‹ Mademoiselle ClaironChapitre 14 sur 70 · Mémoires de Marmontel. Paris, an XIII, vol. II, livre V · texte numérisé non relu

Mémoires de Marmontel. Paris, an XIII, vol. II, livre V

2. Écoutons Mii« Clairon sur ce qu'elle dit sur ces deux Electre: « ... Lorsque j'appris celle de Crébillon, je savois à peine ce que c'étoit qu'Agamemnon, sa famille et ses malheurs; l'histoire, Sophocle m'étoient également inconnus, je ne vis dans ce rôle qu'une princesse afHigée de la mort de son père, désirant la perte de ses assassins... et je le quittai pour jamais, du moment que I'Electre de Voltaire parut. Ah! le beau rôle que ce dernier!... Si l'on m'avoit obligée à n'en plus jouer qu'un seul sur le théâtre entier, j'aurois choisi celui-là, non que je ne rende à beaucoup d'autres le tribut d'admiration qu'ils méritent, non que je n'eusse infiniment de plaisir à les jouer, mais mon goût de recherche pour l'antiquité, cette volonté que je m'étois faite de transporter tous mes personnages dans les temps et les lieux où ils étoient, me donnoit souvent beaucoup de peine et, malgré mes efforts, il en est plu sieurs qu'il m'a fallu laisser à mon siècle et à la France.

« 0 qui que vous soyez! vous qui possédez ce rôle, instrui-

OU, jusque-là, la malheureuse idée de lui faire déclamer dans une lamentation continuelle et monotone.

Et dans cette actrice, non sans valeur, mais incomplète, se révélait une artiste toute nouvelle, qui, ainsi que le dira Bachaumont, quelques années plus tard, n'avait plus cet oryane qui assourdissait les oreilles, sans émouvoir les cœurs, une artiste dont les glapissements étaient devenus les accents de la passion, une artiste dont Venflure s'était élevée au sublime.

sez-vous, observez-vous, ne lui prêtez rien, tout être ordinaire est au-dessous de lui : faites-lui le sacrifice de vos habitudes, de vos affections personnelles, oubliez que vous êtes jolie, gardez-vous de chercher à le paraître, ne mettez dans votre toilette que l'art qui peut m'assurer que je vois la belle uature sans art; qu'aucun colifichet, aucune draperie élégante et tortillée ne vienne gâter la noble et touchante misère dont vous devez m'offrir le tableau. »

La déclamation simple et l'action naturelle devaient amener forcément la réforme du costume de convention, inventé et créé pour la tragédie, lorsqu'elle était une sorte de ballet, une espèce d'opéra, et avec cette réforme la mise au rancart des agréments de la broderie, des pompons, du clinquant de l'habit de théâtre. Et la Clairon, qui avait vu jouer jusque-là Electre — en habit couleur de rose, élégamment garni de jais noir — eut la bravoure, en dépit de ses coquetteries de femme, de se montrer dans les deux Electre de Crébillon et de Voltaire, où elle apportait déjà la révolution du dire et du geste, en simple habit d'esclave, les cheveux épars et les bras chargés de chaînes * —

1. Dans ses Souvenirs et regrets d'un vieil auteur dramatique, M. Arnault donne la description exacte du costume, que voici : une robe noire sans paniers et sans garniture, des cheveux

et sans panier, sans paniers, entendez-vous.

El Diderot d'imprimer :

« Une actrice courageuse vient de se défaire du panier et personne ne l'a trouvé mauvais. Elle ira plus loin, j'en réponds. Ah ! si elle osait. un jour, se montrer sur la scène avec toute la noblesse et la simplicité d'ajustement que ses rôles demandent; disons plus, dans le désordre oii doit jeter un événement aussi terrible que la perle d'un (ils, et les autres catastrophes de la scène tragique, que deviendraient autour d'une femme échevelée, toutes ces poupées frisées, pommadées? 11 faudrait bien que, tôt ou tard, elles se missent à l'unisson. La nature, la nature! On ne lui résiste pas, il faut la chasser ou lui obéir.

« Clairon! c'est à vous que je reviens! Ne souffrez pas que l'usage et le préjugé vous subjuguent. Livrez-vous à votre goût, à votre genre, montrez-nous la nature et la vérité i.

aaissaats et non frisés, un œil de poudre, pas de rouge et des chaînes. Il ajoute : C'était admirable! Pas si admirable qu'il ne veut bien le dire. Nous avons la gravure du costume, dessiné d'après nature par Whirsker, dans les Métamorphoses de Melpomène et de Thalie. M"e Clairon est habillée d'une robe à retroussis et à queue, avec un collier de velours noir au cou.

1 . Traité de la poésie dramatique de Diderot, cité par Adolphe JuUien, dans son Histoire du Costume au théâtre. Charpen-

De ce jour, comme si le carnavalesque de l'ancien habit de théâtre sautait, tout à coup, aux yeux, c'en était fait des capitaines grecs ou romains apparaissant, au retour d'une victoire, dans le fameux tonnelet, auquel était adapté un petit jupon', c'en était fait, pour les femmes,

tier, 1880. — Tous les écrivains sont unanimes pour reconnaître dans Mlle Clairon la rénovatrice du costume théâtral à la Comédie-Française. D'Alembert écrit en tête de son discours sur la. Liberté de la musique : « Sur le Théâtre-Français et même sur celui de l'Opéra, on commence à se rapprocher davantage de la vérité de l'habillement. Nous en avons l'obligation à Mii<^ Clairon, dont les talens sont au-dessus de mes éloges, et qui n'imite pas moins la nature dans son jeu que le costume dans ses habits. Dans une lettre, Voltaire s'excuse auprès de la tragédienne d'avoir oublié, en sa dernière épitre' la louange qui lui est due d'avoir appris le costume aux Français. Enfin Noverre, dans ses Lettres sur la danse et les hallets, indique et précise très bien, chez l'actrice, les raisons et les sentiments instigateurs de cette réforme :

« La raison, l'esprit, le bon sens et la nature l'ont guidé dans cette réforme; elle a consulté les Anciens, elle s'est imaginé que Médée^ Electre et Ariane n'avaient point l'air, le ton, l'allure et l'habillement de nos petites-maitresses; elle a senti qu'en s'élsignant de nos usages elle se rapprocherait de ceux de l'antiquité; que l'imitation des personnages qu'elle représente serait plus vraie, plus naturelle ; que son action d'ailleurs étant plus vive et plus animée, elle la rendrait avec plus de feu de vivacité, lorsqu'elle serait débarrassée du poids et dégagée de la gêne d'un vêtement ridicule.

1. Voir le premier rôle tragique, dans la gravure de Liotard d'après Watteau : les Comédiens François. Il est coiffé d'une perruque à la Louis XIV surmontée d'un chapeau carré au formidable plumet, et habillé d'une cuirasse en passementerie à arabesques Louis XIII, avec des amadis aux manches et

des grands paniers, des robes de cour, des diamants dans les cheveux, des fourreaux garnis de bouillons et de dentelle, des retroussis à cordons et à glands. Le public ne voulut plus absolument voir Oreste revenir poudré et frisé du temple, où il a fait assassiner Pyrrhus, voir César parader en belle veste blanche, les cheveux réunis à la catogan par un nœud de ruban, voir Bayard débiter de vertueux hexamètres, vêtu d'un habit chinois, et rasé et frisé comme un petit-maître du temps, voir Gustave-Adolphe, sortir des cavernes de la Dalécarhe, en surtout bleu céleste à parements dhermine', voir enfin Ariane, et les autres figures de femmes tragiques de l'antiquité, sous les lambrequins de brocart, avec laquelle Largillière habille et drape, à larges plis, la Duclos.

A tenter cette réforme, non seulement Clairon faisait preuve d'un certain courage, mais elle montrait encore un désintéressement, un esprit de sacrifice à la gloire de son art, qu'on ne rencontre pas tous les jours. Elle disait à Harmonie toiuielet-jupon à découpures et à franges, sur le côté gauche duquel est accrochée une petite épée en verrouil, et il est chaussé de bottines au revêtement de fourrures, à talons carrés.

1. Le Comédien, par Remond de Saint-Albin. — Réflexions sur Lekain et l'art théâtral^ par Talma.

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tel, lorsqu'il la revoyait après la représentation de Bajazet, sur le petit théâtre de Versailles, et qu'il la complimentait sur son succès: « Eh! ne voyez-vous pas qu'il me ruine?... toute ma riche garde-robe de théâtre est dès ce moment reformée ; j'y perds pour dix mille écus d'habits, mais le sacritlce en est fait ! * »

Dans renti'aînement de sa réforme, le renoncement aux luxueux habits de théâtre, de jadis, M"* Clairon le poussa si loin qu'un jour, un seul jour, disons-le, elle s'imagina de paraître, au cinquième acte de Didon,

dans le simple appareil

D'une beauté qu'on arrache au sommeil,

montrant, sur la scène la reine de Carthage en chemise, dans l'ambition d'indiquer aux spectateurs le désordre des sens, où l'avait mis le songe qui la chassait du lit.

En même temps que la tragédie se dépouillait de sa garde-robe fantaisiste du passé, qu'elle sortait des oripeaux fastueux et décoratoires ■,

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