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Mémoires de il/"e Clairon. Paris, Ponthieu

tainement beaucoup plus vite qu'il ne s'y attendait. A l'Espagnol succédait un Polonais, le comte Bratocki, qui, en moins de quotre mois, perdit carrosse, diamants, tabatière, et fut obligé de prétexter un deuil, pour pouvoir, sans honte, arborer l'habit noir.

Et des amants, qui échappent aux investigations indirectes de la police, comme cet amuseur de Pont-de-Yeyle, comparé physiquement par ^\"alpole au poète du Progrès du Libertin d'Hogarth, et auprès duquel Clairon se disculpe d'une infidélité, dans une si curieuse lettre :

« De Fontainebleau, ce 27 septembre .

« J'ai été obligé de partir dimanche, parce que j'ai joué hier dans la 2^etite pièce. Je suis bioi fâchée de n'avoir pu vous voir. La conversation que nous avons eue ensemble m'a soulagé. Je suis partie sans voir l'homme que vous savez et je crois que je ne le verrai pas davantage à mon retour. Je vois bien que mon heure n^ est pas encore arrivée, puisque l'idée de tout abandon ni a causé tant de peine. J'ai eu le cœur déchiré l La peine que j'ai dû vous faire, a été mon plus grand chagrin.

((. Vos seiitiments pour moi doivent être effacés. Je le sens, mais au moins, je mérite votre amitié. Ne me la refusez pas. Da?is tout ceci, je suis

j)lus malheureuse que coupable. Donncz-'nioi des nouvelles de votre santé, et soyez sûr que, malgré tout ce qui s'est jjassé, elle m'a toujours été bien clière.

« Monsieur, monsieur le comte de Pontvelte^ dans le faubourg Saint-Honoré, à Paris, »

Et toujours des passades, et des fantaisies, et des épreuves, parmi lesquelles une liaison, où le noble et jeune amant semble apporter à ses amours plus de sentiment que d'argent. C'est du prince de Monaco dont il s'agit. Pendant le temps qu'il est à son régiment, le prince ne passe pas un seul jour sans écrire à sa tragédienne ; il lui marque une infinie tendresse, il la prie très instamment de ne pas remonter sur le théâtre, avant qu'elle ne soit parfaitement rétablie de l'indisposition qu'elle venait d'avoir, il la fait ressouvenir qu'elle lui a promis « de conserver ses jours pour prolonger les siens. »

Et ma foi! vraiment, pendant l'absence du prince, la Clairon fait refuser sa porte à Hugues

1. Lettre sans date, qui doit être adressée à Antoine de Ferriol, comte de Pont-de-VeyIe, plus tard le commensal et le familier de la vieille du Deffand. Cette lettre, publiée dans la Revue des documents historiques par Charavay, année 1779, est en la possession de l'auteur de l'article.

de Giversac, qu'on croyait un peu son amant, ne reçoit qu'un vieux procureur, ami de son père, ne sort que pour aller à la messe, escortée de son père et de sa sœur.

Toutefois au logis, grande chère et dépenses de table, et festoirie journalière, offerte à ses compagnes de la Comédie-Française.

En attendant, ni le prince, ni son argent. Or, à ce moment, remise au domicile de l'actrice d'un service de porcelaine incrusté d'or, d'une pièce de taffetas des Indes, de beaucoup de bougies, de chocolat, de vin de Champagne, avec une lettre d'un étranger faisant de très riches propositions d'entretien.

Là-dessus billet de la Clairon, un peu hésitante, et demandant au prince ce qu'elle doit faire. Emissaire envoyé par le prince à sa maîtresse, avec l'ordre formel de tout rendre immédiatement. Embarras de la pauvre Clairon, qui avait dissipé la moitié des choses, pour en faire de l'argent. Ceci se passe au mois de juin 1748, et nous n'avons pas la fin de l'histoire, parce que les rapports de police ne reparlent plus de M"® Clairon qu'au mois de septembre, et que, dans l'article qui lui est consacré, il n'est plus question du prince de Monaco, mais bien de M. de Cindré.

M"*^ Clairon a eu nn pressant besoin d'argent; elle a demandé 2000 livres à son ancien amant, M. de Cindré, qui les lui a données.

Et l'on a fait un nouveau bail, et M"** Clairon ayant témoigné son désir d'aller à la campagne, M. de Cindré lui a loué une maison de campagne à Pantin, qu'il a fait meubler magnifiquement.

Un soir M. de Cindré a l'idée d'aller voir l'adorée, qu'il a reconquise, et pour la surprendre agréablement, entre par une porte de derrière, et trouve la tragédienne avec un jeune homme ' dans une attitude à ne laisser aucun doute. Il se retire sans être vu et sans rien dire à personne.

Le lendemain il envoyait déménager la maison des meubles qu'il y avait mis, et quittait M"^ Clairon.

1. A propos de ce jeune homme, qui était M. de Jaucourt, un charmant officier de dragons, les Archives de la Bastille disent : « Enfin le public a trouvé un vengeur dans ce personnage. Il l'a vengé des rapines de cette harpie, et il a trouvé le secret d'entretenir, pendant quelque temps, un équipage, en faisant rendre gorge à cette sangsue.'Il ne l'a pourtant pas si fortement épuisée, qu'elle n'ait encore une garde-robe do théâtre, estimée à 30 000 livres, et beaucoup de diamants. »

A la suite de ces quîtterîes, des embarras, une gène, une misère dans cet intérieur de la tragédienne qu'on ne saurait dire. Nombre de lettres, passées dans les ventes d'autographes, ont pour refrain qu'elle est sans le sol. Et, à tout moment, elle se voit obligée de recourir à la bourse de ses amis ou de ses anciens amants, dans des billets qui mendient, semblables à ceux qu'elle adresse au comte d'Argental.

« Elle réclame son amitié dans la triste situation qui lui est faite par suite de sa séparation avec M. de C... » Elle était trop malheureuse pour continuer l'existence avec un homme qui ne méritait ni son amitié ni son estime. « Sa famille dit jiar tout que je Vairuinée. Ces gens-là n'étaient pas faits pour connaître ma façon de penser, je leur pardonne, mais il est certain qu'il m'a

laissée sans im sol, accablée de dettes, et quatre jours après la séparation, on est vont chez moi saisir les meubles pour payer un de mes créanciers. On ne peut être plus mal à l'aise que je suis, je ne sais où donner de la tête, je n'ai nulle espèce de ressource et n'en veux point avoir; pourvu que je vive libre, je me consolerai de tout. M. de Thibouville s'est chargé de lui parler de ses succès ' »

1. Lettre autographe de Clairon, à la date du 13 juillet, de ia vente Soleinne, 1843.

A ces passades succédait, chez la trag-édienne, une passionnette pour un homme de lettres, pour MarmonteP.

En ces années, où la jeune Clairon avait déjà enlevé à M"*" Gaussin les rôles de Camille, de Didon, à^A7'icie, de Roxane, à'Alzire, un débutant lisait aux Comédiens français une tragédie.

Les entrées de l'auteur à la Comédie-Française, précédemment obtenues et sollicitées par M"*" Gaussin, sa beauté touchante, le son de sa voix allant au cœur, son regard inexprimable, rintérèt apporté à la pièce et à l'auteur, pendant les deux lectures, et les manifestations très indiquées du désir du rôlf semblaient lui assurer le

1. Entre M. de Cindré et Mannontel, les Archives de la Bastille donnent une place au marquis de Thibouville, mais disent « que le marquis ne se l'était donnée, cette place, que pour donner le change à ceux qui l'accusaient d'être un bougre outré. »

rôle de son héroïne. Mais le débutant, mais Marmontel offrait le rôle à sa rivale, à M"'' Clairon.

M"" Gaussin n'était pas maîtresse de son dépit, et laissait échapper « que Ton savait bien par quel genre de séduction Clairon s'était fait préférer ». Là-dessus Clairon, entraînant Marmontel dans la loge de sa rivale, déclarait que, loin d'avoir sollicité la préférence que l'auteur lui avait donnée, elle ne l'accepterait que de sa main, et elle jetait le manuscrit sur la toilette de la loge. « (Jue vous ai-je donc fait, disait Gaussin à Marmontel de sa plus douce voix, pour mériter le chagrin et l'humiliation que vous me causez ? Quand M. de Voltaire a demandé pour vous les entrées de ce spectacle, c'est moi qui ai porté la parole. Quand vous avez lu votre pièce, personne n'a été plus sensible que moi à ses beautés. J'ai bien écouté le rôle d'Aretie... Il m'appartient par droit d'ancienneté et peut-être à un autre titre. C'est une injure que vous me faites, en le donnant à une autre que moi... » Et mendiant le rôle avec ses mains tremblantes, serrées dans les mains de Fauteur, avec ses yeux suppliants, attachés sur les siens, elle semblait s'offrir à lui.

Mais l'auteur triomphait de l'homme amoureux. Et Marmontel s'excusait de ne pas lui

donner le rôle, en disant qu'il n'avait pas eu le bonheur de créer un rôle de tendresse, comme celui d'Andromaque, d'Iphigénie, de Zaïre ou d'Inès... « C'en est assez, faisait la Gaussin, avec un mouvement de colère concentrée, vous le voulez, je lui cède! )>Et descendant avec Marmontel au foyer, elle rendait le manuscrit à M'^'^ Clairon, en lui disant, sur un ton ironique, qu'elle lui abandonnait, et sans regret, ce rôle dont elle attendait tant de succès et tant de gloire.

Clairon reprenait le rôle avec une fierté modeste, en présence de Marmontel, assez embarrassé, qui, seulement le soir, à souper, en tête à tête avec son actrice, reconnaissante et touchée, se trouvait payé de la gêne oii elle l'avait mis.

Marmontel avait vingt-quatre ans, avait la carrure d'unLimousin qui ne boude pasl'amour, et quoiqu'il fût lent, long, lourd, dans la conversation, il était flatteur, caressant, entortiJleur de femmes. Puis, après le succès de la tragédie de Denys le Tyran qui allait aux nues, et 011, à la fin de la représentation, il était appelé sur le théâtre, comme l'auteur de Mérope, il devenait l'homme à la mode, l'homme en vue, l'homme de tous les soupers, l'homme ayant

tout ce qu'il faut pour parler aux sens et au cœur d'une comédienne.

Le caprice de la tragédienne pour son auteur subit toutefois un petit ajournement.

Une comédienne, une maîtresse du maréchal de Saxe, qui avait vu Denys le Tyran, éprouvait une envie folle de connaître Marmontel, et le faisait inviter à dîner chez elle, par Monnet, le futur dirccleur de FOpéra-Comique.

C'était la Aavarre, cette singulière vaporeuse ou hystérique du xviif siècle. Marmontel ne résistait pas à la galante femme, vêtue à la polonaise, les cheveux aux brunes tresses tombant sur ses épaules, semés de fleurs de jonquilles. Et l'on connaît leurs amours au village d'Avenay, leurs amours dans la cave, aux 50 000 bouteilles de Champagne du maréchal de Saxe, et oii les deux amoureux, l'heureux Marmontel et la peureuse et nerveuse femme, dînaient et soupaient les jours d'orage... Puis la séparation, le départ de la belle pour les Flandres, et la certitude enfin, sur un mot dit au foyer de la Comédie- Française, par le marquis de Brancas-Cerest arrivant de Bruxelles, la certitude qu'elle vivait en liaison réglée avec le chevalier de Mirabeau.

Sur cet abandon, voilà Marmontel tombé malade avec une grosse fièvre, enfermé chez

lui, et ne voulant plus voir personne, et quittant même le quartier du Louvre pour le solitaire quartier du Luxembourg.

A ce moment, M^^*" Clairon, auprès de laquelle il n'avait pu renfermer sa douleur, et qui connaissait par lui la cause de son désespoir, voyant la langueur dans laquelle il était tombé, lui disait un jour : « Mon ami, votre cœur a besoin d'aimer et l'ennui n'en est que le vide. Il faut l'occuper, le remplir. N'y a-t-il donc qu'une femme au monde qui puisse être aimable à vos yeux? » La réponse, on la devine. Marmontel lui disait galamment qu'il n'en connaissait qu'une, si elle le voulait bien, mais il se demandait si elle serait assez généreuse pour le vouloir.

— C'est ce qu'il faut savoir, reprit-elle avec un sourire. Est-elle de ma connaissance? Je vous aiderai, si je puis.

— Oui, vous la connaissez, et vous pouvez beaucoup sur elle.

— Eh bien, nommez-la-moi : je parlerai pour vous. Je lui dirai que vous aimez de bon cœur et de bonne foi, que vous êtes capable de fidélité et de constance, et qu'elle est sûre d'être heureuse en vous aimant.

— Vous croyez donc tout cela de moi?

— Oui, j'oii suis très persuadée.

— Ayez donc la boulé de vous le dire.

— A moi. uion ami?

— A vous-même.

— Ah I s'il dépend de moi, vous serez consolé, et j'en serai bien glorieuse.

Et l'on s'aima, et le rôle à'Aretie, lors de la reprise de la tragédie, se ressentit du surcroît de Tinlérêt del'amante, el c'étaient, après les représentations entre l'auteur et l'actrice applaudis, d'heureux soupers et de plus heureuses nuits encore'.

La Clairon, au dire de Marmontel, était une amante pleine de vivacité, d'enjouement, avec tous les attraits d'un naturel aimable, sans mélange d'aucun caprice, et ayant le désir unique de rendre son amant heureux, et apportant à cette félicité mille adresses et attentions délicates. Enfin, lorsqu'elle aimait, personne n'aimait plus tendrement , plus passionnément qu'elle, ni de meilleure foi. Mais ce n'était jamais bien long.

Au bout de quelques mois de ces amours, qui devaient être éternelles, elle disait à Marmontel,

1. Les Archives de la Bastille disent, à la date du 23 octobre : « Il (Marmontel) n'est pas reconnaissable, depuis qu"il s'est dévoué aux amusements de cette fdle.

soupant crhabitude avec elle chez une de ses amies :

— N'y venez pas ce soir, vous seriez mal à votre aise : le bailli de Fleury doit y souper, et il me ramène.

— ■ J'en suis connu, lui répondait naïvement Marmontel, il voudra bien me ramener aussi.

— Non, il n'aura qu'un vis-à-vis.

Marmontel à ce mot devinait tout, et laissait

voir sa surprise sur sa figure.

— Eh bien ! mon ami, reprenait la Clairon, c 'est une fantaisie, il faut me la passer.

— Est-il bien vrai, parlez-vous sérieusement?

— Oui, je suis folle quelquefois, mais je no serai jamais fausse !

A quelques jours de là, Marmontel recevait de M^^® Clairon un billet, oîi elle lui disait avoir dans le moment besoin de son amitié. Et comme il y avait du monde chez elle, quand Marmontel arrivait, elle le faisait passer dans son cabinet, et lui disait qu'il ne s'agissait ni d'amitié ni de zèle, mais bien de- son amour, qu'il fallait qu'il lui rendit. Et avec une ingénuité vraiment plaisante pour Marmontel, elle lui contait combien cette poupée de bailli de Fleury avait peu mérité qu'il en fût jaloux, — et après cet aveu, tout ce qu'une friponne aimable peut employer do

séduction, elle remployait en vain à l'égard de Marmontel !

Arrivait lalectured'ARisTOMÈNE,dont,au grand élonnement des comédiens et même de Clairon, Marmontel donnait le rôle à M"® Clairon. Un quart d'heure après, elle arrivait chez l'auteur, accompagnée d'une amie : « Tenez, monsieur, lui dit-elle, en entrant de l'air avec lequel elle se présentait au théâtre, et en jetant sur la table le manuscrit, je ne veux pas du rôle sans l'auteur, car l'un m'appartient comme l'autre. »

Marmontell'embrassait, en lui disant qu'il lui appartenait comme ami, mais qu'un autre sentiment les rendrait tous deux malheureux... Sur quoi le Clairon s'écriait : « Il a raison ; ma mauvaise tête ferait son tourment et le mien. Venez donc, mon ami, venez dîner chez votre bonne amie. »

De cette liaison si mouvementée avec ses heures de passion, ses refroidissements, sa rupture, ses résurrections de sentiments tendres, ses tentatives de rapprochements, donnons une lettre de la tragédienne se rapportant à quelque phase de cette passionnette, et intéressante à rapprocher du récit de son amant :

« Mon amitié pour vous, mon cher Marmon-

tel, a de tout temps été trop vive, trop sincère, pour dépendre des événetnents. Vos malheurs vous ont encore acquis de nouveaux droits sur moîi âme, mais, je ne vous le cache pas, votre silence m'a fait la plus grande peine.

« ,1e ne m'attendois pas à vous voir, je vous avois fait dire que cela ne se pouvait pas, mais nejiouviez vous pas vous servir du nom des personnes à c^ui je m'étois adressée pour m' écrire un mot de consolation; avez-vous pu ignorer tous les chagrins que vous m'avez causés [involontairement, mais que j' avois enfin), que ces mêmes chagrins m'ont retenue six semaines dans mon lit à toute extrémité. Je ne l'ai pas cru possible parce que vous alliez dans le monde et que tout le monde sçavoit mon état. Toutefois ma bouche ne s'est jamais ouverte que pour vous plaindre.

« Je ne me suis échappée que devant M'"' Filleul^, qui, par son extrême attachement pour vous m'a paru digne de recevoir mes plaintes. Je me loue aujourd'hui de les avoir faites, puisqu'elle vous les a rendues, et que par le soin que vous prenez de vous justifier, il vrtest encore permis de

1. Mlle Filleul, la vieille amie intime, que Marmontel accompagne aux eaux d'Aix-la-Chapelle, quand elle est mourante. Mme Filleul, la mère de la belle, de la spirituelle, de la charmante Julie, qu'épousa M. de Marigny, le frère de M°ie de Pompadour,

compter sur un ami, qui m'a été, m'est, et me sera cher, jusqu'au dernier moment de ma vie.

« Claikon ' , »

A la liaison amoureuse, aussi galamment brisée, d'un accord commun, dans le cours des répétitions d'AniSTOMÈNE succédait entre l'amant et l'amante, au dire de Marmontel, une intimité de trente ans, sans aucun nuage ^

1. Lettre autographe signée, possédée par M. Delaiinay, do la Comédie-Française.

2. Œuvres posthumes de MarmonteL Mémoires d'un père pour servir à l'instruction de ses enfants. Paris, an XIII, t. l".

Au printemps de l'année ITol, une lettre manuscrite attestant la renommée dramatique dont M^'^ Clairon commençait à jouir, courait les salons, les cafés, les toilettes de Paris, une lettre écrite, aux Enfers, par la Duclos,la reine de théâtre immortalisée par le grandiose et épique portrait de Largillière.

« Des Champs-Elysées, le 43 d'Hécate*.

« Je commence ma lettre, mademoiselle, par vous dire que je suis la Duclos, cette fameuse actrice qui a fart tant de bruit pendant sa vie.

« C'est une puissance supérieure qui me force à vous écrire. Je m'étais figuré, à force de l'entendre dire, que je n'avois et n'aurois

1. La Bigarrure, ou Nouvelles galantes, historiques, littéraires, critiques. A La Haye, chez Pierre Gosse. (Lettre du 1" avril 1751.)

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jamais d'égale dans Tari d'attendrir les cœurs.

(( La belle ode de Monsieur Lamolte-Oudarl avoit achevé de me tourner la tête sur mon mérite, et mon amour-propre croyoit n'avoir rien à désirerdece côté. Cependant j'apprends àchaque moment dans les enfers par los morts qui y descendent, qu'il faut que je vous cède.

« Je n'entends parler que de vos talents, mille bruits en courent ici à votre gloire et à ma honte. On dit que rien n'approche de la finesse délicate que vous donnez aux différents personnages que vous représentez.

« Votre ton de voix, vos mouvements, vos regards, votre silence même, portent la sensibilité jusqu'au fond de l'âme. Le tendre et le pathétique, le grand et le sublime, le tragique et le terrible, vous sont si naturels, qu'il semble que vous ayez été faite pour chacune de ces choses en particulier. 11 n'y a aucun rôle, nous assure-t-on, que vous ne remplissiez avec une noblesse, une dignité, une intelligence qui n'appartiennent qu à nous. Vous êtes l'idole de ce même public dont j'étois autrefois adorée. Voilà ce qui me désespère. Vous vous faites sans effort des admirateurs, de ceux dont je bornois ma gloire à me faire écouter. J'en suis inconsolable. La pauvre Champmélé même en gémit à l'écart

avec son tendre Racine, et je crois que si les morts pouvoient mourir deux fois, nous en perdrions encore la vie de regret. Ce qui achève de nous déconcerter, c'est que des personnes qui vous ont vue et qui nous voyent, soutiennent que vous nous surpassez encore en beauté et en esprit. Votre air, votre démarche, tout en vous annonce la souveraine. Le titre seul vous manque et vous le méritez.

« Voilà l'aveu humiliant que je suis obligée de vous faire. Il vous doit être bien doux de vous entendre louer par une femme, qui avoit assez bonne opinion d'elle-même pour se croire audessus de toute louange, Pluton, ce farouche dieu des Enfers, a été si charmé des récits avantageux qu'on lui a faits sur votre compte, qu'il m'a contrainte de vous apprendre en quelle réputation vous êtes dans son Empire. Je souhaite fort de vous y voir, mais je vous conseille de ne pas vous presser de venir. La gloire de plaire au roi des morts ne vaut pas le plaisir de charmer le dernier des vivants. Je suis, etc.

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