Lettre à M'"« la marquise de V de G sur le début
de M^^'^ Clairon à la Comédie-Française, A la Haye, 1744.
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donnera les suivantes^ et s'appliquera plus à un genre où elle aurait des approbateurs, mais certainement plus d'une supérieure. Elle cultivera sans doute la Tragédie dans laquelle, après quelques années et de l'élude, elle ne rencontrera au plus que des égales. »
En ces années de déLut, M"^ Clairon avoue dans ses Mémoires qu'elle était complètement grisée par son succès, et que les applaudissements de la salle, les pièces de vers louangeuses, les adulations des soupirants de foyer, la jalousie de ses compagnes, l'avaient amené à croire qu'elle était le plus grand sujet qui ait encore paru sur la scène du Théâtre-Français. Aux noms de la Lecouvreur, de M"'' de Seine, la vaniteuse petite personne ne pouvait retenir un mouvement de dédain, et c'était, chez la jeune actrice, toute infatuée de son talent, une dévorante envie de pouvoir faire une comparaison de son talent à elle, avec le talent de ces femmes, dont le nom sans cesse fatiguait et taquinait ses oreilles.
M"* Lecouvreur n'existait plus, mais M""= do Seine, retirée du théâtre depuis une dizaine d'an-
nées, vivait encore % même elle suivait exactement les débuts de M"^ Clairon, et les applaudissements, que la vieille actrice lui donnait dans le rôle di Electre, rôle qu'on assurait avoir été son triomphe, mettaient en la jeune actrice une curiosité folle de la voir, de l'entendre. Et elle remuait ciel et terre pour arriver à ce qu'elle désirait, et que lui faisait obtenir un ami commun, en réunissant les deux femmes chez lui.
Lorsque M"* de Seine entrait dans la pièce où se trouvait M"" Clairon, celle-ci ne voyait qu'une femme sur le retour, n'ayant rien de l'imposant qu'elle craignait de rencontrer. La vieille actrice était mal coiffée, mesquinement mise, avec un ma'utien apathique; et le son de sa voix, etlesrienscju'elle disait, semblaientvenir d'une petite fille volontaire et dédaigneuse. Elle commençait par refuser de dire des vers, devant M"^ Clairon, et ce refus, nécessairement^ paraissait à M"*" Clairon un aveu de son insuffisance auprès d'elle. Enfin, sur les instances de Tami, voici ]VP* de Seine qui veut bien consentir à répéter la scène d'ÉLECTRE, au troisième acte, — et d'avance, M"^ Clairon rédige dans sa tète le
1. Mi'e de Seine s'était retirée du théâtre en 1736 ; donc l'entrevue entre les deux actrices avait lieu vers 1746.
petit complimentbien tourné et bien faux, qu'elle ne pourra se dispenser de lui adresser...
Mais l'air distingué que ]\P*' de Seine prend soudainement, en se levant, en rangeant les chaises pour faire de la chambre un théâtre et des coulisses, mais le changement qui se fait dans tout son être, à mesure que le moment de parler approche, mais, lorsqu'elle déclame, les accents de son désespoir, la douleur profonde de son visage, l'abandon noble et vrai de tout son corps, font que la Clairon, à la fois vaincue et ravie, se jette aux pieds de la vieille de Seine, et pour se punir de son impcrtincnlc présomption, et s'en corriger à jamais, elle lui en fait l'aveu dans une émotion, noyée de larmes'
1. L'humilité de cette confession est bien curieuse de la part de l'orgueilleuse M'i« Clairon; mais je crains bien que, l'entrevue passée, la vanité de la tragédienne soit restée absolument ce qu'elle était avant, et je ne sais pourquoi je vois, dans cet éloge de M^i^ de Seine, moias un éloge qu'un nom opposé au nom de Dumcsnil.
Au milieu des études, des préparations, de rôles, des répétitions, des lectures générales, des assemblées, des veilles nécessitées parles changements qui surviennent dans le répertoire, des voyages à la cour, des représentations, des labeurs de toutes sortes du théâtre, les amours ne chômaient pas chez la tragédienne. Elle était restée la Frétillon de Rouen, « la trémoussante, l'active, l'intrépide, l'infatigable Frétillon^, qui s'était ouvert une carrière, dans laquelle elle avait effacé l'éclat des Laïs et des Phrynés anciennes et modernes, et qui, après avoir mis à contribution les provinces, venait y mettre la Ville et les faubourgs ; — enfin elle était restée
1. Le Code lyrique, ou Règlement pour l'Opéra de Paris. A Utopie, chez Thomas Morus, à l'Enseigne des Terres Aus^ traies, 1743.
la. sensuelle Cléron, aux cris indiscrets dans ses ébats amoureux* ».
Dès ses débuts au Théâtre-Français, elle tourna la tête à Grandval, le beau des beaux, le comédien aimé entre tous, le guerluchon, ayant ^n<^e presque toutes les actrices de la Comédie- Française, et toutes les filles qui lui avaient passé entre les mains. Et elle, la Clairon en sept ou huit mois, elle savait lui tirer assez d'argent, pour qu'on fût obligé de lui accorder une représentation, à l'effet de rétablir ses affaires.
A peine était-ce rompu entre Grandval et Clairon, que le président des Rieux, dont les succès de l'actrice avaient rallumé la flamme, la revoyait en même temps que le marquis de Bissy, blessé dans son amour-propre, de ce que la duchesse de la Vallière se permit de recevoir, à cinq heures du matin, le chanteur Jeliotte, et couchant, au su de tout le monde, avec la Clairon, T^ouT faire dépit à la duchesse.
C'était le temps oii, en un nouveau log"ement dans le voisinage de la Comédie-Française, commençaient à se montrer et à s'étaler « les
1. « Cette fille (la Clairon) passe pour un des tempéraments des plus forts, des plus passionnés, et pour la demoiselle la plus lubrique. EUe crie dans l'action qu'il faut fermer les fenêtres {sic). » Archives de la Bastille. Rapport de police du 18 septembre 1748, vol. XII.
meubles de toutes saisons, les tableaux, les bronzes, les urnes du Japon », et où l'on voyait les amis de l'actrice, celui-ci, apporter « pour rétablissement de la bacchante » une tenture de tapisserie ou de perse, celui-là, des pots à fleurs delà Chine, un autre, une pendule, un dernier, un clavecin \
Et c'était fini des petits soupers do la rue de Bussy, dont la Clairon, au milieu de ses brillantes fêtes, regrettera plus tard la gaieté : modestes soupers, amusés des jolies moutonnades ^ chantées par la jeune actrice, et où soupaient, tète à têle avec la mère, un intendant des Menus, le factotum de la rhaison près des gentilshommes delà Chambre, le bon Pipelet, et le spirituel Rosely.
Le successeur de ces deux messieurs desRieux et de Bissy près la Clairon, fut un M. de Senan, un gentilhomme breton, qui, après s'être ruiné avec elle, se rompit une veine, en la servant, et mourut peu de temps après. Il fut remplacé par le marquis de Cortès, qui était riche et espagnol, c'est-à-dire tendre et généreux, et que Clairon renvoyait au bout de six mois en Espagne, cer-
1. Mémoires pour servir à l'histoire de M^'« Cronel, dite Frétillon, 1151.