‹ Mademoiselle BlaisotChapitre 2 sur 2 · XX[II · texte numérisé non relu

XX[II

Cette scène laissa pourtant Daniel sous une impression de tristesse qu'il eut peine à secouer. Bien que destitué de la plus fugitive espérance, devant cette preuve d'une indifférence ou d'une tranquillité de cœur qui s'affirmait jusqu'à vouloir le marier, cette idée que Madeleine pût le croire épris d'une autre lui parut si impossible, qu'il en vint à se forger les imaginations les plus folles . Le changement bizarre de ce caractère et de ce cœur demeurés si généreux envers lui jusqu'alors, ces irritations inconscientes, ces railleries cruelles le jetèrent dans un désordre de pensées effrayant. . . En se rappelant les du-

retés mêlées aux désespérances de cette âme malade, il lui semblait la revoir devant lui, hostile, tourmentée, raillant à plaisir le bonheur, l'amour et la vie comme dans une exaspération jalouse.

— Si elle avait voulu l'éprouver?

Mais cette conjecture était si insensée qu'il la repoussa bientôt comme une aberration, au milieu des inquiétudes réelles que lui causait un état d'esprit qui de jour en jour semblait s'aggraver.

Bien qu'elle affectât parfois encore de jeter des éclats d'animation dans leur causerie, comme si elle eût voulu s'entraîner elle-même et secouer le fardeau de quelque pensée inquiète, il devinait qu'une fatigue lourde l'envahissait peu à peu. Une fois, dans une de ces visites à la crèche qui se faisaient plus rares, et où il l'accompagnait, il essaya de la faire reposer à la maison du garde; mais elle s'y refusa si résolument qu'il comprit qu'elle voulait se surmener et se défendre contre une humiliante faiblesse.

*=— Bah ! dit-elle avec un rire forcé, faudrait-

il laisser perdre ces beaux jours d'automne?

Certes, ce n'était là sans doute qu'une sorte de surexcilation assez fréquente, dont nul ne s'inquiétait au château ; pourtant Daniel se décida à en parler à Cabagnou . A son grand étonnement, Cabagnou s'en montra satisfait.

— Oh! tant qu'elle lutte, nous ne sommes point en danger ! dit-il. L'important, c'est de la distraire d'un affaissement de volonté qui donnerait prise à ses nerfs.

Sur ces paroles à demi rassurantes, Daniel se reprit à espérer. Cependant, malgré la tranquillité apparente du docteur, il fut bien forcé de reconnaître au bout de quelques jours que les énergies de cette nature vaillante défaillaient peu à peu. Sans qu'il pût deviner pourquoi, il s'aperçut tout à coup qu'elle afiectait de se défier de lui, et même qu'elle l'évitait comme si quelque grief l'eût irritée.

Elle en arriva enfin à ne plus lui parler qu'avec une fierté si dédaigneuse qu'elle marqua une sorte de rupture entre eux... Cette terrible pensée lui revint alors qu'elle avait lu dans son cœur

et pénétré cette passion folle qui, sans doute, lui paraissait une offense.

Inquiet d'une disgrâce dont il s'épouvantait comme d'un désastre, il lui semblait vivre au jour le jour, attendant le brutal réveil de son rêve, et se disant qu'alors il serait toujours bien temps de souffrir, quand, au bout d'une semaine de cette sorte de brouille inexpliquée, un matin, comme il arrivait au château par la porte du parc, à peine engagé dans le sentier, il la vit tout à coup apparaître devant lui.

— Quoi! à cette heure, Mademoiselle? dit-il en dissimulant sa surprise.

— Oui, je suis venue vous attendre, répondit-elle avec un sourire qu'il devina contraint. Je me suis levée avec des idées toutes roses, ce qui m'adonne l'envie d'un tour de parc, pour vous les faire partager, en votre qualité de confident fidèle.

Le ton dégagé dont elle prononça ces mots, et la pâleur de son visage, étaient en un tel désaccord que Daniel s'effraya .

— Je suis tout à vous, dit-il; mais le temps est humide et froid , et, si vous le permettez.

votre confident fidèle ira tout d'abord vous chercher un plaid.

— Non, non, vous savez bien que, par coquetterie, je ne mets jamais de plaid. Ça m'engonce, dit-elle en riant.

— Mais, si je vous cède, au retour, pour celte imprudence, le docteur Cabagnou me rabrouera vertement.

— Eh bien! que vous importe la couleur de sa bougonnerie?.. Vous avez donc peur de lui?... ajouta-t-elle en le regardant si fixement, qu'il craignit qu'elle ne pénétrât son trop vif sentiment d'inquiétude.

— Je n'ai peur que de vous, dit-il.

— En ce cas, venez et tremblez, reprit-elle gaiement en partant par l'allée .

Daniel la suivit. Cette rentrée en grâce lui semblait si complète, qu'il en oubliait déjà ses froideurs des derniers jours. Elle allait, affectant la gaieté; mais, au courant de leur causerie amicale, il s'aperçut bientôt qu'elle essayait de réagir contre une lassitude sous laquelle elle se débattait en vain. Son agitation fiévreuse , qu'elle

semblait s'imposer, dénonçait une si cruelle . souffrance qu'il voulut la forcer de rentrer au château.

— Non ! non ! si vous n'êtes point en fonds de complaisance ou d'amitié, ce matin, j'irai seule, voilà tout! dit-elle.

Convaincu qu'il n'y avait là qu'une de ces impatiences d'esprit malade qu'elle ne confiait qu'à lui, il céda. Elle repartit s'excitant à l'animation comme si elle eût voulu étourdir sa pensée. Il remarquait pourtant qu'elle était préoccupée. On eût dit que, tourmentée par une idée qu'elle n'osait traduire, elle recueillait son courage.

Enfin, au bout d'un quart d'heure d'hésitation :

— A propos, et vos grandes conférences secrètes avec l'ami Cabagnou, où en sont-elles? dit-elle tout à coup.

— Oh ! des conférences, répondit Daniel embarrassé à cette question soudaine, vous me faites beaucoup d'honneur, en me supposant une telle importance auprès de lui. J'aime beaucoup à l'entendre, j'écoute et je m'instruis, en faisant mon profit de sa science . . .

— Et sa science, qu'est-ce qu'elle dit de votre humble servante ? car je devine que je n'y dois pas être oubliée,

— En effet, reprit-il, pour le moment, il se propose de faire exécuter des sondages dans la colline, afin de vous faire cadeau d'une source ferrugineuse pour vos enfants.

— Non, interrompit-elle en riaDt, je parle de ce qu'il pense de moi, de son sujet médical . . . D vous interroge toujours, enfin. . .

Une terrible lueur traversa l'esprit de Daniel. C'était la seconde fois, depuis quelques jours, qu'elle renouvelait cette question sur ce que Cabagnou lui disait d'elle, avec ce même regard fixe qui semblait épier sa pensée... Malgré le ton plaisant qui accompagnait ses paroles, il crut deviner une anxiété dans son sourire.

— Eh bien ! pourquoi ne répondez- vous pas? reprit-elle comme étonnée de son silence.

Il ne put se défendre de rougir.

— Parce que je cherche à me rappeler s'il m'a parlé de vous, reprit-il vivement.

Mais elle avait surpris son embarras.

— Non, non, vous me trompez, poursuiviteileen riant. Je le vois, je le sens ! Et vous voulez me cacher ce qui se dit entre vous , . .

Il essayait d'éluder. Elle le pressa, plaisantant sur ses réticences comme dans un accès d'humeur capricieuse. , . Il s'efforçait à détourner ses questions.

— Mais vous ne voyez donc pas que j'ai peur! reprit-elle tout à coup d'uae voix sourde et brisée. Vous ne voyez donc pas que je me sens devenir folle !

— Peur!., vous?., s'écria-1-il feignant de rire comme d'un enfantillage. Il ne manquerait plus que cela, pour compléter ce concert d'exagérations et de craintes que vous m'avez appris vous-même à railler autour de nous !

Frappe d'une altération qu'il voyait pour la première fois dans ses traits, et le cœur serré d'angoisse, il se mit à parler d'abondance pour dissiper tout soupçon...

Elle l'écoutait, immobile, et songeuse, les sourcils rapprochés comme pour voiler ses yeux pénétrants.

Lorsqu'il eut achevé:

— Monsieur de Fierchamp, lui dit-elle, je sais maintenant ce que je voulais savoir... Vous m'avez trompée!

— Moi ! . . Que dites- vous?

— Oui, reprit-elle, avec une sorte d'égarement, vous avez menti à notre pacte, et vous me trahissez !

Sur ce mot de colère, elle s'enfuit, le laissant foudroyé. . . Ce qu'il savait lui, ce qu'il venait d'apprendre avec un sentiment de terreur, c'e^t que Madeleine était hantée de cet horrible pressentiment que Cabagnou redoutait tant de voir naître en son esprit.

Resté seul, il crut un instant défaillir sur le coup; plus cruellement déchiré par cette révélation affreuse que par la rupture décisive qu'elle venait de dénoncer entre eux. Oublieux de sa propre douleur, sa première pensée fut d'avertir Gabagnou, qui justement paraissait sous la vérandah avec la douairière, que Madeleine était allée rejoindre. Mais, conférer avec lui, après ce qui venait de se passer, c'était précisément accroître les défiances qui n'étaient peut-être encore qu'à l'état de soupçon dans cet esprit déjà frappé. Il rentra par un détour et gagna la bibliothèque. Gabagnou, d'ailleurs, suivant les habitudes

qu'il lui connaissait, devait être à son laboratoire toute la journée. Il était donc certain de pouvoir le rejoindre hors du château, sans donner l'éveil de leur entente. Dès qu'il put s'échapper il courut à l'usine.

En le voyant entrer :

— Je vous attendais !.. dit le docteur soucieux, car je suis ce matin très inquiet d'une surexcitation chez Madeleine. — J'ai deviné tout à l'heure qu'elle vous quittait. — Vite, que s'estil passé entre vous?

Daniel raconta alors dans ses moindres détails cette rencontre du parc, et l'étrange scène qui lui avait révélé les motifs de cette froideur que, depuis quelques jours, ils constataient tous deux, etl'explosion de colère, et le cri de terreur qu'elle avait laissé échapper, en l'accusant de l'avoir trahie.

Absorbé, Cabagnou l'é coûtait sans l'interrompre . Lorsqu'il eut tout entendu, il s'accouda sur son bureau, le front appuyé dans sa main et regardant Daniel dans les deux yeux :

— Mon ami, dit-il lentement, ie crois inutile de vous demander le loiid de votre pensée. Ce

qui ressort de ce que vous venez de m'apprendre se résume en un mot qui vous a frappé, puisque vous êtes là : elle a peur !

— Mais n'est-il aucun moyen de raffermir son esprit ?

— Elle a peur ! . . répéta Cabagnou en secouant la tête tristement. Dès cette heure, l'idée terrible ne la quittera plus et hâtera le péril, car la lutte a commencé... Dans huit jours, demain peut-être, c'est la crise, maintenant inévitable, où tout peut sombrer... Si nous ne parvenons à la sauver par un mouvement violent de son cœur qui la rattacherait peut-être à la vie.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que le gouffre est ouvert et qu'il faut nous y jeter. Cet éveil des sens, que je tremblais de voir naître chez elle, et qu'elle ne comprend pas encore peut-être, il faut maintenant que nous l'appelions à notre aide.

— Mais c'est peut-être la tuer?., m'avez- vous dit, s'écria Daniel consterné.

— Oui, mais à cette heure, c'est peut-être aussi notre dernière chance de la sauver, en

donnant un appui à sa volonté de vivre.... Il se peut, après tout, qu'elle vous aime...

— M'aimer ?.. moi, docteur!.. Vous savez bien que c'est impossible !

— Vous, ou Fulgence, qu'en savons-nous?.. Qui nous dit que, dans ce cœur jusqu'à ce jour fermé, dans les regrets, les tristesses de cette âme malade d'une défiance qui la fait désespérer de tout, il n'y a pas le tourment d'une passion qui s'ignore ?

— Mais, s'il en était ainsi, que faire ?

- L'éclairer sur elle-même, la forcer à se comprendre, en lui apprenant que vous l'aimez .

— Mais, moi qui n'ai pas même de nom, c'est me perdre et m'exposer à son mépris !

— Oui, répéta froidement Cabagnou. Eh bien 1 après?.. Êtes- vous au-dessous de ce sacrifice?

— Docteur, c'est nous faire chasser, ma mère et moi, pour une action déloyale, indigne...

— Non, Daniel. Pour cela, du moins je serai votre caution. Et vous savez ce qu'elle vaudra quand je dirai que vous n'avez agi que de par moi.

L'extraordinaire tentative que réclamait de lui Cabagnou jeta Daniel dans un désordre effrayant de pensées. Ce qu'il comprenait, c'était que la vie de Madeleine pouvait être l'enjeu de cette épreuve après laquelle sa présence au château n'était plus possible, quoi qu'il advînt. Courir au-devant de ce mépris dont elle avait flétri la recherche de Fulgence, affronter ce péril d'un aveu que son humble condition rendait presque vil, eût-il, comme un autre, porté le nom de son père, lui semblait au-dessus de ses forces et de son courage...

Puis, tout à coup, il songeait à cette scène du matin qui révélait déjà les terribles angoisses de ce mal qu'elle sentait venir ; il se rappelait les paroles de Cabagnou, et un déchirement affreux se faisait en lui... Quoi ! il lui resterait ce remords d'avoir pu la sauver et de n'avoir pas su s'immoler pour elle!

Mais des réflexions saines lui revinrent bientôt. Il se rappelait cette étrange idée qu'elle avait eue de vouloir le marier... L'aimât-elle, d'ailleurs qu'osait-il espérer ? Il résolut enfin de garder le

silence et, quitte à l'interroger, s'il le fallait, sur Fulgence, pour obéir à Cabagnou, de ne point hasarder, pour sa dignité même, la possibilité de rester à Blaisot-bourg.

Le soir même, au château, Daniel se confirma dans sa résolution, en voyant Madeleine l'accueillir avec une froideur glaciale. Elle était^calme, presque enjouée, mais ses grands yeux avaient un éclat fiévreux qui dénonçait l'effort. Quoique, par une sorte d'accord tacite, madame Merlin et Cabagnou affectassent comme toujours de ne point paraître s'occuper d'elle, à certains regards échangés entre eux, il devina bientôt une anxieuse inquiétude qui planait sur leurs pensées, comme s'ils eussent été dans l'attente de quelque malheur.

M. Jean-Jacques ayant demandé la table

de whist, la partie de chaque soir commença dans le boudoir de la douairière, où l'on se tenait d'ordinaire en famille. Un morne silence régnait. Au bout d'un quart d'heure, Madeleine alla s'asseoir au piano, dans le grand salon voisin, dont les portières étaient relevées. On l'entendit bientôt jouer avec des distractions, et sans suite, des fragments de Mozart .

Daniel, accablé de ses agitations intérieures, était demeuré près des joueurs, songeant tristetement. Le lendemain était le jour où, toutes les semaines, il accompagnait Madeleine à la crèche. Il ne pouvait se dispenser de prendre ses ordres, et il se demandait comment il oserait l'aborder après ce qui s'était passé entre eux le matin. Cependant pour la douairière et M. Jean-Jacques, il était impossible de laisser voirentre euxun dissentiment sans faire naître des conjectures pleines de périls. . . Déjà la soirée s'avançait etquel que fût son émoi, il lui fallut à la fin se résoudre. Ayant alors recueilli son courage, il se dirigea vers le salon. — Ah ! c'est vous ! dit Madeleine en le voyant entrer.

-— Oui, Mademoiselle, balbutia-t-il.

— Auriez-Yous quelque chose à me demander?., reprit-elle, cessant déjouer.

— Je viens prendre vos ordres pour demain,., ajouta-t-il avec effort.

— Mes ordres!., dit-elle en parcourant sa partition sans en détacher ses yeux; mais je ne sache pas, Monsieur, que j'aie ici à vous en donner.

Daniel demeura muet, embarrassé. Il se fit un silence pendant lequel on n'entendait que le bruissement des feuillets qu'elle tournait d'une main machinale, et comme si elle eût oublié sa présence,

— J'aurais voulu, pourtant, reprit-il au bout d'un instant, vous demander grâce et pardon de vous avoir, ce malin, involontairement irritée.

— Oh ! c'est là maintenant beaucoup de choses entre nous! Y revenir serait superflu! réponditelle d'un ton si indifférent que Daniel se sentit froissé.

— Vous vous trompez, Mademoiselle, pour-

suivit-il gravement, car ayant eu le malheur d'encourir vos reproches, j'ai pour devoir de me justifier près de vous. . . Et c'est peut-être aussi mon droit !

— Votre droit !

— Vous m'avez appelé votre ami . . .

— Oh! nous n'en sommes plus là! dit-elle avec un air ironique, et je pense que votre amitié, comme la mienne, s'est déjà consolée... Vous avez mal joué votre rôle, voilà tout!

A ce mot offensant, Daniel eut un sursaut. Il se vit perdu et se trouva lâche de se laisser abaisser à ses yeux. Entraîné par la sincérité de sa douleur, il voulut se relever.

— Me permettrez-vous, du moins, Mademoiselle, reprit-il, de protester contre cette parole qui m'atteindrait dans ma loyauté, si elle était mal interprétée par-vous?

— Oh ! votre loyauté n'est aucunement en jeu, répondit-elle avec ce rire saccadé qui semblait figé sur ses lèvres . Nous nous sommes mépris l'un à l'égard de l'autre, rien de plus!.. Et si je me suis abusée, je ne puis en accuser que moi .

— Pardonnez-moi pourtant d'insister, Mademoiselle, reprit-il, tremblant d'une émotion qu'il avait peine à maîtriser; vous m'avez un jour généreusement tendu la main, venant au-devant d'une gratitude qui m'emplissait le cœur. Vous m'avez fait le confident de vos tristesses, de vos souffrances, m'accordant le titre de frère . . Je ne puis perdre tout à coup votre estime sans me défendre... et, j'ose presque le dire, sans vous demander compte d'un aussi cruel changement.

Au ton fier dont il accentua ces mots, elle eut presque un mouvement de colère.

— Me demander des comptes! exclama- t-el le d'un air hautain.. . Et pourquoi?

A cette impitoyable question, qui le poignit à l'âme, Daniel demeura un instant atterré. Il se sentit si humilié d'un tel dédain que, sans songer cette fois aux conséquences de son aveu :

— Pourquoi? dit-il, parce que je vous aime !

— Vous m'aimez, moi? En vérité! s'écria-telle en reprenant son rire.

— Oui, vous! ajouta-t-il avec véhémence et oubliant toutes ses résolutions vaines. Je vous aime après ce que vous m'avez dit de Fulgence, et sachant que vous allez me calomnier, m'accuser d'une passion vile. Je vous aime, pauvre, sans espoir, du fond de mon humilité qui ne vit que des bienfaits des vôtres; je vous aime sachant que, par cet aveu, je trahis l'hospitalité qui me nourrit et que j'ai mérité qu'on me chasse !

Madeleine l'avait écouté, arrogante, sous son masque d'ironie implacable.

— Vous me trouvez enfin plus belle que Zélie ? ajouta-t-elle railleusement.

— Ah! malheureuse enfant que vous êtes, awîcablez-moi, mais ne blasphémez pas contre vous-même, vous que j'ai vue pleurer, que j'ai vue souffrir, que j'ai vue envier de misérables femmes que votre charité secourait! . . Mon pauvre amoior est plus précieux que toute votre richesse .

— Et vous m'en faites l'aumône?

— Oui, et j'y joins par surcroît le pain de

ma mère et le mien; car, après les craelles paroles que vous avez prononcées, je serais un lâche si je reparaissais jamais (lovant vous !

Un éclat de ce même rire affecté de Madeleine répondit encore à ces mots. Sous cette dernière injure, Daniel se leva éperdu de douleur, exaspéré d'un tel mépris ; mais il eut à peine fait quelques pas qu'il s'arrêta, atterré de ce rire étrange, persistant, qui tenait du sanglot.

Les mains sur son visage, elle semblait étouffer.

— Madeleine! Madeleine! s'écria-t-il en revenant vers elle, ému de la voir ainsi.

Mais, au moment où il s'élançait pour la secourir, elle se renversait brusquement et tombait sur le divan, en proie à une crise nerveuse effrayante .

Au cri qu'il jeta, en courant à la porte du boudoir, madame Merlin s'était levée. Cabagnou se précipita vers le salon, suivi de M. Jean-Jacques.

— Vite, aide-moi ! lui dit le docteur.

Et, sans échanger une autre parole, comme s'il n'y eût dans leur triste lâche qu'un acci-

dent toujours attendu, ils emportèrent Madeleine. — Daniel, pas un mot de ce dont vous avez été témoin ! lui dit rapidement madame Merlin en sortant.

Daniel passa une horrible nuit, inquiet de l'état de Madeleine, atterré de ce qu'il avait fait... Après cette étrange scène, il se demandait quel allait être son sort. Eût-il faibli dans sa résolution, tout lui criait que son séjour à Blaisotbourg n'était plus possible. Avili à ses yeux, par quel miracle d'ailleurs la convaincrait-il, elle si riche, lui si humble et même sans nom, de la sincérité d'une passion que sa disgrâce physique seule eût déjà rendue suspecte à ce pauvre esprit tourmenté? Quelque pitié qu'il eût à attendre de Madeleine, comment vivre désormais auprès d'elle, avec l'inoubliable souvenir de cet amour qu'elle ne pouvait même plus feindre

d'ignorer, sans paraître en accepter la complicité?.. Avec cette âme si défiante et si fière, allait-elle tromper, mentir à tous les siens?.. A l'idée de la revoir, d'aflronter ce regard hautain, il se sentait pris de haine contre elle et contre lui.

Décidé à sauvegarder du moins son orgueil, il décida de prévenir son renvoi, en donnant le jour même sa démission à M. Jean-Jacques, se réservant d'en avertir sa mère quand tout serait accompli.

Lorsque, le matin, il arriva au château, un coup terrible l'y attendait. Comme il mettait le pied sur le perron, il apprit que la grand'mère et Gabagnou avaient dû veiller Madeleine toute la nuit. On parlait de cris entendus, d'un effroyable délire.

La première pensée de Daniel fut accablante. Il se dit qu'il l'avait tuée. Avec l'exagération que la passion entraîne, comme dans un affreux, rêve, il entrevit Madeleine se débattant en démence, révélant tout ce qu'il avait osé. . .

Au moment d'entrer chez M. Jean-Jacques, il

se sentit défaillir comme à l'idée de paraître devant un juge prêt à l'accuser.

Par bonheur, les premiers mots qu'il entendit le rassurèrent.

— Daniel, montez donc voir si Cabagnou est levé, lui dit M. Jean-Jacques.

Juste à cet instant, madame Merlin survenait.

— C'est inutile, dit-elle, laissons-le reposer ; je quitte l'enfant...

— Eh bien !

— Elle est plus calme, elle dort.

— Et que dit Cabagnou ?

La grand' mère secoua la tête sans répondre, et d'un air accablé.

Daniel écoutait. Il comprit que, du moins jusqu'à cette heure, le délire de Madeleine n'avait rien révélé... Toute la matinée, il attendit le réveil de Cabagnou. Enfin, vers dix heures, le voyant paraître à sa fenêtre, il courut aussitôt le trouver et, lui ayant tout raconté, il conclut en lui annonçant son départ.

— Partir?.. Allons donc! dit Cabagnou.

— Mais puis-je reparaître devant elle, après ce qui s'est passé entre nous ?

— Dussions-nous la torturer, Daniel, .il nous faut aller jusqu'au bout ! répliqua impitoyablement Cabagnou. A cette heure, le précipice est ouvert et nous y roulons ! Susciter ses révoltes, exalter sa colère, c'est donner un aliment à son âme, c'est la forcer d'oublier cette peur dont son esprit est frappé... et qui la tuerait aussi certainement que j'existe. — Vos regrets, vos scrupules, je m'en moque pas mal ! — Ces chagrins de roman-là, ça sèche et ça se guérit. . . Mais la névrose, ça tue !

— Mon Dieu ! demanda Daniel, n'êtes-vous donc pas, ce matin, déjà rassuré?

— Rassuré!., dit Cabagnou, le regardant de son œil ardent sous la touffe de ses sourcils épais; je suis rassuré comme je l'eusse été le jour où elle se trouvait dans cette voiture, traînée par des chevaux emportés...

— Pourtant, a dit madame Merlin, elle est calme, elle dort, reprit Daniel, essayant de se raccrocher à une espérance.

— Parbleu ! je sais bien pourquoi elle dort ! Je n'y ai pas été de main morte pour lui procurer ce calme-là... Seulement, je ne suis pas bien sûr qu'elle ne va pas se réveiller folle !

— Ah ! c'est affreux ! s'écria Daniel.

— Vous comprenez enfin, n'est-ce pas?..

L'heure est venue, reprit brutalement Cabagnou. Nous sommes emballés. A vous de voir si vous voulez me servir d'instrument... Je ne sais pas ce que je ferai de vous, ni où je nous mène tous... Je vous prends pour une de mes chances, voilà tout.

Daniel, éperdu, allait répondre quand tout à coup un cri déchirant traversa l'air, aigu, strident, surhumain comme un cri de torture... Cabagnou bondit de son fauteuil.

— Vous l'entendez! dit-il.

Et il sortit en courant.

Pendant plus d'une semaine, l'état de Madeleine fut presque [désespéré, le deuil plana sur le château, chaque jour apportant les épouvantes de ces terribles accès . Grâce aux soins de Cabagnou pourtant, le délire, les hallucinations, les manifestations violentes cessèrent enlin peu à peu, mais pour faire place à une méningite résultant d'un ébranlement cérébral trop longtemps prolongé.

Devant un tel malheur qui suspendait forcément sa résolution de quitter l'usine, Daniel ne vivait plus. Il se sentait écrasé par cette idée implacable que Madeleine mourait peut-être

frappée par lui. La nuit, il venait dans le parc regarder ses fenêtres, épiant les ombres sur les rideaux. Le jour, il tremblait que son désespoir ne révélât son secret.

— Ah! mon pauvre enfant, tu l'aimes! lui dit un jour sa mère.

Daniel sejeta dans ses bras et put enfin pleurer.

Par bonheur, au bout d'un mois de transes, le cours de la maladie s'étant régularisé, un faible espoir commença à renaître :

— Sa vie ne tient qu'à un fil, lui disait Cabagnou, qu'il interrogeait; mais ce fil je le tiens!.. C'est le retour de sa conscience d'ellemême qu'il nous faut maintenant diriger,.. Dans quinze jours, Daniel, je vous rendrai votre liberté si vous êtes toujours résolu à partir.

Qui n'a souffert, qui n'a tremblé de ces horribles menaces de mort suspendues sur un être cher?.. Qui n'a ressenti cette ineffable joie contenue dans uq simple mot qui nous rattache à l'espérance?.. Un jour enfin, Madeleine en se réveillant reconnut sa grand'mère. Cabagnou déclara qu'elle était sauvée.

La convalescence pourtant devait être longue ; mais chaque jour apportait une certitude d'autant plus vive, que Gabagnou prononça bientôt que cette crise avait amené un heureux travail de transformation, qui mettait désormais Madeleine à l'abri de toute rechute.

La comtesse Seaugée, qui, durant toute la maladie, s'était montrée d'une extrême sollicitude, accourut à cette bonne nouvelle. Tout Blaisotbourg fut dans la joie.

Un matin, Daniel était avec M. Jean-Jacques et madame Merlin lorsque Cabagnou entra :

— Eh bien ! dit-elle, grand sauveur, qu'est-ce que vous dites de notre fille. Il me semble qu'elle a été un peu agitée cette nuit ?

— Peuh! répondit Cabagnou, je ne suis pas fâché de lui voir ça !

— Ah ! vous êtes encore un joli cœur, vous ! s'écria la douairière. Voulez-vous qu'on lui casse une jambe pour vous récréer tout à fait ? Allons, vite votre ordonnance !

Le docteur haussa les épaules, prit la plume et avec un singulier sourire traça quelques

lignes, pendant que madame Merlin mettait ses lunettes... Tout à coup, comme il lui donnait le papier, elle partit d'un éclat de rire :

— Mon Dieu! qu'il est bête! s'écria-t-elle. Vois un peu, Jean-Jacques, la belle ordonnance qu'il m'écrit là.

M. Blaisot prit le papier et lut tout haut ces mots :

a Dans les six mois, un mari. »

— Un peu plus il va faire venir le notaire 1 reprit la douairière.

— Ta, ta, ta ! madame Bon-Bec, je sais ce que je dis ! Et vous devez une belle chandelle à la nature pour la remercier d'avoir déterminé cette ordonnance-là!

— Une chandelle ?.. Elle peut compter sur un cierge, la bonne dame, si elle le mérite !

— Tu parles donc sérieusement? dit Blaisot.

— Tout ce qu'il y a de plus sérieusement mon cher, reprit Cabagnou. La victoire est à nous. Madeleine est guérie, et si bien guérie, que nous n'avons plus à nous occuper que d'en faire une femme.

— Oh ! avec sa dot, elle aura du choix ! dit madame Merlin, et nous n'avons pas besoin d'aller bien loin pour en faire une comtesse.

Tout cela s'était dit si rapidement, dans l'effusion d'un bonheur si inattendu, que Daniel, abasourdi, n'avait pas eu le temps de se retirer par discrétion.

Sur ces entrefaites, une importante affaire nécessitant un voyage de M. Jean- Jacques à Paris, Daniel dut partir avec lui. Huit jours de mortelles alarmes ! Que se passait-il pendant son absence!.. Il savait que la comtesse et Fulgence ne quittaient plus Blaisot-bourg. . . Les lettres de sa mère le rassuraient du moins sur la convalescence de mademoiselle Blaisot.

Le jour du retour se leva enfin pour lui, M. Jean-Jacques devant rester deux jours encore à Paris.

Arrivé le matin à Bauraet, après une nuit passée en chemin de fer et pris d'abord par des ordres à donner à l'usine, vers une heure, il put se rendre au château. Son premier regard fut pour les fenêtres de Madeleine ; il fut tout sur-

pris de les trouver ouvertes, malgré le roid un peu vif de janvier... Cinq minutes r rès, il entrait au salon, où se trouvaient madame Merlin et sa mère, en compagnie de la comtesse Seaugée et de son fils... Dès le seuil, Daniel s'arrêta frappé tout à coup d'une émotion indicible : mademoiselle Blaisot était assise dans un grand fauteuil, sa tête pâle renversée sur des coussins.

C'était la première fois qu'il la revoyait, depuis le jour où il avait osé ce triste aveu qui brisait tout entre eux. Il lui sembla qu'à sa vue elle avait détourné les yeux avec une froideur affectée.

— Eh bien! et ce voyage?., demanda la douairière.

Daniel répondit de son mieux ; mais il était impossible qu'il ne félicitât point Madeleine de son heureux retour à la santé. Ce fut presque en balbutiant qu'il osa lui parler :

— Merci, monsieur de Fierchamp! dit-elle froidement.

Dès qu'il fut rentré chez lui avec sa mère, il

l'interrogea. A l'air de sombre résigaation qui accompagnait ses questions, elle comprit ce qu'il voulait savoir.

— Hélas ! mon pauvre enfant, tu vas souffrir, lui dit-elle.

— Le mariage est décidé?

— Non, non, répliqua-t-elle vivement, on n'en est qu'à la demande des Seaugée, qui a été faite avant-hier... Mais Madeleine est encore dans un trop grand état de faiblesse pour qu'on ait pu la consulter.

— Et qu'en disent madame Merlin et Cabagnou?

Sa mère hésitait à répondre, Daniel la pressa :

— Le comte Seaugée est un ami d'enfance de Madeleine, ajouta-t-elle enfin, les terres des deux familles se touchent... Les jeunes époux se fixeraient aux Combes ; ce mariage ne serait point pour elle une séparation de tous les

siens .

Daniel demeura un instant pensif, sa mère le

regardant en silence :

— Mère, j'ai résolu de partir, dit-il enfin.

— J'avais déjà prévu cette résolution, répon- ' dit-elle sans marquer le moindre étonnemeut. As-tii décidé ce que nous ferons?

— Pas encore, je voulais te consulter auparavant, car, pour le projet que je pourrais peut- • ire former, il faudrait nous expatrier.

— Eh bien! quiuiporte si je t'ail Parle donc vite et sans crainte.

— Le voyage que je viens de faire à Paris ave<- -M. Jean-Jacques avait pour but rétablissement dalîaires très importantes avec l'extrême Orient, où, partout, des nécessités de transformations s'imposent. L'Amérique ni l'Angleterre ne pouvant de dix ans faire concurrence à nos produits tout spéciaux, grâce à l'avance que nous avons dans nos moyens de fabrication, M. Blaisot a signé uu traité avec le gouvernement du Japon. Il faut à ^'«•kohama un repré sentant de sa maison.

— Je suis prête à te suivre, dit simplement I hristine. As-tu déjà parlé à .M. Blaisot?

— Non. mais j'espère qu'il m'accordera ma deuiande et m'acceptera pour cette mission.

— Bien!... St^uloment, avant de rien résou-

dre, il faut que je te parle... d"ime circonstance qui pourrait peut-être modifier tous tes projets. — Pendant ton absence, j'ai revu ton père.

— Quoi ! il a osé?

— Rassure-toi, je n"ai pas eu à souITrir par lui; car ce n'est que de ma volonté que j'ai consenti à une entrevue qu'il m'a fait demander par madame Merlin, sachant qu'elle était informée de tout. Et c'est devant elle que je l'ai revu.

— Et que te voulait-il enfin ?

— 11 voulait se disculper, se faire absoudre d'une indigne action de sa mère. Elle lui avait toujours laissé croire que notre vie avait été largement assurée... Après le langage que tu lui avais tenu, il s'était informé... 11 venait d'apprendre par son notaire le refus que j'avais fait d'une aumône.

— Et j'estime, mère, que tu n'as pas plus accepté que moi ce qu'il offre aujourd'hui?

— Non, sa démarche, cette fois, avait un autre but. Seul, souffrant, vieilli, sans affections, dans l'isolement de son égoïsme et de son opulence, le malheureux, saisi de remords peut-être, a compris en te voyant tout le bonheur qu'il avait perdu...

— Arrive au fait, mère ! Que nous veut-il enfin I

— Il voudrait réparer sa faute en te donnant son nom...

— Son nom ! s'écria Daniel. Et que veut-il que j'en fasse? J*ai le tien!... J'espère que tu as décliné pour moi pareil arrangement ?

Christine resta un moment sans répondre.

— Daniel, mon enfant, dit-elle enfin en le regardant dans les yeux, tu aimes Madeleine... Ce titre et cette fortune que ton père te donnerait...

Il ne put se défendre d'un tressaillement, mais il compritcequ'ilyavaitlàdedouloureuseabnégatioii-

— Mère, ajouta-t-il froidement, après les paroles prononcées entre nous, si elle m'acceptait à cette heure pour .ce nom, c'est moi qui ne voudrais plus d'elle.

A ce mot, qui renfermait une si implacable douleur, Christine n'osa insister. Et, portant à ses lèvres la main de Daniel qu'elle tenait :

— Mon pau\Te enfant 1 soupira-t-elle.

11 fut conveuu que sa mère chargerait madame Merlin de notifier au comte de Lantrac l'inébranlable refus de ses tardives réparations.

Le départ de Blaisot-bourg étant décidé, Daniel ne songea plus qu'à hâter la solution, non sans trembler pourtant à la pensée d'une aussi grave démarche... Si on allait le juger au-dessous de cette importante mission ?... Déjà comblé par les Blaisot, n'allait-il pas leur paraître ingrat ?... Et devant un refus de la faveur qu'il sollicitait, forcé dans tous les cas de quitter l'usine, quelle raison donner après tant de bontés reçues?... Comment expliquer l'abandon volontaire d'une position conquise, pour s'en aller avec sa mère à la recherche d'un jiouvel emploi ?

il résolut de recourir à l'aide de Cabagnou qui, sachant tout, lui douuerait du moins son assistance. Il ne pouvait plus être question de trembler pour Madeleine. — Hélas I il n'en était plus à douter de sa déchéance à ses yeux.

Cependant, aux premiers mots touchant cette détermination, cette fois sans retour, le docteur essaya encore faiblement de la combattre.

— Je ne puis être que tout ù vous, mon cher garçon, dit-il ; mais , cependant , laissez-moi vous mettre en garde contre une exagération .de votre susceptibilité, si chatouilleuse qu'elle soit, pour quelques paroles dures, à cette heure oubhées... Tout d'abord, je suis prêt à vous attester que je ferai votre paix avec Madeleine, en lui révélant que c'est mbi qui ai exigé de vous cette épreuve. Vous en. rirez tous les deux et tout sera dit... Quant à la douairière et à .Jean-Jacques, s'ils apprenaient jamais cette innocente affaire, dès que j'aurai parlé, il n'en restera plus rien.

Mais bien que, du haut de son dédain philosophique, le docteur essayât de traiter d'entêtement puéril et romanesque la résolution de

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Daniel, tout en promettant d'arranger les choses, il lui fallut bien se rendre.

— Je Faime ! dit Daniel, et elle va se marier. . .

Au ton qui accompagna ces mots, Cabagnou comprit l'inutilité d'une insistance qui se heurtait à l'implacable douleur d'un cœur désespéré.

— Alors, comptez sur moi, répliqua-t-il, et considérez votre demande comme accordée... Je me charge de Jean-Jacques.

Daniel croyait avoir parcouru toutes les stations de sa croix *, en quittant Cabagnou, il s'aperçut qu'un dernier déchirement, le plus cruel peutêtre, lui restait à subir. Il n'avait pas prévu, près de Madeleine, cette justification étrange qui faisait de son aveu un hardi mensonge concerté, une sorte de tentative d'aventurier, dont, en cas de réussite, il n'eût eu qu'à recueillir le profit... Ainsi elle allait croire qu'il n'avait joué qu'un rôle vil, Cabagnou l'ayant sous la main...

A cette pensée, son cœur bondit... Mais, sous le poids de son malheur, il réfléchit longuement. — A quoi bon se débattre contre l'impitoyable

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logique du fait?... — Elle si riche, lui si pauvre, par quel miracle attester son amour si pur t't si grand ?

— Allons, se dit-il tristement, il vaut mieux la sauver de cette pensée que je l'aimais, et que peut-être jen vais mourir loin d'elle 1

Le cœur navré, cependant Daniel ne pouvait se défendre d'un amer retour sur le sacrifice de sa vie... S'il avait eu un nom pourtant?... Mais il songeait aussitôt à sa mère, aux malheurs subis à deux... \ quoi bon, d'ailleurs, cette abjuration de son orgueil , et l'oubli d'un indigne abandon?... Découvrir cette tache de sa naissance, pour l'appât d'une fortune, n'était-ce point encore tomber plus bas aux yeux de Madeleine?... 1! rejeta bientôt ces lâches pensées, presque honteux de sa faiblesse, et ce fut avec un sentiment de fierté qu'il songea quW cette heure le comte de Lantrac était informé qu'il le reniait.

Ayant passé le lendemain toute la journée à l'usine, Daniel ne se rendit au château qu'à la luiit. M, Jean-Jacques, qui venait d'arriver, était au salon avec madame Merlin. Mademoiselle

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Hliiisot, assise dans nii laiitt'iiil dfvaiit la graiidf cheminée où brillait le feu clair qui éclairait son visage, ne bougea point, répondant par nii imperceptible signe de tête à son salut.

Comprenant, au silence qui se lit à sou entrée, qu'il interrompait un entretien, il se hâta de faire son rapport des alfaires du joiu'. et il allait discrètement se retirer, (piand M. Jean-Jacques l"arréta par ces mots :

— Restez, Daniel. Nous avons à causer d'une communication que vient de me faire Caliaguou. rt (pii m"a fort surpris... Vous demande/ à partir pour le Japon? m'a-1-il dit.

— En effet, monsieur, répondit Daniel, la voix uit peu tremblante, j"ai prié le docteur... de vouloir bien...

— Mais cela n'a pas le sens commun! reprit juadame Merlin. nu"est-ce qu'il vous prend?... Nous en aller avec votre mère, pour dix ans. à rinq mille lieues d'ici I

— Ma mère ne s'etl'raye pas de ce voyage, madame. Elle voit connue moi un avenir au bout de ces dix années.

MADEMOISELLE lî LAI SOT 2!)?

— Mais c'est précisément sur cette question d'avenir, moii cher Daniel, que je dois vous éclairer, reprit M. Jean-Jacques, car, si utile que vous puissiez nous être là-bas, j'ai un meilleur '•mploi de vous à Blaisot-bourg ; je ne vous laclie pas que vous perdriez beaucoup à quitter la position que je vous réserve, et que ne pourrait compenser pour vous cet attrait de voir du pays qui vous séduit tout à coup.

Emu d'un tel langage, Daniel ne savait que répondre. A ce moment, levant les yeux, il vit dans la glace placée au-dessus de la cheminée le l'égard de Madeleine fixé sur lui, et, dans ce regard, cette étrange expression calme et profonde qui semblait pénétrer la pensée. Il songea que •iabagnou lui avait sans doute tout appris.

— Pardonnez-moi, monsieur, de si mal reconnaître vos bontés, dit-il enfin, mais permettezmoi d'insister sur cette faveur que je vous demande.

— Comment ! voilà qu'il s'entête 1 reprit madame Merlin étonnée. Ah çàl voyons, garçon, qu'est-ce que tout ça veut dire? Après ce qu'on

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vous assure, ce bète de départ, si brusquement résolu, doit avoir une raison...

Effrayé de la perspicacité de la douairière, Daniel trembla.

— Eh bien 1 oui, madame, répliqua-t-il vivement, il y a une raison... que vous connaissez... une raison de famille fort triste pour ma mère et pour moi.

A ce rappel voilé du secret qui lui avait été confié, madame Merlin, désignant Madeleine du regard, fit à Daniel un geste furtif.

— Mais, mon cher enfant, reprit-elle, vous et votre mère, vous vous exagérez là des choses qui... des choses que...

L'embarras même de la bonne douairière sur cette question délicate accroissait encore le trouble de Daniel, quand soudain, dans le froid subit amené par cet incident, une voix prononça ces mots :

— Monsieur de Fierchamp, si je vous aimais, partiriez-vous? dit Madeleine tout à coup.

A cette question, Daniel demeura consterné. La douairière eut un sursaut sur son fauteuil.

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— Eh bien I eh bien ! qu'est-ce que tu dis là ? sécria-t-elle.

— Je m'informe comme toi, grand'mère, pour savoir vraiment s'il faut qu'il parte, répliqua Madeleine soulevant sa tête sur ses coussins.

— Ah çà 1 nous voilà bien dans une autre affaire ! reprit madame Merlin. Es-tu folle?... Et ce Cabagnou qui rit ! Qu'est-ce que tout cela signifie ?

— Moi, je trouve ça vif. riposta le docteur sans broncher, car elle m'a tout l'air de pousser un peu loin sa curiosité...

Daniel écoutait éperdu. Mais la pensée lui vint que Madeleine savait tout et qu'elle voulait l'accabler par une dernière marque de mépris...

— Ah 1 madame, sécria-t-il, je vous jure que jamais ma présomption...

— H dit vrai, grand'mère! reprit Madeleine... 11 a même fallu Cabagnou pour le forcer à parler, à m'avouer qu'il m'aimait...

— 11 a fait là un beau coup, le docteur!

— Oh ! oui... dit Madeleine en se levant et sf jetant au cou de la douairière, car il m'a

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fuit vivre en me remplissiuit le (■(l'iir de cette pensée qui m"a sauvée!

— Mais, malheureuse enfant, il y a des choses que tu ne sais posl...

— Si ! si 1 je sais 1 reprit Madeleine. Est-ce que, depuis deux mois, Cabagnou ne me dit pas tout?... Je sais le refus que Daniel a fait d'un nom et d'une fortune ?... Et c'est son malheur même qui nous force ù le connaître. — iMère, c'est moi, moi seule qu'il aime ! Je sais, je vois, je sens que je suis belle dans sou cœur, et qu'eussé-je été pauvre comme lui. il m'eût encore aimée ! Et, comme une ingrate, je l'ai insulté dans son amour !... Et je l'ai humilié, lui si bon, si généreux qu'il allait nous quitter sans me maudire I

— Mon Dieu 1 s'écria Daniel, palpitant, ébloui, mademoiselle, que dites-vous ?

— Je dis que je vous crois, que je v(nis aime ! Daniel, ajouta-t-elle en lui tendant la main, voulez- vous encore partir?

Mais Daniel, en recevant en plein cœur ti'tte étonnante joie, sentit presque le sol se

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ilt'rober sous lui. H regardait la douairièiv, M. Jean-Jacques et Madeleine, n"osant se croire l'veill'-.

— Eh bien 1 Cabagnou, Dieu vous bénisse ! reprit madame Merlin. Vous en laites de belles 1... En voilà une déclaration qui n'y va pas par quatre chemins 1

A ce moment, Christine de Fierchamp et le commandant survenaient, s'étant rencontrés par liasard dans le parc.

En voyant lémotion générale, la mère pressentit un événement.

— Mon Dieu, Daniel, qu'as-tu, s"écria-t-elle 1... Tu es tout pale...

— Pardi 1 ma chère, il y a de quoi : votre diable de garçon !... c'est Madeleine qui le demande en mariage !... Ce coup-là Ta rendu muet...

— Oh ! non, madame, non, je vous le jure ! •wclama naïvement Daniel, qui s'était enfin dé- ^'idé à prendre la main que Madeleine lui tendait.

Christine de Fierchamp, à son tour, demeurait toute saisie,

— Mère, lui dit Madeleine en l'embrassant,

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VOUS voulez bien aussi de moi pour fille, n'est-ce pas ?

Le cœur est toujours le cœur; d'où il suit que bien des yeux étaient humides... quand soudain un bruit formidable se fit entendre... C'était le commandant qui se mouchait pour ne point paraître attendri.

— Hardi, Béraud, dissimulons ! dit la grand'mère d'une voix mal assurée.

Le lendemain, par un beau jour de soleil presque doux comme un jour de printemps, Madeleine faisait sa première sortie dans le parc au bras de DanieL

Six semaines plus tard ils étaient mariés.

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