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Mademoiselle Clairon

Voici une biographie écrite au moyen du secret des correspondances intimes de M'^^ Clairon, à l'aide des divulgations des rapports de police du temps sur sa vie privée ; voici une biographie qui restitue le personnage de la femme dans sa réalité crue, en le terre-à-terre inconnu de son existence d'illustre tragédienne et de quasi-princesse allemande, qui la peint, cette originale figure du xviii" siècle, avec les jalousies, les intolérances, les tyrannies de son caractère, et les faiblesses, et les

viii PREFACE.

vices, et les côtés terriblement humains de la femme, au lieu et place de l'être conventionnel, de la créature idéalement accomplie, et toujours en vedette, que nous rencontrons dans le roman de ses Mémoires.

EDiMOND DE CONCOURT.

Auteuil, 1889.

Au dix-huitième siècle, deux tragédiennes, de natures diverses et ojDposées, se disputent le sceptre dramatique sur la scène de la Comédie- Française et des théâtres de la Cour.

L'une : une actrice, toute d'étude et d'art; l'autre : une actrice, toute de tempérament

L'une, abordant les planches, les effets de son jeu et de sa déclamation arrêtés d'avance ; 7' autre montant sur les tréteaux, sans savoir, les trois quarts du temps, comment elle allait s en tirei\ et jouant d'inspiration — et d'une inspiration quelquefois chauffée d'un coup de vin.

L'une, ayant un jeu toujours continûment

parfait ; l'autre, en nombre de passages, ne •calant pas le diable^ mais se montrant dans tout le reste, sublime.

L'une, possédant toutes les sciences de la comédie consommée ; l'autre, enfermant en elle, comme on disait alors : de la machine à Corneille.

L'une, jouant le beau, le noble, le majestueux ; l'autre, le grand, le furieux, le téméraire.

L'une, la première tragédienne qui se soit risquée à rire dans une tragédie', et la tragédienne cherchant à doter le théâtre dramatique d'un vrai relatif; l'autre habitant obstinément l'empyrée de la vieille et grandiose tragédie, et la tragédienne des coups de foudre.

L'une, avec un talent plus moderne, plus nouveau, plus prescient de l'avenir ; l'autre, peut-être avec plus de génie.

L'une : c'est M"^ Clairon ; l'autre, c'est Î\P' Diimesnil.

1. Lettres à Eu(/(^m'e [à'R3Lnneta.iTB) sur les spectacles {par le prince de Ligne). Bruxelles et Paris, 1774.

CoDtlé, une petite ville du ïïainaut, la seutinelie avancée et comme perdue de la France, à l'extrême frontière du Nord; une petite ville autrefois réputée imprenable, grâce à ses fortifications de Yauban, à sa position au milieu de marais impraticables ; une petite ville à la population travailleuse, desprit tenace, enrichie par la batellerie de l'Escaut; une sombre petite ville rappelant la domination espagnole avec ses façades de maisons revêtues, comme ses toits pointus, de noires ardoises.

Dans cette ville, une unique grande rue, qu'animait seulement le silencieux glissement de bateaux chargés, et dont le passage était intercepté, à tout moment, pour les piétons, par le barrage d'un pont tournant, dont on devait attendre la rentrée dans ses gonds. Et au bout de cette étroite et tortueuse rue de l'Escaut, une

place, ayant au fond son Hôtel de Ville, surmonté d'un beiïroi aux resonnants carillons, et à l'entrée, à gauche, une petite rue en forme de S, montant jusqu'à Saint- Wanon, — et au pied du colossal clocher, une pauvre maisonnette.

II y a une dizaine d'années, les gens de Condé vous montraient avec orgueil cette maisonnette encore intacte, et qui n'existe plus.

Une porte, et une large fenêtre à petits carreaux verdâtres, occupaient toute la largeur de la façade. On entrait de plain-pied dans une pièce basse, assez vaste, qui s'ouvrait au fond sur une petite cour, à côté d'un escalier droit, sorte d'échelle qui conduisait àl'étage supérieur. Une cloison le divisait en deux. Dans la chambre de gauche était née M"® Clairon.

L'illustre tragédienne qui porte sur son acte de naissance les prénoms et nom de Claire-Joseph Lerys, naissait le 25 janvier 1723.

La Providence ne l'avait pas déposée, ainsi qu'elle le dit, en ses Mémoires, dans le sein d'une bourgeoise... elle était tout bonnement la fille illégitime d'une ouvrière appelée Scanapiecq et d'un sergent de la mestre de camp de Mailly ^.

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