Le Conteur, n
Marmontel, lors de sa rupture avec M"® Clairon, n'était pas remplacé par le bailli de Fleury seul : lebailli était doublé par M. de Yillegaillon, mousquetaire noir, qui, d'après les rapports de police, ne devait pas, selon toutes apparences, « augmenter la fortune de la dame »'.
A la fin de i7ol, il est de notoriété publique que le marquis de Ximénès ne bouge pas de chez la tragédienne. Dès qu'il arrive, on frappe en maître : la porte s'ouvre et le carrosse entre dans la cour. Et l'équipage des plus brillants — deux grands laquais, un coureur vêtu superbement — annonce que les finances du marquis vont grand train.
Ce marquis de Ximénès, ce jeune homme de vingt-six ans, guidon dans les chevau-légers de
l. Archives de la Bastille, vol. XII. R,apport du 10 décembre 17o0.
la garde du roi, ayant en portefeuille une Ama- LAZONTE, qui devait être incessamment représentée, s'était flatté d'obtenir de la comédienne, dit une petite gazette du temps, ce qu'on peut et ce qu'on doit appeler les i^estes du public^ en qualité de bel esprit, de poète, d'auteur dramatique, de galant porteur d'une jolie figure, mais vraiment il connaissait bien peu celle à laquelle il s'adressait, et si le jeune marquis avait eu la moindre notion de la carte du pays, il aurait su :
Que jamais la Cléron, ni ses consœurs galantes Ne traitèrent d'amour qu'en espèces sonnantes, Qu'auprès d'elles, ce Dieu ne fait qu'un vain efTort, Si Plutus, à leurs yeux, n'ouvre son coffre-fort...
Et comme la Claironlui demandait une somme de 20 000 livres, et qu'il ne les avait pas, il était obligé, pour les obtenir, de signer un brevet de retenue de cette somme sur sa lieutenance, et dont un de ses amis lui faisait l'avance ".
Mais les 20 000 livres, à ce qu'il paraît, ne va-
1. La Bigarrure, ou Nouvelles galantes, historiques, littéraires et critiques. La Haye, Pierre Gosse, 173L (Lettre du 27 décembre 1731.)
2. Les rapports de police présentent la chose autrement. Ils ne mentionnent pas une somme demandée par la Clairon, mais parlent d'une fort belle terre, vendue par le marquis, en Champagne, pour subvenir aux dépenses de l'actrice.
MADEMOISELLE CLAIRON. 9,j
lurent au marquis de l'amour, que pendant un petit nombre de semaines, au bout desquelles il se vit supplanté par un plus fou que lui.
Et pour se consoler de sa disgrâce, le marquis chantait à ceux qui lui faisaient leurs compliments de condoléances, ce couplet de la petite comédie des Vendanges de Suresnes :
Défiez-vous de ces coquettes,
Qui n'en veulent qu'à vos écus :
Sitôt qu'elles les ont reçus,
Adieu paniers, vendanges sont faites.
Le jour oii ils furent brouillés à mort, et où Clairon lui redemanda son portrait, le marquis le lui renvoya avec ses vers :
Tout s'use, tout périt, tu le prouves, Clairon; Ce pastel dont tu m'as fait don, Du temps a ressenti l'outrage :
Il t'en ressemble davantage.
UObse?'vateur des Spectacles, ce rare petit volume de Chevrier, raconte ainsi les amours du marquis de Ximénès et de Clairon :
« Tous les agréables ou ceux qui les copient, veulent avoir M'^'^ Clairon, par air : l'actrice les prend tous,parintérêt,pargoût,par tempérament.
Le marquis de Ximénès débuta par des vers, on ne les trouva pas de poids, et ses douceurs
furent perdues; il envoya le lendemain un pâle de Périgueux, dans lequelilavait fait mettre, en guise de truffes, six rouleaux de 50 louis chacun, l'actrice donna le pâté à dévorer aux parasites qui renvironnaienl,etgardales truffes pour elle. M. de Ximénès arriva, sans bruit, à deux heures du malin, et recueillit les fruits de ce qu'il avait semé. » Un abbé portugais se mit sur le trottoir, il était beau, et parlait de payer, le marquis n'avait que de l'esprit et une fortune écornée. M"*^ Clairon, qui sait penser, se débarrassa de lui, et se livra entièrement au prestolet de Lisbonne. M. de Ximénès, outré d'une perfidie qui humiliait son amour-propre et diminuait sa bourse, ht contre l'actrice un poème de trente-six vers, que l'honnêteté ne nous permet pas de rapporter ici. M"^ Clairon y est traitée comme la dernière des malheureuses, le public en jugera, s'il veut bien se persuader que Messaline, Théodora et toutes les débauchées célèbres de l'antiquité, sont des vestales, en les comparant à l'actrice, peinte par l'auteur de Don Carlos ; il finit par ces quatre vers, les plus doux du poème :
Et d'attentat en attentat Nous verrons bientôt Cléopdtrc, Émule de la Lcscombat, Finir sur un autre théâtre.
On devine bien qu'après une pa.Ye'û\e épitap/ie, J\P® Clairon n'a pas dû jouer dans Don Carlos : la divinité de la scène française ne devait pas être représentée comme une rjoiircjandine, et si M. de Ximénès vouloit une de ces filles, il pouvoit la trouver dans le foyer des danseuses (les danseuses ne pouvant entrer dans le foyer des actrices, dans la crainte que leur souffle impur n'infecle les chastes divinités de Melpomène et de Thalie).
Le nouveau fou qui remplaçait le marquis de Ximénès, était, peut-être, ce tout nouveau marié, le marquis de Baufremont, qu'on surprenait, pendant les nuits d'août 17o2, se rendant à deux heures du matin, en catimini^ chez la Clairon, dans une voiture de place.
Arrêtons ici le dénombrement des amants payants de celle qui dit, en ses Mémoires, n'avoir jamais à rougir de ses amours, et qui défie qu'on lui cite, dans toute sa vie, un marché honteux, « un seul homme qui l'ait payée... »
Les rapports de police ont apporté une triste lumière sur les faiblesses des femmes de théâtre, ^non des ballerines et des déclamatrices des petits théâtres, mais des illustres, des célèbres des grands théâtres, mais des plus renommées actrices de la Comédie-Française. La prostitution
98 mai)i<;moiselle clairon.
de ces t'emmcs-là, le croirait-on, ne diffère pas de celle des impures de bas étage. A la Comédie- Française, les longs et fidèles attachements, les étroits concubinagesressemblant à des mariages, sont des faits rares, et qu'on cite : là, on s'aime au mois, à la semaine, à la nuit. Soit qu'il ne leur tombe pas les richissimes entreteneurs et bâtisseurs d'hôtels qu'ont les chanteuses et les danseuses de l'Opéra, soit qu'elles aient des babitudes de désordre et de crapule d'une première jeunesse nomade, passée en province, — ces comédiennes, ces tragédiennes, dont le nom emplit l'Europe, semblent toujours à la merci des douze louis que M"^ Clairon emprunte à Marmoutel, et que l'homme de lettres est obligé de se faire prêter pour elle, par le duc de Duras.
Et c'est ainsi, au moins pendant toute la moitic du siècle, et je trouve qu'en ces années, le chez soi de ces femmes n'a pas la convenance de l'intérieur des femmes galantes des autres grandes époques, et qu'il y a quelque chose d'un hôtel du Roule dans cet appartement dé la petite rue des Marais, où la Clairon donne journellement des soupers, dans le genre de ce souper que raconte un rapport de police du 2 octobre 1752 :
« Il y eut un grand souper, samedi dernier.
30 septembre, chez la Clairon, petite rue des Marais, où se trouvèrent les demoiselles Coupée, actrice, et Hernie, fille d'un Suisse des Tuileries. En hommes, il y avait les marquis de Souvré et de Rochechouart. Ce dernier tenait pour la Clairon et M. de Bauche pour la Coupée. Pendant le souper, M. de Souvré but à son ordinaire, c'est-à-dire beaucoup, et ensuite il s'alla coucher avec M"^ Hernie. M. de Rochechouart resta chez la Clairon, et M. de Bauche s'en fut avec la Coupée. »
Un mauvais lieu que cette maison de la Clairon, et méritant les vers :
Connais-tu Frélillon p et niaquerelle ?
Je veux que désormais, à moi seule fidèle, La jeunesse prenne, chez moi, tous ses plaisirs. Que, sans cesse, irritant et comblant ses désirs, Le peuple de Paris, à chaque instant, relève Et remplace le corps que la Guerre m'enlève. Je veux que ma maisou soit bureau de Cypris *.
1. Mémoires pour servir de suite à l'histoire de M^^« Cronel, dite Frétillon. D'après les Archives de la Bastille, Chevrier aurait été soupçonné d'en avoir été l'auteur, et M"e Clairon aurait été assez puissante pour faire commencer une instruction. Berryer, dans une apostille à un rapport de d'Hémery, dit : « Tâchez de tirer de lui (Chevrier) des renseignements sur Frétillon. » Et d'Hémery, à la suite d'une perquisition chez Chevrier, écrit à Berryer : « Nous n'avons trouvé chez
100 MADEMOISELLE CLAIRO.X.
A l'appui (le ces vers, ne Irouve-t-onpas dans la Bigarrure ' le récit suivant :
La Clairon avait une espèce de femme de chambre ou cuisinière, qu'elle avait mariée à un honnête homme... « Comme il n'y a rien de si contagieux, ditle gazelier, pour les domestiques et surtout pour les domestiques femelles, que les mauvais exemples que leur donnent leurs maîtres, cette femme, qui est assez jolie, avait fait, par l'entremise de sa maîtresse, la conquête d'un seigneur de la cour, que le rang- qu'il tient m'empêche de nommer... » Et le gazetier continue : « Je m'arrête un moment, Monsieur, pour vous faire admirer la noblesse des sentiments et la délicatesse des inclinations de nos seigneurs. Un courtisan, cet homme dont la fierté peut à peine se résoudre à honorer ses égaux de ses regards, jouer auprès de la cuisinière d'une comédienne le rôle de soupirant... tel est aujourd'hui le goût de nos seigneurs et petits-maîtres françois. Quand ils ne peuvent avoir ou qu'ils sont las des faveurs de la maîtresse, ils se rabatce particulier aucun papier suspect concernant la Clairon, ce qui n'est pas étonnant, ayant eu tout le temps de les soustraire, puisqu'il a été averti, il y a plus d'un mois, à ce qu'il nous a dit, qu'on le soupçonnait d'être l'auteur de cet ouvrage, et qu'on était sur le point de l'arrêter. » 1. La Bigarrure. Lettre du 7 juin 1752.
tent sur la servante, et deviennent les rivaux de hurs laquais. »
Bref, la cuisinière devenue enceinte et prête d'accoucher, on convint que l'enfant serait tenu sur les fonts baptismaux par le galant seigneur et par la tragédienne.
Mais ne voilà-t-il pas que le père s'y oppose, ne voulant pas d'une femme de théâtre po ur marraine, et fait sortir sa femme de chez M"' Clairon, Le seigneur n'osant s'exposer à aller rendre visite à lajeune femme chez son mari, les rendez-vous continuent au domicile de la tragédienne. Le mari a quelque soupçon, il veut empêcher sa femme de sortir, et lui fait défense absolue de fréquenter son ancienne maîtresse. Là-dessus, délibération du trio : le seigneur, la Clairon et la cuisinière, et sollicitation d'une lettre de cachet contre le mari, motivée sur les mauvais traitements infligés à sa femme. Il est mis à Bicêtre. Quelqu'un le connaissant, et visitant par hasard la maison, se fait raconter l'affaire, se charge de faire parvenir au lieutenant de police la requête du pauvre diable.
Une instruction est faite, le mari recouvre sa liberté, et la cuisinière de M"* Clairon est enfermée à la Salpêtrière.
Mais cette maison de la petite rue des Marais, ce logis on/iaque^ savez-vous quelle est cette maison ? 0 ironie ! Ecoutez la locataire : ellemême va vous le dire.
« La maison que j'occupais rue de Bussy, près de la rue de Seine et de l'abbaye Saint- Germain, était fort bruyante par proximité du marché et la quantité de locataires qui l'habitaient ; j'avais besoin de plus de calme pour mes études et pour ma santé, déjà fort altérée ; j'étais un peu moins pauvre et je désirais d'être mieux. On me parla d'un petite maison rue des Marais du prix de douze cents livres. On me dit que Racine y avait demeuré quarante ans avec toute sa famille, que c'était là qu'il avait composé ses immortels ouvrages, là qu'il était mort, qu'ensuite la touchante Lecouvreur l'avait occupée, ornée, et qu'elle y était morte aussi.
Les murs seuls de celte maison doivent suffire, me disais-je, à me faire sentir la sublimité de l'auteur et me faire arriver au talent de l'actrice : c'est dans ce sanctuaire que je dois vivre et mourir. On me l'accorda et l'on mit l'écriteau sur celle que j'occupais'. »
C'est sans doute à propos de cet abandon de son appartement de la rue de Bussy, et de la i-echerche d'un nouveau logement, que nous trouvons, dans les Archives de la Bastille, cette piquante anecdote, à la date de septembre 1748 :
La mère de M^'o Clairon, qui demeure avec sa fille, a été, ces jours-ci, pour louer dans un appartement de la rue Mazarine, mais on lui a rapporté le denier à Dieu, parce qu'on a appris que cette dame a épousé, en premières noces, un soldat aux gardes, et qu'elle est remariée avec un caporal du même régiment, ce qui a beaucoup lâché M™e et M'ie Claire qu'on sût cela. La première convient du premier, mais pas du deuxième. La fille en est comme un diable, ne pouvant digérer une pareille naissance.
Soudain, en celte vîe libertine, la Clairon était forcée de faire momentanément trêve aux plaisirs amoureux. Un abcès à la matrice, provenant d'une ancienne glande négligée, condamnait la femme à tempérament, à devenir chaste, et à suivre, sur cet article, les rigoureuses ordonnances du chirurgien Morand, se faisant fort de la guérir radicalement, moyennant qu'elle lui tiendrait la parole donnée.
Et à ce propos, dans le monde galant, on se contait l'anecdote suivante : La demoiselle Clairon venue chez M. Morand pour le consulter au sujet de sa glande, le chirurgien, après l'avoir visitée, lui déclarait qu'elle avait la matrice
malade, mais aussi la v , et qu'il fallait passer
par les remèdes.
Dans son indignation, M'^^ Clairon faisait consulter sur sa maladie par quatre chirurgiens, et
MADEMOISELLE CLAIRON. iCj
eiivoyaitla consultation contradictoireàMorand, par un laquais inconnu, et auquel on avait recommandé le silence... Morand n'eut pas plutôt lu la consultation, que devinant que la chose venait de M"® Clairon, il écrivait moqueusement au bas du bulletin, cette réponse laconique : « Tout comme hier » etTironie de son annotation ayant transpiré dans le public, on ne sait comment, il avait été fait des couplets d'une chanson sur l'actrice, dont le refrain était : « Tout comme hier. »
La tragédienne furieuse, malgré le besoin qu'elle avait du ministère de Morand, jurait que jamais, au grand jamais, il n'aurait l'honneur d'être chargé de sa cure ^
1. Archives de la Bastille, voL XII. Rapport de police, de Meunier à Berryer, du 17 avril 1 732,
Lekaiii débutait, le 14 septembre 1750, par le rôle de Tituf; clans le Brutus de Voltaire.
On connaît la cabale effroyable, montée contre ce grand acteur, cabale qui l'eût fait quitter la France, sans l'encouragement de la princesse de Robecq, et le mot de Louis XV, à une représentation d'OnosMANE: « Il m'a fait pleurer, moi qui ne pleure guère ! »
A la tête de la cabale se trouvait M"* Clairon, qui s'était opposée à la réception de Lekain, en ne donnant d'autre raison que la laideur de riiomuie. Et de ce jour, elle agissait sur l'esprit de ses amis, des familiers de la Comédie, du public, par le parallèle qu'elle faisait du beau physique, des nobles formes de Baron et de Dufresne, avec la taille courte et ramassée, la figure ignoble, la voix dure, l'ensemble canaille du débutant.
Lekain se vengeait de Clairon, en divulguant et répandant dans Paris certaines aventures galantes de la tragédienne, qui n'étaient pas à son honneur. Les histoires de Lekain rapportées à M"" Clairon, le premier jour où elle le rencontre au foyer, elle l'apostrophe en ces termes : « Je savais bien, monsieur, que vous étiez un homme effroyable par la figure, mais j'ignorais que vous eussiez l'âme mille fois plus laide que le corps. Croyez que, si j'ai quelque crédit à la Comédie, vous vous en ressentirez! »
On conçoit l'émoi, le trouble, l'irritation, apportés par ces paroles, à ce débutant né pour le théâtre, et qui se le voit peut-être fermé dans un avenir prochain. Il sort du théâtre désespéré, quand il rencontre, à la porte, le chevalier de la Morlière qui l'entraîne au café Procope. Là, il dit au jeune acteur de ne pas se tourmenter pour si peu de chose, et de s'en remettre à lui. Et aussitôt le chevalier, demandant du papier et de l'encre, écrivait « la lettre la plus insolente, la plus affreuse que l'on puisse imaginer » et que Lekain, tout colère qu'il était encore, copiait et signait ^
1. Sotises du Tems,ou Mémoires pour servir à l'histoire yéjiérale et particulière du genre huinuin. La Haye, Nicolas Van Daalen, 1734.
'i08 MADEMOISELLE CLAIRON.
Ghevrier conte, dans son Ahnauach des (jcns desprit, que le chevalier de la Morlière avait terminé la lettre par cette phrase : « Le meilleur moyen de vous venger de moi, c'est de me donner une nuit, »
Aussitôt la lettre reçue, M"' Clairon de l'exhiber à l'assemblée des Comédiens, et de leur demander s'ils prétendaient l'obliger à jouer désormais avec un homme capable de pareilles insolences. Et la brutalité de Lckain ayant été universellement désapprouvée, les Comédiens, à leurpremièreréunion,rexcluaient de leur troupe.
Cependant, le public redemandait Lekain, qui de son côté, revenu au sang-froid, cherchait à réparer son coup de tête. Des gens de la cour, s'intéressant au jeune acteur, s'employaient en sa faveur près du duc de Belle-Isle, alors un des quatre gentilshommes de la chambre, ayant la direction de la Comédie-Française. Le duc réunissait en particulier les deux ennemis, et imposait à Lekain l'obligation d'écrire à M"* Clairon une lettre d'excuse, qui fut lue publiquement à l'assemblée des Comédiens. Cette réparation accordée par l'homme à la femme, il les fit venir tous deux dans son cabinet, et voulut les obliger à s'embrasser. Mais jamais M"® Clairon n'y voulut consentir : refus qui fit dire à
MADEMOISELLE CLAIROX. 100
l'actrice par le duc, en riant : « Tu refuses aujourd'hui de l'embrasser, et avant qu'il soit trois mois, tu le prieras de prendre place dans ton lit! »
A quelque temps de là, à la représentation de DiDON, la tragédie de Le Franc de Pompignan, en un des endroits les plus tendres, lorsque Clairon prononçait ce vers :
Je devrais te haïr, ingrat ! Et je t'adore,
tout le parterre se laissait aller à des éclats de rire, qui interrompaient le spectacle pendant cinq ou six minutes. A ce qu'il paraît, la prophétie du duc deBelle-Isle, pour avoir, de quelques mois, dépassé le terme fixé, s'était réalisée. Toutefois, en dépit de l'autorité de Chevrier et de Clément de Genève, je ne crois pas à ce rapprochement amoureux des deux tragiques, .,ant il y a une haine, qui continue à percer dans leurs Mémoires, dans leurs correspondances*, dans toutes les manifestations du fond de
1. Je ne connais guère que ce billet oii M"^ Clairon témoigae de sentiments un peu aimables pour son camarade :
« Je pense comme vous, mon cher camarade, qu'il serait beaucoup -mieux pour Tancrède, })our nous, pour le public, que M. de Bellecourt reprit son rôle, mais Je ne puis me charger de la
leurs pensées, et cela jusqu'à la dernière heure de leur vie.
C'est Lekain, qui écrit à la marquise de Saint-Chamond : « Scandaleusement congédié de la Comédie, en 1731, pour une querelle particulière que me fit M"* Clairon, privé pendant six ans de grâces particulières de la cour, pour n'avoir pas voulu fléchir devant cette actrice, j'ai dévoré mes affronts, je me suis plié aux circonstances et je me suis dit, tel est l'esprit de mon siècle : il faut que le plus faible succombe sous le plus fort. » Enfin, ^dans une supplique au comte de Duras, et toujours, en faisant remonter la responsabilité à Clairon, il nous apprend que c'est seulemeRt, en 1758, qu'il obtint sa part, quand tous ses camarades étaient remplis.
Et cette antipathie se manifeste, chez Lekain,
commission, ce n'est ni votre affaire, ni la mienne, du moins je le crois aussi. Il faudroit que M. le maréchal ou M. de Fonspertuis arrangeassent cette affaire. Pourquoi nous chargerions-nous d'u7ie commission désagréable? On ne manquerait pas de dire que nous sommes des t7'acassiers, vous connaissez les esprits : jouer de son mieux, ne se mêler de rien est le seul parti sage. Bonjour, mon cher camarade, soyez silr que personne n'est plus que moi votre très humble et très obéissante servante
« Clairon. »
Lettre donnée par Lekain fils, et faisant partie de la collection Morrisson.
à propos de tout'. Elle éclate, à tout moment, dans sa correspondance intime. Elle est, à n'en pas douter, dans l'hyperbolisme de cette admiration de M"" Dumesnil, qu'il aiïecte de traiter de : 7na reine. — Et peut-être dictera-t-elle plus tard les considérations sévères de son rapport, sur la pension de retraite de M"** Clairon.
1. Voici la note qu'il écrit au sujet de la suppression des banquettes de dessus le théâtre, à la Comédie-Françnise : « M''" Clairon s'opposa fortement à ce projet, non qu'elle le désapprouva intérieurement, mais parce qu'elle ne l'avait pas imapiaé. »
Tout grand artiste dramatique est toujours préoccupé de faire mieux qu'il ne fait, et sa cervelle est sans cesse à la recherche d'un 7ioiiveau, apportant à son jeu quelque chose de plus original, de plus personnel. Il lui vient l'ambition de se contenter lui-même, et le gros succès près de la multitude, qu'il sait si facilement emporter, au moyen de grands éclats de voix et de gestes immenses, ne le satisfait que médiocrement, aujourd'hui que ce succès, à l'heure présente, n'est plus pour lui la perfection entrevue, en ces heures réfléchissantes, oii les secrets d'un art semblent se révéler àses adeptes. Il arrivait donc que ce qu'applaudissaient, chez M"* Clairon, les chefs de meute, ainsi qu'elle les appelle, ne lui paraissait plus mériter d'applaudissements, et ces applaudissements ne lui étaient de rien ; elle les eût voulu autres, et
d'après une certaine voix intérieure qui parlait en elle. Et maintenant, lorsqu'elle jouait, elle cherchait le vrai connaisseur qui pouvait être dans la salle, et jouait pour lui, et à défaut de ce connaisseur, jouait pour elle-même. Et, tout doucement, s'essayant à tâter son public, elle se hasardait à jouer, d'une manière différente, de petits passages, dont le jeu semblait à jamais arrêté, fixé.
Ainsi du vers :
Il est des nœuds secrets, il est des sympathies.
que M"® Gaussin disaitavecla naïveté de Lucindey dans I'Oracle, et qu'un jour M"" Clairon osait dire avec le dépit d'une femme fière, contrainte d'avouer qu'elle est sensible. « Je n'eus pas de dégoût, dit à ce propos M"" Clairon dans ses Mémoires, mais je n'eus pas de coup de main. C'était assez pour ma tentative'. » Cette ten-
1. M'i« Clairon continue ainsi son récit : « J'eus le plus grand succès dans le reste du rôle, et, suivant ma coutume, je vins, entre les deux pièces, écouter aux portes du foyer, les critiques qu'on pouvait faire. J'entendis M. Duclos, de l'Académie française, dire, avec son ton de voix élevé et positif : que la tragédie avait été bien jouée, que j'avais eu de fort bonnes choses, mais que je ne devais pas penser à jouer les rôles tendres après Mile Gaussin. »
Étonnée d'un jugement si peu réfléchi, craignant l'impression
114 MADKMOISELLE CLAIRON".
tative, toutefois pas bien hardie, allait la msttre bientôt en goût de recommencer, d'une façon bien autrement large, bien autrement osée.
Au temps oii la Clairon joue, la belle estampe de Walteau : lks Comédiens François, est encore toute d'actualité, et il y a dans la tragédie française encore bien du chant, et encore de la danse, même de la danse de matamore, et le parterre aime furieusement les vociférations et les contorsions. Le parterre n'a-t-il pas du reste avec lui, Voltaire, Voltaire lui-même qui, s'amusant àjouerla tragédie, débite ses vers avec toutelemphase possible, et soutient mordicus que les vers tragiques veulent, dans la déclamation, la même pompe que dans le style. Enfin on ne parle pas encore, on n'est pas encore arrivé à la belle et simple diction, pas plus qu'à Vaction naturelle.
M"" Clairon, par la réflexion, par son sens d'artiste, peut-être même par le désir de faire de son jeu une critique du jeu de la Dumesnil,
qu'il pouvait faire sur tous ceux qui l'écoutaient, et maîtrisée par un mouvement de colère, je fus à lui et lui dis : « Rodogune, un rôle lendre, monsieur? Une Parthe, une furie, qui demande à ses amants la tète de leur mère et de leur reine, un rôle tendre? Voilà, certes, un Vjeau jugement! Effrayée moi-même de ma démarche, les larmes me gagnèrent, et je m'enfuis au milieu des applaudissements. »
MADEMOISELLE CLAIRON. H.ï
eiait tentée par la diction ordinaire et l'action naturelle, mais la crainte d'être malme^iée par le public l'empêchait de se laisser aller à la tentation, et d'apporter, dans tous ses rôles, un renouvellement, ayant quelque chose d'une révolution. Puis elle ne se dissimulait pas les difficultés de mettre en pratique, dans son métier, des vérités théoriques qui pouvaient être parfaitement justes; et elle éprouvait une certaine hésitation à le tenter.
Cette disposition aventureuse de son esprit, cette tendance à la découverte dans le domaine tragique — M"*' Clairon se garde d'en parler — furent peut-être éveillées, ou au moins encouragées, par les remarques et les observations de son amant Marmontel.
L'auteur de Denys le tiran raconte en effet qu'il était en dispute réglée avec M"*" Clairon, à propos de son jeu, auquel il trouvait trop d'éclat, trop de fougue, pas assez de souplesse et de variété, reprochant surtout à l'actrice une force, qui, faute d'être modérée, donnait trop à l'emportement et pas assez à la sensibilité. Et à toul. ce que la tragédienne lui opposait : ses succès éclatants, l'opinion et les sutTrages de ses amis, l'autorité de Voltaire, Marmontellui disait avoir, au fond de lui, la conviction que la déclamation,
110 MADEMOISELLI-: CLAIRON.
ainsi que le style, pouvait être noble, majestueuse, tragiqueavec simplicité, et que l'expression, pour être profondément pénétrante, veut des gradations, des nuances, des traits imprévus et soudains qu'elle ne peut avoir, lorsqu'elle est tendue et forcée. Alors, impatientée, Clairon de jeter à Marmontel qu'il ne la laisserait pas tranquille, qu'elle n'eût pris le ton familier et comique dans la tragédie. A quoi Marmontel répondait que ce ton, elle ne l'aurait jamais, que le son de sa voix, son geste, sa prononciation, son altitude, étaient naturellement nobles, et que si elle osait se fier à son beau nature], il le lui répétait, elle en serait plus tragique.
En ces années de leurs amours, Clairon se défendait de suivre les conseils de son amant, plaisantant et se moquant, mais avec le temps, ces conseils pénétraient eu elle, et un beau jour, devenue tout à coup brave, elle se décidait à sauter le fossé'.
C'était en 1752, M"* Clairon avait obtenu un congé, pendant lequel elle allait donner des
1. Dans son article de la Déclamation de l'Encyclopédie^ Marmontel dit que, mécontente de sa manière de jouer, elle voulait en essayer une plus simple, une \A\xs posée, plus d'accord.
représentations à Bordeaux \ avec l'intention d'essayer, sur un public sans prétentions et sans habitudes, l'efîetde son nouveau genre.
Dans la nécessité de se faire accrédite)- près des Bordelais, à sa première soirée, elle commençait à jouer Phèdre, avec les éclats de voix et les emportements que l'on applaudissait à Paris, et elle était trouvée superbe.
Le lendemain, elle jouait Agrippine, avec un jeu simplO;, posé, qui étonnait d'abord. Rien du débit accéléré qui enlevait la fin de chaque couplet, et qui était pour le parterre, comme l'indication des applaudissements, — elle n'était donc pas applaudie au commencement. Toutefois, elle entendait distinctement au milieu de sa première scène : « Mais cela est beau! Gela est beau ! » Et le rôle se terminait en plein succès.
Elle donnait ainsi trente-deux représentations, où elle jouait des rôles différents, toujours à sa nouvelle manière, et \ Encyclopédie à l'article :
1. M'ie Clairon raconte ce voyage dans ses Mémoires, sans en marquer la date. Andrieux, dans l'édition de 1822, donne la date de 1752. M. Etcheverry, dans son histoire du Théâtre à Bordeaux, ne fournit aucun détail sur ce voyage si important au point de vue de l'art dramatique, et les demandes par moi adressées à ce sujet aux érudits de Bordeaux, n'ont amené la découverte d'aucun document sur ce voyage.
« Déclamalion », — du reste, rédigé par Marmontel, — consacrait le triomphe de la tragédienne.
Cependant, toujours craintive, et doutant à la fois d'elle-même et du public, elle rejouait une seconde fois Phèdre, comme elle avait joué à son arrivée. On la trouvait mauvaise. Sur cet insuccès elle déclarait que c'était un essai, redemandait à jouer le rôle, en annonçant qu'elle jouerait différemment; elle était claquée à tout rompre ', et la victoire qu'elle remportait dans cette dernière représentation, la décidait à tenter en grand l'expérience sur Paris et sur Versailles.
Un soir qu'elle devait jouer Roxanc, sur le petit théâtre de Versailles, Marmontel allait lui faire visite à sa toilette, et était un peu surpris de la trouver sans panier, les bras demi-nus, presque dans la vérité d'un costume oriental, et comme il lui faisait son compliment :
« Vous allez, disait M'^" Clairon, être content.
î. Au dire de Dussault, le rôle de Phèdre n'était pas un dfs rôles supérieurs de Clairon, elle était desservie tout le teniji'^ par la volupté de son visage, et l'inceste brillait trop dans ses regards. Elle ne disait, d'une manière sublime, que les vers :
Ce n'est plus une ardeur en mes veines cachée. C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
Et pas un moment, la Clairon n'excitait la pitié, que Dumesnil faisait naître en la décliirante lutte de l'amour et de l'honnêteté.
Je viens île faire un voyage à Bordeaux. Je n'ai trouvé qu'une très petite salle; il a fallu m'en accommoder. Il m'est venu dans la pensée d'y réduire mon jeu et d'y faire l'essai de cette déclamation simple , que vous m'avez tant demandée. Elle y a eu le plus grand succès. Je vais essayer encore ici sur ce petit théâtre. Allez m'entendre ; si elle réussit de même, adieu l'ancienne déclamation *. »
Quelque temps après, avec sa nouvelle déclamation, et sou Jeu au naturel, comme on disait, elle était admirable dans I'Electre, deCrébillon, et plus sublime encore, quelque temps après, dans I'Electre, de Voltaire ^ que l'auteur avait