‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 1 sur 40 · UNE PARTIE D'EAU IMPREVUE · texte numérisé non relu

UNE PARTIE D'EAU IMPREVUE

C'était à la fin de l'été; une nuit lourde et menaçante d'orage succédait à une journée accablante de chaleur. Le quartier de l'île Saint-Louis était plongé dans le plus profond silence. Les nuages épais qui couraient dans le ciel, précurseurs de la tempête, augmentaient l'intensité de la nuit. Le vieil hôtel Lambert, la magnifique résidence construite par Levau et décorée par Lesueur et Le Brun, célèbre par les somptueuses soirées qu'y donnait alors le prince Czartoryski, était seul éclairé à la pointe de l'île, presque en. face d'une passerelle, sinon détruite, toute bouleversée depuis quelques années, qu'on nommait le pont de l'Estacade. Les quais étaient déserts. C'était une nuit d'encre, que ne pouvait éclairer la lumière des rares becs de gaz qui se dressaient sur les quais. Un vent lourd, chaud, secouait les arbres du Mail. L'eau vaguait, faisant gémir en les heurtant les péniches amarrées dans le petit bras de la Seine.

Sur le quai, devant l'entrée de l'hôtel, attendaient quelques équipages dont les cochers maugréaient, en s'enveloppant de leurs couvertures.

Parfois, dans le ciel sombre, un déchirement jetait un éclair.

Trois heures du matin sonnaient à l'horloge de l'Hôtel de ville.

Pas un passant sur les quais, pas un être dans les rues. Les agents euxmêmes se tenaient dans le voisinage d'un abri connu, laissant les rues libres.

Le vont, dans ses rafales, en balayant les quais, en chassant l'eau, emportait les vibrations éteintes de l'orcheslre.

C'est à cette heure qu'un jeune homme, un charmant garçon, Auguste Vallée de La Saussoye, descendait le grand escalier du splendide hôtel, ne se doutant pas du temps menaçant. Lorsque le domestique qui lui remit son pardessus le lui tendit pour qu'il le revêtît, il refusa et le jeta sur son bras.

On étouffait dans les salons, il avait besoin de fraîcheur et voulait retourner chez lui à pied.

A trois heures du matin, on n'est pas remarqué en toilette de soirée. Il demeurait presque sur les quais, rue de la Monnaie; c'était à peine une demiheure de marche, et, le jour même, les quais, à Paris, ne sont guère fréquentés. Il avait tiré de sa poche un cigare, l'avait allumé à la bougie que lui tendait le domestique, et il sortait du vestiaire pour s'engager sous la véranda, lorsqu'il entendit les hurlements du vent dans les grands arbres du jardin; les tapisseries de Beauvais placées en portière étaient violemment secouées.

Il rentra aussitôt et se fit revêtir de son pardessus; puis, le cou bien enveloppe, il sortit ; ayant regardé autour de lui, il fit :

— Diable, il serait plus prudent de prendre une voiture. Il chercha; point de voiture publique.

— Bahl en marchant bien, j'en ai à peine pour un quart d'heure; je serai rentré avant la pluie.

Et cela fut dit presque avec satisfaction. C'était un économe ; on peut aller en soirée, chez des gens très riches, sans avoir pour cela aucun point de ressemblance avec eux; et peut-être le jeune Auguste Vallée de La Saussoye était-il dans la situation du pauvre en habit noir de la pièce de M. Ponsard, qui dit *

Et je n'ai pas dîné pour m'acheter des gants.

M. de La Saussoye avait pris son parti sur les menaces du temps ; ayant relevé le col de son pardessus, tête baissée, il se mit à courir en suivant les quais; il traversa le pont Marie et tourna, se dirigeant vers l'Hôtel de ville.

Les éclairs déchiraient les nues, couvrant de lueurs étranges les quais, les berges et l'eau; puis l'orage qui menaçait éclata tout à coup, épouvantablement violent ; le tonnerre gronda et la pluie, en larges gouttes, tomba à torrents.

Le jeune homme courut plus vite, enfonçant sa tête dans son col, le corps à demi courbé, avançant sans voir devant lui.

Il était déjà tout ruisselant de pluie, lorsque, arrivé devant le pont d'Arcole, sa tête se heurta sur un passant, si violemment, qu'il faillit tomber.

Il regarda et il vit une jeune femme que le choc avait presque jetée sur le parapet. Il allait s'excuser, mais la femme s'était vivement redressée, et, avant

qu'il eût eu le temps de faire un mouvement, elle avait couru une dizaine de pas, ecjambé le parapet du pont et s'était précipitée dans la rivière.

Toute cette scène, il la vit dans la lueur d'un éclair; la femme était jeune, éefeevelée, à peine vêtue; un jupon, une chemise et une camisole collée par la pluie sur le torse... Il jet* un cri, appela au secours, mais un coup de tonnerre formidable étouffa tout.

Le jeune homme n'hésita pas; violemment secoué par ce qu'il venait de voir, a^res le frisson qui courut dans son corps, il se redressa, arracha son pardessus, puis son habit, et, courant sur le pont, il se précipita à l'endroit môme où, à la kwur de l'éclair, il avait vu disparaître la jeune femme.

Auguste de La Saussoye était un bon nageur, il fallait qu'il fût bien sûr de lui pour se jeter aussi tranquillement à l'endroit le plus dangereux du grand fleuve qui traverse Paris.

Les eaux impétueuses repoussent le nageur qui voudrait essayer de remonter le courant. Il faut, une fois engagé sous le pont où se trouve l'Arche-du-Diable, s'abandonner à l'eau et ne compter atterrir qu'auprès du pont Neuf.

Le jeune homme ressortit à dix ou douze mètres du pont. Il tenait la malheureuse femme par le derrière du col.

Le plongeon avait duré plus d'une grande minute; il avait eu de la peine à pemonter le corps.

Après avoir bruyamment respiré en retrouvant l'air, il secoua la tête pour écarter ses cheveux qui lui couvraient le visage; il voulait voir autour de lui.

Il flottait, essayant vainement de rester en place; à la lueur d'un éclair, il regarda le pont, les quais, espérant un secours. Rien, tout était désert. Il ne devait compter que sur lui-même.

Soutenant hors de l'eau la tête de celle qu'il sauvait, ne nageant que pour se soutenir, il s'abandonna au courant; entraîné, il passa rapidement sous le vieux pont au Change. C'est là qu'était le danger.

Une fois sorti de cette voûte sombre, soit que le petit jour commençât à paraître ou que ses yeux s'habituassent à l'ombre, il vit plus clair pour se diriger, et il chercha à gagner insensiblement la berge.

Il avait peur, la femme qu'il soutenait hors de l'eau était plus lourde; elle ne bougeait plus. Il craignait de ne ramener qu'un cadavre.

Il fallait se hâter de gagner le bord. Alors des mains il prit le col de la camiôole de la femme; le vêtement léger assemblé en tampon la soutenait sous les aisselles; il sortit ainsi presque tout le torse de l'eau. La tête penchait inerte sur les épaules, et cette vue fit courir un frisson dans ses veines. Il se hâta encore plus, étendant les bras et nageant vigoureusement des jambes pour atteindre la berge.

Il atterrit enfin un peu avant le pont Neuf. Pour monter l'escalier de pierre,

épouvante, il dut traîner la femme, en la tirant toujours par son vêtement, et la soutenant d'une main passée sous un bras.

Arrivé en haut, comme ses vêtements mouillés la rendaient lourde, il la prit dans ses bras et la porta sur la berge.

Après l'avoir déposée à terre, il revint sur ses pas et regarda autour de lui, c'est-à-dire au sommet des parapets qui font de ce bassin comme une fosse où l'eau mugit.

Rien, rien. Les éclairs déchiraient les nues noires, le tonnerre grondait et la pluie tombait épaisse et drue.

Il revint désespéré. Qu'allait-il faire? Ses cris ne seraient pas entendus.

Il se pencha sur la femme qu'il avait si miraculeusement arrachée à la mort, et, plaçant la tête sur ses genoux, il lui frotta les tempes, lui frappa la poitrine. Sa main sentit les battements du cœur.

Elle vivait! donc, elle pouvait être sauvée; mais il fallait des soins prompts... et aucun secours à espérer!

Il s'écria :

— Bah ! je suis à deux pas de chez moi, je la soignerai.

Et, rapidement, il souleva la malheureuse femme. Jeune et fort, il la prit à bras-le-corps, la plaça sur son épaule et, comme s'il eût porté un enfant, il se mit à courir en remontant l'escalier des quais.

Oh! le passant attardé, l'agent à son poste, s'ils avaient vu ce tableau dans ce déchaînement de la tempête, sous cette pluie, aux lueurs des éclairs, aux grondements du tonnerre : cet homme, en bras de chemise, ruisselant, qui traversait les quais et courait dans la nuit avec un cadavre sur les épaules 1

Il n'y avait pas de passants; Paris dormait et les agents de service comptaient sur l'orage pour garder la ville.

Arrivé rue de la Monnaie, le jeune homme sonna deux fois ; la porte s'ouvrit; il la referma vite en criant son nom pour que le concierge ne vînt pas reconnaître celui qui rentrait et ne protestât pas sur l'introduction d'une femme dans une maison bien tenue.

Il demeurait au rez-de-chaussée. Il ouvrit vivement sa porte qu'il referma plus vivement encore.

Enfin, il était chez lui!

Il entra dans sa chambre et, ayant étendu le corps qu'il portait sur le lit, il se laissa choir épuisé.

Il resta ainsi une grande minute sur son tapis, tout étourdi de ce qui venait de se passer, sans conscience de son héroïsme et se demandant ce qu'il allait faire avec cette femme chez lui.

Si elle allait mourir?

Comment expliquerait-il la présence de ce corps dans sa chambre?

A cetle idée, il se redressa, alluma une bougie et vint près du lit. La jeune femme était toujours sans connaissance, mais le mouvement régulier de sa gorge montrait qu'elle vivait.

Aussi exclama-t-il comme soulagé :

— Elle vit ! mais il faut se hâter de la soigner.

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