COMMENT NAIT UN GRAND AMOUR
La situation était délicate; le premier secours urgent, c'était de la débarrasser de ses vêtements mouillés, c'était de rendre la chaleur au corps qui se refroidissait. Maître chez lui, il était cependant très gêné.
La femme, revenant à elle et se trouvant dans la chambre d'un garçon, nue, dans son lit, pourrait trouver du plus mauvais goût les soins de son sauveur.
Cependant, le temps pressait; il n'était guère possible à cette heure, sans danger pour la malheureuse, de l'abandonner ainsi pour courir chercher un médecin.
Il haussa les épaules, pour chasser ses idées pudiques en disant :
— Bah! je lui dirai que je suis médecin, et la preuve est que je la sauverai.
Auguste de La Saussoye restait seul à Paris pendant l'été, et sa mère, qui occupait le premier étage, au-dessus du petit appartement qu'il habitait, était à la campagne.
Il sourit, en pensant qu'il n'avait qu'à grimper rapidement au premier étage pour prendre dans l'armoire de sa mère le linge nécessaire.
Il monta vivement et revint portant un paquet de linge et un fagot qu'il jeta dans la cheminée et dont l'embrasement illumina la chambre.
Alors il se mit à l'œuvre. Besogne délicate et qui l'agitait vivement, surtuut lorsque regardant celle qu'il avait sauvée, il la vit admirablement belle... Et jeune... si jeune... seize à dix-sept ans.
Du col aux cheveux, le rouge couvrit son visage. C'était un galant homme dont i'honnêteté se révoltait; mais l'humanité commandait, d'autant qu'il lui parut que la respiration s'éteignait, que les membres s'étendaient.
— Allons, je suis fou, dit-il, il n'y a pas de femme ici, il n'y a qu'une créature qui se meurt et que je dois sauver.
Alors, tout fiévreux, il dégrafa les jupes, arracha et la chemise et la camisole, se hâtant avec la volonté de ne point voir; mais, pour faire tomber les vêtements, il dut enlever le corps. Il prit l'inconnue sous les épaules et la tête, inerte, retombant sur le côté, s'appuya sur sa joue.
Au contact de la chair tiède et mouillée, il eut un tressaillement involontaire; il trembla, comme s'il eût commis une mauvaise action.
11 souleva la jeune femme, l'accotant sur sa poitrine, de sa main tremblante il faisait glisser les vêtements.
Il était rouge de honte, ce contact amenait sur sa peau des brûlures de fièvre. Il fermait les yeux et essayait de tourner la tête pour ne pas voir ce corps superbe, inondé de lumière par les flamboiements du foyer, se révélant à mesure qu'il la découvrait.
Quand ce fut fait, lui, tout ruisselant d'eau, ses chairs étaient sèches, et te sueur perlait sur son front.
Il s'écarta vivement du lit. Il eut véritablement peur et, aux rougeurs de fièvre qui couvraient son visage, succéda une pâleur livide, lorsque, ayant fait chauffer le linge qu'il avait été chercher, il dut en couvrir la jeune femme.
Il avait rejeté, sur le corps, le couvre-pied de soie : ce n'était que la tête qu'il soulevait et les lèvres étaient sèches, les yeux, demi-clos, étaient éteints.
Elle était mortel morte!
Il se hâta de la vêtir, n'éprouvant plus qu'un sentiment d'effroi. Et, lorsque la tête retomba sur l'oreiller, il se laissa choir dans un fauteuil, terrifié et répétant :
— Morte! morte ! elle est mortel
Il resta ainsi une grande minute, le regard fixé sur ce tableau sans vie. Et c'était un saisissant tableau, que celui de cette malheureuse étendue, raide sur le lit, admirablement belle dans sa lividité, et sur laquelle, les éclatements lumineux du foyer jetaient des teintes qui lui donnaient l'aspect d'une figure de cire ; que celui du malheureux, tout mouillé, brûlant de fièvre, inconscient de lui, et regardant, épouvanté, ce cadavre qu'il avait apporté chez lui.
Il se redressa, voulant réagir contre le sentiment d'effroi qui l'envahissait, affolé, ne sachant que faire, il allait se sauver et crier :
— Au secours !
Lorsqu'il lui sembla que le visage se contractait; il se pencha, anxieux, pour mieux voir.
Les lèvres remuaient, les dents grinçaient. Ah! il fut vite remis, et le courage lui revint.
Auguste de La Saussoye avait dû être médecin, mais, refusé à ses examens, on l'avait fait entrer dans un ministère, la réserve des fruits secs.
L'un des habitués l'appela Beau-Sourire ; le nom lui resta (page 16).
Il savait assez de médecine pour aider utilement la vie qui revenait. Il se mit à l'œuvre.
Les soins du jeune homme produisirent vivement un bienfaisant effet. Après une crise violente, la jeune fille ouvrit les yeux, regarda autour d'elle d'un air hébété, puis, comme si elle sortait d'un mauvais songe que le réveil avait chassé, sa tête, qu'Auguste soutenait], pesa plus lourde; il la plaça sur l'oreiller, la respiration était régulière, il n'y avait plus de doute, cette 2e Liv. 2
fois, elle dormait. Cette fois, le jeune sauveteur poussa un soupir de satisfaction, disant :
— Ah ! enfin, elle est sauvée. Elle dort, cela me donnera le temps de me remettre un peu.
Et il pensa à lui. Il commençait seulement à sentir le froid de ses effets mouillés. Il se hâta de changer de vêtement, et, n'ayant plus, tant il avait été bouleversé, le souvenir bien exact de ce qui s'était passé, il se demanda, en homme d'ordre :
— Mais où diable ai-je laissé mon habit et mon pardessus ?
Après s'être un peu réchauffé, il revint près de la malade; elle dormait bien calme ; elle souriait.
Le feu du foyer s'éteignit, la braise des sarments était consumée ; il prit la bougie et vint regarder celle qu'il avait sauvée.
Il eut peine à retenir un cri d'admiration.
Mais quelle douleur, quelle souffrance avait pu frapper une si jeune, une si adorable créature, pour la pousser à cet affreux suicide par ce temps épouvantable ?
La belle enfant paraissait dix-sept ans; elle était divine, dans son sommeil souriant. Elie avait le front superbe et calme; le nez fin, droit, aux narines un peu relevées, était charmant ; les yeux se perdaient sous les longs cils bruns et se relevaient pleins de charme dans le cercle de bistre qui les ombrait ; la bouche, admirablement dessinée, était un peu épaisse, et était encadrée de deux fossettes qui devaient lui donner un continuel sourire, ce sourire qu'elle avait dans son sommeil, et qui permettait de voir ses petites dents nacrées... A cette heure, et cela était un cadre admirable pour son visage, ses cheveux épais la couvraient jusqu'aux épaules. Quelle chevelure 1 humide encore, elle luisait comme les noirs bleus des ailes de corbeau.
Elle était jolie et, malgré lui, Auguste de La Saussoye avait vu qu'elle était belle...; des épaules robustes, d'où naissait un cou souple, une gorge opulente pour sa jeunesse, mais dont les contours élégants atténuaient la force, et ce corps étendu, révélé plutôt que caché dans ces lignes par les plis du couvre-pied de soie, avait les nonchalances des nymphes de Clodion.
Le jeune homme la regardait émerveillé, il fut tout bouleversé lorsque, éveillée soudainement, peut-être par la lumière de la bougie, elle releva la tète tout à coup, étonnée et effrayée, mais semblant toujours sourire, elle lui dit :
— Oh ! mais^ qui êtes-vous? où suis-je? Auguste de La Saussoye balbutia :
— Vous êtes chez moi.
— Mais qui êtes-vous, monsieur?
— Celui qui vous a sauvée.
— Sauvée, répéta-t-elle comme étourdie, ne comprenant pas, regardant le jeune homme. Puis, promenant son regard autour d'elle.
— Vous ne vous souvenez donc de rien?
La jeune fille avait tiré pudiquement, d'une main, le couvre-pied jusqu'à son col ; et, de l'autre main, prenant son front, elle cherchait à se souvenir. Au bout de quelques minutes, elle demanda de nouveau :
— C'est vous qui m'avez sauvée, quand je me suis jetée à l'eau?
— Oui.
— Ah! vous auriez dû me laisser mourir, monsieur, fit-elle d'un accent déchirant.
Et elle fondit en larmes.
— Ah! mon Dieu! Mais quelle douleur vous poussait à une aussi terrible fin?
— Vous m'avez sauvée, monsieur, merci. Vous n'avez fait que prolonger mon malheur, vous n'avez fait que retarder ma mort.
— Que dites-vous là ? Mais vous n'avez pas l'intention de recommencer, au moins?
La jeune fille sanglotait. Très respectueux, Auguste de La Saussoye avança un siège près du lit, s'assit et dit :
— Je ne vous laisserai pas faire cette sottise. Ce n'est pas à votre âge, belle comme vous l'êtes, qu'on peut avoir de semblables idées. Vous êtes trop jeune pour que vos chagrins ne puissent trouver de consolation. N'ayez nulle crainte; ici, vous êtes chez vous; vous avez en moi un ami dévoué, vous en jugerez à l'occasion. Je suis trop heureux de vous avoir rendu la vie, pour vous permettre de recommencer. Je me mets à votre disposition pour parer aux malheurs qui vous ont désespérée. Que voulez-vous que je fasse?
— Il n'y a rien à faire.
Et la pauvre enfant sanglota plus fort.
— Mais vous me désolez. Voyons, il ne faut pas pleurer comme ça. Si un malheur vous menace, parlez; je vous soutiendrai.
Et le pauvre garçon était tout intimidé en parlant ; il s'exprimait gauchement, gêné par la situation; il était timide comme une jeune fille, et vivement impressionné par l'air, l'allure de l'inconnue.
Il ne pouvait s'y tromper : celle qu'il avait sauvée était une honnête fille, et ce n'était pas un motif banal qui l'avait poussée au suicide.
Vainement il chercha à savoir les raisons qui l'avaient amenée à cet acte désespéré.
Elle refusait d'y répondre.
Elle pleurait toujours; puis, tout à coup, voulant mettre fin aux questions qui l'importunaient, elle lui dit :
— Monsieur, je vous en supplie, ne me tourmentez pas, ne cherchez
pas à savoir ce que je ne veux pas dire. Vous avez fait une bonne action, achevez-la.
— Je suis prêt, mademoiselle, commandez. Je ferai tout ce que vous voudrez, excepté de vous laisser, comme je vois bien que vous en avez le désir, recommencer la tentative que j'ai eu le bonheur d'empêcher de réussir.
— Je suis une honnête fille, monsieur, les motifs qui m'ont poussée au suicide ne peuvent s'effacer ni s'atténuer. N'insistez pas... Vous êtes un galant homme, faites-moi la grâce de me laisser agir à ma guise. Je veux partir d'ici, je me sens assez forte pour retourner chez nous.
— Pardon, mademoiselle, vous êtes malade. Puis, je dois vous dire qu'il vous serait impossible à cette heure de partir d'ici... La servante de ma mère — il dit eela en balbutiant — qui s'est occupée de vous lorsque je vous ai apportée, qui vous a donné les premiers soins, pendant que j'étais allé changer de vêtements, est partie en emportant vos effets pour les faire sécher; elle ne reviendra que demain vous les rapporter.
— Mais, cependant, monsieur, vous n'allez pas rester seul ici avec moi?
— Oh! n'ayez aucune crainte, mademoiselle; je vais vous laisser seule. Vous serez chez vous, ici, tant qu'il vous plaira d'y rester, sans avoir à craindre la moindre indiscrétion. Mais je veux de vous une promesse.
— Une promesse?
— Oui, c'est de renoncer à l'idée de mourir. Vous êtes encore dans l'état d'excitation qui vous a fait agir. Reposez-vous bien, vous êtes ici en sûreté, vous n'avez rien à redouter de vos ennemis. Vous avez un protecteur en moi, je vous le promets. Jurez-moi que vous renoncez à votre lugubre dessein... ou que vous le remettrez à quelques jours.
La jeune fille, le front dans ses mains, sanglotait plus fort et ne répondait pas; elle ne voyait, à ses tourments, d'autre issue que la mort. Elle était décidée à mourir et voulait rester seule pour s'échapper peut-être et recommencer. Le brave garçon le voyait clairement.
Alors, s'agenouillant devant le lit, prenant une de ses mains qu'elle lui abandonna, il dit d'un ton déchirant :
— Oh! je vous prie, mademoiselle, je vous en prie, ne pensez plus à mourir. Ohl l'épouvantable heure que j'ai passée! Quoi qu'il y ait, quoi qu'il arrive, je vous sauverai de ceux qui vous menacent. Jurez-moi, jurez-moi que vous renoncez à votre projet... et demain je reviendrai près de vous, en ami fidèle.
— Demain, fit-elle; eh bien, oui, laissez-moi. Demain, je vous parlerai.
— Et vous n'avez plus l'idée de mourir?
— Demain, nous causerons ; mais vous vous engagez, monsieur, quoi qu'il advienne, à ne révéler à personne que vous avez sauvé une femme et que vous l'avez amenée ici.
— Je ne vous comprends pas..., mais je prends rengagement, fit-il vite.
— Je veux dire qu'on va me chercher, qu'on me cherche peut-être; que l'on peut savoir que je me suis jetée par-dessus le pont d'Arcole, et...
— Et il ne faut pas qu'on sache que vous avez été sauvée ; il faut qu'on croie que vous êtes...
— Noyée. Oui.
— Oh!
Et le jeune homme eut un frisson.
— Ne craignez rien. Je comprends : pour ceux que vous redoutez, qui vous poursuivent, vous n'existez plus.
— Et cette femme qui m'a soignée?
Le jeune homme devint tout rouge, et il répondit vite :
— Ohl ne craignez rien d'elle... je... lui parlerai... et puis... ma mère esta la campagne... je la lui enverrai demain matin... vous ne la reverrez même pas...
— J'ai votre parole d'honneur, monsieur?
— Oui, mademoiselle... En deux mots je dois vous dire chez qui vous êtes. Chez M. Auguste Vallée de La Saussoye, employé au ministère. J'ai justement deux appartements, ce qui me permet de vous abandonner celui-ci. Ma mère occupe le premier étage; elle est en ce moment, comme tous les étés, à la campagne. Ainsi, je pourrai, demain, vous apporter tout ce qu'il faudra pour votre toilette. Vous pouvez reposer tranquille, vous êtes ici chez d'honnêtes gens.
La jeune fille souriait dans ses larmes à mesure que parlait le brave garçon ; et elle dit à mi-voix :
— Oh ! vous êtes bon, vous.
— Oui, dans notre famille on n'est pas méchant, vous le verrez. Mais, vous savez, n'oubliez pas ce qui est convenu, il faut renoncer aux idées lugubres. D'abord, c'est à moi que vous devez la vie, et vous n'avez pas le droit d'en disposer sans me consulter.
— Eh bien, je vous jure, maintenant, que je ne ferai rien sans votre consentement, dit la jeune fille, toujours souriante.
— A la bonne heure...
Il allait se retirer ; il revint sur ses pas, la regarda quelques secondes et dit :
— Mon Dieu, que vous avez un joli sourire, et que vous seriez aimable de me laisser vous embrasser pour vous dire bonsoir...
— De grand cœur, répondit-elle en tendant son front.
Il l'embrassa fort, avec un claquement de lèvres, et sortant joyeux, il lui dit :
— Dormez bien. Je suis trop content de ma nuit pour ne pas faire de beaux rêves.
Il sortit.
Restée seule, la jeune fille redevint pensive, puis, laissant tomber sa tète
sur l'oreiller, comme pour échapper au souvenir qui lui revenait, elle gémit en sanglotant de nouveau :
— Oh ! le misérable ! le misérable !
Le jeune Auguste de La Saussoye entrait dans la chambre de sa mère. La locataire étant absente, les meubles étaient couverts par les housses; le lit n'était pas fait, mais cela l'inquiéta peu. Il se jeta tout habillé sur les matelas, exhalant avec satisfaction :
— C'est drôle comme ça fait du bien une bonne action I... Quel somme je vais faire ! . . .
Ah ! le pauvre bon ! il eut beau se tourner et se retourner sans cesse, il ne dormit pas de la nuit; toujours il voyait devant ses yeux l'admirable tableau de la belle enfant revenant à la vie en lui souriant.
C'est au grand jour seulement qu'il parvint à fermer les yeux.