‹ Mademoiselle ClaironChapitre 2 sur 70 · Annuaire du département du Nord, an XII · texte numérisé non relu

Annuaire du département du Nord, an XII

elle répond : « N'ayant rien à faire, j'ai dormi. » Et ce mensonge en amène d'autres chez la fillette, devenue cachotière, dissimulée, et avec une pointe de dédain dans sa dissimulation pour sa mère.

Dès lors, la jeune fille n'eut qu'un désir : c'était d'être mise en pénitence; et les mauvaises humeurs et les affaires au dehors de sa mère l'y condamnaient souvent. Alors elle courait vite à la fenêtre, et jusqu'à la fin du gentil travail de l'actrice, elle tenait ses yeux fixés sur elle. Enfin, M"" Dangeville enfuie, et, ainsi qu'elle l'appelait, sa divinité disparue, la voilà qui se mettait à répéter tout ce qu'elle lui avait vu faire.

Et cette imitation, appliquée et persistante, profitait autant à Glaire que si sa mère lui eût donné des maîtres. Sa façon de se présenter, de s'asseoir, de saluer, était toute nouvelle, et en même temps que son petit corps prenait des grâces, son intelligence se développait, ses idées se débrouillaient, et d'amusants petits raisonnements et de drôletles émancipations de son jeune cerveau étonnaient ceux qui la savaient à peine lire, obtenaient même le succès de désarmer, un moment, les rudesses de sa mère.

Enfin, son secret lui pesant trop, elle le con-

fiait à un familier de la maison, qui l'avait toujours traitée un peu moins en enfant que les autres hommes venant chez sa mère. Il apprenait en gros à Tintelligente fillette ce que c'était que la Comédie-Française, ce qu'y faisait Dange ville, et obtenait à grand'peine de la mère de mener Claire à cette bienheureuse comédie, où elle assistait à une représentation du Comte d'Essex et des Folies amoureuses.

Ce qui se passa au fond d'elle, ce soir-là, il ne fut jamais possible à Clairon de le décrire bien nettement. Elle se rappelait seulement que pendant tout le temps du spectacle et le reste de la soirée, elle n'avait pu articurer une parole, et son absorption était telle qu'elle lui valut cette mise à la porte de sa mère : « Allez vous coucher, grosse bête! » Elle courut à son lit, mais au lieu de dormir, elle fut occupée, la nuit entière, à retrouver, à dire tout haut ce qui avait été déclamé sur les planches. Et le lendemain il y eut une stupéfaction universelle chez les gens de la maison, en l'entendant répéter plus de deux cents vers de la tragédie, et les deux tiers de la petite pièce. Mais ce tour de force de mémoire n'était encore rien auprès de l'extraordinaire assimilation par la petite, du jeu de chaque acteur, du grasseyement de Grandval, du bre-

douillcmont de Poisson, de la mimique nuancée de M"" Dangeville, de l'air froid et compassé de la Balicourt-

Dans le petit monde de la femme Scanapiecq, on se mettait à regarder Glaire, comme un prodige, quand la mère, le sourcil froncé, déclara qu'elle aimerait bien mieux que sa fille sût coudre une chemise ou faire une robe que de s'amuser à toutes ces sottises-là. Sur ce blasphème, la petite se sentant soutenue par l'admiration de la chambrée, de s'écrier qu'elle n'apprendrait jamais un métier et qu'elle jouerait la comédie : — profession de foi que les soufflets de la mère firent rentrer dans la bouche de Claire.

Puis au lendemain de cette scène, la mère déclarait froidement à sa fille qu'elle la laisserait mourir de faim, qu'elle lui casserait les bras et les jambes, si elle se refusait à travailler à des ouvrages de couture. La jeune fille trouvant déjà en sa petite nature dramatique une de ces phrases de tragédie, une de ces claironades^ qu'elle apportera plus tard, si souvent, dans les événements de la vie privée, s'écriait, en retenant ses larmes d'enfant : « Eh bien, tuez-moi donc, car sans cela, je jouerai la comédie ! »

1. Mot créé par Voltaire. (Napoléon Landais, Grand Dictionnaire des Dictionnaires français.)

Les traitements les plus rigoureux, pendant deux mois qu'ils durèrent, ne purent faire renoncer la fillette à sa vocation. Au fond la jeune fille dépérissait visiblement, et sa mère qui n'était que violente, et non foncièrement méchante, et dont l'horreur du théâtre venait, sans moralité aucune, de ses idées de peuple, de l'appréhension pour son enfant de la damnation éternelle, était travaillée au fond d'elle, et comme prise de remords de ses inhumaines sévérités. Elle s'ouvrait à une femme d'intelligence, chez laquelle elle travaillait, et qui venait à bout de ses préventions. De retour à la maison, après une scène d'attendrissement, où elle redemandait à sa fille son petit cœur d'enfant, elle lui annonçait qu'elle consentait à son désir, et la menait, à quelques jours de là, chez la dame qui s'était intéressée à sa vocation.

La dame faisait entendre la fillette à Deshays, acteur de la Comédie Italienne, qui était assez content de l'audition de Claire Scanapiecq, pour la présenter àla troupe, et obtenir qu'on lui donnât des maîtres d'écriture, de danse, de musique, de langue italienne, afin d'être mise bientôt en état de débuter à la Comédie Italienne.

Enfin la jeune Claire obtenait un ordre de débutàla Comédie Italienne, etle 8 janvier 1736, elle débutait par le rôle de suivante dans TIsle DES Esclaves, rôle qu'elle remplissait avec intelligence, d'après les Annales du Théâtre-Italien, quoiqu'elle n'eût pas encore treize ans accomplis. « Mon application, mon ardeur, ma mémoire, dit l'actrice, dans ses Mémoires^ confondaient mes instituteurs: je retenais tout, je dévorais tout. » Mais la trop grande jeunesse de la fillette, sa petite stature, et peut-être la crainte qu'eut Thomassin que le talent de la petite actrice ne portât préjudice à ses filles, dont la réputation n'était point encore faite, forcèrent la jeune Claire, au bout d'une année, à chercher fortune en province \

1. Annales du Théâtre-Italien, par M. d'Origny. Paris, V^« Duchesne, 1778.

L'actrice de quatorze ans s'engageait dans la troupe formée pour l'exploitation du théâtre de Rouen, pendant cinq ans, par M"^ Gautier ', qui s'était associé l'auteur etl'acteurLaNoue, venant tout justement de faire jouer, sur le Théâtre- Italien, LE Retour de Mars, quelques jours avant les débuts de la petite recrue de la troupe de Rouen.

Rouen était une ville habitée par une noblesse, une magistrature, un corps de négoce, à la vie fastueuse, sensuelle, dépensière, et se plaisant à la fréquentation du théâtre et de son chauffoir des actrices. Lorsque Clairon y arrivait, il n'était encore bruit, dans les coulisses rouennaises, que du procès entre le marquis de Cany et du pré-

\. Plus tard M"e Gautier devint M™« Drouin, qui tint l'emploi des caractères d'une manière si remarquable à la Comédie-Française.

sident de Folleville. Un procès au sujet des attouchements et des caresses que le président de Folleville, un soir de mardi gras, s'était permis à l'endroit d'une actrice. Sur quoi le marquis avait dit au président qu'il n'était qu'un poiloii, et le président avait mis le poing sous le nez du marquis : ce qui amenait les deux hommes à se jeter l'un sur l'autre, et le président, deux fois terrassé, tombait dans la cheminée, oii il se faisait un trou à la tête, contre un des chenets. Un gros scandale qui avait amusé toute la Normandie, avec les dépositions, dans le procès, de la danseuse Carville et de la danseuse Clélie ïicheborne'. Et à côté de ces amours séniles sentant le vice, l'on s'entretenait aussi d'amours locales, tendrement passionnées pour les comédiennes, et semblables à celles du jeune marquis d'Argens pour la Sylvie du théâtre d'Aix.

Rouen avait encore pour les actrices un charme exceptionnel : si les hommes aimaient le théâtre et ses séduisantes créatures, les femmes de

1. Mémoire coiitenant les réflexions de M. le marquis de Cany sur la querelle qu'il a eue avec M. le Président de Folleville, le S9 du mois de février ^7^4, jour de mardi gras, à l'Opéra de Rouen et l'examen des dépositions des témoins entendus, tant en l'information faite à sa requête qu'à celle faite à la requête de M. le président de Folleville

la société ne les rejetaient pas loin d'elles, avec l'horreur des autres femmes de province. Elles accueillaient les actrices à talent, et la petite Claire, dont le diminutif de son nom de baptême devenait son vrai nom de guerre et des planches : la Clairon^ ^ et qui chantait d'une manière très agréable, se vit invitée aux soupers de femmes distinguées, noua d'aimables relations qui ne se refroidirent pas à son égard, le temps qu'elle resta à Rouen.

Elle cite même, dans ses Mémoires, presque comme une amie, la présidente Bimorel, restée pendant quarante ans fidèle à l'estime, à la confiance, à l'afTection par elle accordée à la toute jeune actrice^.

1. Ce nom de Clairon est souvent écrit dans les commencements Cleron.

2. J'ai écrit à M. de Folleville de Bimorel, doyen de la Faculté de droit, dont la grand'mère, la baronne de Bimorel, morte à quatre-vingt-neuf ans, l'année dernière, lui a souvent ^arlé des relations de leur arrière-grand'mère avec M'ie Clairon, mais en dépit des obligeantes recherches qu'il a bien voulu faire dans ses papiers de famille, il n'a trouvé aucune lettre se rapportant à cette relation.

La débutante à la Comédie Italienne se serait vue engagée au Théâtre de Rouen ' à raison de la somme de cent pistoles par année ; et l'engagement portait l'obligation pour la jeune actrice de jouer les rôles convenables à son âge, de chanter dans l'opéra-comique, et de danser dans

1. Sur ces années passées par Mi'e Clairon à Rouen, et'pour l'histoire desquelles nous n'avons que le passage des mémoires de l'actrice ou le pamphlet de Frétillon, j'ai fait faire des recherches, à Teftet de découvrir un document historique quel- ©nque, un traité, une lettre, enfin un bout de papier vraiment rai, mais mes correspondants n'ont absolument rien, rien ÏDuvé, et dans un article de la Chronique de Rouen, sur le début de la Clairon à Rouen, du 26 novembre 1885, M. G. D... avoue qu'on ne sait même plus sur quelle scène la jeune débutante a joué, et si c'est dans la salle du jeu de paume de la Cornière, rue de la Dinanderie, ou dans la salle du jeu de paume de la Poissonnerie, oii se trouve aujourd'hui le Théâtre- Français, ou dans la salle des deux Maures, ou plus vraisemblablement dans la salle de la rue des Charrettes, à ce théâtre du Pont-Aritaine, dont l'emplacement n'est plus marqué aujourd'hui que par un égout puant.

les ballets. Comme supplément à ce pauvre traitement, la mère de la débutante aurait eu, en outre, la direction du bureau établi pour la distribution des billets de théâtre : amphithéâtre, premières et secondes loges.

Tout cela réuni formait un assez maigre reveau pour l'entretien des deux femmes, et la mère Scanapiecq ne fit que suivre l'exemple de toutes les mères d'actrices du temps, en faisant de son logis une espèce de pension, oii l'on soupait, où l'on jouait, et oij se louaient des chambres pour passades. Et vraiment le tableau que fait un roman- pamphlet de la vie des deux femmes, n'est pas trop en désaccord avec l'aveu, légèrement voilé, que l'actrice fera plus tard des désordres de sa mère, et des habitudes pas mal relâchées de leur intérieur : <( Une de mes camarades vint loger dans la même maison que nous : elle sut gagner ma mère et l'engager à la prendre en pension; elle obtint que, de temps à autre, on vint so«per avec nous, et la compagnie devint de jour en jour plus nombreuse. Ma mère substitua des plaisirs à sa rigidité... On put, on dut croire que j'avais ma part au gâteau. »

Le directeur La Noue joignait aux talents de l'auteur dramatique les qualités d'un honnête homme, et la jeune directrice, qui montrait un certain talent théâtral, avait la conduite et les mœurs d'une fille qui a de la naissance et de l'éducation ' . Il y avait aussi dans la troupe quelques sujets distingués, entre autres une actrice, une ancienne femme de chambre de la Lecouvreur, dont le souvenir revenait, bien des années après, à M"" Clairon, dans une lettre de la tragédienne adressée à Larive : Sa femme de chambre (de M''" Lecouvreur) retint d'elle tout ce qu'elle jDiit, et devint^ à la faveur delà copie de

1. M"" Gautier, devenue plus tard, comme nous l'avons dit, ]\jme Drouin, était bonne, excellente, et il se formait, entre la directrice et la débutante, des relations qui se changeaient en une véritable amitié, ainsi que la témoigne cette pièce de vers publiée en novembre 1787, oii, en dépit des fausses rimes de la grande tragédienne, c'est un curieux témoignage de la persi-

cette gj'ande actrice, une des premières et des plus recherchées de la province. Elle se nommait

stance de l'intimité entre ces deux femmes, à l'existence si différente :

Air : N'en demandez pas davantage.

L'amitié depuis cinquante ans Fait de nos cœurs un doux usage; Elle a réglé nos sentiments, Ils s'accroissent avec notre âge.

De notre lien Sentons tout le bien, Et serrons -le encore davantage {bis).

Quoique rivales de talents.

Nous avctos méconnu l'outrage; Et plus nos succès étaient grands, Plus nous comptions sur nos suffrages, De notre lien, etc.

Au temple glissant des hasards, Tant qu'a duré notre voyage, Tu me pardonnas mes écarts :

Je te pardonnai d'être sage.

De notre lien, etc.

Contente d'un peu plus que rien, Et fière de ton esclavage, Tu cherchas le suprême bien Dans ton âme et dans ton ménage; Mais notre lien N'en souffrit en rien, Ah! serrons-le encore davantage.

Moi, cond'aranée à plus d'éclat, A l'amour, au festé, au tapage^ Je n'ai vu dans mon célibat.

Que des tourbillons, des orages. Mais notre lien, etc.

En vain nous cherchions le bonheu?, Il fuit l'âme sensible et sage ; Des hommes ingrats et trompeurs Que l'amit'ié nous dédommage.

De notre lien Sentons tout le bien Et serrons-le encore davantage, [bis).

{Correspondance littéraire de Grijnm, vol. XV.)

il/"'' ValUèrc, et fai jaw; avec elle dans mes premiers essais \

Eh bien, en dépit de sujets si dignes de la curiosité du public, l'amour du jeu faisait une cruelle concurrence aux représentations, et l'auteur de Frétillon dit avoir souvent vu les gratis composer le plus grand nombre des spectateurs. Et la troupe de La Noue et de M"'' Gautier était obligée d'abandonner Rouen, pour mettre la main sur des spectateurs payants, dans d'autres villes de Normandie.

C'était tantôt à Caen, où l'Académie et l'Université rassemblaient toute la jeunesse de la province, mêlée à une nombreuse jeunesse étrangère, en grande partie anglaise. C'était tantôt au Havre-de-Grâce, en cette région du plat pays de la Normandie, où le goût villageois bannissait tout ce qui n'était pas de la farce, où M""' la Baillive et M""" l'Elue n'applaudissaient que Monsieur de Pourceaugnac ou les Fourberies de ScAPiN, où toute la salle bâillait au Misanthrope, au Tartuffe, et où enfin la femme du dernier huissier de campagne se croyait déshonorée, si

1. Correspondance de Clairon de la collection d'autographes Dubruntaut. — Serait-ce l'actrice, promettant d'être une excellente actrice tragique, et qui mourait, d'après Gaillard, dans l'automne de 1773, et au moment où Clairon commençait à prendre une importance dans la troupe?

elle eût seulement parlé à une comédienne. En dépit de tout cela, la troupe était forcée de donner quelques représentations, remplies avec le corps des officiers de marine et les riches négociants de la ville ^

1. Tout en n'employant pas comme autorité historique 17f/stoire de M^le Fretillon, pour les aventures de la jeune Clairon, je crois que l'auteur du pamphlet donne des détails assez véridiques sur le théâtre en province, et je me sers de ces détails.

En une de ces tournées de la troupe de La Noue au Havre, la jeune Clairon apprenait la publication d'un cruel petit livre écrit contre elle, d'un petit livre portant ce titre :

Page 1