Mademoiselle Blaisot
S'il en faut croire ce refrain d'une vieille chanson, mon cher Georges, en surcroît de notre sûre amitié, ton pinceau est déjà le frère de ma plume. En attendant noire fameux Polichinelle fils de Pan, dont tu illustres les pages, réalisant le rêve et fixant la pensée à mesure que
I 1 inCDICACK
j'écris, jo (e dédie ce livre ; il est né de ces bonnes et longues causeries d'esthétique où, devajit ton chevalet, nous rebâtissons le monde à nous deux.
Maiîio Uchard.
O primavera, gioventù dell'anno l 0 gioventù, primavera dell' età l
0 printemps, jeunesse de l'année ! 0 jeunesse, printemps de la vie ! a dit un poète d'autrefois. .
Daniel de Fierchamp, l'allure dégagée dans son uniforme de sergent major, ses deux galons brillant sur ses manches, ne songeait certes point à se résumer sa situation d'une façon si galante, par ce beau dimanche de mai
Tant il y a qu'il avait vingt- quatre ans, que depuis huit jours il était libéré du service, et que les herbes folles parsemées de pâquerettes,
Z MADEMOISELLE BLÂISOT
qui verdoyaient sous les tendres fcuillées, témoignaient du renouveau, comme il suivait d'un pas hâtif la jolie route ombreuse qui coupe à travers bois, de la station du chemin de fer de Belfort à Baumet.
Tout plein d'espérances, que troublaient par instant de fugitives terreurs d'insuccès dans la grande et sérieuse démarche qu'il g,llait tenter, il avait bien autre chose en tête que le printemps, son frère ou son cousin; et, quoiqu'ils se ressemblassent en vérité tous deux, on eût presque dit que, chacun d'eux tout à son affaire, ils ne se connaissaient pas .
Grand, bien découplé, le regard franc, une .mine de race et beau comme un enfant de l'amour avec sa moustache vierge et ses cheveux coupés ras. Sous le teint un peu hâlé du soldat transparaissait encore le ton rose et vivace du jouvenceau fondu dans l'homme. Son air de décision, sa marche alerte trahissaient naïvement l'école toute fraîche du régiment, consolidant des façons où se devinait le fonds d'une éducation très supérieure à son grade.
Ce qui préoccupait le sergent Daniel de Fiercliamp n'était certes point de mince importance. Tout fier d'être libre, et libre enfin d'être fier, il se demandait tout simplement comment il allait nourrir ces deux biens suprêmes de tout homme ici-bas, et se nourrir lui-même à l'occasion. Sans autre bien au soleil qu'une solide volonté, ce qui souvent vaut un Pactole, son temps de service achevé et son congé définitif en poche, malgré la particule d'un nom, il s'agissait pour lui, ni plus ni moins, d'aborder le grand combat, en se pourvoyant immédiatement d'un emploi qui le fît vivre, et que ses ressources ne lui permettaient point d*atlendi-e.
Pour qui naît sur le sein nu de la pauvreté, la recherche d'une position sociale et le choix d'un état cx)nstituent à coup sûr le plus grave problème à résoudre au début d'une destinée. Actif, entreprenant, armé d'une réelle instruction qui dépassait le niveau, et se sentant le courage d'escalader le ciel, Daniel avait bien prévu l'assaut et le péril de la mêlée; mais la terrible affaire, c'était d'abord de trouver un
terrain de lutte; et, pour soulever le monde, de chercher un point d'appui. Or, co diable de point d'appui ne lui semblait pas .facile à trouver.
Pour l'heure, il arrivait de Paris, sur une lettre de son parrain, le commandant Béraud, lequel, étant de bon conseil, avait promis de l'aider. Mais le plus gros souci de Daniel, à ce moment de réflexions sévères, c'était surtout une question qu'il avait résolu d'aborder avec son parrain sur une douloureuse complication de sa vie.
Élevé par une mère qu'il adorait, et qui n'avait réussi à payer ses années de collège qu'en acceptant l'humble condition de dame de compagnie ou de lectrice chez la comtesse de Roucroix, il ne s'était jamais connu de famille ni de foyer. A vingt ans, lorsqu'il s'était engagé, son acte de naissance lui avait révélé le triste mystère de leur abandon par ces étranges riiots ; — lilsdeMademoiselleMarie-Christine de Fierchamp, père inconnu. — La pauvre mère n'avait jamais osé aborder une aussi poignante confession.
Quant à lui, résigné à une situation dont il n'avait jamais souffert, il avait redoublé de tendresse, et jamais une allusion n'avait troublé leurs deux cœurs éprouvés et confiants l'un dans l'autre. Tout ce qu'il savait, c'était que son parrain, le commandant Béraud, était le dépositaire du secret de sa vie. « Il t'apprendra tout, quand tu seras un homme, » avait-elle dit. Cette parole gravée dans son esprit ne lui avait laissé d'autre impression que la conscience d'un malheur immérité par elle. 11 s'était tu, sans impatience, attendant le jour où il serait un homme.
Ce jour était venu.
Baumet est une assez jolie ville manufacturière, dont l'industrie métallurgique n'était point sans importance autrefois. Sa spécialité présente est la fabrication de l'horlogerie, qui occupe la presque totalité de ses habitants. Bâtie sur le Doubs, elle est en outre un centre de batellerie pour le transport des houilles, en tout ce bassin où abondent les usines et les grands fourneaux. Toutefois, malgré le mouvement commercial et la population ouvrière, la ville est d'ordinaire
d'espect peu animé; pourtant, ce matin-là, Daniel la trouva singulièrement agitée. C'était jour d'élections communales. Sur la place Nationale, les gens endimanchés discutaient affaires et péroraient, devant l'hôtel du Cheval blanc^ orné pour la circonstance d'une immense bannière tricolore qui semblait faire honte au drapeau du gouvernement, lequel pendait modestement étriqué au-dessus de la porte de la mairie. Une douzaine de tables sorties, en avant du cabaret et chargées de brocs et de verres, disaient assez que la politique altérait les gosiers. Les meneurs faisaient circuler les bulletins de vote. De l'autre côté de la place, le riche café Minerve n'était pas moins rempli, quoique plus calme d'apparence à cause de sa clientèle plus choisie.
— Tiens, voilà M. Perrin qui va rejoindre les jésuites ! dit un ouvrier désignant un personnage important du lieu qui se dirigeait vers l'estaminet.
— On dit que le commandant est avec eux, reprit un autre.
MADEMOISELLE BLAISOT l
— Le commandant Béraud? allons donc! Lui, c'est un bon ! C'est pour cela qu'il n'est plus maire et qu'ils ont tant intrigué contre lui. Mais ils ne nous empêcheront pas de le maintenir sur la liste du conseil municipal.
Des filles en déshabillé coquet, sortant de la messe, passaient s'arrêtant aux étalages de quelques marchands forains.
Venant pour la première fois dans le pays, Daniel s'informa de la demeure de son parrain, auprès du pharmacien qui était assis devant le seuil de sabbatique.
— Le commandant Béraud, sergent? — C'est à La Pétaudière. Prenez cette me à gauche, et marchez jusqu'aux enclos : là, tout le monde vous l'indiquera.
Dix. minutes après, presque à l'extrémité du faubourg, Daniel sonnait à la grille d'une propriété d'assez confortable apparence, une fort belle bâtisse à deux étages, de style Louis XV, plantée entre deux jardins. Les hautes fenêtres à petits carreaux verdis par le temps, s' ouvrant de plain-pied, dénonçaient une vieille demeure aris-
tocratique, quelque chose comme la maison des champs de quelque président à mortier d'autrefois. Un bout d'allée de charmilles s'alignait encore dans une certaine correction majestueuse, et laissait deviner l'amorce d'un parc disparu. Les deux ou trois hectares qui en restaient, à cette heure, étaient modestement enclos d'une haie.
Ali bruit de la cloche que faisait tinter la grille en s'ouvrant, un domestique parut sur le seuil du logis.
— Ah! monsieur Daniel! s'écria-t-il joyeux.
— Bonjour, Gervais ! dit le sergent ; mon parrain est-il là?
— Oui... Ah! comme vous êtes grandi depuis le dernier voyage du commandant à Paris !.. Et des moustaches!.. Ce que c'est que de nous! Je ne vous aurais pas reconnu sous votre uniforme,
si je n'avais pas su que monsieur vous attendait. Tout en exprimant sa surprise, Gervais avait traversé le salon, meublé du traditionnel velours d'Utrecht jaune, et, ouvrant une porte, il annonça l'arrivant.
Dans le demi-jour de la pièce, où tous les rideaux étaient fermés, le commandant était assis dans un grand fauteuil.
— Ah ! c'est toi, gamin? dit-il. Embrasse-moi sans me secouer, car j'ai ma satanée névralgie.
— Ah! mon pauvre parrain!... Et Gervais qui ne m'en dit rien!
— Bah ! nous pouvons causer, ça me distraira de ce coquin de trou que j'ai sur le crâne, et dont il me faut souffrir tous les mois.
La vie fait l'homme et lui crée fatalement une sorte de type : si le commandant avait gardé dans sa voix un peu mâle et dans son accent net cette décision qu'un officier supérieur ne perd jamais, il n'avait pourtant rien du soudard traditionnel. Grand, sec et charpenté pour le harnais, sa tête grise, et la barbe qu'il portait tout entière, coupée en brosse, lui donnaient ce cachet de résolution froide des hommes nés pour l'action. Rien qu'à le voir, à la verdeur de ses soixantedeux ans, on devinait qu'un fait brutal avait dû le reléguer aux champs, et son histoire en effet tenait en trois mots... Chef d'un bataillon de
chasseurs à l'assaut de Malakoff, un éclat d'obus avait arrêté sa carrière, juste à l'heure où sa bravoure héroïque lai valait, à J'ordre du jour, la croix d'officier. Quelques milliers de francs de rentes et sa pension de retraite lui suffisaient à La Pétaudière, qu'il avait héritée d'un oncle.
Les effusions et les échanges de nouvelles terminés :
— Eh bien ! te voilà donc redevenu pékin ? reprit le commandant.
— Oui, mon parrain, et il s'agit maintenant de me choisir un état. C'est pour régler celle grande affaire que je viens passer quelques jours avec vous.
— Dame ! reprit le commandant, cela doit dépendre un peu de tes goûts, ou de tes amlitions de gloire ou de fortune...
— Des goûts, je n'ai pas le moyen d'en avoir, mon parrain. J'ai la vie de ma mère et la mienne à gagner tout d'abord. Elle a travaillé pour nous deux jusqu'à ce jour, c'est à moi de prendre sa place et de l'élever à mon tour...
Quant à mes ambitions de gloire ou de fortune, elles ne viendront qu'après... Ce luxe-là, vous en savez quelque chose, n'est qu'une question de courage et de volonté. '
— Comme tu y vas, gaillard !
— 0 mon parrain, ne prenez pas cela pour de la présomption ! A quoi me servirait d'avoir passé deux baccalauréats d'une façon si brillante, si j'ignorais encore que je ne sais rien! Sauf pour le moment, ma théorie, que je possède sur le bout du doigt... Voulez- vou? que je vous la récite ?
— Non, merci! dit le parrain... Au régiment, qu'est-ce que tu as fait ?
— Je me suis par hasard préparé pour l'École Polytechnique en servant de piston au fils du colonel.
— Eh bien 1 avec tes galons tu obtiendrais aisément une bourse... Moi-même je t'y aiderais.
— Oui, mais nous retombons dans les mêmes embarras. C'es<)deux ans, quatre ans d'école, et au bout de ce temps-là une garnison, Dieu sait
OÙ, et deux mille francs pour y faire vivre maman.
— Bon ! reprit le commandant ; alors il reste l'administration... un ministère quelconque.
— Avec votre protection, c'est mille francs tout de suite; trois mille six dans quinze ans, par voie hiérarchique... Mon parrain, j'aime mieux mes coudées franches. Avec de la volonté, de la poigne et du travail, en toute carrière libre, et par notre temps, tout homme intelligent peut arriver... Vous l'avez bien prouvé !
— Oui, ma volonté m'a mené loin!. . reprit le commandant... En ce cas, rabattons -nous sur ce que j'ai proposé à ta mère. — Aurais-tu quelque répugnance à entrer dans une usine ?
— Moi ! J'y entrerai comme ouvrier si l'on veut !... dit le sergent, bien que ce mot jurât avec l'air de distinction un peu aristocratique qui lui était naturel... Je vous avoue même que, dans mes grandes réflexions, c'est précisément dans l'industrie que je voyais les plus grandes chances pour moi.
— C'est ce que ta mère m'a écrit. Et, à
tout hasard, j'ai même déjà parlé aux Blaisot.
— Qu'est-ce que Jes Blaisot?
— Une fabrique d'horlogerie.
— J'aimerais mieux une industrie plus importante... mais il ne me reste que soixantedeux francs de ma réserve du régiment, et vous pensez si je suis pressé !.. Va donc pour les Blaisot ! C'est toujours ça, en attendant mieux !
Le commandant le regarda avec un sourire.
— Dis-donc, reprit-il, cette petite industrie sans importance, ça occupe plus de cinq mille ouvriers, et ça couvre une demi-iieue de pays.
— Que me dites-vous là? s'écria Daniel.
— Ça nécessite deux cents employés, une demi-douzaine d'ingénieurs, des machines de plus de mille chevaux... Tu vois que, si l'on te prend, tu trouveras là peut-être assez de travail pour ton ardeur.
— Mon parrain, je vois que j'ai dit une bêtise. Portez-la en compte avec les autres. — Et dans quel endroit se trouve la fabrique en question ?
— A deux kilomètres de Baumet.
— Alors nous pourrons avoir une solution prompte ? s'écria Daniel ravi .
— Je peux du moins entamer l'affaire, et même te présenter demain.
— Si nous allions flâner par là aujourd'hui ?
— C'est dimanche. L'usine est fermée.
— Quel dommage !
— Sans compter qu'avec ma névralgie, je ne m'en irais pas courir au soleil .
— C'est vrai ! Et même je vous fatigue, mon pauvre parrain, reprit Daniel . Voulez-vous que je vous laisse ?
— Oh! tu peux rester avec moi, répondit le commandant fait à sa souffrance. Dans une heure, je prendrai ma potion pour dormir et je t'enverrai promener.
— Tiens, j'irai voir les bâtiments de la fabrique.
— Gervais pourra t'y conduire avec la carriole ; il va justement porter un mot d'excuse aux Blaisot, chez qui je devais déjeuner.
— Mais cette lettre, moi, je peux la porter sans que vous vous priviez de Gervais.
Le commandant réfléchit un instant.
— Au fait, reprit-il, puisque tu es si pressé de voir le dehors de l'étaWissement, tu en verras aussi les maîtres.
— Quelle chance si j'allais réussir ! Moi qui avais si peur d'un tas de délais et de difficultés, avant de me trouver une carrière !... Ainsi, vous avez bon espoir ?
— Dame ! tu sais, cela dépend beaucoup de l'effet que tu produiras,., puis, enfin, des circonstances, peut-être d'une vacance d'emploi quelconque. . .
— Ah ! que l'on me prenne seulement, c'est tout ce que je demande ! s'écria le filleul tout plein de celte belle vaillance des vingt ans.
— Alors, je vais récrire ma lettre, si c'est toi qui la portes, dit le commandant en se mettant à son bureau avec ces précautions de mouvements qu'impose la névralgie.
Il traça les quelques lignes suivantes :
« Mon cher Jean-Jacques, ù Je suis ce matin souffrant en diable. Impos-
sible de bouger. Je profite du sergent ci-joint,
de qui je vous ai déjà parlé, pour vous envoyer
ce mot. J'ai trop mal à la tête pour insister sur
de nouvelles recommandations. Tout ce que je
puis vous dire, c'est que, si j'avais un fils, je le
voudrais comme ce garçon-là.
» A vous.
•» Marius Béraud. »
— Tiens, lis ce que je mets, dit le commandant en donnant le billet à Daniel, pendant qu'il écrivait la suscription de l'enveloppe.
— Ah! cher grand parrain, que vous êtes bon ! s'écria le sergent à la lecture des derniers mots, et que je suis heureux de vous avoir !
— Tu es bête!.. Qui, par hasard, veux-tu que j'aide si ce n'est le fils de ta mère?
— Mon Dieu ! si cela s'arrangeait ! . . Quelle joie de lui annoncer cette nouvelle !
— Est-elle encore pour quelque temps à Paris ?
— Jusqu'au mois de juillet. La comtesse partira alors pour Biarritz. Que j'obtienne un emploi dans votre usine, et vous pensez si ma mère me
restera !.. Mais cela dépendra de ce que je vais gagner tout de suite, ajouta-t-il avec un soupir.
— Oh ! une fois que tu seras casé, le reste ira tout seul, répliqua le commandant. Le grand point, une fois ta décision prise, c'est de marcher de l'avant, en homme.
— C'est entendu, mon parrain!,. Seulement, ajouta Daniel en hésitant un peu, j'aurais quelque chose à vous demander, précisément comme vous le dites, en homme qui va agir et lutter.
— Je t'écoute.
— Eh bien! lu restes coi?., ajouta le parrain en voyant l'embarras du pauvre garçon .
— C'est que c'est un peu difficile à aborder, reprit Daniel soucieux. Et pourtant, il le faut!
— Si ce n'est que difficile, saute le pas.
— Oui, il le faut! répéta le sergent en réussissant à s'enhardir. Enfin, mon parrain, ajoutat-il bravement cette fois, jusqu'à présent, j'ai tout naturellement vécu en tutelle. Tutelle de ma mère, tutelle du collège et, pour ainsi dire, tutelle du régiment, sous la disciphne qui règle tout, même les duels, et j'en ai eu deux un
peu jaides ..; mais, à cette heure où j'entre dans la vie, prêt à l'action et maître de moi-même, pour avoir vraiment mes coudées franches, j'aurais besoin. ., mon Dieu ! je ne sais guère comment vous dire cela.., j'aurais besoin de me connaître enfin, pour n'être pas exposé à des présomptions, pas plus qu'à des timidités qui ne sont point de mon caractère, et dont je supporterais mal la gêne. . . Vous savez si je vénère et si j'adore ma mère, et c'est aussi pour elle que je vous parle ainsi.., car, vous le comprenez, c'est là un sujet que, avec elle, je ne puis guère toucher: la pauvre chère âme en souffrirait trop.
— Allons, je t'ai compris. Arrive au fait. — Elle ne t'a jamais rien dit?
— Rien ! si ce n'est une fois, quand j'étais encore enfant, pour me recommander de m'adresser à vous quand je serais un homme. Depuis, jamais un autre mot sur ce sujet n'a été prononcé entre nous. Elle sait que je suis fier d'elle. Vous savez dans quelle tendresse nous avons toujours vécu. Je lui obéis en vous interrogeant, si vous croyez que le moment est venu.
— Enfin, qu'est-ce que tu sais ?.. demanda le commandant.
— Dame! je n'ai jamais entendu parler de mon père, répondit Daniel assez insoucieusement. Et, quand j'ai tiré au sort, j'ai bien été forcé d'apprendre la vérité sur ma naissance, sans en être, je vous le jure, autrement troublé... Pas plus que que je ne le serais si vous refusiez de me répondre...
— Je ne refuse en aucune façon, mon cher ami, reprit le parrain, et je trouve, comme toi, qu'il vaut mieux que tu saches tout, pour n'être point préoccupé de l'avenir, vers lequel tu peux marcher droit, tête haute et sans crainte, et fier de ta mère, comme tu le dis, en dépit d'un état civil incomplet. Qu'est-ce que tu veux savoir ?
— D'abord le nom de mon père, dit Daniel .
— Un certain comte Aymar de Lantrac, qui était parent de ta mère.
— Y a-t-il longtemps qu'il est mort?... demanda le sergent d'un ton indifférent.
— Il vit! répondit le commandant Béraud, et
très bien même... s'il a continué le train qu'il menait à Paris.
— Allons donc ! s'écria Daniel surpris.
Le parrain devina la pensée de son filleul.
— Ah ! ne cherche pas à t'expliquer ! repritil. L'histoire n'est pas longue. Une simple infamie, une simple lâcheté, voilà tout! Ta mère, toute seule au monde, à dix-huit ans, une séduction, un piège indigne, une crédulité d'enfant égarée par son innocence même, leurrée par des promesses...
Ce fut, en effet, un roman vulgaire que raconta le commandant. Orpheline sans fortune, à la mort de sa mère qui ne vivait. que d'une pension de l'État, Christine de Fierchamp avait été recueillie, en attendant qu'on lui trouvât une place quelconque d'institutrice, par les LantraC) parents riches, que l'orgueil du nom contraignait à la protéger. Veuve, et fort lancée dans le tourbillon d'une giande existence, la comtesse de Lantrac avait un fils de vingt-quatre ans, objet d'orgueilleuses espérances. Christine de Fierchamp, en deuil, vivait depuis trois mois,
isolée , oubliée dans ce milieu d'agitations mondaines, où elle était traitée en cousine pauvre ; quand, la belle saison venue, la comtesse alla s'établir en son château de Touraine. La solitude aux champs amollit les âmes ; l'ennui aidant, la comtesse s'aperçut tout à coup du charme et de la grâce de l'orpheline, dont elle fit aussitôt sa favorite et sa distraction. Christine était belle, ardente à vivre, d'une haute intelligence. En son cœur reconnaissant, elle s'éprit d'enthousiasme pour cette bienfaitrice en qui elle crut retrouver une mère. Un acte de dévouement décida de sa destinée. Aymar de Lanlrac, grièvement blessé d'une chute de cheval, fut un jour rapporté au château. Christine le soigna, le sauva; pendant des semaines, veillant à son che* vet; puis, le soutenant aux premiers pas d'une convalescence qui dura des mois.. . La pitié est une pente dangereuse dans un cœur de dix-huit ans. Ils étaient amis d'enfance, Aymar l'aima avec la fougue d'une passion sincère. Innocente, à n'avoir même pas la conscience d'un péril, elle crut à des serments, à l'honneur, à cette lovauté
vulgaire qu'elle était trop droite et trop fière pour suspecter. Il y eut presque, à, cette séduction indigne, jusqu'à la réelle complicité d'une mère ne songeant qu'à son fils, et qui ferma les yeux.
— Une simple infamie, répéta le commandant.
— Et après? demanda Daniel palpitant.
— Après, Aymar de Lantrac parla vaguement d'un mariage promis, auquel la comtesse s'opposa. Elle exigea le départ du jeune homme pour l'Italie, il partit.
— Et que devint ma mère, alors? reprit Daniel.
— Ta mère resta au château, espérant encore.. . Mais, trois mois plus tard, devant un autre malheur plus complet, madame de Lantrac l'éloigna pour étouffer une déplaisante affaire. Et elle lui offrit une rente de douze cents francs... Inutile de te dire que ta mère la refusa avec mépris.
— Mais lui, lui enfin ? répéta Daniel.
— Ta mère lui écrivit. J'ai là trois lettres qui t'appartiennent et par lesquelles il répondit en exprimant ses regrets... d'une opposition for-
melle et déclarée... qui rendait impossible toute désobéissance...
— Et ces lettres, pouvez-vous me les montrer ? reprit Daniel.
— Assurément ! puisque je n'en suis dépositaire que pour te les garder. Tiens, prends cette clef, ouvre le second tiroir à gauche de mon bureau, et cherche un paquet à ton nom.
Daniel eut vite trouvé. Le commandant fit sauter la cire de l'enveloppe, en tira des papiers jaunis.
— Tiens, lis, dit-il, et tu sauras tout.
La lecture faite, Daniel replia tranquillement les trois lettres.
— Cet homme était un fier lâche, reprit-il au bout d'un instant.
— Peuli ! il y a des gens qui appellent cela une escapade de jeunesse!.. Tu en verras bien d'autres ! ajouta le parrain.
— Et vous dites qu'il vit encore. .. Où ça?
— Dans sa terre, à une douzaine de lieues d'ici. C'est une famille originaire du pays. Ils sont une demi-douzaine de cousins du même nom.
— Et quel homme est-ce, monsieur mon père ?
— Oh! un personnage important!... Et, de plus, dit-on, un des chefs du parti clérical dans le déparlement.
— Grand bien lui fasse!... Ouf, me voilà allégé ! — Ainsi, c'est là tout ce malheur que ma pauvre mère a toujours tremblé de m'apprendre ?
— Ah ! elle a eu une plus rude souffrance ! reprit le commandant.
— Laquelle?
— Celle de vivre dans l'angoisse, dans la crainte de te perdre et de voir ton père te réclamer, te reconnaître, revendiquer ses droits sur son fils. — Par bonheur, cette idée ne lui vint pas.
— Ah! pauvre mère! s'écria Daniel accablé. Et elle a vécu dans ce martyre! — Enfin, je vais donc pouvoir la consoler !
— Veux-tu que je lui écrive notre entretien?
— Non, laissez-moi la revoir pour tout lui dire. C'est de moi seul qu'elle doit apprendre que je vous ai interrogé.
— Tu as raison, cela vaut mieux. Tu a'as plus rien à me demander?
— Non, parrain, car, le reste, je le sais mieux que vous. Je sais que, grâce à votre aide, ma mère a pu m'élever. J'ai compris, tout enfant, que vous l'aviez soutenue, guidée, protégée. Aujourd'hui, c'est avec moi que vous continuez votre œuvre.
— C'est bon ! c'est bon ! interrompit le commandant. Alors, tu vas aller avec ce mot à l'usine... et me laisser dormir? As-tu apporté ton bagage?
— Non, je l'ai consigné à la gare. . . bien qu'il ne soit pas gros.
— Bon ! Gervais ira le prendre.
« L'adversité, dil-on, fait les hommes. » Si ce grand mot n'est pas toujours vrai, il a, du moins, la chance de l'être pour les âmes bien trempées. Fils d'une génération que l'idée du relèvement et le passage sous les drapeaux ont déjà rendue plus virile, entre la saine rudesse du collège et la tendresse d'une mère admirablement douée, Daniel avait senti suffisamment la rigueur du sort pour s'accoutumer à l'effort. Sans rien avoir d'un héros de roman, il avait surtout dans son heureuse nature cette grâce d'état de la jeunesse, l'enthousiasme, la foi en l'avenir et cette croyance instinctive au bien
qu'une énergie rare dirigeait naïvement. Affermi par le sentiment du devoir contracté dans la TÎe de soldat, il en était à ce joli moment d'éclosion plein d'orgueil: il était un homme, il avait vu le feu des batailles, couché sur la dure, sous le ciel, et conduit crânement des hommes à la mort. Vingt-quatre ans, l'esprit ouvert et le cœur débordant... Enfin le monde étiit à lui, voilà tout.
Renseigué par Gervais, Daniel de Fierchamp marchait donc, respirant à pleins poumons, comme il suivait le chemin do Blaisot-bourg, délivré de son plus grave souci. Accoutumé à une sorte d'isolement, il s'était fait, sans même y songer, à une irrégularité de condition dont il n'avait jamais ressenti le moindre trouble. L'idée cuisante de n'être pas le fils d'une honnête femme ne lui était jamais venue. Cependant, parfois, cet inconnu de sa vie l'effrayait vaguement. Ce qu'il savait à cette heure le soulageait enfin d'un sentiment d'inquiétude qpie lui causait certaine souffrance de sa mère, qu'il devinait sans oser la guérir.
— Quoi! c'était là ce grand secret, ce mys- ^ tère qu'elle avait si longtemps redouté d'aborder?
Et, déjà victime, elle avait encore tremblé devant lui comme devant un juge ! II lui souvenait que, une fois, comme il lui disait ingénument qu'il était fier d'elle, il l'avait vue rougir et puis pleurer ! Avec quelle joie il allait la forcer à relever la tête !..
Assuré de n'avoir plus à craindre quelque malheur ignoré, il en vint à celte étrange réflexion : un père! il avait un père!.. Et ce fut avec un étonnement profond qu'il s'aperçut que ce mot n'éveillait en lui qu'un sentiment hostile, contre cet inconnu par qui sa mère avait souffert.
— Bah ! c'est à rayer de notre vie ! se dit-il. Songeons d'abord à cette place qu'il me faut tout de suite, à tout prix !
A ce moment, comme il atteignait le haut de la montée qui commence à la sortie de Baumet, il découvrit tout à coup le but de sa course. Au fond de la vallée, avec ses hautes cheminées, ses ateliers, ses bâtiments immenses, et plus d'un millier de maisons groupées autour d'elle,
l'usine des Blaisot semblait avoir l'importance d'une seconde petite ville, d'où partait un chemin de fer d'une dizaine de kilomètres, allant se relier à la grande ligne de Lyon.
— Diable ! dit-il, le parrain avait raison, il pourrait y avoir là de quoi m'occuper suffisamment, si l'on veut de moi .
Il eut bientôt gagné la berge, qui était son chemin tout tracé, suivant les contours de la colline : un chemin charmant, bordé de saules et de trembles sur la rive gazonnée ; le cours tranquille du Doubs; puis, de l'autre côté, la plaine accidentée remontant jusqu'aux crêtes des Vosges, que l'air pur teintait de bleu .
Un garçon de quinze où seize ans, assez débraillé, qui descendait aussi la route, s'étant approché de lui pour lui demander du feu pour sa pipe, il l'interrogea sur une assez belle bâtisse qu'on apercevait à mi - côte , regardant la rivière.
— Ça, c'est l'hôpital à mademoiselle Blaisot! répondit le gamin, qui s'était mis au pas militaire avec lui, suivant le même chemin.
— Est-ce que tu travailles à la fabrique? reprit Daniel qui voulait s'instruire.
— Ah! ouiche!... Moi, je suis en apprentissage chez M. Perrin. Faut trop d'affaires pour être à Blaisot-bourg... Et puis il y a lesj alousies de Baumet contre les mécaniques, qui ruinent le métier. J'aime mieux ne pas y être quand on ira tout y casser.
— Ah! on doit donc y aller tout casser?
— Ça, on ne sait pas ! Mais ça se dit toujours, bien qu'il paraît que ça se dit depuis quarante ans qu'ils ont commencé la concurrence. Les anciens fabricants de la ville sont dans la rage, parce que tous les ouvriers s'en vont là-bas... Mais on compte tout de même sur une grève qu'on est en train de monter, bien qu'elle ait déjà manqué deux fois.
— Les ouvriers ne sont donc pas contents non plus à Blaisot-bourg? reprit Daniel.
— On n'a jamais de raisons pour être content! répliqua naïvement le garçon.
— Et cette autre maison-là, qu'est-ce que c'est? demanda le sergent, en désignant une
sorte de joli cottage à terrasse, dans le jardin duquel jouaient des enfants.
— Eh bien ! c'est la crèche à mademoiselle Blaisot, répondit le gamin.
— Ah çà, mais c'est la marquise de Carabas, pensa Daniel...
— Mademoiselle Blaisot, demanda-t-il, c'est sans doute la fille du directeur de l'usine ?
— Non, c'est sa nièce, la fille de M. Firrain, qui est mort, ce qui fait qu'elle a hérité d'un tas de millions, sans compter qu'on dit qu'elle a aussi la moitié de l'établissement !..
En causant, ils étaient arrivés à l'entrée de Blaisot-bourg, où le mauvais drôle bifurqua.
Tout en gagnant la demeure du grand industriel, Daniel se prépara un superbe discours, sérieux, mais modeste. Il s'agissait, sans éblouir, de révéler un fonds de facultés rares. S'imaginant l'interrogatoire qu'il allait subir, il se posait des questions, les résolvait...
Comme il arrivait devant une villa de fort grande apparence, M. Jean-Jacques était en train de lui offrir d'être son associé.
— Dites-moi, mon brave, voulez-vous me dire où demeure M. Blaisot ? demanda-t-il à un homme en blouse, armé d'une lance de pompe, et arrosant du dehors une rangée de lilas en fleurs qui débordaient sur le mur.
— C'est ici, répondit l'homme sans cesser son ouvrage.
— Tiens, comme ça se trouve, reprit Daniel. Est-il chez lui ? Savez -vous si on peut le voir ?
— Oui ! Attendez que j'aie fini ce coin-là, et je vais vous faire entrer.
Touchant si brusquement au but de son importante démarche, le sergent eut ce léger battement de cœur qui saisit tout solUciteur peu aguerri... S'il allait être éconduit?.. Presque heureux d'un répit à ce moment solennel, pendant que l'homme arrosait, il considérait, au delà d'une belle pelouse^ un péristyle monumental et les larges baies ouvertes d'un grand salon baigné d'ombre, les stores à demi baissés.
Les sons d'un piano, sur lequel on jouait du Schumann, arrivaient vaguement jusqu'à lui... Il repassa son discours d'entrée .
— Là !.. Venez ! dit enfin l'homme, en fermant le robinet de sa lance, qu'il déposa en dedans de la grille ; après quoi il marcha vers le perron.
Daniel suivit. Dans l'antichambre, un domestique, qui nettoyait des cuivres, ne bougea pas.
— Annoncez que je viens de la part du commandant Béraud, lui dit le sergent
— C'est inutile, répondit l'homme à la pompe, en ouvrant la porte du salon et y pénétrant tout droit, suivez-moi.
Au bruit de l'entrée, le piano se tut, une jeune personne se leva et s'effaça dans la pénombre.
Une vieille et forte dame, qui tricotait, eut une exclamation d'effroi :
— Ah ! mon Dieu ! Jean-Jacques, comme te voilà fait ! s'écria-t-elle. Tu as chaud, et tu es mouillé comme un barbet...
Daniel n'entendit que ce seul mot : « Jean- Jacques, » adressé à son introducteur, que, depuis dix minutes, il traitait comme un jardinier. Il devint rouge jusqu'aux oreilles, abso-
lument décontenancé, tandis que M. Blaisot ôtail sa blouse. Le fil de son discours brisé, planté sur ses deux jambes, après une telle méprise, il attendait que le parquet s'entr'ouvrît pour l'engloutir... lorsqu'il entendit ces mots ;
— Vous venez de la part du commandant Béraud. Est-ce qu'il ne vient pas ?
— Non, Monsieur... c'est-à-dire... si, Monsieur, je viens de sa part, balbutia Daniel, s'embrouiliant en voulant répondre à la fois à cette double question.
— Alors il vient ?. . reprit M. Jean-Jacques, il n'est pas malade ?
— Non, Monsieur... c'est-à-dire... si, Monsieur ! répliqua Daniel, jouant de malheur avec des interrogations à deux sens opposés l'un à l'autre.
— Asseyez-vous, mon cher Monsieur^ dit sérieusement la vieille dame de son ton un peu brusque.
Daniel se vit perdu. Ce malheureux début ruinait ses espérances. Il songea presque à s'enfuir, pourtant il s'assit.
MADEMOISELLE BLAISOT 3o
— Voyons, débrouillons-nous, ajouta 31. Blaisot; Béraud vient-il ou ne vient-il pas?
— Non, monsieur, il est malade I répliqua Daniel, se raccrochant enfin.
Mais au ton trop précipité qu'il mit, ce couplà, dans sa réponse, un éclat de rire général partit. Par bonheur, l'excès même de sa confusion sauva cette fois le sergent.
— Mon Dieu! Monsieur, reprit-il quand le dernier rire eut cessé, pardonnez-moi ces ridicules réponses... J'ai été pris d'une affreuse terreur en entrant dans ce salon, à la pensée que je venais de commettre, envers vous, une si déplorable béMie... 11 n'en fallait pas tant pour me faire perdre toute assurance.
— Là, tu vois, avec tes barbotages, ta blouse, et ta fameuse pompe!., dit la vieille dame, qui avait repris son tricot, j'ai l'air d'avoir un neveu de quatre sous...
— Ah ! je te conseille de parler, toi, riposta M. Blaisot, avec ta robe à baldaquin !..
— fila robe à baldaquin m'avantage, dis donc, vilain malhonnête !.. Et si tu voulais bien ne
pas attirer sur ma coquetterie l'attention des militaires !..
; — Enfin, qu'est-ce qu'il lui arrive à ce Béraud, qu'il nous plante là ?.. demanda-t-elle à Daniel.
— Une névralgie; Madame, et voici une lettre dont il m'a chargé pour M. Blaisot.
— Il fallait donc le dire tout de suite ! Pendant que M. Jean-Jacques lisait les quelques
lignes de recommandation qu'il avait tirées de son livret, Daniel, [tout à son affaire, rappelait son courage. Remis de son émotion, et tout prêt à répondre aux questions qu'il s'était préparées, il se tenait ferme ; un peu gêné pourtant par la présence de la forte dame et de la jeune personne, qu'il n'avait pasjprévue.
Madame ZoéMerlin,femmedesoixanteàsoixantecinq ans, d'un embonpoint sérieux, avait un air rébarbatif des plus inquiétants. Des traits accentués, qui avaient dû être jadis très beaux, le nez un peu busqué, le teint bistré, avec de grands yeux de charbon ; un certain duvet noir assez dru estompant sa lèvre en guise de moustache ; des cheveux aile de corbeau, mélangés de gris ; le ton
brusque, avec des façons hautes et délibérées... tout cela lui donnait un aspect à décourager les plus braves.
Derrière son fauteuil, à demi cachée dans un recoin d'ombre, la fameuse mademoiselle Blaisot, que, sur les récits du gamin et sans qu'il sût pourquoi, il s'était représentée comme une vieille fille, n'intimidait . pas moins Daniel. De grands yeux bruns dans un visage un peu pâle. Était-elle laide? Était-elle jolie?.. La tête fine avait une attitude naturellement hautaine. Dans ce contrejour, qui dissimulait ses traits, elle faisait à Daniel l'effet d'une énigme troublante.
M. Jean-Jacques était un homme de cinquante ans, aux cheveux blonds roux grisonnants. Des traits énergiques taillés à coups de serpe, une barbe inculte. Alsacien d'origine, il avait dans ses manières calmes et réfléchies la tranquillité particuhère à cette bonne et forte race du Nord, qui sent toujours couler dans ses veines le sang français. De taille moyenne, les épaules larges, tout dénonçait en lui l'assurance que donne une vie de travail et de lutte, appuyée sur
des lacultés rares d'intelligence et d'esprit. Lorsqu'il eut parcouru la lettre du commandant, il la retourna une ou deux fois entre ses doigts.
— Vous avez quitté le régiment ? dit-il enfin à Daniel, qui attendait immobile, son képi à la main.
— Oui, Monsieur!., avec mon congé définitif de l'armée active, répondit-il d'un ton laconique et précis, comme il eût dit : Oui, capitaine.
— Ah !.. Et vous cherchez un emploi?
— Oui, Monsieur... Voilà mon livret... et mes états de service.
L'industriel prit le document que Daniel lui tendait, et le feuilleta un instant d'une main machinale. Puis du môme air tranquille :
— L'état militaire ne vous plaît donc pas? demanda-t'il.
— Si, Monsieur, mais je suis obhgé de le quitter. »
— Pourquoi?.. Vous aviez là une carrière...
— C'est vrai... Mais je ne peux pas la suivre, à C3.use de maman.
A ce mot iugénu et charmant, qui lui échappa, le pauvre Daniel eut un véritable sursaut. Il vit madame Merhn et mademoiselle Blaisot échanger un sourire. Par surcroît, M. Jean-Jacques ajouta :
— Et pourquoi ue veut-elle pas, votre maman? Le visage du sergent s'empourpra des teintes
du coquelicot.
— 3Ia mère ne m'empêcherait pas, Monsieur, reprit-il vivement, c'est moi qui ne veux pas la laisser seule.
— Ah !.. Votre mère n'a que vous?
— Oui, Monsieur.
— Et qu'est-ce qu'elle fait ?
— Elle est dame de compagnie chez madame la comtesse de Roucroix, répondit bravement Daniel.
— Et votre famille ?
— Nous n'en avons pas. C'est pourquoi, vous le comprenez, je veux pouvoir rester près d'elle.
— Mais si, de son côté, elle demeure chez la comtesse de Roucroix ? . .
— Elle n'y demeurera plus, Monsieur^ sitôt que,; moi, j'aurai une place.
— Hum ! fit M. Jean-Jacques, réfléchissant. — Enfin nous verrons ce qu'il ya à faire. Vous nous êtes recommandé par notre ami Béraud ; nous trouverons peut-être à vous caser...
A cetle conclusion vague, tout s'écroula pour Daniel. Depuis son entrée, ses grandes espérances s'en allaient une à une à vau-l'eau ; et, dans son for intérieur, tout lui disait que le tour bizarre de ce malencontreux entretien devait laisser de lui la plus déplorable opinion... Cet interrogatoire, dont les réponses étaient si bien méditées pour provoquer des ouvertures brillantes, la fameuse lettre de son parrain, tout cela s'était effondré pour faire place à cette série de questions banales par lesquelles on procède à l'engagement d'un domestique. Il éprouvait une horrible douleur.
Comme M. Blaisot lui rendait son livret, il se leva pour prendre congé.
— Eh bien! où allez- vous ?. . dit madame Merlin au moment où il ébauchait devant elle un grand salut.
— Madame... balbutia-t-il.
— Est-ce que vous m'avez assez vue?... Et le déjeuner?
— Pardonnez-moi, Madame... je ne savais pas... je n'avais pas espéré...
— En voilà un seront ! . . Vous remplacerez Béraud, puisqu'il est malade. Est-ce qu'on ne se nourrit pas dans la troupe ?
— Ah ! Madame, je vous jure que si ! dit en riant Daniel, émerveillé tout à coup de ce retour.
— Je crois bien!.. Avec ces dents insolentes ! . . Allons, ajouta-t-elJe en déposant son tricot, vous allez m'offrir votre bras de guerrier pour un tour de jardin en attendant qu'on serve. — FiUette, donne-moi mon chapeau.
Mademoiselle Blaisot se leva.
Comme elle paraissait dans la lumière, Daniel eut presque un geste d'effarement qu'il eut peine à réprimer, surpris à la fois par deux sentiments, l'un d'admiration, l'autre de pitié.
Avec une têle d'ange expressive et charmante, mademoiselle Blaisot était bossue... ou certes peu s'en fallait, car, quoiqu'elle fût grande et de
taille assez bien prise, la saillie de ses épaules trop hautes attirait tout d'abord le regard.
Pour comble de malheur, il sentit en rencontrant ses yeux qu'elle devinait l'impression qu'elle produisait sur lui. Il devint encore plus cruellement confus, à un sourire d'ironie qu'il crut voir errer sur ses lèvres.
— En route ! dit la grand'mère.
Une fois au jardin, qui, de ce côté, précédait un immense parc aux ombreuses allées, Daniel, de plus en plus abasourdi, eut la réelle vision d'un désastre. Après une telle succession de maladresses, que pouvait-on décidément penser de lui ? Pendant que M. Jean-Jacques s'arrêtait sous la vérandah près d'une table chargée de journaux, madame Merlin quitta le bras du sergent pour fourrager dans un massif.
— Tenez, garçon, dit-elle, allez-vous-en prendre dans la serre, là-bas, une des corbeilles vides que vous trouverez à droite, près de la porte, nous la garnirons.
Daniel courut et rapporta l'objet ; puisqu'on le faisait travailler,!! voulaity mettre au moins du zèle.
Comme il revenait, madame Merlin était en contemplation devant un plant de rosiers.
— Il me semble que tous ces bourgeons-là sont un peu languissants, lui dit-elle, regardez-donc.
— Oh! pas du tout, Madame, répondit Daniel, bien que, comme tout Parisien, il n'entendit absolument rien aux choses du jardinage.
— Vous croyez?
— Ils sont, au contraire, très vivaces, ajoutal-il avec aplomb.
— Ah ! ouiche !.. vous verrez ça dans un mois. Dans un mois?.. A ce mot, Daniel eut encore
un sursaut. Dans un mois... mais alors il était donc question de lui donner un emploi ?
Tout aussitôt, jaloux de plaire à la bonne dame en se rangeant à son avis, au moyen d'une petite restriction d'amateur, il se pencha pour examiner les bourgeons. Puis, songeant que la dernière semaine avait été très pluvieuse aux manœuvres :
— Effectivement, reprit-il, il se pourrait bien qu'ils eussent eu un peu trop d'eau.
— Cela vous fait cet effet-là, n'est-ce pas ?
^ Oh ! oui.
— Là, tu vois, Jean-Jacques, cria madame Merlin à M. Blaisot : voilà le sergent qui trouve aussi que les rosiers ont trop d'eau ! . . Avec ta rage d'arrosement, tu finiras par les noyer.
Daniel resta foudroyé.
— Tu ne sais pas ce que tu dis !.. ni lui non plus! C'est une espèce qui craint les terrains secs, riposla M. Blaisot.
— Est-ce vrai que cette espèce-là craint les terrains secs ? demanda à mi-voix la grand'mère à Fierchamp.
— Mon Dieu ! Madame, je n'en sais rien, confessa-t-il, effrayé de cette nouvelle déveine.
— Hé !.. Jean-Jacques, il n'en sait rien! reprit madame Merlin.
— Parbleu! répondit M. Blaisot sans se déranger.
Le pauvre Daniel, réellement ballotté entre ses espérances et ses craintes, se désolait de plus en plus à l'idée de la déplorable impression qu'il devait produire.,. Marchant de balourdise en
MADEMOISELLE BLATSOT 4S
balourdise, certain qu'il donnait de lui une opinion qui le classait d'emblée comme un garçon nul et stupide, il n'osait plus parler, précisément parce qu'il était loin d'être un sot, de peur de tomber encore inconsciemment dans quelque autre maladresse que relèverait la terrible madame Merlin .
— Eh bien ! à quoi pensez-vous ? lui dit-elle, comme il restait planté avec sa corbeille, oubliant de la tendre aux fleurs qu'elle cueillait, vous avez l'air de porter le diable enterre...
— Hélas ! .Madame, reprit-il en se rapprochant vivement, je pense que je viens de dire encore une bourde, à propos de ces rosiers... Depuis quinze jours, il pleuvait affreusement à Châlons...
— Tiens !. . ici nous avons été grillés.
— Et il s'ensuit que, sans le savoir, j'ai paru critiquer les arrosages de M. Blaisot.
— Bah! nous ne faisons que ça... Et ça lui est bien égal, allez !
— Oui, mais de ma part, à moi, qui viens pour tâcher d'obtenir chez lui un emploi...
46 MADEltfOISELLE BLAISOT
— Comment! pour tâcher d'obtenir?.. Eh bien ! est-ce que vos réflexions ne sont pas faites?
— Quoi! Madame, vous croyez que je puis espérer?. .
— Pardi ! puisque Béraud vous recommande . — Passez -moi donc le grand sécateur... Seulement, il s'agit de savoir à quoi vous êtes bon... Quelles ont été vos études?
— J'ai travaillé pour l'École centrale, Madame.
— Pourquoi n'y êtes-vous pas entré? C'était votre affaire.
— Parce que ma mère ne pouvait pas payer la pension...
— Ça, c'est une fameuse raison... Quel âge a-t-elle, votre maman?
— Quarante-trois ans. Juste dix-neuf ans de plus que moi.
— Eh bien! Il faudra me l'amener un dimanche quand elle arrivera, que je fasse sa connaissance.
— Ah! Madame, que vous êtes bonne! s'écria Daniel d'un ton qui laissait percer naïvement la surprise.
— Dites donc, grand impertinent, je n'en ai donc pas l'air?
— Ah ! si, Madame ! exclama-t-il convaincu.
— Bon, bon, l'effet de mes moustaches!... Il faudra, pour sûr, que je cède à Jean-Jacques qui me tourmente pour me faire la barbe. . . Ah ! voilà l'annonce du déjeuner; vite, sauvonsnous.
Lorsque, revenu de toutes ses transes, Daniel se trouva à table à côté de madame Merlin qui faisait face à M. Jean-Jacques, il lui sembla positivement qu'il venait d'entrer dans un rêve. Comme si quelque rideau magique eût 'été tiré devant ses yeux, il comprit tout à coup son erreur sur cet accueil qui lui [avait d'abord paru si glacial, et qui n'était que l'effet d'une naturelle bonhomie qu'il n'avait point su reconnaître . Il s'apercevait enfin que, toutes choses ayant été sans doute convenues avec le commandant Béraud, il était au contraire traité d'emblée comme quelqu'un de la famille.
Deux convives étaient arrivés pendant qu'il était au jardin. L'un, M. Landon, un des ingénieurs de l'usine, qui paraissait avoir de trentedeux à trente-cinq ans, à l'air posé et avec des façons d'une correction un peu anglaise ; l'autre, le docteur Cabagnou, homme d'environ soixante ans, carré, trapu, à l'accent franc-comtois très prononcé, et en qui Daniel devina sans peine un hôte du château, à son parler ouvert et familier avec tous.
— Diantre ! dit-il en regardant madame Merlin, quelle toilette a arborée la douairière, ce matin !
La somptuosité et le ton du service annonçaient un grand train de maison mené de main haute. L'entretien se généralisa au hasard sur les questions intéressantes de l'usine, du jardin, des travaux ou des expéditions en cours. Le sergent devinait que celle bonne franchise, qui ne s'occupait pas de lui, marquait du coup son admission à une intimité plus cordiale au fond que des attentions, ou des égards payés à un étranger.
Ce qui le frappait surtout, c'était le ton de
familiarité entre madame Merlin et M. Jean- JacqueS;, une sorte de camaraderie fraternelle de gens qui ont travaillé, souffert, lutté, vaincu ensemble, attachés à la même œuvre, associés aux mêmes affections et à la même fortune. Il l'appelait Zoé tout court, ou parfois emphatiquement « la reine », comme elle l'appelait Jean-Jacques, monsieur l'Ours ou le patron. Esprit très original et plein d'humour, le docteur Cabagnou brochait sur le tout, avec une sorte de franchise de paysan du Danube du plus curieux effet. Mais ce qui surtout surprit Daniel, ce fut d'entendre mademoiselle Blaisot, assise près de lui, qui causait avec Landon des choses de l'usine, tout comme s'ils eussent parlé chiffons.... Il était question d'une nouvelle découverte en chimie métallurgique. Daniel, tout frais émoulu en sciences, put placer dans leur petit groupe quelques aperçus sans trop de désavantage, et se montrer enfin sous un meilleur jour. Mademoiselle Blaisot lui fournit très courtoisement quelques heureuses occasions de réplique ; et, comme si elle eût été confuse d'à-
border de telles dissertations techniques :
— Ne vous étonnez pas de ma belle instruction, dit-elle en souriant, j'ai une superbe écriture, d'où il résulte que mon oncle m'emploie à copier ses travaux...
Enhardi cette fois, et la glace rompue, il osait maintenant fixer ses regards sur cette bizarre jeune fille, riche de tant de millions, et qui semblait si bien oublier sa disgrâce, qu'il l'oubliait lui-même pour ne plus voir que l'expression animée de deux grands yeux noirs intelligents et doux, mais un peu fiers, dans un visage d'enfant sérieux.
— A la bonne heure, au moins, lui dit-elle tout à coup, vous voilà apprivoisé avec ma bosse !
— Oh ! mademoiselle !. . balbutia-t-il en rougissant encore au souvenir de l'impression qu'il n'avait pu cacher.
— Bon, reprit-elle délibérément, je suis accoutumée à l'effet que je produis!.. J'aimerais mieux être bien faite ; mais voici M. Landon qui vous dira que je me console avec un peu de
l'esprit que l'on prête à la confrérie. C'est pourquoi je vous mets à l'aise tout de suite, ne voulant pas que mes amis souffrent pour moi .
On se levait, le déjeuner fini, pour aller sous la vérandah, où le café fut servi .
Comme Daniel fumait un cigare, assis à l'écart avec le jeune ingénieur :
— Hé ! sergent, lui cria madame Merlin, si vous voulez vous promener, vous savez : Liberté, Lihertas !
— Mon Dieu, dit naïvement Daniel à Landon, je suis encore presque ébahi devant un pareil accueil.
— Bon, répondit Landon, vous vous.y ferez !.. Et, pour peu que vous soyez piocheur, tout ira bien.
— Oh ! sur ce point-là, du moins, je vous réponds de moi ! ajouta vivement Daniel. Et si vous voulez me soutenir de vos bons conseils?..
— Très volontiers !.. D'abord, savez-vous jouer au billard ?
— Oui.
— Eh bien ! vous allez faire la partie du doc-
leur pour remplacer le commandant ; car son dimanche lui semble déjà perdu. Venez. — Monsieur Cabagnou, je vous amène un joueur.
— Vrai ? Êtes-vous fort ? demanda le docteur.
— Si vous voulez bien m'accepter. Monsieur, répondit Daniel, je ferai de mon mieux.
On gagna une très belle salle de billard, aux murs tendus de drap pourpre, dans des panneaux chêne et or, avec des appliques de faïence de Perse. Tout le monde avait suivi pour faire galerie. Madeleine s'arma du petit bâton à marquer les points.
— En cinquante, n'est-ce pas?... dit joyeusement Cabagnou, tirant une superbe queue de son fourreau de serge verte.
— Oui, Monsieur, répondit Daniel, tout heureux de capter la bienveillance du docteur.
La partie commença. Dès les premiers coups, le sergent se révéla. Grand, svelte, naturellement adroit à tous les exercices, dans sa vie de sousofficier les occasions ne lui avaient pas manqué de pratiquer le jeu, et il en avait profité.
— A la benne heure ! s'écria le docteur, que
ses années d'étudiant, de son côté, avaient rendu d'une certaine force. . . Landon, ce n'est pas une mazette comme vous !
La lutte, en effet, était fort belle... Au milieu de la partie, Daniel, qui s'appliquait, avait une douzaine de points d'avance, qu'il garda jusqu'à la fin, malgré les prouesses et les quelques belles séries de Cabagnou.
— Oh! oh! Cabagnou de mon cœur, vous êtes joliment battu ! dit madame Merlin, déjà armée de son tricot.
— Bah ! j'ai besoin de m'échaufFer, et j'ai livré trop de points !.. Nous allons voir à la seconde manche, reprit Cabagnou.
Mais, dès le début de la revanche, Daniel, enflammé, servi par des coups heureux, prit un avantage encore plus marqué, élargissant son jeu et ramenant les billes avec un bonheur de précision rare, tandis que Cabagnou, dérouté, s'exhalant en plaintes, manquait les coups les plus sûrs, en rageant contre sa déveine... Il n'était arrivé qu'à vingt points ; son terrible vainqueur en avait déjà quarante. , .
A ce iDoment, Daniel se trouvant près de Madeleine :
— Mais, imprudent, laissez-vous donc gagner! lui souflEla-t-elle à mi-voix.
Le malheureux, à ce trait de lumière sur sa nouvelle balourdise, fut si troublé qu'il n'eut réellement pas besoin d'user d'artifice pour commettre faute sur faute à partir de là . — Qu'avaitil fait, grand Dieu!... Quoi! imbécile et stupide, il n'avait pas compris qu'il froissait l'amourpropre d'un de ses protecteurs en le battant à plate couture !
Une belle série du docteur rétablit les chances. A cet arrêt subit dans sa déroute, le vieux joueur reprit confiance et se mit à plaisanter le jeune téméraire.
— Eh bien ! et ce beau feu, camarade?.. Il est donc tombé?., disait-il, au grand ravissement de Daniel, qui se voyait sauvé.
La partie enlevée, Daniel, échouant à quarante-deux, l'honneur sauf, on en resta là.
— Combien je vous dois de remerciements. Mademoiselle, pour m'avoir averti de ma sottise!
dit le sergent à Madeleine comme ils se retrouvaient sous la vérandah.
— Oh ! vous ne pouviez pas savoir, réponditelle. Le billard, c'est le grand faible du docteur. Il est ravi de gagner tout le monde... Mais ne croyez pourtant pas que je vous aie sauvé d'un péril grave, ajouta-t-elle avec un fier sourire ; quand vous aurez appris à connaître notre ami Cabagnou, vous l'estimerez plus haut que cette innocente boutade d'amour-propre.
— Hélas! mademoiselle, je dois avouer que je me suis déjà si malencontreusement présenté ici...
— Rassurez-vous, reprit-elle, ce n'est point en un jour que l'on formera un jugement sur vous... D'ailleurs mon parrain Béraud est votre répondant.
— Quoi ! mademoiselle, s'écria Daniel surpris, le commandant Béraud est votre parrain ?
— Oui, comme il est aussi le vôtre, je le sais. Il nous a quelquefois parlé de vous. De là les avances que je vous fais, de par notre lien spirituel, en attendant quo nous devenions amis, siunjour nous devons l'être, ajouta-t-elle avec une nuance de res-
triction où il crut surprendre im fonds d'orgueil. Daniel avait trop de tact pour oser s'écarter d'une discrétion respectueuse, en ce tétê-à-tête si plein d'encouragements.
— Je m'efforcerai de mériter ce titre, mademoiselle, dit-il en s'inclinant, quand j'aurai pu vous donner de moi une opinion moins défavorable que celle d'aujourd'hui .
— Ne vous en mettez point en peine ! Le commandant nous avait avertis que vous êtes un peureux, et vous l'avez bien fait voir.
— J'avoue que j'étais si inquiet de ne pas réussir!.. Mais maintenant, les bontés que j'ai rencontrées m'ont rendu brave.
— Je crois bien, un militaire ! reprit-elle en souriant.
Par ce temps de service obligatoire, il faut le dire, rien n'est plus charmant que ce sentiment de sympathie spontanée qui s'attache à l'uniforme. Fils et frères passant sous les drapeaux, il semble que ce lien du régiment, créant une sorte de solidarité de famille, éveille au cœur de tous, et des femmes surtout, une sorte de tendre
intérêt à la pensée des êtres chers auxquels le même devoir s'impose, et qui paient, ou qui paieront cette noble dette au pays. Malgré les sceptiques, ce rude joug est comme un stage d'honneur qui dispense de toute autre caution. Les galons d'un sous- officier sont déjà le signe d'une jeune vaillance qui couvre son homme et répond de lui. Daniel ne pouvait se tromper à cette gentille audace de protection que lui valait son habit de soldat ; pourtant, si brave qu'il se dît, l'étrange personne de mademoiselle Blaisot l'intimidait bien autrement que les moustaches de madame Merlin. Sous ces gracieuses avances, une sorte de réserve, poliment voilée, semblait mai'quer une si réelle distance qu'il l'eût presque trouvée hautaine.
— Alors, reprit-elle, vous comptez faire venir votre mère, si vous restez à Blaisot-bourg?..
— Oh ! c'est ma plus vive espérance, mademoiselle. Nous avons pour ainsi dire vécu toujours séparés, et nous attendons ce grand jour où nous ne nous quitterons plus .
— Eh bien ! oncle Jean-Jacques vous aidera à réaliser ce bon souhait, qui ne dépend que de vous,
sachez-le bien, pour ne jamais perdre courage. D'ailleurs notre parrain m'a déjà faite votre alliée, ajouta-t-elle, souriante dans son attitude pleine de grâce calme. S'il vous survenait quelque crainte, n'oubliez pas qu'il y a presque parenté entre nous.
Daniel était de plus en plus étonné de ce langage de fille de dix-huit ans, où il devinait le naturel exercice d'une supériorité déjà conquise. Tout en écoutant une voix d'or où vibrait, le charme, intimidé par ces grands yeux noirs qui se fixaient sur les siens avec une ingénuité si hardie, troublé enfin par ce visage d'ange qui lui souriait, il ne retrouvait plus du tout ce sentiment de pitié qui l'avait d'abord saisi. Revenu de son impression première, il en était presque à se demander si, comme elle le disait si bravement elle-même, elle était réellement bossue. Ces épaules hautes, qui l'avaient d'abord frappé, il ne les voyait plus.
Mais l'entretien fut rompu tout à coup par l'arrivée d'un brillant équipage qui s'arrêtait devant le perron . Sur un signe de sa grand'-mère,
Madeleine la rejoignit pour recevoir les hôtes au salon .
Les nouveau-venus, la comtesse Seau gée-Descombes et son fils, firent leur entrée sous la vérandah, avec ces grandes façons accomplies de gens à l'aise partout où ils sont.
Du rose et du blanc sur les joues, du rouge aux lèvres et du noir aux yeux, avec des appas plantureux et une taille encore belle, madame Seaugée marquait visiblement les cinquante ans dont elle s'efforçait trop d'atténuer les ravages. Une des reines des salons de l'empire, elle en avait gardé le goût des toilettes tapageuses, en femme qui n'avait point abdiqué.
Avec une certaine nuance de protection, qui semblait descendre d'un nuage, elle embrassa Madeleine.
— Elle est toujours gentille comme un cœur, cette chère enfant! dit-elle.
Puis, tendant familièrement la main à M. Jean- Jacques et au docteur, qui lui offraient un fauteuil, tout en mesurant un salut collectif et discret à la ronde, en son élégance suprême, elle s'assit.
— Hé ! mais, voilà mon sergent! s'écria tout à coup le jeune comte.
— Tiens ! c'est vous, Seaugée?.. dit Daniel, reconnaissant dans cet irréprochable gentleman un des volontaires d'un an qu'il avait eus dans sa compagnie.
La rencontre avait produit son effet.
— Ma mère, je vous présente M. Daniel de Fierchamp, ajouta le comte courtoisement.
A l'énoncé du nom couvrant le petit grade, la comtesse eut presque un regard surpris, en dévisageant Daniel qui s'inclinait.
— Les amis de mon fils sont les miens, monsieur, dit-elle d'un air particulièrement gracieux.
La causerie s'engagea sur un ton qui laissait deviner de vieilles relations de voisinage, que confirmait, d'ailleurs, entre le jeune comte et mademoiselle Blaisot, une sorte de camaraderie d'enfance. Il l'appelait Madeleine, elle l'appelait Fulgence.
— Ah! chère madame Merlin, reprit la belle visiteuse, que vous perdez de ne pas venir à la chapelle!.. Nous avons eu aujourd'hui un ser-
mon délicieux, et l'orgue était tenu par Sophie Dorichef.
— Eh bien ! et mon curé, qu'est-ce qu'il dirait, répondit madame MerHn, si j'allais à la concurrence ? . .
— Vous lui reviendriez dans l'hiver. Songez donc, des malheureux proscrits! le service divin célébré dans l'ombre, malgré les persécutions ! Des prières de martyrs !.. Le père Lange et quatre pauvres expulsés comme lui, recueillis par madame de Gontrailles, sont à son château pour toute la saison... C'est nous qui devons donner l'exemple, en ces temps d'exécration où l'on veut supprimer Dieu,
— Bonté du ciel ! qu'est-ce que vous me racontez là? reprit madame Merlin ; je suis entrée dans mon église comme sur la place du marché... C'est notre maire qui rendait le pain bénit.
— Oh ! vous, je sais que vous êtes un esprit fort. Vous ne voulez pas voir les abominations qui crèvent les yeux... Tout cela n'empêche pas que je viens vous voir ce malin en dame quêteuse. . . Nous fondons une école libre.
— Il fallait donc le dire tout de suite ! répliqua madame Merlin. Les écoles, ça rentre dans les affaires de Madeleine.
— Je serai très heureuse, madame, d'ajouter notre offrande à la vôtre pour un tel but, dit mademoiselle Blaisot.
— Le père Lange nous a promis pour les Combes deux frères de la doctrine chrétienne. Nous ne nous laisserons pas voler l'âme de nos enfants par cette indigne instruction laïque et obligatoire que Ton prétend nous imposer.
— Mon Dieu ! madame, dit Madeleine en souriant, notre instituteur est justement un de ces affreux laïques !.. Est-ce que vraiment je volerais l'âme de mes pauvres petits?.. Et M. le curé qui ne m'avertit pas de mon crime ! C'est pourtant lui -qui leur enseigne le catéchisme.
— Aussi le curé, ma chère enfant, n'est-il pas favorablement noté à l'évêché. Il pourrait bien se repentir de ce beau libéralisme... Le père Lange, qui a l'oreille de monseigneur, ne nous l'a point caché... Et, quant à votre instituteur...
— Oh ! celui-là, reprit madame Merlin, comme il est ici aux frais de l'usine, de même que sa femme, qui tient l'école des filles, le père Lange n'y fera rien auprès de monseigneur... C'est Madeleine qui est l'évêque !
— Voyez-vous la forte tête ! s'écria en riant la comtesse. Je l'ai souvent dit : quelle merveilleuse petite supérieure elle ferait, dans une de nos congrégations, quand elle songera à l'avenir !
A ce mot malheureux, rappelant la disgrâce qui supprimait le mariage pour elle :
— Oh ! madame, répliqua gaiement Madeleine, je n'ai pas encore dix-neuf ans... Il faut attendre que j'aie l'âge de raison !
— Oui, faites donc la modeste! Il n'est question que de mademoiselle Blaisot dans Baumet, de sa crèche... Le père Lange, hier, en était tout édifié, et il a le plus vif désir de vous connaître.
— Le père Lange n'est pas une bête !.. dit Gabagnou d'un ton doux.
— Ah ! c'est vrai, affreux docteur. Il paraît que, vous et lui, vous êtes compères.
— Parbleu ! dans une maladie qu'il a faite, il
MADEMOISELLE BLAISOT t)S
m'a donné la préférence sur l'eau de Lourdes !
— Aussi, tout païen que vous êtes, je vous ai mis sur notre liste de souscription.
— Hé! halte -là! madame la comtesse! c'est moi qui prierai le père Lange de s'inscrire sur la mienne. Ses douze malheureux frères et lui ont, autour de Blémonté, pour plus de sept millions de bons biens, dont ils se sont arrondis depuis trente ans...
— Quel conte ! s'écria madame Descombes. C'est le bien des pauvres !
— Des pauvres congréganistes ! riposta le docteur, en s'éloignant sur ce trait.
A quelques pas, le jeune comte devisait avec Daniel et Landon. Les souvenirs du régiment, peu récréatifs et peu regrettés par l'élégant oisif, bientôt épuisés, il s'informa de l'heureuse circonstance qui amenait entre eux cette rencontre à Blaisot-bourg.
— Diable ! dit-il, lorsqu'il eut appris l'espoir
de Daniel, mais c'est à périr d'ennui, ce trou
d'usine! Vous trouveriez cent fois mieux à Paris!
Cela dit, comme autre chose, avec des façons
66 lèÎADEM(yiSELLE BÎtAISOf
ccfttecteÈ qui n'éxéldaient ^S Uti certain laisseraller de camarade, le comte, obéissant à un signe de sa mère qui ï'appelait, rejoignît le gron|>e des gens sérieux.
On se levait pour aller visiter les serres. Tout le mcnde suivit, excepté le docteur qui partait po-iir la Pétaudière. Daniel se rapprocha de madame Merlin, la discrétion l'obligeant à prendre congé.
— Ah bien ! îï faut régler l'affaire de notre guerrier, dit-elle à Landon, car voilà Jean- Jacques empaumé par la tomtesse.
— A vos ordres, Madàtae, répondit l'ingériîéttr.
— Quatnd comptez-vous commencer vos prouesses chez nous ? demanda-t-elle au sergent.
— Demain, madame, si vous le permettez, répliqua-t-il bravement.
-^ Bigre, sitiôt pris, sitôt pendu ! exclamat-elle. Eh bien! demain, ça va-t-il, Landon?..
-^ Nous avons conseil à neuf heures^ répondit l'ingénieur ; mais à midi je serai au bureau.
— Alors la chose est entendue, reprit la douairière. Là-dessus, notre sergent, filez à l'anglaise , car je vois Cabagnou qui vous attend et qui me fait de gros yeux.
Ancien professeur à la faculté de Montpellier, le docteur Cabagnou n'avait rien du praticien traditionnel. D'apparence plutôt rustique, vêtu d'un gros veston, chaussé de guêtres et coiffé d'un chapeau de feutre mou, on l'eût volontiers pris, sur sa mine, pour quelque bon campagnard faisant valoir sa vigne ou vendant ses bestiaux, n'eût été certain regard qui semblait contenir tant de choses que l'on se sentait d'emblée, comme on dit, en face de quelqu'un. Cinquantehuit ans, d'une charpente osseuse, des traits irréguliers, la barbe coupée court, des poils lui montant jusqu'aux yeux ; tout cela lui donnait
un air féroce qui contrastait avec ses façons posées, et apportait ia plus drôle d'originalité à ses boutades, qu'il débitait avec le même sérieux que les plus graves propos. Philosophe matérialiste, épris de science et réellement très savant, il ne pouvait entendre un lieu commun ou une sottise, d'où qu'elle vint, sans la relever impitoyablement. « Il adore la vérité avec une trique ! » disait madame Merlin. Et Dieu sait si sa Irique chômait !
Son établissement à Blaisot-bourg s'expliquait en deux mots.
Célèbre déjà par ses travaux scientifiques, mais peu fait pour l'exercice de la clientèle, qu'il considérait comme une perte de temps, au milieu de son courant d'études plus hautes, il n'avait pas eu plus tôt gagné trois ou quatre mille livres de rentes, qu'il avait brusquement abandonné le métier productif pour la chaire de l'enseignement. Quinze ans avant le jour où commence cette histoire, une lettre de son ami Firrain Blaisot l'avait appelé, en consultation désespérée, pour cette terrible maladie d'enfance
d'où la pauvre Madeleine était sortie contrefaite. Le cas était grave, Gabagnou s'était installé au château. Pendant dix ans, il avait lutté jour à jour et l'avait sauvée. Tout en accomplissant sa tâche, il se trouva qu'il avait entrepris un grand ouvrage d'histologie. Blai sot-bourg mettait à sa disposition de superbes laboratoires, un hôpital, toute une clinique pour lui tout seul. Il y resta, n'exerçant plus, si ce n'est parfois par quelques conseils que venaient prendre près de lui les médecins de Montbéliard et de Besançon.
Daniel, ravi de pouvoir se renseigner sur les choses de l'usine et sur ses patrons pour régler sa conduite, interrogea le docteur avec toutes les effusions de son cœur joyeux.
— Dame, Jean-Jacques est un homme, répondit Cabagnou, et tout dépendra de vous!.. Dans une aussi grande machine, qu'il a créée, et avec les intérêts qu'il a entre les mains, il n'a pas le loisir, mon cher garçon, de s'attarder à des affaires de complaisance ou de sentiment, même pour Béraud, ni même pour moi, Cependant, vous pouvez être certain d'une
chose, c'est qu'il vous jaugera et qu'il tirera de vous ce que vous pourrez donner. Ce qui est la plus sûre de toutes vos chances.
Daniel n'en demanda pas davantage, il se dit que sa fortune était faite.
— Seulement, jeune homme, ajouta le docteur, tenez-vous-en à une chose qui prime tout : tâchez d'obtenir l'estime de mademoiselle Blaisot, et vous nous aurez tous pour amis.
Une fois lancé dans ses interrogations, à propos de l'usine, Daniel crut devoir confier au docteur les menaces de grève qu'il avait entendues le matin.
— Bah ! il faut en rire 1 s'écria le docteuj. Nos gens ne sont pas si bêtes que d'écouter les excitations de quelques coquins de Baumet ; et quand vous aurez vu notre ^ organisation ouvrière ... (je dis notre parce que j'ai contribué à bien des innovations), vous comprendrez que les mauvais chenapans du dehors ne s'y frotteront pas. Ils savent trop bien qu'ils seraient mangés. Allez donc débiter à Blaisot-bourg les grandes jdirases des coUectivisies sur le pro-
blême social ! Parmi les cinq mille ouvriers de la fabrique, il y en a plus de raille qui sont des associés.
Comme ils arrivaient à la Pétaudière, ils trouvèrent le commandant sur pied.
— Ma foi! Cabagnou, vous êtes un sorcier, dit-il au docteur, votre nouvelle potion m'a encore enlevé mes douleurs comme avec la main.
— Et vous avez bien dormi ?
— Comme un loir! Et je me sens si léger que vous allez dîner avec moi.
A ce moment des vivats éclataient sous les fenêtres. C'étaient les électeurs du commandant qui venaient lui annoncer son triomphe au conseil municipal.
Le dîner fut plein d'entrain, grâce à la verve du docteur, qui partit, laissant à Daniel la satisfaction de savoir qu'il aurait un chaud protecteur à l'usine.
— Eh bien ! demanda le parrain quand ils furent seuls le soir, qu'est-ce que tu dis des Blaisot? Te décides-tu pour cette place?
— J'y entre demain! répondit le sergent.
— Diable ! tu n'as pas barguigné.
Daniel lui raconta sa visite dans tous ses détails.
— Et Madeleine? demanda le commandant.
— Votre filleule, parrain?.. Ma foi, je dois avouer que c'^st vous qui avez fait tous les frais de son bon accueil, car il est impossible d'être plus intimidé que je ne l'ai été d'abord en présence de cette jolie fée Carabosse. Quant à vous dire ce qu'elle pense de moi, j'ai bien peur que ce ne soit guère à mon honneur, tant j'ai eu le malheur d'accumuler les maladresses,
— Bah ! reprit le parrain, tu as le temps de te rattraper quand elle te connaîtra mieux.
— Est-il vrai qu'elle possède la moitié de l'usine de Blaisot-bourg?
— Sans doute, puisqu'elle a hérité de sou père!.. Mais la raison de son ascendant tient à une tout autre cause... Bien qu'elle soit aujourd'hui vivante et pleine de sève, elle n'a été élevée que par un véritable prodige; de là des tendresses inquiètes, des tourments qu'on lui cache avec soin.
— Quoi! demanda Daniel, on craindrait pour sa vie?
— La force de résistance et l'énergie de sa nature vaillante peuvent en décider ... Et, aussi bien, ajouta le commandant, puisque tu vas être des nôtres, vaut-il mieux que tu saches tout, pour n'être pas exposé à quelque parole imprudente. — Jusqu'à l'âge de cinq ans, Madeleine était la plus merveilleuse enfant qu'on pût voir, quand, un jour, comme elle revenait de Monbéliard en calèche avec sa mère, les chevaux s'emportèrent en descendant la côte... la voi' ture, lancée dans le ravin... La mère fut tuée sur le coup... L'enfant survécut par miracle, mais la colonne vertébrale brisée, et pour languir trois ou quatre ans sur un lit, dans des souffrances inouïes, auxquelles se mêlaient des accidents de croissance... Par bonheur, Cabagnou était là... Bref, tu devines les suites de ce malheur et les causes de sa disgrâce. Jusqu'à quinze ans, ce fut une lutte désespérée, dans laquelle l'enfant résista, ne vivant que par l'âme, et par une flamme d'intelligence étrange que
CabagQOu développa, passant ses journées auprès d'elle, distrayant et trompant la douleur par le ressort de l'esprit... De là ce caractère qui t'étonne. Elle n'a, pour ainsi dire, pas eu d'enfance . La femme, en elle, n'a pas pu naître, et il est hors de doute qu'elle ne se mariera jamais. Il en résulte qu'elle s'est bravement créé à son usage un idéal de la vie, où se dépense le foyer de sa nature, expansive et jeune comme ses dix-huit ans, mais avec une réserve qui vient de ses réflexions, et d'un jugement très net du monde peut-être au-dessus de son âge. Là-dessus, tiens donc pour assuré qu'une prévention quelconque ne saurait entrer dans son esprit très droit. Aucune fille n'est moins sujette à des caprices d'humeur, et sa prodigieuse fortune ne lui monte pas à la tête. Ce que tu prends pour de la fierté, ou de l'orgueil, n'est que la prudence de cœur qu'elle apporte en toute chose. Je te le répèle, elle attendra de te connaître ; ne cherche pas au-delà !
Éprouvé par les vives émotions de cette journée si remplie, après une nuit de chemin de fer,
Daniel eut un sommeil agité de rêves, où M. Jean- Jacques, les moustaches de madame Merlin, et le docteur Cabagnou lui réapparaissaient comme dans une apothéose, où trônait mademoiselle Blaisot, avec cet étrange regard de sphinx qui fouillait l'âme.
Le lendemain, à six heures du matin, Daniel était sur pied, et, disant adieu à l'uniforme, revêtait l'unique costume bourgeois qu'il eût dans sa valise. A sept heures du matin, il se trouvait prêt pour son rendez-vous, qui était pour midi. La tête montée, sa volonté tendue, il s'agissait du premier coup de donner sa mesure. A onze heures, il avait visité tout Biaisot-bourg et fait trois fois le tour extérieur des immenses bâtiments de l'usine, que reliaient des tramways, étudié le système de communications des ateliers, des hangars et des docks, inspecté le chemin de halage sur la berge, supputé le
nombre des machines d'après le nombre des cheminées. Ravi d'être attaché à Landon, il se voyait déjà partageant le poids de cette importante direction, l'esprit enfiévré de superbes découvertes industrielles qu'il ne pouvait manquer de faire, et qui allaient doubler les produits de fabrication .
L'horloge sonna, une grosse cloche retentit annonçant l'heure du déjeuner, il assista à la sortie des ouvriers. Une vraie foule: hommes, femmes, filles, enfants, débouchant à la fois par les portes. Les gens des forges et des machines noirs de charbon, au milieu des monteurs, des ajusteurs propres et nets comme des artisans aisés, employés à ces minutieux ouvrages de la main qui exigent de l'art et du goût; tous se pressant, s'interpellant, s'attendant, se groupant par familles pour gagner le logis. Daniel fut frappé de l'air joyeux de tout ce monde qui semblait représenter tous les corps de métiers.
Il fut content de cette revue de son personnel.
Enfin, cinq minutes avant midi, il franchissait la grande entrée principale, ç)ortant sur son fronton monumental ces simples mots : Usine Blaîsot. 11 se trouva dans une immense cour, formant un parallélogramme, et bordée de bâtiments hauts de quatre étages, percés d'une innombrable quantité de fenêtres. Sur la droite, un corps de logis pour l'administration, C[ui semblait avoir les proportions d'un ministère. Daniel s'informa auprès du portier ; une minute après, il entrait dans le cabinet de l'ingénieur en chef.
— Ah ! vous voilà, dit Landon. Parfait! Je viens justement de causer de vous avec notre directeur... Vous allez être sous M. Bonnard, qui est averti, et à qui je vais vous faire conduire.
— Je vous suis bien reconnaissant, monsieur ! répondit Daniel enchanté d'entrer si vite en fonctions.
— Mais il faut d'abord vous installer, car votre service exige que vous habitiez l'usine. Mon appartement est à l'étage au-dessus. Il y a, à
côté, une chambre toute prête que vous prendrez. Quant à vos repas, vous aurez la cantine des employés, jusqu'à ce que vous ayez réglé votre train.
Là-dessus, l'ingénieur sonna. Un garçon de bureau ayant reçu les ordres, Daniel le suivit pour visiter sa chambre, proprette, charmante dans sa confortable simplicité, où tout était prévu, air, gaz, chaleur et eau, pour ainsi dire scientifiquement... Enfin, impatient et joyeux, il repartit sur les pas de son guide.
M. Bonnard, un homme de cinquante ans, était un employé comme tous les employés. Il reçut Daniel avec le ton de supériorité d'un chef, et, sans s'arrêter à des façons ou à des discours superflus : — Ah ! c'est vous. Monsieur, dit-il, qui m'êtes annoncé? Attendez.
Sur ce mot, il appliqua son doigt sur le bouton d'une sonnerie. Au bout d'un instant, Daniel vit paraître un grand garçon de son âge, long, dégingandé, des cheveux filasse, mais l'air très dégourdi et très intelligent. Il était vêtu d'une blouse d'ouvrier.
— Tiens, Michaut, reprit M. Bonnard, voilà le nouveau venu, que tu as à mettre au fait et qui va faire ta besogne avec toi.
Cinq minutes après, le sergent était installé devant un bureau, dans une grande salle, au milieu d'une douzaine d'employés.
Son entrée à l'usine, et toutes ses espérances d'une superbe carrière comblées en un jour avaient transporté Daniel d'une joie trop vive, pour qu'il ne ressentit pas un contre-coup très cruel à sa première désillusion. Enthousiasmé, plein de flamme et de zèle, conscient de valoir quelque chose par une instruction forte, un courage résolu prêt à tout surmonter, il s'attendait à une haute tâche... Son réveil fut rude en s'apercevant que tous ses rêves aboutissaient à un emploi des plus infimes, qui consistait à copier des feuilles de salaires...
A deux heures, Michaut lui fit interrompre son travail.
— Si vous voulez venir, lui dit-il, nous allons faire le pointage.
Daniel suivit, armé d'un crayon et d'un carnet.
Parcourir l'usine à la suite de Michaut, monter, descendre des escaliers, traverser à chaque étage des ateliers immenses, peuplés de gens et de machines, au milieu du roulement des arbres de transmission, du ronflement des tours, des laminoirs, n'était certes pas mince besogne. Au bout d'un quart de cette visite, le pauvre Daniel se sentit absolument écrasé sous la mise en jeu de cette puissance, s'épandant pour ainsi dire en atomes à chacun de ces établis rangés devant les larges fenêtres, et manœuvrant des outils de précision étranges; il se voyait comme perdu dans ce dédale d'inventions étonnantes, révélant une somme de science, d'études et de découvertes appropriées à une division du travail dont il ne pouvait jamais avoir eu la moindre idée. Il s'arrêta presque stupéfié devant deux fillettes qui fabriquaient des vis d'acier pour les montres, d'une dimension tellement petite qu'on eût dit des grains de sable. Avec une adresse de main inouïe, elles les plaçaient l'une après l'autre dans un trou percé à l'extrémité d'une saillie ovoïde, où une petite fraise imperceptible, mue par
l'arbre de transmission, traçait le sillon du tournevis.
— Mais cela tient du miracle ! dit Daniel .
— Vous en verrez bien d'autres!., répondit tranquillement Michaut. Songez que, à elle deux, elles font quatre ou cinq cents douzaines de ces vis par jour.
L'ordre qui régnait dans cette Babel n'était pas le moindre étonnement du sergent; et, tout abasourdi, lorsque, à la fin de la journée, il eut tout vu de l'usine, depuis les entrepôts de charbon jusqu'à l'atelier d'ajustage, envahi par un découragement intense, il se demanda sur quel appoint d'intelligence il avait pu compter, pour prétendre à un emploi plus relevé que celui qui lui était assigné.
Situé à quelques kilomètres de Montbéliard, dans le massif qui sépare la Franche-Comté de la Suisse, Blaisot-bourg a été fondé, il y a soixante ans, par l'arrière-grand-père de mademoiselle Blaisot. Fils d'un chef d'atelier doué de facultés exceptionnelles, Joseph Merlin eut un des premiers l'idée, hardie pour le temps, de fabriquer
à la mécanique les ébauches de montres et de rouages de pendules, qu'on ne faisait guère alors qu'à la lime. Il inventa, construisit lui-même, presque sans ressources, ses premières machines. Dix années plus tard, il avait révolutionné l'industrie, et, en lutte avec les fabricants dont il ruinait les vieux procédés, il fondait à une lieue de Baumet un modeste établissement qui prit si rapidement une telle extension que, là comme au Creuzot, un trou de village devint bientôt presque une ville qu'il fallut un jour ériger en commune. La période de progrès industriel et les chemins de fer avaient accru l'importance de la production de l'horlogerie dans des proportions inouïes, quand Amédée Merlin, fils de Joseph, donna sa fille à Firmin Blaisot, un jeune ingénieur de grand talent qu'il avait chez lui depuis cinq ans. A la mort de son beau-père, Firmin s'associa son frère Jean-Jacques, de dix ans plus jeune que lui, et qui sortait de l'École centrale. Ardents, travailleurs, inventifs, ils eurent vite compris la nécessité d'appliquer les forces de l'usine à une spécialité moins restreinte...
L'invention de la télégraphie électrique leur donna l'idée d'entreprendre la fabrication de tous les appareils de précision, depuis l'instrument de raatliémaliques jusqu'au vulgaire tournebroche automatique à ressort et à échappement... Le nombre des ouvriers, hommes et femmes, était alors monté de huit cents à cinq mille en vingt ans, personnel formé, créé pour une industrie absolument nouvelle.
Mais si Daniel avait senti son infériorité devant la puissance des forces de l'usine, il demeura non moins frappé, dans la vie pratique, du résultat obtenu à Blaisot-bourg. Comme, à huit heures, sa jom'née finie, il achevait de dîner avec Michaut, qui l'avait emmené à ia cantine des employés :
— Venez- vous au cercle?., lui demanda son compagnon .
— Au cercle?.. Quel cercle? répondit Daniel. Je n'en fais pas partie.
— Mais si!., puisque vous êtes de l'usine; venez 1
Dix minutes plus tard, le sergent entrait dans
m MADEMOISELLE BLAISOT
un charmant casino : un grand hall, confortablement installé, orné de larges baies donnant sur la rivière ; de longs divans, des fauteuils, des tables recouvertes de tapis, autour desquelles des femmes et des jeunes filles travaillaient à l'aiguille; d'autres tables de marbre, chargées de verres et de bouteilles ; des ouvriers, des employés jouant aux cartes; un piano sur une estrade qui semblait toute prête pour un concert. Par uue porte ouverte sur une autre salle, Daniel remarqua une immense bibliothèque avec uue longue table, sur laquelle quelques jeuaes gens, garçons et filles, écrivaieat ou lisaient. Tout ce monde riait, causait par groupes, par familles, avec un Ubre entrain.
— Votre entrée vous fait reluquer par les filles, dit en riant Michaut à Daniel. Vous tombez sur l'un des jours où toute la jeunesse est nu complet.
— N'est-ce pas toujours ainsi? demanda Daniel.
— Non ; trois fois par semaine, il y a les cours du soir, et les conférences dans les salles de recelé.
— Des cours et des conférences sur quoi? reprit Daniel étonné.
— Mais sur tout, depuis l'astronomie jusqu'à la musique et la danse, car tout cela se fait gaiement, en manière de récréations curieuses et de passe-temps pour qui s'y amuse ou pour qui veut s'instruire ; mathématiques, physique et chimie, mécanique pour les garçons, classe de dessin pour tout le monde; hygiène même et médecine élémentaire tous les quinze jours par M. Cabagnou, à l'usage des mères de famille... A ce cours-là personne ne manque. Le docteur parle de tout, touche à tout d'une façon si originale, selon son humeur, il entremêle ses expériences de démonstrations si plaisantes sur l'histoire, les peuples, les races, la philosophie... que l'on attend son cours comme un régal. Il nous connaît tous, il nous interpelle, et parfois nous rabroue. Sans préjudice des tours qu'il joue, comme celui d'avanl-hier à cette jolie blonde que vous voyez lisant à notre droite. Pendant la conférence, il l'aperçoit sur son banc se tenant la joue dans la main. Il s'arrête
tout à coup ; « — Ah çà, Claudie, est-ce que tu trouves poli de me faire des grimaces? lui dit-il. — Oh ! non, monsieur, lui répond-elle, c'est que j'ai bien mal à une dent. — Petite bête, je t'ai déjà dit d'y mettre du coton. Viens me la faire voir. )) — Claudie monte sur l'estrade, ouvre la bouche... et voilà qu'elle pousse un petit cri. M. Cabagnou, qui tenait son instrument caché, lui avait enlevé sa dent... Vous pensez si l'on a ri, et elle aussi, très enchantée de ne plus souffrir... Et, là-dessus, M. Cabagnou a saisi l'occasion de parler de la formation des os et du phosphate de chaux.
— Et pour tous ces cours, demanda Daniel, quels sont les professeurs?
— Tout le monde. En tête, les ingénieurs, qui font les classes supérieures, et puis nous tous, parmi les plus avancés, en qualité de moniteurs, ce qui nous fait inviter à dîner une fois par mois chez le patron. Les moniteurs composent une élite dans laquelle se recrutent les contremaîtres, qui deviennent alors associés dans les affaires de l'usine. Il y en a qui se font ainsi
jusqu'à six mille francs par an. Si vous ajoutez à cela les avantages de notre société coopérative, qui nous réduit de vingt-cinq pour cent tous les objets de consommation achetés en gros, vous voyez qu'on arrive.
— Et pour les ouvriers? reprit Daniel, fort intéressé par tous ces détails.
— Même régime pour tout le monde, car tout le monde ici concourt au même but. Dans les ateliers d'horlogerie, où la machine fait tout, vous avez déjà vu la diversité des mains-d'œuvre par lesquelles passe la fabrication d'une montre; ces mains-d'œuvre sont au nombre de sept cents... Eh bien, il y a dans l'article 40 du règlement de l'usine « que tout ouvrier ayant inventé un procédé, trouvé une méthode ou un perfectionnement reconnu plus avantageux que ceux existants aura droit à une récompense proportionoée à l'importance de la découverte... »
— Mais ce système d'émulation et d'instruction est merveilleux ! s'écria Daniel .
— Ah ! vous en verrez bien d'autres ! reprit Michaut .
— Et beaucoup d'ouvriers suivent ces cours ?
— Mais à peu près tous, parce que tous y trouvent leur intérêt et leur plaisir ; il y a là une affaire d'entraînement et d'amour propre. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas ici, comme ailleurs, des ignorants, des vicieux ; pourtant ceux-là ne font pas long séjour. Il est probable, je le vois à votre étonnement, que vous vous êtes imaginé l'ouvrier sur le modèle de je ne sais quel être inférieur que l'on dépeint dans de mauvais romans. La vérité, c'est qu'il y a encore là, comme partout, une question de niveau, mais qui varie surtout, comme dans toute autre classe, selon le degré d'instruction, et le bien-être matériel en résulte, pour peu que l'on s'entende à créer l'association. A côté de notre société coopérative, qui nous nourrit comme vous l'avez vu, nous avons une société immobilière au moyen de laquelle la plupart de nos familles d'ouvriers sont propriétaires d'une maison, avec jardin, payée en onze ans à raison de vingt-deux francs par mois, . . sans compter une caisse de retraite qui assure la vieillesse .
— Mais c'est fabuleux ! s'écria Daniel .
— Pas le moins du monde. C'est ignoré de bien des gens, voilà tout ! Beaucoup d'usines importantes sont organisées de cette façon. Seulement, ici, M. Cabagnou nous a perfectionné tout cela, grâce aux capitaux avancés par le patron. D nous a fait venir un chef de musique, qu'il paie douze cents francs par an, pour diriger notre fanfare. Nous avons une société de tir qui nous entretient au métier de soldat et, tous
es quinze jours, nous faisons l'exercice et des manœuATes . . . Vous verrez notre bataillon : onze cents hommes, ni plus ni moins, que commande le commandant Béraud. Tout cela nous amuse, nous enlève, nous fait hommes ; on se sent les coudes et, surtout, on se sent libres, parce qu'on est une force unie, compacte et qu'on se sait du travail assuré. Un mot vous expliquera l'idée de solidarité qui nous domine ; chacun ici dit : notre usine.
Daniel s'étonnait fort d'entendre ce garçon en blouse parler un tel langage. Après avoir parcouru les salles et le jardin, il le suivit vers
un groupe auprès duquel ils s'assirent. Une grande fille de dix-huit à vingt ans, ni laide ni jolie, vêtue d'un sarreaa de toile qui dessinait bien sa taille, se recula pour leur faire place sur la banquette.
— Comme tu viens tard! dit-elle à Michaut en jetant un regard curieux sur l'étranger.
— C'est à cause d'un nouveau camarade qui est à l'usine d'aujourd'hui, et que je suis chargé de piloter, ajouta Michaut en présentant le sergent.
— Ma foi, monsieur, vous avez bien le cicérone le plus bavard de tout Blaisot, dit en riant la jeune fille.
Daniel remarqua encore ce mot de cicérone employé par une ouvrière. La conversation engagée ainsi, il fut bientôt en familiarité avec tout le groupe ; la mère l'interrogea sans façon . Un vieux, qui lisait le journal, lui parla politique. Ce qui frappait le sergent, c'était surtout le contraste du degré d'inslruclion des jeunes avec le langage des vieux. On devinait qu'un courant d'intelligence, d'un tout autre ordre,
avait élevé la génération nouvelle à un niveau supérieur d'éducation et d'idées. Un jeune ouvrier et sa femme, qui étaient nés à Blaisotbourg, et ne l'avaient jamais quitté, surprirent Daniel par leurs questions sur Paris, parlant de tout en gens qui avaient lu, pendant que leurs deux mères, ravaudant à la même table, causaient entre elles cuisine et ménage.
Daniel rentra chez lui sous une impression d'émerveillement et de terreur de tout ce qu'il avait vu, et appris au seul cours de cette journée; et, lorsqu'il put réfléchir, il se sentit accablé d'un effroyable découragement. Que pouvait-il espérer d'une protection de son parrain, au milieu des intérêts puissants en face desquels il découvrait du premier coup son insuffisance? Dans cet immense fonctionnement de l'usine, il se voyait tellement perdu et tellement inutile, qu'il en venait à se demander si on le garderait même comme aide de Michaut.
La semaine s'écoula pour lui dans d'affreuses
MADEMOISELLE BLAISOT d5
perplexités, si surmené par un travail ingrat, qu'il avait une seule fois rencontré Landon en rentrant dans sa chambre, le soir, harassé.
- Eh bien ! ça marche-t-il ? lui avait demandé l'ingénieur.
— Très bien, merci, monsieur ! répondit-il.
Cependant il lui arriva un réconfort qui dissipa ses doutes les plus cruels sur sa situation présente. Au bout de quelques jours, M. Bonnard, son chef, l'informa que ses appointements étaient fixés à dix-huit cents francs, et l'invita en même temps à se présenter à la caisse, pour y toucher un mois d'avances.
Ce mois d'avanœs impliquait du moins son admission définitive à l'usine. Dix-huit cents francs, c'était la vie assurée ! Vite au courant de sa situation nouvelle, en quelques soirs, le cercle lui fit des relations. Ce qui le frappa bientôt dans les propos sur les choses de BJaisot-bourg, ce fut l'importance et l'étonnant prestige de mademoiselle Blaisot, dont on parlait presque autant que de M. Jean-Jacques, mais avec un sentiment de dévotion mêlée d'une sorte de
tristesse étrange et voilée qui le surprit. Il s'informa près de Michaut.
— Dame ! répondit Michaut, tout le monde sait que, sans qu'elle s'en doute, la pauvre demoiselle est condamnée.
Bien que déjà renseigné par son parrain, Daniel fut presque consterné, en entendant ainsi confirmer toute l'étendue de ce malheur dont il n'avait rien soupçonné, en voyant mademoiselle Blaisot si florissante et si pleine de quiétude.
Quoi qu'il en fût, à la fin de la semaine, le samedi soir, un mot du commandant, qu'il n'avait point eu le temps de revoir, lui fut apporté, l'avertissant qu'il le trouverait le lendemain au château.
A cette sorte d'injonction de son parrain, Daniel , qui avait délibéré longtemps sur l'opportunité d'une visite de remerciement à son directeur, à laquelle il n'osait plus se résoudre, vu son infimité, se trouva tout à coup allégé de la peur de paraître indiscret ou ingrat. Avec la mobilité d'impressions delà jeunesse, il se rattacha à l'espoir. Après tout, à l'usine comme
au régiment, ne fallait-il pas conquérir ses grades ?
Le lendemain dimanche, il se prépara. Il s'agissait cette fois de faire figure en sérieux employé. Après avoir traîné sa matinée pour gagner le moment de se présenter dans les formes, vers deux heures, il arriva au château.
Tout le monde était rassemblé au billard.
— Eh bien ? vous voilà, vous ? s'écria la terrible madame Merlin en le voyant. Ah çà, qu'est-ce que ça veut dire que vous n'êtes pas venu déjeuner ?
— Je n'avais pas cru, madame, . . balbutia Daniel, encore du premier coup interloqué, mon parrain ne m'avait pas dit dans sa lettre...
— Il n'avait pas cru ! , . Mais, grand nigaud, votre place est marquée ici tous les dimanches!.. Ah! c'est Madeleine qui va vous recevoir ! . . Allez lui dire bonjour, là-bas, si vous l'osez !
Daniel, tout naïvement penaud de cette algarade, se glissa derrière les joueurs et gagna le
98 MADEMOISELLE ÉLAISOt
fond de la salle, où mademoiselle Biaisot marquait les points.
— Vous êtes assez grondé, lui dit-elle avec son clair sourire. Allez saluer oncle Jacques, et revenez vite vous asseoir là.
Encore une fois, Daniel resta abasourdi. Le cœur lui battit, comme il s'approchait de M. Jean-Jacques, juché sur une banquette et causant avec Landon. Une poignée de main cordiale le rassura.
— Eh bien ! mon cher monsieur de Fierchamp, vous voilà installé, lui dit le patron. Vous entendez-vous avec Bonnard ?
— Je fais mon possible, Monsieur, pour le contenter, répondit Daniel, et j'espère vous prouver ma reconnaissance en faisant mieux, si je le puis.
— Oui, vous avez une grande bonne volonté, je le sais, reprit M. Jean-Jacques.
Daniel se retira par discrétion et rejoignit mademoiselle Biaisot.
— Savez- vous pourquoi j'étais impatiente de vous voir arriver ? lui dit-elle. Devinez un peu.
— Pour vous remplacer sans doute à cette marque, Mademoiselle, répondit-i,.
— Ah ! bien, oui ! vous en êtes loin ! Ce n'est pas ça du tout. Notre parrain m'a dévoilé que vous êtes très bon musicien, et que vous jouez du piano. J'ai reçu de Paris tous les quatuor de Beethoven à quatre mains, et je veux vous demander de les essayer. . .
— Ah ! Mademoiselle, c'est un grand honneur et un grand plaisir pour moi. . .
— C'est surtout le grand honneur !.. lui ditelle avec une emphase plaisante en lui riant au nez. — Songez donc, jouer avec mademoiselle Blaisot, de la maison Jean-Jacques Blaisot ! . .
La partie de billard finie, on retourna sous la vérandah, qui faisait salon d'été. Daniel s'était rapproché de madame Merlin, cantonnée avec sa table à ouvrage et son éternel tricot. En le voyant debout, sans dire un mot, elle frappa de la main sur un siège qui était près d'elle pour l'inviter à s'y asseoir.
— Madelon ! cria-t-elle ! apporte donc les ci-
garettes pour Daniel , qui reste là le bec ouvert comme un pierrot.
Daniel n'en était déjà plus à s'interloquer du langage de la bonne dame. Les cigarettes apportées, il en prit une, après quoi, il posa la boîte sur la table.
— Merci ! je n'en use plus, dit flegmatiquement la grand' mère, comme s'il la lui eût présentée.
Madeleine partit d'un éclat de rire.
— Oui, ris, bonne pièce! reprit madame Merlin en mordant sa laine pour la casser. Figurez-vous, mon cher garçon, que ce misérable Jean-Jacques a voulu absolument un jour m'en faire essayer ! . . Pour lui faire plaisir, j'ai pipé une de ces horreurs-là . . . J'ai été malade, . . mais malade !.. On ne m'y reprendra plus !
— Mais, alors, madame, dit Daniel, j'ai peur que la fumée ne vous gêne,
— Au contraire, allez donc, j'aime ça!... Et c'est ce qu'il y a de plus bête, dans mon cas ! Qu'est-ce que tu as à me regarder; toi ?.. repritelle en s'adressant à Madeleine, restée debout... Ah ! ton satané piano et ton Beethoven . . .
Allons, décampez!.. Taper à deux, c'est pour le coup que ça va être la fête des oreilles, comme dit Cabagnou !
— 0 terrible mère! dit Madeleine en l'embrassant.
Cinq minutes après, Daniel était au piano, faisant la seconde main, ébloui, troublé à ne pouvoir lire sa partie. Par bonheur, stylé dès l'enfance par sa mère, excellente musicienne, il avait souvent joué avec elle les quatuor, et, bien que ses doigts se fussent rouilles au régiment, dès les premières mesures, il avait révélé du moins des qualités de lecteur, à côté du talent très réel de mademoiselle Blaisot.
— Ah ! mais vous êtes tout à fait déchiffreur. Monsieur ! dit-elle comme ils arrivaient au bout d'une très courte introduction.
Daniel fut encore une fois surpris du ton dont elle prononça ces mots, et qui savait si bien rappeler la distance qui les séparait. Ce mélange de grâces avenantes et de fierté, où il sentait la restriction d'une volonté ferme et réfléchie, l'intimidait décidément msilgré lui, et le jetait très
sérieusement dans des alternatives de joie et de crainte. Après les paroles de Cabagnou, le malheur de déplaire à mademoiselle Blaisot était un désastre... La séance s'acheva pourtant, non sans succès pour lui.
— Bon ! je vois que, en musique, nous pourrons nous entendre, lui dit-elle, le dernier accord frappé.
— Je suis à vos ordres, Mademoiselle, répondit-il en s'inchnant.
— Il ferait beau voir que vous n'y fussiez pas, répliqua-t-elle en riant.
Comme elle se levait, le commandant paraissait à la porte du salon.
— Eh bien ! dit-il, c'est fini, ce concert t
— Oui, parrain, répondit mademoiselle Blaisot, etvoa filleuls ont joué comme des anges,., soit dit sans déprécier votre fanfare, que vous préférez au piano.
Daniel suivit Béraud, qui l'emmena faire un tour sous les acacias.
— Parlons peu et parlons bien!., dit le commandant. Je ne t'ai pas revu depuis ton entrée
à la fabrique, donne-ii?oi des nouvelles. Crois-tu que ce soit ton affaire et es-tu content?
Le filleul fit son récit sincère sans dissimuler la déconvenue de ses ambitions, réduites au piètre emploi qu'il avait obtenu. Il confessa avec franchise le réel découragement qui l'avait suivi, dès qu'il s'était rendu compte nettement de tout ce qui le séparait de cet état-major de l'usine, dont il avait cru d'emblée faire partie .
— Ah ! dame, dit le commandant, il y a loin du bagage de l'école au savoir de tous ces gaillards-là, mon petit. C'est comme si tu croyais pouvoir commander une armée avec ta théorie de l'école de compagnie. Il y a ici trente ans d'un travail acharné, d'études poursuivies sans relâche. Tous ces gens-là sont des hommes d'une trempe que le monde des oisifs ne connaît guère. . . Et il te faudra une rude volonté pour te faire leur égal . . . L'important, c'est de pousser de l'avant... Une place d'amateur, ça ne se connaît pas dans l'usine ; ce n'est pas en une semaine que l'on peut savoir à quoi tu e»
bon... Seulement lu peux être certain de l'intérêt qu'on te pc>rle, et te dire que ton avenir ici dépend de toi .
— C'est entendu, cher parrain, répondit Daniel. Vous savez d'ailleurs que je n'ai pas le droit de faire le difficile. J'ai vu les bontés que, grâce à vous, on a pour moi. Il s'agit de vous faire honneur, je ne l'oublierai pas.
— Et Madeleine?., demanda tout à couple commandant, comment est-elle avec toi?
Cette question semblait tomber de si loin que Daniel en demeura tout surpris.
— Mademoiselle Madeleine?., réphqua-t-il un peu embarrassé. Mais, parrain, je n'oserais pas trop vous répondre à ce sujet. Le docteur Cabagnou m'a déjà parlé de la nécessité d'obtenir son estime. . . Et je vous avoue que ce que j'ai tout de suite appris d'elle m'a porté à un véritable sentiment d'admiration, que je vois à Blaisot-bourg partagé par tous les gens... Pourtant, puisqu'il faut tout vous dire, et puisque vous m'interrogez, j'ai un peu peur de n'avoir pas réussi auprès d'elle.. .
— A quoi vois-tu cela ?
— Mon Dieu ! je ne saurais trop vous expliquer ce qui n'est pour moi qu'une impression très fugitive et tout intime.
— Ta, ta, ta, dit le commandant ; Madeleine n'est pas de ces filles qui accordent leur amitié à la légère, voilà tout : tu es mon filleul, cela suffit pour qu'elle t'accueille bien ; pour le reste, on augure bien de toi, c'est tout ce qu'il te
faut!
Daniel s'en retourna, la tête montée par les encouragements de son parrain. Après cette seconde visite, invité pour chaque dimanche au château, pouvait-il en effet douter de l'intérrit qui lui était si largement témoigné?..
Disons-le, malgré ses vingt-quatre ans, Daniel, destitué de toute famille, n'avait guère vu le monde que par échappées. Comme chez tout collégien avide de vivre, le courant des romans malsains, des chroniques scandaleuses des journaux, des diatribes enflammées sur la pourriture sociale, sans détremper sa nature généreuse, avait pourtant empreint son esprit d'une
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sorte de scepticisme précoce, qu'il estimait à ses heures comme une force et comme une arme, dans ce fameux combat de la vie. Ses premiers pas chez les Blaisot lui ouvraient des idées si nouvelles sur ce clan des bonnes gens, dont les soi-disant moralistes ne parlent jamais, qu'il y eut presque un naïf étanneraent.
Suivant le bord de la rivière, par un clair de lune splendide, et respirant avec délices le parfum des acacias qui bordaient la route, il se mit à repasser dans son esprit les nouveaux incidents de cette journée. Il se revit au piano avec mademoiselle Blaisot, et retrouva presque ce trouble inquiet qu'il éprouvait décidément prèsd'elle, sous ses yeux fiers dans lesquels il devinait une sorte de défiance orgueilleuse ... Il en restait si préoccupé qu'il lui semblait ressentir une souffrance.
— Ah ! ça, est-ce que j'irais m'éprendre, comme dans les romans, delà fille du patron? dit-il en se raillant. Il ne me manquerait plus que cette folie-là ! Avec sa bosse et ses millions !.. Qu'elle ne me soit pas hostile au fond, après tout, cela me suffit 1
A coup sûr, Daniel n'avait guère le temfl^ de s'attarder à des rêves ; il reprit bravement le lendemain sa place auprès de Michaut, ne songeant plus qu'à son affaire, et certain désormais que, grâce à ses visites du dimanche, il ne serait du moins pas oublié dans l'obscurité de sa modeste situation. Sortant du joug de la caserne il se trouvait tout heureux de se sentir son maître. Il se mit à suivre les cours de mécanique appliquée aux travaux de l'usine, et lut bientôt tout ravi de voir que ses connaissances acquises lui permettaient de débrouiller aisément tout ce qui lui avait paru d'abord un insondable chaos.
La bibliothèque lui fournissait des livres spéciaux sur les machines, et sur ces étonnantes transformations des forces qu'il voyait tout le jour fonctionner sous ses yeux. Comprenant les avantages de cette étude pratique, il ne tarda pas à se réjouir même de ce labeur ingrat, qu'on lui imposait sans doute comme un noviciat nécessaire avant de l'admettre à quelque emploi plus relevé.
Un jour de la semaine, pourtant, il éprouva une assez vive mortification d'amour-propre.
Comme, dans l'après-midi, il sortait avec Michaut de l'entrepôt des houilles, bâti près de la berge, il aperçut tout à coup sur la route mademoiselle Blaisot, dans son petit panier-chaise, attelé de deux jolis poneys d'Irlande, qu'elle conduisait elle-même. Un enfant était assis près d'elle. En blouse comme un ouvrier, noir de charbon, Daniel allait faire une manœuvre habile pour se dissimuler derrière tine baraque, quand Madeleine s'arrêta devant Michaut, qui avait mis sa casquette à la main :
— Bonjour, monsieur de Fierchamp ! criat-elle. Ne vous cachez pas, je vous ai vu !
Pris et interpellé, Daniel fut contraint de s'approcher.
— Pardonnez-moi, Mademoiselle, dit-il confus, je n'osais me présenter à vous si peu présentable.
— Vous avez l'air de deux diables, reprit-elle en riant, tout en pesant avec un joli geste sur ses guides pour retenir ses poneys qui voulaient repartir. Comment va ta tante, Michaut?
— Merci, Mademoiselle, elle est allée aujourd'hui à Baumet voir ma sœur, qui est accouchée hier d'un garçon.
— Bon ! déjà ?. . Cette bonne Joséphine !
— Ça s'est très bien passé, ajouta Michaut tranquillement, pendant que Daniel, embarrassé, le poussait du coude:
— Et le médecin, dit-il qu'elle pourra nourrir? demanda mademoiselle Blaisot.
— Ah ! ça, je ne sais pas, mademoiselle...
— Naturellement! reprit-elle en riant... Eh bien ! tu vas lui écrire tout de suite, que, en tout cas, j'ai deux très bonnes nourrices toutes neuves à la crèche, et que j'irpi la voir demain...
— Bien, Mademoiselle ! ' • •
— Et puis, ce n'est pas tout. Eq rentrant à l'usine, monte dire au père Garnier que ta \iens de me rencontrer avec son petit, que je conduis au docteur, et qu'il ne s'inquiète plus...
— Adieu, monsieur de Fierehamp !
Et, là-dessus, lâchant ses guides avec un petit claquement de langue qui fit démarrer les poneys à fond de train, elle repartit.
— Pourquoi donc m'avez^vous poussé le coude? demanda bien vite Michaut.
— Malheureux ! vous vous mettes à lui parler de l'accouchement de votre sœur..,
— Hé bien ?
— Maisne comprenezr-YOuspas?.. A une jeune fille?..
Michaut se livra à un fort éclat de rire :
— Ah ! elle estbonne, cette farce-là!., repritil enfin. Mademoiselle Blaisot?.. Eh bien ! et les sceurs de charité?.. Mademoiselle Blaisot 1 Mademoiselle Blaisot ! répétait-il comme si renonciation d'un tel nom répondait à tout. Eh bien 1 et notre hôpital,où elle vient nous voir,et nous soigner tous ?.. Et les ménages où elle va s'installer,
gardant souvent la femme et le nourrisson pendant que le mari est à l'usine?.. Mademoiselle Blaisot ! Ah bien ! ce serait dr61e de ne pas oser lui parler maternité!
A l'accent qui accompagnait ces paroles, Daniel comprit que c'était lui qui s'était fourvoyé dan s une appréciation vulgaire du caractère de Madeleine, et que le sentiment de vénération de Michaut la plaçait autrement haut que la ridicule pruderie des conventions mondaines...
Bien qu'il en fût resté un peu penaud, cette rencontre avait eu du moins pour effet d'affermir sa raison contre des pensées extravagantes dont il s'était déjà lui-même raillé. Devant cet élégant attelage, sous sa blouse de travail, il avait pris la mesure de son humilité. En fallait-il davantage pour rabattre tout rêve insensé qui troublerait son repos ? . . . Par le concert de louanges qu'il entendait chaque fois que le soir, au cercle, on prononçait le nom de Mademoiselle Madeleine, quoi de plus naturel, d'ailleurs, que de se laisser prendre à celte admiration ambiante que respirait tont Blai30t-bourg?.4,
Lorsque, trois jours après, il la revit au château, il comprit de reste qu'elle avait tout à fait oublié ce futile incident d'une rencontre avec lui.
Au bout de quelques semaines, ses visites du dimanche définitivement réglées, Daniel se livra de tout cœur à l'encourageant accueil de la douairière, de M. Jean-Jacques et de Cabagnou. Quelques séances de musique avec mademoiselle Blaisot établirent même entre eux une sorte d'intimité moins contenue, qui lui était l'occasion de pénétrer ce caractère si étrange, et d'une élévation si haute, qu'il se sentit à l'abri de toute crainte de déraison.
Un certain dimanche pourtant, une vive déception gâta pour lui son jour de fête attendu. Les Saugée-Descombes déjeunaient au château. Au premier mot des nobles personnages, il s'aperçut que son entrée à l'usine avait amené à son égard un changement très significatif de leurs façons ; et il se trouva cette fois si relégué à son très humble plan, dans le silence que la discrétion lui imposait, qu'il eut tout le loisir des plus saines réflexions sur sa condition modeste d'em-
ployé à dix-huit cents francs, comparée à l'éclat du jeune comte Fulgence, qui trônait, à sa place, auprès de mademoiselle Blaisot, en la traitant,du reste, avec la familiarité d'une amitié d'enfance.
Il faut le dire, malgré les immortels principes, pour les natures les mieux trempées, la pauvreté est un misérable dissolvant qui altère la confiance des plus éprouvés, et cette conscience de soi-même qui est l'arme des forts. Certes, Daniel, au régiment, avait pu sonder la nullité de ce dameret oisif, infiniment plus brillant d'allures dans les salons qu'à la caserne ou dans le rang ; mais, pourtant, en dépit de lui-même, il ressentait ce sentiment amer de l'impuissance résultant pour lui d'une simple pénurie d'argent. Ne portant plus l'uniforme et réduit à ses habits civils un peu râpés qui dataient de quatre ans, il se sentait gêné, ridicule presque, auprès de ce parfait miroir des modes, à l'aise dans son élégance accomplie.
Après le déjeuner, M. Bordeau, le maire de Blaisot-bourg, survenant avec sa femme et ses filles, Daniel profita de celte visite pour se dis-
il4 MADEMOISELLE BLAISOT
simuler à l'écart discrètement. Cependant, une promenade en bateau ayant été décidée, il lui fallut bien suivre la compagnie. 11 faisait un de ces beaux jours de la fin de mai, qui sont déjà presque l'été . Tout naturellement le comte Fulgence et Daniel durent prendre les avirons ; le train de gaité de l'élément jeune se donna libre carrière, s'interpellant d'une barque à l'autre sans adresser la parole à l'infime employé. Pourtant, dès le départ, il y eut une sorte de joute entre les deux rameurs; une yole assez légère donnant l'avantage au comte, plein de feu, les fiUes du maire applaudirent leur élégant champion.
— Allons, sergent, allons! cria en raillant le dandy.
Mais, au bout de dix minutes, le fonds d'ardeur du comte étant épuisé, les chances changèrent d'aspect ; grâce à l'habitude de la fatigue, et au sain entraînement de ses muscles solides, le sergent avançait sans ralentir son impulsion réglée, et dépassait bientôt son vainqueur essoufflé.
— Hé ! l'ami, prener garde ! lui dit la comtesse, vous allez nous faire chavirer.
Ce mot de familiarité, qui semblait le faire déchoir au rang d'un domestique, cingla si cruellement Daniel qu'il devint pourpre de colère de ne pouvoir rien répondre, sinon demander raison au fils de l'offense de sa mère . Il y songeait déjà, pour le retour, quand au même instant, dans la barque voisine, il entendit la voix de Madeleine s'adressant au comte Saugée.
— Hé ! l'ami ! prenez garde ! dit-elle sur la même inflexion, vous vous laissez battre !
Cette répétition des mêmes mots, tournés en une sorte de jeu qui assimilait les deux rameurs, coinme s'ils eussent tous deux été des bateliers à gages, sauva le pauvre Daniel. Il eut un tel étonnement de cette généreuse rescousse qu'il ressentit un battement de cœur, et se consola tout à coup de l'isolement voulu où semblaient ie laisser les « demoiselles du maire ».
On rentra au château, Daniel y rejoignît le commandant, Cabagnou et Landon , heureux d'être allégé de sa corvée près des dames, si ce
116 MA9BVOISK1.I.K BLAISOT
B'ert looqœ themn dm itatr arma, et le maitiie dTiâtd wnnnnt:
— Mm dher Daniel, dit madanie Media, ofeex le bp», jcfou» prie,à madf moiw lie ZéBe Boidem.
Danid comprit que la dooairiôe, qui pendant la prooMoade n'afait pas eu ses yeux dans m podie, Toulait Cure pajer & la d^daignfiwe peraonae ses hanlainps ftoidean enros loi. De son pins ffadeoM. woanrt, û sTafança, arroodisaBt son geste, et lem^ son ofiee de Fair le plos Calant.
D n'est poînt «feani^ense journée qui ne s'adièfe. Yers dix lieorcs, sa voitiire afaneée, fct cMBtfsse prenant eongt, IL le maire et sa ùmiOe se crurent foicés cTiniitcr cette retraite. Dnicl, Tovant rester son parrain, demeora poor raitendre, tari ^êtie ea&n. détirré des âdbeox fû loi araient gâté son dimaniAe, et cTcalendn snrtoot les boolades dn dodeor snr les diven ineidents dn joor, reiefés par son «prit mordbnt. Cette beore de llntiniilé Tcnne, on pot «■■neneernne fournée de wliist, à la grande joede la douairière.
MÀDSHOISELLS BLAISOT ilT
La soirée était douce, l'air impr^né du parfum des derniers lilas. Toutes portes ouvertes, à un moment, Madeleine étant sous la vérandah éclairée par la lumière adoucie des lampes du salon, Daniel alla la rejoindre timidement. C'était la première occasion de la journée qui lui était offerte de rapprocher. La voyant soi^eiise, fl n'osait pourtant lui parler, lorsque l'apercevant près d'elle :
— Monsieur de Flerchamp, lui dit-elle tout à coup de son ton calme, pourquoi donc n'avexvous pas pour vous toute l'estime que vous vous devex?
Daniel demeura surpris de cette brusque question.
— Mon Dieu, Mademoiselle, balbutia-t-il »vec embarras, je ne saurais trop que répondre à cette parole de vous .si bienveillante...
— N'éludei pas! ajouta-t-elle. J';ii remarqué en vous, tout le jour, une sorte de défiance et de gène que je ne vous avais pas encore vue. Expliquei-moi franchement pourquoi.
— Je >-ous avoue. Mademoiselle, reprit-il de
118 MADEMOISELLE iXAISOT
plus en plus déconcerié par cette interrogation précise, que j'ai cru devoir en effet me renfermer dans une réserve... qui n'est que la respectueuse discrétion que m'imposait la présence des hôtes que vous receviez. . . et pour lesquels je ne suis qu'un bien chétif personnage.
— Et pourquoi ? poursuivit-elle. . . Par quoi êtesvous ce chétif personnage ?.. Dites-m'en la raison.
— La raisoni : ma pauvreté, Mademoiselle ! . . dit enfin hardiment Daniel à bout de détours.
— Oh ! que voilà une belle réponse ! s'écria Madeleine .
— Ou mieux encore peut-être, Mademoiselle, la conscience de ma condition modeste, auK yeux de madame la comtesse et de mesdemoiselles Bordeau, qui savent que je ne suis qu'un simple ouvrier de l'usine..*
— Ah oui! ajouta-t-elle avec un grand sérieux. Et elles vous ont sans doute aperçu, comme moi, tout noir de charbon !..
Comme elle disait ces mots, Daniel rencontra son grand regard limpide, et il comprit si bien
le ridicule de ses apologies, qu'il demeura confus d'y avoir recours.
— J'ai mérité que vous vous moquiez de moi, Mademoiselle, dit-il avec franchise.
— Vous croyez?., reprit-elle de ce sourire de sphinx dont il se sentait si troublé.
— Et ma seule ressource, poursuivit-il gaiement, c'est de vous remercier de la leçon.
Elle allait répliquer, lorsque au même instant survint Cabagnou, apportant une résille.
— Tu vas m'attraper un rhume, toi, Madeion, •dit-il de son ton grondeur. Viens que je t'emmitoufle .
— Emmitouflons ! repondit-elle en tendant le cou docilement, et laissant le docteur lui noner «a fanchon à son gré.
11 y avait tant d'abandon à ce véritable mouvement d'enfant, accompagné d'une moue résultant de l'attitude droite de la tête, que Daniel demeura tout surpris du contraste charmant de cette grâce soumise, succédant tout à coup à tant de haute raison.
Daniel revint cette fois singulièrement troublé. Les incidents de cette journée, l'un après l'autre, lui revenaient à l'esprit. Tout honteux, il se revoyait pliant sans ressort sous les dédains, s'abandonnant à son découragement. Furieux contre lui, il croyait entendre encore la voix de Madeleine redressant une stupide injure ; puis, il en arrivait à cet entretien sous la vérandah. Il se rappelait chacun des mots de ce court colloque, les inflexions ironiques et brèves, ces grands yeux noirs fiévreux dans son teint pâle. C'était décidément une étrange fille que cette bossue, vingt fois millionnaire peut-être, prê-
MADEMOISELLE BLAISOT lil
chant l'orgueil de la pauvreté, et lui reprochant d'être humble devant la richesse oisive ou le faux prestige du rang. Bien qu'il fût au fond assez mortifié d'avoir mérité cette franche leçon, il ne pouvait pourtant se défendre d'une sorte de joie, à ia pensée qu'il y avait du moins là une marque d'intérêt pour lui, qui fondait un peu cette barrière de glace que, depuis le premier jour, il croyait sentir entre eux.
Quoi qu'il en fût, réconforté par l'idée qu'il n'avait pas le temps de s'attarder à des rêves, avec un redoublement d'ardeur il se replongea dans ses études, attendant chaque dimanche dans une impatience anxieuse ; il vécut tout un mois, sans que rien modifiât sa situation au château. Toujours bien accueilli, il s'éprenait de plus en plus d'admiration pour M. Jean- Jacques, pour Cabagnou, pour la douairière, qui le traitait avec son original sans-gêne. Mais un événement inattendu vint tout à coup le frapper et réveiller encore ses inquiétudes d'avenir. Comme il était en plein dans ces études acharnées de mécanique, dont il espérait un si
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grand fruit, un matin, à l'usioe, il apprit tout à coup qu'il quittait M. Bonnard pour entrer au bureau de comptabilité. Cette situation était certes au - dessus de celle de pointeur aux ateliers ; mais elle le parquait dans ce roulement administratif de commis, où ses connaissances techniques allaient se trouTœr superflues. Remplir des imprimés, les inscrire sur un registre, ou faire des balances d'addition... comment se distinguer, sortir des rangs par quelque coup d'éclat?.. Il arriva mcme, deux autres semaines écoulées, que, à peine au courant de son nouvel emploi, il se vit encore déplacé. Il s'aperçut alors, avec terreur, que son apparence d'avancement ne consistait qu'à changer de bureaux, comme si l'on n'eût su à quelle branche le fixer. Plus que jamais perdu dans cette immense administration si admirablement réglée, passant d'un service à l'autre sans que son entrée ou sa sortie y pût paraître seulement remarquée, il comprenait si bien son inutilité qu'il eût été lui-même fort en peine de se choisir un poste qui déjà ne fût pas occupé. Des années de tra-
vail, dùt-il y épuiser ses nuits, n'effrayaient certes point son courage ; mais à quoi se prendre, à quoi s'adonner, dans ce dédale de questions industrielles qui toutes exigeaient des facultés de premier ordre?.. Comment surtout justifier la présomption d'être rattaché à ce groupe des savants de Tusine?. . Il était de force à faire une épure de mécanique ou à servir de préparateur dans quelque laboratoire de métallurgie; mais, là, comme dans les bureaux, des dessinateurs et des chimistes spéciaux, lui barraient encore la route. Pouvait-il demander qu'on lui payât ce supplément d'iastruction qui lui manquait, ou cet apprentissage qui devait être nécessairement fort long?.. Ponctuel dans les fonctions changeantes qui lui étaient dévolues, rongeant toujours son frein, semblant toujours être à l'essai, après avoir ambitionné les plus hautes tâches, il arriva que, au bout d'un nouveau mois, ayant pour ainsi dire traversé toute la partie contentieuse, que du moins il commençait i connaître, un dernier coup vint le frapper. Un jour, son chef l'informa qu'il avait reçu
12i MADEMOISELLE BLAISOT
l'ordre de l'envoyer à la correspondance. Daniel eut un moment d'espoir, pensant qu'on allait l'employer enfin à un travail plus important... Son illusion fut de courte durée. On le mit à la copie des lettres, parmi cinq ou six pauvres diables au milieu desquels il prit rang. Cette fois le découragement l'accabla. C'était redescendre au rang des expéditionnaires. Il se vit perdu, sans retour, jugé, classé, dans cette région infime des plumitifs, où il n'avait, pour se faire remarquer, que son orthographe, ou son écriture, qui ne valait pas celle de ses collègues, rompus à celte besogne ingrate.
Déjà deux mois s'étaient passés, dans ce contraste de l'intérêt qu'on semblait affecter de lui témoigner au château, et de l'oubli profond dans lequel il se voyait à l'usine. Il écrivait à sa mère des lettres désolées, lui racontant tout, n'osant plus la faire venir pour partager cette existence précaire. Par instants, il lui venait de grandes résolutions de réclamer, auprès de M. Jean-Jacques, contre ce qu'il croyait un mauvais vouloir de ses chefs de bureaux, qui se
le renvoyaient de l'un à rautre,presque aussitôt qu'il allait être au courant des choses... Puis il songeait à se confier à mademoiselle Blaisot. N'avail-elle pas dit qu'elle serait son alliée?.. Mais il n'osait pas. . . Sur quoi fonder cette ambition présomptueuse d'une position supérieure? Qu'allait-il arriver, si devant une démarche audacieuse on lui signifiait son incapacité?. . Était-il certain de retrouver d'emblée même l'équivalent de cette place, qu'il ne devait qu'à l'influence de son parrain, et qui du moins assurait sa vie ?
Il en était là de ses perplexités, lorsque, en arrivant un matin à l'usine, il fut averti d'avoir à se rendre à la direction. Cinq minutes après, tout oppressé par cette nouvelle, et se demandant s'il n'allait point recevoir son congé, il se présentait à ce fameux cabinet dont il n'avait même jamais vu le seuil. Comme il y entrait, M. Blaisot, assis à son immense bureau chargé de plans, achevait un entretien avec deux des contremaîtres. Au bout d'un quart d'heure d'attente cruelle, enfin demeuré seul avec le directeur :
— Daniel, dit M. Jean-Jacques, j'ai besoin de vous pour ce soir . Il s'agirait de remplacer Landon, qui est malade, au cours de mathématiques qu'il fait aux ouvriers. Prenez votre temps jusque-là, et voyez-le pour préparer la leçon.
— Bien, Monsieur, répondit Daniel émerveillé de se voir désigné pour suppléant.
— Et, en outre, nous avons à causer. Depuis trois mois que vous êtes à Blaisot-bourg, vous avez très vaillamment supporté une épreuve que je croyais nécessaire, et qui devait m'apprendre quel fond je pouvais faire sur votre caractère et sur votre zèle. C'est pourquoi, ignorant moimême ce que vous donneriez, je réservais l'av^ nîr. Il fallait d'ailleurs vous mettre au urant de tous les services dans leurs moindres détails et que rien dans l'usine ne vous fût étranger pour le travail que j'attends de vous. A cette heure, votre apprentissage est fini, et, à partir de demain, vous entrez au bureau de la direction, où vous étudierez les affaires générales de plus près. Encore là, vous allez passer rapidement par tous les degrés, et je vous recommande d'y
apporter toute votre intelligence et tous vos soins. J'en suis venu à avoir besoin d'un secrétaire articulier, et il faut que dans un mois vous soyez en mesure de remplir cette fonction.
Daniel était si loin de s'attendre à un pareil résultat, qu'il se crut un moment le jouet de quelque hallucination.
— Ah!., quant aux appointements de votre situation nouvelle, reprit M. Jean- Jacques, ils sont dès aujourd'hui portés à trois mille francs. Plus tard, nous réglerons définitivement les choses.
Les coups du sort sont toujours imprévus, et celui qui tombait sur Daniel le laissa tout d'abord abasourdi. Il s'y fit cependant, tant les fortunes inespérées sont faciles à porter. Après les agitations, les doutes qui l'avaient assailli, il se demandait s'il n'allait pas se réveiller d'un si beau songe; mais bientôt pris par l'intérêt de son nouvel emploi, des hauteurs de ce bureau de direction qui embrassait tout un monde d'affaires, et d'où partait le mouvement de cette immense machine, il reconnut si vite l'utilité des épreuves qu'il avait dû subir pour en voir fonctionner tous les rouages, qu'il eût presque
béni ses jours de détresse . Désormais certain de son avenir, sa première joie fut d'apprendre ce grand événement à sa mère. Cette fois, tous leurs vœux étaient comblés; il l'attendait, la pressait d'accourir. Deux jours plus tard, elle lui annonçait son départ prochain.
Pourtant, au milieu de sa joie, un souci le mordit au cœur, en songeant à sa situation, et surtout à celle de sa mère, à l'égard des Blaisot... Il s'en ouvrit à son parrain.
— Pourquoi t'inquiéter de cela?., répondit le commandant. Il y a beau jour que j'ai tout dit î
— Comment ! Madame Merlin sait ?. .
— Elle sait, comme Jean-Jacques et Cabagnou, que ta mère et toi vous méritez leur estime... Et je te prie de croire que ma caution y a suffi... La seule chose que je ne me suis pas cru le droit de leur confier, c'est le nom de ton père, car c'est là un secret qui n'appartient qu'à toi !
Allégé par les paroles du commandant, Daniel se rassura du moins sur une position pénible et délicate, dont il avait jusqu'alors redouté les effets^
Le dimanche venu, coname il arrivait au château, madame Merlia et mademoiselle Blaisot étaient seules au salon.
— Salut à monsieur le secrétaire ! lui dit la. douairière .
Mademoiselle Blaisot, assise près de la fenêtre, lisant sa correspondance du matin, se joignit au compliment.
— 11 faut que je vous complimente aussi, monsieur de Fierchamp, ajouta-t-elle de son ton affable et sérieux.
Devant ces félicitations cordiales, Daniel eut un moment d'émotion si douce qu'il ne sut presque que répondre.
— Eh bien ! reprit la grand'mère, voilà qu'il reste coi, comme s'il descendait de la lune !
— Ah 1 Madame, répondit Daniel, mon bonheur est si grand, que je ne trouve pas de mots pour vous en exprimer ma gratitude.
— En ce cas, ne cherchez pas. Les paroles, ce n'est que du vent !.. Mais ce n'est pas tout ça !.. ajouta la douairière en le regardant par-dessus ses lunettes, il s'agit maintenant de nous occuper
MADEMOISELLE BLAISOT i31
de votre mère. Béraud m'a appris qu'elle sera ici dans la semaine. — Où allez-vous la caser?
A ce téœoigDage d'intérêt, si franchement et si généreusement formulé, Daniel, conscient à cette heure que madame Merlin savait tout, se sentit si profondément touché au fond du cœur, qu'il eut encore besoin d'un effort pour répondre.
— Je venais justement, • Madame, balbutia-til, vous consulter sur ce grand point. . .
— Pardi l le château est assez grand pour qu'elle y demeure quelques jours. Mais puisque vous allez être un personnage chez nous, et qu'il faut que nous vous logions près de Jean-Jacques, autant décider l'affaire tout de suite... Vous ferez à votre mère la surprise de votre installation.
— Mon Dieu 1 JMadame, que vous êtes bonne l dit Daniel avec effusion.
— Très bien 1 c'est convenu ! Je suis positivement une perle ; mais ne nous embrouillons pas. Donc, il y a le pavillon du bord de l'eau, qui servait au prédécesseur de Landon... Nous avons le temps d'aller voir s'il est en ordre, avant déjeuner... Prends ton ombrelle, Madeleine.
Là-dessus, sans désemparer, la grand'mère déposa son tricot et partit de son pas alerte. Daniel et Madeleine suivirent. Par l'allée des marronniers, on eut bientôt gagné la rive et, cinq minutes après, on arrivait à une assez jolie maison à l'italienne, en retraite sur un petit jardin.
— Hé ! Martine! cria madame Merlin en entrant tout droit.
Une forte servante, à mine réjouie, parut aussitôt. On commença la visite par le rez-de-chaussée, composé d'un très beau salon, d'une autre grande pièce arrangée en cabinet de travail et d'une salle à manger; le tout tendu d'une perse cretonne uniforme de l'effet le plus gai . L'ameublement, d'un goût simple mais confortable, était à l'avenant. Au premier, les chambres étaient aménagées à souhait. On redescendit, Martine ayant levé les stores.
— Voilà la chose ! dit madame Merlin assise au milieu du salon et s'éventant. Tout me paraît en bon état. Pas besoin de tapissier, ni de peintre... Ça vous va-t-il?
Daniel s'extasiait.
— Mais c'est un vrai paradis pour ma mère s'écria-t-il.
— Alors, si la maison vous parait si belle, prenez-la dès demain. . . Bigre ! reprit-elle en se levant, j'entends la cloche du déjeuner, sauvonsnous, ou gare aux cris de Cabagnou !
— C'est le premier coup, dit Madeleine.
Si l'on eût dit à Daniel que le roi était son cousin, il ne l'eût certes pas cru, tant sa fortune dépassait ses espérances. Le lendemain, il s'installait dans sa nouvelle demeure. Les choses réglées par madame Merlin, Martine restait au pavillon, toute prête au service du ménage. Trois jours plus tard, une dépêche lui annonçait sa mère.
A quatre heures, Daniel était à la gare avec la carriole du conamandant... Dix minutes après, le train arrivant, à une des portières il aperçut une tête, un visage souriant. 11 se précipita et ouvrit.
— C'est toi ! c'est toi ! s'ècria-t-il en embrassant la voyageuse,
— Oui, répondit-elle. Et libre! tout à nous I
131 MADE;iiCOIS£LLE RLAISOT
Gervais, qui savait que Daniel venait au-devant de sa mère, resta tout ébahi en la voyant paraître. Grande, avec des façons élégante» cl posées, Christine de Fierchamp, encore fort joHe, avait absolument l'air d'être la sœur aînée de son fils, tant ils se ressemblaient tous deux, cl, bien qu'elle eût quarante-deux ans sonnés, ca lui en eût à peine donné trente-cinq. Une sorte de gravité douce, qui contrastait avec nn son de voix jeune et nettement timbré, dénonçait seule une autorité maternelle^ que la forme des attentions et des soins de Daniel savait encore rehausser, par un respect charmant qui ressemblait presque à de la galanterie.
En dnq minutes, le bagage fut enlevé, et ils étaient en route, se regardant, riant, pleurant, tout en se pressant de questions tous les deux à la fois, et gardant dans leur cœur tout ce que la présence de Gervais sur son siège les empêdiait de se dire. Puis, elle reconnaissait le pays, qu'elle n'avait plus revu depuis son enfance . . . A la porte de La Pétaudière, le commandant attendait sur la route ; il fallut s'arrêter.
A cinq heures, ils arrivaient enfin à Blaisoi-
— Tu m'installes sans doute à l'hôtel p<Mir quelques jours, lui dit-elle.
— Non, je t'ai préparé un logis quelconque, répcMidit Daniel indifféremment, et tout joyeux il l'idée de sa surprise; tu vas voira cela te plaît
Ils avaient atteint la rive du Doubs, et la carriole roulait sous l'ombre des marronniers ; elle s'extasiait à la vue de ces coteaux dont la ligne onduleuse s'étendait au loin.
— Justement, tu auras tout ce paysage sous tes foiêtres-.. dit-il gaîment
— Avec la vue de la mière?
— Awc la vue de la rivière.
Dix minutes après, la voiture s'arrêtait devant la grille du jardin. Martine accourut. Daniel lit descendre sa mère, et, sans lui laisser le iemps d'oae réflexion, l'eatraîna dans la maison.
— Te voilà chez loi 1 dit-il, lorsqu'ils furent au salon, qu'il avait tout fleuri potar cette fête.
— Quoi! s'écria-lr-^lle, c'est dans cette jolie maison que je vais habii<^ ?
— C'est du moins la demeure assignée au secrétaire de M. Blaisot... et comme ce secrétaire est ton fils...
Là-dessus, pendant que Gervais et Martine s'occupaient du bagage, dans un élan de joie inexprimable, ils se prirent par la main pour visiter leur pavillon du haut en bas, entrant partout, furetant. . .
— Nous sommes chez nous ! Nous sommes chez nous ! disait Daniel, et elle après 'i.
A ce mot si simple, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre... Ce mot chez nous contenait, pour tous deux, l'allégement de vingt années de dépendance, dar une condition presque servile, courageusement acceptée... Il fallait bien payer les mois de collège!.. Ce pauvre rêve, que Daniel couvait depuis si longtemps, il était accompli ! Sa mère, affranchie de tout joug, allait vivre enfin sans avoir à subir d'autre volonté que la sienne, sortir, rentrera sa guise... En cet instant de triomphe, qui était pour elle comme l'évasion d'une captive, Daniel se rappelait tout à coup son enfance, les jours de congé
qu'on lai permettait de passer à cet hôtel Roucroix, où il gardait les tristes timidités de l'enfant pauvre. Il se revoyait, couché le matin dans le lit de sa mère, une femme de chambre entrant avec ce mot : « Madame la comtesse est levée. » Et il demeurait seul, passant de longues journées à regarder des images, attendant qu'elle pût s'échapper un instant de sa chaîne pour accourir lui donner un baiser en disant : « Sois bien sage ! » Quels temps de misère ils oubhaient, dans l'éblouissement de cette heure présente où ils n'allaient plus se quitter ! Quel bonheur et quelle fierté dans ce cri de joie : « Nous sommes chez nous ! »
L'installation fut bientôt faite, et, le désordre du voyage réparé, Christine de Fierchamp rejoignit Daniel au salon.
— Dieu! qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue! dit-il plaisamment.
Martine ser\'it le dîner dans la johe salle à manger donnant sur la rivière. Les rosiers, les clématites et les liserons qui encadraient les fenêtres y répandaient leurs senteurs.
— Eh bien ! mère, tu les vois, tes montagnes, s'écria Daniel en riant.
— C'est un véritable enchantement! réponditell£.
Ils causèrent alors des Blaisot, de la visite qu'ils allaient faire le soir même au château; par les ktties de Daniel, elle en connaissait tous les hôtes . . . L'heure venue, ils s'apprêtèrent ; pourtant, au moment de partir, malgré sa bravoure, elle ne put dissimuler une émotion qpie Daniel devina.
— Allons, mère craintive, dit-il tendrement, à quoi penses-tu encore?
— Mon Dieu ! soupira-t-elle, en s'efforçant de sourire, pourvu que les moustaches de madame Merlin ne me fassent pas trop peur ! . . .
Madame Merlin était au salon avec Madeleine; le docteur et ÛL Jean-Jacques lisaient les journaux quand on annonça : « 3Iadame de Fierchamp et BOû fils! » La douairière, à leur entrée, ne i>iit retenir un geste d'élonnement.
— Ah ! qu'est-ce que je vois-là ? . . dit-elle. Qu'est-ce que c'est qu'une mère pareille.
pour ce grand garçon de vingt-quatre aos?,. Puis, s'étant Jevée pour aller au-devant de Christine, un peu décontenancée ;
— Que ça ne vous empêche pas, ma dière dame, de m'embrasser tout de même, ajouta-telle, car ce vieux diable de Béraud a déjà fait de moi votre amie-
— Ah ! Madame ! dit Qiristine de Fierchamp, tout émue d'un pareil accueil.
L'attitude et les façons de la mère de Daniel n'avaient pas moins surpris M. Blaisot et le docteur.
— Oh ! mon cher, Béraud ne nous avait pas trompés... C'est une femme, dit Cabagnou à demi-voix,
— Mais regarde donc, Jean-Jacques, et toi aussi Madeleine, reprit la grand'mère, s'ils ne sont pas tous les deux ridicules !.. C'est pour le coup que ma beauté va èU:e éclipsée!.. Bon, voilà qu'elle pleure! et puis qu'elle rit !.. Quelle enfant!
De fait, à cette brusquerie de cœur de l'originale douairière tombant sur leur abandon,
Daniel et sa mère avaient les yeux humides.
— Bah! un brin de larmes, c'est bon signe!., et ça soulage, reprit madame Merlin.
La gentille déférence de mademoiselle Blaisot, et quelques paroles courtoises de M. Jean-Jacques achevèrent de rassurer Christine.
— Maintenant que la connaissance est faite, poursuivit la douairière, asseyez-vous là... Nous allons jacasser entre femmes. Donc, toi, Madeleine, et vous, Daniel, allez- vous-en lire les journaux avec Jean-Jacques, vous nous gêneriez !
Ce Ion et ces prévenances sauvant tout embarras, madame de Fierchamp eut bientôt confirmé la conquête de l'excellente Zoé, gagnée par le charme. Elles eurent bien vite abordé l'importante affaire d'une installation à Blaisotbourg. Avec une discrétion aimable, la bonne dame donna quelques conseils de forte ménagère qui mirent la mère de Daniel si bien à son aise, qu'au bout d'une demi-heure de têteà-tête, elle osa aborder, devant tant de preuves d'intérêt, un sujet délicat.
— J'aurais honte et peine à la fois de rester oisive, dit-elle, ce qui va me causer de grandes querelles avec Daniel. Il met tout son orgueil à m'élever à son tour, comme il dit ; mais j'espère en votre bonté, Madame, pour lui faire entendre raison. Avec votre aide et votre patronage, je pourrais donner des leçons à la ville.
— Ah! chère enfant, vous n'y pensez pas!., interrompit le grand'mère en souriant, des leçons dans ce trou!.. Vous ne sa' pas du tout de quoi vous parlez là... Seulement, je trouve fort naturel que vous désiriez vous occuper... C'est à voir... Mais laissez-moi combiner cela. Vous arrivez à peine ; dans une huitaine de jours, nous en reparlerons.
l^Iademoiselle Blaisot s'étant rapprochée, et la causerie devenue générale, il fut, à un moment, queslion de musique et des fameux quatuor... Sur une prière de Cabagnou, enf ousiaste de Beethoven, madame de Fierchamp se mit au piano et joua l'andante du septuor. Ce fut un dernier triomphe.
— Ah ! Madame, s'écria Madeleine, si vous étiez
assez bonne pour me prêter un peu ce style! Lorsque, leur visite faite, Daniel et sa mère vinrent chez eux, ils rapportaient si bien cette sensation de n'être plus seuls au monde, que, leurs imaginations montées, il leur semblait naître à un bonheur imprévu et nouveau qu'ils n'avaient jamais soupçonné, et les projets d'avenir allaient leur train pendant qu'ils suivaient la berge, par ce soir d'été splendide.
Comme ils rentraient pourtant, Daniel surprit encore sur le visage de sa mère un certain nuage de mélancolie qu'il connaissait trop bien. C'était l'ombre de ce douloureux mystère qu'elle n'avait Jamais osé aborder. Il la prit par la main, et, la faisant asseoir sur un divan :
— Allons, mère, dit-il, viens là. Car je devine ta pensée ici, comme j'ai vu ta timidité et ta crainte là-bas, au château-
— Mais non, tu te trompes, répondit-elle en essayant un sourire, je suis peut-être trop heureuse, voilà tout.
— Oui, reprit-il en se mettant à genoux devant elle comme un enfant, mais je veux, moi,
MADEUOISELLE BLAISOT 143
que ce bonheur ne soit plus troublé . — Maman, je sais tout!.. J'ai causé avec mon parrain.
— Quoi!., dit la mère, tu sais?..
— Je sais que tu es la plus digne^ la plus adorée et la plus vénérée des mères, que je suis fier d'être ton fils, et que je ne veux pas d'autre famille que toi!
— Mon Dieu ! reprit-^e brisée d'émotion, Daniel, tu sais, . . tu sais le nom de ton père ?..
— Je sais le nom d'un homme que je ne veux jamais rencontrer ni connaître.
— Mon Dieu! répéta-t-eiie, mon enfant, mon Daniel l
— Oui, ton enfant, et qui est aussi un honmie ! . . Maintenant, mère, relève la tête et regarde-moi en face. Je te bënis, je t'admire, je t'aime!.. Et d'aujourd'hui, tu m'entends, car tu vas m'obéir, à présent, ajouta-t-il avec un inexprimable accent de tendresse; d'aujourd'hui, je te défends de jamais douter de toi, etdeno«s!
— Mais, reprit-elle sicore hésitante, le» Blaisot?.-
— Ils savent par mon parrain que je n'ai pa»
de père, voilà tout. En t'accueillant comme ils l'ont fait, c'est la mère que tu es qu'ils ont honorée.
Si une seule fois cet axiome « que la richesse ne fait pas le bonheur » s'est trouvé vrai, ce fut à coup sûr pour Christine et son fils. Le cœur a des trésors inconnus du scepticisme vulgaire. Lorsque, le lendemain matin, Daniel trouva sa mère déjà levée pour l'embrasser à son départ, il n'en fut point surpris. Ils avaient soif de se voir. Mais ce fut bien autre fête quand il revint au déjeuner, où il trouva le commandant. C'était la première fois qu'il voyait sa mère affranchie, qu'ils possédaient un foyer de famille!.. Quelle fête ! Libre, rassérénée tout à coup par la révélation de ce secret dont elle avait tant souffert, avec sa gravité douce, elle osait enfin être mère sans trembler, réhabilitée, relevée, soutenue par son fils qui savait tout.
Ou s'attabla sous une tonnelle ; le commandant, entre la mère et le fils, faisait sonner sa voix pour cacher un attendrissement intempestif, aux effusions de ce bonheur qui était son
œuvre. Naturellement on reparla des Blaisot, de madame Merlin, de Madeleine.
— Je puis déjà vous annoncer, ma chère Christine, que vous avez enjôlé tout votre monde, dit le commandant, car j'ai passé au château en venant ici... On n'y tarissait pas sur vous.
Le jour même, madame Merlin et mademoiselle Blaisot vinrent rendre sa ^isite à madame de Fierchamp, délicatesse qui achevait si bien de déterminer les marques voulues d'une considération toute particulière de la part de la douairière, que ce fut presque un événement dans Blaisotbourg. Une invitation en règle pour le dimanche au château s'ensuivit.
— Eh bien ! mère, lui dit Daniel, crois-tu enfin au bonheur?
Mais une plus grande joie les attendait... Le dimanche, après le déjeuner, madame Merhn prit à part madame de Fierchamp.
— J'ai un emploi tout trouvé pour vous, lui dit-elle.
Et elle lui expliqua le système de l'association ouvrière de l'usine, fondée par M. Jean-Jacques.
— Vous comprenez, ajouta-t-elle, que l'hôpital de Cabagnou, les visites chez nos malades, les écoles de garçons et de filles, sans compter la société coopérative pour l'alimentation de tout notre monde, c'est un fameux gouvernement pour Madeleine et pour moi, qui nous sommes réservé tout ce train-là... Et nous n'y suffisons pas... Ce serait donc un vrai soulagement pour nous si vous partagiez notre besogne.
Le discours était délicatement accompagné de l'offre de douze cents francs, par an, affectés à l'emploi.
Un mois plus lard, Daniel inaugurait ses fonctions de secrétaire.
Chaque matin, il se rendait au château et travaillait avec M. Jean-Jacques, qui, le plus souvent, n'allait point à l'usine et donnait ses ordres du fond de son cabinet, qu'uif système de téléphones reliait avec tous les chefs de service. Là, s'élaboraient les travaux, les plans, les correspondances et les grandes affaires qui ne passaient point par les bureaux. Tout cela se brassait au jour le jour, dans la matinée, imprimant à l'immense machine son étonnante impulsion. Surchargé d'un énorme travail, mais
au courant de son rôle tout intime et tout confidentiel, et désormais dans la familiarité de M. Jean-Jacques, Daniel comprit les étonnantes facultés de cet homme, si simple et si fcrt sous son apparence enjouée. Décidément londu dans la vie de lamille, à ce véritable loyer d'intelligence, complété par Cabagnou et l'originale madame Merlin, qui ne pouvait plus se passer de sa mère, que lui rcslait-il à envier en œ monde? Le déjeuna" les rassemblait tous; c'était l'heure où se discutait l'emploi de la journée. Souvent la douairière recourait à lui, pour mille soins que rendaient nécessaires ses attributions, et Dieu sait s'il s'en acquittait de tout cœur ! En quinze jours, aidé de Cibagnou, il s'était mis au fait de tous les détails d'administration de l'hôpital, et particulièrement de la crèche, ce qui lui donnait l'occasion de très sérieuses conférences avec mademoiselle Blaisot, ([ui, parfois même, l'emmenait, comme elle cmmonait l'architecte, pour lui donner ses ordres sur la construction commencée d'une annexe i\ la maison d'école, qu'elle dirigeait en fille de tête avec son
étonnante raison, toujours affable, mais sans qu'il la vît jamais oublier cette réserve un peu hautaine dont il souffrait comme d'une défiance.
— Bah! se dit-il un jour avec mélancolie, ne vaut-il pas mieux qu'il en soit ainsi?
Cppendant, forcément admis à l'intimité du château, et bien qu'en voyant Madeleine si active, il eût voulu rejeter les craintes qu'il avait entendu exprimer, au bout de quelques semaines, il lui fallut pourtant constater parfois chez elle un état sin^lier, des indispositions subites pendant lesquelles elle disparaissait un ou deux jours avec une sorte de mystère, sa grand'mère et Cabagnou pénétrant seuls près d'elle. Puis elle reparaissait, un peu pâle, mais sans que rien trahit qu'elle eût le moindre souvenir d'une souffrance.
Discuter sur l'éveil d'une passion et se sonder le cœur pour reconnaître si d'aventure il n'est point blessé, c'est déjà un symptôme grave. Par malheur pour Daniel, délivré des préoccupations troublantes de son avenir, et près de Madeleine chaque jour, les détours mêmes de
«a raison, pour se convaincre qu'il n'éprouvait pour elle qu'un sentiment platonique de reconnaissance, l'agitaient d'autant plus qu'il s'y mêlait la compassion. Malgré sa glorieuse fortune, mademoiselle Blaisot était à ses jeux une âme adorable, déshéritée de ce bonheur d'être aimée que le plus pauvre a encore pour lot dans la vie. Sous l'indifférence railleuse qu'elle affectait pour ce qu'elle appelait plaisamment « son imperfection », il lui semblait parfois saisir, dans ces grands yeux noirs si beaux, l'expression d'une amère et douloureuse résignation, une indéfinissable tristesse maladive qu'elle dissimulait avec soin, prenant pour prétexte quelque fatigue ou quelque migraine, que raillait Cabagnou. A coup sûr, ce n'étaient là que de légers symptômes de mélancolie rêveuse que sa nature énergique et sérieuse savait secouer. Comment croire à quelque peine secrète, en ce cœur si fier et si résolu?..
— Tu es fou ! lui dit un soir sa mère, comme il lui confiait ses inquiètes pensées. Je vois mademoiselle Blaisot plus que toi, et nous cou-
MADEMOISELLE BLAISOT ISl
rons assez toutes les deux tout le jour, pour que je remarque ces fameux papillons bleus qui ne voltigent que dans ton imagination.
Daniel crut d'autant plus s'être trompé, qu'il voyait tout à coup succéder à ces éclairs sombres, des effervescences de vie et d'activité fiévreuse qui le rassuraient. A quoi bon d'ailleurs, dans son humble position de secrétaire, s'exposer à manquer de tact ou de délicatesse, par une sollicitude dont le moindre inconvénient était de paraître importune ?. . Résolu à affermir sa raison, en ses courses avec mademoiselle Blaisot, il en arriva même à affecter une si respectueuse ou une si froide discrétion, que parfois elle l'en raillait elle-même, et que l'on eût presque dit que c'était lui qui fuyait les avances qu'elle lui faisait, avec cette grâce un peu sérieuse dont tous subissaient le charme. Assailli tout à coup par la peur, il tremblait alors à l'idée qu'elle pouvait se méprendre sur ce trouble inexplicable où sa présence le jetait.
Quoi qu'il en fût, une circonstance assez singulière vint pourtant le confirmer dans cette
poignante certitude que mademoiselle Blaisot portait en elle un chagrin ignoré do tous.
Un matin, il l'avait accompagnée à la crèche pour y recevoir ses indications sur un travail qu'il s'était chargé d'ordonner. La crèche, un très grand cottage à l'anglaise, net, propre, aménagé sur les plans de Cabagnou, était un lieu do prédilection pour Madeleine. Bâti aux confins d'un petit bois qui dominait la route, une belle terrasse, ombragée de platanes et donnant sur la rivière, servaitauxébatset auxjeux d'une trentaine d'enfants. Presque tous orphelins, il fallaitles voir autourde Mademoiselle Blaisot, \e?> embrassant avec ses jolis airs de jeune mère ; les mines rougeaudes et saines, les yeux éveillés, ils accouraient avec des cris de joie, les plus petits se pendant à ses jupes ; une fois là, elle ne s'appartenait plus.
Venu pour surveiller des ouvriers employés à l'mstallation d'une piscine dérivée d'une source d'eaux vives, et ayant achevé sa visite, Daniel regagnait la terrasse, où elle s'était assise à l'écart, jouant avec deux de ses babies, lorsque, s' étant rapproché d'elle sans qu'elle l'aperçût, il
la retrouva le visage baigné de larmes qui roulaient sur ses joues. Surprise brusquement, elle eut presque un mouvement d'irritation.
— Quoi! qu'y a-t-il? dit-elle.
N'osant paraître remarquer son désarroi, il demeura tout embarrassé.
— Je venais vous annoncer, Mademoiselle,., balbutia- 1- il.
— Ah ! oui... Pardon! reprit-elle en se levant, vous avez bien pris vos notes, n'est-ce pas?. . En ce cas, parlons.
Le retour fut, sinon silencieux, du moins plein de réserve des deux parts, Daniel évitant de porter ses regards sur elle. Comme ils renti"aient au château et qu'ils se trouvaient seuls sous le péristyle :
— Monsieur de Fierchamp, lui dit-elle, il ne faut pas que vous m'ayez vue pleurer ; je compte sur votre silence, même avec votre mère.
— Je vous obéirai, Mademoiselle, répondit-il en s'inclinant.
Daniel resta sous le poids d'une tristesse indicible. Cette effusion de larmes lui revélait-elle
un état d'âme et de pensées qu'elle dissimulait à tous, ou bien n'était-ce que l'cfi'et nerveux qu'une lourdeur d'orage répandue dans l'air produisait sur sa nature impressionnable ?
Cependant, il la revit au déjeuner, animée et joyeuse comme chaque jour, racontant avec abondance à Cabagnou l'avancement des travaux pour son grand projet.
— Patali! patata!... exclama la grand'mère en riant. Si on ne dirait pas qu'elle vient de décrocher les étoiles! .
Madeleine devint toute 'rouge en rencontrant le regard de Daniel,
— Bah! dit Cabagnou, un petit grain de fièvre de fille allumé par le grand air du matin.
Daniel s'empressa de faire diversion, en rendant compte des travaux à M. Jean- Jacques, et l'incident passa.
Comme on quittait la table et que Daniel allait partir pour l'usine, il se trouva un moment près de Madeleine .
— Merci ! lui dit-elle brièvement tout bas.
Il resta tout étourdi, à ce mot qui créait entre
eux une sorte de secrète entente, et l'impression de son bonheur tut si vive que, malgré un fort surcroit de besogne, il en garda toute la journée le ravissement.
— Mais, fils, qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui? lui demanda sa mère en riant, comme il rentrait dîner à leur logis. On dirait que tu es changé depuis ce matin !
— Je t'aime! répondit-il doucement ému, à ce choc en retour sur lui des paroles de madame Merlin au déjeuner.
Le lendemain, Daniel aperçut à peine Madeleine, en course tout le jour; mais le soir, étant retourné au château, il la revit dans sa sérénité calme. Il lui sembla pourtant qu'elle évitait de se mêler à la causerie sur la fameuse piscine, comme si elle eût craint de recourir à la dissimulation, au rappel de ce qu'il a ait surpris d'un moment d'oubli ou de laiblesKe, II ressentit un coup cruel^ à la pensée quil était devenu peut-être une gêne pour celte âme si loyale et si droite, contrainte à feindre aevaiil lui. Assise au piano, feuilletant d'une main machinale une par-
tition, comme pour se donner une contenance, elle lui semblait préoccupée, et il n'osait tourner ses yeux vers elle, de peur qu'elle ne rencontrât son regard.
L'orage ayant éclaté dans la journée, balayant le ciel, il faisait un temps de fin d'août tiède, et par les fenêtres ouvertes pénétraient les fraîcheurs du jardin. Daniel sortit sous lavérandah et fit quelques pas sur la terrasse.
Il y était depuis cinq minutes, lorsque, dans la baie éclairée, il vit paraître Madeleine.
— Mère, dit-elle, je vais jusqu'au rond-point avec M. de Fierchamp.
Et elle partit, silencieuse, Daniel marchant près d'elle sans oser la troubler, et songeant avec tristesse que l'incident de la veille semblait, au contraire, encore accroître ce désaccord qui déjà régnait entre eux; quand, arrivée au grand bosquet de rosiers, elle s'arrêta et s'asseyant sur un banc, elle l'invita du geste à y prendre place.
— Monsieur de Fierchamp, dit-elle, il faut que nous causions, le voulez-vous?
— Je suis à vos ordres, Mademoiselle, répondit Daniel.
— Non, vous n'êtes pas à mes ordres, repritelle, car c'est moi qui ai un tort à me faire pardonner. J'ai dû hier rougir d'un mensonge devant vous. Je ne suis point habituée à ces rougeurs-là, et, en vous rendant complice, envers grand'raère et tous les miens, d'une dissimulation que vous seriez en droit de me reprocher, j'ai pour devoir de me confier pleinement à vous.
— Oh! Mademoiselle, repondit-il, ne doutez pas, je vous prie, de mon dévouement...
— Oui, je sais maintenant que nous devons être amis... reprit-elle, amis comme frère et sœur, qui peuvent se fier l'un à l'autre, et c'est parce que le moment est venu de nous le dire, et que c'est à moi de parler la première, que je vous tends la main dans toute la franchise de mon cœur. Voulez-vous me donner la vôtre en signe d'oubli de ce que le sort a fait de trop pour moi?
A cet exorde inattendu, Daniel eut presque un éblouissement.
— Ah! Mademoiselle, s'écria-t-il, touché jusqu'aux larmes, et saisissant la main qu'elle lui offrait, comment ce seul nom de frère, que vous me donnez, ne me rendrait-il pas digne de souffrir avec vous?
— Merci, dit-elle simplement ; j'avais su voir depuis longtemps que, seul, vous m'aviez devinée, peut-être parce que l'âge nous rapproche... Eh bien ! c'est cette souffrance qu'il faut que vous m'aidiez à cacher, en la partageant, à des instants où elle m'étouffe, où j'ai besoin d'être protégée, soutenue, pour conserver mon courage.
Elle lui avait laissé sa main, le regardant de son air un peu grave.
— Hélas! pourquoi souffrez-vous, lui dit-il naïvement, quand vous êtes entourée de tant d'affection vraies, de respects, d'admirations que vous méritez si bien, quand l'avenir est si plein de promesses?...
— Des promesses ! répondit-elle avec un triste sourire. C'est ce que j'attends et ce que je crains de ces promesses ou de cet avenir que je pleurais hier, ces deux enfants sur mes genoux-
— Mon Dieu! que dites-vous?., s'écria-t-il ému.
— Oh ! ne vous effrayez pas! reprit-elle vivement. Si je me confie à vous, c'est que vous avez été témoin d'une de ces heures de découragement que je sens venir, et qui me sont d'autant plus cruelles, je Vous le dis, que je me sens toute seule, et comme perdue dans des angoisses que je veux cacher à ceux qui m'aiment, de peur de les désespérer, alors que déjà ils tremblent pour ma vie ; il me faut le courage de les tromper, du moins sur des souffrances d'âme qu'ils ignorent... Il faut enfin, au nom de leur repos à tous, que vous me sauviez de mes pensées, que vous soyez de moitié dans ce mensonge, que seul vous avez encore pénétré, que vous m'y aidiez, que vous m'y souteniez, jusqu'au jour où. je serai à bout de forces... Acceptez -vous?
— Ah ! disposez de moi ! s'écria-t-il, et je vous jure.. .
— Ne protestez pas, reprit Madeleine avec cet accent fier et juvémle qui, chez elle, dénonçait tant de droiture, nous n'en sommes plus là !
Depuis trois mois que vous êtes avec nous, moi aussi je vous ai pénétré, avant de savoir quel attachement nous lierait. Ma pauvre enveloppe me met en défiance et m'a rendu le cœur peureux... Ne m'en accusez pas. La vie m'a été lourde, et, dans le bien que j'ai eu le bonheur de pouvoir faire autour de moi, il m'a bien fallu voir parfois des sentiments bas, hypocrites el faux* qui ont mûri, ou peut-être vieilli trop tôt mes pensées et ma raison... et, pourquoi maintenant ne pas vous le dire, à vous?... qui m'ont fait prendre en haine une richesse, que je me voyais envier plus que cet amour de la justice et du bien, qui jaillissait de mon cœur comme d'une source sacrée.
Tandis qu'elle parlait, Daniel, tout ému de ce langage, regardait son visage et ses grands yeux profonds, limpides comme des yeux d'enfant rêveur. Dans l'attitude de son front, d'instinct toujours un peu hautaine, il y avait un tel contraste avec l'accablement résigné que trahissaient ses paroles qu'il devina sa pensée.
— Grand Dieu! s'écria-t-il, vous, désespcr^T
de la vie ! . . Ah ! puisque vous m'acceptez comme ami, Jaissez-moi vous défendre contre vous. Votre souffrance, c'est ce manque de foi, c'est cette défiance, non des autres, mais de vous-même, qui vous fait douter de l'avenir.
— Daniel, dit-elle avec son étrange ton de hardiesse, je ne serai jamais ni femme, ni épouse, ni mère... Et s'il se trouvait un homme qui osât me dire qu'il m'aime, je ne pourrais que le prendre en mépris... Voilà ce qu'il faut que je médise... Vous voyez donc que j'ai besoin d'un frère, ajouta-t-elle en lui tendant une seconde fois la main.
Daniel ne dormit pas cette nuit-là. Ébloui de ce qui lui arrivait, atterré de ce bonheur de pouvoir se dévouer pour Madeleine, confident de ces tristesses, de ces chagrins, de ces pensées dont il avait su découvrir le tourment secret; le cœur plein, encore ému par ce cri de désespérance, pour la première fois il se confessa qu'il l'aimait sans combattre sa folie. Il l'aimait, après les paroles fatales qu'elle avait prononcées sur elle-même, et qui lui défendaient à jamais d'oser lui avouer son amour ; il l'aimait de cette passion sublime qui se repaît de ses douleurs et n'a pour toute joie que le sacri-
fice et l'abnégation. A l'abri de son rôle de frère, il ranimerait sa pauvre ârae craintive, et lui donnerait l'illusion de ce bonheur dont elle se croyait déshéritée.
Grand Dieu ! ne pas être aimée ! elle qu'il entrevoyaitdepuis trois mois dans le paradis de ses rêves!
Le lendemain matin, comme il arrivait au château, il trouva Madeleine et madame Merlin déjà descendues pour fourrager dans les parterres les dernières roses de l'été. Madeleine lui tendit la main en silence, avec ce sourire confiant de l'amitié qui se donne. Il fut tout heureux de la voir ainsi sereine, comme si leur pacte de la veille l'eût déjà raffermie.
— Hé! Daniel, dit la grand'mère, Jean-Jacques a déjà décampé. Vous allez venir avec nous à la ferme . — Avcz-vous le temps ?
— Oui, madame. . .
— Bon ! laissons nos corbeilles là, nous les reprendrons au retour.
On partit par la grande allée du parc. Sous les pieds bruissaient déjà quelques feuilles sèches au beau ton roux, parsemées de brindilles. Çà
Id4 MADEMOISELLE BLAISOT
et là, dans les taillis, les grands arbres verts, chênes et sapins, artistement plantés, tranchaient sur les hautes ramures jaunissantes.
— Oh! mère, vois donc comme les massifs sont beaux aujourd'hui! s'écria Madeleine. On dirait un vrai décor de féerie, n'est-ce pas, monsieur de Fierchamp?.. Tenez, juste maintenant, avec ce nuage qui passe et jette de grandes ombres sur le fond, pendant que les premiers plans resplendissent. . .
— Oh ! oui, c'est très beau ! dit Daniel convaincu.
— Qu'est-ce que vous me chantez là tous les deux?., s'écria madame Merlin, en s'arrêtant, les yeux écarquillés, pour contempler la perspective ; le parc est comme tous les jours.
— Tu ne vois pas les platanes du moulin, comme ils sont verts? reprit Madeleine.
— Pardi! il ferait beau voir qu'ils fussent chocolat! riposta dame Zoé.
Et ils repartirent; mais, cent pas plus loin, ce fut une autre admiration de Madeleine, à propos d'un plant de glaïeuls, vers lequel elle courut pour y cueillir un bouquet.
MADEMOISELLE BLAISOT 16o
Après les mélancolies des derniers jours, Daniel était tout ravi de la voir si vive et si gaie.
— Allons! décidément, ça y est! dit la grand'mère en souriant. Qu'est-ce que vous pensez de ça, vous ?
— Oh ! mademoiselle Madeleine est tout à fuit remise de ses migraines, répondit-il,
— Je crois bien ! elle a des ailes, la voilà partie ! C'est tout uniment la Belle au bois dormant qui s'éveille, ni plus ni moins, mon cher garçon. — Chut! la voilà qui revient, n'ayons pas l'air.
Daniel se garda bien « d'avoir l'air » . Partageant la joie de madame Merlin, il se disait à part lui que ce bon rassérènement, qui succédait à leur entretien de la veille, était déjà le signe d'un réconfort de pensées.
Les jours qui suivirent furent pour elle comme l'essor d'une vie nouvelle. Sans que nul songeât à s'en étonner, elle s'oubliait parfois à l'appeler « Daniel » ; ce qui lui valut ce mot de la douairière :
— Oh ! oh î garçon, voiià que vous avez gagné votre procès auprès de notre infante.
Cepeadant, une semaine s'était presque écoulée sans qu'il eût eu à l'accompagner dans quelque excursion, quand, un matin, comme il travaillait dans la bibliothèque, il entendit au-dessous de sa fenêtre la voix de madame Merlin.
— Ça n'a pas de bon sens, Cabagnou, monter à cheval, par ce temps chaud, la fatiguer !
— Ah ! répliqua le docteur en riant, pauvre petite ! . . . Il me faut une bonne course d'une heure dans les bois, qu'elle recommencera chaque matin, pour s'ouvrir l'appétit. Tu m'entends, Madelon?
— Enfin, grand'mère, dit Madeleine, si c'est par ordonnance !
— Oui, mais Béraud n'est pas là pour t'accompagner, et avec les grooms, je ne suis pas tranquille.
— Je vais faire demander à M. de Fierchamp s'il peut venir, ajouta Madeleine. Nous devions aller voir mes travaux de la crèche, ce sera course faite.
Un quart d'heure près, Daniel, qui n'était point du tout mauvais cavalier, partait avec
Madeleine. Ils eurent bientôt gravi la colline et gagné le bois. C'était leur première échappée depuis le fameux soir où elle lui avait confié ses tristesses. Encore un peu timide en son rôle d'ami^ mais ne craignant plus de lui témoigner sa dévotion, il osait maintenant lui rendre ces mille jolis soins serviles, que l'amitié seule justifie ; il osait la regarder, sans cette triste pensée qu'il éveillait le sealiment de défiance instinctive qu'elle éprouvait toujours des regards fixés sur elle. Il lui semblait avoir charge d'âme.
« L'amour est un dieu que l'on paie facilement en fausse monnaie, » a dit un humoriste. Retranché dans son pur désintéressement comme dans sa plus solide forteresse, Daniel était sincère.
— Je ne serai jamais ni épouse, ni femme, ni mère, avait-elle dit...
Résolu au sacrifice de sa vie, fier désormais d'une passion mystique qui n'inquiétait plus sa conscience, heureux, enfin de ce culte de frère épris, auquel son existence d'intimité près d'elle allait prêter d'ineffables grâces, il se h\Tait, dès ce jour, avec toutes les ardeurs
de son être, presque honteux d'avoir si longtemps combattu, étouffé cette belle flamme qui vivifiait son cœur et le rendait digne d'elle.
Il s'aperçut vile, à peine dans le bois, qu'elle montait fort bien, et avec une sorte de hardiesse qui faisait presque disparaître sa disgrâce. Forcée aune désinvolture dégagée, sa taille ronde et bien prise avait une souplesse élégante s'harmonisant avec la ligne de ses hanches, dessinéepar son amazone. Accoutumé à son mainlicn toujours un peu farouche, il la régardait, tout surpris de cette aisance décidée et vaillante où elle semblait s'oublier; elle devina son élonnementet rougit.
— J'espère que je m'applique aux principes d'école, dit-elle en riant. C'est parrain qui m'a dressée : — Attention! tête droite, le corps bien assis, les épaules tombantes !... Ça, c'est le mouvement que je n'ai jamais pu exécuter ! ajouta-t-elle. — Ah! voilà notre terrain gazon né... Pull up ! Un temps de galop !
Elle partit, Daniel suivit, dilatant son cœur, exalté par ce bonheur de la voir vibrante, animée par la course, son gracieux visage fouetté
par l'air du matin. Dans la tiède fraîcheur des allées pleines d'ombre, des gouttes de rosée pendaient encore aux branches, qu'elle faisait pleuvoir sur eux. du bout de sa cravache. Après un quart d'heure do galop pourtant, il ralentit sa folle allure pour l'obliger à s'arrêter.
— Bien ! je m'y attendais ! reprit-elle docilement en se mettant au pas.
— Il ne faut pas vous faire une fatigue do ce qui ne doit êlrc qu'un exercice, répondit Daniel.
— Alors il faut que je vous obéisse ?
— Oui, Madomoiselle, répliqua-t-il en riant.
— C'est bien !
Au ton dont elle dit ces mots, au regard franc qui les accompagnait, il se sentit remué jusqu'à l'âme. Son rôle de frère commençait.
A ce moment, des fillettes débouchaient sur la roule, revenant de cueillir des mûres dans les fourrés. C'était jeudi, jour de vacance pour l'école. A la vue de mademoiselle Blaisot, elles se rangèrent dechaque côté, souriantes et ravies. Une délies lui tendit son panier rempUjusqu'au bord.
— Mademoiselle, en voulez- vous ?
— Ah ! te voilà, petit diable ! dit Madeleine en prenant quelques-uns des fruits noirs, qu'elle partagea avec Daniel.
Mais, aussitôt, avec de gentilles façons, toutes jalousèrent la même faveur. Pour les accorder,, elle accepta trois ou quatre petits bouquets,^ les remerciant chacune par son nom.
— Ce sont mes élèves, dit Madeleine en se rengorgeant, comme elles s'éloignaient.
— Et elles vous font honneur. Il faut venir à Blaisot-bourg pour voir de pareils enfants d'où-* vriers. La première qui vous a parlé est jolie comme un cœur.
— Heureuses petites ! ajouta Madeleine en soupirant.
Daniel se hâta de faire diversion en proposant un nouveau temps de galop. Il eut la joie de voir l'impression bientôt effacée, au courant d'une causerie sérieuse sur les coupes de vieilles futaies qu'avaient déjà commencées les bûcherons... et qu'ils inspectaient au passage. Il arriva même que, au beau milieu d'un épais taillis où ils s'étaient engagés, une sorte de tranchée leur
barra le chemin, ce qui les obligeait à un assez long détour.
— Oh ! dit Madeleine, ravie de l'obstacle, me permettez-vous de sauter ?
— Oh ! non ! je vous en prie, s'écria-t-il effrayé.
— C'est bien ! je m'y attendais, toujours la même peur de me casser ! soupira-t-elle encore, avec une moue résignée. Me voilà tout juste comme avec notre parrain ; « Madelon ! Madelon ! pas d'imprudence ! » Je n'ai fait que changer de tyran.
Un éclat de rire qui couvrit cette boutade rassura Daniel sur la hardiesse de sa tyrannie. Cette permission qu'elle lui avait demandée établissait entre eux, du premier coup, un train d'amitié charmant, et comme la reconnaissance d'un droit de protection accordé sans conteste.
Après la visite à la crèche, leur rentrée au château s'opéra par la grande grille. Comme ils étaient au milieu de l'allée :
— Ah ! vous allez voir les manigances du retour, reprit-elle en riant. — Tournez la tête,
sans faire semblant de rien, du côté de la terrasse ; grand'mère nous y guette sur la route, depuis notre sortie du bois. — Vous la voyez ?
— Oui.
— Maintenant, regardez derrière les rideaux do la fenêtre de Cabagnou. Il attend là, chaque fois que je monte, tout prêt à me raccommoder. Il va se trouver, par hasard, au perron, pour ra'ausculter de l'œil en passant. — Ayons de la tenue... pas d'essoufflement. Et puis, il va vous emmener au rapport dans son antre. Attention de dire que nous avons été sages comme deux images et que j'ai été gaie comme un pinson... Il faut que je vous style...
Daniel se sentait fier de se voir associé à ce complot de tendresse qu'il connaissait si bien, et auquel Madeleine le conviait avec tant d'abandon. Tout se passa comme il était prévu.
— Tiens ! vous voilà ?.. dit Cabagnou, paraissant en haut du perron.
— Tout entiers! répliqua Madeleine en jetant à Daniel un regard malicieux, pendant que le
docteur passait son doigt entre sa collerette et son cou, comme on fait aux enfants, pour s'assurer qu'ils n'ont pas trop chaud.
— Je meurs de soif; est-ce que je peux boire une lampée de lait? demanda-t-elle .
— Tu le peux, répondit Cabagnou.
Toujours selon la prévision, Daniel se laissa
emmener négligemment dans l'antre, ravi d'avoir de si bonnes nouvelles à donner.
— Hé bien ?.. El cette promenade ?.. demanda Gabagnou en s'instalJant dans son grand fauteuil.
— Des plus hygiéniques, docteur, répondit Daniel.
— Rien de particulier chez Madeleine?
— Rien ! sinon une bonne humeur joyeuse.
— En étez-vous sûr?
A cette bizarre question et au regard fixe qui ^'accompagnait, bien que son rapport fût des plus sincères, Daniel resta tout siu-pris, sa cravache à la main.
— Mon cher enfant, il faut que vous répondiez en hommC; poursuivit Gabagnou. Asseyezvous là.
— Bon ! c'est l'inteirogalôire annoncé, se dit Daniel, en prenant place sur une chauffeuse.
— Tout d'abord, vous dites qu'elle a été fort gaie, reprit le docteur. Quelle espèce de gaîté, €t sur quel sujet?
— Ma foi, docteur, répliqua Daniel en riant, c'est beaucoup de me rappeler les menus propos d'une course à cheval.
— Daniel, comprenez-moi bien ! interrompit Cabagnou. Vous êtes maintenant trop des nôt^s pour qu'il soit possible de vous cacher un grave souci que, probablement, hélas ! vous découvririez bientôt. . . Ce ne sont pas des échappatoires qu'il me faut. Vous avez encore toutes ses paroles dans l'oreille et le moindre de ses gestes dans les yeux... Le roman, c'est très joli, mon ami, mais, ici, il s'agit d'une chose plus grave.
Moi, je vous parle en père, en médecin.
Au ton sérieux qui accompagna ces derniers mois, Daniel regarda le docteur avec inquiétude.
— Allons droit au but, reprit Cabagnou. Mon cher Daniel, il est survenu depuis quelques jours,
entre Madeleine et vous, un changement qui est pour moi des plus alarmants.
— Que voulez-vous dire?., balbutia Daniel confus.
— Je veux dire que vous l'aimez,., ou que vous êtes près de l'aimer...
Celte simple phrase, si inattendue, porta à Daniel un tel coup, que sa cravache lui échappa presque des mains.
— Oh ! ne prenez point mes paroles pour un reproche, ajouta vivement le docteur, et ne vous défendez pas ; c'est un malheur pour vous, car, selon toute apparence, elle ne pourra jamais être mariée.
— Oh ! docteur, je vous le jure, s'écria Daniel, jamais un tel calcul n'a effleuré ma pensée.
— Hé ! je le sais bien, malheureux ! interrompit Cabagnou. Votre serment m'est d'autant plus inutile, je vous le répète, que, ayant tout vu, je serais complice d'une situation que j'ai laissée naître et dans laquelle d'avance j'avais disposé de vous. — Gela dit, Madeleine est en péril !.. et j'ai besoin que vous m'aidiez.
— En péril !.. mon Dieu s'écria Daniel atterré du tour subit que prenait cet entretien.
— J'ai besoin que vous veilliez, comme chacun de nous, sur elle, que vous me rapportiez tout de ses moindres paroles, de ses moindres pensées.
— Mais ce serait la trahir ! s'écria Daniel.
— J'ai besoin que vous le trahissiez, reprit froidement Cabagnou, que vous l'abusiez même. J'ai besoin que vous m'obéissiez, en tendant, s'il le faut, des pièges à son imagination, à son cœur, pour en arracher le cri de l'âme... Est-ce clair ?
— Mais, docteur, ce serait un abon^'nablo rûlo ! reprit Daniel.
— 3Ion cher garçon, encore une fois, il ne s'agit pas de faire du roman;., il s'agit dévie ou de mort, ici, pour elle,., ou delà folie, peutêtre, sachez-le !
— La folie ! s'écria Daniel consterné; mais c'est impossible !
Sans répondre à cette exclamation, Cabagnou le regarda un instant en silence, puis continuant:
— Là-dessus, c'est à prouver lequel, de vous ou de moi, l'aime le mieux. Décidez !
— Ah ! s'il lui faut mon sang, prenez-le ! s'écria le pauvre Daniel épouvanté des effrayantes paroles qu'il venait d'entendre.
— Je le prendrais ! répondit Cabagnou toujours calme ; mais ce que j'attends de vous est d'un plus grand prix pour elle. Et, maintenant, écoutez-moi, pour bien me comprendre.
— Je vous écoute.
— Vous savez par quel miracle nous avons réussi à faire vivre Madeleine; trois fois, depuis l'âge de treize ans, elle a été frappée de terribles crises pour une transformation de croissance qui ne s'est point accomplie. C'est là, du reste, une particularité physiologique qui n'est point rare, et qui souvent persiste sans danger s'il ne survient dans l'organisme des désordres imprévus. Or, en raison de sa disgrâce physique, Madeleine a plus à redouter qu'une autre des accidents qui sont déjà si complexes dans les natures bien constituées. Son imagination, son caractère, cette intelligence supérieure même, si prête à s'exalter, qui
saisit tout, lui deviennent un péril, en ce sens qu'il serait impossible de l'abuser, elle, sur la gravité d'une crise nouvelle, qu'elle sait devoir décider peut-être de sa vie.
— Mon Dieu! dit Daniel palpitant, mais la croyez-vous donc réellement menacée?
— J'ai peur, répondit Cabagnou, comme à l'approche de chaque hiver, quand revient la date fatale où sa mère s'est tuée, . . car c'est surtout alors que ces affreux accidents de la névTOse que nous avons réussi à cacher, et dont elle n'a pas même conscience elle-même, mettent chaque fois sa raison et sa vie en danger... C'est pourquoi je vous parle ainsi, à vous qui pouvez déjà m'éclairer sur un état d'esprit, sur une surexcitation qui m'a frappé depuis quelques jours chez elle, et qui m'est l'indice d'un trouble sans doute encore sans gravité, mais dont il faut que vous m'informiez minutieusement, si vous voulez m'aider à la sauver.
— Oh ! interrogez-moi, s'écria Daniel, et je vous répondrai sans restriction.
— Bien ! reprit le docteur ; seulement n'oubliez
pas qu'un détail, une parole d'elle, qui n'auraient aucune importance pour vous, peuvent être une révélation pour moi. Cela dit, rappelez bien vos souvenirs.
— L'autie soir, dans le parc, poursuivit Cabagnou, vous avez eu avec elle un entrelien, à la suite duquel sa réserve envers vous s'est cliangée en une affection de camarade toute naturelle entre vous et que, du reste, elle n'a point songé à cacher... Comment cette explication, précédée de deux jours d'un certain embarras et d'une grande tristesse chez elle, a-t-elle été amenée tout à coup, et quel incident l'a motivée?
Daniel demeura presque stupéfié de cette pénétration si profonde. Cabagnou s'en aperçut :
— Ne vous étonnez pas, reprit-il; dites- vous tout simplement que rien ne m'échappe de ce qui touche Madeleine, parce que, depuis douze ans, sa vie est dans mes mains.
La confession ne fut ni longue ni difficile. Conscient de n'avoir pas plus à défendre la pureté de sa dévotion que la générosité de sentiments de mademoiselle Blaisot envers lui, Daniel raconta
l'incident de la crèche, et la scène du parc qui s'en était suivie. Son récit achevé :
— Vous voyez, ajouta-t-il, certain d'avoir rassuré complètement le docteur, que rien ne justifie vos appréhensions.
Cabagnou, qui l'avait écouté d'un air réfléchi, garda encore un instant le silence. Puis enfin, relevant la tête lentement :
— Daniel ! reprit-il comme suivant sa'pcnsée, si Madeleine vous aime, elle sera peut-être morte dans trois mois.
A cette parole qui le frappait au cœur, Daniel crut qu'il allait tomber foudroyé sous le coup.
— M'aimer, elle ! s'écria-t-il. Miis vous n'y songez pas... C'est impossible.
— Eh ! malheureux enfant que vous êtes, poursuivit le docteur, ne comprenez-vous pas que c'est cet éveil du cœur et des sens, cet éveil dé la femme enfin, que je guetteavec terreur comme le signe d'un dénoûment suprême ? — Que ce soit vous qu'elle aime ou un autre,., ne comprenez-vous pas que toutes les énergies d'âme, qui jusqu'à ce jour l'ont fait vivre, peuvent être
soudainement vaincues, dans un de ces redoutables ébranlements nerveux auxquels elle n'a résisté que par miracle ?
— Ah ! docteur, dit Daniel éperdu, je vous jure que jamais un mot de moi n'a pu lui faire soupçonner que je raime... Ordonnez-moi, s'ilie faut de partir,., je vous obéirai.
— Au contraire, Daniel, il faut rester, quoi que vous deviez soulfrir... Il est trop tard d'ailleurs. Ce cruel moment, je l'avais redouté, mais je le prévoyais. Ne vous accusez donc pas. En cette épreuve, je vous atteste, par surcroît, que je considère comme une chance de salut pour elle de vous avoir pour aide. Grâce à vous, dans ce combat désespéré, il m'est possible à son insu d'agir sur son esprit... Reste à savoir si vous aurez le courage d'aller jusqu'au bout de cette triste tâche.
Daniel quitta le docteur absolument terrifié de ce qu'il venait d'apprendre. Ces transes, ces soins toujours en éveil pour Madeleine, ces disparitions pendant lesquelles sa grand'mère et Cabagnou seuls restaient près d'elle, ces prostrations qui suivaient, tout lui était expliqué... Puis, il songea à l'étrange coup qui venait de le frapper. En plein rêve de cet amour ignoré de tous, et dont il espérait se leurrer, prêt à l'immolation et croyant dévouer sa vie dans l'ombre, il se voyait tout à coup face à face avec la plus effrayante des réalités. — Cabagnou savait tout. Il avait tout compris, tout vu de cette passion
qu'il osait lui-mime à peine s'avoaer. Qu'allai til arriver si d'autres que le docteur devinaieut, eux aussi, son secret?.. Comment rester àBIaisot-bourg et demeurer près d'elle?.. M. Jean- Jacques et madame Merlin n'allaient-ils pas avoir le droit de suspecter son honneur, de l'accuser de pensées viles?
Mais, au-dessus de ce malheur et de ces réflexions qui l'accablaient, planait un mot bien plus elfrayant que des souffrances dès longtemps prévues :
— Si elle vous aime, avait dit Cabagnou, elle sera peut-être morte dans trois mois !
Grand Dieu ! pouvait-elle donc l'aimer?..
Certes, Daniel n'avait pu se méprendre sur le sentiment qu'elle éprouvait pour lui; il savait, il sentait trop bien, par cet instinct de divination de l'amour, que cette hardiesse ingénue, provoquant entre eux une affection fraternelle, ne pouvait qu'attester le calme d'une candeur sûre d'elle-même... Non, clic nc^l'aimait pas !.. Il le savait, il le sentait... Mais si peutêtre cet éveil inconscient à des tristesses, à des
MADEMOISELLE BLAISOT 18o
flammes, à des enthousiasmes subits qui fai- Siiienl trembler Cabagnou, allait ouvrir ce cœur fermé ?
A cette pensée, qui lui donnait la sensation du vertige, il était pris d'épouvante.
La cloche du déjeuner le l'orça de suspendre ses tristes réflexions. Madeleine y reparut, vive, joyeuse encore de l'animation de leur course dans les bois, et elle repartit pour tout le jour avec Christine de Fierchamp.
Daniel passa une horrible journée. Sans rien avoir de plus que quelques notions générales sur ces étranges désordres psychiques, si complexes chez certaines natures maladives, il était suffisamment au courant des grands travaux de la science moderne pour ne pas tout ignorer des terribles effets aujourd'hui définis et classés sous le nom de « névroses » . Saisi de celte sorte de fascination qui nous pousse à vouloir mesurer la profondeur du gouffre, il prit, le soir, dans la bibliothèque de Cabagnou, l'ouvrage spécial d'un professeur célèbre et l'emporta chez lui pour le dévorer dans sa nuit. Seul alors, il se jeta dans
ectle lecture où, dès le début il tomba sur ces quelques lignes :
« Les causes morales affectant les centres nerveux déterminent parfois certaines sortes de névroses telles que le délire, l'hyperesthésie, la folie, etc. Dans ces circonstances, le médecin doit agir avec énergie, en vue d'annihiler ces causes...»
Avec la persistance d'un halluciné, il pénétra dans cet enfer, où s'agitent les plus effrayantes peut-être de toutes les misères humaines. Il alla jusqu'au bout, découvrant à chaque pas le détail précis de ces symptômes terrifiants que Cabagnou croyait déjà reconnaître chez Madeleine. Cette surabondance de vie, ces excitations soudaines mêlées d'explosions de larmes, il les retrouvait là, impitoyablement décrites comme, précurseurs de désordres affreux.
Lorsqu'il eut tout lu, oppressé comme dans un horrible songe, Daniel eut un accablement de stupeur.
Mais il arrive que parfois l'excès même d'un malheur prend des formes si invraisemblables
que la raison se refuse à croire qu'il puisse être réel. Ces pliénomènes étranges, ces affres, ces convulsions presque démoniaques et touchant au surnaturel, si épouvanlableuii;nt analysés dans leurs causes et dans hurs effets, lui semblèrent enfin si impossibles à admettre pour Madeleine que, après une nuit de transes folles, lorsqu'il la Te vit le lendemain, il en vint à accuser Cabagnou lui-même de folie.
Une pluie d'automne qui tombait assez drue ce malin-là interrompait forcément toute idée de courir les champs. Il la trouva pourtant au verger avec la douairière, vêtues toutes deux de icaterproofs et chaussées de sabots. Elles inspectaient les espaliers.
— Hein! Daniel, dit la grand'mère, c'est ça qui est bon pour nos raisins!
— Si cela ne dure pas trop, madame, répondit-il.
— Penh! pourquoi cela durerait-il?.. Qu'est-ce qu'il va nous chercher là, ce garçon?
— C'est un garçon sans illusions! reprit Madeleine en imitant le ton brusque de dame Zoé.
— Bon! voilà qu'elle se moque de moi, cette gamine ! grommela madame Merlin. Regardez un peu le museau qu'elle a, mouillée comme un chien fou!
Daniel, qui ne se faisait pas faute de la regarder,' la \it rougir à ce mot, comme si elle se fût sentie prise en délit de coquetterie.
Dans ce vêtement qui voilait sa disgrâce, sous son capuchon bordé de perles humides qui lui fouettaient le visage, avec ses grands yeux bruns qui souriaient du fond.de leur orbite profonde, elle était si jolie, si vivante, que, revenu de ses terreurs de la nuit, il lui semblait la voir transfigurée. Comment croire, avec celte nature d'ange, à ces horribles visions diaboliques dont son esprit enfiévré était plein?
Comme par un de ces étranges courants du fluide de la pensée, il tressaillit pourtant en entendant ces mots :
— Eh bien! et ce grand interrogatoire de l'ami Cabagnou?.. lui dit-elle en riant, la grar.d'mère s'étant éloignée, toute à son échenillage.
— Le docteur? répliqua-t-il, feignant l'oubli
d'une causerie iiidifrércile. Ahl oui, vous m'aviez bien prédit ses astuces.
— La séance a clé longue, reprit-elle. Pauvre vous !
— Nous avons bavardé sur mille sujets, après le fidèle rapport de votre bonne promenade.
— Alors, je suis une jeune personne solida au poste, comme dit grandmèrc? reprit-elle en souriant.
Au regard direct qui accompagnait cette question, Daniel crut démêler le vague scnlimeiit d'une inquiétude. Son cœur se serra tout à coup au souvenir du rôle que lui destinait Cabagnou, pour la rassurer contre elle-même et « la leurrer, ; avait-il dit. Mais ce ne fut qu'une impression fugitive, et Je sourire était si franc et si joyeux qu'il scutit aussitôt renaître sa confiance.
— Solide au poste, oui. Mademoiselle! répctat-il en riant comme elle.
— Attention qu'il faut tout me dire! ajoula-telle avec un gentil geste du doigt, dressé comme pour une menace. — Chutl.. taisons-nous, voici grand* mère.
Dans le train d'activité qu'elle s'était elle-même créé, occupée des mille soins de ses écoles et ,des enfants de la crèche, Madeleine d'ailleurs échappait forcément à ces prostrations de l'âme, à ces rêveries dangereuses pour l'imagination des jeunes filles. Avec la ténacité de l'espérance, Daniel, suspendu à la moindre de ses paroles ou au moindre de ses regards, ne tarda point à se convaincre de l'inanité de ce pronostic fatal qui l'avait tant épouvanté. Comment croire à de telles menaces en la voyant si rayonnante de vie ?. . Quoi d'étonnant à ces transports ingénus qui naissaient dans son cœur de dix-neuf ans?.. Et s'il s'y mêlait parfois des mélancolies subites,
fallait-il donc y voir un symptôme maladif?
C'était toutefois un terrible sujet d'anxiétés pour Daniel, quand la pensée lui revenait que le docteur avait surpris le palpitant secret qu'il avait cru si bien caché. Dans ce courant intime et familial du château, il lui semblait parfois sentir le regard de Cabagnou fixé sur elle et sur lui, comme s'il eût épié leur contenance, et il se demandait ce qu'il adviendrait si la clairvoyante grand'mère pénétrait à son tour sa folie, si Madeleine elle-même soupçonnait seulement qu'il pût avoir pour elle autre chose que cette amitié pure, loyale et droite, qui seule justiliait le naturel abandon qu'elle lui témoignait?
Il ne larda pas, cependant, à se rassurer. Après quelques-unes de ces causeries convenues avec Cabagnou au sujet de Madeleine, il s'aperçut que cette découverte de son amour, dont il avait tant redouté les effets, n'était pour le vieux philosophe qu'un incident sans plus d'importance qu'une de ces illusions de jeunesse par lesquelles il faut passer pour arriver à la raison. On eût presque dit même qu'il s'applaudissait, comme
d'une heureuse circonstance, de cet appoint sincère apporté dans la vie de Madeleine, en surcroît dos tendresses et des sollicitudes qui déjà l'entouraient. Certain que l'intérêt seul du médecin défendait de rien trahir des confidences qu'il voulait recueillir par lui, Daniel, plus que jamais rasséréné, s'abandonnait au bonheur d'aimer, dans cette douce camaraderie déclarée qui lui donnait mille joies.
L'importance des Blaisot, faisant de leur maison le principal centre des grands intérêts du pays, jetait en outre Daniel dans 'un mouvement d'affaires et d'études qui le prenaient tout entier, et oiî il se trouvait forcé de suppléer M. Jean- Jacques, ce qui lui donna bientôt le réel ascendant d'une position supérieure à son âge. Sans y songer, il se trouva peu à peu qu'il était devenu un personnage avec lequel on s'aperçut qu'il fallait compter. Les Seaugée lui rendirent leur estime, et les demoiselles Bordeau, dont l'aînée, mademoiselle Zélie, était une assez jolie personne de vingt ans, ne dédaignèrent plus, à son fort grand déplaisir, de coqueler avec lui .
Sur ces entrefaites, la saison des chasses apporta un élément de distractions encore plus mouvementées. L'ouverture sur les terres des Blaisot était, chaqueannée, l'occasion de réceptions que la session des conseils généraux rendait quasi officielles. Pendant quinze jours, le château, à l'ordinaire si paisible, fut parfois peuplé d'une vingtaine d'hôtes. Daniel, chargé de l'organisation des matinées de battues ou des soirées de sauteries, se multipliait avec ardeur. Il voyait Madeleine heureuse, sereine et gaie. Il fut tout surpris, dans ce milieu de gens sérieux ou frivoles, de lui découvrir des gaietés d'enfant qu'il
n'avait jamais su voir sous la réserve toujours un peu contenue de son existence sérieuse. Une grande l'ête aux Combes couronna ces deux semaines de réceptions, et, ce tribut payé, tout rentra dans l'ordre accoutumé à Blaisot-bourg.
Mais un autre sujet de grave souci vint bientôt l'assaillir à propos des Seaugée, devenus tout à coup des plus assidus à des relations de voisinage un peu négligées autrefois. De vagues rumeurs, circulant dans le pays sur les embarras d'affaires du jeune comte, avaient déjà fait sensation. On parlait, sous le couvert, de la mise en vente d'une ferme... Dans ces conjonctures, que l'astucieuse comtesse songeât à provoquer chez les Blaisot l'idée de s'arrondir de terres à leur portée, rien n'était plus naturel... Mais Daniel crut bientôt s'apercevoir à certains manèges galants du fils, à une exagération de tendresse et de soins de la mère envers Madeleine, qu'il y avait sous jeu d'autres projets. Il lui fut du reste impossible de douter plus longtemps.
— La comtesse est vraiment devenue tout
atteDtions pour vous, dit-il. un jour en riant à Madeleine, qu'il croyait voir un peu obsédée.
— Oh ! oui, répcndit-elle avec enjoucmeut, et cela est même très flatteur ; car voilà qu'elle veut me convertir au mariage, après avoir voulu me «convertir au couvent.
— J'imagine que, en amie prévoyante, elle vous a du même coup trouvé un mari.
— Oh! il ne tiendrait du moins qu'à moi de le deviner si j'étais une jeune personne matoise, car son Galaor ji'cst pas loin, et Fulgence me dirait bien son nom.
— Le comte Seaugée ne songe-t-il pas à vendre une propriété?., demanda méchamment Daniel.
~s~^Le^^<yaite Seaugée est un ami d'enfance, et, ma foi, entre lui ou tout autre, c'est encore lui qui serait le plus excusable de m'accepter pour femme. Sa mère était amie de la mienne... Il m'a toujours vue telle que je suis, et ses yeux sont faits à mes grAces.
Malgré l'ironie un peu hautaine contenue dans ses derniers mots, il ne put se défendre d'un sentiment de jalousie. Certes, s'il eût jamais osé se
formuler une espérance, sa condition modeste ot sa dépendance eussent suffi à le maintenir dans sa résignation, mais cette éventualité d'un mariage, que tant de convenances après tout pouvaient rendre possible, le jctadans les plus Iristcspensécs.
Les jours passaient cependant pour Daniel dans une fièvre de travail qui assurait de plus en plus son avenir ; ses appointements, portes à six mille francs, lui créaient une fortune en ce milieu où son cœur était pris, quand une aventure des plus bizarres lui survint.
Un soir, il était au château sans sa mère ; madame Merlin, le docteur et M. Jean-Jacques venaient de commencer leur whist, lorsque l'on annonça la comtesse Seaugée-Descombes, qui, selon son habitude, entra comme un coup de vent. Elle était accompagnée d'un très gros monsieur, paraissant friser la cinquantaine, qui suait et soufiQait à la suivre.
d98 MADEMOISELLE BLAISOT
— Ma chère madame Merlin, lui dit-elle, je vous amène sans façons mon ami, M. de Lantrac, qui est pour quelques semaines chez moi. Il se porte aux élections et c'est aussi comme candidat qu'il TOUS fait cette visite.
En entendant prononcer ce nom qu'il savait être celui de son père, Daniel eut un violent sursaut; mais, n'ignorant pas que les Lantrac étaient nombreux dans le pays, il se remit aussitôt.
— J'ai déjà eu l'honneur de vousrencontreràla préfecture. Monsieur, dit le nouveau venu à M. Jean-Jacques, d'une voix éteinte et voilée par l'asthme qui contrastait singulièrement avec sa mine fleurie et rubiconde.
— En effet. Monsieur, et je ne l'ai point oubhé, répondit M. Blaisot.
On s'était levé, le whist interrompu, et madame Merlin toute à ses hôtes. La conversation, un peu froide d'abord, s'engagea sur les banalités, M. de Lantrac faisant l'éloge de Blaisotbourg, qu'il avait traversé, et complimentant M, Jean -Jacques d'avoir fondé presque une ville,
là OÙ trente ans auparavant il existait à peine un village. Une fois sur ce terrain, M. de Lantrac, conseiller général, et au courant des affaires du département, prit son aplomb et put parler des jalousies de Baumet, en homme qui s'était occupé des rivalités de commune soulevées depuis quinze ans.
Assis à l'écart, Daniel écoulait, épiant un mot qui le renseignât sur la personnalité de cet intrus qui venait ainsi lui voler sa soirée. Interrogeant presque naïvement son cœur, il examinait cet homme qui sans doute était son parent, il cherchait à découvrir dans son visage quelque ressemblance ou quelque trait de race qui le fixât dans ses suppositions.
L'air d'un gentilhomme campagnard, type de grand propriétaire qui se sait influent à dix lieues à la ronde, M. de Lantrac joignait à la superbe prestance qu'il devait à son embonpoint, et aux façons onctueuses d'un évêque, cet aplomb de la richesse et du nom qui suffit à donner de l'importance à la médiocrité. Sa parole assuréo tranchait dans les questions sociales et politiques
au moyen des grandes phras.^s banales ayant cours : — « Les nécessités d'intervention des classes dirigeantes... Le retour aux vrais principes... La religion seule base de toute morale... Le danger des écoles sans Dieu et la liberté des pères de famille. » — En ce milieu d'idées et d'esprits supérieurs, tous ces lieux communs tombaient à plat dans le silence. Avec l'indulgente courtoisie de gens bien élevés, mais non sans quelques ironies de l'implacable Cabagnou, M. Jean-Jacques détourna la causerie sur la chasse, sujet plus à la portée de M. de Lanlrac, qui se montra cette fois très réellement compétent.
La visite s'acheva par une petite conférence en a parle entre le noble candidat et M. Blaisot, pendant que madame Merlin reconduisait la comtesse à sa voiture.
Quoi qu'il en fût, Daniel s'en retourna singulièrement troublé, à l'idée que la rencontre de ce personnage pouvait être un ennui pour sa mère.
Le lendemain malin, profilant d'une heure de
liborlé, M. Jean-Jacques étant à l'usine, Daniel lit seller un cheval, coumt chez le commandant pour lui confier ses craintes, et Tinterroger sur la personnalité du visiteur de la veille.
— Ma foi, répondit le parrain, je t'avoue que je n'ai vu le comte de Lantiac qu'une seule fois, il y a vingt ans. Il n'avait rien de l'encolure que tu me dépeins. C'était, au contraire, un grand garçon mines, à l'air viveur, et qui menait un Irain du diable en ce temps-là... Je sais qu'ils sont quatre cousins du même nom, voilà tout. Quant à ta mère, nous sommes là, toi et moi, pour la débarrasser de tous les Lantrac, s'ils en arrivaient à la gêner... J'irai du reste m'informcr tantôt auprès de Jean-Jacques.
Rassuré par les paroles du commandant, Daniel revint au château avec une idée plus saine de la situation. N'était-ce pas, en effet, une injure à sa mère que cette crainte d'une rencontre dans laquelle elle et lui pouvaient rester le front haut, ce Lantrac de la veille se trouvât-il être son onde ou son cousin?
Lorsqu'il arriva au déjeuner du château, la
conversation en était précisément sur la visite de la comtesse et de M. de Lantrac.
— Pour moi, Jean-Jacques, dit Cabagnou, cette malice de location de tes bois de Gévrol •est absolument cousue de fil blanc. La réalité, c'est que le Lantrac, candidat clérical à la dépulation, vient tâter Blaisot - Bourg. J'ai appris, ce matin, qu'il prépare une réunion à Baumet pour la fondation d'un cercle catholique ouvrier.
— Oh! je m'étais douté de son jeu! reprit tranquillement M. Blaisot. Il compte même sans doute essayer ici des embauchages, car il m'a demandé à voir l'usine... Et, à ce propos, Daniel, soyez là-bas à une heure, c'est vous qui le piloterez.
A l'heure dite, Daniel se trouva au cabinet de Landon, où le docteur était déjà arrivé.
M. de Lantrac ne fut presque point en retard, et la visite commença par le hall des machines à vapeur motrices, qui était particulièrement à remarquer. Daniel, s'apprêtant à donner les plus minutieuses explications, conduisit son ncble visiteur à l'endroit le mieux choisi pour saisir l'ensemble générai... lorsqu'il s'aperçut, aux premiers mots, que ce qui frappait surtout le comte, c'étaient les chauffeurs, le torse nu devant leurs fournaises béantes :
— Ces braves gens doivent prendre des
rhumes en sortant d'ici ! dit-il très haut, d'un ton important, de façon à être entendu.
— En effet, Monsieur, reprit Daniel, leur mé-' tier est dur, mais ils y sont faits.
— Je comprends, mais il faudrait ici beaucoup plus d'air. N'est-ce pas, camarades?., ajouta le comte en s'adrcssant à deux grands gaillards qui le regardaient tout souriants :
— Oh ! Monsieur, répondit l'un d'eux, mettezvous à votre aise comme nous, vous allez voir qu'on est là comme le poisson dans l'eau.
Le comte, enchanté de lui-même, goûta la plaisanterie, et tirant une pièce d'or de sa poche :
— Vous ne serez toujours pas fâchés de boire à ma santé, mes braves? dit-il en la tendant à la ronde.
Un éclat de rire des mécaniciens, qui étaient survenus, répondit à cette munificence :
— Ah ! vous êtes vraiment bien bon ! reprit l'un d'eus. Mais, comme c'est vous qui nous faites l'honneur, et que vous êtes chez nous, c'est à nous de vous régaler, Monsieur, si vous voulez
bien venir prendre uq bo:;k à la cantine... M. de Lantrac, un peu déferré, ébaucha en bon prince un sourir»:, et quitta la place pour regagner Ja sortie, escorté dos grands saluls des ouvriers. Une fois dans la cour :
— Voyez oîi nous allons, dit-il d'un ton navré, quand toutes les idées des distinctions sociales sont à ce point confondues!
On procéda à la visite des ateliers, où, dès les premiers pas , se rencontraient les plus curieux outillages. Daniel, prêt à donner dos détails techniques, allait encore s'arrêter naïvement devant une machine à découper, mais M. de Lantrac continuait sa route, traversant sans regarder, comme s'il n'y eût eu à remarquer que le nombreux personnel, qui le prit aussitôt pour un grand fonctionnaire en tournée. Il passait, distribuant çà et là l'éloge de la bonne tenue, de l'ordre, du zèla de chacun, de l'attention apportée au travail :
— Ah ç5, mais il fallait donc s'entendre! dit
le docteur à Daniel, à quelques pas derrière le
comte. C'est, au contraire, lui qui vient ici se
montrer en passant une revue... Il devrait faire sa visite à cheval I
Tout le vaste périmètre du rez-de-chaussée fut en effet parcouru sans arrêt. Au milieu du ronflement des machines, le comte saluait de droite et de gauche, témoignant sa satisfaction :
— Parfait ! parfait ! disait-il. Beaux ateliers 1 Très clairs !
Le docteur et Daniel suivaient. Au moment de monter au premier étage :
— Continuez tout seul, dit Cabagnou, vous me retrouverez là-bas.
En un quart d'heure, toute l'usine avait été examinée de ce train. Les bâtiments annexes et les docks lui ayant été montrés de loin, le comte, retrouvant sa voiture à la porte, offrit une place à Daniel. Ils se dirigèrent vers l'hôpital. La conversation s'engagea sur l'animation de Blaisot-bourg comparée à la morne quiétude de Baumet,d'oii le mouvement commercial s'était en partie déplacé.
— Vous êtes ingénieur, sans doute, Monsieur?... demanda le comte de son ton protecteur le plus aimable.
— Non, Monsieur, je suis le secrétaire de M. Blaisot.
— Ah ! mes compliments ! . . . C'est étonnant, toutes ces rues neuves et ce quai ! . . . Quand on songe qu'il y a trente ans, il n'y avait là que quelques masures et des maraîchers! . . . Combien y a-t-il d'habitants ?
— Tout près de sept mille, Monsieur. L'usine seule a cinq mille ouvriers.
— C'est fabuleux! Et a-t-on bâti quelque église ?
— Il y en a deux : l'une catholique et l'autre protestante .
— Ah ! une protestante. . . voilà ! voilà ! soupira le comte. M. Blaisot a eu tort d'autoriser ce culte,..
Par poUtesse, Daniel ne répondit rien. Ils arrivaient à l'hôpital, où Cabagnou les attendait en travaillant dans son cabinet ,
La visite de l'hôpital ressembla à la visite de l'usine. Suivi de son interne, Cabagnou donna imperturbablement tous les détails les plus techniques. M. de Lantrac, fidèle à son rôle, approuva,
critiqua en honnête philanthrope, défenseur du brave peuple ouvrier, s'informa tout haut du régime alimentaire, de la qualité des denrées, recommandant l'emploi de bon vin réconfortant.
Dix minutes après, Daniel, remonté avec lui en calèche, retournait au château . Ses premières alarmes dissipées, il en était venu à rire en luimême de l'effet produit par le président fondateur du cercle catholique et du résultat de popularité qu'i paraissait ravi d'avoir obtenu.
Depuis six mois dans un courant d'idées saines et hautes, cette nullité mondaine, attardée dans l'ignorance de tout progrès des temps nouveaux, le jetait presque dans l'étonnement. L'instinctif sentiment d'hostilité, si longtemps nourri pour tout ce qui pouvait se rattacher à la famille de son père, lui semblait à cette heure si puéril qu'il se demandait par quelle aberration il avait pu redouter pour sa mère l'éventualité d'une rencontre avec un Lantrac quelconque. — Ainsi c'était là un de ces parents que, sans comprendre pourquoi, il avait tremblé de croiser sur sa route !.. Cet être inutile, arriéré tout bouffi de
MADEMOISELLE BL'AISOT 209
rimportaace d'un nom, d'une richesse héritée, et qui n'avait même pas l'instruction générale d'un contremaître de Biaise t-bourg, avait pu troubler depuis la veille sa sérénité d'homme, sa conscience d'une position conquise, et jusqu'à sa fierté de fils?. .
Daniel faisait ces réflexions, tout en suivant une conversation banale, en cicérone poli. Comme Cabagnou, il n'en était plus à douter que M. de Lantrac, absolument incapable d'ailleurs de rien comprendre à la savante organisation de l'usine, ne fût venu la visiter que pour y jouer la popularité, en vue des réunions électorales.
Après un assez long détour par la côte, d'où l'on apercevait l'immense gare pleine de wagons, la calèche rentra par une grille du parc assez éloignée du château, tout en roulant parmi les vieilles futaies.
— Mais c'est l'ancien bois des Avettcs que nous traversons là, ce me semble?. . Il est donc maintenant enclos dans la propriété de M. Blaisot? demanda M. de Lantrac avec une sorte de sentiment d'envie.
— Oui, Monsieur, répondit Daniel, qu'amusaient toutes ces surprises.
Il était évident que le noble comte avait décidément peine à comprendre cette édification d'une telle fortune par un simple industriel. Au bout d'une allée, on passa devant les haras... Ce fut le dernier coup.
Comme ils arrivaient en vue du château :
— Il me reste à vous remercier. Monsieur, dit le comte de son plus grand air de débonnaireté pour le secrétaire, et si vous voulez bien me dire votre nom ? . . .
— Daniel de Fierchamp...
Daniel crut remarquer chez M. de Lantrac un léger sursaut, mais ce ne fut qu'un éclair.
— Ah ! vous êtes sans doute d'une ancienne famille du pays? demanda le comte.
— Non, Monsieur, et je ne m'y connais pas d'alliés, ajouta Daniel d'un ton dégagé.
La voiture s'arrêtait au perron. Le prépotent M. de Lantrac en descendit, non sans l'aide de Daniel, qui lui dit:
— Si vous voulez bien me suivre, Monsieur,
je vais vous conduire auprès de M. Blaisot. En traversant le salon, il l'emmena vers la véraodah, où madame Merlin et Madeleine se trouvaient prêtes à sortir.
— Ah! à merveille! Vous êtes expéditif, monsieur le comte ! s'écria la douairière, pendant que mademoiselle Blaisot avançait un fauteuil. Je viens de faire avertir M. Blaisot en entendant la voiture.
Le comte s'installa »■
— Daniel, mon enfant, ajouta-t-elle, sonnez donc, je vous prie, pour qu'on apporte du vin d'Espagne et des gâteaux..
Daniel obéit ; mais, au même instant, il reçut un terrible coup en voyant apparaître sa mère. Avant qu'il eût le temps de faire un geste, elle s'était avancée et se trouvait face à face avec le comte. Elle devint subitement si pâle qu'il crut qu'elle allait défaillir comme madame Merlin faisait sa présentation :
— M. le comte de Lantrac. . . Ma bien chère amie madame Christine de Fierchamp.
Le comte s'était levé lourdement et saluait,
la face empourprée, et comme frappé de stupéfaclion.
Tout cela s'était passé si rapidement que madame Merlin n'en avait rien vu.
— Eh bien! Monsieur le conseiller général, ajouta-t-elle, pendant que Madeleine et madame de Fierchamp se rasseyaient, que dites-vous de notre Blai sot-bourg ?
Le comte s'était remis comme d'ime alerte imprévue. Pourtant, bien .qu'il répondît d'un air qu'il semblait vouloir rendre dégagé, il était visible qu'un embarras planait sur l'entretien. Daniel sentait bouillonner en lui une sourde colère. Il scrutait le visage de sa mère et la voyait en proie à une émotion si poignante qu'il devinait l'effort de courage qu'elle s'imposait. Enfin, un domestique vint prier le comte de monter auprès de M. Blaisot, qui l'attendait.
Daniel laccompagna, le précédant en silence jusqu'au cabinet de M. Jean-Jacques; mais, lorsqu'il redescendit, aussitôt après avoir introduit le comte, madame Merlin et Christine étaient parties .
MADEUOISELLK BLAISOT 213
Quand, à l'heure du dîner, il rentra au pavillon, il trouva sa mère préoccupée, et semblant l'attendre avec une anxieuse impatience. Ils s'entendaient trop bien par le cœur pour qu'il hésitât à aborder au premier mot le sujet de sa tristesse.
— Tu as pleuré, mère? 'dit-il en remarquant qu'elle avait encore les yeux rougis.
— Oui, répondit-elle.
— Eh bien! causons... C'est la rencontre de M . de Lantrac, n'est-ce pas, qui t'a causé ce chagrin?.. Tu le connais et sa présence ici le fait peur ?
— Oui, répéta-t-elle. D'après ce que j'ai compris, lu revenais de l'usine... Que s'est-il passé entre vous ?
— Mais rien ! s'écria-t-il en riant pour la mieux rassurer. Que veux-tu que m'importe ce monsieur ? . . Penses-lu que son nom puisse m'émouvoir et me troubler ?..
— C'est ton père, repril-elle.
— Lui?
— Oui.
— Eh bien! qu'est-ce que cela nous fait? dit-il froidement en la regardant dans les yeux ; as-tu encore peur, comme autrefois, qu'il ne me prenne pour m'emporter loin de ton giron ?
— J'ai peur pour toi, pour tes pensées, si l'on vient à découvrir cette triste situation que je t'ai faite ! . . J'ai peur, à l'idée de nous retrouver, comme aujourd'hui, en présence de M. de Lantrac^ au milieu de ceux qui nous accueillent avec tant de bonté... J'ai peur de ce qui peut arriver entre lui et foi.
— Tais-toi ! tais-toi ! s'écria Daniel en saisissant ses mains avec un élan de tendresse. Toi, toi, trembler, étant la mère que tu es!,. Après toute ta vie ! Et avec ton courage !
— Hélas! mon pauvre enfant, mon courage ne peut rien contre les idées du monde, qui ne voit que le fait ou le malheur. Tu sais tout, toi. De mon cœur à ton cœur, je n'ai plus de crainte, puisque j'ose te parler ainsi. Mais, au château, à cause de Madeleine, les Blaisot, bien qu'informés d'une partie de notre triste secret, ne seraient-ils pas en droit de me reprocher comme
une indélicatesse, de les avoir compromis dans une situation qu'ils ne pouvaient connaître, et que le moindre indice peut leur révéler ?
— Oh ! je te veux plus d'orgueil, mère, répliqua Daniel chaleureusement. Je t'écoute, je te comprends et je ne t'en aime que mieux. Eh bien ! raisonnons sur ce malheur que tu redoutes de voir divulguer. Tu as fait de moi un homme, et je suis là pour te protéger contre tout. Je ne connais que toi et ne veux connaître que toi. C'en doit être assez, entre nous, pour ta conscience, pour ta fierté de toi-même et pour ton repos. Si ta délicatesse est à la gêne chez les Blaisot, disons-leur hautement ce qiie tu trembles qu'ils n'apprennent par d'autres. — Quoi ! parce que le hasard nous met en présence de celui dont je devrais porter le nom, c'est nous qui rougirions? c'est toi qui souffrirais?.. Non, non, mère, entre mon père et loi, devant tous, ton fils est ton garant... Et cela suffit!
— Ah ! mon pauvre enfant ! mon pauvre enfant ! dit la mère accablée.
216 MADEMOISELLE BLATSOT
— Veux-lu bien relever le front ! s'écria Daniel en la saisissant dans ses bras pour l'cmbrasscr.
Cependant, si rassurée que se montrât Christine de Fierchamp par les paroles de son fils, le dîner fini, lorsque, comme à l'ordinaire, le moment arriva d'aller passer la soirée chez les Blaisot, elle prétexta une migraine pour rester seule au pavillon.
Daniel n'insista pas. Il savait, d'ailleurs, que le commandant était au château, et il avait décidé en lui-même de brusquer une solution, quelle qu'elle fût, en le priant de tout confier à madame Merlin de sa situation par rapport à M. de Lan trac.
— Tiens, seul?., lui dit madame MerUn, et votre mère?..
— Elle est un peu souffrante, madame, répondit Daniel, et vous prie de l'excuser ce soir.
— Ah! pauvre Christine!.. Faut-il que Gaba- ^ou aille la voir ?
— Oh ! mille remerciements, à vous et au docteur, madame, reprit-il vivement ; c'est un simple malaise, voilà tout.
A cette nouvelle marque d'amitié, le pauvre Daniel eut une véritable douleur. Une triste appréhension venait de frapper son esprit. Qu'allait-il arriver, grand Dieu! si, devant cette confession sincère et loyale qu'il préméditait, le souci des propos du monde ou le rigorisme de madame Merlin déterminaient au château un refroidissement des affections dont, jusqu'alors, sa mère était entourée ?.. Et alors qu'advenaitil de lui?.. Frappé dans son orgueil filial, lui serait-il possible de garder son emploi?.. Entre sa dignité de fils et l'intérêt de son avenir aurait-il seulement le droit d'hésiter?.. 11 se voyait déjà réduit à quitter Blaisot-bourg, et Madeleine, et tout ce qu'il aimait.
Pour la première fois aux prises avec le monde,
HÀDEHOISELLE BLAISOT 219
forcé de réfléchir et de se résumer cette situation fausse dont il ne s'était jamais préoccupé pour lui, il resta tout épouvanté de l'aveu auquel sa mère et lui étaient contraints.
— Vous avez l'air de creuser des projets bien sombres, ce soir, lui dit gaiement Madeleine, le voyant à l'écart.
— Pardonnez-moi, répondit-il, j'attends tout uniment de pouvoir causer avec notre parrain . . .
— Seriez-vous vraiment inquiet de votre mère? demanda-t-elle vivement.
— Non, non, je vous assure.
— Eh bien! parrain va se lever après son mort, je rentrerai à sa place et je vous l'enverrai, ajouta-t-elle, en allant rejoindre les joueurs.
Un quart d'heure après, Daniel, ayant amené le commandant sous la vérandah, aborda avec lui son sérieux entretien.
Il lui raconta la seconde visite du comte de Lantrac et les incidents qui en étaient résultés.
— Gomment! c'était ton père?.. Et ta mère l'a rencontré ?
— Oui, reprit Daniel. Et faut-il vous dire quel ' coup elle en a ressenti ?
— Je crois bien, la pauvre femme!.. Mais je ne vois pas là la raison de ses craintes. Si dure que puisse être pour elle une pareille émotion, elle n'en est plus à douter des amis qu'elle s'est faits et qui savent aujourd'hui ce qu'elle vaut. . . Toute l'affaire est d'aller jusqu'au bout de la demi-confidence déjà faite aux Blaisot. . . Par une discrétion qu'ils comprendront, j'ai évité de nommer ton père, voilà tout ... En de semblables malheurs, le mieux est de garder le silence sur des faits irréparables, dont la divulgation complète était alors au moins inutile et sans objet... L'arrivée du comte de Lanlrac nous force à parler, tant pis pour lui!... Tout le monde, ici, appréciera la délicatesse de la mère. . . Nous aviserons ensuite au moyen de couper court à des visites ou à des rencontres dont elle souffrirait... Et je m'en charge, pour le cas où M. de Lantrac n'aurait pas compris qu'il ne doit plus remettre le pied au château.
— Mais il a parlé d'acheter aux Seaugée les
Minières et de s'y établir. . . Sera-t-il possible d'éviter, dans son entourage ou chez les siens, des propos sur ma mère?,. Elle tremble que notre situation ne soit ébruitée dans Bauraet...
— Ta! ta! ta!., interrompit le commandant, c'est prévoir les malheurs de trop loin... Il est bien évident que le séjour ici de ce Lantrac change les choses. Il s'agit seulement de savoir si, devant les conséquences d'une infamie, des gens de cœur comme nous déserteront leur rôle, qui est de protéger ta mère, de la défendre, de la couwir hardiment aux yeux de tous... Le plus pressé, c'est de tout confier à la douairière, et ce ne sera pas long, tu vas voir !
Madame Merlin paraissait juste à ce moment sur le seuil du salon.
— Eh bien ! qu'est-ce que vous complotez donc là tous les deux?
— Ma chère Zoé, trois mots ! répondit le commandant, en l'emmenant autour de la pelouse.
Daniel, resté à l'écart, le cœur serré d'angoisses,
les regardait, cherchant à saisir dans leur attitude et dans leurs gestes le sens de cet entretien où se décidait peut-être toute sa vie. Pour la première fois, il se sentait humilié, accablé par ce qu'il y avait de pénible et d'amer dans cette confession où l'honneur de sa mère avait besoin d'être plaidé... Il se disait que son avenir, et jusqu'à son triste bonheur de vivre pour Madeleine, allaient dépendre de cet instant. Dans les hochements de tête de madame Merlin, écoutant attentive et réfléchie les paroles du parrain, il lui semblait deviner l'indécision... Mais tout à coup il la vit faire un mouvement de surprise^et, comme ils se rapprochaient, il entendit ces mots: — Ah ! la pauvre Christine !.. Alors c'est pour cela, sans doute, qu'elle n'est pas venue ce soir ?
— Probablement.
— Mais tout ça n'a pas le sens commun ! reprit la douarière. Vite, Béraud, courez la rassurer, et dites-lui que je l'attends demain matin... Notre maison lui est ouverte à deux battants, et ce n'est pas Victorine Zoé Merlin qui lui fera défaut, contre n'importe qui !
La situation fatale qne les préjugés du monde font à l'enfant qui n'est pas né d'un mariage n'est certes pas à discuter. Au théâtre et dans le roman, le sujet a été mille fois rebattu. . . En fait, la conquête ou la séduction d'une honnête fille n'est même pas sans attirer sur un galant quelque relief d'élégance, notre Code n'ayant pas prévu pareil délit. Par accident, il se trouve parfois quelque père ou quelque frère qui, prenant mal le romanesque, cassent la tête au quidam; le jury acquitte ou condamne; la yindicte satisfaite, la fille reste déshonorée et tout est dit. Qu'importent l'abandon, la misère,
les promesses, les serments, rinnocence d'un côté, la rouerie de l'autre?.. Pour la femme, une faute reste une faute.
Si, dans son adoration pour sa mère, Daniel ne se résumait point les faits d'une façon aussi brutale, il ne ressentait pas moins la tristesse de la voir redouter une humiliation. Quoi ! après toute une vie de vertu, de dignité, de courage !.. Sentiment étrange ! il avait bien prévu pour lui, sans s'en soucier, les difficultés légales qui pouvaient naître de son irrégularité de naissance, mais il n'avait jamais imaginé qu'il en eût à souffrir dans son orgueil filial . Faco à face avec la réalité, frappé de l'inique rigueur que la pauvre abandonnée tremblait encore d'affronter, après vingt années d'expiation, il se demandait si vraiment cet homme qui se retrouvait par hasard sur leur route, glorieux dans sa noblesse, sa fortune et sa piété, ne méritait pas qu'il se dressât devant lui comme un vengeur.
Cependant, sa mère ayant été rassurée par l'attitude de madame Merlin, il avait décidé d'attendre le résultat d'une démarche de son parrain
auprès du comte de Lantràc, lorsque, le lendemain, en revenant de l'usine oii il avait passé toute la matinée, il trouva le commandant chez Cabagnou, qui l'appela comme il passait devant ses fenêtres.
— Je vais aux Combes, dit le parrain ; mais, avant d'entamer cette affaire, j'ai cru nécessaire de m'en tendre avec toi. Hier nous avons été au plus pressé, qui était d'affirmer à ta mère qu'elle avait en nous des soutiens.
— Et de ces soutiens-là, j'en suis, mon cher Daniel, ajouta le docteur en lui tendant la main, et j'ai voulu vous dire, à vous, qu'il sera solide.
— Seulement, reprit le commandant, il nous faut maintenant tenir conseil entre hommes... Et Cabagnou n'y sera pas de trop. ,.
— J'accepte d'avance avec reconnaissance, dit Daniel, et ne puis trop que vous remercier, docteur, me déclarant tout prêt à accepter votre appui ; car, je vous le jure, je n'avais pas hésité à compter sur vous.
— Pardi ! s'écria Cabagnou, je voudrais bien voir qu'il en fût autrement !
— Là-dessus, reprit le commandant, examinons la marche des choses dans lesquelles, à notre avis, tu ne dois pas te mêler. Tu comprends bien qu'en ce qui touche une explication catégorique avec ce monsieur qui est ton père, je suis là, prêt à montrer que je ne suis pas manchot, sans qu'il y ait besoin de toi. Mais il y a une autre question très délicate, très sérieuse pour ta mère, qu'elle n'ose pas traiter entre vous... et que, dans son affection, elle m'a chargé d'aborder.
— Que voulez-vous dire?., demanda Daniel, tout surpris d'un tel exorde.
— Je veux dire qu'elle a dû songer que, dans ces circonstances imiirévues, il pourrait venir à ton père l'idée d'un rapprochement quelconque avec toi .
— Un rapprochement ! s'écria Daniel . Eh bien ! et ma mère alors que je renierais ?. .
— Ne dramatisons pas, mon cher Daniel, dit Cabagnou de son air flegmatique. Je ne vois pas bien notre homme d'hier emporté tout à coup par un élan de cœur, mais enfin il faut tout prévoir.
— Mais un pardon octroyé par moi serait sa
condamnation, à elle ! interrompit Daniel. Quoi ! j'oublierais le malheur de toute cette vie de misères qu'il lui a fallu subir pour m'élever?. . Et elle me verrait tendre la main à cet homme, qu'elle ne peut que mépriser et haïr pour tout ce qu'elle a souffert par lui ?
— Dame ! il est évident, reprit Cabagnou, que la voix du sang, mon cher garçon, n'a pas l'air de vous entraîner. Quant à moi, je ne partage pas beaucoup la chevaleresque illusion deBéraud. Pour le comte de Lantrac, témoigner par un acte quelconque de protection qu'il vous connaît, ce serait confesser et crier sur les toits qu'il a commis autrefois une très belle indignité... Mais, ce point acquis et la question de sentiment écartée, il reste encore une évenluahté à prévoir. Je veux parler d'un autre cas, — toujours invraisemblable, mais enfin possible, — celui ou M, de Lantrac, dépourvu d'héritiers directs et vous ayant par hasard rencontré sur son chemin, aurait l'idée de faire amende honorable de dévot, par testament. . . En ceite dernière occurrence, des procédés un peu trop sommaires envers loi
pourraient avoir pour effet de couper court à de bonnes intentions... qui... peut-être...
— Oh ! assez, assez, docteur ! s'écria Daniel . Il s'agit ici du repos de ma mère, menacé par la venue de cet homme que je ne connais ni ne veux connaître. Son héritage, je m'en moque !
Réconforté par cet entrelien, Daniel respira. Après tout, la rencontre de son père n'était qu'un incident fâcheux, une alerte qu'il avait prévue, et qu'il n'avait jamais estimée devoir influencer sa destinée.
— Tu as vu ton parrain? lui dit sa mère, le soir, comme il rentrait.
— Oui, répondit-il en l'embrassant, et il m'a redit ta faiblesse de femme craintive, tes scrupules à propos de moi... Mère, nous sommes deux dans la vie.. . Mon honneur est le tien, et je mets ma fierté à n'avoir rien de plus que ce que je tiens de toi.
Quoi qu'il en fût de l'appui assuré des Blaisot; dans cet étrange conflit d'événements et d'émotions des deux derniers jours, Daniel attendit pourtant avec une anxiété fébrile le résul-
tat de la démarche du commandant Béraud. Le lendemain matin, il com'ut à la Pétaudière.
— Eh bien ! j'ai vu le comte de Lantrac, dit le parrain au premier mot.
— Ah ! . . Et que s'est-il passé entre vous ? demanda Daniel soucieux .
— D a compris la nécessité d'épargner à ta mère des rencontres impossibles. . . Il ne remettra pas les pieds au château. Il a dû envoyer, hier soir, à madame Merlin une lettre d'excuses pour le dîner de dimanche auquel il était invité.
— Et son séjour à Baumet?
— Oh ! sur ce point-là, il y a des difficultés !.. Son élection d'abord . . . puis ses graves intérêts dans l'exploitation des Minières, qu'il ne me parait pas homme à négliger pour des questions de sentiment... Pourtant, j'ai cru comprendre, à l'embarras qu'il a éprouvé, que, en sa qualité de champion de l'Église et de la Foi, il redoute autant que nous que sa jolie infamie d'autrefois ne soit ébruitée... Il m'a même semblé qu'il craignait de ta part quelque démarche auprès de lui, car il s'est informé de ce que tu sais.
— Et que lui avez-vous dit ?
— Tu penses si j'ai été carré dans mes explications, en lui disant que tu n'ignores rien de la situation. En somme, la franche confession faite aux Blaisot, et l'assurance qu'ils t'ont donnée de leur appui suffisent à calmer les scrupules de délicatesse éveillés par cette affaire. Que le Lantrac reste ou parte, tu n'as plus à t'en inquiéter I
Si Daniel avait eu besoin d'un appel à sa volonté pour se résigner au renoncement de son amour et pour raffermir sa raison, après un tel débat qui le réduisait brutalement à cette condition si humble dont il ne s'était jamais rendu compte, il eût certes pleinement compris la vanité de ses folles illusions.
— Qu'avez-vous donc? lui dit Madeleine au second jour en riant ; se serait-il passé quelque drame qui vous assombrît?
Tremblant plus que jamais de lui laisser deviner la plaie de son cœur, il ne sut pas la rassurer.
Cependant, la période des chasses passées, e le calme revenu au château, Daniel retrouva l'intérêt palpitant de sa vie. Au dire même de Cabagnou, l'agitation, le mouvement et le bruit avaient amené une diversion favorable dans l'état de Madeleine.
— Mais regardez donc notre fille, disait madame Merlin ; si on ne dirait pas qu'on nous l'-a métamorphosée!
Daniel écoutait, plus ému qu'il n'eût voulu l'être. Ses terribles transes évanouies, du fond de son âme et en dépit de sa raison, une folle pensée qu'il repoussait avec acharnement l'agitait comme un étrange rêve. Ces émois, ces enthousiasmes et ces effusions nouvelles le jetaient parfois dans un trouble dont il n'osait sonder la profondeur. «Si elle l'aimait?»
A cette cruelle réflexion, le rappel de sa situation le poignait au cœur comme une épine aiguë. Certes, elle ignorait le triste secret loyalement confié à madame Merlin, à M. Jean-Jacques et à Cabagnou. Si on allait l'accuser d'une tentative de séduction indigne?.. Quand il sa-
vait, lui, qu'il ne pouvait prétendre à un mariage impossible, n'aurait-on pas le droit de l'accabler comme un misérable, trahissant tant de bienfaits par la plus lâche atteinte à l'hospitalité?
Et, pourtant, si elle l'aimait?
Au milieu de ces soucis, malgré la tranquillité d'âme qu'il avait apportée dans cette étrange débat de sa destinée, Daniel avait été trop effrayé des craintes de sa mère pour ne point redouter encore ce voisinage de M. de Lantrac. La période électorale étant ouverte, la polémique des journaux fut bientôt entamée avec tous ses excès. Le candidat libéral, attaqué avec l'acharnement du parti dévot, n'épargnait point l'ancien viveur débauché, devenu le soutien de l'autel. Dans chaque affiche, fouillant et mettant à nu un passé trop peu glorieux, Daniel tremblait que sa mère ne lût quelque terrible révélation qui les atteindrait tous deux...
Un incident vint bientôt réveiller ses alarmes en amenant une nouvelle rencontre à une soirée officielle du maire de Baumet. Bien que sa mère y fût entourée des Blaisot, il la vit devenir si
pâle, en apercevant le comte, qu'il se sentit at» cœur un mouvement de colère qu'il ne put réprimer. Il allait marcher vers lui...
— Daniel, dit Christine qui devina son émotion, ne me quitte pas!
Rappelé à la pradence, il obéit. La présence des Seaugée, d'ailleurs, rendait toute explication impossible. De son côté, le comte, après un froid salut, s'était dirigé discrètement vers un autre salon, où il disparut bientôt, comme s'il eût éprouvé lui-même un embarras à la vue de Christine de Fierchamp et de son fils.
Une autre cause d'irritation d'ailleurs assaillait encore le pauvre Daniel. Le comte Fulgence était installé près de Madeleine... Il lui semblait, ce soir-là, que leur intimité avait un entrain, plus joyeux: il en souffrait.
— Vous oubliez votre devoir de galant chevalier, dit en riant Madeleine à Daniel, car jevois Zélie Bordeau qui attend que vous alliez l'inviter.
Daniel, craignant d'éveiller les soupçons par sa préoccupation et voulant rassurer sa mère, fit
MADEMOISELLE BLAISOT 23o
danser mademoiselle Zélie et sa sœur en affectant la gaieté. Par bonheur, les Blaisot se retirant vers minuit, de peur de fatiguer Madeleine, un peu dolente ce soir-là, il put quitter le bal avec eux. C!omme on attendait les voitures, son parrain se trouva avec lui à l'écart.
— Le baron de Lan trac est ici!., dit rapidement le commandant.
— Oui, je le sais, répondit Daniel; il lui a fallu venir saluer madame Merlin et M. ^ Jean- Jacques.
— Je viens d'avoir un entretien avec lui dans la serre... Il m'a chargé de te parler du désir qu'il aurait de te voir.
— Lui ! . . que me veut-il ?
— C'est à savoir!., reprit le parrain. Enlin, il t'attendra demain matin aux Combes.
— Et vous... que me conseillez-vous?..
— A mon avis, tu dois y aller, ne fût-ce que pour définir nettement l'attitude que tu entends garder envers lui. . . Seulement pas un mot à ta mère, que celte démarche inquiéterait.
Le groupe des Blaisot se rapprochant interrompit ce court colloque.
De toutes les tristesses humaines, la plus cruelle peut-être c'est de ne pouvoir estimer sa mère. Certes, malgré l'état civil, cette idée lancinante de n'être pas le fils d'une honnête femme ne pouvait venir à Daniel. Il savait tout des causes de leur abandon. . . Il avait vu, de ses yeux vu, des lettres accusant l'humilité d'un coupable et pleines de lâches aveux... A cette heure grave de sa vie, l'événement qui lui arrivait n'était plus de nature à le troubler. . . Assuré de l'appui des Blaisot, il avait réfléchi en homme qui sait qu'il porte en lui la loi du respect, et se sent prêt au besoin à l'imposer autour de lui. Bien
qu'étonné de sa démarche auprès de M. de Lantrac, il songea que cette entrevue allait déterminer du moins la situation entre eux, et la régler une fois pour toutes. Allégé du conflit de sentiments qui s'étaient tout d'abord agités en lui, Daniel n'en était donc plus à s'exagérer les conséquences tragiques de la présence de son père aux Combes ou à Baumet, son secret y fût-il di\'ulgué.
Quoi qu'il en fût pourtant de ces pensées, lorsque le lendemain il partit pour les Combes, il ne put se défendre d'une singulière émotion. Cette étrange visite à laquelle il s'était bravement résolu avait été si peu prévue, qu'il avait peine à se rendre compte de l'impression qu'il en ressentait.
Suivant la route, dans un dog-cart qu'il conduisait, par une matinée brumeuse de novembre, il regardait vaguement le paysage dépouillé, en harmonie avec la tristesse de son âme. Un ciel bas, tout gris, de grands ormes bordant les champs nus et déserts. Deux corneilles coassant à sa gauche, il en conçut un mauvais présage en songeant à Madeleine, depuis quelques jours tourmentée par un vague retour de ces inex-
plicables langueurs dont il l'avait déjà vue parfois si accablée. . .
Lorsqu'il aperçut les hautes tourelles des Combes, il s'oublia pourtant, comme fouetté par l'âpre plaisir de la lutte, en se rappelant la vanité, l'inutilité de ces gens à qui le sort avait donné le prestige de la richesse et du nom. Le grand style du château le fit songer, par contraste, à la pauvre condition dans laquelle avait vécu sa mère. . ,
Deux valets de pied, en peUte livrée du matin, parurent sur les marches du perron, l'air surpris d'une visite aussi matinale.
— Mais madame la marquise n'est pas levée, dit l'un deux, qui connaissait le secrétah'e de M. Blaisot.
Daniel déclina le nom du comte de Lantrac et attendit. Cinq minutes après, le valet revenait, et, lui faisant traverser une enfilade de salons, le conduisit à l'aile gauche du château.
M. de Lantrac, assis dans un grand fauteuil, se leva à l'entrée de Daniel, qui le salua froidement. Cette entrevue était si bizarre qu'il y eut
un moment de silence. Bien que, depuis une semaine, ils se fussent déjà plusieurs fois rencontrés, ils se regardaient tous deux comme s'ils se fussent vus pour la première fois. En dépit de ses grandes façons, et malgré l'air de suffisance qui lui était naturel, le comte semblait pourtant embarrassé du premier mot qu'il lui fallait prononcer.
ËnÛQ, ayant désigné un siège à Daniel, et s'étant rassis :
— Je vous ai fait prier de venir me voir. Monsieur, dit-il de sa voix oppressée et sifflante, pour m'en tendre avec vous, au sujet d'une démarche que M. le commandant Béraud a faite il y a quelques jours auprès de moi.
Daniel écoutait, raide, le regard droit, dans une attitude impassible.
— Je me suis empressé de me rendre à votre désir. Monsieur, répondit-il d'un ton bref.
A ces simples mots, le visage du comte sembla trahir l'étonnement.
11 reprit pourtant son superbe aplomb.
— De malheureuses circonstances, plus fortes
que ma volonté,. . un châtiment de la Providence peut-être, . . continua-t-il avec componction, ont amené entre nous, Monsieur, une situation que, m'a-t-on dit, vous connaissez . . Situation pénible, pleine de troubles, et de craintes du jugement d'un monde sévère . . . Monsieur le commandant Béraud a dû vous dire que de graves intérêts politiques, qu'il ne m'est pas permis d'oublier, m'obligent moi-même, dans le parti que je représente, à une circonspection très grande en ce qui touche mon nom. . . J'ai donc, comme vous, un intérêt sérieux à éviter tout propos malveillant, dont ne manqueraient pas de s'emparer des partis hostiles qui combattent mon élection. . . Vousvoyezque je vous dis franchement les choses: aussi ai-je pensé à un accord plus complet sur ce que nous désirons tous. D'autre part, j'ai le plus grand besoin, pour réussir ici, de M. le commandant Béraud et du directeur de Blaisot-bourg , . .
— Je comprends fort bien, Monsieur, répondit Daniel, mais j'attends votre conclusion.
— Ma conclusion, c'est qu'en présence d'une complication pénible, . . et tenant compte d'ailleurs
de certaines obligations qu'elle m'impose envers vous, j'ai résolu de vous assurer, dans l'avenir, une situation qui vous mette à même de vivre indépendant, et sans qu'il vous faille recourir à un emploi . . . dont mon orgueil et le vôtre auraient à souffrir... si l'on venait à découvrir le lien qui euste entre nous. Une rente de douze mille francs, je suppose, vous paraîtrait suffisante... Bien entendu, toutefois, que vous remplirez les conditions que, pour nos convenances communes, j'aurais à stipuler.
— Et quelles sont ces conditions. Monsieur? demanda Daniel toujours impassible.
— Ce serait d'abord que, pour éviter de donner occasion à de fâcheux, propos, votre mère et vous, vous quitteriez Baumet...
— Oh! n'allez pas plus loin, Monsieur! dit Daniel d'un ton fort tranquille; car, je le vois, vous vous méprenez sur le but de la démarche faite auprès de vous et à laquelle vous mêlez des questions d'argent qui n'y ont que faire, et que je ne suppose pas avoir été soulevées par mon ami le commandant Béraud. . ,
SIA MADEMOISELLE BLÀISOT
— C'est en effet de moi-même, et comme acte de conscience tout volontaire, je suis prêt à le reconnaître, que j'aborde un tel sujet, répondit vivement M. de Lantrac. Et il suffit, je pense, de l'autorité sacrée, bien que secrète, que la nature me donne sur vous, pour que ma générosité n'ait rien qui puisse vous surprendre...
— Et précisément c'est là votre erreur, moor sieur! reprit Daniel. C'est cette autorité. . . sacrée, comme vous le dites, et cette générosité que d'aucune façon je n'admets entre nous.
A cette déclaration si nette, le comte eut un nouveau moment de surprise.
— Prenez garde, Monsieur ! s'écria-t-il sur un grand ton digne, vous oubliez peut-être à qui vous parlez.
— Oh! Monsieur, je vous prie, laissons ce langage, qui n'est point fait pour nous, reprit Daniel, toujours fort calme. J'ai bientôt vingtcinq ans, je suis un homme. H y a huit jours, je ne vous connaissais pas !.. Réduisons donc cet entretien à la simple question de fait, déjà posée par mon parrain, et que je croyais venir traiter.
HADEMOISELLK BLAISOT 249
Grâce à une réussite inespérée, j'ai chez M. Blaisot une position assurée, une véritable fortune toute à moi, un avenir de travail que j'estime plus haut que vos douze mille francs de rente, et surtout que la dépendance que vous semblez croire être en droit de m'imposer, de par un titre que je n'invoque en aucune façon, n'ayant pas plus la volonté de le reconnaître que vous ne l'avez vous-même reconnu jusqu'à ce jour.
— Mais, êtes-vous bien certain, Monsieur, interrompit le comte, que votre mère, informée de mes justes intentions... que des liens de parenté, d'ailleurs, autorisent entre nous?...
— Elle ou moi, c'est tout un ! répliqua Daniel vivement, sa cause est la mienne, et dans cette cause, c'est moi qui suis le seul juge. J'ai lu, Monsieur, du temps d'autrefois, des lettres de vous à ma mère où vous moti^^ez votre conduite... Je tiens pour bonnes les raisons de famille que vous avez alors invoquées, et je ne veux rien changer à ce titre de parenté que vous rappelez, et qui suffit entre nous. — Nous sommes cousins, puisqu'il vous plaît aujourd'hui de le
déclarer, et c'est en qualité de cousia que je réponds à des offres que je ne saurais accepter. Ni rna mère, ni moi, n'avons été vous chercher...' Vons venez à la traverse de notre vie... C'est à moi de la protéger, s'il le faut, contre vous.
Le comte de Lan trac écoutait, atterré, ce langage, auquel il ne s'était certes point attendu.
Non, non, s'écria-t-il à ces derniers mots,
vous n'avez pas à la défendre, et, je vous le jure, aucun chagrin ne lui viendra par moi!..
A l'étrange revirement de cet entretien, qui le réduisait tout à coup à un aussi déplorable rôle, M. de Lantrac demeura cette fois si déferré, qu'il se fit encore un silence embarrassant et lourd.
Voyant qu'il n'ajoutait rien :
— Je pense, monsieur, que nous avons tout dit?... reprit Daniel en se levant.
. En proie à une émotion indicible, le comte le regarda partir, presque sans avoir la force de répondre à son froid salut.
Le cœur a des abîmes insondables. Après cette bizarre entrevue, il sembla à Daniel qu'il venait d'accomplir une sorte de réhabilitation de sa
MADEMOISELLE BLAISOT 24o
mère. Repousser cette tardive réparation qui n'atteignait que lui, n'était-ce pas la venger d'un indigne abandon? L'idée que M. de Lan trac avait pu croire acheter son respect filial au moyen d'une pension le faisait sourire et ne l'avait même point indigné. Encore sous le coup des événements amenés par cette rencontre, il s'étonnait à cette heure des émotions qu'il en avait ressenties. — Quoi! ils avaient craint, tremblé?.. Eh bien! il avait vu son père, voilà tout, et sondant son cœur indifférent, il l'avait abordé le front haut, fort d'un malheur immérité qui faisait de lui le juge et non le fils.
Cependant, bien qu'il eût résolu tout d'abord de cacher à sa mère sa visite aux Combes, les paroles du comte de Lantrac lui revenant à l'esprit, il s'eflFraya à la pensée que peut-être il allait prier le commandant d'intervenir près d'elle. Ne valait-il pas mieux d'ailleurs la rassurer sur des dangers imaginaires qu'elle redoutait pour elle et pour lui?
— Mère, lui dit-il au retour, j'ai reçu du comte de Lantrac une demande d'entrevue.
— Mon Dieu! s'écria-t-elle, que te veut-il?
— Il voulait me voir... Je sors de chez lui, et tu peux être désormais sans crainte de son
séjour ici.
Et il lui raconta tout. Lorsqu'il eut achevé :
— Le malheureux! dit-elle; quel châtiment!
Affranchi des préoccupalions qui l'avaient un moment trouLlé, Daniel fut bientôt repris par l'intérêt de sa vie. Une fugue de Fulgence à Paris le délivrait de ses jalousies folles; il retrouva cette joie de vivre seul près de Madeleine. Le temps s'était écoulé, et, malgré les mauvais présages de Cabagnou, l'automne allait finir, emportant déjà toute appréhension des terribles accidents redoutés, chaque année, à cette époque fatale, lorsqu'un jour, sans que rien pût faire prévoir une altération profonde, des indispositions, légères d'abord, survinrent pourtant assez sérieuses poiu* la forcer parfois d'interrompre
son train d'activité. Une sorte d'apathie semblait l'envahir peu à peu, lui laissait à peine la volonté d'agir. Indifférente et brave contre la souffrance, elle plaisantait elle-même sur son incompréhensible lassitude; mais sa voix avait un éclat singulier, ses regards fiévreux protestaient contre des gaietés feintes, après lesquelles elle retombait tout à coup comme accablée d'un rôle trop lourd.
— Bon ! nous en avons traversé bien"d'autres ! disait la douairière, accoutumée à ces alertes et voyant la tranquillité de Cabagnou .
Daniel, inquiet, interrogeait le docteur, dont les réponses étaient empreintes de souci, bien que, disait-il, « rien ne fût encore déterminé ». Pourtant d'étranges inégalités d'humeur tourmentèrent bientôt cette nature si droite. Même dans ses excursions avec Daniel, des caprices bizarres semblaient l'assaillir tout à coup ; elle avait avec lui presque des duretés qui le jetaient dans l'étonnement.
Elle s'apercevait alors de ses torts.
— Ne prenez point garde à mes méchants
propos, lui disait-elle. Vous savez bien que -ce n'est qu'avec vous que j'ose crier quand je souffre ! Cette triste idée, qui le mordit au cœur, vint finalement à Daniel que l'absence du comte Seaugée était la cause de ce chagrin. Parfois aussi, dans une sorte de détente de tout son être, elle s'échappait en des exubérances, comme si elle eût essayé de secouer quelque rêve et de ne plus penser.
— C'est beau la vie, n'est-ce pas ?.. lui ditelle un jour, surtout quand le sort vous a comblé, qu'on se sent l'ardeur du vrai, et la puissance de faire le bien ?
— Vous avez tout cela, répondit-il.
— Ah ! oui, ma belle âme est un trésor, réponditelle ironiquement. — Qui sait, si j'avais vécu !
A ce mot, Daniel reçut si brusquement un coup au cœur qu'il -se sentit pâlir.
— Pourquoi me regardez-vous de cet air navré? poursuivit-elle.
— Je songe à cet acharnement avec lequel vous vous torturez... J'aimerais mieux vous voir pleurer.
— Oae voulez-vous ? on n'obtient pas tous les jours la grâce, et l'on se lasse, à la fin, même de cette bonne joie des pleurs.
Daniel se garda de paraître remarquer ce découragement amer, et il détourna la causerie sur des objets iadifférents ; mais elle était, ce matin-là, plus rebelle à l'apaisement qu'il s'efforçait d'amener. 11 sentait qu'elle avait contre lui cette humeur des mauvais jours, qui ressemblait parfois à une sorte de possession qu'elle ne savait régir.
— Savez-vous ce que je me suis mis en tête à propos de vous ?. . lui dit-elle tout à coup.
— A propos de moi ?
— Oui... Une idée triomphante, et qui aura pour effet d'enguirlander définitivement vos jours de ce bonheur qui vous est dû, à vous, en dehors du plaisir des larmes... J'ai conçu le projet de vous marier.
Ce mot était si inattendu que Daniel faillit perdre contenance.
— Moi ? s'écria-t-il en riant. Bon Dieu ! en quoi ai-je mérité de vous ce traitement sévère ?
MADKMOISKLLS BLÀISOT 2Si
— Ce mot est impertinent pour la jeune personne que je vous destine, et qui est de tout point accomplie.
— Quoi! vous me l'avez déjà choisie?
— Oh l ne faites point le dissimulé I... Je vous vois rougir, et vous avez déjà peur de l'entendre nommer... Mais je ne m'arrêterai pas devant votre trouble... Zélie Bordeau est charmante, bien apparentée, ce qui ne gâte rien.
— Mademoiselle Bordeau!.. reprit Daniel tout surpris. Mais vous ne songez pas qu'elle est le grand parti de Beaumet!.. Me présenter, moi, après tous les prétendants qu'elle a déjà refusés !.. Moi, qui suis sans fortune !
— Vous êtes trop modeste, voilà tout ! Le moindre roman anglais vous apprendrait qu'il est d'usage, pour un gentleman pauvre, de se passionner pour une belle héritière qui couronne sa constance au dénouement... Voyez, à preuve, que Fulgence s'est même épris de mes grâces,., ajouta-t-elle d'un ton acerbe.
Daniel la regarda tout étonné d'un tel rapprochement.
— Vous oubliez peut-être, mademoiselle, que je ne suis pas le comte Seaugée, . . et que je n'ai rien d'un héros de roman, répliqua-t-il froidement.
— Oh ! je ne disais pas cela pour vous, qui êtes un jeune homme calme et d'austère raison, reprit-elle railleuse. Ce n'est certes pas vous qui vous laisseriez dévorer par des flammes romanesques... Tant il y a d'ailleurs que, entre Zélie et vous, toutes les convenances se trouvent à souhait, votre position étant hardiment l'équivalent de ses trois cent mille francs de dot . . . C'est, après tout, une belle fille qu'on peut aimer.
• Au Ion de singulière ironie de ces paroles, Daniel devina le sentiment d'amertume qu'il «onnaissait trop bien ; mais il lui sembla découvrir dans l'esprit de Madeleine un fond d'irritation qui le surprit. Il y sentait une pointe agressive et comme' l'intention de le froisser. Pour couper court à ce sujet :
— Il n'y a qu'un obstacle à votre grand projet, dit-il, c'est que je n'ai absolument aucune intention de me marier,., la belle héritière eûtelle le Pactole I