‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 40 sur 40 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Rolland avait fait tout ce qui était possible pour obtenir un supplément d'enquête; en demandant cela il poursuivait un double but : sa vengeance contre Jeanne, qui n'avait pas répondu à sa lettre, et surtout gagner du temps. Il espérait qu'on ajournerait son embarquement. Le misérable ne voulait à aucun prix subir sa peine et était décidé à tout; gagner du temps, c'était réserver pour l'avenir l'espoir d'échapper. On ne lui apprit rpas la mort de celle qu'il accusait; on lui déclara seulement que l'instruction était abandonnée, et qu'à la suite de l'enquête une ordonnance de non-lieu avait été rendue, et l'ordre de le diriger sur le bagne avait presque immédiatement suivi la nouvelle.

Il en avait été accablé; il se persuada que Jeanne était la maîtresse du juge même, et sa haine et sa rage s'en augmentèrent; il n'avait plus l'espoir d'établir la vérité afin de punir sa complice.

Il ne pensa plus qu'à se faire justice lui-même; c'est lui qui irait se venger; il n'y avait plus à reculer, il était infailliblement perdu; il était convaincu, ea essayant une nouvelle équipée, qu'il y laisserait sa vie. iMais, bah! il aimait mieux la mort que le bagne; la mort, surtout avec celle pour laquelle il s'était fait condamner, car il en était arrivé à juger ainsi :

C'est Jeanne qui avait bénéficié du crime; or, seulement, Jeanne était coupable, il n'avait été qu'un instrument, et ce n'était que cela qu'il voulait plaider à nouveau; ce n'était pas un crime, mais un délit dont il était coupable; il avait fourni le poison, mais jamais il ne l'avait donné; il s'acharnait à prouver qu'il ignorait l'usage qu'on en voulait faire. Cela était absurde, mais c'est le cas des désespérés de chercher la réalisation de leurs rêves dans l'impossible.

Tout cela s'écroulait par l'ordonnance de non-lieu. Eh bien, il se tairait, il semblerait tout subir, il tromperait tout le monde. Il lui fallait, pour étrangler Jeanne, deux heures de liberté; il les trouverait.

MADEMOISELLE BEAU-SOUUIKE.

La sentinelle visa et fil feu. (page 329).

La veille du jour fixé pour la transfération des condamnés, la nuit, il essaya une dernière fois de s'évader. Adroit, inventif (nous l'avons vu à l'œuvre), il parvint à sortir de la prison, à gagner le mur de ronde; il l'escaladait, il était sur la crête, il n'avait plus qu'un saut à faire et il était libre.

La sentinelle, entendant du bruit, se mit sur la défensive; regardant partout et apercevant un homme sur le mur au-dessus d'elle se préparant à s'élancer, elle arma son fusil, visa et fit feu.

42e Liv. 42

Rolland répondit par une injure et par un blasphème et vint s'écraser au pied de la guérite.

Les soldats du poste accoururent au bruit de la détonation ; on releva le corps. La balle avait traversé les entrailles, mais, dans sa chute, il s'était fracassé le crâne. On transporta le cadavre à la prison.

C'était le lendemain de la mort de la Belle Bordelaise. Malgré tout, la fatalité avait puni les deux coupables, et de façon telle que la mémoire de la mère ne pouvait jamais être jetée à la face des enfants de celle qui n'avait eu dans le milieu atroce où elle avait été élevée qu'une loi — l'honnêteté et le devoir : — Mlle Beau-Sourire...

On comprendra facilement que le deuil fut plus affecté que sincère. Jeanne n'avait pas su se faire aimer.

Ce qu'on avait aimé en elle, c'était l'adorable et jolie créature que les habitués du petit café des Halles appelaient la Belle Bordelaise.

Femme, elle avait été coupable, puis mère dénaturée et amante ingrate et infidèle.

Le deuil passé, comme après l'orage le soleil brille et les oiseaux chantent, après les événements que nous avons racontés, Mrae Adèle de La Saussoye mettait au monde une petite fille qui sourit en voyant le jour.

Pour perpétuer dans l'avenir le nom que la mère avait perdu depuis qu'elle était dame, on la nomma Beau-Sourire.

Page 1