‹ Mademoiselle Beau-SourireChapitre 39 sur 40 · LES REVENANTS · texte numérisé non relu

LES REVENANTS

C'en était trop. Jeanne, tourmentée sans cesse, ne trouvant dans le sommeil, lorsqu'elle cherchait le repos, qu'un mal plus grand, se trouvant abandonnée, attribuant cet abandon au doute qui planait sur sa culpabilité, tomba tout à fait malade.

Elle envoya chercher sa fille et lui raconta les souffrances auxquelles elle était en proie.

Adèle avait été très vivement impressionnée en revoyant sa mère dans cet état; elle avait compris que si la justice avait été aveugle, que si, n'écoutant que son cœur, elle avait pardonné, le remords la punissait. Le châtiment, la justice de Dieu implacable, était là.

Elle ne pouvait abandonner sa mère en cet état ; le mal était grave et', seule, Adèle devait veiller sur elle. Elle le dit à son mari, qui le lui accorda.

Le premier soir qu'elle passa près d'elle, Adèle était assise au chevet du lit. Jeanne semblait dormir; tout à coup elle jeta un cri perçant et se dressa sur son lit en criant :

— 11 est là. Grâce !

Adèle, épouvantée, s'approcha de sa mère, ayant, malgré elle, jeté un coup d'œil autour de la chambre. •

— Mère, voyons, n'aie pas peur, il n'y a personne ici que moi, ta fille, qui veille sur toi.

Elle parut ne pas l'entendre, et montrant les rideaux de la fenêtre, les yeux hagards, elle répéta :

— Là! il est là! Il revient comme hier!...

— Mais c'est moi qui suis près de toi.

— Mais tu ne le vois donc pas?... Tiens, il remue les lèvres..., tu vois, il me regarde...

Et elle cherchait à se cacher.

Adèle la prit dans ses bras, l'appuyant sur sa poitrine afin qu'elle ne pût voir dans la chambre.

— Mère, mère, ne crains rien. Je suis près de toi, sois raisonnable; est-ce que c'est possible, cela? Comprends donc que ton imagination seule peut te faire voir semblable chose.

— Oh! tu es bonne, Adèle. Merci, mon enfant, je suis plus forte près de toi, ne me quitte pas.

— Non, je ne le quitterai pas, mais je voudrais te voir raisonner ce que tu ressens, et ne pas ainsi t'abandonner à ton impression.

— Toi, tu sais et tu peux comprendre mon tourment, mon effroi, d'avoir toujours ce spectre devant les yeux.

Adèle voulait, par le raisonnement, soulager sa mère en lui démontrant l'impossibilité de ce qu'elle croyait voir; elle ne savait pas que ce mal étrange, prélude de la folie, est le plus souvent inguérissable. Elle dit à sa mère :

— N'aie pas peur, relève-toi et ne crains rien; regarde..., il n'y est plus. Toute tremblante, Jeanne se dégagea, et tenant toujours sa fille, elle regarda.

Son regard brilla.

— Tu le vois? demanda Adèle qui l'observait.

— Oui..., oui...

— Où est-il en ce moment?

— Là, près de la porte... Oh! ne me quitte pas.

Adèle, se dégageant de sa mère, se dirigea vers l'endroit indiqué.

— Je ne te quitte pas, mère; je veux te montrer que tu vois ce qui n'existe pas. Regarde.

Elle alla à la porte et l'ouvrit pour se placer dans le milieu.

— Eh bien, le vois-tu encore?

— Non, il vient de partir.

— Mais non, mère, il n'est pas parti; il n'y avait personne là; ton cerveau troublé te fait ce mal ; il faut réagir, il faut faire ce que je viens de faire : aller au-devant de ce que tu crois voir, et tout s'évanouira. C'est en t'abandonnant que tu augmentes ton mal.

— Oh! je souffre tant. Ah! ma pauvre enfant, si tu savais quel poids j'ai là. Et Jeanne montrait son front. Elle reprit encore violemment sa fille; son

visage s'était contracté, elle étendait devant elle son bras raidi, et elle disait :

— Le voilà ! le voilà encore !

— Où? demanda vivement Adèle.

— Là, au pied du lit; il est appuyé sur le bateau, il se penche...

Adèle alla vivement se placer au pied du lit, et se penchant, souriante, elle demanda :

— Eh bien , y est-il encore ?

MADEMOISELLE BEAU-SOURIRE. l]ï.>

— Oui, oui; va-t'en! va-t'en!... Oh! c'est affreux!... Va-t'en!

— Mais où est-il? fit Adèle tout interdite, tu le vois encore ici?

— Va-t'en... Mais tu ne le sens donc pas? il a la tête sur ton épaule... Malgré elle, Adèle pâlit, porta vivement la main à son visage en se reculant

de côté. Elle regarda à son tour... Jeanne était effrayante à voir... Elle se cramponnait au bateau du haut du lit en criant :

— Laisse-moi! laisse moi! grâce, Cordier! Je suis une misérable, laissemoi..., pitié!

Et elle cherchait à remonter en rampant dans son lit. Elle cria encore :

— Adèle! Adèle! défends-moi..., au secours!...

La malheureuse jeune femme était glacée d'effroi, en voyant sa mère en proie à cette crise, à ce mal auquel elle ne trouvait aucun remède.

— Qu'as-tu, mère? mais il n'y a personne ici que moi...

— Tu ne le vois pas, ton père ; il veut m'emmener, il veut me prendre les pieds. A moi! à moi! Il me brise les pieds. A moi, Adèle!

Adèle s'était précipitée, car Jeanne, les yeux hagards, la bouche écumante, s'était dressée sur son lit pour se sauver. Elle allait tomber, lorsque Adèle la reçut dans ses bras et retendit sur son lit.

Jeanne s'était évanouie. Adèle s'empressa autour d'elle pour la faire revenir, redoutant qu'en reprenant connaissance elle ne fût encore sous le coup de ces hallucinations.

Quand elle revint à elle, en voyant sa fille à son chevet, elle la remercia et, se souvenant, elle se mit à pleurer. Les larmes la soulagèrent. Elle pria son enfant de ne plus la quitter.

Celle-ci pensa qu'elle devait dire l'état de sa mère à son mari, car il était impossible de la laisser ainsi.

Sa mère la priait de ne pas l'abandonner; elle attendit l'heure de son sommeil pour sortir. Son mari était son esclave, il consentit à tout ce qu'elle demandait, c'est-à-dire à ce que la malheureuse fût attentivement veillée chaque jour. Il fallait chasser cette ombre, il fallait amener la gaieté autour d'elle, et cela était bien difficile, car ce n'est pas moralement seulement qu'elle était atteinte, elle était sans force, sans énergie, et devait garder le lit; en somme, c'était sinun la joie, le rire qu'il fallait amener dans une chambre de malade.

C'est le seul remède qu'avait indiqué le médecin à ajouter aux calmants ut aux soporifiques qu'il avait ordonnés.

La vie légère de Félicien Duhamel lui avait fait perdre sa situation, et surtout ses relations avec la Belle Bordelaise, qu'une enquête avait établies. Félicien avait envoyé une lettre de congé, pleine de sous-entendus inquiétants, à Jeanne, et cela avait contribué à l'aggravation de son mal, car la malheureuse n'en trouvai! l'atténuation que dans les plaintes qu'elle en faisait à sa fille, et vis-à-vis d'Adulé

elle n'avait jamais parlé de son amant. Elle n'osait lui dire cette menace suspendue sur sa tète : après les fantômes, la réalité. On commençait à douter, mais une enquête nouvelle était faite; avant son départ pour le bagne, Rolland l'avait enfin obtenue, et Jeanne n'avait plus près d'elle son protecteur, Félicien.

A l'épouvantable crise que nous avons racontée, une accalmie avait succédé. Jeanne, en retrouvant autour d'elle ses enfants, s'était retrouvée plus forte. Chaque nuit, Adèle venait près d'elle; le jour, comme elle était toujours plus calme, une garde-malade et sa servante la soignaient. Elle n'avait plus d'hallucinations, mais une préoccupation constante ; elle avait peur et elle n'osait rien demander à sa fille.

Il était visible que le mal empirait de jour en jour, et elle s'en affectait. Une nuit que sa fille était près d'elle, elle lui dit qu'elle voulait que le lendemain on fit une consultation de plusieurs médecins sur son état.

— Mais y penses-tu, mère? Mais on ne fait semblable chose que dans les cas désespérés, et, Dieu, merci! tu n'en es pas là; tu es très affaiblie par les souffrances que tu as endurées, et tu crois que cette faiblesse est grave. Rassure-toi, mère, tu nous resteras encore de longs jours; tu es jeune, et maintenant que le mal cruel qui te minait disparaît, tu reprendras bien vite tes forces.

— Je paye ma faute, répondit-elle; tu ne sais pas ce que je ressens, ce que je souffre! Tu es ma seule consolation, Adèle; toi seule as pardonné; mais je dois ma vie.

— Ne parle pas ainsi, mère; je t'assure que maintenant tout danger pour toi est passé.

— Je vois mon état, mais ce n'est pas le mal qui me fait peur... c'est lui.

— Qui, lui? demanda Adèle avec inquiétude, redoutant une nouvelle crise. Il y eut un moment de silence.

Jeanne reprit :

— Je n'ai plus aussi souvent les visions que j'avais, mais j'en rêve sans cesse..., et, vois-tu, j'ai peur parce que je crois que maintenant il me guette.

— Que dis-tu là?

— Si notre âme vit au delà de la mort, je dois le revoir, et maintenant qu'il sait, qu'il a vu ma vie... Oh! mon Dieu! comment racheter tout cela?

— Voyons, mère, il faut chasser ces lugubres pensées et ne penser qu'à une chose, à te guérir vite.

Jeanne hocha la tète et ne répondit pas; elle ferma les yeux, non pour dormir, mais pour penser.

Adèle était très inquiète; elle ne pouvait se tromper sur l'état de sa mère; le médecin l'avait prévenue. Jeanne était dans une accalmie qui précède les grandes crises, mais elle était irrémédiablement perdue; il ne fallait penser qu'à lui éviter la mort effroyable qui la menaçait.

Adèle crut deviner dans ce que lui avait dit sa mère qu'elle désirait voir un prêtre, et elle lui en parla; mais, au premier mot, la malheureuse trembla et supplia sa fille de ne pas l'obliger à dire à personne le terrible secret duquel elle mourait.

Adèle ne savait que faire aux tremblements qui saisissaient brusquement Jeanne, aux phrases incohérentes qu'elle prononçait tout à coup; il était visible que le -mal revenait ; elle ne faisait plus seulement que rêver, elle revoyait encore Cordier.

Un jour, elle reçut une lettre qu'une des femmes qui la gardaient lui remit: quand elle la lut, son visage se contracta; c'était une lettre du juge d'instruction l'invitant à se trouver au palais pour être de nouveau confrontée avec Rolland.

La fièvre la reprit, et, malgré les femmes qui la veillaient, elle sauta du lit, courant dans la chambre comme si elle luttait contre un être invisible, criant des mots épouvantables, puis se sauvant, cherchant à se cacher; les femmes effrayées, car elle jetait tout dans la chambre, semblant se défendre et risquant de les atteindre, se retirèrent et l'enfermèrent en courant chercher son gendre et sa fille.

Adèle et son mari arrivèrent en toute hâte, effrayés de cette attaque subite. Lorsqu'ils arrivèrent, tous les locataires de la maison étaient dans l'escalier; on parlait d'aller chez le commissaire, car Jeanne s'était, disaient-ils, ;barricadée, et, ayant eu une attaque de folie furieuse, les femmes qui la veillaient avaient dit qu'elle avait cherché à les tuer; ils avaient iout à redouter; on ne l'entendait plus dans la chambre et peut-être allait-elle mettre le feu.

Adèle appela sa mère, la priant de lui ouvrir; elle ne répondit pas.

Plein d'inquiétude , Auguste envoya chercher du monde et on força la porte.

Un spectacle affreux s'offrit alors aux regards de ceux qui entrèrent ; toute la chambre était bouleversée, le lit était défait, les matelas et les oreillers étaient à terre, sur le corps de Jeanne, dont les pieds seulement passaient.

On se hâta de la dégager, mais il était trop tard; elle s'était étoutfée en cherchant à échapper sans doute aux fantômes qui la poursuivaient.

Celle qui avait été la Belle Bordelaise n'était plus qu'un cadavre raidi et crispé, dont la face convulsée était épouvantable à voir.

Adèle s'agenouilla et pria.

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