toujours à dire, elle était de celles qu'on compare volontiers aux fleurs et aux oiseaux : elle fit son nid à côté de son mari, comme un oiseau, et embauma la maison, comme une fleur, après avoir traversé, avec un sourire étonné, les fêtes somptueuses de ses noces.

Ah ! ces noces ! Les très vieilles gens dirent qu'elles leur rappelèrent le passage de l'impératrice Joséphine, — épisode des temps légendaires qu'ignorait la génération nouvelle ; même, en évoquant ce souvenir, des voix chevrotantes tâchèrent de fredonner la romance qu'une dame de la ville, célèbre par sa belle voix, avait chantée devant la souveraine :

A peine encor le couchant brille, Un peu là-bas !...

Mais que ces souvenirs parurent modestes! C'est que le siècle a marché, depuis l'époque où la Beauharnais écoutait des chansons : le moindre parvenu du temps présent a des besoins de splendeur que les princes et les empereurs d'autrefois eussent à peine soupçonnés. M. Nicollet voulut des fêtes telles

que Bielle n'en reverrait jamais plus : il manda l'orchestre de Genève au complet, un organiste de Fribourg, et — luxe inouï ! — un violoniste Berlinois, une cantatrice polonaise qui vint de Londres, le plus illustre ténor du grand Opéra de Paris.

— Et il les paye ! ! ! répétait M. Tiercet. Quand, n'y tenant plus, le notaire commit

l'indiscrétion de révéler le chiffre, M. Quartier s'écria :

— C'est de la folie ! on devrait l'interdire ! M. Tiercet lui décocha un regard de côté :

— Essayez voir ! fit-il. Avec tout ce qu'il invente pour jeter l'argent par les fenêtres, il ne parvient pas à manger la moitié de son revenu !

Le jour des noces devait être un jour de réconciliation générale. D'abord, M. Nicollet ne comptait inviter que les étrangers notoires en train d'achever leur saison dans leurs villas ou dans les stations à la mode, Divonne, Evian, Territet ; mais Christine obtint qu'il invitât sa nièce ; or, Mlle Annette ne voulut accepter qu'à la condition que l'oncle Adolphe serait de la fête. De ce côté, les négociations furent laborieuses ; quand M. Nicollet eut cédé, sans bonne grâce, avec un geste indifférent et dédaigneux, l'oncle Adolphe fit des difficulés, non par rancune, certes, mais par timidité :

— Je ne peux pas aller avec ce « mondelà », répétait-il en suant d'angoisse. Qu'estce que j'y ferais? Je n'en ai pas l'habitude !

Pourtant, il n'eut pas le courage de repousser une démarche personnelle de la fiancée ; et, aussitôt qu'il eut dit oui, il en perdit le sommeil.

L'acceptation de l'oncle Adolphe changea les plans de M. Pierre-Denys.

— Eh bien, déclara-t-il, je les veux tous i Aussitôt, il lança des invitations aux notables de Bielle, qu'il ne revoyait pas depuis l'affaire de l'abstinent.

V Aigle, enguirlandé comme un bœuf gras, pavoisé des pavillons du monde entier, leur fit faire le classique tour du lac, par une de ces belles matinées d'automne, où le soleil dissipe les banderolles de nuages oubliées par la nuit le long des montagnes. Tandis que l'orchestre de Genève exécutait force marches nuptiales, de belles étrangères, en chapeaux fleuris, flirtaient avec des messieurs élégants dont quelques-uns étaient célèbres dans leurs diverses patries. Cependant, la

modeste robe de soie grise de MUe Annette fraternisait avec la redingote usée de Laugié dont on expliquait sommairement l'histoire :

— C'est le père de la mariée... Un vieux savant qui a joué un rôle dans la Commune de Paris...

L'oncle Adolphe, effaré, sanglé dans une redingote neuve qui l'enveloppait de plis irréguliers, cachait ses grosses mains aux ongles obstinément noirs, en songeant qu'il serait mieux partout ailleurs; et Christine promenait ses yeux surpris et tristes sur cette foule de visages inconnus qui célébraient son sacrifice.

La magnificence du lunch surpassa toute attente. A elles seules, les fleurs rares qui décoraient les tables représentaient une fortune ; aussi l'oncle Adolphe ne put-il s'empêcher de dire à son voisin de table, M. Rabourin :

— Elles sont bien belles. Seulement, il y en a trop. Les fleurs, ça n'est pas fait pour être empilées comme des tas de pommes de terre !

Quant au menu, — le pays ne produisant rien d'assez cher, — il annonçait entre autres du caviar frais d'Astrakan, des huîtres Blue-Poilits, des sterlets du Volga, des thérapins de Virginie, des canards canvass, des truffes du Périgord, des foies gras de Toulouse et de Colmar : un tas de choses extraordinaires qui venaient de trop loin pour être bien bonnes, mais qui coûtaient les yeux de la tête. Jusqu'aux fromages, qu'on avait été chercher Dieu sait où, comme si Stilton, les Coulommiers, les Gorgonzola pouvaient remplacer le gruyère :

— ... le bon, expliqua M. Quartier, le vrai, celui que les paysans gardent pour les noces de leurs enfants, et que les marchands ne connaissent pas!

Sans parler des carafes de Champagne frappé placées devant chaque couvert, les vins illustres du Rhin, du Bordelais, de la Bourgogne, de la Hongrie, arrosaient ces mets magnifiques, — des vins que les Biellans les plus fidèles aux crus nationaux furent forcés de trouver fameux. Seul, le

docteur Mathorel défendit jusqu'au bout les vignobles du pays.

— Oui, oui, très bon, d'accord ! disait-il en dégustant un verre de ce Steinberg Cabinet dont l'Empereur allemand devait plus tard offrir une légendaire bouteille au prince de Bismarck. Mais je me souviens d'avoir goûté jadis un certain Marthoray de l'année de la Comète... Parole d'honneur, il était encore meilleur !

M. Massod de Bussens savourait de préférence le Tokay, qui lui rappelait un voyage en Hongrie :

— Moi, répondit-il, je ne veux pas mal parler de nos vins : vous savez si j'y tiens et si je sais les soigner. Pourtant, ces grands crus étrangers, qui valent des trente et quarante francs la bouteille,... hé ! hé ! clans des occasions comme celle-là, ils ne sont point à dédaigner.

— Oui, mais,... soupira M. ïiercet, qui ne supportait que le Villeneuve et regardait d'un œil mélancolique circuler les bouteilles auxquelles sa prudence l'empêchait de tou-

cher,... est-on bien sûr qu'ils soient naturels ?

L'oncle Adolphe, tout en faisant la moue, avait goûté de tous les plats, trempé ses lèvres dans tous les verres ; en sorte que sa bonne figure était cramoisie.

— Eh bien ! monsieur Nicollet, lui demanda M. Rabourin pendant le dessert, n'êtes-vous pas un peu fier? Jamais à Bielle on n'a vu un repas comme celui-là ; et c'est votre frère qui nous l'offre !

Le vieux jardinier secoua un instant sa grosse tête pleine de choses, et répondit avec son accent traînard et chantant comme une mélopée :

— Oh ! c'était bien bon... Mais tout ça ne vaut pas un morceau de saucisse aux choux, avec un verre de La Côte !

Dix ans plus tard, on ne parlait jamais à Bielle du dîner de noces de M. Nicollet sans rapporter ce mot d'un sage. On avait oublié le goût du sterlet, celui du canard canwass, l'arôme du Stilton, le fumet du mouton Rothschild, mais on se rappelait avec une

pointe d'orgueil qu'un bon Vaudois, le propre frère de l'amphytrion, avait osé proclamer au-dessus des plus fines friandises de la terre entière la saveur triomphante de la cuisine locale et des vins du pays !

M. Nicollet fut un époux heureux et dur, despote, satisfait, taciturne. Lentement, peutêtre sans que sa sèche intelligence eût le temps d'en prendre conscience, son cœur racorni s'entr'ouvrit à la joie de sentir, dans son air, dans sa vie, un être aimant, dont il effarouchait, sans les abolir, les tendresses naissantes, le dévouement craintif. Raide, autoritaire, catégorique, il traitait sa femme à peu près comme un bon commis qu'on ne veut pas gâter par des familiarités excessives. Il lui donnait des ordres ; il exigeait des égards ; il semblait tenir davantage à l'obéissance qu'à l'affection. Pourtant, l'affection s'éveillait en lui, gênée comme peut l'être, après un trop long somme, un dormeur obstiné qui manque de place pour étirer ses muscles engourdis. Il s'étonnait d'éprouver par moments un sourd désir

d'être bon, de plaire, de lire un peu de joie dans les yeux soumis de Christine: faiblesses qu'il réprimait, bien entendu, dès qu'il les distinguait. Mais il ne les distinguait pas toujours: elles se cachaient dans quelque repli de son âme pour le guider à son insu. Parfois ainsi, il contenait une volonté désa gréable ou rengainait une exigence tyrannique, sans s'apercevoir de la concession qu'il faisait; ou bien la colère, que lui causaient d'habitude les moindres négligences du service, n'éclatait pas, arrêtée net, fondue en une indulgence dont il s'étonnait. D'une semaine à l'autre, sa maison changeait, devenait moins fastueuse, plus familière, beaucoup plus agréable. Gomment? Il n'aurait pas su l'expliquer ; pourtant, comme sa femme le consultait toujours, il gardait l'illusion d'être l'auteur de ces changements, auxquels il prenait un vif intérêt. Dès le premier mois de leur vie commune, Christine obtint de lui, sans peine, un acte de justice dont la seule pensée l'eut exaspéré. Ils entraient ensemble dans les serres, où

des réparations devenaient indispensables. La jeune femme dit timidement:

— Elles étaient bien mieux soignées au temps de l'oncle Adolphe !

Aussitôt, M. Nicollet développa la théorie qu'il avait exposée, dès son retour, à sa nièce :

— C'est vrai. Mais vous pensez bien que je ne pouvais conserver mon frère pour jardinier.

Debout sous un palmier, jolie à ravir dans ce décor de verdure qui faisait ressortir sa fraîcheur de pastel, Christine demanda, les yeux étonnés :

— Pourquoi ?

Cette simple question, plus encore la candeur qui la posait, ébranla les certitudes de M. Nicollet. Il se sentit tenté de se répéter à lui-même: « Au fait, c'est vrai, pourquoi ? » Et ce ne fut pas sans un certain effort qu'il reprit le raisonnement dont il avait jadis accablé sa nièce:

— Voyons, réfléchissez, ma chère amie ! Je ne puis faire manger mon frère à l'office,

ni mon jardinier à ma table. C'est également impossible pour lui, pour moi, pour les personnes que je désire recevoir, pour les domestiques.

Il parlait sans assurance : au lieu d'affirmer, il plaidait, en doutant de sa cause. Tout à coup, pendant que les paroles tombaient de ses lèvres, il revit dans mémoire la figure de l'oncle Adolphe le jour de l'exécution: cette bonne grosse tête rouge, faite pour s'épanouir comme un large tournesol, et qui, au coup de fouet de l'injustice, se décomposait presque, expressive et douloureuse comme une tête de martyr. Christine, cependant, réfléchissait, en suivant des yeux les lentes évolutions d'une tortue sous des lianes.

— Ce sont peut-être des préjugés, dit-elle doucement.

Comme son mari ne répondait rien, elle ajouta :

— Et puis, il eût été si facile de lui construire une petite maison dans la propriété, derrière les bosquets. Il n'est pas gênant, il n'aurait dérangé .personne.

— Tiens ! s'écria M. Nicollet, je n'ai pas eu cette idée.

Christine saisit au vol ce regret furtif :

— On peut encore la réaliser, insinuat-elle.

M. Nicollet objecta :

— C'est un peu tard : il est parti.

— Il reviendrait.

Finement, elle ajouta, pour lui fournir un prétexte à retraite :

— Comme ces pauvres palmiers seraient contents ! Et les orchidées ! Et moi, qui l'ai toujours vu aller et venir dans le jardin, depuis ma petite enfance... C'est un de mes bons souvenirs, l'oncle Adolphe ! Croiriezvous que, quand j'étais tout enfant, nous nous battions à coups de boules de neige, par-dessus les haies ? Et il faisait semblant de se sauver !

— Si vous y tenez, conclut M. Nicollet. Le lendemain, Christine allait elle-même

avertir l'oncle Adolphe, qui, sans le moindre amour-propre, se mettait à pleurer comme une Madeleine en apprenant qu'il retrou-

verait ses chers légumes, ses arbres, ses plantes :

— ... Ou du moins ce qu'on en a laissé... Car ils en ont fait des ravages, les barbares !... Ce qu'il faudra bûchei pour remettre en ordre tout ça !

Quand le retour de l'oncle Adolphe fut décidé, Mlle Annette ne se fit pas prier pour reprendre à son tour le chemin de la Villa Charlotte.

— Il y a de méchantes enchanteresses qui changent les hommes en bêtes, disait-elle à Christine ; et il y a de bonnes saintes qui changent les loups en agneaux. Je ne dis pas que mon oncle était un loup, non, pas tout à fait! mais il était dur, et vous le rendez bon.

— Je vous assure que mon mari est très bon, répondait Christine. Seulement, il a trop travaillé dans sa vie. A présent, il a du loisir, voilà tout.

Un autre miracle de la jeune femme, ce fut de maintenir l'équilibre entre son père et son mari. Celui-ci, avec son terrible instinct

possessif, la regardait comme sa chose, entendait la tenir dans sa forte main musclée et tenace. De son côté, le vieux proscrit, avec sa longue tendresse exclusive, son égoïsme de solitaire, son caractère absolu de logicien, n'admettait point qu'en cédant sa fille, il eût perdu sur elle le plus clair de ses droits. Ces deux affections inconciliables, également despotiques, se heurtaient constamment : Laugié, s'il se jugeait lésé, disparaissait dans ses paperasses, morne, malpropre, affaissé comme s'il voulait se laisser mourir. Au moindre vent de jalousie qui se levait en lui, M. Nicollet redevenait âpre, agressif, volontaire. Impossible à Christine de s'éclipser pour dix minutes sans qu'il s'en aperçût. Dès qu'il la devinait absente, il tournait dans la maison en demandant aux domestiques, avec un certain air furieux qui faisait leur joie :

— Où est madame ?

A la réponse attendue : « Madame est chez monsieur son père », il répliquait:

— Je le sais bien.

Et les femmes de chambre riaient derrière son dos. Puis, Christine rentrée, les reproches commençaient, injustes :

— Pourquoi donc êtes-vous toujours làbas ? Pourquoi votre père ne vient-il pas

ici ?

Elle répondait doucement :

— Mon père tient à me voir quelquefois chez lui.

Un geste tranchant, un regard dur, puis :

— Il devrait pourtant comprendre qu'à tous les points de vue, la Villa Charlotte vaut mieux.

Buté dans ses habitudes, le vieil homme ne comprenait pas : il ne sonnait qu'à contre-cœur, le moins souvent possible, à la grille monumentale de son gendre, et persévérait à réclamer sa fille qui lui restait fidèle.

A chaque instant, M. Nicollet se heurtait ainsi à des résistances, à des entêtements qui lui semblaient l'absurdité même. Pourquoi donc l'oncle Adolphe n'avait-il pas accepté, précédemment, des offres qui lui ga-

rantissaient Faisance ? Pourquoi M110 Annette tenait-elle obstinément à l'insupportable marmaille tapageuse de son école, à son filleul malade, idiot et défiguré, à sa vieille Emmeline qu'elle était obligée de servir pendant dix mois sur douze, à cause des rhumatismes qui lui nouaient les mains et tordaient les membres? Pourquoi cet imbécile de Laugié, — l'esprit le plus faux qui ait jamais rêvé la régénération du monde, — voulait-il absolument voir sa fille chez lui, c'est-à-dire dans une masure dont les plafonds tombaient, à peine meublée de misérables chaises paillées et de fauteuils crevés qui crachaient leur crin? Pourquoi Christine, — si raisonnable pourtant, capable d'apprécier les belles choses, — se prêtait-elle à ce caprice, au lieu d'expliquer à son père qu'on est beaucoup mieux dans une propriété d'un demi-million, meublée à l'anglaise, avec parc, serres, pièces d'eau, etc., que dans une baraque dont un entrepreneur de démolition voudrait à peine ? Oui, pourquoi ceux qu'il désirait obliger, ceux auxquels il aurait pu s'attacher

quelque peu, son frère, sa nièce, sa femme, pensaient-ils autrement que lui sur toutes choses, comme si l'exemple décisif de sa vie ne suffisait pas à leur démontrer l'éclatante supériorité de ses principes, de sa sagesse, de ses opinions, de ses habitudes ? C'étaient de pauvres gens sans sécurité d'avenir, à la merci d'une maladie un peu longue, condamnés selon les apparences à une vieillesse besogneuse : il leur offrait une part de son superflu, — lui qui pouvait à son gré les enrichir ou les laisser pauvres, — sans leur rien demander en échange, sinon d'en jouir à sa manière, et les fous passaient leur chemin, dédaigneux de l'aubaine, pareils à ces chevaux stupides qui refusent de boire aux arrêts et recommencent à tirer leur charge avant d'avoir repris haleine. Autre sujet d'étonnement : ces toqués semblaient heureux, beaucoup plus heureux que lui-même, à peu près comme s'ils eussent été les riches et lui le pauvre. Christine, au bras de son vieux bonhomme de père, s'épanouissait dans le jardinet, devant la masure en ruines : M. Ni-

collet les observait d'une fenêtre, sans se montrer, et les voyait penchés l'un vers l'autre, babillant, ayant mille bagatelles à se confier et se réjouissant ensemble pour des riens, pour un perce-neige qui pointait parmi les ronces ou pour un nid que des oiseaux construisaient dans la haie ; tandis qu'auprès de lui, dans les splendeurs de son jardin ou de ses salons, elle conservait l'air gêné d'une personne timide, en visite chez des amis trop élégants. Annette et Anthony l'étonnaient plus encore : le pauvre être, en grandissant, enlaidissait autant que possible, avec de poils follets qui végétaient par touffes irrégulières sur sa face rougie, tandis que ses vagissements à peine humains et les soubresauts de son intelligence incomplète achevaient de l'isoler aux confins de l'animalité : mais il rayonnait aux côtés de sa marraine, rayonnante aussi de l'affection qu'elle avait pour lui presque fière, ma foi, de le promener, et ce couple singulier semblait heureux, — heureux à la manière de Christine et de Laugié. Et l'oncle Adolphe, depuis

qu'il reprenait ses anciennes fonctions, retrouvait ses plantes, réparait sa rocaille, s'en allait de plate-bande en plate-bande, — il était encore plus heureux que les autres, heureux comme un roi, avec sa bonne tête cramoisie, sa chemise sale, ses sabots, son vieux chapeau bosselé par la pluie, — lui pourtant le plus pauvre de tous, lui qui possédait à peine un livret à la caisse d'épargne et les habits neufs qu'on lui avait donnés pour la noce ! Oui, le contentement, la joie, l'affection, le bonheur en un mot, fleurissaient ainsi autour de M. Nicollet sans que ses millions y fussent pour rien; et ils l'atteignaient, ils le caressaient, ils le pénétraient comme une chaleur douce et lente, qui va peu à peu dégourdir des membres glacés. Après s'être dit longtemps : « Ces gens sont fous, tout simplement ! » il commençait à ajouter : « Hé! hé! qui sait ?... » Au lieu de les écraser de sa supériorité dédaigneuse, il se mettait à les observer, les écoutait, leur cédait quelquefois, comme s'il commençait à reconnaître leur sagesse. La découverte qu'il

faisait ainsi d'eux l'occupait en l'ëtonnant, comme celle d'un nouveau monde. Plus d'ennui : Christine le distrayait. « Où est-elle ? Que fait-elle ? Que pourrais-je lui dire ? » Autant de questions auxquelles il cherchait des réponses. Il en vint même à se demander : « Que pourrais-je faire qui lui fût agréable ? » Hélas ! c'était un problème où se perdait sa bonne volonté, car il n'y trouvait que des solutions banales, qui se règlent à coup de bank-notes, et que la jeune femme repoussait en souriant:

— Que penseriez-vous, ma chère amie, d'un yacht ?

— Vous n'aimez pas l'eau !

— Le yacht serait pour vous.

— Il faudrait des matelots: j'aime mieux les bateaux à vapeur.

— Pourtant, nos voisins de campagne en ont tous.

— Mais puisque nous n'y tenons ni l'un ni l'autre ?...

Ou bien, — incorrigible, — M. Nicollet, après réflexion, proposait de transformer la

pièce d'eau, de renouveler le mobilier, d'augmenter l'écurie :

— Que diriez-vous de quelques beaux chevaux de selle ?

— Je ne sais pas monter, mon ami.

— Qu'importe ! Vous les auriez, ils seraient là.

— Je n'en ai pas la moindre envie.

— Vous n'avez donc aucun désir, aucun caprice?

Un jour, elle s'enhardit à répondre:

— J'en ai un... Je voudrais... Ne vous fâchez pas, je vous en prie!... Je voudrais... un peu plus de simplicité !

Il fit la moue et répliqua, plutôt sèchement :

— Fortune oblige, ma chère amie, vous l'oubliez toujours.

Mais, dans le fait, il réprimait les fantaisies somptueuses qui le hantaient, observait d'un œil moins méprisant la pauvreté des autres, s'efforçait même de causer avec l'oncle Adolphe, qui avait toujours un peu peur de lui, et de se familiariser avec Laugié, qui le

regardait de travers. Une espèce de bienveillance se développait en lui, adoucissait ses ordres, modifiait ses allures ; il éprouvait un contentement inconnu quand Christine lui témoignait un peu plus de confiance, un peu plus d'abandon, ou môme quand Laugié, sortant de sa réserve, se hasardait à lui exposer ses doctrines sociales. Avec sa fine clairvoj-ance, Mlle Annette notait les phases de cette transformation, et, quand elle rentrait à la maison de la Comète, disait à la vieille Emmeline :

— La petite fait un miracle, là-bas. Il devient bon !

Le miracle, Christine ne l'acheva pas : elle mourut subitement, un soir d'été, sur la terrasse, à côté de son mari qui la regardait. Un hoquet, un soupir, — ce fut fini : les médecins parlèrent d'une embolie...

... Devant ce vide en un instant creusé sous ses pas, M. Nicollet eut la révélation presque soudaine du nouvel homme qui naissait en lui, des vérités inconnues dont ses

yeux apprenaient à percer les voiles, des affections qui se développaient * dans son cœur, comme des graines longtemps infécondes, dont un sol dur a retardé la poussée, et qui germent lentement jusqu'à la lumière. Oh ! le désespoir de perdre tout cela, en une seconde, sur un signe muet de la Destinée, sans rien pouvoir de plus qu'une feuille sèche contre l'eau ou le vent qui l'emporte ! La lourde rechute dans l'ancienne solitude, combien plus affreuse, dans l'ennui aggravé de regrets et de souvenirs! Maintenant, le deuil seul emplissait ses journées. Pour le cacher aux yeux étrangers, M. Nicollet bandait les dernières forces de son orgueil : le désespoir jaillissait quand même, de tout son être, de son désœuvrement, de ses interminables promenades à travers le parc ou parmi les fleurs qui s'épanouissaient dans le printemps, de ses visites presque timides au vieux Laugié, qui du moins pleurait avec lui, de ses colères sans cause de lion terrassé, de ses soliloques derrière les bosquets ou dans les chambres où jamais, jamais plus

ne glisseraient les pas légers de Christine. Et l'indifférence haineuse des domestiques, des gens d'affaires, de tous ces étrangers qui l'entouraient, subissant sa dure autorité avec des rancunes et des convoitises ! Un jour, il saisit au vol, entre deux femmes de chambre qui ne le voyaient pas, des rires étouffés, puis cette phrase, lancée en imitant railleusement sa voix, son accent :

— Où est madame ?

C'étaient les seuls mots par lesquels il eût jamais trahi sa tendresse : ignorés de celle qu'ils auraient réjouie, ils n'avaient atteint que ces oreilles hostiles, et des bouches amères d'envie les lui renvoyaient à cette heure, comme pour aviver sa plaie. Son premier mouvement fut de fondre, la canne haute, sur les servantes, de les frapper comme des négresses, de les chasser comme des chiennes. Une pensée subite l'arrêta net :

— Non, non... Elle aurait pardonné... Je pardonnerai, comme elle...

Il passa, la tête un peu plus basse, stupé-

fait de cette clémence étrangère à son être que la morte avait déposée en lui, en partant, comme un levain de bonté, ou qu'elle lui envoyait peut-être à travers l'infini, comme un timide et suprême adieu...

... Cependant, les regards curieux de Bielle, qui s'étaient un peu détournés de M. Nicollet pendant la courte période de sa vie conjugale, se braquaient sur son veuvage. Gomment supportait-il son malheur?

Se remarierait-il on non ? Qu'allait-il inventer pour se consoler? Des jeunes filles et leurs mères bâtissaient des châteaux en Espagne : pourquoi la chance de Christine ne se renouvellerait-elle pas ? Les pères, positifs, répondaient :

— Ces aventures-là ne recommencent pas deux fois dans la même ville !

— Qui sait? qui sait? disait M. Tiercet, qu'on écoutait comme un oracle parce qu'il passait pour connaître les affaires de M. Pierre- Denys. Il va s'ennuyer. Il a peur de la solitude. Les paris sont ouverts S

En attendant, Mlle Annette redevenait un personnage :

— ... Vous verrez, ma chère, qu'elle finira par hériter: c'est dans l'ordre, n'est-ce pas ? et puis, la vertu est toujours récompensée !

M. Quartier ourdissait des plans pour rappeler l'intérêt de M. Nicollet sur les affaires communales :

— Nous avons peut-être eu tort, disait-il, de le contrarier. Un peu de complaisance pour ses idées l'aurait conquis, nos fils en auraient la récompense...

Les domestiques de la Villa Charlotte apportaient des bruits contradictoires sur les sentiments, les intentions, l'état d'âme de leur patron. C'est ainsi qu'on apprit un jour, par un valet de chambre, qu'il avait commandé, pour la tombe de la morte, un monument splendide à un grands artiste de Paris.

— Bonne affaire pour le cimetière ! déclara le Syndic.

L'information fut presque aussitôt démen-

tie : le père Nanneau, le vieux marbrier qui depuis trente ans fournissait les croix, les colonnes, les pierres à tous les morts de Bielle, annonça — non sans une pointe de légitime orgueil, — qu'il avait reçu la commande de M. Nicollet :

— M. Nicollet est venu lui-même au magasin, racontait-il à tout venant,... oui, luimême, en personne... Je lui ai montré mes plus beaux modèles... Ah ! dame! des modèles comme on n'en fait pas pour n'importe qui!... Je lui disais: « Voici, voici et voilà, et ça coûte tant!... » Il tournait les pages de l'album sans seulement regarder... Et puis, il l'a fermé, il a eu l'air de demander conseil à la lune, et il a dit: «Une croix,... une simple croix en marbre blanc, c'est ce qu'il y aurait de mieux... Pas trop grande : il faut de la place pour les fleurs !... » Oui, voilà ce qu'il a dit!... Moi, je lui ai répondu: « Comme monsieur voudra ! » Alors, il s'est accoudé sur l'album, la tête dans ses mains, et il est resté un grand moment comme ça, en regardant droit devant lui, sans rien dire...

Et le père Nanneau fit une croix, qui ne différait pas sensiblement de beaucoup d'autres érigées, sur d'humbles tombes, par des veufs ou des orphelins qui ne roulaient pas sur l'or.

Souvent, on vo}rait M. Nicollet sortir de sa villa, à pied, comme un pauvre homme, et se diriger lentement vers le cimetière. Il faisait deux ou trois fois le tour de la tombe, toujours couverte de palmes et de couronnes, mais sans s'attarder, ignorant la rêverie. Puis il s'en allait, désorienté, à peu près comme s'en va celui qui a vainement frappé à une porte amie. Les mains derrière le dos, la tête inclinée, il arrivait devant son beau portail doré, qui s'ouvrait aussitôt à deux battants ; au lieu d'entrer, il donnait d'un signe l'ordre impérieux de le refermer, et rebroussait chemin jusqu'à l'humble petite porte de bois de la masure à côté, où il pouvait passer des heures et des heures avec Laugié. Du haut de l'Esplanade, les promeneurs distinguaient les deux vieillards, assis à côté l'un de l'autre sur un banc de bois

vermoulu, dans la splendeur du paysage d'été qui étendait derrière eux le bleu du lac, l'azur du ciel, le vert profond des montagnes : tels, deux cadavres d'insectes, l'un aux ailes d'or, l'autre tout noir, qu'une même roue aurait broyés. Chacun ruminait ses souvenirs, et prononçait à de longs intervalles une phrase que l'autre venait de penser, toujours sur Elle. Laugïé disait:

— Quand Elle avait six ans...

Et M. Pierre-Denys écoutait ses histoires comme un évangile. Le jardin en désordre, les volets disloqués, les murs en ruines de la masure ne lui paraissaient plus d'une misère abjecte: n'était-ce pas le cadre modeste dont elle ne s'était jamais tout à fait détachée ?

— Elle aimait cette place , expliquait Laugié. Elle disait que là, justement là, sous cet acacia, on est mieux qu'ailleurs pour regarder le Mont-Blanc...

M. Nicollet pensait :

— C'est vrai, on est mieux là,... sur ce vieux banc,... pour souffrir!... C'est tout ce

qu'il faut!... Un petit coin où se tapir, sans rencontrer des regards d'envie,... sans entendre des voix hostiles... Un petit angle de silence et de paix !...

Il découvrit aussi la bonté de son frère Adolphe, dont sa peur de la solitude le rapprochait. Adolphe avait voué à la mémoire de Christine une adoration passionnée : lui, presque toujours muet, il parlait d'elle en revêtant ses regrets d'expressions que Pierre- Denys eût vainement cherchées, expliquant le charme et la lumière de cette si jolie âme éteinte. Appuyé sur sa bêche, le front en sueur sous son chapeau bosselé, il disait à son frère, debout et tête basse devant lui:

— Elle semait la paix et la douceur, à pleines mains. On devenait meilleur rien qu'en la regardant. Quand elle traversait le jardin, je m'arrêtais dans mon travail,... comme à présent,... et je disais en dedans de moi : « Voici celle qu'on ne peut voir sans l'aimer, celle dont l'âme ignore le mal, celle dont la joie sort comme le parfum du lys... Elle a fait un paradis de la maisonnette où

elle embaumait la vieillesse de son père... Depuis qu'elle est ici, le paysage est plus beau... )> Alors, je me remettais vite au travail en me disant encore : « Il faut semer pendant qu'elle passe : les fleurs viendront mieux... Il faut planter pendant qu'elle regarde: les boutures auront plus de force... Car tout ce que rencontrent ses yeux doit être embelli!... » Oui, voilà ce que je pensais, quand elle traversait le jardin... Maintenant, je m'arrête devant ces choses qu'elle ne verra plus... Ah! mon Dieu! comme c'est changé!... Et je n'y cherche plus que son souvenir...

M. Pierre-Denys, les mains derrière le dos, écoutait son frère, en l'approuvant:

— Oui, c'est vrai, c'est vrai...

Il se demandait :

« Où cet homme simple trouve-t-il des mots que j'ignore pour exprimer des sentiments que je croyais ignorer aussi, et qui pourtant s'agitent au fond de moi? D'où lui vient cette science que mon travail ne m'a point donnée? Il soutire, et sa souffrance se

soulage en se manifestant. Tandis que je me raidis contre la mienne, et voudrais la cacher, et ne trouverais que des blasphèmes ou des cris de colère, si je desserrais les lèvres! »

De même auprès d'Annette. Parfois, une sorte de jalousie le mordait, comme au temps où Christine s'enfuyait chez son père : tous avaient mieux connu, mieux compris, mieux aimé la morte ! Lui, ne devinait son charme que depuis qu'elle n'était plus. Ah! pourquoi, pourquoi donc n'avait-il pas bu toute la lumière, toute la bonté, tout le bonheur qui émanaient d'elle, quand elle était là, près de lui, et qu'il lisait si mal au fond de ses beaux yeux ?...

— Annette, tu l'as aimée, elle t'aimait, je suis seul, ne reviendras-tu pas habiter la Villa Charlotte ?

Ce fut presque une supplication qui jaillit ainsi de son cœur, un jour d'automne où la tristesse désespérée du lac, s'ajoutant à la sienne, l'avait poussé jusqu'à la maison delà Comète. Il ajouta :

— Naturellement, tu garderas Anthony, tu garderas ton école, tu seras libre, tu me donneras ce que tu voudras de toi-même.

Il capitulait, sans conditions, comme un général acculé, qui se sent perdu. Annette vit la détresse dont il était l'image, l'angoisse de ses yeux où la domination s'éteignait, le tremblement de ses mains tenaces, le désarroi de son être, vieilli de plusieurs années en quelques mois. Avec une bonté délicate qui l'empêchait d'aller jusqu'au bout de sa victoire, elle répondit:

— Je veux bien, mon oncle... Je prendrai soin qu'Anthony vous gêne le moins possible... Quant à mon école, je m'en lasse un peu : j'y renoncerai.

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